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Scientifiques en Rebellion

Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire.


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17.10.2022 à 02:00

Lettre ouverte de demande de clarification du CNRS

Lettre ouverte de demande de clarification du CNRS : campagnes polaires – Compagnie du Ponant

À l’attention de :

Mme Christine Noiville, Directrice du Comité d’éthique du CNRS
M. Nicolas Arnaud, Directeur de l’Institut national des sciences de l’Univers du CNRS
M. Alain Schuhl, Directeur général délégué à la science et Président du Comité développement durable du CNRS

Objet : Lettre ouverte de demande de clarification du CNRS : campagnes polaires – Compagnie du Ponant

Madame, Messieurs,

En avril dernier, le collectif Scientifiques en rébellion appelait à saturer de fausses réponses un questionnaire initié par un ancien directeur de l’Institut Paul Émile Victor, Jérôme Chappellaz. À travers ce sondage, ce chercheur interrogeait la communauté des glaciologues, et au-delà, sur l’opportunité de campagnes scientifiques aux pôles financées par un opérateur de tourisme de luxe privé, la Compagnie du Ponant.

Par cette campagne de déstabilisation, le collectif Scientifiques en rébellion souhaitait dénoncer cette opération menée avec le consentement de l’Institut national des sciences de l’Univers (INSU) du CNRS et consistant, selon ce collectif, en une marchandisation des pôles sous couvert d’aide à la science. Pour l’armateur : une opération de « greenwashing » savamment orchestrée (puisque le navire prévoit des espaces dédiés à la recherche dès sa conception) avec une communication toujours tournée vers des records en inadéquation avec un faible impact environnemental. Pour les chercheur·euses : un « baiser de la mort ». En effet, soit par manque de moyens de la recherche publique1, soit par simple effet d’aubaine, ces dernier·es en viennent à cautionner, presque comme un mal nécessaire, les émissions de 250 tonnes équivalent CO2 par jour en mer ! Ces émissions étant principalement dues aux 245 croisiéristes privilégiés et riches (au minimum 10 000 € pour 10 nuits à bord), et aux 215 membres de l’équipage à leur service.

Depuis, le sujet a fait l’objet d’un article dans la revue Reporterre qui reprend une partie de nos arguments et prend également le temps de questionner des chercheur·euses, la direction du CNRS et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Le témoignage de M. Chappellaz en dit long sur l’état d’esprit d’une partie de la communauté de recherche française, bien au-delà du seul domaine de la glaciologie : « Soyons pragmatiques, dit-il à Reporterre. Le Commandant Charcot naviguera vers les pôles avec ou sans scientifiques. Sa clientèle aisée est le cœur de cible et elle s’y rendra de toute façon. Alors, tant que la science ne devient pas le prétexte pour organiser des expéditions avec des touristes, utilisons ce vecteur. » L’INSU, qui a donné son consentement à cette démarche, peut-il par son silence cautionner de tels propos ? Et quid du comité d’éthique et du comité développement durable du CNRS ?

Cette posture nous semble en effet largement condamnable d’un point de vue éthique. Reprendre un argument à courte vue, déjà éculé à propos des vols en avion, du type « de toute façon il décollera sans moi » comme justification à l’inaction climatique nous semble erroné, inacceptable voire complice2. Aller jusqu’à nier que la science soit un prétexte alors qu’elle est justement au cœur de l’approche marketing de la Compagnie du Ponant (comme en témoigne un croisiériste dans le reportage) confine au cynisme. La recherche publique sur les pôles attendra-t-elle que toute la glace de l’Arctique ait fondu, et que sa crédibilité auprès du public ait connu le même sort, pour cesser de s’associer à des opérations aussi irresponsables du point de vue climatique ? Commencera-t-elle alors seulement à se questionner sur la pertinence de ces recherches et missions, sur le rapport entre l’état actuel des connaissances, celles qui sont indispensables pour comprendre l’évolution de l’Antarctique et le « coût carbone » de ses activités ?

On serait en droit d’attendre du CNRS une posture ferme sur l’exploitation de la science à des fins de « greenwashing ». On serait en droit d’attendre que le CNRS questionne le bien-fondé d’une science à plus de 60 tonnes de CO2 par jour et par chercheur·euse3. On serait en droit d’attendre que le CNRS s’interroge sur le risque de conflit d’intérêt, dans la mesure où il semble que ces chercheur·euses bénéficient de conditions de résidence exceptionnelles à bord, voire d’une rémunération pour les conférences qu’ils ou elles peuvent y donner. L’intervention de Mme Daphné Buiron, médiatrice scientifique à bord du navire, indiquant que la compagnie « était aux petits soins pour chacun d’entre eux » ne lève pas ces doutes, bien au contraire.

Sur la plupart de ces questions, le CNRS n’apporte pas de réponse (voir annexe de l’article de Reporterre) et reste dans une stature faussement académique et distanciée. Quand bien même la science qui s’y fait à bord serait irréprochable et de très haut niveau, quand bien même les chercheur·euses n’y bénéficieraient d’aucun avantage spécifique, le CNRS peut-il pour autant cautionner de telles campagnes ? En ce sens, nous vous adressons la question posée par Reporterre au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (dont la réponse est, à proprement parler, inadmissible) : « Est-il acceptable [pour le ministère] que des chercheurs français fassent de la recherche sur un navire de tourisme, et que la présence des scientifiques à bord puisse participer à la communication de la compagnie de croisière qui l’opère ? ». Au-delà, peut-on faire de la recherche à n’importe quel impact carbone ? Si, après un examen rigoureux, transparent et éthique des impacts, il est jugé que l’intérêt scientifique des activités de recherche polaires justifie ses émissions carbone, c’est alors au CNRS et au ministère d’investir de manière conséquente pour leur financement.

