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28.04.2026 à 08:21

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.

Thomas Beaufils

Au menu d'Absurditech aujourd'hui, pour le salé comme le sucré, on parlera de Marseille ! De ses câbles sous-marins, de ses centres de données... et de la résistance qui y monte.
Texte intégral (6292 mots)
Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.

Depuis quelques mois, je vous écris cette infolettre depuis Marseille, où je suis nouvellement installé. Et la découverte la plus étonnante que j'ai faite depuis mon installation dans le coin, ce ne sont pas les couchés de soleil sur les calanques ou les "navettes" à la fleur d'oranger, mais bien... la place très encombrante des data-centers dans la ville.

Découvrant au passage que cet état de fait était très peu connu en France, et même assez peu par les marseillais·es elleux-mêmes, et bien je me suis dit qu'il fallait raconter cette histoire.

Bonne lecture !

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
"Drill, baby, drill".

"Fore, bébé, fore", en substance. C'est avec ce gimmick grossier, à son image, que Donald Trump a résumé sa politique énergétique toute en nuances : potards à fond sur les hydrocarbures. De cela a découlé un enlèvement illégal et politiquement inutile du président vénézuélien, tout ça pour un pétrole quasiment inexploitable.

C'est désormais dans une guerre en Iran en forme de fiasco que le grand stratège Trump est englué. Une guerre qui révèle une nouvelle fois son incompétence, pour ne pas dire plus... et qui pourrait bien avoir des conséquences fâcheuses pour lui, à domicile. C'est ce que semble déjà dessiner l'explosion du prix de l'essence outre-Atlantique, lubrifiant de l'économie et de la vie quotidienne encore plus important là bas que de ce côté ci.

L'or noir, encore lui.

Pourtant, dans le fameux détroit d'Ormuz et dans le (moins connu mais tout aussi stratégique) détroit de Bab-el-Mandeb, il n'y a pas que des bateaux remplis de pétrole et de gaz qui passent. Une autre denrée de valeur y est convoyée : la donnée. Au fond de ces détroits serpentent en effet de nombreux câbles sous-marins, transportant des données vitales pour l'économie mondiale, et que les dirigeants iraniens et leurs alliés ont déjà menacé de vive voix.


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Ok Thomas, mais c'est quoi le rapport entre des détroits au Moyen-Orient et Marseille, au juste, puisque c'est le titre de ton article ? Patience cher·e lecteur·ice, j'y viens : ces fameux câbles sous-marins partent pour beaucoup du port de la cité phocéenne, point stratégique pour Orange Marine (filiale spécialisée d'Orange) et surtout pour le leader mondial du secteur, Alcatel Submarine Networks, entreprise possédée à 80% par l'état français depuis 2024.

Et on comprend la raison stratégique d'un tel achat gouvernemental : plus de 95% du trafic internet intercontinental passe par des câbles de fibre optique posés sur le plancher océanique.

Marseille est justement le point d'arrivée de pas moins de 18 câbles intercontinentaux connectés, et un point stratégique de l'internet mondial. Depuis 2015, la région de Marseille est en effet passée de quarante-quatrième à sixième ou cinquième (selon les sources) hub mondial du trafic de données.

La ville de Marseille est donc déjà le cinquième ou sixième point au monde par où le plus de données par voie câble transitent. Et cela de par son positionnement stratégique : point d'accès idéal pour les connexions avec l'Afrique, l'Asie et le Moyen-Orient, elle présente l'avantage de pouvoir rejoindre Paris puis Londres et l'Allemagne sans obstacle géographique majeur (des montagnes), contrairement à Gênes ou Barcelone.

Autre info à noter, la ville de Marseille compte 900 000 habitants environ, et son aire urbaine, 1.6 millions d'habitants. Cela pose nombre de questions sur l'ampleur des impacts de l'installation d'infrastructures numériques, quand l'on sait que la population de hubs internet mondiaux de taille approchante sont pour la plupart bien supérieure : Hong Kong (plus de 7 millions d'habitants), Singapour (5,5 million d'habitants), Francfort (3 millions d'habitants) sans parler de Paris (11 millions pour l'Île de France) ou Londres (14 millions).

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Zoom méditerranéen de la super Submarine Cable Map. La prépondérance de Marseille en tant que point de départ/arrivée de nombreux câbles sous-marins y apparait très clairement, notamment en comparaison avec le reste de la France.


De ce point découle un autre : le meilleur moyen de garantir un ping (basiquement : le temps de réponse d'un point A à un point B sur le réseau) bas, c'est de coller les data-centers au plus près du point d'arrivée des câbles. De fil en aiguille, les dits "centres de données" se sont ainsi multipliés à Marseille ces dernières années.

La proximité du point d'arrivée des câbles n'est pas la seule raison. Citons ainsi le collectif d'associations marseillais (dont on reparlera) "Le nuage était sous nos pieds" :

"Au point d'arrivée [des câbles sous-marins], dans le grand port de Marseille, Digital Realty, leader mondial des data-centers dits de
« colocation » y a vu une opportunité pour développer un marché. Dans une zone où le foncier était relativement peu cher, avec des pouvoirs publics locaux peu regardants et bénéficiant du réseau électrique français à la fois disponible et bon marché, l’entreprise Nord-Américaine a décidé d’y implanter massivement ses data centers".

Depuis 10 ans, une dizaine de centres de données sont ainsi apparus dans la ville et aux alentours. Une dizaine de projets supplémentaires seraient déjà à l'étude, en périphérie de Marseille. Digital Reality, que nous citions précédemment, opère à elle seule 5 data-centers majeurs dans le centre de Marseille (1 des 5 est encore en construction). Et elle souhaite créer en 2028, à Bouc-Bel-Air (à l'est de l'aéroport de Marignane), un centre de donnée presque aussi vaste que tous ses sites marseillais réunis.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Carte des data-centers présents à Marseille, par l'association "le nuage était sous nos pieds", dont les 5 de Digital Reality, MRS1 à 5.


En 2025, Digital Realty assumait consommer 20 mégawatts (MW) d'électricité, l'équivalent d'une ville de 25 000 habitants, pour faire tourner à l'époque ses 4 data-centers en opérations. Mais avec l'avènement des usages d'IA générative, cette consommation va fortement augmenter d'ici à 2030, comme le pointe Hugues Ferreboeuf, chef de projet numérique The Shift project :

"Il y a un point d'interrogation sur la capacité à desservir ces data centers sans renier sur l'électricité qui serait accessible, par exemple, pour l'électrification des voitures, pour l'électrification des chauffages".

On commence à toucher ici du doigt les conséquences de l'installation de ces data-centers dans des communes et régions spécifiques, même s'il est toujours aussi difficile d'avoir des données précises sur leur impact environnemental ; et c'est volontaire. Les signaux alarmants s'empilent pour autant de plus en plus vite.

Alors, en cas de pénurie énergétique, quand il faudra choisir entre les data-centers et les autres infrastructures de la ville, quel choix sera fait ?

On peut déjà imaginer la suite sur la base de quelques indices. Voici ce que disait Patrick Robert, engagé dans l’un des CIQ [Comité d'Intérêt des Quartiers] du 15ᵉ arrondissement de Marseille, à Socialter, en 2025 :

Les data centers ont accaparé toute la puissance électrique et il n’y en a plus pour l’électrification du port qui permettrait aux bateaux à quai de ne plus faire tourner leurs générateurs au fioul, et nous épargnerait les nuisances sonores et la pollution”.

L'électrification du port de Marseille, qui accueille de plus en plus de gigantesques bateaux de croisière, et permet aussi de réparer nombre de grands navires de la région, est en effet un sujet majeur dans la citée phocéenne. Les retards récurrents sur le sujet pourraient-ils être imputés à une priorité donnée au numérique ? Selon les autorités du port, 100 à 120 mégawatts sont en tout cas nécessaires à son électrification, mais les centres de données en exploitent déjà 70.

Au niveau du port, c'est également l'espace pris par les data-centers qui pose question : le sujet du foncier devient tendu à Marseille, et le port commence à être étroit, aussi large soit-il de fait. D'où l'émergence de plus en plus de projets plus loin dans les terres autour de Marseille, soulevant de nouvelles questions.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Système d'électrification à quai, pour les bateaux de croisières du port de Marseille, une autre belle industrie verte de la Méditerranée


Autre élément très concret : l’utilisation d’eau de qualité potable, puisée dans une galerie souterraine de Marseille pour refroidir les serveurs. Si on connaît peu pour le moment les conséquences pour les habitants et la région, l'arrivée de nombreuses installations supplémentaires et les sécheresses de plus en plus intenses avec le changement climatique, ont de quoi inquiéter.

