30.09.2026 à 06:00
Meriem Laribi, Pauline Perrenot
Depuis le 7 octobre 2023, la rédaction de la chaîne de télévision de France Info est critiquée sur les réseaux sociaux pour sa couverture de la Palestine. Cette enquête, menée conjointement par Acrimed et Orient XXI, vise à comprendre les ressorts d'un récit journalistique dominé par le point de vue israélien et marqué par un tropisme occidentalo-centré. Comment la chaîne d'information publique a-t-elle contribué à normaliser le pire en Palestine ? « Elle m'a dit : “Je vous en veux (…)
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Depuis le 7 octobre 2023, la rédaction de la chaîne de télévision de France Info est critiquée sur les réseaux sociaux pour sa couverture de la Palestine. Cette enquête, menée conjointement par Acrimed et Orient XXI, vise à comprendre les ressorts d'un récit journalistique dominé par le point de vue israélien et marqué par un tropisme occidentalo-centré. Comment la chaîne d'information publique a-t-elle contribué à normaliser le pire en Palestine ?
« Elle m'a dit : “Je vous en veux beaucoup de m'avoir mise dans cette situation. Sachez que je risque ma place.” » Elle, c'est la journaliste Camille Grenu s'adressant hors antenne à Rony Brauman après un passage sur le plateau du « 16h/18h » de France Info TV, le 31 août 2025. Invité ce jour-là pour parler d'une flottille en partance pour Gaza, l'ancien président de Médecins sans frontières fait face à Michel Fayad, éditorialiste dans les médias du groupe Bolloré Europe 1 et CNews, qui soutient que la priorité à Gaza est de désarmer le Hamas. Sommé par ce dernier de réagir, Rony Brauman répond vouloir mettre en regard de cette allégation la question du désarmement de l'État d'Israël. « Ah… Non… Je pense que ça ne va pas être possible, intervient alors la présentatrice Camille Grenu, coupant court à l'échange. Excusez-moi, on a déjà eu cette discussion, on ne va pas pouvoir, en tout cas sur notre antenne, mettre sur le même plan Israël et l'organisation terroriste du Hamas. — Pourquoi ? », demande Rony Brauman à deux reprises. On ne saura pas, la présentatrice enchaînant en fixant son prompteur.
Depuis cet épisode, Rony Brauman n'a plus été invité sur France Info TV. Contactée, Camille Grenu nous a redirigées vers la direction de la communication, laquelle n'a pas donné suite.
« [L]es gens auxquels nous donnons la parole, évidemment, […] ont le droit de dire ce qu'ils veulent dire », assurait quelques semaines plus tôt le rédacteur en chef du service « Étranger » de France Télévisions, Étienne Leenhardt, dans une émission du médiateur consacrée à Gaza1. À croire que non… D'autant que sur France Info TV, cet exemple n'est pas isolé, et rappelle les pratiques des chaînes concurrentes.
Lorsqu'elle est créée en 2016 au sein de France Télévisions, la chaîne endosse la production de l'information en continu comme une mission de service public. Avec son slogan, « L'information n'est pas une opinion », elle entend prendre le contre-pied des chaînes d'information en continu privées diffusées par la TNT que sont LCI (groupe TF1), BFM-TV (groupe RMC BFM), et I-Télé (groupe Canal+), devenue CNews en 2017. Mais avec un budget nettement inférieur. Sans doute est-ce le pas qui a fait passer la chaîne du service public au service minimum.
Symptôme d'un traitement d'exception, l'interventionnisme médiatique constaté participe d'un verrouillage éditorial et politique autour de la question palestinienne. En particulier depuis le 7 octobre 2023, où le point de vue israélien domine la couverture de la chaîne d'information publique. À quoi mesure-t-on cette faillite journalistique et comment l'expliquer ?
Depuis cette date, nombre de présentateurs ne ménagent pas leurs efforts pour légitimer ou, au contraire, discréditer certaines prises de position, quand il ne s'agit pas de proscrire une série de termes jugés non acceptables. Lorsqu'en novembre 2024 Rony Brauman qualifie Israël d'« État raciste » sur le plateau du « 16h/18h », le présentateur Patrice Romedenne prend immédiatement ses distances après avoir longuement défendu une grande « démocratie », dont « beaucoup d'Arabes israéliens pensent […] qu'elle fonctionne2 ».
Quinze mois plus tard, c'est au tour de l'éditorialiste Brigitte Boucher de contester vigoureusement à la députée Danièle Obono (La France insoumise, LFI) le droit d'évoquer un génocide à Gaza : « C'est un terme qui n'est pas reconnu par la communauté internationale », tance une première fois la présentatrice. Qui insiste : « Est-ce que vous comparez ce que vous appelez le “génocide” à l'Holocauste ? […] On ne peut pas parler de génocide aujourd'hui en tout cas3 ?! »
Ce n'était pas un accident : l'eurodéputée insoumise Rima Hassan face à la journaliste Barbara Klein dans « Le 19h/20h » du 29 avril 2024, la sociologue Fabienne Messica face à Loïc de La Mornais dans son émission « Sur le terrain » le 15 septembre 2025, le président de Médecins du monde Jean-François Corty et le politologue Ziad Majed face à Patrice Romedenne dans « Le 14h/16h » des 11 octobre 2025 et 15 mars 2026… On ne compte plus les cas d'universitaires, juristes, élus, militants associatifs ou dirigeants d'organisation non gouvernementale (ONG) à avoir essuyé les tirs de barrage de leurs hôtes en raison de leur dénonciation d'un génocide à Gaza. Dans quel autre cas des intervenants extérieurs sont-ils ainsi quasi systématiquement rappelés à l'ordre, mis à l'index, empêchés de dénoncer des crimes internationaux par ailleurs officiellement caractérisés ?
Autre convention sémantique sur France Info TV : les Palestiniens sont des « prisonniers » ; les Israéliens, des « otages ». L'enfreindre expose à la plus haute sanction disciplinaire. En janvier 20254, un bandeau évoquant la libération de « 200 otages palestiniens », apparu seulement quelques secondes à l'antenne, a déclenché les foudres de Caroline Yadan, députée de la 8e circonscription des Français de l'étranger, Israël inclus, qui annonce avoir saisi l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) et réclame « une sanction exemplaire ». Elle sera entendue : le rédacteur en chef est immédiatement suspendu. Une célérité saluée sur X par la directrice de la communication de France Télévisions, Muriel Attal, directement auprès de la députée, qualifiant les dirigeants de la chaîne de « Lucky Luke » (en référence au cow-boy, héros de Morris, « qui tire plus vite que son ombre »…). La rédaction de France Info TV condamne, elle, d'une seule voix un « incident regrettable » (Société des journalistes), un « titre totalement inapproprié » et même une « erreur inadmissible » (direction de l'information). De son côté, le médiateur de France Télévisions, chargé de faire le lien entre les téléspectateurs et les chaînes du groupe, a relayé sur X l'injonction de la députée à ce que le rédacteur en chef soit « sévèrement sanctionné » ainsi que le post d'un journaliste d'I24News, chaîne d'information internationale en continu basée en Israël, connue pour sa ligne favorable à la propagande israélienne, qui imputait indistinctement aux deux cents Palestiniens libérés la responsabilité d'« attaques terroristes ».

Des consignes ? Les journalistes de France Info TV que nous avons interrogés sont formels : il n'y en a pas. La structure de la chaîne suffit.
Le processus de nomination des chefs de bureaux et directeurs, de l'information ou de la rédaction, désignés pour le plus haut niveau par la présidente de France Télévisions5, « favorise la cooptation et l'entre-soi concernant les postes importants », déplore Antoine Chuzeville, premier secrétaire du Syndicat national des journalistes (SNJ). Mais également un ruissellement par le haut de la ligne éditoriale et une homogénéisation des contenus.
Un encadrement qui fonctionne d'autant mieux que, structurellement parlant, tout est fait pour anesthésier les velléités de contestation. La précarité organisée, d'abord, puisqu'il est commun, comme dans toutes les chaînes de radiotélévision, publiques comme privées, de rencontrer des journalistes, des programmateurs, des éditorialistes et même des rédacteurs en chef en contrat à durée déterminée (CDD), renouvelables à l'envi.
Le manque d'espaces de discussion, également : « Au sein de la rédaction de France Info TV, il n'y a pas eu de débat éditorial de fond sur la manière de traiter ce conflit », rapporte Georges Pinol, délégué syndical à la Confédération générale du travail (CGT) à France Télévisions. Bilan des courses ? Aux yeux d'Antoine Chuzeville, « le débat éditorial est confisqué ».
Agnès Vahramian, promue directrice de la radio France Info en novembre 2024 après avoir chapeauté, à partir de 2022, le bureau Moyen-Orient de France Télévisions – gros pourvoyeur de reportages pour France Info TV –, à Jérusalem, a quant à elle une idée précise de la distribution des rôles dans la région : « Israël, sa vocation première […] est de donner un abri à sa population », déclarait-elle le 27 octobre 20236, avant de laisser entendre qu'il n'y avait pas lieu de mettre en doute la parole de son armée, « une institution qui produit de la communication, mais qui s'inscrit aussi dans un pays démocratique qui a des contre-pouvoirs ». La preuve ? Si l'armée mentait, cela se saurait, en partie parce que « la presse pose des questions parfois dérangeantes ». Une spécialité d'Agnès Varhamian. En novembre 2023, pour France Info TV, la journaliste embarque « au plus près des soldats de Tsahal à Gaza », le titre de son reportage, à entendre littéralement : à l'intérieur d'un char israélien entrant dans Gaza en empruntant « le même chemin que les terroristes ont pris pour venir en Israël le 7 octobre dernier », décrit-elle le souffle court, bringuebalée dans l'habitacle, casque sur la tête. Là, au milieu des ruines de Beït Hanoun, le micro est tendu au colonel chef de brigade, qui déroule son discours, aux allures de communication officielle indiscutable…

Aux choix éditoriaux, révélateurs d'un tropisme pro-israélien plus ou moins conscient au sein des rédactions, s'ajoutent des partis pris assumés contre le mouvement de solidarité avec la Palestine, dont des étudiants, collectifs militants, citoyens lambda et personnalités politiques ont régulièrement fait les frais à l'antenne.