Sur tous ces éléments, nous souhaiterions recevoir et transmettre à nos membres, et plus largement au public sensible à l’intégrité de la recherche publique française, une clarification de la part de l’INSU, du comité d’éthique et du Comité développement durable. L’INSU pourrait d’ailleurs utiliser le cadre de travail du groupement de recherche Labos1point5 (soutenu par l’INRAE et le CNRS) et les réflexions menées par de nombreux chercheur·euses pour clarifier sa position et avancer dans la formulation d’une éthique environnementale de la recherche.

Pour votre information, notre opération a été un succès avec l’interruption du questionnaire quelques heures à peine après le lancement de l’opération. Suite à cette interruption, finalement temporaire, nous avons mis en place une pétition pour que le monde de la recherche puisse continuer à manifester sa désapprobation. Malgré la durée de la campagne, quelques jours seulement, nous avons recueilli plus de 300 soutiens, dont nous pouvons vous faire suivre la liste sur simple demande. Cette campagne s’est par ailleurs étendue au grand public puisqu’elle a été relayée par Extinction Rebellion France.

Dans l’attente de vos retours, nous vous adressons nos respectueuses salutations,

Le collectif Scientifiques en rébellion


1 Voir à ce propos la récente tribune dans Le Monde : « Le futur de la recherche polaire en Antarctique est mis en danger par le projet de la loi de finances pour 2023 ».

2 Voir le point 3 de l’article de la revue Bon Pote pour le contre-argumentaire et cet article scientifique pour sa justification.

3 À titre d’illustration, l’Institut polaire Français (IPEV) a estimé des émissions à 32 tonnes de CO2 équivalent par scientifique et par an pour les missions polaires.

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15.10.2022 à 02:00

Admettre l’échec : il ne reste aucune voie crédible pour atteindre 1,5 °C

Admettre l’échec : il ne reste aucune voie crédible pour atteindre 1,5 °C

Communiqué de presse international de Scientist Rebellion

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#UniteAgainstClimateFailure

Plus de 100 scientifiques et universitaires de 12 pays risqueront l’arrestation et l’emprisonnement en Allemagne à partir de ce week-end pour demander au gouvernement d’admettre qu’il n’est plus possible de limiter le réchauffement climatique en dessous de +1,5 °C.

Ces scientifiques sont membres du groupe d’action contre le dérèglement climatique Scientist Rebellion. Sous la bannière « Unite-Against-Climate-Failure », ces scientifiques prévoient une campagne de désobéissance civile non violente à Berlin et en Bavière à partir du 16 octobre.

L’Allemagne a été choisie en tant que pays influent au sein de l’Union européenne et l’un des pays les plus riches du monde. L’économie allemande a bénéficié plus que d’autres de la combustion d’énergies fossiles et de l’exploitation des ressources, mais elle n’arrive pas à respecter ses objectifs en matière de climat et de biodiversité.

La Dr Stella Nyambura Mbau, post-doctorante en développement durable et membre de Scientist Rebellion au Kenya, déclare : « L’action mondiale visant à réduire les émissions conformément à la trajectoire de 1,5 °C n’a jamais été suffisante. Et maintenant, il est trop tard. Refuser de l’admettre revient à ignorer les souffrances qui affectent déjà les pays du Sud. Plus de 20 millions de personnes (dont 10 millions d’enfants) risquent de mourir de faim dans la corne de l’Afrique à cause de l’une des pires périodes de sécheresse. »

Le Dr Peter Kalmus, climatologue américain et membre de Scientist Rebellion, déclare : « Je ne vois aucun signe que les dirigeants mondiaux se préparent à opérer les changements radicaux nécessaires pour limiter le réchauffement à 1,5 °C degrés. Il est temps de reconnaître devant au public qu’il n’y a pas de voie crédible pour rester en dessous de 1,5 °C, même si en termes scientifiques, cela reste géophysiquement possible. »

Promesses non tenues

Les gouvernements ne respectent pas l’engagement inscrit dans l’Accord de Paris de poursuivre les efforts pour rester en dessous de 1,5 °C de réchauffement. Les émissions mondiales atteindront un niveau record en 2021, alors que les gouvernements dépenseront davantage pour subventionner les combustibles fossiles en 2021 qu’en 2015, année de la signature de l’Accord de Paris.

Les chercheurs reconnus admettent qu’il n’existe pas de voie crédible vers les +1,5 °C. Le scénario le plus optimiste du GIEC pour rester sous la barre des +1,5 °C exige que les émissions mondiales atteignent un pic avant 2025 et soient réduites de 43 % d’ici 2030. Même dans ce cas, le seuil de +1,5 °C serait probablement dépassé au cours des dix prochaines années.

Avant sa campagne en Allemagne, Scientist Rebellion a sollicité près de 2 000 scientifiques, universitaires et personnalités reconnues dans l’étude du changement climatique. Tous et toutes ont été encouragé·es par Scientist Rebellion à contribuer à sensibiliser le public au fait que limiter le réchauffement à +1,5 °C est désormais peu plausible.

Descendre dans la rue

En Allemagne, Scientist Rebellion se mobilisera en collaboration avec les groupes d’action climatique Last Generation, Debt for Climate et End Fossil Occupy, sous la bannière Unite-Against-Climate-Failure. Cette coalition mènera dans une action de désobéissance civile non violente jusqu’à la fin du mois d’octobre. Les participants exigent du gouvernement allemand qu’il admette l’échec à limiter le réchauffement climatique en dessous de 1,5 °C et qu’il passe en mode d’urgence.

