27.10.2026 à 10:15
Olivier Petitjean
Du baril de pétrole au plein d'essence : qui sont les profiteurs de la flambée des prix ?
- Anatomie d'une dépendance. La France du pétrole et ses profiteurs / France, TotalEnergies, climat & énergie, Ineos, Trafigura
Dans cette série d'enquêtes, l'Observatoire des multinationales met à nu les mécanismes économiques de cette si coûteuse addiction. Nous retraçons le cheminement du pétrole qui arrive sur nos côtes, à travers terminaux portuaires, raffineries, pipelines, dépôts, usines pétrochimiques et stations essence. Mais nous retraçons aussi le cheminement du « pognon de dingue » que génère ce pétrole pour les entreprises impliquées à tous les maillons de la chaîne.
La guerre au Moyen-Orient et le blocage du détroit d'Ormuz ont mis une nouvelle fois en lumière notre terrible dépendance au pétrole et au gaz.
La décision des États-Unis et d'Israël d'attaquer l'Iran en février dernier nous a rouvert les yeux sur l'ampleur de l'impasse dans laquelle nous sommes, et dans laquelle nous avons persévéré, malgré des années d'alerte climatique et d'objectifs de « décarbonation ».
Impasse écologique, parce que nous avons été incapables de réduire significativement notre consommation d'hydrocarbures, première cause du réchauffement global des températures. La faute, en partie, au poids des intérêts industriels, peu désireux de remettre en cause leurs modèles économiques.
Impasse géopolitique, parce que nous nous trouvons à la merci des autocrates qui dirigent la plupart des pays de production, ainsi que de décisions idéologico-politiques de grandes puissances sur lesquelles nous avons peu de prises.
Impasse économique enfin. Notre dépendance au pétrole non seulement s'avère de plus en plus coûteuse, mais elle alimente une machine de redistribution massive « vers le haut ». Les profits s'accumulent dans les coffres de grandes entreprises, de gouvernements ou de sociétés de négoce, tandis que les consommateurs et les petites entreprises souffrent, et que les finances publiques s'épuisent à vouloir compenser cette hémorragie à coups de mesures de soutien.
Dans cette série d'enquêtes, l'Observatoire des multinationales met à nu les mécanismes économiques de cette si coûteuse addiction. Nous retraçons le cheminement du pétrole qui arrive sur nos côtes, à travers terminaux portuaires, raffineries, pipelines, dépôts, usines pétrochimiques et stations essence. Mais nous retraçons aussi le cheminement du « pognon de dingue » que génère ce pétrole pour les entreprises impliquées à tous les maillons de la chaîne (lire notre enquête introductive).
Qui sont les profiteurs de l'envolée des cours et des prix à la pompe en France ?
Une entreprise domine de très haut l'ensemble de la filière : TotalEnergies. C'est l'occasion de prendre la mesure du pouvoir et de l'influence considérables que cela lui confère – un pouvoir bien plus qu'économique puisque le pétrole n'est pas une marchandise comme les autres.
On y trouve aussi d'autres acteurs, souvent moins connus, ou bien qu'on ne s'attendait pas forcément à retrouver là, comme le groupe Bolloré. Avec le recul de la capacité de raffinage et le désengagement des autres majors à part TotalEnergies, le secteur pétrolier français est marqué par une montée en puissance de fonds d'investissement et de nouveaux acteurs industriels comme Ineos ou Trafigura, dont les stratégies de long terme posent question.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donDans ce paysage du pétrole français, en revanche, la puissance publique brille par son absence. Le choix historique de laisser la gestion du secteur à des entreprises privées, couplé à la libéralisation des marchés et à notre inertie climatique, a créé une situation d'impuissance structurelle pour l'État français. Il n'ose même plus taxer les profits exceptionnels de TotalEnergies, par peur de froisser une entreprise dont il croit avoir besoin pour éviter une crise majeure.
