LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs Revues MÉDIAS
Orient XXI
 
Quotidien en ligne sans publicité, du Maroc à l’Afghanistan

▸ Les 10 dernières parutions

17.04.2026 à 06:00

Marseille. Sur les traces de l'empire colonial

Selim El-Meddeb

Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience. Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des (…)

- Magazine / , , , , , , ,
Texte intégral (3694 mots)

Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.

Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.

Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.

Autour des statues

« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.

Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.

« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.
Marseille, 2022. «  Marie-Rose la dérangeuse  », performance de Rose Fregiere.
Capture d'écran vidéo / Manu Li Wanxu

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »

Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »

De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.

« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.

Nouvelles approches

Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.

« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Marseille, 2020. Les sculptures n
Marseille, 2020. Les sculptures n'étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.
© Mohammed Laouali

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »

Un coffre-fort exhumé

Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.

Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».

Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?

Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.

« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».

Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.

16.04.2026 à 06:00

Projet de loi « Yadan », l'antisémitisme instrumentalisé

Sarra Grira, Tsedek !

Horizons XXI n°6 — Projet de loi #Yadan L'antisémitisme instrumentalisé Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI reçoit Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme. Dans la (…)

- Magazine / , , , , ,
Lire plus (313 mots)
Horizons XXI n°6 — Projet de loi #Yadan L'antisémitisme instrumentalisé

Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI reçoit Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme.

Dans la deuxième partie de l'émission, il est question de l'ouvrage Lutter en rupture, Lutter en solidarité qu'a sorti Tsedek ! au mois de février 2026 aux éditions Premier matin de novembre. Entre essai et manifeste, le collectif y revient sur sa généalogie, définit son engagement et se projette dans un programme de lutte.

15.04.2026 à 06:00

Chimère israélienne, cauchemar libanais

Henri Mamarbachi

Ciblé une fois de plus par Israël dans une guerre régionale, le Liban traverse une crise qui menace sa survie en tant qu'État. Celle-ci dépasse en dangerosité les périodes de guerre et de troubles qui ont ponctué son histoire. Tel est le contexte dans lequel est entrepris, le 14 avril, un contact direct préliminaire au niveau des ambassadeurs des deux pays, sous l'égide de Washington. « Le Liban se trouve à la croisée des chemins, peut-être de façon plus dangereuse qu'à d'autres moments (…)

- Magazine / , , , , ,
Texte intégral (2500 mots)

Ciblé une fois de plus par Israël dans une guerre régionale, le Liban traverse une crise qui menace sa survie en tant qu'État. Celle-ci dépasse en dangerosité les périodes de guerre et de troubles qui ont ponctué son histoire. Tel est le contexte dans lequel est entrepris, le 14 avril, un contact direct préliminaire au niveau des ambassadeurs des deux pays, sous l'égide de Washington.

« Le Liban se trouve à la croisée des chemins, peut-être de façon plus dangereuse qu'à d'autres moments de sa dramatique histoire », explique à Orient XXI Joseph Bahout, professeur de sciences politiques et directeur de l'Institut Issam Farès pour la politique publique et les affaires internationales (IFI) à l'université américaine de Beyrouth (AUB). « Les Libanais éprouvent une angoisse profonde, poursuit-il. Les événements prennent une ampleur quasi cataclysmique : déplacements massifs et durables de populations, transformations sociales à venir, polarisation politique croissante, avec de grands risques de conflits internes, mettant en jeu l'avenir même du Liban. »

« Nous sommes désormais dans la m… », reconnaît crûment une personnalité proche du gouvernement sous couvert d'anonymat, ajoutant que l'exécutif ne se réunit plus que pour parer au plus urgent, notamment sur le plan humanitaire et des secours. « Le pays est fichu », renchérit Antoine Andraos, homme politique proche de l'ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri, excipant des divisions intercommunautaires et de l'impossible neutralité de son pays dans un environnement régional volcanique.

Côté israélien, l'heure est à l'épreuve de force. L'armée israélienne n'accepte plus les « demi-mesures » ni les « anciennes équations » au Liban, affirme sa porte-parole arabophone Ella Waweya. Elle estime que l'État libanais a « échoué dans ses missions, en ne désarmant pas le Hezbollah et en n'empêchant pas l'implantation iranienne ». « Aujourd'hui, nous frappons la tête de la pieuvre en Iran et coupons ses tentacules au Liban », a-t-elle asséné sur X, insistant sur le fait qu'Israël faisait « face à une occasion historique pour façonner une nouvelle réalité sécuritaire, de Téhéran à Beyrouth ».

« Des attaques barbares »

« Le Liban m'apparaît de plus en plus comme un mythe plutôt qu'une réalité », constate avec amertume Grégoire Giraco, un Libanais ayant connu les multiples conflits de son pays depuis les années 1940. Et Israël n'en est-il pas un aussi, fondé sur une lecture de la Bible ? serait-on tenté de rétorquer.

Si le front libanais s'inscrit dans le cadre de la campagne israélo-américaine contre l'Iran, il conserve ses propres autonomie et logique. Le cabinet du Premier ministre israélien a répété que la trêve de deux semaines conclue le mardi 7 avril 2026 entre Washington et Téhéran ne concernait pas les opérations de l'armée israélienne au Liban. Sitôt le cessez-le-feu annoncé, celle-ci, avec l'aval du président américain Donald Trump, a tapissé de bombes tout le pays en une dizaine de minutes, faisant 357 morts et 1 223 blessés, selon le dernier bilan du ministère libanais de la santé, soit son attaque la plus violente depuis le début de ce dernier conflit. Le président libanais Joseph Aoun a dénoncé « des attaques barbares ».

Avant cette guerre, une forme de stabilisation économique se dessinait au Liban malgré la poursuite des raids israéliens. En plus du président de la République, Joseph Aoun, adoubé par Washington, Nawaf Salam, ex-président de la Cour internationale de justice (CIJ), était depuis janvier 2025 à la tête d'une équipe gouvernementale plus cohérente, qui menait non sans mal un train de réforme. Des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) étaient en cours pour sortir le pays de l'ornière. Des élections législatives étaient prévues en mai. Elles sont désormais reportées de deux ans au moins sous la pression des États-Unis et de la nouvelle guerre.