Émanant le plus souvent de présentateurs et d'éditorialistes en vue sur France Info TV, ils donnent leur couleur à l'antenne. Les cas de Gilles Bornstein et d'Alix Bouilhaguet sont symptomatiques : aux commandes d'interviews, d'éditos politiques, mais aussi d'un magazine d'actualité pour le premier, les deux journalistes se sont notamment distingués par leurs interventions à charge contre des élus de La France insoumise au sujet de la Palestine, que l'on pense à Thomas Portes, Éric Coquerel, Aymeric Caron, Rima Hassan ou encore Manuel Bompard.

Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), instance de régulation au rôle consultatif créée en 2019, a qualifié de « déloyal » l'échange dirigé par Gilles Bornstein face à Rima Hassan le 30 avril 2024, et France Télévisions écopera d'une mise en demeure de l'Arcom quelques mois après l'interview de Manuel Bompard dans « Questions politiques », au cours de laquelle Alix Bouilhaguet avait égrainé un chapelet de fausses informations à propos du maire socialiste de New York Zohran Mamdani et de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa).
« L'information que nous produisons […] doit reposer sur des faits vérifiés, présentés avec précision, sans approximation ni biais. Elle doit distinguer clairement ce qui relève de l'information de l'opinion », alertait alors Philippe Corbé, fraîchement nommé directeur de l'information de France Télévisions, dans un e-mail adressé à l'ensemble de la rédaction.
Une profession de foi qui interroge, notamment au regard de la mansuétude dont bénéficient certaines vedettes de la chaîne, auxquelles ne sont réclamées ni réserve, ni pondération, et encore moins quelque impartialité. Éditorialiste sur France Info TV après avoir occupé de nombreux postes à responsabilité au sein de France Télévisions, Nathalie Saint-Cricq est assurément de celles-là.
Le 5 octobre 2025, en commémoration du 7 octobre 2023, la journaliste animait une table ronde au Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) avec le polémiste Raphaël Enthoven et la romancière Émilie Frèche, ses « deux amis ». Sur la scène de la salle Pleyel, Nathalie Saint-Cricq tutoyait le philosophe médiatique en l'écoutant religieusement diffamer la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, accusée d'afficher un « soutien objectif et explicite » au Hamas. Deux jours plus tard, elle passait de nouveau les plats au cofondateur du magazine réactionnaire Franc-Tireur, cette fois-ci sur France Info TV… en le vouvoyant. Assuré du soutien de son intervieweuse, ce dernier eut toute latitude pour expliciter sa déclaration selon laquelle « il n'y a aucun journaliste à Gaza, uniquement des tueurs, des combattants et des preneurs d'otages avec une carte de presse » (X, 15 août 20257).

La Société des journalistes (SDJ8) de France Info TV n'a, à notre connaissance, rien trouvé à redire publiquement. « Les journalistes ont perdu l'habitude de questionner la ligne éditoriale », regrette plus généralement Georges Pinol. C'est sans doute là où le bât blesse : loin de se résumer aux partis pris d'une poignée de partisans zélés de l'État d'Israël, le tropisme de France Info TV est le produit d'un savant mélange d'acceptation collective, de mimétisme, de résignation, d'« évidences » idéologiques partagées, d'autocensure et de petites lâchetés. De suivisme paresseux, également : « Si tu vas au ministère des affaires étrangères français et qu'on te dit : “Ce n'est pas un génocide et Israël est une grande démocratie”, quand tu n'as pas beaucoup bossé sur ces questions-là, tu répètes », reconnaît un journaliste de la maison. Un journalisme de cour qui n'est pas propre à France Info, mais auquel le média de service public n'échappe pas.
Depuis sa prise de fonction en septembre 2024 jusqu'en juin 2026, l'ambassadeur d'Israël en France Joshua Zarka a cumulé huit passages sur les plateaux de France Info TV, auxquels il convient d'ajouter deux invitations aux « 4V », l'interview matinale de « Télématin » (France 2) rediffusée de manière abrégée sur la chaîne d'information en continu. Un décompte qui n'inclut pas les quatorze interventions additionnelles du diplomate sur la radio France Info, dont des extraits ont été régulièrement utilisés par la télévision publique pour habiller ses journaux d'information et magazines d'actualité9.

À titre de comparaison, l'ambassadrice de Palestine en France, Hala Abou Hassira, n'a été vue qu'une seule fois à l'antenne à la même période – et en duplex : un temps de parole de quatre minutes et vingt secondes.
Le « deux poids, deux mesures » n'est pas seulement quantitatif : il est aussi qualitatif. À la prévenance visant le représentant d'un État accusé de génocide devant la Cour internationale de justice répondent le discrédit et la défiance à l'encontre de Hala Abou Hassira. Le 22 septembre 202510, alors que la diplomate est interrogée sur la reconnaissance de l'État de Palestine par la France, le présentateur Loïc de La Mornais ferme le ban dès la deuxième (et dernière) question : « Je sais très bien que vous ne représentez pas le Hamas, […] mais quel moyen, vous, Palestiniens de Cisjordanie, vous avez pour faire pression sur le Hamas […] pour que le Hamas fasse lui aussi un geste, notamment libère les otages et se démilitarise ? » Un disque rayé. La réponse n'ayant guère satisfait le journaliste, les propos de l'ambassadrice furent mis en doute une fois que cette dernière eût quitté le plateau : « On a entendu […] : “On est prêt à assumer la sécurité sous un seul État, Gaza et Cisjordanie”. Est-ce que c'est crédible aujourd'hui avec ce qui reste du Hamas ? Et c'est pas rien ce qui reste du Hamas ! »
Les traitements à géométrie variable semblent du reste normalisés dans les hautes sphères. Un des journalistes avec lesquels nous nous sommes entretenues raconte s'être étonné auprès de ses chefs d'une telle audience de l'ambassadeur israélien alors que la chaîne s'abstenait par exemple de donner la parole à l'ambassadeur russe pour justifier l'invasion de l'Ukraine. « Ils m'ont répondu que ce n'était pas la même chose, rapporte le journaliste, parce que la Russie a déclaré la guerre à l'Ukraine en l'envahissant, alors qu'Israël se défend contre la menace terroriste du Hamas qui l'a attaqué le 7 octobre 2023. »
Autre exemple, survenu cette fois lors de la commission de déontologie de France Télévisions en décembre 2025. Des élus CGT interrogeaient la direction sur la légitimité de la « tribune » offerte en plateau au porte-parole de l'armée israélienne Olivier Rafowicz, d'une part, et, d'autre part, sur la diffusion in extenso d'une conférence de presse de Benyamin Nétanyahou11. Les responsables de la chaîne ont réfuté le terme de « tribune » et argué que « quand l'un des acteurs majeurs d'un conflit s'exprime, on le diffuse ». Une fausse information : à notre connaissance, France Info TV n'a jamais organisé d'interview avec un porte-parole du Hezbollah ou du Hamas, encore moins retransmis en direct un discours de leurs représentants. Questionnée sur ce traitement différencié, la direction de France Info TV n'a pas donné suite. Quant à Olivier Rafowicz, elle a estimé lors de la même réunion qu'il avait été correctement interviewé, que « le boulot [avait été] fait ».
« Le présentateur […] s'adresse à lui par des “mon colonel”, ont alors insisté les élus CGT. C'est ainsi qu'un subordonné doit s'adresser à un supérieur, pas un civil, encore moins un journaliste. Ne faudrait-il pas éviter ce genre de proximité à l'antenne ? » Réponse de la direction : « Un civil peut utiliser cette formule pour questionner un militaire, ce qui n'empêche pas le journaliste de poser des questions incisives. » Les courbettes ou le journalisme ? France Info TV a choisi.
C'est ainsi que, de domination hiérarchique en absence de dialogue, de pression en petites censures, les journalistes en viennent à intégrer un ensemble de règles et de codes tacites, qu'un certain nombre d'entre eux, pour ceux qui en prennent conscience, jugent vain de remettre en cause.
Beaucoup plus efficace qu'une intervention directe ou qu'une succession de consignes officielles émanant de la direction, une autocensure d'ambiance s'installe à bas bruit… et fait son œuvre. Les tendances du moment s'apprennent dans les couloirs, entre programmateurs et journalistes qui se passent le mot.
Interrogée sur l'invisibilisation de certains militants, juristes, chercheurs ou journalistes pourtant spécialistes de la question palestinienne, une journaliste reconnaît sans fard : « De toi-même, tu ne les appelles pas parce que tu sais que leur vision de la télé, c'est celle de la sociologie critique, et tu sais que c'est casse-gueule. Si tu commences à proposer un Alain Gresh [fondateur et directeur d'Orient XXI], un Akram Belkaïd [journaliste au Monde diplomatique] ou autre, on va te dire non. »
Anecdote éloquente : dans la liste mensuelle d'octobre 2025 des invités de la chaîne d'information, nommée « Transparence », le nom de Dominique Vidal est assorti du commentaire suivant : « journaliste, ancien du Monde diplomatique, historien, souvent critiqué pour des positions hostiles à Israël ». Une étiquette exclusive. Bruno Tertrais, par exemple, y est présenté comme « directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), spécialisé en géopolitique » sans que soient nulle part mentionnées de quelconques « positions favorables à Israël », et ce, en dépit de l'activisme proverbial de cet « éminent représentant de la recherche privée française », figurant parmi les « leaders d'opinion » solidement liés à Elnet12, lobby israélien auquel il rendait d'ailleurs hommage en 2020. Pire encore, car il s'agit là d'omission, quand David Khalfa est invité sur un plateau de la chaîne d'information en continu, c'est au titre de chercheur spécialiste du Proche-Orient associé à la Fondation Jean-Jaurès. À notre connaissance, il n'est pas fait état des fonctions de chargé de relations avec les politiques auprès de l'organisation lobbyiste Elnet qu'il a exercées il y a une dizaine d'années. Elles en disent pourtant long sur son positionnement.