Citons ainsi un exemple un peu plus au sud, en Espagne, raconté par la Quadrature du Net :

"Parfois, ces systèmes de refroidissement, quand ils ne sont pas reliés au réseau d’eau potable du territoire les accueillant, captent directement l’eau potable de nappes phréatiques, de fleuves ou de lacs à proximité. C’est le cas par exemple du data center de Facebook situé sur la ville espagnole de Talaveira de la Reina, dans la région de Castilla-La Mancha en Espagne, que le collectif Tu Nube Seca Mi Rio (« Ton nuage assèche ma rivière ») dénonce, entre autre pour son utilisation de plus de 200 millions de litres d’eau par an, équivalent à la consommation de 4 181 habitant⋅es de la région. [...] D’une puissance de 248 Megawatt, étendu sur plus de 300 000 m2 de terrain, ce data center géant bénéficie d’un soutien politique national et local. Bien que la zone de son implantation connaisse un fort stress hydrique permanent depuis des décennies, d’abord de par sa situation géographique et son climat quasi désertique, et désormais par la crise environnementale qui l’aggrave, le coût du litre d’eau y est faible. Ici encore, l’implantation des data centers sur le territoire est régie par des impératifs avant tout économiques, et non par des critères sociaux ou environnementaux."

Généralement, l'argument que l'on met face des craintes environnementales est économique : cela va créer de l'emploi, c'est tout de même le plus important non ! Il faut bien la remplir de pâtes cette assiette, quand bien même ces pâtes seront bourrées de cadmium !

Manque de pot, les data-centers, ça ne créé que très peu de boulot. C'est ce que démontre une étude récente menée par l'association états-unienne Food & Water Watch : l'industrie des data centers, malgré sa croissance exponentielle, génère en effet bien peu d'emplois stables. L'investissement nécessaire pour un seul emploi serait ainsi près de 100 fois supérieur à la moyenne des industries, tandis qu'en parallèle la consommation de ressources, elle, explose bien plus fortement. Voilà qui remet nettement en cause les bénéfices économiques promis aux communautés.

On estimait ainsi qu'en 2024, seulement 23 000 personnes occupaient des postes stables dans des data-centers aux États-Unis, soit environ 0,01 % de l'emploi total du pays. Un chiffre à mettre en regard des plus de 4 % de la consommation électrique nationale estimée pour l'industrie du numérique... et cela avant même le boom de l'IA.

Voilà qui est particulièrement problématique pour une ville comme Marseille, dont la population a besoin d'emplois, pas de colonisation de ses terres par des acteurs technologiques.

On pourrait aussi parler de souveraineté numérique face à la domination états-unienne, notamment... manque de pot : la majorité des industriels de data-centers sont aussi états-uniens, comme Digital Reality, et loue leurs services à des acteurs comme Microsoft, Google, Amazon, et consorts, états-uniens dans leur vaste majorité.

On pourrait enfin citer d'autres conséquences moins directes mais tout à fait locales du développement de l'industrie numérique, allant du très déprimant, comme l'utilisation illégale de la reconnaissance faciale assistée par IA par la police marseillaise... au plus prosaïque, comme ces petites beautés de cartes postales qu'on voit de plus en plus en ville 😅

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Photos de cartes postales vendues par un magasin de souvenirs marseillais, cartes toutes générées par IA, dont l'une écrit même Marseille avec 3 L. C'est Marseillle BBB ! (Merci à Mirabelle pour la photo).


Malgré ses conséquences claires et ses bénéfices discutables, et bien la situation ne va pas aller en s'améliorant. Pas à l'ère de l'IA générative poussée dans tout et n'importe quoi, jusqu'au fond de nos gorges par les sales petits doigts de Sam Altman et consorts (pardon pour l'image si vous êtes au petit dej).

Une IA générative dont les impacts (économies, sociaux, politiques, artistiques, philosophiques) dépassent d'ailleurs déjà largement celui du développement des data-centers, et que l'on a déjà évoqué à de nombreuses reprises dans cette infolettre.

Pour reboucler avec ce que nous disions au début de ce papier, rappelons donc ce que proclamait Emmanuel Macron lors du "Sommet pour l'Action sur l'IA" en février 2025, en référence à son "bon ami" (ses mots, pas les miens) Donald Trump :

"Plug, Baby, Plug".
Branche toi, bébé, branche toi.

Macron, jamais avare en gimmicks débiles surtout quand il cite son poto Donald (on n'oublie pas le légendaire "Make Our Planet Great Again" qui n'était là que pour la façade), dit ainsi l'essentiel : grâce au nucléaire, énergie visiblement magique et inépuisable, il veut positionner la France en marché idéal pour les géants mondiaux de l'IA, en terre d'accueil adéquate pour un maximum de data-centers.

La machine est déjà en marche : il y a quelques jours, l’Assemblée Nationale et le Sénat votait la loi de "simplification de la vie économique". L’article 15 de cette loi prévoit que les data-centers d’envergure soient qualifiés de « projets d'intérêt national majeur » (PINM), ce qui permettra aux industriels comme Digital Reality d'accélérer leurs projets... et de ne pas se prendre la tête avec les obligations environnementales et de consultations du public habituelles sur de tels projets. Youpi la dérégulation !

Et comme le rappelle Data for Good, la course à l'installation de data-centers a déjà commencé : 63 nouveaux projets de data centers “clés en main” ont déjà été annoncés (dont de nombreux à Marseille).

À cela, il faut ajouter un chantier pharaonique à venir, qui permettra justement de convoyer l'équivalent de l'énergie produite par un demi-réacteur nucléaire, et cela juste pour répondre aux besoins de data-centers principalement dédiés à l'IA, à Marseille.

Un rappel toujours utile enfin, étudions la composition des votants pour la loi de simplification dont nous parlions plus haut. Ils et elles sont au nombre de 275 : 135 sont d'extrême-droite, 100 sont LR et affiliés, 34 sont LIOT et Ensemble. Matthias Renault, député RN de la Somme, disait ceci à l'issue du vote  : “Cette petite loi de simplification, c’est un petit apéritif par rapport à ce que fera le RN si on arrive au pouvoir. Ce sera puissance 10 et on le fera par ordonnance.”

Mais au delà même des questions éthiques et politiques, la question technique demeure. Les 63 nouveaux projets dont nous parlions équivalent à une puissance totale recherchée de 28,6 GW.… soit la moitié du parc nucléaire français.

Alors, le nucléaire, énergie magique, vraiment ? En tout cas, aux États-Unis, malgré les appétits nucléaires des boites de la tech, comme le racontait jeudi dernier Olivier Tesquet chez France Culture, ce sont bien les industries fossiles qui prennent le relai.

La tech peut bien nous parler de "nuage", ses limites sont physiques, comme pour toutes les autres industries.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Data-centers de Digital Reality intégrés dans la zone portuaire de Marseille


Une dernière question, enfin : toute cette puissance, toutes ces conséquences, et pourquoi faire ?

Comme le racontait Synth Média dans un article récent, certains s'en contrefichent pas mal, comme le maire des Pennes-Mirabeau, au sud de Marseille :
« Qu’il soit à Marignane ou à Vitrolles, ça ne change rien. Autant qu’il soit chez nous, comme ça, on prend les taxes ! [...] Peu importe ce que vous faites, les gens le veulent ailleurs ! La question, c’est : est-ce que l’on veut faire le virage de l’IA en France ? ».

Le maire du Bouc-Bel-Air (LR) lui estime que « c’est une infrastructure qui répond à un besoin. »

Mais quel besoin exactement ? Toujours chez Synth Média, Antoine Devillet de l’association le Nuage était sous nos pieds : « Les promoteurs prétendent qu’ils ne font que répondre à des besoins en augmentation. Or les infrastructures sont construites avec une volonté de modification des usages. »

J'ajouterais que vous connaissez déjà mes doutes sur l'utilité réelle de l'IA générative, même au nom de la sacro-sainte productivité, puisqu'aucune étude sérieuse, à ce stade, ne vient prouver ce pseudo-état de fait.

Mais dans l'idée de rester relativement bref, je ne citerai qu'un exemple final, très parlant selon moi : Microsoft a utilisé l'an dernier un data-center basé aux Pays-Bas pour stocker les données de surveillance de citoyens palestiniens sur demande de l'armée israélienne. Une entreprise US, un data-center européen, des données en provenance du Moyen-Orient. Le techno-fascisme se déploie, et cela n'a rien de magique ou d'intangible, mais c'est difficile à traquer, néanmoins.

Et vous voudriez de cela dans votre jardin, vous ?

Mais au fond, tant pis si les riverains et tout l'écosystème d'une région en souffrent. Tant pis si les retours économiques sont faméliques. Tant pis si l'utilité réelle reste à prouver, et tant pis si on ne contrôle rien de ce qui se passe dans ces grosses boites. L'important c'est le business, c'est la hype. Pas n'importe quelle hype. La AI hype ! La Data-Center-hype !

From Marseille BB to Marseille DC?

Peut-être. Ou peut-être pas, car la résistance s'organise.

 

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.

Dans le monde réel, la résistance s'organise

Le tableau dressé plus haut n'est pas joyeux, joyeux. Mais la résistance s'organise, et pas qu'un peu.

Et je ne parle pas là des quelques faits divers ayant marqué une radicalisation nette du rejet de l'IA outre-Atlantique. Reflets à la fois de la violence meurtrière inhérente à la culture états-unienne, et des dérives doomistes les plus zinzins ; entendre par doomistes les gens qui pensent que l'IA va se transformer en Skynet, des narratifs entretenus par les géants de la tech eux-mêmes pour maintenir la hype autour de leurs outils. Mais signes également d'une détestation de plus en plus large de l'IA (notamment générative) que les grands pontes de la tech n'ont pas encore tout à fait intégré.

Non, je parle d'autres moyens de résistance, intéressants et déjà à l'œuvre partout dans le monde.

