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INSTITUT DE RELATIONS INTERNATIONALES ET STRATÉGIQUES
Think tank français spécialisé sur les questions géopolitiques et stratégiques

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11.02.2026 à 16:09

« La victoire de Zohran Mamdani à New York » – 4 questions à Tristan Cabello

stagiairedecomm@iris-france.org

Historien, spécialiste des États-Unis, docteur en histoire américaine et maître de conférences à la Johns Hopkins University, Tristan Cabello répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage La victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche aux éditions Textuel. Une victoire de la radicalité contre l’état-major démocrate ? Oui, sans ambiguïté. Zohran Mamdani gagne d’abord contre l’appareil démocrate, et non grâce à lui. Sa victoire est le produit d’une rupture frontale avec un parti devenu structurellement hostile à toute politique redistributive. À New York, l’establishment démocrate a soutenu Andrew Cuomo, mobilisé l’argent, les réseaux, les médias, et a perdu. Il faut toutefois lever un malentendu. Cette rupture ne signifie pas une radicalité programmatique extrême. Le programme de Mamdani est volontairement sobre et modéré : gel des loyers, transports gratuits, crèches universelles. Rien de révolutionnaire au sens strict. Sa radicalité est ailleurs. Elle réside dans sa méthode, dans la mobilisation des abstentionnistes, et dans la volonté de redonner une traduction politique à des besoins matériels massifs.  En réalité, la radicalité était bien du côté de l’appareil démocrate lui-même. Andrew Cuomo incarnait une forme de pouvoir extrême par son histoire et sa position : ancien gouverneur, figure d’une dynastie politique, mis en cause pour harcèlement sexuel, soutenu par les grands donateurs. Face à cela, Mamdani apparaissait comme une figure de rupture modérée, et crédible. C’est précisément cette connexion entre une rupture politique nette et un programme social compréhensible qui explique sa victoire. Le soutien à la cause palestinienne n’est plus un repoussoir électoral, mais un facteur de mobilisation ? C’est l’un des tournants majeurs de cette séquence politique. Zohran Mamdani n’a jamais varié sur la Palestine. Il a soutenu les droits des Palestiniens, parlé de génocide et de crimes de guerre, et n’a […]

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Texte intégral (1061 mots)

Historien, spécialiste des États-Unis, docteur en histoire américaine et maître de conférences à la Johns Hopkins University, Tristan Cabello répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage La victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche aux éditions Textuel.

Une victoire de la radicalité contre l’état-major démocrate ?

Oui, sans ambiguïté. Zohran Mamdani gagne d’abord contre l’appareil démocrate, et non grâce à lui. Sa victoire est le produit d’une rupture frontale avec un parti devenu structurellement hostile à toute politique redistributive. À New York, l’establishment démocrate a soutenu Andrew Cuomo, mobilisé l’argent, les réseaux, les médias, et a perdu.

Il faut toutefois lever un malentendu. Cette rupture ne signifie pas une radicalité programmatique extrême. Le programme de Mamdani est volontairement sobre et modéré : gel des loyers, transports gratuits, crèches universelles. Rien de révolutionnaire au sens strict. Sa radicalité est ailleurs. Elle réside dans sa méthode, dans la mobilisation des abstentionnistes, et dans la volonté de redonner une traduction politique à des besoins matériels massifs. 

En réalité, la radicalité était bien du côté de l’appareil démocrate lui-même. Andrew Cuomo incarnait une forme de pouvoir extrême par son histoire et sa position : ancien gouverneur, figure d’une dynastie politique, mis en cause pour harcèlement sexuel, soutenu par les grands donateurs. Face à cela, Mamdani apparaissait comme une figure de rupture modérée, et crédible. C’est précisément cette connexion entre une rupture politique nette et un programme social compréhensible qui explique sa victoire.

Le soutien à la cause palestinienne n’est plus un repoussoir électoral, mais un facteur de mobilisation ?