Comme un gage de pluralisme, ce principe journalistique dont la chaîne se réclame – au même titre que la neutralité et l'impartialité –, un journaliste nous rappelle que les chercheurs Beligh Nabli, professeur de droit public à l'université de Paris-Est, Bertrand Badie, professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Paris, ou encore Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités, critiques de la politique israélienne, comptent parmi les intervenants sur la chaîne. S'ils y ont en effet été invités, leurs interventions représentent si peu dans l'économie d'ensemble qu'elles ne suffisent pas à attester d'un pluralisme et d'une équité en bonne et due forme, tant du point de vue des prises de parole (et de leurs conditions) que des cadrages journalistiques. Par ailleurs, ces intervenants ne sauraient incarner un camp, ce qui semble être parfois le cas dans l'esprit des journalistes : comment peut-on raisonnablement mettre des chercheurs sur le même plan que des acteurs officiellement partie prenante ?
Ces normes favorisent d'autant plus le récit dominant que les journalistes cultivent consciemment ou non un rapport différencié à leurs sources : un autre facteur à même d'expliquer la prédominance du point de vue israélien à l'antenne. « L'armée israélienne est forte pour te donner des communiqués chiffrés qui ont l'air fiables, des vidéos très chiadées », note un journaliste.
Les atteintes au pluralisme relèvent-elles seulement d'une asymétrie matérielle entre les moyens de communication respectivement déployés par les parties israélienne et palestinienne ? La réponse est donc sans doute dialectique. « Il fallait vraiment qu'on soit béton sur nos profils palestiniens, lance un membre de la rédaction. Il ne fallait pas qu'on nous dise : “Son beau-frère est le boulanger de Sinwar” », l'ancien chef de la branche armée du Hamas, assassiné par l'armée israélienne en octobre 2024.
Survigilance déontologique… ou suspicion a priori ? Au cours d'un entretien, un confrère accrédite sans s'en apercevoir la seconde option : « On avait très peu de sources mobilisables parce qu'on ne pouvait pas aller sur le terrain, ni contacter des gens à Gaza dont on puisse être sûr qu'on pouvait leur faire confiance. » Pour être crédibles, les témoignages palestiniens doivent être validés par un regard occidental : un crédo symptomatique de l'imaginaire professionnel des journalistes français13, travaillé par un impensé colonial.
La chaîne dispose bien d'une poignée de correspondants à Gaza, mais ces derniers n'interviennent quasiment jamais à l'antenne. « Ils ne parlent pas français », justifie un journaliste à Paris. Ni anglais ? France Info TV n'aurait donc pas les moyens de financer des traducteurs ? Le budget est à « une course de taxi près », nous répond-on. Il est regrettable de constater qu'une chaîne qui prétend couvrir l'actualité au Moyen-Orient ne dispose de compétences linguistiques ni en arabe ni en anglais.
Du reste, notre interlocuteur conteste tout « deux poids, deux mesures » quant au rapport qu'entretiennent les journalistes à leurs sources : « Il fallait toujours remettre en question la parole israélienne », enchaîne-t-il spontanément.
L'affirmation résiste mal à l'observation régulière de l'antenne, où les éléments de langage des autorités civiles et militaires israéliennes sont souvent diffusés sans le moindre filtre. Y compris par les reporters de terrain.
Correspondant à Tel-Aviv rattaché au bureau de France Télévisions, Maël Benoliel, ancien salarié d'I24News, la « CNN israélienne » fondée par un Patrick Drahi aux « motivations sionistes sincères », d'après ses proches, cités dans le journal économique La Tribune au moment du lancement de la chaîne, s'est notamment distingué de manière répétée dans le rôle de télégraphiste14. Le 15 mai 2025, par exemple, après avoir fait état des déclarations de l'Organisation des Nations unies (ONU) selon lesquelles la famine à Gaza constitue « l'une des pires crises alimentaires dans le monde », il relayait la propagande négationniste d'Israël : « Lors du dernier cessez-le-feu, plus de 25 000 camions remplis de nourriture, d'eau et de médicaments sont entrés dans l'enclave palestinienne et par conséquent, les stocks ont alors été largement réapprovisionnés. Il n'y a donc pour l'heure, selon l'État hébreu, aucune situation de famine à Gaza. »
Sans doute une représentation accrue de voix et de témoignages palestiniens aurait-elle empêché que de tels récits circulent à l'antenne. Le correspondant de guerre palestinien Rami Abou Jamous, lauréat de trois prix Bayeux en 2024, a eu la parole à plusieurs reprises, en duplex depuis Gaza. Mais là encore, un seul exemple permet de mesurer le déséquilibre abyssal de France Info TV : selon le propre décompte de la chaîne dans ses pages « Transparence », entre octobre 2025 et juin 2026, il fut le seul journaliste palestinien représenté à l'antenne, où il est intervenu dix fois.
À titre de comparaison, sur ces neuf mêmes mois, la journaliste israélienne Rina Bassist a bénéficié d'une surface médiatique près de sept fois supérieure : pas moins de 67 passages en plateau. Alors que la propagandiste russe attitrée des médias Bolloré Xenia Fedorova, devenue l'incarnation de « la menace d'ingérence15 » fait l'objet d'un arrêté d'expulsion ministériel, Rina Bassist peut se répandre sur la télévision publique sans avoir à rougir de son CV : ex-ambassadrice adjointe d'Israël à Bogotá, elle a notamment travaillé pendant près de deux décennies dans le corps diplomatique avant de devenir correspondante internationale de la radio publique israélienne et chercheuse associée au sein du think tank israélien de politique étrangère Mitvim. Une négatrice en règle du nettoyage ethnique à Gaza, qui s'est progressivement retrouvée dans les petits papiers des rédactions télé en général… et de France Info TV en particulier.

Il faut dire que ces « experts » savent se rendre disponibles auprès d'une chaîne en quête perpétuelle d'intervenants. Lancée en 2016 sur un modèle « low cost16 », France Info TV se voulait à l'origine un modèle d'information de service public : factuelle, pédagogique, sobre et riche en reportages. Dix ans plus tard, l'espace grandissant laissé aux « talks », ces « vrais-faux débats » d'opinion gourmands en chroniqueurs tout-terrain, en a fait une chaîne d'info en continu comme les autres, où le commentaire prend le pas sur l'information.
« L'audience a longtemps été très faible, explique le délégué syndical Antoine Chuzeville, donc il y a eu la volonté de faire appel à des recettes qui fonctionnent pour pas cher. Il y a d'ailleurs eu le recrutement de cadres éditoriaux passés par I-Télé, BFM-TV, LCI, des journalistes d'Europe 1 », se remémore-t-il. Une austérité économique qui s'est particulièrement aggravée sous le second mandat d'Emmanuel Macron à l'Élysée, inauguré par la suppression de la redevance télé, en août 202217.
Certaines sources parlent d'un autre tournant en septembre 2024, au moment de l'arrivée de Laurent Delpech à la direction de l'information. Son crédo : « Mettre des “talks” tout le temps, partout, très longs », résume une journaliste. Une idée économe : « on envoie beaucoup moins d'équipes sur le terrain », les invités ne sont de toute façon pas payés et les chroniqueurs enchaînent parfois « huit heures d'affilée ».
Quitte à considérer que tout est matière à « débat » et à raconter n'importe quoi en présence de n'importe qui ? Exemple exemplaire : « Gaza “Côte d'Azur” et si c'était possible ? », sujet présenté en deuxième partie de l'émission « L'Heure américaine » (5 février 2025), au cours duquel un cadre syndical de l'industrie hôtelière est invité pour discuter des conditions de réalisation pratico-pratiques de la « riviera » imaginée par Trump à Gaza. Au cours de ce moment de télévision, l'invité répond, sans interruption ni rappel à l'ordre, à la question de l'animateur : « La bande de Gaza en riviera, est-ce que ça a du sens pour le professionnel du tourisme que vous êtes ? » Suite au tollé que cette séquence a déchaîné, Alban Mikoczy, le rédacteur en chef de l'émission, a été sanctionné à l'issue d'une commission disciplinaire. Le journaliste a exprimé une autocritique lorsque nous l'avons interrogé, indiquant avoir « cru pouvoir aborder l'objet sur le thème de la raison ; or l'objet d'origine est déraisonnable en lui-même », et admettant s'être « très clairement trompé de registre ». Il reconnaîtra « avoir perdu le contrôle de l'émission », avec cette séquence d'une durée de « sept minutes sur cinquante », tient-il à préciser. Nous avons observé plus grande diligence pour faire cesser un désordre en plateau. Quelques semaines plus tard, le directeur de la chaîne, Laurent Delpech, écopait d'une motion de défiance votée à 87 % par la rédaction de France Info TV18
Est-ce à dire que toutes les leçons de cet épisode ont été tirées ? Rien n'est moins sûr… Si des journalistes de la chaîne y voient une conséquence quasi mécanique de l'obsession du remplissage et du journalisme de commentaire, la chefferie fait l'autruche. Lors de la commission déontologique du 4 juin 2025, le SNJ a bien tenté de demander des comptes sur cette affaire, révélatrice selon le syndicat des « fragilités structurelles » de France Info TV. La direction a répondu qu'elle « ne souhait[ait] pas revenir sur les erreurs commises qui ont porté préjudice à la chaîne » et s'est contentée de faire valoir un « travail de réorganisation » en interne : l'affectation de plusieurs journalistes à des « process de vérification » et la mise en place… d'une « équipe dédiée au “talk” », dissociée de « l'équipe dédiée aux “news” ». Tout changer pour que rien ne change ?