Il y a d'abord le recours légal, et les choses commencent à devenir très intéressantes aux USA, berceau pourtant du numérique comme on le connaît aujourd'hui, et actuellement dirigés par un allier opportuniste des géants du sujet.

Pourtant, le Maine est devenu récemment le premier état états-unien à voter un moratoire sur la construction de "grands data-centers", et la ville de Monterrey Park est la première en Californie, au coeur du réacteur, à bannir la construction de tout data-center sur son territoire.

Aux USA toujours, le projet Data Center Watch estime dans un rapport que l’opposition citoyenne obtient des victoires importantes, puisqu'entre mars et juin 2025, 8 projets de data-centers y ont été arrêtés, et 9 temporairement bloqués.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Image de manifestant·es s'opposant à un projet de data-center, aux États-Unis

En Uruguay, c'est au cœur d'une sécheresse terrible que la population locale s'est soulevée contre un data-center Google en cours de construction. Face à la fronde citoyenne, le gouvernement n'a su répondre que : « vous ne pouvez pas obtenir cette information [sur la consommation en eau], car elle est soumise au secret commercial de Google. » L’affaire a finalement été portée devant les tribunaux, et les citoyen·nes ont obtenu gain de cause !


Revenons en France, et même à Marseille, épicentre d'une résistance française aux data-centers qu'il va être très intéressante de voir grandir. De nombreuses voix locales s'élèvent en effet pour alerter contre le déploiement massif de data-centers dans la région, et cela depuis le début des années 2020.

Et le mouvement se renforce. Mi-mars 2025, un forum "Stop data centers" faisait ainsi salle comble, regroupant associations, citoyens et élus, sous l’impulsion de Sébastien Barles (Les Écologistes), adjoint à la transition écologique de la Ville qui, avec d'autres, avait déjà demandé un moratoire sur le sujet en 2024. Rappelons que l'autorisation d'implantation des data-centers est gérée par la métropole, dirigée jusqu'à il y a peu par la LR Martine Vassal, et conservée par la droite à l'issue des dernières législatives (ce qui n'augure rien de bon).

Le gigantesque projet à Bouc-Bel-Air est au coeur est un des nombreux projets qui élargissent la problématique et la résistance à toute la région, au delà de Marseille.

Mais c'est bien de la cité phocéenne que part le mouvement, et c'est notamment grâce au collectif "Le nuage étant sous nos pieds", dont j'ai déjà parlé à plusieurs reprises.

Ce collectif regroupe au moins 3 entités : La Quadrature du Net, défenseur des libertés fondamentales dans l’environnement numérique, Technopolice, structure d'analyse et de lutte contre les technologies de surveillance, et le collectif des Gammares, mouvement d’éducation populaire dédié aux enjeux de l’eau. J'ai eu le plaisir de participer à une récente réunion publique du collectif, et c'est grâce à leur travail que j'ai découvert l'ampleur du problème. Alors déjà, pour commencer : merci à elleux.

Je ne pouvais malheureusement être là, il y a une dizaine de jours, pour leur festival. J'aurais notamment pu y participer à ce qui constitue un peu leur "marque de fabrique" : des balades autour des data-centers de Marseille pour bien comprendre leur impact sur la ville et ses habitants. Mais le podcast Azerty nous permet de revivre une de ces balades au format sonore, et c'est vraiment passionnant.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Photo d'une balade passant sur les hauteurs devant l'un des data-centers de Digital Reality, dans le port de Marseille. Crédits : Azerty podcast / Le nuage était sous nos pieds


C'est aussi leur engagement qui a poussé le Mucem à rompre son partenariat avec Digital Reality, dans le cadre du conflit israelo-palestinien.

On peut aussi citer leur traduction française d'une brochure de la chercheuse et professeur canadienne Anne Pasek "Lutter contre les data centers", ainsi que leur carte des data centers, des projets et surtout des contestations face à ces projets, en France.

Autant de preuves que, si la résistance est certes jeune, elle n'est pas désorganisée, loin s'en faut.

Ce qui constitue une piste de nouvel engagement local personnel, pour ma part. Marseillais, marseillaises qui lisez cet article, on s'y retrouve ?


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Un grand merci, et à bientôt,
Thomas ✊

PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.

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04.04.2026 à 08:21

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech

Thomas Beaufils

Au menu d'Absurditech aujourd'hui : un parallèle entre deux industries omnipotentes pour le salé 🧂 et une potentielle alternative low-tech pour le sucré  🍰
Texte intégral (7842 mots)
La voiture : illustration absurde des outrances de la tech

Pour débuter ce mois d'avril, nous avions l'embarras du choix, le petit mais dinguo monde de la tech étant, encore une fois, en ébullition.

Nous aurions pu parler des détournements industriels de Pokémon Go, des non-sens "artistiques" de Nvidia, du rythme de travail "augmenté" des startups françaises... L'IA était comme toujours dans toutes les bouches, même si de premiers dominos commencent à tomber. Hashtag Bubble.

De ces sujets, chez Absurditech, nous avons bien parlé, sur des réseaux variés. (N'hésitez d'ailleurs pas à vous abonner sur la plateforme de votre choix, pour ne pas rater les sujets qui ne sont pas tous traités ici 🤗).

Mais dans ce nouveau numéro de l'infolettre, en revanche, je n'avais ni envie de vous parler d'IA, ni de revenir sur des sujets déjà abordés... du moins pas de la même manière.

Non, cette fois, je vais vous parler d'autre chose. D'un sujet qui me trotte dans la tête depuis un moment, en fait.

Qui me roule dans la tête depuis un moment, devrais-je dire...

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech

Aujourd'hui, dans Absurditech, nous allons ainsi tenter un parallèle entre l'industrie de la tech et une autre industrie qui a eu assez de puissance, au cours du siècle dernier, pour modifier en profondeur nos modes de vie et de pensée, nos cultures toutes entières.

En ce sens, ce sont sans doute les deux seules industries comparables du point de vue de leurs impacts sur nos existences, depuis la révolution industrielle elle-même. L'une ne reflèterait-elle pas l'avènement de la société de consommation, quand l'autre refléterait celui de la société de l'information (puis de la désinformation) ?

Nous allons parler aujourd'hui de l’automobile.
De la voiture, la bagnole, la tire, la caisse, des bolides, des tacots.

Car si un sujet en particulier encapsule les excès technologiques actuels, comme il encapsulait parfaitement les excès industriels du monde d'avant : c'est bien l'industrie automobile.

Cela ne vous paraît pas évident de prime abord ? Laissez moi m'expliquer.


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En 2026, la voiture est tout sauf un "objet" neutre. C'est un élément désormais chargé politiquement, socialement, économiquement, philosophiquement même.

C'est parce qu'on a touché à la bagnole que la crise des "gilets jaunes" a commencé. Elle a aussi été un sujet majeur des élections municipales qui viennent de se conclure (sauf peut-être à Clichy, tiens 😅), opposant hypothétiquement les bobos en vélo des grands centres-villes et les ruraux et banlieusards qui ont besoin, elleux, de leurs bagnoles.

D'ailleurs, certain·es pensent que c'est à cause des bagnoles si les petits centre-villes meurent, quand d'autres pensent que c'est leur absence forcée qui en est la raison.

C'est aussi en grande partie parce que nos bagnoles nous sont vitales que l'on s'inquiète, aujourd'hui, de la guerre au Moyen-Orient. Et puis n'est-ce pas à coups de grandes marques automobiles que les pays les plus riches comparent la taille de leur pot d'échappement ?

La bagnole questionne aussi notre rapport à la violence, elle est un symbole chargé du point de vue du genre... Je peux continuer à lister les occurrences ainsi pendant encore un paquet de paragraphes, mais avançons.

Si tout cela est vrai en France, ça l'est sans doute encore davantage de l'autre côté de l'Atlantique. La voiture y est le symbole absolu de la réussite par la consommation, elle y est un fort marqueur social également, elle porte en elle à la fois le "rêve américain", et son jumeau aventurier, le roadtrip.

Elle représente aussi parfaitement l'individualisme propre à la mythologie US. Dans sa Cadillac, on peut manger, boire son café, on peut même aller au ciné, retirer son cash... ou prier.

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech
La "Daytona Beach Drive-In Christian Church" en Floride. Rien à ajouter de plus (Amy Kiley / WMFE)

Des "vieilles américaines" aux muscle cars, des monster trucks aux SUV arborant des calandres aussi hautes qu'un gamin de 14 ans (et qui ne sont désormais plus si rares en Europe)... les grosses bagnoles y sont l'attribut principal de la puissance, de la virilité, d'un folklore très MAGA compatible, au fond.

Pourtant, l'Amérique du Nord n'a pas toujours été une terre de goudron et de caoutchouc. Elle a d'abord été traversée de part en part par les chemins de fer, et ses villes étaient les mieux desservies en tramways et cable cars, restés symboliques dans seulement quelques villes, comme à San Francisco.

Les réseaux de métros y étaient très larges, mais leur développement a stagné bien plus qu'ailleurs, quand les freeways, elles, se sont multipliées, striant le coeur des villes nord-américaines comme nulle part ailleurs dans le monde.