C’est l’un des tournants majeurs de cette séquence politique. Zohran Mamdani n’a jamais varié sur la Palestine. Il a soutenu les droits des Palestiniens, parlé de génocide et de crimes de guerre, et n’a jamais reculé sous la pression médiatique. Cette constance a renforcé sa crédibilité, y compris sur des sujets qui ne relèvent pas directement de la politique internationale.

Pour toute une génération, en particulier parmi les jeunes, les électeurs racisés et les diasporas, la question palestinienne est devenue un marqueur de cohérence morale. C’est un test politique. Mamdani n’a pas mobilisé malgré Gaza, il a mobilisé avec Gaza, en articulant cette question à la vie chère, au racisme institutionnel et à la violence d’État. Là où l’establishment démocrate a vu un risque électoral, il a identifié une nouvelle vérité politique.

D’intrus soupçonné de radicalisme à candidat du bon sens… ?

Le renversement est presque mécanique. Les accusations de radicalisme n’ont tenu que tant qu’elles restaient abstraites. Dès que Mamdani parle de loyers, de bus, de garde d’enfants, le procès s’effondre. Les électeurs reconnaissent immédiatement un langage qu’ils pratiquent déjà : celui de leur quotidien.

Toute la campagne a été organisée autour de l’humain et de New York. Chaque message programmatique, chaque meeting, chaque vidéo virale mettait en scène la vie concrète des New-Yorkais. Les habitants se sont sentis respectés et écoutés. La campagne ne leur parlait pas d’idéologie, mais de leur existence matérielle.

À partir de là, une bascule symbolique s’opère. Si cet homme est qualifié de « radical », alors que dire de millions de New-Yorkais étranglés par le coût de la vie ? Mamdani parle comme eux, vit comme eux, et assume leurs priorités sans détour. Le radicalisme change donc de camp. Il devient celui d’un establishment démocrate incapable de répondre à des besoins élémentaires. Le bon sens n’est plus du côté de l’ordre, mais de la réparation sociale. C’est ce déplacement que ni les attaques médiatiques ni celles du Parti démocrate n’ont réussi à enrayer.

Cette victoire raconte une possibilité, pas la fin de l’histoire ?

Absolument. Les démocrates répètent que New York serait une exception. Mais c’est effacer un siècle de mouvements sociaux aux États-Unis. Historiquement, ce qui commence à New York tend à irriguer le pays, puis le monde. Occupy Wall Street, Black Lives Matter, ou plus récemment les “campements étudiants” pour la Palestine en sont des exemples clairs. La victoire de Mamdani ouvre une séquence, elle ne la clôt pas.

Mamdani a déjà remporté plusieurs victoires concrètes depuis son arrivée à la mairie. On nous expliquait que les crèches universelles étaient trop coûteuses, qu’il faudrait augmenter massivement les impôts, que la gouverneure s’y opposerait. Or Kathy Hochul, la gouverneure de New York, a déjà accepté un plan de financement sur quatre ans pour les crèches universelles, appelé à être étendu à l’ensemble de l’État de New York. Mamdani se révèle être un maire stratégique, concentré exclusivement sur son programme, et capable de créer des rapports de force institutionnels.

Au-delà de New York, on observe déjà des primaires de mi-mandat où des candidats issus de l’establishment démocrate font face à des adversaires portés par des coalitions populaires comparables. Dans les grandes villes, mais aussi dans des États ruraux, le Parti démocrate est sommé de choisir : intégrer ce basculement ou tenter de le neutraliser, au risque de nouvelles défaites. La victoire d’AnaLilia Mejia, dans le New Jersey, face à un candidat démocrate de l’establishment, en est un signal fort. La victoire de Mamdani montre qu’une autre trajectoire est possible, même si le Parti démocrate, soutenu par de puissants donateurs et des lobbys influents, fera tout pour l’enrayer.