Le Sud-Liban vidé de ses habitants

De par son ampleur et ses conséquences, l'offensive d'Israël diffère de celle menée par son armée lors de l'invasion du Liban en 1982 – époque où le Hezbollah chiite pro-iranien n'existait pas – pour chasser les Palestiniens du territoire libanais. L'occupation avait alors duré deux décennies jusqu'en 2000.

Cette fois, c'est la quasi-totalité du Sud-Liban et de la banlieue sud de Beyrouth, devenue au fil des années et des conflits une place forte du Hezbollah mais où coexistent des populations d'origine différente, qui ont été vidées de la population à majorité chiite. Cela a provoqué l'exode d'un million deux cent mille habitants vers différentes zones de la capitale, bombardée à plusieurs reprises, ou des régions que Tel-Aviv n'a pas encore frappées.

Ces déplacements viennent s'ajouter à un paysage de ruines qui gagne de jour en jour du terrain. Alors que 35 villages avaient déjà été complètement détruits par l'armée israélienne, d'autres continuent à l'être aveuglément, avec des centaines d'habitations dynamitées, sous prétexte de venir à bout des combattants du Hezbollah. Sans oublier les victimes civiles, avec 2 089 tués, dont 165 enfants, et plus de 6 700 blessés. Les secouristes et le personnel médical paient également un lourd tribut, avec 87 tués, en plus de 22 journalistes.

Israël ne semble plus s'embarrasser du prétexte de bombarder le Hezbollah. La veille de Pâques, une double frappe israélienne contre un appartement dans le village majoritairement chrétien de Aïn Saadeh a tué un couple, dont l'homme était un responsable des Forces libanaises (FL), parti chrétien farouchement opposé au Hezbollah, provoquant la consternation dans la population locale. Erreur de cible ou tentative de semer le trouble au sein d'une communauté qui garde le souvenir de la guerre civile ? Quelques jours plus tard, le 10 avril, douze membres des forces de sécurité sont tués à Nabatieh.

En outre, pour séparer le Sud du reste du pays, l'armée israélienne a détruit sept ponts qui permettaient de traverser le fleuve Litani, « frontière » revendiquée par Tel-Aviv comme « la nouvelle ligne de démarcation sécuritaire » d'Israël, que ses dirigeants souhaitent voir établie depuis des décennies.

Aux yeux de l'envahisseur, une telle violence, sinon férocité, est justifiée par la volonté de protéger les localités israéliennes du Nord, au nom de la survie « existentielle » d'Israël.

Endurance du Hezbollah

La présence de troupes des Nations unies à la frontière libano-israélienne, chargées de superviser un cessez-le-feu non respecté par Israël depuis sa signature en novembre 2024, n'avait déjà plus de sens depuis cette date. Les Casques bleus de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), à laquelle participe notamment la France, essuient régulièrement des tirs israéliens, trois soldats indonésiens ayant été tués à la fin mars.

Si l'offensive israélienne a fait son lot de tués au sein de la milice chiite et détruit une partie des infrastructures du Hezbollah, celui-ci a montré une incontestable capacité d'endurance. Malgré la guerre contre l'Iran, il a bénéficié de l'aide de Téhéran qui s'est impliqué politiquement et logistiquement pour conserver les capacités militaires de son allié, malgré l'assassinat par Israël de son chef Hassan Nasrallah et nombre d'autres dirigeants.

« Une guerre imposée »

Le Hezbollah a affirmé ne pas pouvoir rester inactif face aux « provocations » israéliennes. Après avoir respecté pendant un an et demi le cessez-le-feu établi en novembre 2024 sous l'égide française et américaine, mais violé quotidiennement par la partie adverse, il a réagi, une partie de sa base exigeant aussi de venger la mort de Nasrallah. Pourtant, le Premier ministre Nawaf Salam a déploré « une guerre qui [leur] a été imposée », le 27 mars 2026, dans une interview à la chaîne France 24, répétant que son pays « aurait certainement pu l'éviter » si le Hezbollah n'avait pas visé Israël avec des roquettes.

L'entrée en guerre du Hezbollah a amené l'exécutif libanais à déclarer « illégales » les activités militaires du Parti de Dieu, puis à exiger le départ de l'ambassadeur d'Iran à Beyrouth. Ce dernier a toutefois refusé d'obtempérer. Ces mesures ont alimenté la colère du Hezbollah qui compte deux ministres au gouvernement – dont ils ont boycotté certaines des séances –, accroissant les tensions entre les diverses communautés religieuses de ce pays morcelé.

Aujourd'hui, Israël cherche à faire triompher sa vision d'un Proche-Orient remodelé, profitant de l'affaiblissement du Liban et de la Syrie – en dépit de leurs deux dirigeants pro-occidentaux – et des accords de paix signés avec la Jordanie et l'Égypte.

Les pays « amis » du Liban, comme la France, les États de l'Union européenne ou les monarchies du Golfe, empêtrées elles-mêmes dans la guerre actuelle, n'ont plus les moyens d'influer sur le cours des choses pour sauver le pays du Cèdre. « Quelle force internationale (européenne, arabe ?) peut désormais espérer jouer un rôle quelconque ? », s'interrogeait récemment Pierre Duquesne, ancien ambassadeur, chargé de la coordination du soutien international au Liban (2020-2023), dans une tribune au Monde1. D'autant que le mandat de la Finul vient à échéance à la fin de cette année 2026 et ne sera pas renouvelé.

Dans un entretien accordé au média libanais Ici Beyrouth2, l'ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel, a dressé un état de l'avancée israélienne au Sud-Liban, quelques kilomètres à l'intérieur du pays. Il commente : « Le scénario le moins probable impliquerait une extension sur une région de 15 kilomètres […] tandis que le scénario le plus improbable actuellement viserait la traversée du Litani », à une trentaine de kilomètres de la frontière. Pour le général, « les forces israéliennes devraient se contenter de la zone actuelle jusqu'à la fin des opérations en Iran, avant de décider de leurs prochaines actions. L'avancée reste lente, en raison des opérations intermittentes du Hezbollah, qui utilise des groupes équipés d'armes légères et moyennes pour freiner l'ennemi ».