Si je ne vais pas vous détailler par le menu les raisons de cette transition délétère (ce que fait en revanche très bien cette vidéo), on peut citer tout de même une occurence particulièrement marquante. Déjà à l'époque derrière l'une des premières grandes campagnes de lobbying de l'histoire, l'industrie automobile a en 1938 l'idée d'une sacrée manoeuvre économique.

National City Lines, une entreprise de transports en communs propriété de General Motors (les bagnoles), Firestone (les pneus) et Standard Oil (le carburant) prend cette année là le contrôle des réseaux de tramways d'une cinquantaine de villes aux États-Unis, dont New-York, Los Angeles ou Chicago. Résultat : trams à la casse, voies dédiées remplacées par des bus à essence, agrandissements des espaces réservés aux voitures...

Le périph' est bouclé. Ça ne s'invente pas.

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech
Les ricains sont assez forts pour rendre une bretelle d'autoroute sexy, certes, comme dans cette géniale scène d'intro de La La Land. Cela reste néanmoins une bretelle d'autoroute embouteillée, et la meilleure illustration de l'ambivalence de Los Angeles : point central du rêve américain et plus terrible labyrinthe d'asphalte au monde.

Après ce court cours d'histoire états-unienne, parlons maintenant de la réalité de l'industrie automobile d'aujourd'hui. Et faisons un constat : le plus gros objet tech dont vous disposez à la maison n'est sans doute pas votre ordinateur ou votre écran TV. C'est votre voiture.

Précisons une chose : j'ai depuis près de 15 ans un rapport très distancié à la voiture, en tant que bobo citadin. Mais ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai grandi dans un petit bled ou ne pas avoir de bagnole était presque impossible.

Vous les connaissez de plus ou moins près, ces bleds péri-urbains à 30-40 minutes d'une grande ville (Nantes, dans mon cas) où ce qu'il reste de l'ancienne gare a été abandonné, les voies ferrées revenant-elles doucement à la nature, dans un non-sens historique criant, aujourd'hui.

À 18 ans, la première chose à faire quand vous grandissez dans un bled comme ça, c'est passer votre permis. De mon côté je n'avais pas trop le choix : à la rentrée suivante je devais me rendre à l'IUT (Saint-Nazaire represent) chaque matin en voiture, habitant alors de l'autre côté de l'estuaire.

J'ai ensuite évolué vers des études et des jobs, à Nantes puis Paris, où j'ai lentement délaissé ma vieille Opel Astra couleur sable. Mais les choses auraient pu être différentes.

Bref, si je ne dépends pas à titre personnel d'un véhicule au quotidien, je connais beaucoup de monde pour qui c'est le cas. Et si je n'ai pas fait d'études sérieuses sur le sujet, j'entends toujours le même discours : avoir une bagnole, ça a toujours couté cher, mais c'est de pire en pire.

Je ne parle pas là du prix de l'essence, même si cela fait l'actualité. Non, je parle bien des voitures elle-mêmes, et des pièces qui vont avec. Les trucs sont désormais plus bardés d'électronique qu'un programme Apollo tout entier.

Mais ne me prenez pas au mot : c'est littéralement ce que dit le "Chief Technical Officer" de Stellantis, soit le patron de la technique chez l'un des plus gros groupes automobile du monde, regroupant rien moins que Citroën, Peugeot, Fiat, Chrysler ou encore Jeep.

Sa phrase exacte est la suivante : "Les voitures sont trop complexes, avec trop de circuits intégrés."

De la même manière, écouter les garagistes nous expliquer ce qu'est devenu leur métier est assez édifiant : "on ne parle plus de mécanicien automobile, mais de technicien après-vente". Omniprésence de l'électronique embarquée, nouvelles technologies de diagnostic, importance croissante des compétences en informatique. Le garagiste est-il devenu un informaticien comme un autre ?

Prenons un exemple que je trouve très parlant : avant, quand on pétait son rétroviseur (accident fréquent, avouons-le), il suffisait de trouver le même bloc plastique dans une casse pas trop loin, et basta cosi!

Maintenant, c'est une installation technique complexe qui va vous coûter plusieurs centaines (voire milliers) d'euros, parce que la glace y est dégivrante, le clignotant y est répliqué, il y a un radar de présence, et parfois même un affichage augmenté.

Si les améliorations visant à la sécurité sont les bienvenues, n'en fait-on pas un peu des caisses, c'est le cas de le dire ? A-t-on besoin de deux iPads de chaque coté de sa voiture ?

Et cela, c'est sans parler des multiples écrans qui peuplent désormais l'intérieur de nos véhicules, jusqu'à l'absurde (merci, Tesla). Ce qui pose des questions sur la réparabilité desdits véhicules, mais aussi sur la sécurité de tels dispositifs ; à tel point d'ailleurs que les organes européens et chinois dédiés ont dû intervenir.

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech
Ceci est une vraie photo d'une Byton M-Byte, prise pendant le CES 2019, à Las Vegas. Ça se passe de commentaire, non ?

Ce n'est pas moi qui vais vous dire "c'était mieux avant", mais avouez que sur ce point, on frôle le ridicule. La surcharge des gadgets tech est désormais une constante qui me saute aux yeux, notamment avec mon rapport distancié aux voitures que j'évoquais plus haut.

Il m'arrive de louer des voitures une ou deux fois par an. Ce sont généralement des modèles récents. Et quand je repense à mon Opel Astra, je me dis pas que certains changements n'étaient pas bienvenus... mais tout de même.

L'été dernier, je me suis retrouvé pour la première fois avec une Cupra dans les mains. Ancienne division sportive de Seat (auto emoción 💃) et propriété de Volkswagen, c'est désormais une marque qui propose visiblement tous types de modèles. Là, on se parlait d'une électrique compacte avec de la patate, pour résumer.

Et j'ai un peu halluciné : des radars et des caméras de partout, l'inévitable retour de force quand vous passez une ligne (qui manque de me foutre dans le décor à chaque fois), le logo de la marque projeté sur le sol sous les portières (😭), la détection de l'absence d'un passager qui éteint automatiquement la clim de ce coté de la bagnole, un écran central de la taille de mon mac book...

C'est trop, les gars.

Nos voitures sont devenues des iPhones, et les constructeurs s'inspirent des codes de la tech pour nous pousser à acheter des choses dont nous n'avons pas besoin :

les voitures, comme les smartphones, souffrent désormais d'obsolescence programmée du fait de leur surcharge électronique. Toutes leurs ventes reposent sur des dépenses marketing gigantesques ; y'a-t-il autre chose que des publicités pour des téléphones, des bagnoles et du parfum, à la télé ? Et puis, la surcharge d'options que nous évoquions, c'est un peu comme le nombre de méga-pixels de votre smartphone : ça ne sert à rien, mais ça fait joli sur la plaquette chez le concessionnaire, aka la boutique Orange.

Comme les smartphones, voici qu'arrivent bien sûr les bagnoles... boostées à l'IA ! J'en veux pour preuve cet article du Monde : "C’était l’une des voitures stars de l’ouverture du Salon automobile de Bruxelles, le 9 janvier : la XPeng P7+, lancée officiellement sur le marché européen. « Un véhicule défini par l’intelligence artificielle », selon la communication de l’entreprise". Yes, génial.

Il est bien évidemment l'heure de parler de l'éléphant dans la pièce : les voitures autonomes !

C'est le rêve moite d'Elon Musk, qui nous promet (comme il le fait pour tous les projets où il est impliqué) que c'est pour l'année prochaine, depuis 10 ans. Les taxis et véhicules autonomes, ce serait la prochaine révolution qui vient, celle qui va tout changer.

Citons un journaliste tech dont je tairais le nom, mais que je caractériserais comme un homme sandwich télévisuel plutôt qu'un journaliste, au fond. Ce qui devrait suffire à pas mal d'entre vous pour identifier le bougre.

Bref, voici ce qu'il disait il n'y a pas très longtemps sur un plateau télé, de retour du CES : "aux Etats-Unis, ça fait déjà partie de la vie quotidienne. On a testé les robotaxis Zoox, qui se baladent dans les rues de Las Vegas, sans conducteur, sans volant ni pédales. Impressionnant. Sentiment que c'est le sens de l'histoire et que leur déploiement à grande échelle n'est qu'une question de temps (et que l'Europe a, comme souvent, un gros coup de retard)."

Zoox, encore un nouvel acteur sur la marché des voitures autonomes, qui excite donc notre excité en chef. Zoox, une filiale d'Amazon créée il y a 12 ans déjà, qui ne fait tourner que 50 voitures en tout, avec pour seul lieu de commercialisation publique à l'heure actuelle Las Vegas, justement.

À titre de comparaison, l'entreprise Waymo (propriété de Google) a été lancée il y a déjà 22 ans, et n'opère aujourd'hui de manière commerciale que dans 5 villes aux États-Unis. Avec un succès mitigé ? En tout cas, ça fait de belles photos.

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech
Une véhicule opéré par Waymo, brulé lors des manifestations anti-ICE de juin 2025, à Los Angeles.

Alors, les voitures autonomes, est-ce vraiment l'avenir de l'industrie automobile et de notre quotidien ? Quelques clarifications me semblent nécessaires.

Déjà, l'adjectif autonome me semble très abusif. Comme pour l'IA générative, comme pour les robots humanoïdes, c'est du bullshit complet dans une vaste majorité de cas.