Reste ce constat : sur France Info TV, la Palestine sera apparue aux yeux des téléspectateurs davantage sous le prisme du commentaire. Les capacités du bureau Moyen-Orient de France Télévisions, qui fournit des contenus aux différents canaux de la télévision publique, paraissent dévitalisées. Arnauld Miguet, qui en a pris la tête en novembre 2024 en tant que correspondant permanent, n'a pas souhaité répondre à nos questions, faute d'accord de la part de sa hiérarchie, nous a-t-il dit. Il encadre désormais quatre journalistes, épaulés par des envoyés spéciaux ponctuels, ce qu'il reste des effectifs, après le licenciement, en 2011, des deux tiers des journalistes.
Résultat ? France Info TV déserte le terrain palestinien – et proche-oriental, plus largement – dès lors que les chefferies n'y entrevoient plus d'actualité « chaude ». Preuve en est, la diminution en flèche de la couverture de Gaza depuis le prétendu « cessez-le-feu » d'octobre 2025, alors que près de 1 300 Palestiniens ont depuis été tués par l'armée israélienne dans l'enclave, parmi lesquels 300 enfants en trois cents jours selon l'Unicef.

Cette invisibilisation structurelle, aggravée par le blocus imposé par l'État d'Israël sur Gaza – inédit dans l'histoire par sa durée – a bien sûr des conséquences multiples sur le traitement de l'information. « Il y a à la fois de la paresse intellectuelle et du lavage de cerveau, commente un journaliste. Et puis à la fin, quand tu es allé six fois en Israël, que tu as rencontré les familles des victimes [israéliennes], tu as de l'empathie pour ces gens-là ; et tu oublies ceux que tu ne vois pas. »
« Oubli »… ou normalisation ? Le 16 août dernier, alors que le ministre israélien de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir appelait publiquement à assassiner « de 30 à 40 personnes chaque nuit » à Gaza, « des gens qui ne méritent pas de vivre », qui « ne sont même pas des êtres humains », France Info TV diffusait un reportage touristique sur les jardins suspendus de Haïfa, en Israël. « Une spectaculaire brèche de verdure », s'émerveillait la journaliste. « Une cascade luxuriante » de jardins « à la symétrie parfaite », « ouverts à tous » et accueillant « un million de visiteurs chaque année ».
1« Israël/Gaza, la chronique impossible ? », « Votre télé et vous », France 3, 18 juin 2025.
2« Le 16h/18h », France Info TV, 22 novembre 2024.
3« La politique s'éclaire », France Info TV, 21 février 2026.
4« France Info et “les otages palestiniens” : emballement sémantique et indignation sélective », par Pauline Perrenot, Acrimed, 3 février 2025.
5Après avoir été nommée par l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), dont le président est quant à lui choisi par le chef de l'État, Delphine Ernotte occupe ce poste depuis 2015.
6François Beaudonnet, « Au comptoir de l'info », France Télévisions, 27 octobre 2023. Toutes les citations qui suivent proviennent de cet entretien.
7Lire Hocine Bouhadjera, « “Il n'y a aucun journaliste à Gaza” : une réponse par les voix des survivants », ActuaLitté, 14 août 2026. À propos du projet « The Living Record », dans lequel « plus de cinquante journalistes et professionnels des médias de Gaza ont enregistré des hommages à leurs confrères tués depuis le début de la guerre ».
8Association de journalistes ayant pour rôle d'assurer l'indépendance de la profession face aux actionnaires et le respect des principes déontologiques.
9Tous ces contenus sont en outre indistinctement promus sur les réseaux sociaux via un seul compte (Franceinfo), dans une volonté affichée de « renforcer […] la marque du média global, radio-tv-web ».
10Dans l'émission « Sur le terrain », titré : « Palestine, que va devenir le Hamas ? ».
11Ces deux épisodes ont respectivement eu lieu à l'antenne de France Info TV les 28 juin et 10 août 2025.
12En décembre 2023, Bruno Tertrais participait à la conférence inaugurale du réseau « Agir ensemble », une émanation d'Elnet, pour lequel il assura également une « masterclass ».
13Voir notamment Élodie Safaris, « “Des victimes coupables” : comment les journalistes français voient leurs confrères palestiniens ? », Arrêt sur images, 29 avril 2025 et Loris Guémart, « Gaza : et l'illumination vint de CNN », Arrêt sur images, 16 décembre 2023.
14« Gaza : une “inflexion” médiatique en trompe-l'œil », Célia Ch, Pauline Perrenot, Acrimed, 18 juin 2025.
15L'expression est du ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, dans une tribune au Monde publiée le 17 août 2026.
16« Franceinfo, l'info autrement ? », Frédéric Lemaire, Pauline Perrenot, Acrimed, 8 décembre 2020.
17Cette recette dédiée, qui rapportait environ 3 milliards d'euros par an à l'audiovisuel public, a été remplacée par l'affectation d'une fraction de la TVA, soit une contribution beaucoup plus dépendante des arbitrages budgétaires annuels, et du pouvoir politique.
18Il cédera sa place à Muriel Pleynet en mars 2025, laquelle sera remplacée temporairement à la direction de la rédaction nationale de France Télévisions par… Nathalie Saint-Cricq !
29.09.2026 à 06:00
Jonathan Hassine
Le monopole des armes par l'État est l'un des objectifs du gouvernement de Nawaf Salam, formé en 2025. Il implique de désarmer le Hezbollah et repose sur un calendrier par phases, établi sous la pression des États-Unis et d'Israël. Sur fond d'ingérences internationales et de divisions internes, le Liban avance sur une ligne de crête, entre une souveraineté à reconquérir et le spectre de la violence. Le 2 mars 2026, le premier ministre libanais Nawaf Salam déclare illégales les activités (…)
- Magazine / Liban, Israël, France, Hezbollah, Résistance, Armée, OLP, Milice, Histoire, Confessionnalisme , États-Unis, Guerre du Liban (1975-1990) , Forces libanaises (FL), Guerre Israël-Iran 2025 , Sud-Liban
Le monopole des armes par l'État est l'un des objectifs du gouvernement de Nawaf Salam, formé en 2025. Il implique de désarmer le Hezbollah et repose sur un calendrier par phases, établi sous la pression des États-Unis et d'Israël. Sur fond d'ingérences internationales et de divisions internes, le Liban avance sur une ligne de crête, entre une souveraineté à reconquérir et le spectre de la violence.
Le 2 mars 2026, le premier ministre libanais Nawaf Salam déclare illégales les activités militaires du Hezbollah et appelle à placer ses armes sous l'autorité de l'État. Cette décision constitue la tentative la plus manifeste d'en finir avec la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » qui aiguillait la politique de défense du Liban depuis la fin de la guerre civile (1975-1990).
Formalisée pour la première fois sous la tutelle syrienne dans la déclaration ministérielle de 1992 du premier ministre Rafic Hariri, la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » définit la politique de défense du Liban comme une division du travail : les forces armées libanaises (FAL) conservent la charge de maintenir l'ordre intérieur et de s'interposer entre rivaux politiques, tandis que le Hezbollah se voit confier la mission de libérer le sud du Liban de l'occupation israélienne et de prévenir de futures invasions.
Malgré les pressions internes de la part de certains responsables politiques et les menaces des États-Unis de suspendre leur aide à l'armée libanaise, le plan de désarmement du Hezbollah n'a pas beaucoup progressé. Au cours d'un échange houleux avec le premier ministre, le commandant en chef de l'armée libanaise Rodolphe Haykal aurait refusé d'engager ses troupes contre le Hezbollah. Ce refus fait écho à la position prudente adoptée par le général Fouad Chehab lors de la guerre civile de 19581. Le premier commandant en chef de l'armée avait alors refusé l'ordre du président Camille Chamoun (1952-1958) d'écraser l'opposition, de peur de provoquer la division politique et communautaire de l'armée. Les unités combattantes avaient seulement été déployées pour contenir le soulèvement et sécuriser les principales routes et les centres du pouvoir.
La réaction du général Haykal doit également être lue à l'aune du résultat tragique d'autres interventions contre des acteurs internes. Ces moments critiques sont essentiels pour comprendre les risques inhérents à une telle approche militaire, ainsi que les limites du débat sur le monopole des armes et la faiblesse de l'armée libanaise.
En 1975-1976 et en 1983-1984, deux des épisodes les plus meurtriers de la guerre civile libanaise, les présidents libanais Soleiman Frangieh (1970-1976) et Amine Gemayel (1982-1988) se sont tournés vers l'armée pour réprimer l'opposition et mettre fin au conflit. Leurs décisions ont plutôt entraîné la division politique, confessionnelle et territoriale de l'institution militaire. Des deux épisodes, la crise de 1983-1984 offre la comparaison la plus pertinente avec la situation actuelle au Liban puisqu'elle partage au moins trois des caractéristiques relatives au désarmement du Hezbollah.