Reste que le rêve des Israéliens n'a pas changé : l'occupation de tout le Sud-Liban, un cauchemar pour les Libanais.


1«  Pierre Duquesne, ancien ambassadeur : “L'assaut d'Israël compromet le redressement du Liban et y renforce ses ennemis”  », Le Monde, 29 mars 2026.

2Natasha Metni Torbey, «  Front sud : comment Israël progresse vers le fleuve du Litani  », Ici Beyrouth,27 mars 2026.

14.04.2026 à 06:00

Arabie saoudite. Main basse sur la boxe professionnelle

Antoine Hasday

La boxe anglaise connaît un nouvel « âge d'or » grâce aux investissements massifs de l'autorité saoudienne du divertissement, la General Entertainment Authority (GEA). Mais cette emprise de Riyad, désormais associée au propriétaire américain des ligues mondiales d'arts martiaux mixtes (MMA) et de catch, menace l'intégrité même du sport et de ses combattants. Le déclin de la boxe anglaise professionnelle a été enrayé, mais à quel prix ? Depuis les années 2000 et la fin de sa diffusion sur (…)

- Magazine / , , ,
Texte intégral (1928 mots)

La boxe anglaise connaît un nouvel « âge d'or » grâce aux investissements massifs de l'autorité saoudienne du divertissement, la General Entertainment Authority (GEA). Mais cette emprise de Riyad, désormais associée au propriétaire américain des ligues mondiales d'arts martiaux mixtes (MMA) et de catch, menace l'intégrité même du sport et de ses combattants.

Le déclin de la boxe anglaise professionnelle a été enrayé, mais à quel prix ? Depuis les années 2000 et la fin de sa diffusion sur la chaîne étatsunienne à péage HBO, l'économie du sport apparaissait morose. Selon l'essayiste spécialiste de la boxe Thomas Hauser, les chaînes de télévision anglaise DAZN, et étatsuniennes ESPN et Showtime avaient perdu des milliards d'euros en investissant dans le secteur, tandis que les promoteurs qui organisent et publicisent les combats étaient de moins en moins nombreux. C'est sur ce champ de ruines que Riyad est entré en scène.

La boxe professionnelle se différencie sur plusieurs points de son antichambre, la boxe amateur. Les boxeurs y sont rémunérés pour leurs combats, qui peuvent durer jusqu'à douze rounds de trois minutes (contre trois rounds en amateur) – un format taillé pour la diffusion télévisée. La puissance et l'efficacité sont privilégiées pour le comptage des points, plutôt que le nombre de touches. On y trouve aussi les combattants les plus charismatiques et les affrontements les plus spectaculaires.

Dans le cadre de sa Vision 2030, l'Arabie saoudite investit massivement dans le sport professionnel, à des fins d'image et de diversification de son économie. Présidée par l'homme d'affaires Turki Al-Sheikh, âgé de 44 ans, la General Entertainment Authority (GEA), qui pilote les grands projets du royaume en matière de divertissement, a injecté des montants considérables dans la boxe professionnelle depuis 2018. De multiples combats prestigieux ont été organisés dans le cadre de Riyadh Season, marque d'événements sportifs et culturels contrôlée par la GEA.

Gouffre financier

« En effectuant des investissements massifs et immédiats, l'Arabie saoudite est parvenue à organiser des combats que les promoteurs traditionnels n'arrivaient plus à financer, explique à Orient XXI un haut responsable de la boxe professionnelle française, qui préfère rester anonyme. Elle a réuni des acteurs rivaux en offrant un terrain neutre et des garanties financières inédites, avec à la clé des shows spectaculaires et une médiatisation mondiale. »

L'argent saoudien a donc permis d'organiser des affrontements prodigieux, bloqués de longue date par le manque de financements et des désaccords entre promoteurs. Le Britannique Tyson Fury et l'Ukrainien Oleksandr Usyk sont montés sur le ring en février et décembre 2024, pour le titre de champion du monde incontesté des poids lourds. Le Canado-Tchétchène Artur Beterbiev et le Russe Dmitri Bivol se sont affrontés en octobre 2024 puis en février 2025, pour la ceinture unifiée des poids mi-lourds. Une ceinture « majeure », décernée par l'une des quatre fédérations de boxe, correspond au titre de champion du monde. Celui qui décroche les quatre ceintures mondiales de sa catégorie est consacré champion « incontesté ».

« La domination [de Riyad sur la boxe mondiale] est réelle : les plus grands combats masculins des deux dernières années ont été organisés en Arabie saoudite, poursuit le responsable. Riyadh Season est devenue la plateforme dominante pour les combats à gros cachet : unifications de ceintures, combats d'élite… Mais ce leadership repose sur un modèle financier très coûteux. »

Ces combats sont en effet lourdement déficitaires, plombés par les coûts d'organisation, de promotion et la paie faramineuse des boxeurs. Usyk et Fury se sont ainsi partagé 127 millions d'euros lors de leur premier match, qui n'a généré que 79 millions d'euros de revenus. Qu'à cela ne tienne pour Riyad, qui a les poches profondes et cultive son image grâce aux diffusions sur DAZN, Netflix, Paramount+… et même la chaîne YouTube personnelle de Turki Al-Sheikh.

Velléités hégémoniques

La structure actuelle de la boxe professionnelle est complexe. Pour des raisons historiques, quatre fédérations internationales (WBC, WBA, IBF, WBO) organisent leurs propres championnats, établissent leurs propres classements, et attribuent leurs propres ceintures. Le Graal d'un boxeur professionnel consiste à remporter les championnats des différentes organisations – on parle alors d'« unification des ceintures » – afin de devenir « champion du monde incontesté » de sa catégorie. L'organisation et le marketing des combats sont assurés par des entreprises distinctes, les promoteurs : Matchroom Boxing, Top Rank Boxing, Premier Boxing Champions, Queensberry Promotions, etc.