Au niveau mondial, Unite-Against-Climate-Failure demande au gouvernement allemand d’écrire immédiatement à la Banque mondiale et au Fonds monétaire international pour demander l’annulation de toute la dette des pays du Sud, alors que le monde s’approche des +1,5 °C et au-delà. Cela faciliterait grandement leur transition vers un monde plus durable, contribuant à prévenir une nouvelle dégradation du climat.

En Allemagne, la coalition exige des mesures immédiates pour la décarbonation des transports, à travers i) l’introduction d’une limitation de vitesse sur les autoroutes allemandes, célèbres pour leur absence de limitation ; et ii) la pérennisation sans limite de durée du ticket à 9 € pour les transports publics, qui connaît un grand succès.

Des photos d’actions passées sur : https://drive.google.com/drive/folders/1Z7_qjEdmiC6f-rFkrr_WRG1iw3V1PDcj

À propos de Scientist Rebellion

Nous sommes un groupe d’action contre le dérèglement climatique qui compte plus de mille membres dans 32 pays. Nos membres vont de l’étudiant en sciences au professeur des Universités, dans des domaines scientifiques variés. Nous pensons tous que les scientifiques doivent mener des actions directes non violentes pour gagner en crédibilité. Lors des actions de désobéissance civile, nous nous identifions en portant des blouses de laboratoire.

Plus d’informations : https://scientistrebellion.com

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15.10.2022 à 02:00

Mobilisation nationale de scientifiques contre l’inaction climatique

Mobilisation nationale de scientifiques contre l’inaction climatique

Dans plusieurs villes de France (Montpellier, Nice, Paris et Toulouse), des scientifiques ont participé ce weekend à des actions d’information du public et de désobéissance civile, au nom de la lutte contre la catastrophe environnementale et humaine en cours et à venir. Dans un texte de 4 pages, disponible sur le site du collectif Scientifiques en rébellion, ils expliquent leurs motivations, leur positionnement et leurs interrogations. Certaines de ces actions ont été menées en collaboration avec les collectifs citoyens ANV-COP21 – Alternatiba et Extinction Rebellion. Cette mobilisation des scientifiques en France s’est faite dans le sillage d’une tribune parue en Une du journal Le Monde en 2020, dans laquelle mille scientifiques appelaient à la désobéissance civile. En parallèle, en Allemagne, des scientifiques venu·es de toute l’Europe (dont certain.es de France) participent à l’appel du collectif Scientist Rebellion à une campagne d’actions de désobéissance civile intitulée « Unite Against Climate Failure » qui se déroulera jusqu’au 4 novembre. Les scientifiques appellent tout·es leurs collègues qui ont pris conscience de l’urgence climatique à les rejoindre pour amplifier la mobilisation.

À Nice, les scientifiques ont organisé samedi 15 octobre matin avec les collectifs ANV-COP 21, Extinction Rebellion et Alternatiba 06 une conférence-occupation festive et populaire sur le thème « Urgence climatique, inaction politique », devant la Maison des Grands Projets de la Ville de Nice. Une banderole « Climat, biodiversité : écoutons les scientifiques » a été déployée. Le but de l’action était de rappeler que l’atteinte des objectifs de réduction d’émissions de CO2 nécessitera des changements en profondeur de nos modes de vie, et qu’une priorité est de renoncer aux grands projets d’un autre temps fortement émetteurs de carbone. À Nice, l’extension du terminal 2 de l’aéroport et l’urbanisation massive de terres fertiles dans la plaine du Var représentent des symboles de l’aveuglement des politiques territoriales qui affichent des objectifs ambitieux de réduction d’émissions sans mettre en place de leviers efficaces de décarbonation et de sobriété. La conférence a réuni une cinquantaine de personnes, et des débats ont ensuite été menés avec le public pour faire émerger des propositions citoyennes alternatives pour une métropole neutre en carbone.

À Toulouse, vendredi 14 octobre matin, dix scientifiques, soutenus par les militants d’ANV-COP21, ont perturbé un événement co-organisé par Toulouse Métropole et le journal La Tribune : « Toulouse Zéro Carbone » (vidéo disponible en ligne; temps forts de l’action indiqués dans les commentaires de la vidéo). Les scientifiques ont demandé à pouvoir prendre la parole avant une table ronde à laquelle participait entre autres TotalEnergies et l’élu responsable du PCAET (Plan Climat Air Energie Territorial) de la ville. Une dizaine de diapositives ont été projetées, en rappelant notamment que les politiques mises en place actuellement, à toutes les échelles (internationale comme territoriale) nous conduisent vers une catastrophe environnementale. Les scientifiques ont souligné que l’une des priorités est d’arrêter les projets qui ne vont pas dans la bonne direction, pointant du doigt certains programmes d’aménagement locaux (routier, artificialisation des sols), et la politique de TotalEnergies d’ouvrir de nouveaux gisements fossiles. L’ouverture de nouvelles exploitations est en effet incompatible avec les budgets carbone permettant de limiter le réchauffement à +1,5 ou 2°C, et représente autant de « bombes climatiques », selon une expression utilisée dans des publications scientifiques. Les scientifiques ont conclu leurs interventions en demandant que trois questions soient posées au cours de la table ronde. Ils et elles ont notamment demandé aux intervenants de justifier leur maintien de projets incompatibles avec les objectifs climatiques et environnementaux. Les scientifiques ont également demandé à TotalEnergies de se positionner par rapport au soutien qu’il apporte à un Master dirigé par un scientifique contestant ouvertement la légitimité du GIEC, une affaire révélée dans le Canard enchaîné du 12 octobre 2022. Le représentant de TotalEnergies a contesté les conclusions du Canard Enchainé et affirmé travailler avec le scientifique en question « depuis 15 ans ». Après quelques minutes de table ronde, les scientifiques, considérant que les propos tenus par le représentant de TotalEnergies n’étaient pas sincères et ne répondaient pas à la problématique centrale de la poursuite de l’exploitation des énergies fossiles, se sont placé·es devant la scène avec des affiches indiquant « greenwashing », et ont quitté la salle. 

