En déplacement à Beyrouth, le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad el-Chaïbani, a entamé jeudi matin sa tournée auprès des dirigeants libanais et exclu toute rencontre avec le Hezbollah. Une option à laquelle il reste néanmoins « ouvert » à l'avenir, « si l'intérêt des deux pays l'exige ». Il a également communiqué au président Joseph Aoun une invitation officielle à se rendre à Damas.
Le chef de la diplomatie syrienne a été reçu par le chef de l'Etat à Baabda vers 9h. Selon la présidence libanaise, ce dernier a affirmé que le Liban était « attaché à l'établissement de relations fraternelles entre les deux pays, fondées sur la coopération, la coordination et la non-ingérence dans les affaires intérieures de chacun ». « Nous tenons à la stabilité de la Syrie tout autant que la Syrie tient à la stabilité du Liban. Je suis satisfait de la coordination entre les deux pays, notamment dans les domaines du contrôle des frontières et de la lutte contre la contrebande de personnes, d'armes et de tout ce qui porte atteinte à la sécurité des deux pays », a-t-il ajouté.
Aoun invité à se rendre à Damas
« Le président Ahmad el-Chareh m'a confirmé, à plusieurs reprises lors de rencontres et d'entretiens, que le rôle de la Syrie ne sera plus celui qu'il était par le passé, qu'une nouvelle page s'est ouverte entre les deux pays et que la Syrie ne sera plus aux côtés d'une partie contre une autre, mais aux côtés de tous les Libanais », a encore ajouté M. Aoun. Le chef de l'État a enfin salué la création de la commission supérieure conjointe entre les deux pays afin de préserver les intérêts du Liban et de la Syrie. De son côté, le ministre syrien a transmis au président Aoun une invitation officielle à se rendre à Damas, soulignant que sa « visite vise à renforcer les relations entre les deux pays et à intensifier la coordination, notamment dans le domaine économique », toujours selon Baabda.
Création d'une commission conjointe libano-syrienne
Le chef de la diplomatie syrienne s'est ensuite entretenu avec le chef du gouvernement Nawaf Salam. « Nous avons signé l'accord portant sur la création d'une commission conjointe libano-syrienne destinée à renforcer la coopération entre les deux pays », a annoncé le Premier ministre, selon le Grand sérail. « Nous sommes convenus d'établir des relations fondées sur les intérêts communs. L'objectif de la rencontre est de coopérer dans plusieurs domaines, au premier rang desquels figurent l'interconnexion électrique entre le Liban et la Syrie, ainsi que les transports, les échanges de marchandises, la facilitation de la circulation aux frontières et le développement des relations », a ajouté M. Salam.
De son côté, M. Chaïbani a affirmé que « sa visite au Liban traduit la position de soutien de la Syrie au Liban, à son gouvernement et à son peuple ». « Nous avons signé l'accord portant sur la création de la Haute Commission de coopération et de partenariat avec le Liban. Ce cadre servira de plateforme à tous les ministères pour développer les partenariats, les ententes sécuritaires et tous les domaines de coopération », a-t-il ajouté. Sur le plan politique, il a indiqué que la Syrie rejetait les agressions israéliennes contre le Liban ainsi que le déplacement forcé qui a touché le peuple libanais. « La question de l'accord-cadre est une affaire libanaise. Nous souhaitons qu'un dialogue serein ait lieu à son sujet et nous soutenons toute démarche politique allant dans l'intérêt et la stabilité du Liban », a-t-il souligné.
Depuis Aïn el-Tiné, M. Chaïbani a affirmé qu' « aucune rencontre avec le Hezbollah n'est prévue aujourd'hui, mais si l'intérêt des deux pays l'exige à l'avenir, nous y sommes ouverts ». Il a aussi souligné que « les discussions avec le président du Parlement Nabih Berry se sont limitées à la manière de renforcer les relations entre les deux pays », affirmant que le dossier du Hezbollah n'a pas été abordé au cours de la réunion.