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11.02.2026 à 11:30

Alberta : quand Trump tente de faire éclater le Canada de l’intérieur

Déborah Yapi

Après avoir semblé se calmer sur le Groenland, Donald Trump s’attaque désormais à l’intégrité territoriale de son voisin du nord par une méthode plus insidieuse : l’encouragement actif au séparatisme albertain. Ce que la plupart des observateurs français semblent avoir manqué, c’est que l’administration américaine ne se contente plus de provoquer Ottawa par des tweets incendiaires – elle organise méthodiquement la sécession d’une province canadienne de la taille du Texas. Les rencontres secrètes Depuis avril 2025, des officiels du Département d’État américain ont rencontré à trois reprises des dirigeants de l’Alberta Prosperity Project (APP), un groupuscule séparatiste d’extrême droite qui milite pour l’indépendance de cette province pétrolière de cinq millions d’habitants. Le Financial Times a révélé fin janvier que ces militants cherchent désormais une ligne de crédit de 500 milliards de dollars auprès du Trésor américain pour financer la transition vers l’indépendance. Autant dire que Washington ne se contente pas d’observer – il finance potentiellement la balkanisation du Canada. Jeff Rath, conseiller juridique de l’APP qui a participé à ces rencontres, s’est vanté auprès du Financial Times : « Les États-Unis sont extrêmement enthousiastes à l’idée d’une Alberta libre et indépendante. »Il affirme avoir « des relations bien plus solides avec l’administration Trump qu’avec le Premier ministre Mark Carney ». Le message est sans équivoque : l’Amérique de Trump considère désormais ouvertement les séparatistes albertains comme des interlocuteurs légitimes, au même titre – voire davantage – que le gouvernement fédéral canadien. La machine de guerre médiatique Scott Bessent, le secrétaire au Trésor, a mis de l’huile sur le feu lors d’une interview sur Real America’s Voice, média de droite ultra-trumpiste : « L’Alberta est un partenaire naturel pour les États-Unis. Ils ont de grandes ressources. Les Albertains sont des gens très indépendants. » Il a ajouté qu’une rumeur circulait sur […]

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Texte intégral (1164 mots)

Après avoir semblé se calmer sur le Groenland, Donald Trump s’attaque désormais à l’intégrité territoriale de son voisin du nord par une méthode plus insidieuse : l’encouragement actif au séparatisme albertain. Ce que la plupart des observateurs français semblent avoir manqué, c’est que l’administration américaine ne se contente plus de provoquer Ottawa par des tweets incendiaires – elle organise méthodiquement la sécession d’une province canadienne de la taille du Texas.

Depuis avril 2025, des officiels du Département d’État américain ont rencontré à trois reprises des dirigeants de l’Alberta Prosperity Project (APP), un groupuscule séparatiste d’extrême droite qui milite pour l’indépendance de cette province pétrolière de cinq millions d’habitants. Le Financial Times a révélé fin janvier que ces militants cherchent désormais une ligne de crédit de 500 milliards de dollars auprès du Trésor américain pour financer la transition vers l’indépendance. Autant dire que Washington ne se contente pas d’observer – il finance potentiellement la balkanisation du Canada.

Jeff Rath, conseiller juridique de l’APP qui a participé à ces rencontres, s’est vanté auprès du Financial
Times : « Les États-Unis sont extrêmement enthousiastes à l’idée d’une Alberta libre et indépendante. »
Il affirme avoir « des relations bien plus solides avec l’administration Trump qu’avec le Premier ministre Mark Carney ». Le message est sans équivoque : l’Amérique de Trump considère désormais ouvertement les séparatistes albertains comme des interlocuteurs légitimes, au même titre – voire davantage – que le gouvernement fédéral canadien.