À Paris, une conférence sauvage intitulée « Inaction climatique : défaite de la science» s’est tenue samedi 15 octobre à 14h au village des sciences de Sorbonne Université organisé pour la Fête de la science 2022. En s’invitant dans le programme, les scientifiques mobilisé·es voulaient dénoncer le décalage entre le thème choisi par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, « Réveil climatique », et l’insuffisance criante des mesures prises par le gouvernement pour répondre à l’urgence climatique. Kévin Jean, l’un des scientifiques organisateurs de cette action estime qu’« après plus de 40 ans d’alertes scientifiques ignorées par les décideurs, et alors que l’État français a été condamné en justice pour le non-respect des objectifs climatiques, mettre en avant le partage des connaissances comme réponse au défi climatique est scandaleux, on ne peut plus laisser passer ». Les scientifiques mobilisé·es ont détaillé cette incohérence au cours d’une série de prises de paroles de chercheur.es de différentes disciplines. Les scientifiques ont profité d’une table ronde pour interpeller les présentateur.ices météo Laurent Romejko  (France 3) et Karine Durand (CNews) sur la responsabilité des médias ainsi qu’un collègue climatologue à propos de partenariats entre la recherche publique et TotalEnergies.

À Montpellier, une conférence sauvage samedi 15 octobre à 11h sur la place de la Comédie a mobilisé une quarantaine de scientifiques et une vingtaine de militant·es d’ANV-COP21 – Alternatiba, toutes et tous uni·es pour dénoncer l’inaction climatique. Les scientifiques, menant pour la plupart des recherches en écologie, évolution et agronomie, ont pris la parole pour rappeler les principaux résultats du GIEC et les chiffres de plus en plus alarmants sur l’effondrement de la biodiversité, avec le slogan « Alerte scientifique, crise climatique, urgence action publique ». Les militants d’ANV-COP21 – Alternatiba, sous la banderole « Urgence climatique : Écoutez les scientifiques » ont rejoint ce rassemblement après une action de désobéissance civile ciblant une agence BNP Paribas, en raison du financement par cette banque de nouvelles exploitations d’énergies fossiles.

Ces actions coordonnées entre scientifiques et autres citoyen·nes à l’échelle européenne visent à interpeller les dirigeants politiques afin que ces questions cruciales pour l’avenir de l’humanité et du vivant ne puissent plus être éludées.

ToulouseToulouse (Crédits : ANV-COP21 Toulouse) NiceNice MontpellierMontpellier ParisParis

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14.10.2022 à 02:00

14-15 octobre 2022 : mobilisation contre l’inaction climatique à Montpellier, Nice, Paris et Toulouse

À Toulouse, dix scientifiques, soutenus par les militants d’ANV-COP21, ont perturbé un événement co-organisé par Toulouse Métropole et le journal La Tribune : « Toulouse Zéro Carbone », à laquelle participait entre autres TotalEnergies.

À Nice, une conférence-occupation festive et populaire s’est tenue sur le thème « Urgence climatique, inaction politique », devant la Maison des Grands Projets de la Ville de Nice, pour dénoncer notamment l’extension du terminal 2 de l’aéroport et l’urbanisation massive de terres fertiles dans la plaine du Var. Une banderole « Climat, biodiversité : écoutons les scientifiques » a été déployée.

À Montpellier, le 15 octobre, une conférence sauvage sur la place de la Comédie a mobilisé une quarantaine de scientifiques et une vingtaine de militant·es d’ANV-COP21 – Alternatiba, toutes et tous uni·es pour dénoncer l’inaction climatique, avec le slogan « Alerte scientifique, crise climatique, urgence action publique ».

À Paris, une conférence sauvage intitulée « Inaction climatique : défaite de la science » s’est tenue le 15 octobre au village des sciences de Sorbonne Université organisé à l’occasion de la Fête de la science 2022 pour dénoncer le décalage entre le thème choisi par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, « Réveil climatique », et l’insuffisance criante des mesures prises par le gouvernement pour répondre à l’urgence climatique.

Communiqué de presse

Crédits photo : ANV-COP21 Toulouse

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13.10.2022 à 02:00

Pourquoi nous menons des actions de désobéissance civile en tant que scientifiques

Pourquoi nous menons des actions de désobéissance civile en tant que scientifiques

Texte publié dans Le Club de Mediapart.

Version au format PDF ici

Nous sommes des membres de la communauté scientifique extrêmement alarmé·es par la catastrophe écologique en cours. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’initier ou participer à des actions de désobéissance civile en France en tant que scientifiques. Certain·es parmi nous ont décidé de participer aux actions du collectif international Scientist Rebellion, qui ont lieu en ce moment-même en Allemagne. D’autres ont décidé de mener des actions en France avec des collectifs citoyens comme Extinction Rebellion (XR) et ANV-COP21, que nous soutenons et avec qui nous collaborons activement. Nous appelons tous nos collègues scientifiques à nous rejoindre dans le cadre du collectif Scientifiques en rébellion pour amplifier ce mouvement de désobéissance qui ne cesse de se développer depuis quelques années dans le sillage de la tribune en Une du journal Le Monde signée en 2020 par plus de 1 000 scientifiques.