Cela est remis en question par la création, en juin 2025, de Zuffa Boxing, à la fois promoteur et quasi-fédération, codétenu par le fonds souverain d'investissement saoudien PIF (via la société Sela) et l'américain TKO Holdings, propriétaire des principales organisations mondiales d'arts martiaux mixtes, le MMA, et de catch (UFC et WWE). Codirigé par Turki Al-Sheikh et Dana White, le très trumpiste patron de l'UFC, Zuffa revendique sa volonté de court-circuiter les quatre fédérations existantes, en attribuant ses propres ceintures et classements. Et de reproduire le modèle verrouillé de l'Ultimate Fighting Championship (UFC) ou de la World Wrestling Entertainment (WWE), où les athlètes ne peuvent combattre qu'au sein d'une seule organisation.

Le haut responsable de la boxe professionnelle française alerte : « Cela risque d'aboutir à un circuit fermé où seuls les boxeurs sous contrat avec Zuffa pourront participer : un contournement des fédérations historiques, avec des ceintures et classements internes ; la concentration du pouvoir entre les mains d'un seul promoteur, comme dans l'UFC ; et, enfin, un risque de conflits d'intérêts, car le promoteur contrôlerait à la fois les contrats, les classements, ainsi que les titres. »

De quoi menacer l'intégrité même du sport. Le premier « gros » match de Zuffa Boxing, opposant l'Américain Terence Crawford au Mexicain Canelo Álvarez pour le titre de champion du monde incontesté des poids super-moyens, s'est déroulé le 13 septembre 2025. Depuis, les combats s'enchaînent et Zuffa affirme avoir signé des contrats avec 93 boxeurs. Parallèlement, Turki-Al-Sheikh a racheté en novembre 2024 The Ring, magazine de boxe états-unien influent qui attribue aussi ses propres ceintures. Il l'a transformé en outil de communication et en promoteur de boxe, qui a déjà coorganisé dix combats.

Au détriment des boxeurs

Afin d'avoir les coudées franches, Dana White pousse le « Muhammad Ali1 American Boxing Revival Act », une réforme législative de l'« Ali Act » et du « Professional Boxer Health and Safety Act », qui encadrent la pratique de la boxe professionnelle aux États-Unis. Sous couvert de dynamiser le secteur, ce texte légaliserait les « organisations unifiées de boxe » (UBO) combinant les fonctions de promoteur et de fédération (comme Zuffa) et précariserait encore plus les combattants, selon les révélations de Thomas Hauser. Et ce, alors que la majorité d'entre eux souffrent de problèmes neurologiques en fin de carrière.

« Afin d'éviter les abus, l'“Ali Act” garantit la séparation entre promoteur et manager, la transparence financière, la protection contre les contrats exclusifs abusifs, et le classement des boxeurs selon des critères objectifs, rappelle le haut responsable de la boxe professionnelle française. Sa remise en cause risque d'affaiblir les protections juridiques et le pouvoir de négociation des sportifs. C'est donc une menace sérieuse pour les droits des boxeurs, en particulier les moins médiatisés. »

Voici la face cachée de la renaissance de la boxe professionnelle sous l'égide de Riyad. Si elle a permis aux fans d'assister à des affrontements spectaculaires, elle tourne désormais à l'OPA hostile, au détriment de la grande majorité de ses acteurs : boxeurs, promoteurs, fédérations… Et peut-être même des spectateurs : lorsque Dana White et Turki Al-Sheikh seront libres de manipuler les classements et d'attribuer les ceintures comme ils l'entendent, les combats n'auront plus la même saveur.

Contactés, TKO Holdings et la General Entertainment Authority n'ont pas répondu à nos sollicitations.


1Du nom de Mohamed Ali (1942-2016), appelé Cassius Clay jusqu'à sa conversion à l'islam en 1964. Champion incontesté poids lourd, il se distinguait par un jeu de jambes fluide et vif. The Greatest est considéré comme le plus grand boxeur de tous les temps.

13.04.2026 à 06:00

Liban. La banlieue sud de Beyrouth, au-delà des clichés

Laurent Perpigna Iban

Cible privilégiée de l'armée israélienne, la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, est souvent réduite, dans les récits médiatiques et politiques, à des logiques d'affiliations politiques ou religieuses. Une lecture réductrice qui masque la réalité d'un territoire aussi vaste qu'hétérogène, façonné humainement et politiquement par les guerres, les exils et l'installation contrainte de populations vulnérables. « Bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah (…)

- Magazine / , , , , , , , ,
Texte intégral (4555 mots)

Cible privilégiée de l'armée israélienne, la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, est souvent réduite, dans les récits médiatiques et politiques, à des logiques d'affiliations politiques ou religieuses. Une lecture réductrice qui masque la réalité d'un territoire aussi vaste qu'hétérogène, façonné humainement et politiquement par les guerres, les exils et l'installation contrainte de populations vulnérables.

« Bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah libanais. » Il est devenu difficile d'échapper à cette formule, répétée dans l'espace médiatique à l'infini et dans toutes les langues. Rien de nouveau, néanmoins : elle saturait déjà le paysage journalistique durant la guerre israélo-libanaise de l'été 2006, avant de resurgir lors du pilonnage israélien de la capitale à l'automne 2024. Sans surprise, elle s'impose encore dans le narratif qui accompagne cette nouvelle séquence guerrière israélienne au Liban.

Des éléments de langage qui répondent à une logique médiatique – expliquer de manière accessible au grand public les objectifs de guerre israéliens –, mais qui, de manière plus pernicieuse, contribuent aussi à les légitimer. Comme si la Dahiyeh – la « banlieue » en arabe – était devenue une cible militaire légitime. Tristement reléguée à une excroissance de la capitale libanaise, elle se trouve réduite à sa seule affiliation politique, incarnée par le Hezbollah, mais également le mouvement Amal.

Si la banlieue sud est une place forte du mouvement chiite libanais – l'accès pour les journalistes, par exemple, dépend du bon vouloir du Parti de Dieu –, l'histoire et la disparité de cet ensemble de quartiers résidentiels, peuplé d'environ 700 000 personnes, dépassent le cliché : la Dahiyeh est aussi, voire surtout, la terre de populations déshéritées qui, pour diverses raisons, n'ont eu d'autre choix que de s'y installer au fil des époques et des guerres.

Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026
Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026

Comme si ce territoire n'était pas pleinement intégré dans la capitale libanaise, l'ordre d'évacuation de l'ensemble de la banlieue sud, émis carte à l'appui par le porte-parole arabophone de l'armée israélienne le 5 mars 2026, n'a pas provoqué de levée de boucliers, ni à l'international, ni même dans une grande partie du Liban. Pas plus que les menaces israéliennes pour le moins explicites d'en faire « un nouveau Khan Younès »1, et qui laisse planer le spectre d'un autre urbicide. Celui-ci a d'ailleurs de fait débuté, les destructions récentes s'amalgamant à celles de 2024.

Terres d'exil

De quoi la Dahiyeh est-elle le nom ? La question emmène sur la piste de l'histoire des banlieues beyrouthines. Pensée dans les années 1950 comme une extension planifiée de la capitale, l'émergence de ces périphéries était initialement destinée aux classes moyennes, avec une zone réservée aux plus aisés, le long du littoral orné de villas. Les projets étaient d'ailleurs nombreux, notamment avec la construction de la cité sportive Camille-Chamoun inaugurée en 1957, mais aussi l'extension et la modernisation de l'aéroport de Beyrouth. Menée de concert avec d'autres projets d'envergure, cette dynamique a attiré une main-d'œuvre importante en provenance des zones les plus modestes, le Nord, la vallée de la Bekaa et le Sud-Liban.

Ces nouvelles zones urbaines autour de Beyrouth étaient alors désignées en arabe par le terme dawahi, « banlieues ». Le concept s'est développé en lien avec les urbanistes français travaillant aux côtés des services de planification du gouvernement libanais.

Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.
Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.

Mona Harb, professeure d'études urbaines et de politique à l'université américaine de Beyrouth (AUB), et coresponsable du Beirut Urban Lab, laboratoire de recherche collaboratif sur l'urbanisation au Liban, explique :


L'idée était de penser les banlieues comme des espaces capables d'attirer les classes moyennes hors du centre-ville, afin de développer ces zones selon des modèles inspirés de l'Europe et des États-Unis. Le concept de banlieue s'est ainsi largement diffusé dans les médias, qui évoquaient une sorte de « ceinture de misère » autour de Beyrouth, englobant les banlieues nord, est et sud.

Avec le début de la guerre civile en 1975, plusieurs vagues d'exilés vont venir s'implanter dans la banlieue sud. Rouba Kaedbey, docteure en géographie et en aménagement, enseignante-chercheuse en urbanisme à UniLaSalle Rennes, retrace :


Les quartiers populaires en bord de mer, comme Ouzai ou Jnah, étaient à l'origine constitués de terrains privés, boisés, agricoles ou sableux, appartenant en grande partie à des propriétaires chrétiens. Ces espaces deviennent alors des zones d'accueil pour les populations chiites déplacées, notamment en provenance du Sud et de la Bekaa. Le mouvement Amal joue alors un rôle central, facilitant leur installation, souvent sur des terrains auparavant occupés par des Palestiniens.

Dans un contexte de tensions confessionnelles et par crainte de recompositions démographiques, de nombreux propriétaires commencent progressivement à vendre, entérinant ainsi la transformation sociale du territoire.

Une différenciation plus marquée s'opère alors entre les banlieues nord et sud, favorisée par la rupture géographique imposée par la ligne de démarcation qui divise Beyrouth durant la guerre civile. Conséquence, les banlieues du nord-est comme celles de Dekouaneh ou de Bourj Hammoud deviennent quasi exclusivement le foyer des populations chrétiennes et arméniennes les plus vulnérables. La banlieue sud, elle, devient majoritairement chiite au gré des vagues de déplacements de population. Cette dynamique est favorisée par l'absence de contrôle étatique effectif qui aboutit, en outre, à l'émergence de quartiers informels en marge de tout cadre d'aménagement.

Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.
Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.

Conséquence, le terme dawahi s'efface progressivement, au profit d'une unique « Dahiyeh », qui ne représente plus que la banlieue sud. « Le sens du terme se transforme, note Mona Harb. Il passe d'une Dahiyeh stigmatisée par des qualificatifs négatifs à un terme progressivement réapproprié par les partis politiques, les groupes sociaux qu'ils représentent et leurs bases. Elle devient ainsi la Dahiyeh de la muqawama, de la “résistance”, de mujtama‘ al-muqawama, la “société de la résistance”. »

Au sortir de la guerre, ce territoire dense reste très peu encadré par les institutions publiques. C'est dans ce contexte qu'est créée, en 1998, l'Union des municipalités de la banlieue sud – comprenant les quartiers de Haret Hreik, Ghobeiry, Jnah et Mreijeh –, qui va, au moins en partie, se substituer aux carences de l'État en matière de gestion urbaine. « Dès lors, le pouvoir du Hezbollah s'est étendu via ces municipalités. Ils ont bien commencé à prendre en main beaucoup d'aspects de la gestion urbaine et sociale. Cela a été un moment clé de l'histoire de la banlieue sud », pointe Rouba Kaedbey.

La « doctrine Dahiyeh »

La guerre livrée au Liban par Israël à l'été 2006 va contribuer à écrire une nouvelle page de ce territoire. Selon les chiffres disponibles, plus de 260 immeubles ont été détruits par l'aviation israélienne, dont plus de 200 dans le seul quartier de Haret Hreik, considéré comme le cœur politique du Hezbollah. Une stratégie assumée de destruction de quartiers résidentiels en réponse à leur affiliation politique, qui possédera bientôt sa propre appellation : la « doctrine Dahiyeh ».