Tout le système de ces véhicules dits autonomes dépend largement d'opérateurs et opératrices, les habituelles petites mains qui contrôlent nos outils "magiques" dans des conditions déplorables à l'autre bout du monde, comme l'admet un des boss de Waymo lui-même, ou le raconte cet article de Wired.

Pour résumer : prendre un taxi "autonome" à ce stade, c'est simplement déplacer votre chauffeur de la banlieue de votre ville à l'autre bout du monde. La lutte des classes version 2026 : plus moderne, plus chic, plus global.

Bon, et puis il faudra aussi parler de la sécurité réelle desdits véhicules, parce que il n'y aura pas toujours un remote operator pour gérer le bousin à votre place. La dangerosité serait à ce stade maîtrisée d'après les principaux acteurs du marché (qui n'iront pas dire le contraire).

Même si l'une des parties les plus longues de la page wikipédia de Waymo est dédiée aux accidents et problèmes juridiques impliquant ses véhicules, et même si on jette un oeil à ce Cybertruck en mode self driving qui tente de sauter par dessus le bord d'un pont sans raison aucune...

Au-delà de la dangerosité elle-même se pose surtout la question de la responsabilité en cas de problème. Comme avec l'usage de l'IA dans le cadre de conflits armés (en ce moment en Iran, au hasard), les implications sont vertigineuses. Et encore ne parle-t-on ici que de quelques centaines de véhicules dans le monde. Quand ces entreprises souhaitent en imposer partout sur nos routes.

Bah, un véhicule autonome qui s'en sort à peu près sur les artères larges comme des stades de foot de Vegas, ok. Mais hâte de voir ça se démmerder dans les petites rues européennes, entouré de chauffeurs (-ards ?) parisiens ou marseillais, notamment.

"L'Europe a, comme souvent, un gros coup de retard", nous disait ainsi plus haut l'homme sandwich. Quel intérêt aurions nous à rattraper ce retard là ? Toujours ce même discours de la course à l'armement, quand on ne sait toujours pas si celle en cours sur l'IA nous apportera quoi que ce soit de bon.

Que font d'utile nos amis les tech bros avant le temps soi disant offert par l'arrivée des chatbots IA ? Que feront-ils d'utile avec le temps offert par l'arrivée des voitures autonomes ?

Commençons déjà par électrifier le parc automobile neuf, avant de commencer à vouloir créer des trucs qui demandent encore plus de composants électroniques (de plus en plus rares) et d'énergie (autre ressource qui va manquer si on suit la courbe actuelle des usages de l'IA). Car la principale révolution utile à l'industrie automobile sera cette électrification.

Et encore, devrait-on parler d'une révolution ou même d'une évolution, quand on sait que les premiers modèles d'automobile étaient pour beaucoup électriques ? Une découverte que j'ai faite dans le super Rétrofutur Museum, mais une situation qui ne plaisait alors pas aux lobbys de l'hydrocarbure. Mais je ne vais pas vous refaire une leçon d'histoire, j'ai déjà donné dans ce papier.

 

Voilà, vous l'aurez compris : à mes yeux, industries tech et automobile ne feront symboliquement bientôt plus qu'un, dans leurs approches techniques et commerciales, dans leur lobbying incessant (l'industrie tech faisant désormais plus fort que celle de l'automobile sur ce dernier point).

Une fusion déjà très concrète quand on voit le succès (certes vacillant), en une décennie à peine, d'une marque comme Tesla, ou bien la nature des marques chinoises inondant désormais le marché. Les voitures sont désormais des objets tech comme les autres.

Mais dans cette période politique trouble, où la tech expose nos vies et explose nos démocraties, il est bon de finir sur quelques autres parallèles. Rappelons ainsi les liens très resserrés entre les grands constructeurs automobiles allemands et le régime nazi naissant puis au pouvoir d'Adolf Hitler, symbole d'une entente entre le grand capital et le fascisme le plus pur qui ne peut que faire écho à notre époque.

Rappelons aussi ce qui se passait déjà de l'autre côté de l'Atlantique, avec Henry Ford, patron omnipotent de Ford, et son antisémitisme chevillé au corps, ses amitiés bien documentées pour le nazisme, et ces projets qui, là encore, en rappellent d'autres. Comme le racontent, dans leur livre Apocalypse Nerds, Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet :

"Pendant ce temps, au Texas, l'oligarque Elon Musk construit sa propre cité ouvrière, baptisée Starbase. Pensée pour accueillir les employés de ses entreprises, en particulier Space X, cette cité privée dispose de ses propres lois, administrations, centres de santé et écoles. Starbase accueille déjà 500 résidents, dont 100 enfants, précise le New York Times. Ce modèle de cité-entreprise gérée par un patron réactive une utopie du XXè siècle, lorsque des industriels comme Henry Ford se piquaient de bâtir leurs propres "company towns". Au Brésil, Fordlândia, devenue au fil du temps une ville fantôme, est un vestige de cette ambition à la fois coloniale et féodale."

La tech est l'industrie automobile du XXIè siècle en cela qu'elle est l'industrie la plus puissante de l'époque, l'industrie qui change nos vies. Pour le meilleur, pensions-nous, mais plus probablement pour le pire.

C'était vrai en 1930-40, ce sera vrai en 2020-30.

Alors, ami·es des villes et des champs, cyclistes et automobilistes, accordons-nous sur un ennemi commun :

La tech veut nous enfermer dans des algorithmes délétères et des cocons technologiques aliénants, où nous devenons bêtes et méchants.

Comme les groupes automobiles et leurs alliés hydrocarbures voulaient nous enfermer, le plus seul possible, dans des habitacles où nous devenons bêtes et méchants.

Arrêtons de nous chamailler pour des histoires de type de véhicules et de plateformes, et attaquons nous plutôt à ceux qui posent problème, à ceux qui nous exploitent et nous appauvrissent. Résistons aux grands groupes automobile comme aux grands groupes de la tech, et à tout ceux qui leur servent la soupe.

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech

Des alternatives aux voitures traditionnelles, ça existe. De petits véhicules de natures variées sortent un peu partout, même si la tendance (purement créée par le marketing) du SUV ne se dément pas pour le moment, et même si des marques comme Smart font des choix difficilement compréhensibles.

Il y a Citroën avec sa très reconnaissable Ami, citadine électrique ultra-compacte – même si son achat par nombre de familles bourgeoises en guise de voiture sans-permis pour leur riche progéniture en fait un bel effet rebond.

Mais il y a mieux : il y a les propositions en provenance de la démarche low-tech !

C'est ce qu'évoque cet article que Jacques Tiberi, rédacteur en chef du Low-Tech Journal, m'a gentiment permis de vous partager ici. Un article rédigé par Timothée Fustec, personnalité bien connue de l'écosystème low-tech français.

PS : le Low-Tech Journal, super mag des alternatives frugales et des bifurcations écolos, vient de lancer sa campagne de financement participatif. Allez donc les soutenir si vous le pouvez, à la hauteur de vos moyens !

(Disclaimer : j'accompagne Jacques en indépendant sur cette campagne, précisons-le).


La voiture : illustration absurde des outrances de la tech

[Extrait du Low-Tech Journal n°24]

J'ai testé pour vous La Bagnole du constructeur français Kilow. Un mini pick-up électrique, original et léger, aux airs de buggy solarpunk !

Savez-vous à quoi ressemblait la première voiture ? Conçue en 1871 par Joseph Cugnot, le "chariot à feu" était un prototype d’automobile pouvant atteindre 4 km/h. À l’avant de ce véhicule de plus de 7 mètres : une énorme cocotte-minute qui, grâce à un souffle de vapeur, actionnait une roue permettant de faire avancer le véhicule. Apparemment, il fallait descendre toutes les douze minutes de la machine pour la recharger en bois.

Malgré l’intérêt limité d’un tel bolide, on ne peut qu'avoir une étincelle d’émerveillement face à cette innovation du passé. Serait-ce grâce aux écrits de Jules Vernes ? Aujourd’hui, la voiture prend trop de place. Dans nos villes comme dans nos vies. Temps de trajets, statut social… Pour autant, peut-on totalement se passer de véhicules individuels ?

Depuis ma campagne Bretonne, je vous avoue qu'un petit quadricycle électrique, modulable et léger me serait bien utile... Et si j'essayais La Bagnole ?

15 000 € en précommande, c'est low-cost !

Je ne résiste pas à vous rappeler ce qu'en disait le Low-Tech Journal dans un dossier sur les véhicules intermédiaires publié dans son n°6 : "La Kilow ? Un énième gadget cyberpunk pour adulescent ou gosse de riche néo-rural sans permis et accro à l’adrénaline (0 à 40 km/h en 4 sec). Bon sang, un autre fun est possible !". Correspondant trait pour trait à cette description, il était tout naturel que je teste pour vous ce tacot dépouillé !

Le bon rapport sobriété-performance ?

En bon lautéqueur, j'ai commencé par interroger mon besoin. Je dirige un centre de formation et de séminaires qui se veut un exemple de soutenabilité. J'étais donc à la recherche d’un moyen d’effectuer les trajets professionnels quotidiens en toute sobriété. Mes trajets ? Des allers-retours à la gare (21,3 km), et le tour des commerçants pour faire les courses (~8 km). Les routes me menant à ces deux points sont toutes limitées à 80 km/h.