Tout d'abord, tout affrontement militaire avec le Hezbollah nécessiterait le déploiement de la majorité des effectifs des forces armées libanaises. Le précédent historique d'un tel recours à l'armée contre des forces d'opposition internes demeure la campagne militaire menée contre le mouvement Amal et le Parti socialiste progressiste (PSP) entre août 1983 et février 1984. Certains pourraient également mentionner les affrontements entre l'armée et les Forces libanaises en 1989 et 1990, mais l'institution militaire était alors déjà divisée et n'avait pu mobiliser qu'un cinquième de ses effectifs. Quant à la période comprise entre mai 1975 et janvier 1976, les unités combattantes ont seulement été déployées de manière dispersée pour soutenir le parti Kataëb (les « Phalanges libanaises2 ») et ses alliés de la droite chrétienne contre la gauche libanaise et les factions palestiniennes.
Une deuxième analogie réside dans l'idée que le rapport de force favorise un désarmement forcé. Entre 2023 et 2025, Israël et les États-Unis ont infligé des revers sévères et inédits à l'« Axe de la résistance »3, dont fait partie le Hezbollah. Cela a conduit des responsables états-uniens ainsi que le président Joseph Aoun lui-même à conclure que le Hezbollah avait été militairement brisé. Cette analyse s'est révélée erronée puisque le Hezbollah a réussi à reconstituer une partie de son arsenal pour se préparer à une guerre d'usure.
Un sentiment d'opportunité comparable avait prévalu dans le sillage de l'invasion israélienne du Liban en 1982. Le Mouvement national libanais (MNL), une coalition de partis de gauche et nationalistes arabes, en était ressorti gravement affaibli. Après avoir imposé un siège extrêmement dur à Beyrouth-Ouest, les forces d'occupation israéliennes avaient expulsé les combattants palestiniens — les fedayin —, privant ainsi le MNL de son principal soutien militaire et financier. À la suite de ce bouleversement géopolitique, le président nouvellement élu, le phalangiste Amine Gemayel, avait pensé pouvoir ressusciter le Liban du Pacte national de 1943, caractérisé par la domination maronite et la politique des notables4.
Enfin, tout comme aujourd'hui, le gouvernement libanais bénéficiait du soutien des États-Unis. Au début de l'automne 1982, Washington voit dans l'expulsion de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) par les Israéliens une occasion décisive pour imposer un gouvernement libanais pro-occidental prêt à normaliser ses relations avec Israël. Entre décembre 1982 et mai 1983, des délégations libanaises et israéliennes participent à plusieurs cycles de négociations menées sous l'égide des États-Unis. Ces pourparlers aboutissent à l'accord mort-né du 17 mai 1983 qui prévoit la fin de l'état de guerre entre le Liban et Israël, tout en incluant plusieurs « dispositions de sécurité » qui portent sévèrement atteinte à la souveraineté libanaise5.
L'accord est approuvé par le Conseil des ministres et le Parlement, mais Amine Gemayel s'abstient de le ratifier en raison d'une lettre annexe adressée par la délégation israélienne au médiateur états-unien, Morris Draper, la veille de la signature. Datée du 17 mai, cette missive introduit délibérément une nouvelle clause irréalisable : elle subordonne le retrait d'Israël du Liban à un retrait préalable de la Syrie et confère de fait à Damas un droit de veto effectif sur l'accord. Israël se réserve aussi le droit unilatéral de se retirer de l'accord si cette condition n'est pas remplie. Faute d'obtenir des garanties suffisantes de la part des États-Unis, Gemayel finit par céder à la pression de la Syrie et d'une large coalition multiconfessionnelle de partis et de dirigeants libanais. Il renonce à l'accord du 17 mai en mars 1984.
Un scénario similaire se dessine aujourd'hui. En avril 2026, le Liban et Israël sont parvenus à un arrangement qui octroie à Israël le droit de violer en permanence la souveraineté libanaise, avant d'entamer des négociations déséquilibrées à Washington. L'accord qui en résulte, négocié par les États-Unis et signé le 26 juin, légitime la poursuite de l'occupation jusqu'à ce que « les groupes armés non étatiques soient désarmés avec succès ». Il restreint aussi considérablement la diplomatie libanaise puisqu'il empêche le Liban d'engager des poursuites pour les crimes de guerre israéliens et menace de plonger le pays dans la guerre civile en dressant les forces armées libanaises contre le Hezbollah.
Rendue publique quelques jours après sa signature, l'« annexe relative à la sécurité » de l'accord-cadre du 26 juin place de facto la souveraineté de l'État libanais au sud du Litani sous la supervision d'un « groupe de coordination militaire pour le Liban ». Doté de prérogatives étendues et composé du Liban, d'Israël et des États-Unis, cet organisme rappelle le comité de sécurité prévu dans l'accord du 17 mai 1983 pour superviser — et restreindre — le déploiement, la composition et la mission de l'armée libanaise dans le sud du Liban. En vertu de ce nouvel accord, les forces armées libanaises sont chargées de collaborer avec l'armée israélienne pour désarmer une partie de la société libanaise, sans calendrier précis sur la fin de l'occupation. Lors de son entretien avec le secrétaire d'État des États-Unis Marco Rubio, le 28 septembre 2026 à Washington, Nawaf Salam a réclamé un « calendrier clair » pour la mise en œuvre de cet accord-cadre.
Le processus de normalisation de 1983, sous les auspices des États-Unis, reposait essentiellement sur l'armée libanaise. Les États-Unis abreuvent l'institution militaire de matériel, dont une grande partie est payée comptant par l'État libanais. Plus de 10 000 hommes, issus des unités d'infanterie, d'artillerie et blindées, reçoivent un entraînement intensif aux mains des marines et des forces spéciales états-uniennes.
Avec l'aide de la France, les États-Unis cherchent à renforcer l'armée libanaise — sans jamais menacer la supériorité militaire d'Israël —, officiellement pour aider le gouvernement à rétablir son autorité sur le territoire libanais. Fortes de ce programme de modernisation, les forces armées libanaises atteignent vraisemblablement un sommet jamais retrouvé en termes de préparation au combat et d'équipement. Que s'est-il passé ensuite ?
Au début du mois de février 1984, le président Gemayel envoie des unités de l'armée pour combattre le mouvement Amal et le PSP. Aux côtés de plus petites formations issues du MNL, Amal et le PSP organisent un soulèvement pour reprendre le contrôle de Beyrouth-Ouest. Ces forces de l'opposition reçoivent du matériel militaire de la Syrie et sont aidées par un groupe de jeunes officiers libanais qui ont formé un « mouvement d'officiers libres » afin de s'opposer à la fois à la normalisation des relations avec Israël et au rétablissement de la domination chrétienne.
Ce qui suit est connu sous le nom de « soulèvement du 6 février » et marque la victoire de l'opposition sur Amine Gemayel et son protecteur états-unien. Les troupes états-uniennes, dont la présence avait déjà été fragilisée par l'attentat-suicide contre la caserne des marines le 23 octobre 1983, achèvent leur retrait du Liban à la fin du mois de février 1984. L'accord du 17 mai est abrogé par le Conseil des ministres le mois suivant et un gouvernement d'« unité nationale » est formé en avril, ce qui met de facto fin à la domination chrétienne sur le système politique et entérine la fragmentation du Liban en cantons dirigés par des milices. Reflétant l'état du pays, l'armée se scinde en brigades régionales semi-autonomes dans les semaines qui suivent le soulèvement.
Deux facteurs expliquent cette fragmentation de l'institution militaire. Le premier est d'ordre politique. Les militaires ayant fait défection, en majorité musulmans, adhéraient à la cause défendue par le PSP et le Mouvement Amal qui, à l'instar des « officiers libres », luttaient pour un nouveau système politique et rejetaient l'accord du 17 mai. Le deuxième facteur est d'ordre territorial. Si ces militaires avaient été déçus par la politique d'Amine Gemayel, beaucoup d'entre eux rejetaient aussi les milices — dont le PSP et Amal — et l'économie de prédation qu'elles imposaient à la population libanaise. Ceux-là firent néanmoins aussi défection, avant ou après la victoire de l'opposition. Comme le relate un ancien soldat chiite, certains étaient tout simplement incapables de tirer sur des membres de leur entourage : « Nous devions tirer dans une région appelée Hay Al-Sellom [dans la banlieue sud de Beyrouth], alors que j'y habitais : mes proches, mes voisins… Impossible de tirer sur les miens ! »6
Aujourd'hui, les soldats chiites représentent environ un tiers des effectifs, tandis que la majorité des militaires du rang sont d'origine rurale, ce qui signifie qu'ils conservent des liens étroits avec leurs villages d'origine. La perspective de déployer l'armée contre le Hezbollah revient donc à imposer un choix impossible à ces hommes et femmes qui chérissent leurs sociabilités du quotidien.
Malgré les leçons que l'on peut tirer du soulèvement du 6 février 1984, l'ancien président Amine Gemayel a récemment encouragé son lointain successeur, Joseph Aoun, ainsi que le premier ministre, Nawaf Salam, à « aller jusqu'au bout dans les négociations avec Israël ». Gemayel fait partie de ceux qui appellent l'institution militaire à désarmer le Hezbollah. Les partisans de cette position soi-disant souverainiste invoquent souvent — ou se cachent derrière — la neutralité de l'État. Selon leur raisonnement, celui-ci se situe au-dessus de toutes les parties et doit donc détenir le monopole de la violence pour garantir la paix civile.
Certains vont encore plus loin pour justifier une confrontation militaire. Ils présentent le Hezbollah comme une milice supplétive de l'Iran — une simple « excroissance de la République islamique » qui n'appartient pas au corps politique libanais ou s'en est exclue. Cette rhétorique est typique d'une logique de guerre civile qui suppose l'excommunication de l'autre pour justifier la violence à son encontre. Cette logique renvoie à la guerre civile libanaise, lorsque la droite chrétienne prétendait défendre le Liban contre les « étrangers » — les Palestiniens, puis les Syriens —, tout en ignorant les revendications politiques de la gauche libanaise et en niant son autonomie.