Scott Bessent, le secrétaire au Trésor, a mis de l’huile sur le feu lors d’une interview sur Real America’s Voice, média de droite ultra-trumpiste : « L’Alberta est un partenaire naturel pour les États-Unis. Ils ont de grandes ressources. Les Albertains sont des gens très indépendants. » Il a ajouté qu’une rumeur circulait sur un référendum imminent, avant de conclure : « Les gens parlent. Les gens veulent la souveraineté. Ils veulent ce que les États-Unis ont à offrir. »

Le représentant républicain Andy Ogles du Tennessee a été encore plus direct sur un plateau de la BBC :
« Je pense que les gens d’Alberta préféreraient ne pas faire partie du Canada et faire partie des États-Unis, parce que nous sommes des gagnants. » Sur le podcast de Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump, l’analyste Brandon Weichert a même esquissé la feuille de route : « Si l’Alberta vote pour l’indépendance, nous la reconnaîtrons et la mettrons sur la voie pour devenir le 51e État– exactement comme le Texas et la Californie qui se sont d’abord déclarés indépendants du Mexique avant de rejoindre l’Union. »

L’objectif de Donald Trump est limpide et procède en trois temps. Primo : pousser le mouvement séparatiste albertain à recueillir les 177 732 signatures nécessaires d’ici mai 2026 pour forcer un référendum. Secondo : si Ottawa tentait de bloquer ce référendum au nom de l’unité canadienne, Trump brandirait l’étendard du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », retournant contre son plus proche allié une rhétorique qu’il a bien souvent combattue ailleurs. Tertio : dans le scénario optimum, une Alberta indépendante serait rapidement absorbée par les États-Unis, apportant 84% de la production pétrolière canadienne et des réserves massives de terres rares.

Nous voilà arrivés à cette aberration géopolitique : le « grand frère américain », champion autoproclamé de la démocratie libérale, travaille activement à faire éclater de l’intérieur une démocratie parlementaire stable et prospère, membre du G7 et de l’OTAN.

Pour l’instant, les chiffres semblent rassurants pour Ottawa. Un sondage Ipsos de janvier 2026 montre que seulement trois Albertains sur dix soutiennent le processus de séparation – et parmi eux, un sur cinq considère un vote en faveur du oui comme largement symbolique, une manière d’exprimer leur mécontentement plutôt qu’un désir ferme d’indépendance. Une pétition contre l’indépendance, « Alberta Forever Canada », a recueilli 438 568 signatures l’an dernier, soit bien plus que les séparatistes n’en ont jamais obtenu.

Mais la tendance inquiète. De plus en plus d’Albertains se montrent sensibles aux sirènes de Washington. Les sondages, s’ils restent défavorables à une sécession, le sont bien moins qu’auparavant. La rhétorique trumpiste sur « l’Alberta partenaire naturel des États-Unis » commence à faire son chemin dans une province qui se sent depuis longtemps incomprise par Ottawa et bridée dans ses ambitions pétrolières.

Le Premier ministre de Colombie-Britannique, David Eby, n’a pas mâché ses mots à propos des sécessionnistes : « Aller dans un pays étranger demander de l’aide pour démanteler le Canada, il y a un vieux mot pour ça : c’est de la trahison. » Mark Carney, lui-même originaire d’Edmonton, capitale de l’Alberta, s’est contenté d’une mise en garde diplomatique : « Nous attendons de l’administration américaine qu’elle respecte la souveraineté canadienne. »

Ce dossier albertain illustre parfaitement la trajectoire de l’Amérique trumpiste : celle d’une superpuissance devenue État voyou, instrumentalisant le droit international quand il l’arrange, le piétinant quand il le gêne. Hier le Groenland, aujourd’hui l’Alberta – demain quelle autre démocratie alliée sera dans le collimateur ?


Romuald Sciora dirige l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS, où il est chercheur associé. Essayiste et politologue franco-américain, il est l’auteur de nombreux ouvrages, articles et documentaires et intervient régulièrement dans les médias internationaux afin de commenter l’actualité. Il vit à New York.