Enfin, puisque le centre de formation est autonome en électricité, grâce à ses panneaux photovoltaïque, une voiture électrique à faible consommation était toute indiquée. J’ai donc porté mon dévolu sur ce pot de yaourt, il y a un peu plus de trois ans, en faisant une veille sur les innovations frugales françaises. J'ai passé la pré-commande alors que la machine n’était pas encore en production. J'ai déboursé la somme de 15 000 € pour acquérir l’engin. Ce prix hors taxe comprend la livraison, ainsi que les différentes options. Ces dernières sont nombreuses et assez utiles, notamment les portes, les gardes boues, le coffre, etc. Moins essentiel, le volant "sport" nous a été offert.

Premiers émois

Les problèmes ont commencé quand il a fallu assurer la bête. Les six grandes enseignes la classaient parmi les voitures sans permis et exigeaient des tarifs affolants ! Une fois ce problème résolu, je décidais, enfin, de prendre le volant pour une première course. Il me fallait livrer quelques paquets de Biochar à un paysan du coin. Un collègue débonnaire et moustachu m’accompagne. À bord de l’habitacle, on s'installe sur des sièges, a priori peu confortables. Il n’en est rien : un levier sous l’assise permet de faire glisser le siège d’avant en arrière. Je règle les rétroviseurs en... passant la main par la fenêtre. So 1980 !

Pas de rétroviseur en haut du pare-brise, les deux à bâbord et tribord, particulièrement larges, suffisent. Le tableau de bord est en bois, on y retrouve toutes les commandes sous forme de switchs ; les clignotants à gauche du volant, les feux de routes, les essuies glaces… Je m’attache, et après avoir vérifié que mon copilote en avait fait de même, tourne la clé dans la serrure.

Le petit panneau d’affichage s’éveille de lettres écrites dans une lumière blanche, le capot émet un son électrique et aigu, puis tout devient silencieux. Déporté légèrement vers le centre de l’habitacle, deux pédales. Leur positionnement permet une bonne conduite, mais on ne peut s’empêcher de se poser la question : pourquoi sont-elles autant sur la droite !? Après avoir déverrouillé le manche du frein à main, j’appuie du pied sur le champignon. Sans aucun bruit, elle s’élance sur l’asphalte campagnard et les arbres commencent à défiler.

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech
Timothée posant avec la "Bagnole" de Kilow

Une Tesla derrière moi

Dès les premiers virages, je prends conscience de la superbe visibilité qu’offre le pare-brise droit et large qui lui confère sa silhouette anguleuse. C’est tout juste s’il y a un angle mort. Je commence à slalomer à 50 km/h entre le bocage breton. C’est là que je remarque la dureté du volant dans les virages serrés. C'est un fait : la Bagnole n'est pas très maniable. Sa petite taille laissait pourtant croire qu'elle se conduirait comme un kart. Je vois un stop au bout de la route, je freine, un crissement, la voiture s'arrête, ouf !

Un regard dans mon rétroviseur m’avertit qu’une Tesla est derrière moi. La gueusaille n’a qu’à bien se tenir ! Je quitte le Stop pour entrer sur la départementale. C’est le moment de voir ce qu’elle a dans le ventre. Je switche pour activer le clignotant… Tiens donc, pas le tictac caractéristique. C’est perturbant, mais on s’y fait.

Je monte rapidement à 80 km/h. La sensation de vitesse est décuplée par le large panorama et la faible distance au sol : seule une fine couche d’acier sépare mes guiboles du bitume, une trentaine de centimètres plus bas. Nous voici donc, filant à vive allure, probablement sous le regard hagard de notre poursuivant technosolutionniste, qui pensait avoir affaire à une caisse sans permis limitée à 50'.

Dans le bourg, les passants tournent la tête face à mon nouveau tape-cul. On sourit. Arrivé à destination, je remarque que les portes s'ouvrent de l'intérieur via une simple sangle qui court le long de la porte. Un dispositif particulièrement original et agréable à manipuler.

En revanche, fermer la porte depuis l’extérieur est une expérience un peu plus fastidieuse : il faut juste la... claquer très fort (?). Mon colis déposé chez notre ami paysan low-tech, nous repartons.

Une petite bruine commence à tomber, mais, pour activer l'essuie-glace, je dois tendre le bras jusqu'à un switch, placé de l'autre côté de la console. Je me rends alors compte que l'essuie-glace n'a qu’une seule vitesse... Adaptée aux pluies drues. Faut s'y faire !

Vitesse max

En plus de la vitesse, l’écran du tableau de bord affiche l’autonomie du véhicule qui s’élève au maximum à 147 km. Les petites batteries se vident rapidement, mais se rechargent aussi vite sur le secteur. Une simple prise 220 volts suffit. Très pratique.

Je vous fais la confidence que, pédale au plancher, j'atteins les 84 km/h. D'accord, ça tremble un peu. Et mon passager sue à grosses gouttes. Mais on sent bien que le moteur n'a pas dit son dernier mot. Un logiciel doit probablement brider la machine à sa limite légale. Ce qui est une bonne chose, selon mon passager. Moi ? J'ai profité d'une joyeuse expérience de pilotage frugal !

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech
Les mensurations de la bête

Qu'est-ce qu'on en pense ?

Sur le papier, La Bagnole n'a rien d'une folle aventure. 400 kg, 80 km/h max, pas d'auto-radio ni de siège chauffant. On est très loin des délires masculinistes, du buggy ou du Cybertruck. Pourtant, La Bagnole attire. Elle surprend. Et c’est certainement là son plus bel atout. Une option "sociale" qui surpasse ses défauts de jeunesse.

Ce SolarTruck a une allure. D’un glaz tirant sur le vert, elle a la dégaine des jeeps du débarquement, ou même d’une Ford T des années folles. C’est sûrement dû à ses deux phares ronds, ce petit capot et ce grand pare-brise. À l’époque, l’aérodynamisme était superflu. Ce charme rétro-futuriste est assurément l’avantage le plus important de La Bagnole.

Dans un monde où la petite voiture est une forme d’aveu de faiblesse, La Bagnole renverse la vapeur. Les gens tournent la tête dans les villages, on s’intéresse, on veut la tester. On retrouve l’étincelle d’émerveillement du "chariot à feu". Elle est désirable. Et c’est indispensable.

En effet, tout l’enjeu est de convaincre le plus grand nombre d'aller vers une mobilité plus légère, moins émissive. Il faut convaincre Richard Gere de ne pas prendre la limousine blanche pour retrouver Julia. Il faut convaincre Tom Cruise de réaliser son ultime Mission Impossible en véhicule intermédiaire. Ce pick-up pourra-t-il nous mener vers un futur plus low-tech ? Je le crois.

Surtout quand il y aura la version quatre places pour toute la famille Pierrafeu. La Bagnole est plus proche d’un Key Car que d'un VéLi, qui lui-même est plus proche d’un vélo… La Bagnole est plus low-tech qu’une voiture, mais plus high-tech qu’un Vhélio.

Pour autant, je crois, et même j’espère, que c’est la première d’une longue série de véhicules plus sobres, plus légers et plus locaux. Cette guimbarde low-tech est une étape indispensable pour démocratiser les alternatives sobres. Grâce à son style, et sa vitesse indispensable en milieu rural, elle répond à un besoin actuel pour un futur désirable.

Comme disait Doc Brown dans Retour vers le futur, "quitte à voyager à travers le temps au volant d’une voiture, autant en choisir une qui ait de la gueule".


Encore un grand merci à Jacques et Timothée pour la rédaction et l'édition de cet article du Low-Tech Journal.

Pour rappel, la campagne de financement participatif du Low-Tech Journal est en cours, allez y jeter un oeil :)

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech

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06.03.2026 à 08:55

Une candidature « made in Palantir » aux municipales ?

Thomas Beaufils

Au menu d'Absurditech aujourd'hui : une candidate socialiste au CV étonnant pour le salé 🧂 et des propositions politiques numériques stylées pour le sucré 🍰
Texte intégral (3764 mots)
Une candidature « made in Palantir » aux municipales ?

Une candidature « made in Palantir » aux municipales ?

UPDATE :

Face à la quantité invraisemblable de retournements de situations à Clichy (92), je me devais de caler ici de rapides mises à jour, même si on s'éloigne grandement de la tech.

Primo : Julie Martinez, candidate pour le PS et ancienne salariée du géant techno-sécuritaire Palantir, s'est donc inclinée de justesse au deuxième tour des municipales, face au "Républicain"* Rémi Muzeau.

Une candidature « made in Palantir » aux municipales ?
Résultats détaillés de l'élection, capture d'écran du site du Monde.

Secondo : une vidéo de Julie Martinez, filmée le soir des résultats du second tour, la montre déclarant qu'elle est prête à "faire mourir Rémi Muzeau en prison", "parce que c'est là où il appartient (sic)". Du pain bénit pour le candidat LR qui peut donc jouer les victimes apeurées sur les plateaux télés.

Il faut croire que la brutalité des méthodes de Palantir a infusé chez Mme Martinez. Qui l'eût cru ?