La neutralité de l'État n'est toutefois qu'un mirage, surtout lorsque l'État en question et son armée dépendent autant de l'aide étrangère. Après le retrait de l'armée syrienne en 2005, Washington est rapidement redevenu le principal partenaire des forces armées libanaises en matière de formation, d'équipement et de financement7. La crise sociale et économique à partir de 2019 a encore accentué la dépendance de l'armée libanaise aux bailleurs de fonds occidentaux et du Golfe, tels que les États-Unis, la France, le Qatar et les Émirats arabes unis. En contrepartie, la politique de défense du Liban s'est trouvée de plus en plus alignée sur la politique pro-israélienne des États-Unis au Proche-Orient.
Pour les États-Unis et leurs alliés, l'objectif est de faire de l'armée libanaise une force de maintien de l'ordre efficace, capable d'assurer la stabilité interne — tant que cela sert les intérêts des États-Unis et d'Israël — et d'affirmer sa primauté sur le Hezbollah. Dans une interview filmée accordée en septembre 2025 à l'émission « On the Record with Hadley Gamble » sur The National News, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie Tom Barrack en arrive même à reconnaître sans fard que les États-Unis n'armaient pas les forces armées libanaises pour qu'elles combattent Israël, mais « pour qu'elles combattent leur propre peuple, le Hezbollah ». Cette politique est fondée sur le principe du qualitative military edge (« avantage militaire qualitatif ») qui doit garantir la supériorité militaire israélienne dans la région.
Les autorités libanaises ont déjà tenté de miser sur les États-Unis pour rétablir la souveraineté de l'État et obtenir le retrait pacifique de l'armée israélienne du territoire national, en vain. Après l'invasion israélienne du Liban en mars 1978, le président Elias Sarkis (1976-1982) ne ménage aucun effort diplomatique pour reprendre le contrôle du sud du pays. Avec son ministre de la défense et des affaires étrangères, Fouad Boutros, ils exhortent Washington à faire pression sur Israël pour qu'il autorise le déploiement de l'armée libanaise dans la zone frontalière. Ignorant les avertissements états-uniens, Israël transforme cette zone en une « ceinture de sécurité » en s'appuyant sur l'Armée du Liban Sud (ALS8).
À l'heure où l'alliance états-uno-israélienne se révèle plus forte que jamais, la question du désarmement du Hezbollah ne peut être dissociée d'un effort plus large qui vise à bâtir un État libanais véritablement souverain. La souveraineté consiste d'abord à construire une relation de confiance entre l'État libanais et une population qui n'a connu qu'un État absent — et parfois répressif — depuis sa création en 1920. Même avant la longue occupation israélienne débutée en 1978, les habitants du sud du Liban, en majorité chiites, se sentaient abandonnés par l'État. Malgré les efforts déployés pour réduire les inégalités dans le pays sous la présidence de Fouad Chehab (1958-1964) et de son successeur Charles Helou (1964-1970), le Sud a continué de pâtir d'un manque de services publics et d'infrastructures, à l'instar d'autres régions périphériques, telles que le Akkar et la plaine de la Bekaa. Mais contrairement à ces régions, il a également connu une longue histoire de guerre et de dépossession.
Dans les années 1950 et 1960, avant l'arrivée des combattants palestiniens, le sud du Liban subit au moins deux cents attaques israéliennes contre des habitations, du bétail et des récoltes. À la suite de la défaite arabe de 1967, Israël mène des incursions dévastatrices pour écraser les fedayin qui font de cette région un nouveau sanctuaire pour leur lutte de libération. Entre 1968 et 1974, quelque 3 000 attaques de l'armée israélienne ont lieu, occasionnant la mort de 880 civils et forçant un cinquième des 150 000 habitants de la zone frontalière à fuir plus au nord.
Tout au long de cette période, les gouvernements libanais successifs ordonnent à l'armée d'éviter tout affrontement avec les troupes israéliennes ; les militaires restent donc l'arme au pied, tout comme aujourd'hui. Sous la présidence de Charles Helou puis celle de Soleiman Frangieh, la majorité des unités sont chargées de contenir les activités de la résistance palestinienne. De temps en temps, elles aident également les Forces de sécurité intérieure — l'équivalent de la police et de la gendarmerie au Liban — à réprimer les vastes mouvements sociaux auxquels participent de nombreux habitants du Sud.
Après la guerre de 1967, le Liban devient un foyer important de mobilisation populaire dans le contexte des Global Sixties9 : paysans, ouvriers, étudiants et intellectuels descendent dans la rue pour réclamer des réformes sociales et politiques et pour soutenir la lutte armée palestinienne. Loin d'être neutre, l'armée défend le statu quo. En avril 1969, l'armée tire à balles réelles sur des manifestations de solidarité avec les fedayin à Beyrouth et à Saïda. En février 1975, une manifestation de pêcheurs à Saïda est réprimée dans le sang par les militaires. Pour Tabitha Petran, comme pour de nombreux autres observateurs, « nombre de facteurs internes qui ont contribué au déclenchement de la guerre civile étaient déjà présents dans les événements de Saïda : l'injustice sociale liée aux disparités régionales et confessionnelles ; l'impuissance de l'État et le déploiement de l'armée comme instrument du pouvoir maronite ; et l'émergence d'un front populaire en faveur du changement10. »
Rompre avec cet héritage douloureux nécessite une refonte du système politique qui permette une véritable représentation populaire, à l'abri des marchandages confessionnels et clientélistes, ainsi que l'élaboration d'une politique de défense consensuelle.
La faiblesse de l'armée libanaise est souvent présentée comme le fruit de l'impéritie de l'État, illustrée par la crise post-2019, et de l'impérialisme états-unien. Ses origines sont toutefois plus complexes. De l'indépendance de 1943 jusqu'au début de la guerre civile, les élites politiques s'accordent à privilégier le maintien de l'ordre au détriment de la défense des frontières11.
D'une part, pour les leaders traditionnels de toutes les communautés, les capacités limitées de l'armée libanaise servaient à justifier son absence de participation à l'effort de guerre arabe face à Israël. D'autre part, tout renforcement de l'institution militaire risquait de saper les fondements de la domination politique chrétienne puisqu'il nécessiterait le recrutement d'une majorité de soldats musulmans face au manque de recrues chrétiennes.
La faiblesse de l'armée devait être compensée par la protection d'une puissance occidentale : la France, puis, de plus en plus, les États-Unis, après le déclin de la puissance française dans le sillage de la débâcle de Suez en 1956 et de la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962). Pierre Gemayel, fondateur du parti Kataëb, a résumé cette doctrine dans son intervention devant le Parlement en 1973 :
La force du Liban ne réside pas dans l'armée, mais dans notre force, dans son respect des conventions internationales et dans nos amitiés.
Sa formule a été reprise de manière tronquée dans le slogan « la force du Liban réside dans sa faiblesse », en vogue parmi les milieux conservateurs dans les années qui ont précédé la guerre civile.
Les mots de Pierre Gemayel résonnent encore aujourd'hui. Dans une interview accordée le 21 avril 2026 à Sky News Arabia, Samir Geagea, chef des Forces libanaises — un rejeton du Parti Kataëb —, a suggéré que le seul levier du gouvernement libanais dans ses négociations avec Israël résidait dans « les nombreuses personnes [qui] aiment le Liban ». Son argument repose sur l'idée que le Liban ne peut être un « État de la confrontation » — une expression utilisée dans les années 1960 pour désigner les États arabes en première ligne pour la libération de la Palestine —, comme si le renforcement de l'institution militaire portait nécessairement sur ses capacités offensives. Un tel raisonnement exclut la défense légitime, à commencer par la protection contre les drones et les avions de combat, et laisse ainsi le Liban vulnérable.
L'équation militaire a évolué depuis la fin de la guerre civile puisque plus des deux tiers des soldats de l'armée libanaise sont désormais musulmans. Seul le corps des officiers conserve une proportion équivalente entre chrétiens et musulmans. Le renforcement des forces armées libanaises est néanmoins toujours perçu comme une menace par les deux principaux camps politiques du Liban : par le Hezbollah et ses alliés qui estiment qu'un tel renforcement se retournerait contre eux ; par les leaders politiques pro-occidentaux et leurs parrains étrangers — les États-Unis et l'Arabie saoudite au premier chef — qui redoutent que les équipements de l'armée ne tombent entre les mains du Hezbollah. Ce sont ces craintes qui ont amené Riyad à suspendre, en 2016, l'aide de 3 milliards de dollars promise à l'armée libanaise.
La polarisation actuelle de la scène politique libanaise rappelle les débats houleux qui entouraient le renforcement de l'armée au début des années 1970. À cette époque, les leaders traditionnels musulmans, tels que Rachid Karamé, premier ministre (1969-1970), et Saëb Salam, ministre de l'intérieur (1970-1973), exigent une plus grande participation au sommet de l'État avant d'accepter tout renforcement de l'institution militaire. Ils réclament des prérogatives accrues pour le premier ministre, la parité entre chrétiens et musulmans au Parlement et un commandement collégial et multiconfessionnel de l'armée. Le Mouvement national libanais rejette ce compromis confessionnel et prône une refonte complète du système politique et l'abolition du confessionnalisme comme conditions préalables. Le leader du MNL, Kamal Joumblatt, et ses alliés craignent à juste titre que l'armée libanaise ne soit utilisée pour réprimer la coalition de la gauche et de l'OLP plutôt que pour défendre le pays contre les agressions israéliennes.