Rien de symbolise mieux cette situation de servitude volontaire que la Sagess, société privée qui gère les stocks stratégiques de carburants au nom de l'État, détenue et contrôlée par les principaux opérateurs pétroliers, et dont le patron est aujourd'hui en salarié détaché de TotalEnergies. Sagess qui vient de voter en juin dernier la distribution à ses actionnaires de 180 millions d'euros de dividendes sur des profits qui ne devraient pas être (lire notre article).
La crise actuelle ne devrait-elle pas être l'occasion de remettre tout à plat ?
23.10.2026 à 00:15
Une radiographie sans concession du groupe Bolloré, qu'il n'est plus possible de considérer comme une entreprise « comme les autres ».
- Le système Bolloré / France, Concentration et oligopoles, Lobbying et influence, Bolloré, Vivendi, lobbying et influence, finance, droit à l'information
Comment s'est construit l'empire Bolloré ? Comment est-il mis au service de l'extrême-droite et de ses idées ? Face à l'accélération de cette instrumentalisation et dans l'optique des prochaines échéances électorales, nous publions une version complétée et mise à jour de notre rapport en partenariat avec Attac sur le milliardaire et son entreprise qu'il n'est plus possible de considérer comme une multinationales « comme les autres ».
Vincent Bolloré, l'une des plus importantes fortunes françaises, à la tête d'un important groupe qui englobe le secteur de médias, de la communication et des industries culturelles, s'est lancé dans une croisade politique au service de l'extrême-droite et de ses idées. À l'œuvre depuis un certain temps déjà dans la sphère médiatique à travers CNews, Europe 1 et le Journal du Dimanche (JDD ), cette campagne implique désormais aussi le monde de l'édition (Fayard, Grasset), et Vincent Bolloré et certaines des sociétés qu'il contrôle ne craignent plus d'intervenir directement dans les campagnes électorales.
En avril 2025, nous publiions la première version de cette publication pour présenter de manière pédagogique l'empire Bolloré et son instrumentalisation au service de l'extrême droite et de ses idées. Il s'agissait de montrer ce qui a rendu Vincent Bolloré possible, et ce qui continue à le rendre possible.
En mettant à nu la réalité du système Bolloré, nous avons été amenés à casser nombre des mythes que lui et ses alliés aiment à entretenir. Ainsi, contrairement à l'image qu'il cherche à se construire, la fortune de Vincent Bolloré et de sa famille n'a pas son origine dans le développement d'une entreprise industrielle solidement implantée dans son territoire et axée sur le long terme. Elle provient surtout de coups boursiers et de la captation de rentes, notamment en Afrique.
L'empire Bolloré n'a cessé de se composer et de se décomposer au gré des opportunités et de batailles financières gagnées ou perdues. D'un point de vue financier et juridique, son centre de gravité n'est pas du tout la Bretagne, mais le Luxembourg. Le groupe Bolloré n'a pas quitté l'Afrique, comme ses dirigeants l'ont parfois laissé entendre, mais continue à y investir dans le domaine de la culture et de la communication.
Il ne gagne pas à tous les coups, comme le voudrait une certaine mythologie qui continue à séduire une partie du monde financier, mais sa carrière est émaillée de scandales, de défaites, d'affaires judiciaires. Il ne doit pas sa fortune seulement à lui-même mais au soutien du monde des affaires, à commencer par celui des grandes banques, et à celui des politiques et des pouvoirs publics sous diverses formes. Et ainsi de suite.
Nous alertions aussi sur la tentation de séparer l'économique et le politique, autrement dit l'individu Vincent Bolloré et ses agissements et le groupe qu'il contrôle. Peut-on continuer à traiter les diverses entités qui composent ce groupe – même lorsqu'elles ne sont pas ouvertement mises au service de l'extrême-droite – en faisant totalement abstraction des idées et du combat politique du milliardaire qui est derrière elles ?