Tertio : on apprenait dimanche soir, 29 mars, dans un article du Parisien, que des fraudes ont été constatées durant l'élection :

"Des procurations ne figurant pas sur le registre de la préfecture des Hauts-de-Seine, des électeurs qui se retrouvent nez à nez avec des inconnus votant à leur place… À Clichy, 7 plaintes ont été déposées pour usurpation d’identité. La candidate PS Julie Martinez (PS) a formulé un recours après la réélection de Rémi Muzeau (LR)."

La bataille pour la mairie de Clichy fait donc les prolongations. Et elle compte déjà assez de rebondissement pour en tirer une série Netflix. Disons "House of Clichy" ?

Il y aura un problème, cependant : il sera bien difficile de s'attacher aux personnages, tant ceux-ci ont tous l'air détestables.

*je mettrais dorénavant toujours des guillemets au terme républicain quand il s'agit d'évoquer le partie politique du même nom, tant celui-ci est à mes yeux désormais un parti d'extrême droite, tout à fait sorti de l'axe républicain, si tant est que cette notion est encore un sens en 2026.


ARTICLE ORIGINAL :

Le premier tour des municipales, c'est presque dans une semaine. Déjà 😱

Dans un contexte politique tendu sur tous les fronts, ce scrutin local aura évidemment une importance nationale au vu des thématiques soulevées, et du fait d'une banalisation toujours plus grande de l'extrême droite.

Et voilà qu'une candidature en particulier, au sein d'un parti décidément pas avare en surprises ces temps-ci, ajoute une dimension toute à fait "tech" et internationale au schmilblick.

Je vous présente Julie Martinez, candidate à la Mairie de Clichy (92) pour le Parti Socialiste, et directrice d'un think tank qui a l'air trop sympa : France Positive.

Sur un compte Instagram tout en good vibes, on balance des reels en mode influenceuse cuisine tout en critiquant (à juste titre, je présume) les méthodes du maire sortant ; on propose de "créer du lien" avec de jolis visuels colorés ; on va rendre le logement accessible et construire des pistes cyclables.

Une candidature « made in Palantir » aux municipales ?
Affiche de campagne de Julie Martinez aux élections municipales 2026, à Clichy (92)

Sur le papier, moi, je suis un bobo. Ça me va super bien.

Sauf que quand on regarde le CV de Mme Martinez, il y'a un truc qui saute aux yeux. Elle a au moins le mérite de ne pas le cacher, c'est écrit noir sur blanc sur son compte Linkedin :

Julie Martinez a travaillé pendant trois ans et demi, et jusqu'en octobre dernier, pour Palantir.

Elle a été avocate intégrée à l'entreprise pendant plus de deux ans, avant d'en devenir la "responsable de la protection des données" pendant près d'un an et demi.

Palantir, ça vous dit quelque chose ? Mais siiiiii, cette sympathique entreprise dont on a déjà parlée à plusieurs reprises dans cette infolettre. Une entreprise dédiée à la surveillance de masse, le bras armé technologique de l'administration Trump, comme l'expliquait Olivier Tesquet dans une chronique récente sur France Inter (complété depuis par un papier pour le Grand Continent).


Avant de continuer cet article, un intermède : on vous a fait suivre cette infolettre ? Pensez à vous inscrire via le bouton (et à cliquer sur le lien de confirmation que vous recevrez par email) !

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Le premier client historique de Palantir n'était autre que la CIA, avec un logiciel nommé Gotham, dont le principe était effrayant de simplicité : Palantir ne collecte pas les données, elle les connecte. Le but : pouvoir dire où une "cible" se trouve, et avec qui s'y trouve-t-elle.

Gotham ? Oui, la ville de Batman. Le nom "Palantir" est lui à aller chercher du côté du Seigneur des Anneaux. Olivier Tesquet :

"Dans le folklore du Seigneur des Anneaux, le Palantir est une pierre qui permet de tout voir tout le temps, un outil très puissant et très dangereux. L'omniscience, c'est ce qui est visé dans son nom même. Palantir est une entreprise du XXIe siècle au sens chimiquement pur : ils ont commencé avec les services de renseignement, ils ont été financés par la CIA, et depuis, ils vivent des crises, que ce soit le terrorisme, le Covid ou les guerres en Ukraine et à Gaza."

Et avec le retour de Trump aux affaires, Palantir a pu confirmer son statut de partenaire technologique privilégié du gouvernement états-unien. Il faut dire que l'entreprise représente l'outil idéal pour identifier ces fameuses "cibles", qu'il s'agisse de "terroristes" à éliminer (ce qualificatif étant un brin galvaudé dans la bouche de Trump), ou de migrant·es à expulser via l'ICE.

Mais ces "produits" sont aussi utilisés en France, par la DGSI, par exemple. Ce qui au delà de toute considération éthique, pose aussi des questions de souveraineté assez majeures.

Une candidature « made in Palantir » aux municipales ?
Extrait du CV de Julie Martinez sur Linkedin. J'imagine que ça fait cool de se dire "legal ninja", même quand c'est pour une boite dédiée à la surveillance de masse dirigée par des crypto-fascistes 🫰

Batman, Lord of the Rings : on est, comme souvent avec la Silicon Valley, dans le royaume des geekos mascus et malsains qui n'ont rien compris au bouquin.

Car Palantir a été créé par un techno-fasciste pur jus. Pas aussi connu que l'autre geeko-facho de service, Elon Musk, mais sans doute plus dangereux encore : Peter Thiel. Son nom vous est sans doute familier, d'autant que sa récente venue à Paris a fait couler pas mal d'encre.

Si vous ne le connaissiez pas, désolé : je vais devoir faire les présentations.

Issu comme Musk de la PayPal Mafia, Peter Thiel est clairement le "techno-fasciste" le plus chaud de ta région. Ses obsessions religieuses pour "l'Antéchrist" et l'extrémisme de ses visées libertariennes l'ont longtemps cantonné à un rôle de "trublion bizarre", dangereux certes, mais surtout isolé au sein de la Silicon Valley.

Pourtant, il a depuis été l'acteur majeur du rapprochement de Trump et des Big Tech 🇺🇸 grâce à son poulain J.D. Vance, dont il a financé l'entrée en politique. Il est désormais au coeur du projet trumpiste, se présentant comme le liant entre les AI-enthusiasts les plus acharnés et la droite religieuse états-unienne la plus dure.

Certes, Thiel ne dirige plus aujourd'hui Palantir, dont il s'éloigne actuellement. Mais il ne reste pas moins le concepteur de la matrice qui a vu naitre cette entité. Surtout, l'actuel PDG de l'entreprise et son co-fondateur aux côtés de Thiel, Alex Karp, n'est pas un joli coeur non plus.

Karp ne cache pas son ambition : faire de l'Amérique de Trump un "Empire Technologique" qui écrase toutes les autres nations, grâce à l'IA et à la maitrise des flux de données. Un nationaliste viriliste parfaitement décomplexé.

Maintenant qu'on a dit tout ça, on peut quand même revenir à nos moutons franchouillards :

Qu'est ce qu'une candidate socialiste aux municipales, qui souhaite "créer du lien" et proposer "des options végétariennes et bio à la cantine", a bien pu faire dans une boîte comme Palantir ?

Au soutien de fascistes libertariens comme Thiel et Karp ?

Julie Martinez a été salariée de l'entreprise jusqu'en octobre dernier. En parallèle, elle était alors porte-parole du PS pour les sujets technologiques, et notamment sur l'IA. Ce qui n'avait pas manqué alors de faire lever quelques sourcils.

Martinez expliquait à l'époque à Libération que «[son] métier était de veiller à ce que la réglementation européenne soit appliquée » par Palantir. Une manière de dire qu'elle aurait donc tenter de rendre le géant de la surveillance "meilleur" ? On s'esclaffe.

On peut plaider la prise de conscience et le pivot éthique. Je veux dire : j'écris ces lignes critiques sur la tech depuis 2 ans alors que j'ai été un salarié de Microsoft quelques années plus tôt. Donc les prises de conscience, je peux piger.

Mais dans le cas de Julie Martinez, pardon, ça ne prend pas. Elle a démissionné de son job chez Palantir seulement en octobre dernier, et encore y a-t-elle été forcée par la polémique. La rapidité du pivot est impressionnante, et on ne change pas de vision sur le monde en 6 mois.

Par la même occasion, elle quittait d'ailleurs son job de porte parole "tech" du PS. On se dit alors qu'il s'agissait là d'une simple erreur de casting. D'un manque de "background check", certes coupable, mais oubliable du parti... et on passe à autre chose. Que nenni : le PS l'intronise donc dans la foulée candidate à Clichy, en connaissance de cause !

En juin dernier, alors pleinement intégrée à la machine Palantir, elle disait ceci dans un papier toujours en ligne sur le site du Parti Socialiste : "La technologie n’est jamais neutre : elle prolonge le projet politique de ceux qui la possèdent".

Julie Martinez sait donc très bien ce qu'elle fait, et ce serait hilarant si ce n'était pas terrifiant. Dr. Jekill et Mr. Hyde.

Comment le Parti Socialiste peut-il présenter une telle candidate aux municipales dans ce contexte politique, technologique, international ?

Comme Julie Martinez peut-elle se sentir crédible quand elle parle de ses "propositions pour l'école publique" quand elle a servit des figures libertariennes comme Thiel ?