Les raisons de notre mobilisation

Les premières alertes des climatologues concernant les risques du réchauffement datent de plus de 50 ans déjà. Cependant, l’inquiétude de nos collègues s’est amplifiée ces dernières décennies au fur et à mesure que le consensus actuel sur l’origine anthropique du réchauffement se renforçait, que les conséquences du réchauffement devenaient plus clairement visibles, et que l’absence de réactions des puissances publiques hypothéquaient nos capacités d’atténuation et d’adaptation. Nous ne développerons pas ici l’argumentaire sur l’urgence climatique : tout est déjà décrit depuis longtemps dans les rapports du GIEC. Nous nous contenterons d’illustrer notre inquiétude par la figure présentée au gouvernement par notre collègue Valérie Masson-Delmotte le 31 août dernier. Ce graphique illustre le décalage entre les politiques publiques actuelles et la trajectoire de réduction des émissions de gaz à effet de serre nécessaire pour respecter l’accord de Paris de 2015. Ce décalage contredit tous les discours d’auto-satisfaction qu’on retrouve à toutes les échelles (internationale, nationale, et locale), affirmant que tout est mis en œuvre pour réduire significativement nos émissions de gaz à effet de serre. Il en va de même pour les tentatives de préservation de la biodiversité, qui ne cesse d’être dégradée et détruite par les activités humaines : les objectifs sur la réduction des pesticides ou le « Zéro artificialisation nette des sols » ne sont pas plus respectés. Pire, les ravages qu’ils sont censés corriger se sont amplifiés.

trajectoire-emissions-mondiales-GES

Figure SPM.4 du 6e rapport du GIEC : Émissions mondiales de GES des trajectoires socio-économiques.

Face au chaos environnemental possible, et aux décennies d’inertie ou d’échec, la désobéissance civile s’impose pour des raisons qui ont déjà été exposées dans une récente tribune du journal Le Monde, à la suite de publications dans des revues scientifiques de premier plan comme Nature Climate Change ou The Lancet. Nous souhaitons ici développer plus spécifiquement certains aspects liés à la désobéissance civile de scientifiques. Notre décision « d’entrer » en désobéissance civile ne va pas de soi : elle soulève des questions complexes et génère au sein de notre mouvement des discussions et des débats, que nous préférons exposer publiquement. En effet, le statut de scientifiques nous impose une déontologie dont nous ne saurions nous défaire, fut-ce dans le cadre de la désobéissance civile : appuyer nos réflexions et analyses sur des connaissances et des études solides, questionner et éprouver ces savoirs, et surtout dire la vérité à nos concitoyen·nes qui nous font confiance et financent nos travaux et salaires par leurs impôts.

Comment parler avec justesse de la situation ?

Nos premiers doutes concernent la manière de parler à nos concitoyen·nes de la situation présente. Pas plus que n’importe qui, nous ne sommes capables de prévoir l’avenir. Néanmoins, beaucoup parmi nous ont passé ces dernières années à essayer d’appréhender la situation présente dans toute sa complexité et ses multiples dimensions (climatique, écologique, énergétique, technologique, sanitaire, sociale, politique, historique, …), tentant d’assembler patiemment une lanterne suffisamment puissante pour percer un tant soit peu le brouillard des futurs possibles. Les incertitudes restent nombreuses, en particulier en ce qui concerne de possibles points de bascule (tipping points) climatiques, écologiques et bio-géo-chimiques, ouvrant la possibilité d’événements encore plus catastrophiques que ceux actuellement anticipés. Mais l’incertitude « sociale » est peut-être encore plus forte : les choix politiques qui seront faits ou l’éventuelle montée de mouvements citoyens sont non modélisables et difficilement anticipables.

Beaucoup parmi nous pensent que nous allons tout droit vers un réchauffement climatique de +3°C ou plus dès la fin de ce siècle et que l’accord de Paris ne sera pas respecté, et de loin. Nous savons bien que ces chiffres ne sont pas suffisamment parlants pour la plupart de nos concitoyen·nes. Pour comparaison, la différence de température moyenne entre aujourd’hui et la dernière ère glaciaire (il y a plus de 10 000 ans) est de 6°C. Le réchauffement depuis s’est fait de manière très lente et progressive ce qui a permis à la biodiversité et à l’humanité de s’adapter. Les projections scientifiques permettent de mieux appréhender ce que +3°C en un temps si court signifient : une série de catastrophes qui mettront en péril les bases de nos sociétés et résulteront en des centaines de millions de morts. Peut-être plus, espérons-le moins, peut-être beaucoup plus. Peut-être le chaos et l’effondrement, qu’anticipent les trois quarts de nos collègues si nous continuons sur la trajectoire présente. Le pire n’est pas certain, mais il devient malheureusement de plus en plus probable au fur et à mesure que les années d’inaction passent.