La réponse à notre sens est non :
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donDepuis avril 2025, tout ce que nous dénoncions n'a fait que se confirmer. Pire encore : la mise en ordre de bataille du groupe Bolloré n'a fait que s'intensifier et s'accélérer. De nouvelles parties de son empire, comme Grasset ou les magazines Prisma, ont été mises au pas et converties à la bataille culturelle et politique menée par les CNews, Europe 1 et JDD. Les velléités de contestation dans le cinéma et l'édition sont traitées avec un brutalité extrême. L'empire Bolloré n'a pas hésité à nouer une alliance de fait avec la Russie de Poutine pour porter en France ses narratifs sur la guerre en Ukraine et la civilisation européenne.
Pourtant, les résistances existent, et nous sommes heureux que notre publication, largement lue et utilisée, ait joué son rôle et continue de le jouer. Une mise à jour nous est cependant apparue nécessaire pour intégrer ce qui s'est passé en 18 mois et en vue des échéances électorales de 2027. D'où cette deuxième édition.
Il est plus que temps de mettre fin à la tolérance et au soutien dont le système Bolloré continue de bénéficier dans une large partie du monde des affaires et des sphères culturelles et politiques.
21.10.2026 à 08:00
« Je préfère un monde de ruptures à un monde paisible. Il y a davantage d'opportunités. » C'est ce qu'a déclaré le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné au Financial Times il y a quelques jours.
Il faut dire qu'à court terme, son groupe surfe sur la crise pétrolière déclenchée par l'attaque de l'Iran par les États-Unis et Israël en février dernier. Sur la première moitié de l'année 2026, TotalEnergies a engrangé 11,4 milliards de dollars de profits, soit 4,7 milliards de plus que la même (…)
« Je préfère un monde de ruptures à un monde paisible. Il y a davantage d'opportunités. » C'est ce qu'a déclaré le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné au Financial Times il y a quelques jours.
Il faut dire qu'à court terme, son groupe surfe sur la crise pétrolière déclenchée par l'attaque de l'Iran par les États-Unis et Israël en février dernier. Sur la première moitié de l'année 2026, TotalEnergies a engrangé 11,4 milliards de dollars de profits, soit 4,7 milliards de plus que la même période l'année dernière.
4,7 milliards de dollars, c'est la somme que les dirigeants de TotalEnergies ont annoncé, lors de leur « journée des investisseurs » fin septembre, consacrer à des rachats d'actions supplémentaires : 2,5 milliards au quatrième trimestre 2026 et entre 2 et 2,5 milliards au premier trimestre 2027.
La pratique consiste pour une multinationale à acheter ses propres actions en bourse pour les annuler, augmentant d'autant la valeur des parts détenues par les actionnaires. Une manière de gratifier ces derniers qui s'ajoute au versement de dividendes, et qui est plus avantageuse d'un point de vue fiscal. Entre le 6 janvier et et le 9 octobre 2026, selon un site qui compile les déclarations réglementaires à l'Autorité des marchés financiers, TotalEnergies a déjà réalisé plus de 3,5 milliards d'euros de rachats d'actions.
Le groupe n'oublie pas pour autant les dividendes, puisque lors de cette même journée dédiée aux investisseurs, il a annoncé que ceux-ci augmenteraient d'au moins 5% par an d'ici 2030. Ceux versés au titre de l'année 2025 étant de 7,4 milliards d'euros, cela représente une promesse de 5,9 milliards d'euros (6,6 milliards de dollars) supplémentaires.
Au total, lors de cette fameuse journée, TotalEnergies a donc annoncé 11,4 milliards de dollars supplémentaires (ou entre 11,1 et 11,6) pour ses actionnaires, pourtant déjà très généreusement traités par le groupe pétrogazier. Cela représente, par exemple, 750 millions d'euros supplémentaires rien que pour le fonds d'investissement BlackRock.
11,4 milliards d'euros, c'est aussi l'équivalent d'une année de salaire moyen pour 262 939 personnes en France, ou encore de quoi de quoi payer au salaire moyen 6573 personnes pendant toute leur carrière. Et c'est aussi peu ou prou l'équivalent des 10 milliards d'euros réclamés par les lycéens français pour un plan d'urgence destiné à l'Éducation nationale. Deux salles, deux ambiances.