La reconstruction rapide de ces dommages va encore renforcer la mainmise du Parti de Dieu sur la zone, au détriment de l'État libanais. Le projet « Waad », piloté par le Hezbollah via Jihad al-Bina – fondation et « bras social » du parti, en charge des reconstructions –, grâce à un financement hybride mêlant fonds iraniens, aides arabes en provenance du Golfe et compensations versées par l'État, va assurer cette transition.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques et en droit international, rembobine :


Cette reconstruction rapide témoigne d'une connaissance très fine du territoire, mais aussi d'une forme de cohésion sociale. Il convient de rappeler que, dans ces quartiers, l'identification des lieux ne repose pas nécessairement sur des documents officiels, le cadastre de l'État n'y faisant pas toujours référence. Les quartiers ont été reconstruits, souvent de manière améliorée, avec de nouvelles infrastructures et des aménagements. Et il est clair que ce sont principalement les ingénieurs du Hezbollah, davantage que ceux de l'État libanais, qui ont assuré cette reconstruction.

Un projet qui a, de toute évidence – et comme ce fut le cas dans les autres régions durement touchées par les bombardements israéliens –, renforcé dans ces zones la sympathie et le pouvoir du Hezbollah, et dans une moindre mesure du mouvement Amal.

Une prise en main presque totale, qui se serait bâtie sur un vide étatique ? Indéniablement, même si le Hezbollah a politiquement intégré l'État libanais. « Je dirais que c'est un dispositif hybride complexe, dans lequel il est très difficile de distinguer le Hezbollah de l'État, ou l'État du Hezbollah. Surtout avec le montage financier de l'opération “Waad”, qui donnait davantage l'impression d'un partenariat public-privé, où le “privé” serait le Hezbollah et le “public”, l'État, plutôt que celle d'un acteur opérant de manière autonome », explique Mona Harb.

Une banlieue non homogène

Reste que l'ordre d'évacuation de la Dahiyeh, émis par l'armée israélienne le 5 mars, pose la question de ses limites géographiques. Articulé autour des quartiers « historiques » de la banlieue sud – Haret Hreik, Ghobeiry, Bourj Al-Barajneh –, ce territoire s'étend désormais à d'autres secteurs qui lui sont assimilés : Jnah, au nord-ouest, une partie de Chiyah, au nord-est, ou encore des zones de Hadath, à l'est.

Un vaste ensemble – d'une superficie estimée à près de 18 kilomètres carrés, soit presque autant que la municipalité de Beyrouth –, qui, malgré un fonctionnement singulier, n'a rien d'homogène.

Au-delà des influences politiques évidentes du Hezbollah et du mouvement Amal sur la gouvernance urbaine, un secteur privé très dynamique fournit des services essentiels à la vie quotidienne, ce à quoi s'ajoutent nombre de services et d'aides fournis directement par les partis eux-mêmes, dans une logique clientéliste qui tient l'État à distance. Un fonctionnement qui a toutefois ses limites et ses exclusions : « Même pour le pouvoir local et pour les municipalités qui représentent le pouvoir du Hezbollah et du mouvement Amal, la gestion de ces zones et leurs actions ne sont pas du tout homogènes, note Rouba Kaebey. La banlieue sud, dans l'idée, c'était un peu une territorialisation des déshérités. Sauf qu'en réalité le traitement dans certains quartiers n'est pas du tout le même que dans les zones les plus défavorisées. »

Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.
Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.

En question notamment, les quelques dizaines de milliers de personnes vivant le long du littoral, à Ouzai. Des déplacés depuis plusieurs décennies, qui évoluent toujours dans des conditions extrêmement précaires, à l'instar des habitants des deux camps palestiniens de la banlieue sud, Chatila et Bourj Al-Barajneh.

Et si, de manière incontestable, les habitants de la Dahiyeh subissent un certain mépris social de la part des autres Beyrouthins – en plus d'une méfiance politique –, les plus modestes font face à une double discrimination. « Il existe une distinction très nette entre les “beaux quartiers” de Haret Hreik, de Bourj Al-Barajneh ou de Ghobeiry, et d'autres zones plus défavorisées comme Ouzai, note Rouba Kaedbey. On observe plusieurs niveaux de discrimination. Les municipalités s'appuient notamment sur le statut de déplacés de ces populations, en considérant que leur prise en charge relève de leurs localités d'origine. Les principaux acteurs politiques sur place développent également un discours qui délégitime ces quartiers, en les présentant comme des violations foncières ou des occupations illégales. »

Ces différences de traitement amènent les populations à ressentir un sentiment d'appartenance plus fort avec leur quartier qu'avec la banlieue sud dans son ensemble.

Marginalisation

Reste que si, dans la banlieue sud, le Hezbollah et Amal ont pignon sur rue et exercent un pouvoir important, la Dahiyeh est aussi variée en termes d'affiliations que complexe dans sa composition sociale. Mona Harb insiste : « Il y a aussi des personnes qui sont politiquement alignées sur le Hezbollah mais qui, sur le plan religieux, suivent la marja'iyya de Mohammed Hussein Fadlallah ou de l'ayatollah Ali Sistani. On trouve également des personnes qui ne sont alignées avec aucun de ces groupes politiques ou religieux et qui se rattachent à d'autres dimensions de leur identité, non religieuses ou non politiques. Bien que le Hezbollah exerce une hégémonie, il existe, à l'échelle des quartiers, des espaces où ces diversités sont tolérées et coexistent. »

D'autres appartenances sont à prendre en considération puisque les plus précaires – réfugiés syriens, travailleurs immigrés, populations migrantes – se rajoutent par dizaines de milliers à cette mosaïque déjà complexe.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Wadih El-Asmar, président du Centre libanais des droits humains, indique :


La diabolisation de la Dahiyeh s'inscrit dans une logique similaire à celle qui touche les camps palestiniens alentour. Beaucoup d'habitants de la banlieue sud n'ont pas les ressources pour vivre dans d'autres quartiers, et nombre d'entre eux ont été déplacés à plusieurs reprises au gré des invasions israéliennes, sans jamais pouvoir retourner dans leur village d'origine. En ce sens, ce sont une fois encore les populations les plus précaires qui subissent les conséquences de ces dynamiques. Les classes moyennes, elles, ont souvent anticipé ces situations en s'installant hors de la Dahiyeh.