Face à cela, que dire et que faire ? Nos collègues de Scientist Rebellion ont décidé d’axer leur campagne en Allemagne spécifiquement sur ce point : demander que les scientifiques spécialistes du climat reconnaissent publiquement qu’il est maintenant presque certain que le réchauffement dépassera largement les +1.5 °C. Le positionnement habituel des scientifiques serait plutôt de tourner les choses ainsi : « il nous reste une toute petite fenêtre pour réussir à rester en dessous de +1.5°C ». Cette phrase est techniquement juste car, si par une expérience de pensée, nous arrêtions de suite d’émettre tout gaz à effet de serre, nous respecterions probablement l’accord de Paris. Elle est néanmoins socialement et politiquement bien loin de ce qui se profile car il n’y a actuellement aucun signe que les différents acteurs se mettent subitement à jouer pleinement la partition qui devrait être la leur pour respecter l’accord de Paris. Les rapports du GIEC insistent sur la nécessité d’une transformation rapide, d’ampleur inédite et impliquant l’ensemble des acteurs dans une même direction. Pourtant nous n’assistons pas à un infléchissement à la hauteur : États et entreprises continuent une politique de croissance économique à tout prix sur fond de compétition internationale. Ce qui signifie que, en l’état, cette politique nous maintient sur une trajectoire menaçant clairement l’habitabilité de la planète.

Quelles propositions ?

Le deuxième point de discussion qui nous anime concerne des mesures politiques concrètes à envisager. Nous nous attendons à ce que, suite à nos actions passées et à venir, citoyen·nes et journalistes nous demandent quelles sont nos éventuelles « revendications » ou « mesures proposées ». Ce qui nous met dans une situation délicate. D’abord parce que, en tant que scientifiques, nous ne sommes pas habitué·es à prescrire. Nous pouvons essayer de comprendre des phénomènes, de restituer leur complexité, nous pouvons montrer les limites et les impasses de certaines pratiques, ou encore vérifier si des mesures sont alignées avec des ambitions, mais nous ne sommes pas en position de dire ce qu’il faudrait faire. Ensuite, parce que nous pensons que les transformations sociétales dont nous avons besoin pour limiter la catastrophe écologique doivent être débattues publiquement et démocratiquement, et qu’afficher une liste de mesures pourrait laisser penser que nous avons une appétence pour la technocratie, pour une « démocratie des expert·es », pour un modèle politique où les scientifiques murmurent à l’oreille des Princes·ses ou encore pour une société dans laquelle les scientifiques détiendraient un pouvoir politique spécifique. Ce qui, en l’occurrence, est loin d’être notre vision. Enfin parce que la question de ce qu’il faut faire est une question fondamentalement éthique et politique, c’est-à-dire qu’elle implique d’abord un débat sur les valeurs : à quoi tenons-nous vraiment et de quoi pouvons-nous nous passer ? Quelles sont nos conceptions de l’équité, de la justice, de la démocratie, du bien vivre ? Quelle place souhaitons-nous accorder au marché, à la propriété privée, à l’État, à la liberté de consommer ? De telles questions n’ont évidemment pas de réponse scientifique mais relèvent d’une délibération collective que nous appelons de nos vœux.

Prenons un exemple concret qui est régulièrement mis sur le devant de la scène : le transport aérien. Les spécialistes du sujet affirment qu’il est peu probable de pouvoir respecter l’accord de Paris sans une baisse plus ou moins forte du trafic (différente pour un objectif de +1.5°C ou de +2°C), à moins de décider de consacrer à l’avenir une part très importante de notre électricité au transport aérien, et de faire baisser plus vite que la moyenne d’autres activités. Mais cette baisse du trafic peut être induite par des mesures diverses en termes d’équité, de moyens nécessaires, d’impact économique, d’organisation, de philosophie, etc. Si nous dressions une liste de mesures possibles, piochées dans les propositions de différents acteurs de toutes sensibilités, nous pourrions y trouver par exemple i) une taxation élevée du kérosène, ii) l’arrêt de la publicité pour les voyages en avion, iii) un quota de production d’avions, iv) un quota des mouvements d’avions dans les aéroports, iv) la limitation des voyages aux raisons humanitaires et/ou d’affaire, v) des campagnes de communication gouvernementale appelant les citoyen·es à ne plus utiliser l’avion, vi) un quota de voyages par personne, vii) l’inclusion des voyages dans un projet global de quota carbone, viii) un voyage international offert par l’Etat à tous les citoyen·nes une fois dans leur vie, accompagné d’une année sabbatique, mais interdiction au-delà, ix) une nationalisation des compagnies aériennes et des constructeurs, l’aviation devenant un bien commun… et bien d’autres. Il n’est pas de notre ressort de choisir quelles sont les mesures adaptées. Il est par contre de notre devoir d’affirmer que, sans aucune mesure ciblée, le trafic ne baissera pas, rendant le respect de l’accord de Paris encore plus difficile, et que cela est suicidaire au vu de la situation. Il est également de notre ressort d’aider nos concitoyen·nes et les responsables politiques à comprendre pourquoi – par exemple – une baisse du trafic aérien est indispensable (ce qui est un peu technique à comprendre, mais pas du tout inaccessible), et d’aider à chiffrer ou estimer les conséquences d’éventuelles mesures. L’exemple que nous venons de prendre peut bien entendu être étendu à toutes les activités humaines : transport routier, logement, alimentation, industrie, et nos propres activités de recherche…

Tester de nouvelles formes démocratiques ?