M. Chaïbani a ensuite été reçu par le mufti de la République libanaise, Abdellatif Deriane. Selon Dar el-Fatwa, le ministre syrien a transmis au mufti les salutations du président syrien Ahmad el-Chareh et son affection pour le Liban et les Libanais. De son côté, Abdellatif Deriane a salué « les efforts et les initiatives du président syrien Ahmad el-Chareh ainsi que son attachement à la souveraineté, à l'unité, à l'arabité du Liban et à l'extension de l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire libanais ».
A son tour, l'ex-chef du Parti socialiste progressiste (PSP), Walid Joumblatt, a affirmé, après sa rencontre avec le ministre syrien, que « l'ancien régime appartient au passé et nous devons ouvrir une nouvelle page de relations politiques et stratégiques. « Entre une relation équilibrée et objective avec la Syrie et un accord qui pourrait être pire que l'accord du 17 mai (1983), je préfère une relation équilibrée avec la Syrie », a-t-il ajouté.
M. Chaïbani s'est par ailleurs réuni à Saïfi avec le chef des Kataëb, Samy Gemayel, avec lequel il a abordé « l'ouverture d'une nouvelle page dans les relations entre la Syrie et le Liban ». De son côté, M. Gemayel a indiqué que la rencontre « revêt beaucoup de symbolique ». « Notre parti, qui a offert des milliers de martyrs face au régime Assad, accueille aujourd'hui le représentant de la nouvelle Syrie, dans l'espoir de créer une étape différente dans les relations entre les deux pays », a affirmé le leader chrétien.
Le ministre syrien s'est également rendu à Bkerké, où il a été reçu par le chef de l'Église maronite, Mgr Béchara Raï. « La présence chrétienne en Syrie et au Liban a joué un rôle déterminant dans la stabilité de ces deux pays et son héritage historique remonte à plusieurs siècles », a déclaré M. Chaïbani à Bkerké.
« Je suis content que le peuple syrien se soit débarrassé du calvaire de l'ancien régime. Le Liban et la Syrie sont deux pays voisins, qu'on le veuille ou non, et nous devons respecter cela pour favoriser l'intérêt des deux peuples », a déclaré le chef des Forces libanaises Samir Geagea à l'issue d'une rencontre à Meerab avec M. Chaïbani. « Si nous avions appliqué l'accord du 17 mai (1983, entre le Liban et Israël), combien de guerres aurions-nous évités au Liban pendant 45 ans ? », a demandé le chef des FL.
Le ministre libanais des Affaires étrangères, Joe Raggi, a estimé pour sa part que la visite d'Assaad el-Chaïbani « marque le début d'une nouvelle ère dans les relations libano-syriennes, fondée sur l'égalité et le respect mutuel, la pleine reconnaissance de la souveraineté de chaque État et une action conjointe guidée par les intérêts communs des deux peuples ». « M. Chaïbani a réaffirmé le plein respect de la Syrie pour la souveraineté et l'indépendance du Liban, ainsi que son principe de non-ingérence dans ses affaires intérieures. Il a souligné l'engagement commun à développer les relations bilatérales et à renforcer la coopération dans divers domaines, notamment économiques et de développement, ainsi qu'à coordonner le contrôle des frontières et la lutte contre la contrebande. Le Liban poursuit la construction d'une relation équilibrée avec la nouvelle Syrie, fondée sur la pleine souveraineté, le respect mutuel et le bon voisinage, d'une manière qui sert les intérêts des deux peuples et contribue à consolider la sécurité et la stabilité dans la région », a ajouté M. Raggi.
Le ministre Chaïbani s'est rendu jeudi en soirée à Dar el-Fatwa à Tripoli, où il a rencontré le mufti de la ville, Mohammad Imam, en présence du mufti du Akkar et de députés de la région. À son arrivée dans la grande cité du Liban-Nord, il a été accueilli par des dizaines de personnes rassemblées dans les rues et scandant l'invocation « Allahou Akbar » (Dieu est le plus grand), rapporte notre correspondant Michel Hallak.
Ce déplacement semble porter une initiative visant à consolider la situation interne, à faire évoluer les relations libano-syriennes et à faire avancer l'idée d'un projet d'intégration arabe. Elle devrait permettre de rassurer les responsables libanais quant à l'absence de toute intention syrienne d'intervenir militairement au Liban conformément aux appels lancés par le président américain Donald Trump.