Une double peine, donc, puisque les populations chiites condamnées à l'exil par ce nouveau déchaînement de violence israélienne doivent faire face à la méfiance du reste de la population libanaise, des appréhensions nourries aussi par le ciblage de figures du Hezbollah dans le centre de Beyrouth. Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques, note : « Le Liban démontre tous les jours l'absence d'esprit national, de cohésion nationale, et voit parfois les chiites comme une composante étrangère. »

Ainsi que l'analyse Mona Harb, qualifier la Dahiyeh de « bastion du Hezbollah » agit comme un effaceur de son histoire, de sa structure sociale, économique, politique et religieuse. Une simplification bien commode à l'heure de son pilonnage. La réduire à cette identité permet de dépolitiser, de déshumaniser et d'ériger la banlieue sud en cible. « Et, in fine, de légitimer son éradication et son urbicide. »


1NDLR. «  Très bientôt la banlieue sud de Beyrouth ressemblera à Khan Younès  », avait déclaré le ministre des finances israélien Bezalel Smotrich, en référence à la ville de la bande de Gaza.

07.04.2026 à 06:00

France. La loi « Yadan » et l'instrumentalisation des chiffres de l'antisémitisme

Sarra Grira

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà (…)

- Magazine / , , , , , , ,
Texte intégral (3407 mots)

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.

En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).

L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.

Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.

Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

La source des chiffres

Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.

Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.

Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.

Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :


Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).

Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.

La Palestine en ligne de mire

Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?

Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».

Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.

Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :


Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).

Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.

Une définition biaisée de l'antisémitisme

En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.

En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.

Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :


Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.

La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »

Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?

Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.

Une logique de concurrence victimaire

Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».

Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :


La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).

Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :


La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).

Un point aveugle : l'extrême droite

L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »

L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.

Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.


1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.

2Valentine Faure, «  Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression »  », Le Monde, 21 mai 2024.

3«  Manifestation avec le collectif Nous Vivrons  », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.

4«  Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme  », Le Point, 31 mars 2026.

30.03.2026 à 06:00

La stratégie iranienne, moyens limités, impact maximum

Akram Zaoui

Acculé, le régime iranien livre à des adversaires mieux dotés une guerre géoéconomique épousant une logique du « rendement maximal ». Celle-ci consiste à infliger, avec des ressources restreintes, un maximum de dégâts économiques. Pour Téhéran, l'enjeu de cette approche n'est autre que sa survie en tant qu'État souverain. Piégée depuis sa fondation aux marges de l'économie politique internationale, la République islamique porte pourtant son combat actuel contre Israël et les États-Unis (…)

- Magazine / , , , , , , ,
Texte intégral (2187 mots)

Acculé, le régime iranien livre à des adversaires mieux dotés une guerre géoéconomique épousant une logique du « rendement maximal ». Celle-ci consiste à infliger, avec des ressources restreintes, un maximum de dégâts économiques. Pour Téhéran, l'enjeu de cette approche n'est autre que sa survie en tant qu'État souverain.

Piégée depuis sa fondation aux marges de l'économie politique internationale, la République islamique porte pourtant son combat actuel contre Israël et les États-Unis sur le terrain de la géoéconomie, autrement dit à la confluence des sphères de la géopolitique et de l'économie.

Cette option est d'autant plus surprenante si l'on tient compte de deux données. La première est que ce sont deux pays cumulant des nœuds géoéconomiques1 de premier plan et profondément interconnectés qui lui livrent depuis le 28 février 2026 une guerre existentielle. La seconde est que la position de l'Iran aux marges de la mondialisation s'explique par la mobilisation à son encontre d'un instrument géoéconomique par excellence – celui des sanctions.

Or, en arsenalisant la géographie économique de son environnement immédiat, l'Iran a procédé à un renversement : porter la guerre qu'on lui fait sur son territoire – et dont l'enjeu est sa survie en tant qu'État souverain2 – au cœur de l'économie internationale, et au sein du système politique et du tissu socioéconomique états-unien.

Faire de nécessité vertu

C'est peu dire que le rapport de force économique et technologique, qui informe la capacité à financer et mener la guerre, est défavorable à l'Iran. Face à l'échelle et à l'interconnexion des complexes militaro-industriels, écosystèmes d'innovation et marchés de capitaux des États-Unis et d'Israël, l'Iran fait figure de périphérie.

Même en faisant abstraction des États-Unis3, Israël constituerait sur les plans économique et technologique un adversaire supérieur à la République islamique. En 2024, le produit intérieur brut (PIB) israélien était ainsi près de 14 % supérieur à celui de l'Iran, alors que la population iranienne est plus de neuf fois plus élevée.

Cette situation est en partie le résultat d'une articulation réussie d'Israël à trois grands pôles de l'économie politique états-unienne – politique, financier et technologique –, à savoir Washington, New York, et la Silicon Valley. C'est à Washington que se décide le soutien militaro-financier à Israël, premier pays récipiendaire de l'aide états-unienne – 300 milliards de dollars (260 milliards d'euros) en termes réels4 depuis sa fondation en 1948, et 21,7 milliards de dollars (19 milliards d'euros) entre octobre 2023 et octobre 2025. À New York, Israël est le troisième pays étranger le plus représenté à l'indice boursier Nasdaq, intense en valeurs technologiques. Quant à la Silicon Valley, elle est le siège d'entreprises technologiques ayant réalisé des investissements conséquents en Israël. En 2025, les seules entreprises israéliennes de cybersécurité Wiz et CyberArk ont été acquises pour une enveloppe de 57 milliards de dollars (50 milliards d'euros)5.

À l'inverse, par une idéologie glorifiant l'autosuffisance et du fait des sanctions qui lui sont imposées, l'Iran se trouve largement isolé des flux commerciaux, financiers et technologiques internationaux. Cette situation a dégradé le potentiel de croissance, d'innovation et donc de défense de l'Iran. Elle a poussé le pays à développer des programmes d'armement appuyés sur des capacités de recherche-développement domestiques et des chaînes d'approvisionnement alambiquées, à l'efficacité réduite. Or ces programmes ont eux-mêmes souffert d'un contexte économique déprimé par une mauvaise gestion économique dont les résultats délétères ont été amplifiés par le choc macro-économique des sanctions. Ainsi, le PIB iranien s'est contracté de plus du tiers entre 2012 et 2024.