Il est possible que des mesures à la hauteur des enjeux arrivent à être prises dans le cadre politique actuel, par exemple en se donnant les moyens d’appliquer les décisions, en faisant vivre les principes constitutionnels de la Charte pour l’environnement, etc. Néanmoins, nous constatons que les structures démocratiques et les modes de décision actuels sont en l’état inadaptés pour prendre les mesures qui permettraient de respecter nos objectifs climatiques et environnementaux. Cela tient notamment au décalage de temporalité entre les processus électoraux centrés sur le court terme et les enjeux qui concernent le long terme ou le très long terme. Ou encore à l’influence néfaste des intérêts particuliers qui favorisent dans chaque domaine le business as usual contre l’intérêt de la majorité des citoyen·nes, comme l’illustre le poids du lobby des énergies fossiles. Il est donc peut-être nécessaire d’imaginer et tester de nouvelles formes démocratiques qui seraient adaptées à la gravité de la crise à surmonter.

En tant que scientifiques, nous avons été fortement intéressé·es par le travail fourni par la Convention citoyenne sur le climat (CCC), bien que les mesures proposées, même si elles avaient été mises en place sérieusement (ce qui est loin d’être le cas), ne s’avéraient pas être suffisantes. Une possibilité à envisager pourrait être la création d’assemblées représentatives des citoyen.nes par tirage au sort, qui auraient pour mission, après un temps de formation suffisamment long pour pouvoir appréhender les enjeux dans toutes leur complexité, de décider quelles mesures concrètes doivent être mises en place pour respecter les objectifs européens de réduction des émissions, stopper la chute de la biodiversité et, plus généralement d’assurer une vie décente sur cette planète sur le long terme. Le précédent de la CCC a d’ailleurs bien illustré la pertinence de ce dispositif pour proposer des mesures largement acceptées par la population. De telles conventions pourraient avoir lieu à tous les échelons de décision politique. Inclure des représentant·es des générations futures ou des autres espèces vivantes au sein de telles conventions, pourrait également être une piste intéressante. Dans de telles assemblées, nous serions prêt·es à assumer un rôle de présentation la plus pédagogique et objective possible de l’état actuel des connaissances scientifiques, mettrions au service des citoyen·nes nos capacités de calcul et projections, et tenterions de répondre au mieux à leurs interrogations.

En en attendant ?

Tant que, d’une manière ou d’une autre, les États n’auront pas pris des mesures permettant d’éviter un cataclysme climatique, nos actions de désobéissance civile seront légitimes. Certes, mener une action précise, c’est prendre le risque de ne pouvoir parler que d’un aspect des enjeux en négligeant tous les autres et de passer à côté de leur complexité. Le risque existe également que le sens de notre action soit caricaturé ou déformé, ou que nous soyons attaqués et dénigrés. Mais même si nous préférerions rester tranquillement dans nos laboratoires, ce risque doit être pris. Cinq décennies d’alertes sans résultat, c’est bien trop ! Nous appelons tous nos collègues scientifiques conscient·es de l’urgence de la situation à nous rejoindre : loin de ternir notre crédibilité, nous considérons que nous lancer dans ces actions ne peut que renforcer la confiance que les citoyen·nes auront dans le contenu de nos messages.

Ce texte a été écrit collectivement par les membres de Scientifiques en rébellion ayant participé aux actions d’octobre 2022. Rejoignez-nous si vous êtes intéressé·e. Plus d’informations sont disponibles sur scientifiquesenrebellion.fr.

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09.09.2022 à 02:00

La désobéissance civile des scientifiques est justifiée sur les plans éthique et pragmatique

La désobéissance civile des scientifiques est justifiée sur les plans éthique et pragmatique

Kévin Jean, Julia Steinberger, Jérôme Santolini

Tribune publiée dans le journal Le Monde le 9 septembre 2022.

L’image en a ébranlé plus d’un : le 6 avril dernier, le climatologue américain Peter Kalmus, enchainé à la porte d’une banque JP Morgan (premier investisseur dans les énergies fossiles), fond en larmes au cours d’un discours expliquant les motivations de son action. Devant le sentiment de voir les alertes scientifiques ignorées, il a décidé de s’engager dans une action de désobéissance civile. Dans les jours qui ont suivi, plus de 1200 scientifiques avaient participé à des actions de ce type dans 26 pays.

Depuis quelques années, la désobéissance civile est devenue un mode d’action auquel prennent part de plus en plus de scientifiques, en France comme ailleurs. Au point qu’il est devenu l’objet d’un nombre croissant de travaux académiques qui en ont interrogé la légitimité, les fondements éthiques, mais aussi l’efficacité.

En 2019, un article de la revue Lancet avait questionné les critères éthiques selon lesquels les actions de désobéissance civile de scientifiques pouvaient être légitime [1]. En se basant sur la théorie de la justice de Rawls, ses auteurs considèrent que cette tactique est justifiée dès lors qu’elle dénonce une situation injuste, si elle est utilisée en dernier recours, si elle est efficace, et si elle représente la forme d’action la moins dommageable compte tenu de la menace. La question de l’injustice du dérèglement climatique est aisée à trancher, tant on sait que ce sont les moins responsables du problème qui en subiront les pires conséquences. La notion de dernier recours fait elle non plus peu débat, tant les formes de mobilisation classique semblent épuisées : rapports scientifiques s’accumulant, marches climat se succédant sans traduction politique, plaidoyer auprès des décideurs faisant bien maigre poids face aux moyens colossaux des lobbies…

Le troisième critère mentionné dans l’article questionne l’efficacité de la désobéissance civile. Sur ce point, le dernier rapport du GIEC a souligné que les formes d’engagement tenant de la confrontation directe (boycott, manifestations, désobéissance civile) devenaient de plus en plus communes, et contribuaient à façonner les politiques climatiques [2]. Des travaux récents ont rapporté que des luttes contre des projets fossiles étaient plus fréquemment victorieuses lorsqu’elles reposaient sur la désobéissance civile [3]. Dans ce type d’actions, les scientifiques ont un rôle spécifique à jouer : c’est ce qu’une équipe de chercheur.es a récemment affirmé dans la revue Nature Climate Change [4]. Jouissant d’une position associée à un bon niveau de confiance au sein de la société, les scientifiques confèrent respectabilité et confiance à des demandes de changements de trajectoires. Loin de menacer leur crédibilité, de telles revendications pourraient même l’accroitre: plusieurs études suggèrent que les scientifiques apparaissent plus crédibles en agissant en accord avec les alertes écologiques qu’ils peuvent lancer. Il semble enfin que des messages portés par des actions à finalité altruiste présentant un certain risque personnel (de l’inconfort au risque physique) reçoivent un écho favorable auprès du public.