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11.02.2026 à 10:04

Russie-Ukraine : aux racines agricoles d’un bouleversement mondial

Déborah Yapi

Cet article est un extrait de l’introduction de l’ouvrage Russie-Ukraine : la guerre hybride. Aux racines agricoles d’un bouleversement mondial de Sébastien Abis (Éditions Dunod, Armand Colin, 2026). Impossible de comprendre la guerre en Ukraine si l’on ignore sa dimension agricole. Trop souvent reléguée à l’arrière-plan, elle constitue pourtant une clé d’analyse essentielle. Appréhender ce conflit par le prisme agricole, c’est mieux déchiffrer le monde dans lequel nous vivons et mieux anticiper celui qui se dessine.  Depuis longtemps, le territoire ukrainien est convoité pour ses ressources agricoles. Hier la démocratie athénienne, qui allait y chercher le blé qu’elle n’avait pas ; plus près de nous Staline ou Hitler qui pillèrent ces terres fertiles en céréales pour mener leurs guerres. Ce temps long n’est pas contredit par l’actualité plus contemporaine. Quand l’Ukraine accède à l’indépendance en 1991 et que l’URSS s’effondre, elle s’appuie sans hésiter sur son potentiel agricole pour se développer et trouver une place sur la scène internationale. Ce processus prend de l’ampleur dès le début du XXIe siècle, avec des récoltes qui vont s’amplifier grâce à la modernisation du secteur et des investissements considérables, y compris en provenance de l’extérieur. Un géant agricole (ré)émerge, à travers un tryptique tournesol, maïs et blé qui depuis rivalisent pour s’octroyer la symbolique du jaune sur le drapeau national. Son voisin russe, depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, a pris le même chemin agricole. Il s’y est lancé avec des objectifs géopolitiques bien plus large que les seules considérations sur les retombées économiques nationales et les demandes alimentaires mondiales. La Russie, après être redevenue hyper-puissance du blé au début de la décennie 2010, monte en capacité dans tous les domaines de production, consciente des opportunités qui s’élargissent sur le marché mondial. Il faut dire que les consommations progressent sous le double effet de la […]

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Texte intégral (1143 mots)

Impossible de comprendre la guerre en Ukraine si l’on ignore sa dimension agricole. Trop souvent reléguée à l’arrière-plan, elle constitue pourtant une clé d’analyse essentielle. Appréhender ce conflit par le prisme agricole, c’est mieux déchiffrer le monde dans lequel nous vivons et mieux anticiper celui qui se dessine. 

Depuis longtemps, le territoire ukrainien est convoité pour ses ressources agricoles. Hier la démocratie athénienne, qui allait y chercher le blé qu’elle n’avait pas ; plus près de nous Staline ou Hitler qui pillèrent ces terres fertiles en céréales pour mener leurs guerres. Ce temps long n’est pas contredit par l’actualité plus contemporaine. Quand l’Ukraine accède à l’indépendance en 1991 et que l’URSS s’effondre, elle s’appuie sans hésiter sur son potentiel agricole pour se développer et trouver une place sur la scène internationale. Ce processus prend de l’ampleur dès le début du XXIe siècle, avec des récoltes qui vont s’amplifier grâce à la modernisation du secteur et des investissements considérables, y compris en provenance de l’extérieur. Un géant agricole (ré)émerge, à travers un tryptique tournesol, maïs et blé qui depuis rivalisent pour s’octroyer la symbolique du jaune sur le drapeau national. Son voisin russe, depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, a pris le même chemin agricole. Il s’y est lancé avec des objectifs géopolitiques bien plus large que les seules considérations sur les retombées économiques nationales et les demandes alimentaires mondiales. La Russie, après être redevenue hyper-puissance du blé au début de la décennie 2010, monte en capacité dans tous les domaines de production, consciente des opportunités qui s’élargissent sur le marché mondial. Il faut dire que les consommations progressent sous le double effet de la croissance démographique et socio-économique. Et la Russie, plus vaste pays du globe, sait valoriser ses atouts géographiques pour jouer sur ce terrain global et arsenaliser progressivement les dépendances alimentaires qu’elle crée avec plusieurs États pivots du monde ou ceux bien trop faibles pour résister aux sirènes de Moscou. À partir de 2014, outre l’explosion des hostilités entre Russes et Ukrainiens, une guerre géoéconomique se développe entre le Kremlin et l’UE, puisqu’un embargo sur les produits agricoles et alimentaires européens s’érige en écho aux sanctions de Bruxelles. En l’espace d’une décennie, l’Europe perd un grand marché et gagne un redoutable concurrent, non sans être elle-même tiraillée par le rythme des transitions à faire en matière agricole, entre agenda climatique en surchauffe et réveil stratégique lié à l’effroi du Covid puis à l’intensification du conflit russo-ukrainien qui glace l’UE. 