En faisant de nécessité vertu, l'Iran décide de mener une « guerre pauvre ». Un des emblèmes de cette stratégie est le modèle de drone Shahed 136, production de son industrie de la défense, dont le coût unitaire est estimé entre 20 et 50 000 dollars (entre 17 et 43 000 euros). Son interception peut quant à elle coûter plusieurs millions de dollars. L'usage de drones navals ou celui, possible, de mines flottantes pour bloquer le détroit d'Ormuz, où transitent près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et 19 % du commerce de gaz naturel liquéfié, s'inscrirait dans la même logique de rendement maximal.

La centralité du détroit d'Ormuz

Porter la guerre dans les monarchies du Golfe, dont le PIB cumulé équivaut à près de cinq fois celui de l'Iran, pousse la même logique à de nouveaux degrés.

L'extension du conflit à leur territoire implique, pour les États du Golfe, trois niveaux de dommages : les dégâts matériels directement subis, les pertes de revenus d'exportations de biens et services et les coûts futurs – par exemple, en matière d'investissements directs étrangers non-réalisés ou de primes d'assurance renchéries – liés à la dégradation de la réputation de ces pays comme environnements sûrs et propices aux affaires.

Si les dommages et pertes à date se chiffrent déjà à plusieurs dizaines de milliards de dollars, la banque Goldman Sachs a estimé qu'un prolongement de la guerre pendant deux mois pourrait entraîner des contractions du PIB pouvant atteindre 14 % du PIB pour le Koweït et le Qatar, plus dépendants du détroit d'Ormuz pour leurs exportations. Au-delà, les efforts de diversification des économies de la sous-région pourraient se trouver menacés, mettant en péril la prospérité des six monarchies dans l'ère de l'après-pétrole.

Cependant, les actifs des fonds souverains et fonds de pension publics des pays du Golfe, dont le montant dépasse les 6 000 milliards de dollars (5 200 milliards d'euros), devrait leur permettre de faire face à la crise et à l'incertitude à venir. Aussi, c'est l'insertion profonde des monarchies du Golfe dans la mondialisation, et la centralité du détroit d'Ormuz pour leurs exportations et le marché mondial de l'énergie, qui constituent l'enjeu principal de la guerre géoéconomique de l'Iran.

Au-delà de secteurs comme la logistique, le tourisme et les transports aérien et maritime, ce sont les désordres introduits dans le marché international de l'énergie – l'Agence internationale de l'énergie ayant décrit les perturbations actuelles comme le plus grand choc qu'ait connu le secteur dans l'histoire – qui ont logé la crise au cœur de la mondialisation. Plusieurs conséquences sont possibles. La première concerne une dégradation du pouvoir d'achat des consommateurs, notamment aux États-Unis, du fait d'une poussée inflationniste portée par la hausse des prix des carburants et autres dérivés des hydrocarbures (engrais, plastiques, autres produits chimiques). La deuxième verrait la crise se propager à la production, notamment en perturbant les chaînes d'approvisionnement industrielles, y compris dans des secteurs de pointe et pour des produits à haute intensité technologique, comme les semi-conducteurs. La troisième verrait la contamination s'étendre au secteur financier, la perspective d'une augmentation des taux directeurs par les banques centrales pour répondre à l'inflation déprimant le crédit, renchérissant les emprunts publics et pesant sur les cours boursiers.

Un pari coûteux et risqué

Par la guerre géoéconomique, l'Iran espère activer une série de forces de rappel pour freiner le président américain Donald Trump. Les consommateurs-électeurs, en cette année d'élections de mi-mandat aux États-Unis, les marchés financiers, les grands acteurs industriels – notamment dans le secteur de l'intelligence artificielle, gourmand en énergie – et des alliés européens et dans une moindre mesure, asiatiques seraient soudés dans leur mécontentement. Au-delà, l'Iran souhaite dissuader durablement les États-Unis de la tentation d'un changement de régime, provoquer une désolidarisation entre Washington et Tel-Aviv et forcer une négociation devant conduire au respect de sa souveraineté, à une acceptation de sa place dans la région et à une levée des sanctions économiques.

Mais cette stratégie n'est pas sans coûts. Elle nuit durablement aux relations entre l'Iran et ses voisins du Golfe. Elle pourrait aussi convaincre d'autres pays de se joindre à une coalition contre la République islamique pour mettre un terme à la prise en otage de l'économie internationale dont elle se rendrait coupable. Elle est également susceptible d'entraîner une pression supplémentaire sur les pays en voie de développement se relevant à peine des chocs économiques induits par la pandémie et la guerre en Ukraine, isolant l'Iran jusque dans le Sud global. Mais, acculé par une guerre existentielle, sans doute, ces coûts sont-ils apparus comme relatifs – et inévitables – à Téhéran.


1La notion de nœud géoéconomique décrit des espaces concentrant des infrastructures stratégiques pour l'accumulation et la projection de puissance, tels l'énergie, la finance, l'industrie, la technologie et le transport.

2Comme le rappelle le politiste étatsuno-iranien Vali Nasr dans une interview avec Bloomberg publiée le 13 mars 2026, la guerre actuelle n'est pas seulement existentielle pour le régime, mais aussi pour l'Iran. Donald Trump a ainsi déclaré que la carte de l'Iran pourrait changer. Et le soutien à des éléments séparatistes au sein des minorités a toujours été envisagé par Israël comme un moyen de déstabilisation. Voir «  Why Iran Isn't Breaking : Vali Nasr on the Uprising That Isn't Coming  », The Mishal Husain Show, podcast de Bloomberg, visible sur Youtube.

3Le PIB états-unien est supérieur de plus de 60 fois à celui de l'Iran, qui est inférieur à celui du Minnesota.

4NDLR. C'est-à-dire, en prenant en compte l'inflation.

5NDLR. Wiz a été racheté par Google pour 32 milliards de dollars (près de 28 milliards d'euros) en mars 2025, et CyberArk a été acquise par Palo Alto Networks pour 25 milliards de dollars (21 milliards d'euros) en juillet 2025.

10 / 10
  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Ctrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique ‧ Asie ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
Infomigrants
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
G.I.J
I.C.I.J
 
  OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Catastrophes naturelles
Conspis
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Information
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
🌓