L'accord-cadre conclu vendredi entre le Liban et Israël au terme du cinquième cycle de négociations à Washington suscite de vives réactions d'un bout à l'autre de l'échiquier politique, dont un rejet catégorique et particulièrement virulent du tandem chiite et d'autres camps politiques.
« Cet accord ne sera pas appliqué »
Au premier rang de ce front du refus, le président du Parlement et chef du mouvement chiite Amal, Nabih Berry, a eu pour seule réaction ces deux phrases lapidaires. « Ô mon peuple au Liban, dans tout le Liban, c'est la discorde ! Dans la discorde, sois comme le veau : ni un dos sur lequel on monte, ni un pis que l'on trait. »
Le député du Hezbollah Hussein Hajj Hassan a, quant à lui, assuré que le parti chiite « ne reconnaît pas » cet accord et que celui-ci « ne sera pas appliqué » dans la mesure où « la résistance et les armes demeureront ». « Il ne s’agit pas d’un accord, mais d’une capitulation et d'une reddition complète de l’autorité libanaise devant les États-Unis et l’ennemi sioniste. (...) Les conditions figurant dans l’accord engagent le Liban, alors qu’aucun engagement n’y est prévu concernant la partie israélienne », a-t-il déclaré dans une interview à la radio Sputnik. « Par ce qu’elle a signé, l’autorité (le gouvernement, ndlr) affirme qu’elle fera appel à l’étranger ; elle a livré la terre et les ressources à l’ennemi, ce qui est extrêmement grave. Elle s’est également mise sous la dépendance de l’approbation israélienne et s’est placée dans une impasse très dangereuse et particulièrement difficile », a-t-il ajouté.
M. Hussein Hajj Hassan a par ailleurs affirmé que « la méthode et l’approche (...) défaitistes et fondées sur la soumission » adoptées par le gouvernement, le rendait « dépourvu de légitimité et de représentativité ». « Quant à nos prochaines démarches, elles dépendront des délibérations et des consultations que nous menons au sein du parti et avec nos alliés », a-t-il conclu, alors que des manifestations ont déjà été organisées par des partisans du tandem chiite Amal-Hezbollah devant le Grand Sérail à Beyrouth vendredi soir.
Le vice-président du Conseil supérieur islamique chiite, le cheikh Ali Khatib, a lui aussi qualifié l'accord de « nouvelle soumission aux pressions et aux diktats américains », estimant que le retrait israélien du Liban mentionné dans le texte « est conditionné à des exigences israéliennes impossibles à satisfaire ».
« Il semble que les responsables libanais n’aient tiré aucune leçon des expériences passées, qui ont conduit à l’échec de tous les accords n’ayant pas bénéficié d’un consensus libanais », a-t-il déclaré, en faisant un parallèle avec l’accord mort-né du 17 mai 1983 signé entre les gouvernements libanais et israéliens de l'époque, en pleine guerre civile et invasion israélienne au Liban. « L’un des effets les plus néfastes de cet accord sera d’accentuer les fractures et les divisions internes au Liban, tant sur le plan politique que populaire », a ajouté Ali Khatib.
Un groupuscule allié du Hezbollah, le Mouvement du Peuple, est allé jusqu'à appeler la rue à « se mobiliser de manière consciente et courageuse afin de faire échouer cet accord et de renverser le pouvoir fantoche qui l'a signé. »
Le Liban « sort gagnant » de l'accord
Dans une déclarati0n, le chef des Kataëb Samy Gemayel a estimé que le Liban « sort gagnant » de cet accord car il consacre, selon lui, « la fin de la guerre, le retrait israélien complet du territoire libanais, la reconnaissance officielle par Israël de l’absence de toute revendication ou ambition à l’égard du Liban, le rétablissement de la souveraineté, l’extension de l’autorité de l’État et l’exclusivité des armes ainsi que de la décision de guerre et de paix entre les seules mains des institutions légitimes ».
« L’État libanais a démontré que, lorsqu’il négocie au nom du Liban et à partir de sa légitimité, il est capable de défendre les intérêts des Libanais », a souligné le député du Metn, qui estime toutefois que le grand défi à venir sera celui de sa « mise en œuvre ». « Ce qui est requis aujourd’hui, c’est une volonté politique ferme, un attachement à l’État, ainsi qu’un refus de céder à toute intimidation, tout chantage ou toute tentative d’entraver ce processus », a-t-il dit.
Le chef du Courant patriotique libre (CPL), Gebran Bassil, a quant à lui émis quelques réserves sur cet accord, tout en appelant à « ne pas le rejeter catégoriquement », comme le fait le Hezbollah. Il a estimé à cet égard que « l'accord-cadre, malgré ses lacunes, impose d'être abordé avec responsabilité. Il est bénéfique si nous récupérons l'intégralité de nos droits, et dangereux s'il constitue une source de discorde. Chacun doit veiller à ne pas tomber dans ce piège et à ne pas rejeter catégoriquement toute voie susceptible de libérer le territoire, de renforcer l'État et d'instaurer la paix ».
M. Bassil, député de Batroun, a également insisté sur son rejet de la formule de « redéploiement » des troupes israéliennes occupant le Liban-Sud telle qu'elle est employée dans le texte de l'accord, qui parle de « redéploiement progressif hors du territoire libanais », et s'est dit pour « la garantie du retrait et de la non-agression ».
« Où sont les réfugiés et les ressources ? », a-t-il conclu, en référence à la question des réfugiés palestiniens au Liban et des ressources aquatiques et gazières longtemps disputées entre les deux pays, comme les eaux du fleuve Wazzani ou les champs gaziers au large du littoral.
« Une grave et dangereuse erreur »
« C'est une grave et dangereuse erreur », a également réagi la députée Halimé Kaakour, qui pointe du doigt une clause de l'accord citée au 13ᵉ des 14 points du texte. « Comment pouvez-vous accepter cette clause qui prévoit de ''s’abstenir de toute action hostile ou antagoniste dans les instances politiques ou juridiques internationales'' », a lancé l'élue sunnite d'Iqlim el-Kharroub à l'attention du président Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam.
« Cela signifie-t-il renoncer à poursuivre l’ennemi pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité ? Autrement dit, vous consacrez l’impunité, vous portez atteinte à la justice due aux milliers de victimes de crimes de guerre et de violations du droit international humanitaire, et vous privez le Liban d’un important dossier de réparations financières qui pourrait découler de ces crimes », s'est-elle exclamée. Et de conclure : « Vous parlez de ''paix'' ! Ne réalisez-vous pas qu’il ne peut y avoir de paix sans justice, et que la paix imposée par la force et la soumission ne nous protégera pas de conflits récurrents ? »