À partir de cette géohistoire du premier quart de siècle, où l’agriculture et l’alimentaire n’ont jamais été autant nécessaires pour les sociétés et mobilisées à des fins de puissance, il importe de révéler à quel point la guerre agricole russo-ukrainienne s’avère sans frontières : ni spatiales, ni temporelles, ni sectorielles. L’effet cascade bat son plein. Derrière les affrontements militaires et les cartes des offensives se joue une autre partie, plus silencieuse mais tout aussi déterminante : celle de la production agricole, de la circulation des grains, de l’accès aux engrais et de la sécurité des approvisionnements. Ce conflit rappelle avec brutalité ce que beaucoup avaient fini par oublier : l’agriculture est une arme. Qui permet de se développer et d’installer la paix, ou parfois, hélas, de rivaliser et d’oppresser. La Russie n’a pas attendu la guerre pour s’imposer dans ce registre. Depuis le début des années 2000, Moscou a méthodiquement réarmé son agriculture. Investissements publics, consolidation d’acteurs privés puissants, contrôle des exportations, projection diplomatique : tout un arsenal qui a permis au pays de redevenir l’une des premières puissances agricoles du globe. À l’inverse, l’Ukraine, immense grenier fertile, n’a cessé d’être freinée par des blocages internes, des incertitudes juridiques et des tensions géopolitiques. Elle avait pourtant entamé une trajectoire prometteuse, mais la guerre est venue brutalement interrompre cet élan. Le résultat, c’est une bataille agricole dans la bataille militaire. Les ports de la mer Noire fermés ou minés ; les récoltes compromises par les combats et les pollutions générées ; les infrastructures de stockage et de transport ciblées par les bombardements ; les corridors céréaliers négociés puis rompus : autant de scènes où la guerre se mesure aussi à l’aune de la faim. Car priver un pays de ses exportations agricoles, c’est réduire sa capacité à financer son effort de guerre, mais c’est aussi déstabiliser ses partenaires commerciaux et ses clients alimentaires, souvent situés dans les régions les plus fragiles du globe.

La guerre russo-ukrainienne force aussi l’Union européenne (UE) à changer. Une époque s’entrouvre, assurément plus laborieuse et moins confortable pour elle, ses États membres et ses populations. Des logiciels doivent être mis à jour, pour éviter d’avancer dans ce siècle avec des visions anachroniques ou angéliques. Et à ce titre, il s’agit pour l’UE de réaliser que ses propres perspectives agricoles sont en profonde recomposition. L’Europe de la sécurité alimentaire et de la stabilité conférée par une politique agricole commune est amenée à se transformer dans un contexte géopolitique, économique et climatique qui bouleverse d’anciens équilibres. L’Ukraine, avec son lot d’inconnues, catalyse ces défis que l’UE doit affronter et qui pourraient l’affaiblir, faute de clairvoyance stratégique et de jeux collectifs responsables. Dans l’ère géopolitique des hippopotames – féroces, véloces et polygames – l’Europe ne saurait faire l’autruche et ignorer les renversements en cours. Pour elle aussi, les productions agricoles riment avec puissance. L’UE veut-t-elle se tourner vers le futur ?