En janvier 1976, un groupe restreint d'officiers progressistes cherche à sortir de cette impasse. Les « officiers libres patriotes », comme ils se dénomment eux-mêmes, fondent l'Armée du Liban arabe (ALA), une faction dissidente qui vise à empêcher l'utilisation de l'armée contre la gauche et la résistance palestinienne.
À l'instar du MNL, l'ALA n'échappe pas aux clivages confessionnels et aux rivalités internes. Le coup de grâce vient toutefois d'une intervention étrangère. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1976, quelque six mille soldats syriens franchissent la frontière libanaise. Avec l'accord des États-Unis et d'Israël, le président syrien Hafez Al-Assad intervient pour sauver la droite chrétienne, au bord de la défaite. Soucieux de préserver leurs acquis militaires, le MNL et l'Armée du Liban arabe choisissent de résister à l'offensive syrienne, mais sont finalement écrasés à l'automne 1976.
L'âge d'or contrasté des officiers révolutionnaires arabes est depuis longtemps révolu. Pourtant, comme par le passé, nombreux sont ceux qui, au sein des forces armées libanaises, refusent catégoriquement de voir leur institution retourner ses armes contre son propre peuple. Le 12 mars 2026, une déclaration attribuée à un groupe d'« officiers patriotes »12 avertit :
Placer l'armée en situation de confrontation avec sa propre population ou lui confier la mission de traquer ceux qui résistent à l'agression étrangère crée un dangereux précédent qui met gravement en péril la cohésion de l'armée et la stabilité nationale. De telles décisions risquent d'affaiblir le rôle fédérateur de l'armée et d'exposer son unité interne à de dangereuses secousses dont les conséquences s'annoncent funestes.
1Le président Camille Chamoun, pro-occidental, refuse catégoriquement d'intégrer la République arabe unie créée par l'Égypte et la Syrie en 1958. Le clivage entre partisans de Chamoun et nationalistes arabes, dirigés par Rachid Karamé, donne lieu à des combats armés, attentats, assassinats et manifestations. Le conflit s'étend. Les États-Unis envoient l'US Army en renfort à Camille Chamoun et plaident dans le même temps en faveur d'une solution politique. Celle-ci prendra la forme de l'élection, à la présidence de la République, le 31 juillet 1958, du général Fouad Chehab.
2Fondées en 1936 par Pierre Gemayel. Le parti détient aujourd'hui 4 sièges au Parlement, sur 128.
3Alliance informelle de groupes armés issus d'Iran, de Syrie, de Palestine, du Liban, d'Irak, d'Afghanistan et du Yémen.
4La « politique des notables » est associée au modèle proposé par Albert Hourani pour décrire le gouvernement des provinces arabes à la fin de la période ottomane. Selon ce modèle, les élites locales jouaient le rôle d'intermédiaires entre l'État central et ses sujets. Le concept conserve une partie de sa pertinence dans le Liban post-indépendance. Jusqu'à aujourd'hui, le pouvoir des leaders politiques repose sur leur capacité à assurer l'accès aux ressources de l'État et à procurer des emplois et des services à leurs clientèles. Voir Andrew Arsan, Lebanon : A Country in Fragments, Hurst, 2018.
5Ces dispositions prévoyaient notamment la création d'une « zone de sécurité » dans le sud du Liban, où un petit nombre d'unités des FAL seraient autorisées ; la réintégration de l'Armée du Liban Sud — une milice issue d'une ancienne faction de l'armée libanaise créée en 1976 avec le soutien du commandement de l'armée et d'Israël — au sein de l'institution militaire ; et le déploiement d'une « garde civile » (une milice) dans les villages frontaliers sous la supervision d'un comité de sécurité composé de représentants du Liban, d'Israël et des États-Unis. Doté de larges prérogatives, ce comité permettait à Israël de surveiller certaines parties du territoire libanais et limitait les relations du Liban avec les pays arabes et étrangers. Texte de l'accord libano-israélien sur le retrait des troupes, Journal of Palestine Studies, vol. 12, n° 4 (été 1983).
6Entretien collectif avec le sergent-chef Haydar et les adjudants-chefs Hamad et Youssef, à Jnah, le 16 juillet 2021.
7Lire Aram Nerguizian, « Lebanon : Assessing US-Led Capabilities Development », dans Security Assistance in the Middle East : Challenges and the Need for Change, sous la direction de Hicham Alaoui et Robert Springborg, 2023.
8En novembre 1976, le commandant en chef de l'armée Hanna Saïd envoie le commandant Saad Haddad prendre la tête d'une faction militaire répartie entre trois villages chrétiens frontaliers : Qlayaa, Rmeish et Alma Al-Shaab. Dans le cadre de la politique israélienne dite de la « bonne frontière », ces villages avaient commencé à recevoir une aide civile et militaire dès 1975 et à attirer des militaires chrétiens de la région opposés aux Forces communes du MNL et de l'OLP. À la suite de l'invasion israélienne de mars 1978, la faction de Haddad devient l'Armée du Liban-Sud (ALS), une force paramilitaire qui soutient l'occupation israélienne du sud du Liban jusqu'en 2000. Sur les origines de l'ALS, voir Beate Hamizrachi, The Emergence of the South Lebanon Security Belt : Major Saad Haddad and the Ties with Israel, 1975-1978, Praeger, 1988, et Mounzer Jaber, La Zone libanaise occupée : stratégies d'occupation, trajectoires de la résistance, destinées des habitants, (en arabe), Institut des études palestiniennes, 1999).
9NDLR. Historiographie transnationale des mouvements de contestation mondiale des années 1960 et 1970.
10Tabitha Petran, « The Struggle over Lebanon », Monthly Review Press, 1987.
11Y compris sous la présidence de Fouad Chehab, qui s'appuie principalement sur le service de renseignement militaire, le « Deuxième Bureau », pour gouverner.
12Publiée dans Al Akhbar English sous le titre « A Lebanese Army Officers Warn Against Clash with Resistance ». Une enquête militaire est en cours.
28.09.2026 à 06:00
Helen Lackner
Depuis le déclenchement de l'attaque israélo-états-unienne sur l'Iran en février 2026, les houthistes semblaient hésiter à s'engager. Il leur a fallu, au cours de l'été, déconnecter formellement leur stratégie militaire de celle de l'Iran et de ses intérêts pour lancer une opération éclair et capturer les abords du détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le tout aux dépens de l'Arabie saoudite. Lancées le 6 août 2026, les attaques des houthistes, aussi nommés Ansar Allah, contre les (…)
- Magazine / Iran, Yémen, Émirats arabes unis (EAU), Pétrole, Golfe Arabo-Persique , Arabie saoudite, États-Unis, Houthistes, Détroit d'Ormuz, Groupe armé, Bab El-Mandeb
Depuis le déclenchement de l'attaque israélo-états-unienne sur l'Iran en février 2026, les houthistes semblaient hésiter à s'engager. Il leur a fallu, au cours de l'été, déconnecter formellement leur stratégie militaire de celle de l'Iran et de ses intérêts pour lancer une opération éclair et capturer les abords du détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le tout aux dépens de l'Arabie saoudite.
Lancées le 6 août 2026, les attaques des houthistes, aussi nommés Ansar Allah, contre les positions du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale (GRI) ont ouvert la voie à la reprise d'une guerre de grande échelle. Beaucoup la redoutaient, certains l'avaient anticipée. Certes, les Yéménites, tant parmi la population que parmi les responsables politiques de tous bords, étaient las de la situation de « ni guerre ni paix » qui prévalait depuis le retrait saoudien. Après s'être engagé imprudemment dans la guerre au Yémen en 2015, Riyad cherche depuis plus de cinq ans à s'extraire du bourbier. La plupart des Yéménites espéraient que les évolutions récentes dans la région conduiraient à un règlement plus ou moins acceptable. Celui-ci aurait permis d'éviter les morts et les destructions massives qui, une fois encore, s'abattent sur la population. Dorénavant, tout porte à croire que l'on s'achemine vers la reprise d'un conflit de longue durée, marqué par des mouvements successifs sur de nombreux fronts et par le recours croissant à des drones, des missiles et des moyens aériens pilotés faisant appel à des technologies avancées. Les évolutions récentes sur le terrain de bataille complexifient la situation. Aucune option n'offre une issue raisonnable.
Comme en 2015, l'Arabie saoudite est profondément impliquée et décrite comme l'ennemi principal de la nouvelle campagne par les dirigeants houthistes. En désignant le royaume comme responsable des maux yéménites, ils se tiennent formellement à distance de la stratégie iranienne — que peu de Yéménites, soutiens des houthistes compris, accepteraient de suivre. Malgré l'affirmation initiale selon laquelle la stratégie militaire vise exclusivement à entraîner la levée du blocus saoudien sur le Yémen, vieux de onze ans, les attaques d'Ansar Allah contre le territoire saoudien restent limitées. Elles visent de manière ciblée les installations de production et d'exportation de pétrole. Conformément à leur slogan « blocus contre blocus », les houthistes cherchent principalement à empêcher le royaume d'exporter son pétrole.
En coordination avec les actions armées menées depuis le nord par des groupes irakiens, Ansar Allah est presque parvenu, pour l'heure, à interrompre les exportations par l'oléoduc saoudien Est-Ouest. L'annonce de la reprise progressive de ses activités, le 23 septembre, ne contredit pas l'impression d'une grande fragilité. Entre mars et juillet, cette infrastructure a été utilisée pour acheminer environ 4 millions de barils par jour vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge. Quatre-vingts pour cent étaient ensuite dirigés vers le sud, en direction de l'Asie de l'Est, par le détroit de Bab El-Mandeb. Les attaques des milices irakiennes menées le 11 septembre 2026 contre l'oléoduc empêcheront, pendant au moins six semaines, l'acheminement de quantités substantielles de pétrole par cette voie. Le blocus houthiste des navires à destination ou en provenance de l'Arabie saoudite via le détroit fera en sorte que, une fois l'oléoduc totalement réparé, seules des quantités beaucoup plus faibles pourront passer par le canal de Suez — une voie maritime plus lente et plus coûteuse.