Le mauvais procès en rupture de neutralité

Or, selon un argument fréquemment opposé, un certain principe de neutralité requerrait que les scientifiques s’abstiennent d’intervenir dans le débat public, au risque de menacer leur intégrité. Cette interprétation du principe de neutralité repose bien souvent sur une lecture trop rapide de Max Weber. Il a été largement remis en question par l’épistémologie récente, qui considère que des sciences dépourvues de valeurs constituent un idéal illusoire, mais également peu désirable lorsque les savoirs produits peuvent avoir des implications sociales importantes. Plutôt que d’en appeler à une neutralité inaccessible – bien souvent mise en avant pour défendre un certain statu quo -, mieux vaut reconnaître que les valeurs sont inévitablement présentes dans le processus de recherche, et qu’elles peuvent et doivent être encadrées par la rigueur méthodologique. Allant même plus loin, le groupe de travail sur la recherche et l’engagement de l’université de Lausanne soulignait récemment les risques d’ un manque d’engagement pour la crédibilité des scientifiques [5].

Caractère injuste de la situation dénoncée, épuisement des autres modes d’action, efficacité au vu des risques et dommages engendrés : les critères justifiant la désobéissance civile semblent bien remplis. Reste qu’un 5ème critère était mis en avant dans l’article mentionné plus haut: la prise en compte de la différence dans les risques encourus. La désobéissance civile implique bien des risques différents en fonction du contexte social, professionnel et personnel. Ainsi, des personnes jouissant d’un statut social et professionnel favorisé, comme c’est le cas pour les scientifiques (du moins pour les non-précaires), auraient même un devoir de s’engager en première ligne pour le bien commun, quand d’autres, ne jouissant pas du même statut, s’exposeraient bien d’avantage par les mêmes actions.

Il est notable qu’en quelques années, un mode d’action jusque-là perçu comme radical ait été si rapidement accepté et légitimé par la communauté scientifique dans le cadre de l’urgence écologique et climatique, au point que certaines revues, comme la très sérieuse Lancet Planetary Health, en soient venues à appeler explicitement les scientifiques à rejoindre ce type de mobilisation [6], ou que certains articles appellent ouvertement les institutions scientifiques à reconnaître et à encourager cette forme d’expression [7].

Aujourd’hui, l’ensemble de la communauté académique, des scientifiques les plus engagés aux institutions les plus prestigieuses, s’accorde pour considérer que la situation exceptionnellement grave appelle des actions à la mesure des crises auxquelles nos sociétés sont confrontées. La désobéissance civile semble donc mériter sa place au sein de l’éventail des modes d’actions à mobiliser pour répondre sans délai à cet appel.

Kévin Jean est épidémiologiste, maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (laboratoire MESuRS).

Julia Steinberger est chercheuse en sciences sociales du climat, professeure à l’Université de Lausanne.

Jérôme Santolini est biochimiste, directeur de recherche au CEA, responsable du Laboratoire Stress Oxydant et Détoxication au sein de l’Institut de Biologie Intégrative de la Cellule (UMR 9198).

RÉFÉRENCES

1. Bennett H, Macmillan A, Jones R, Blaiklock A, McMillan J. Should health professionals participate in civil disobedience in response to the climate change health emergency? The Lancet. 2020;395: 304–308. doi:10.1016/S0140-6736(19)32985-X

2. AR6 Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change — IPCC. [cited 8 Sep 2022]. Available: https://www.ipcc.ch/report/sixth-assessment-report-working-group-3/

3. Thiri MA, Villamayor-Tomás S, Scheidel A, Demaria F. How social movements contribute to staying within the global carbon budget: Evidence from a qualitative meta-analysis of case studies. Ecological Economics. 2022;195: 107356. doi:10.1016/j.ecolecon.2022.107356

4. Capstick S, Thierry A, Cox E, Berglund O, Westlake S, Steinberger JK. Civil disobedience by scientists helps press for urgent climate action. Nat Clim Chang. 2022; 1–2. doi:10.1038/s41558-022-01461-y

5. Groupe de travail sur la recherche et l’engagement. L’engagement public des universitaires: Entre liberté académique et déontologie professionnelle. UNIL – Université de Lausanne; 2022 May. Available: https://www.unil.ch/centre-durabilite/fr/home/menuinst/recherche/recherche-et-engagement.html

6. The Lancet Planetary Health Editorial team. Walking the talk? The Lancet Planetary Health. 2022;6: e380. doi:10.1016/S2542-5196(22)00099-7

7. Gardner CJ, Thierry A, Rowlandson W, Steinberger JK. From Publications to Public Actions: The Role of Universities in Facilitating Academic Advocacy and Activism in the Climate and Ecological Emergency. Frontiers in Sustainability. 2021;2. Available: https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/frsus.2021.679019

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