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10.02.2026 à 15:41

La Russie de retour dans le sport mondial ?

Déborah Yapi

Le 6 février ont débuté en Italie les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026, qui sera suivie des Jeux paralympiques au mois de mars, une compétition qui demeure l’une des plus fortes vitrines de puissance et de prestige national. Depuis les scandales de dopage révélés à la suite des jeux d’hiver de 2014, puis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie a été progressivement écartée du mouvement olympique. Si, cette année, le Comité international olympique (CIO) a annoncé la présence de 13 athlètes russes concourant sous bannière neutre, plusieurs fédérations internationales ont déjà annoncé leur réintégration complète des sportifs russes dans les compétitions. Au-delà du sport, l’enjeu est hautement politique. Lukas Aubin, directeur de recherche à l’IRIS, en charge du Programme Sport et géopolitique, spécialisé sur la géopolitique du sport et de la Russie, répond à nos questions. Depuis 2022, quelle stratégie le Kremlin a-t-il mis en place pour « continuer d’exister » dans l’arène sportive mondiale ? Depuis l’exclusion consécutive à l’invasion de l’Ukraine, Moscou a adopté une stratégie à double détente, en apparence contradictoire mais en réalité très opportuniste. D’un côté, le Kremlin a tenté une stratégie de rupture avec l’architecture sportive dominée par l’Occident. Discours de délégitimation des institutions sportives internationales, dénoncées comme politisées et instrumentalisées par l’Occident, et volonté de bâtir un « contre-sport mondial » : compétitions alternatives, événements estampillés BRICS ou « Sud global », mise en scène d’un ordre sportif multipolaire. L’objectif était moins sportif que politique : montrer que la Russie pouvait exister hors du système olympique classique. Dans les faits, ces contre-événements ont peiné à attirer des stars et à produire un réel effet de puissance : une stratégie surtout symbolique, voire Potemkine. Parallèlement, Moscou a mené une stratégie de retour progressif dans le sport international classique. Lobbying discret auprès du CIO, des fédérations internationales et de […]

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Texte intégral (1237 mots)

Depuis 2022, quelle stratégie le Kremlin a-t-il mis en place pour « continuer d’exister » dans l’arène sportive mondiale ?

Depuis l’exclusion consécutive à l’invasion de l’Ukraine, Moscou a adopté une stratégie à double détente, en apparence contradictoire mais en réalité très opportuniste.

D’un côté, le Kremlin a tenté une stratégie de rupture avec l’architecture sportive dominée par l’Occident. Discours de délégitimation des institutions sportives internationales, dénoncées comme politisées et instrumentalisées par l’Occident, et volonté de bâtir un « contre-sport mondial » : compétitions alternatives, événements estampillés BRICS ou « Sud global », mise en scène d’un ordre sportif multipolaire. L’objectif était moins sportif que politique : montrer que la Russie pouvait exister hors du système olympique classique. Dans les faits, ces contre-événements ont peiné à attirer des stars et à produire un réel effet de puissance : une stratégie surtout symbolique, voire Potemkine.

Parallèlement, Moscou a mené une stratégie de retour progressif dans le sport international classique. Lobbying discret auprès du CIO, des fédérations internationales et de nombreux comités nationaux, en particulier en Afrique, en Asie et dans certains pays européens. Les fédérations russes ont multiplié les canaux informels, envoyant des émissaires sport par sport, discipline par discipline. Cette diplomatie sportive multivectorielle vise à fissurer l’unité occidentale et à rouvrir progressivement des espaces de participation.

Le liant entre ces deux axes est l’évolution du registre de puissance : on est passé d’un soft power sportif classique à un sharp power sportif. Il ne s’agit plus seulement de séduire, mais de pénétrer les espaces médiatiques et institutionnels adverses, d’y diffuser des récits, de créer de la lassitude, et de banaliser progressivement la présence russe dans le paysage sportif mondial. Après quatre ans de guerre en Ukraine, la stratégie commence à porter ses fruits.