À cet égard, les récentes victoires des houthistes sur la côte orientale de la mer Rouge jusqu'au détroit facilitent ce processus, sans, toutefois, provoquer une transformation fondamentale. Depuis le détroit de Bab El-Mandeb, les houthistes peuvent attaquer des navires avec des armements ordinaires et peu sophistiqués, tandis que plus au nord, dans la mer Rouge, ils ont besoin de technologies de ciblage plus sophistiquées. Reste que le simple fait d'être la cible potentielle d'attaque détourne les armateurs comme cela a été le cas en 2024 quand le soutien à Gaza a justifié les attaques houthistes.
Dans ce contexte, l'économie saoudienne happée de nouveau dans le conflit yéménite s'en trouve grandement fragilisée et souffre de trois maux. Le premier est la diminution des revenus due à la réduction des exportations pétrolières, avec les contraintes budgétaires qui en résultent. Le second concerne la possible destruction d'infrastructure nouvellement construite en raison de potentielles attaques. Enfin, le dernier touche les dommages causés à la réputation internationale du pays par la guerre, qui affectent les investissements étrangers.
Bien qu'elle ne soit pas mentionnée par Ansar Allah, cette stratégie soutient clairement l'Iran dans ses efforts visant à contrôler les exportations pétrolières de la région. Une perturbation grave de l'approvisionnement mondial en hydrocarbures constitue la principale arme iranienne pour faire pression sur les États-Unis, les autres États du Nord global et les pétromonarchies régionales. L'enjeu est bien de les conduire à faire des concessions permettant de rétablir le marché dans une situation ressemblant à celle qui prévalait avant la guerre israélo-états-unienne contre l'Iran. Empêcher l'Arabie saoudite d'exporter 5 millions de barils par jour constitue un élément fondamental de cette stratégie et les houthistes en sont dorénavant directement partie prenante. Mais ce mode opératoire permet à ces derniers de présenter leur lutte comme dirigée contre un ennemi historique, le royaume saoudien, plutôt que comme un soutien à un régime iranien généralement impopulaire.
À ce jour, l'Arabie saoudite a réagi avec retenue à cette nouvelle crise. Elle dispose de peu d'options, particulièrement en l'absence d'un soutien militaire efficace de la part de ses supposés alliés occidentaux, les États-Unis en tête. Bien que les Saoudiens aient tiré les leçons de septembre 2019, lorsque des missiles iraniens et irakiens avaient causé d'importants dommages aux installations de traitement de pétrole Saudi Aramco d'Abqaiq et de Khurais, ils n'ont pas été en mesure d'identifier une solution de remplacement. À cette époque, la première administration Trump avait refusé d'apporter un quelconque soutien, le président soulignant que c'était l'Arabie saoudite qui avait été attaquée, et non les États-Unis ! Cette fois-ci, lorsque le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) a demandé personnellement à deux reprises au président états-unien Donald Trump un soutien aérien, il s'est vu proposer, en guise de réponse, davantage de conseillers dans ses salles d'opérations militaires. Celles-ci comptent déjà une multiplicité de conseillers internationaux, qui pourraient fort bien prodiguer des conseils mutuellement contradictoires. Les annonces d'achats de matériel militaire états-unien — 3,5 milliards de dollars (3 milliards d'euros) en missiles et 48 avions de combat F-35 d'une valeur projetée de 24 milliards (21 milliards d'euros) — n'ont rien changé à l'affaire.
Face aux refus de Washington, c'est le président français Emmanuel Macron qui a annoncé, le 24 septembre 2026, l'envoi prochain de personnel militaire pour protéger le port de Yanbu et les infrastructures pétrolières saoudiennes des attaques, notamment celles venues du Yémen. Les détails sur la mission des militaires français manquent, mais il est peu probable que cela affecte le blocus houthiste du détroit de Bab El-Mandeb. La baisse des prix des carburants, objectif des dirigeants français et européens, risque donc d'être minime.
Indépendamment de la rhétorique et des enjeux régionaux, la guerre actuelle se déroule bel et bien au Yémen, où elle a des répercussions désastreuses pour les civils. Le mouvement houthiste, doté d'une milice militaire efficace et bien entraînée, fait face aux forces divisées et plus faibles du GRI. Cette milice est renforcée par deux décennies de combats et de préparatifs militaires, et bénéficie actuellement du soutien de conseillers iraniens et libanais. Son équipement est pour l'essentiel produit localement, mais comprend également des technologies très avancées. Elle a appris à tirer le meilleur parti du cyberespace et de l'intelligence artificielle, notamment en recourant à la désinformation sur le champ de bataille. Les préjugés racistes qui les dépeignent en « va-nu-pieds en sandales, montagnards arriérés » démontrent que ceux qui les profèrent méconnaissent totalement leurs capacités. Leurs forces, tout comme leurs facultés d'organisation et de mobilisation, ont été systématiquement sous-estimées.
Les événements de septembre ont tout aussi clairement montré que les forces gouvernementales restent profondément divisées et en concurrence, malgré les efforts entrepris pour restructurer la chaîne de commandement et les forces militaires depuis l'exclusion du Conseil de transition du Sud (CTS) du gouvernement en janvier 2026. Elles n'étaient pas de taille à affronter la blitzkrieg (« guerre éclair ») d'Ansar Allah, méthodiquement conduite et soigneusement planifiée, qui a entraîné l'effondrement rapide de la côte méridionale de la Tihama1 jusqu'à Bab El-Mandeb au début du mois de septembre.
Les événements de ce mois-ci démontrent également la rationalité des houthistes dans le choix du moment de leur offensive. Il convient de rappeler la situation d'ensemble. Confrontés à des menaces croissantes contre leur pouvoir, les houthistes ont choisi d'attaquer avant que leur situation ne se détériore davantage. Ces derniers mois, les conditions de vie des plus de 20 millions de Yéménites placés sous leur autorité s'étaient grandement dégradées. La situation humanitaire était désastreuse un an après que le Programme alimentaire mondial a cessé toute aide dans les zones contrôlées par Ansar Allah. Les transferts de fonds ont aussi diminué et les difficultés affectent l'ensemble des transactions financières à la suite du déplacement de la plupart des banques de Sanaa vers Aden. La désignation d'Ansar Allah par les États-Unis, en mars 2025, comme « organisation terroriste étrangère », empêche la plupart des institutions financières mondiales de traiter avec leurs homologues basés à Sanaa. Bien que les dirigeants houthistes ne se laissent pas influencer par les sondages de popularité, ils ne pouvaient totalement ignorer la situation des millions de personnes placées sous leur autorité.
Sur le plan politique, la principale menace pour le régime houthiste réside à long terme dans le rapprochement et l'amélioration des relations entre le GRI et le régime saoudien. Une meilleure coordination pourrait avoir un effet sur le terrain militaire et mettre les houthistes sous pression, forcés de négocier. À l'échelle internationale, l'absurdité de la position actuelle des houthistes ne peut être ignorée : Ansar Allah a informé les États-Unis qu'il n'avait aucune intention d'attaquer leurs navires ni ceux sans lien avec l'Arabie saoudite. Qu'en est-il donc du slogan houthiste scandé à tout va ? Après avoir loué Dieu, son premier impératif est « Mort à l'Amérique ». La nouvelle position pragmatique est-elle liée à l'impact de la campagne de bombardements états-uniens de cinquante-deux jours menée contre eux en 2025 ? D'autres questions restent en suspens. Par exemple, qu'en est-il donc des navires liés à Israël qui ne sont plus ciblés depuis le « cessez-le-feu » à Gaza ? Sont-ils, eux aussi, libres de circuler ?
Pour l'heure, les houthistes contrôlent l'intégralité de la côte yéménite de la mer Rouge, ainsi que les îles dans le détroit de Bab El-Mandeb. Les forces du gouvernement yéménite combattent actuellement pour reprendre d'importantes positions montagneuses surplombant la plaine côtière. L'autre grand front septentrional, la région de Marib, productrice d'hydrocarbures, constitue également un axe majeur de la guerre, tandis que d'autres fronts militaires sont réactivés. Les forces du gouvernement tentent par ces contre-offensives d'inverser les pertes spectaculaires et d'améliorer leur coordination. Modifier l'équilibre des forces prendra du temps, notamment parce que certains des fidèles du CTS semblent discrètement coopérer avec les houthistes en leur vendant des armes qu'ils avaient retirées d'Aden en janvier 2026. Cela laisse penser que les Émirats arabes unis sont, à tout le moins, encore peu susceptibles de soutenir le GRI et les Saoudiens dans leur lutte.
Avec un soutien saoudien limité, le gouvernement yéménite se retrouve largement livré à lui-même dans cette guerre. Les déclarations internationales de solidarité ne se traduisent pas par des actions concrètes, même pour contribuer à faire face à la détérioration récente et considérable de la situation humanitaire déjà désastreuse. À moins d'une improbable défaite militaire totale de l'un des deux camps principaux, la guerre risque de devenir une nouvelle catastrophe durable pour le peuple yéménite. Cent cinquante mille personnes ont été déplacées au cours des dernières semaines. Elles s'ajoutent aux 5 millions déjà recensés en interne.
1NDLR. Plaine côtière de la mer Rouge, à cheval sur l'Arabie saoudite et le Yémen.