Quelles incitations poussent aujourd’hui les fédérations internationales à réintégrer progressivement la Russie, malgré le maintien de sanctions dans d’autres domaines ?

Plusieurs logiques convergentes expliquent cette dynamique de réintégration partielle.

D’abord, l’argument normatif du « sport apolitique » et de la protection des athlètes. Beaucoup de dirigeants sportifs se réfugient derrière l’idée que les sportifs ne sont pas responsables des décisions de leur État. Cet argument, déjà mobilisé dans les débats sur les sportifs « neutres », sert de justification morale et juridique à une normalisation progressive.

Ensuite, il existe un effet d’alignement institutionnel. Dès lors que les grandes instances olympiques entrouvrent la porte, même symboliquement, les fédérations internationales s’engouffrent dans la brèche. Le sport fonctionne par mimétisme organisationnel : si le centre assouplit, la périphérie suit. Pour le moment, la fédération internationale de Judo et le Comité international paralympique ont ouvert le bal.

Troisièmement, les contraintes juridiques pèsent de plus en plus lourd. Les exclusions durables exposent les fédérations à des contentieux, à des arbitrages complexes, et à des accusations de discrimination. Le coût juridique et réputationnel d’un bannissement total devient, avec le temps, plus élevé qu’un assouplissement contrôlé.

Quatrièmement, Vladimir Poutine, Donald Trump, Recep Tayyip Erdoğan, Benyamin Netanyahou, Xi Jinping… Les puissances illibérales (démocratiques ou autoritaires) et réactionnaires se multiplient à l’échelle mondiale. De plus en plus, la loi du plus fort et de l’argent semble primer sur le droit international.

Enfin, il y a une dimension rarement assumée publiquement : l’économie politique du sport. La Russie reste un vivier d’athlètes, de performances, de marchés médiatiques et de revenus. Pour des fédérations fragilisées financièrement, la tentation de « déverrouiller » le sport est réelle. À cela s’ajoute une crainte stratégique : si l’isolement dure, Moscou pourrait consolider des circuits alternatifs, fragmentant durablement la gouvernance mondiale du sport.

Quelles perspectives pour la Russie dans le sport mondial à l’aune de « Trump II » ?

La dynamique actuelle pointe vers une accélération de la normalisation sportive de la Russie, sans que cela signifie un retour plein et entier immédiat.

Les Jeux d’hiver de Milan constituent une étape symbolique : présence minimale, sous statut contraint, mais politiquement utile pour Moscou, car elle démontre que l’exclusion totale n’est plus la norme. À moyen terme, la séquence 2026–2028 est stratégique : grands événements internationaux, centralité accrue des États-Unis dans la gouvernance sportive mondiale, et reconfiguration des rapports de force politiques.

Dans ce contexte, le discours de la Maison-Blanche sous « Trump II » joue un rôle d’accélérateur politique. La posture plus transactionnelle, moins normative, fragilise la cohésion occidentale et rend plus audible l’argument du « retour du sport avant la politique ». Cela offre à Moscou une fenêtre d’opportunité pour pousser l’idée d’un retour progressif, d’abord sous conditions, puis potentiellement sous ses couleurs.

Mais trois freins structurels demeurent. D’abord, une résistance européenne persistante, tant au niveau politique que dans certaines fédérations. Ensuite, le contexte de guerre : tant que le conflit perdure, la normalisation sportive reste politiquement explosive. Enfin, le passif du dopage d’État continue de fournir une base technique et morale pour limiter un retour sans conditions.

En somme, la Russie s’oriente vers un « retour à petits pas » mais fragmenté dans le sport mondial : discipline par discipline, génération par génération, événement par événement. Plus qu’un « grand retour », on observe une banalisation progressive de sa présence, ce qui, du point de vue géopolitique, constitue déjà une victoire stratégique pour le Kremlin.

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