Comment peut-elle porter un programme social "créant du lien" quand elle a ramassé les (gros) chèques d'une entreprise dont le métier est la surveillance de masse au bénéfice du programme fasciste de Donald Trump ?

Alors que la défiance de la population française est au plus haut face à ses représentant·es politiques corrompu·es et déconnecté·es de leur réalité, je ne vois pas comment un parti prétendument socialiste peut soutenir la candidature de quelqu'un capable de se dédoubler ainsi.

Julie Martinez redéfinit la notion même de "double casquette", même si cette dernière est au placard (depuis à peine 6 mois). C'est à se taper la tête contre les murs.

Et c'est en même temps tellement symbolique de l'absurdité de 2026.


Bien que je sais qu'il est désormais coutumier, "dans la France de Macron", de faire preuve de mansuétude vis à vis du fascisme, y compris dans les rangs socialistes... là on va quand même dans une direction toute aussi déroutante que, disons, si notre Assemblée Nationale observait des minutes de silence pour des néo-nazis.

Oh, wait.


Pour conclure : merci à Thomas Le Bonniec pour sa lettre ouverte. Si je connaissais déjà le cas Martinez suite à la polémique puis à sa double démission d'octobre dernier... j'avais complètement raté cet épisode municipale lunaire, comme beaucoup de monde, j'ai l'impression. Je l'ai découverte grâce à son alarme.


Juste une parenthèse pour vous dire que je ne parlerais pas du sujet "QuitGPT" dans le détail, pour le moment.

Deux mots cependant : on peut se réjouir d'un départ en masse des utilisateurs et utilisatrices du service d'OpenAI pour protester contre le soutien de son leadership à Donald Trump, puis plus récemment de son intégration à l'outil guerrier états-unien.

M'enfin, évitez à mon humble avis de dresser trop rapidement des lauriers à Anthropic et Dario Amodei, qui se positionne de manière tout à fait marketée en "résistant". Bon après, c'est vous qui voyez. À chacun ses good guys 🤗


Une candidature « made in Palantir » aux municipales ?

On en parle régulièrement ici : le rapport au numérique de nos élu·es est bien souvent tout à fait à côté de la plaque, du cas qui nous intéressait aujourd'hui aux prises de position régulières d'Emmanuel Macron sur le sujet.

Mais il y a aussi de supers initiatives qui peuvent aider la sphère publique française à aller vers le meilleur, et ce sera notre dessert du jour 🍰

Car dans le genre super initiative, on peut parler de "Désascalade numérique", 10 propositions co-écritent par des associations et coopératives françaises de grande qualité, de Commown à Lève les yeux, de Techologie à Génération Lumière.

Le but est d'éduquer les élu·es et futur·es élu·es aux risques posés par le numérique et aux avantages qu'une forme de décroissance numérique pourrait nous offrir en tant que société.

Pourquoi choisir les municipales ? Je les cite :

"Les menaces que fait peser l'industrie numérique sur le vivant, l'emploi ou les libertés fondamentales peuvent sidérer en donnant le sentiment de phénomènes planétaires insaisissables. Pourtant, agir à l'échelle locale, à partir des communautés dans lesquelles nous vivons, est non seulement possible, mais décisif. C'est l'échelle plus efficace pour sortir de l'impuissance et recréer des liens fragilisés par le déferlement technologique. Pour se donner les moyens, progressivement, de reprendre la main sur les objets qui nous entourent et sur nos besoins fondamentaux."

J'ai justement assisté hier soir à Marseille à une réunion très intéressante du collectif "Le nuage était sous nos pieds", qui veut remettre au centre du débat public les installations de centres de données, notamment sur le territoire marseillais. J'en reparlerai forcément, bientôt.

En attendant, je vous laisse découvrir les 10 propositions détaillées du collectif Désescalade Numérique, des directions ultra pertinentes à creuser, et à pousser auprès de vos mairies et de vos élu·es.

Parce que résister localement un peu partout est peut-être le meilleur moyen d'avoir un impact global.

👉 https://www.desescaladenumerique.org


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25.02.2026 à 07:57

Alain Damasio et l’IA générative, histoire d’une balle dans le pied

Thomas Beaufils

Au menu d'Absurditech aujourd'hui : les errances génératives d'Alain Damasio pour le salé 🧂 et des romans de l'ère pré-GPT pour le sucré 🍰
Texte intégral (2647 mots)
Alain Damasio et l’IA générative, histoire d’une balle dans le pied

Alain Damasio et l’IA générative, histoire d’une balle dans le pied

Il est probablement l'auteur de science-fiction francophone le plus révéré. Il est aussi une figure techno-critique majeure du paysage culturel français, depuis une bonne dizaine d'années maintenant.

Il n'était donc pas tout à fait surprenant de voir Alain Damasio invité sur le plateau de l'émission C Ce Soir du 19 février dernier, pour un sujet tape à l'oeil qui n'augurait pas grand chose de bon : "IA : avons-nous perdu le contrôle ?".

Dans un débat au cadrage très discutable mais heureusement rehaussé par les apports de la chercheuse Ophelie Coelho et de la philosophe Anne Alombert, Damasio a déclaré ceci :

"Mon métier c'est de créer des univers imaginaires, des personnages et des trames narratives. L'IA arrive quasiment au même niveau que mon artisanat."

Se faisant, Damasio se tire ainsi une balle de LBD à bout portant dans le pied.

Il démontre, dans cette émission, son incompréhension du fonctionnement même de l'IA générative et des chatbots IA, et le déclin de ses visées techno-critiques et anti-capitalistes. Il admet aussi au passage avoir une bien piètre estime de ses propres écrits, lui qui parle pourtant souvent de son égo.

Sur son incompréhension de l'IA générative, d'abord : ne saisit-il pas que l'IA générative ne créé rien de nouveau et ne fait que remâcher l'existant, c'est à dire le contraire même de ce qui rend l'art intéressant ? De ce qui avait fait de sa Horde du Contrevent un chef d'œuvre pour beaucoup ?

Il semble pourtant comprendre que les LLM ne créent rien et ne sont que des "machines à probabilité" tout à fait mathématiques. Rien de créatif ni de magique là-dedans, mais cela ne force visiblement pas Damasio à se défaire de sa fascination malsaine.

Comme l'exprime la linguiste (atterrée) Laélia Veron, Alain Damasio a, dans nombre de ses écrits, "dénoncé l'automatisation et la privatisation du langage par la technologie". Le voir ainsi vanter et assumer l'utilisation de l'IA générative (et plus précisément le modèle Claude d'Anthropic), soit la forme de privatisation et d'uniformisation du langage la plus extrême qui soit, a de quoi décontenancer. Notamment dans cette période d'actualité orwelienne où les mots sont vidés de leur sens : guerre, paix ; ignorance, force ; fascisme, anti-fascisme.

Tous les discours anti-capitalistes et techno-critiques de l'auteur perdent en conséquence de leur substance. Moi qui avait fait une longue critique de son essai "Vallée du Silicium" dans cette infolettre il y a près de 2 ans, ne peux que refaire saillir avec plus de netteté encore les critiques alors exprimées : sa fascination bien plus que sa répulsion pour certains usages délétères de la technologie, ou son oblitération presque entière de l'enjeu écologique pour ce qui a trait à l'entraînement et développement des chatbots IA, notamment.

Pour quelqu'un se déclarant "bio-punk", c'est tout de même embêtant.

Rappelons d'ailleurs que Damasio a même récemment été jusqu'à fourrer son nez dans la fange des NFT, preuve d'une forme plus large de renoncement.

Alain Damasio, en bonne créature médiatique parlant d'IA qu'il est désormais, ne manque pas de verser dans les poncifs éculés : le plus grand risque qui nous guette avec l'IA est bien sûr la "superintelligence".

Il faut dire qu'il y est bien aidé par un cadrage de l'émission à côté de la plaque, nous le disions, et les interventions d'un journaliste du Point (média en pleine croisade anti-science par ailleurs, c'est à noter). Un cadrage qui ne parle que d'une hypothétique perte de contrôle d'une IA bientôt sentiente, en traitant tout autre risque comme trivial en comparaison.

La "superintelligence", une éventualité qui ne fait pourtant absolument pas consensus. Mais qui fait bien sûr jaser, cliquer. Une théorie à la Terminator qui permet surtout aux acteurs de la tech et de l'IA (comme Dario Amodei, le boss d'Anthropic dont Damasio semble gaga) de minimiser l'importance des autres conséquences concrètes et actuelles de l'IA : impacts écologiques, politiques, sociaux ou économiques, que nous évoquons souvent dans cette infolettre.

À mes yeux, si la machine dépasse un jour l'humain, ce sera parce qu'elle nous a rendu plus bête et dépendant que nous ne le sommes aujourd'hui. Pas parce qu'elle aura développé une "superintelligence" 🤗

Bref, dans le cadre d'une émission titrée "IA : avons-nous perdu le contrôle ?", fallait-il s'étonner de ce focus sur la superintelligence ? Car, si c'est moins sexy, il serait bon de rappeler que reprendre le contrôle du développement de l'IA générative ne serait pas si compliqué si l'on s'en donnait les moyens pour réguler, au niveau européen notamment, les quelques entreprises qui produisent ces modèles.

Il ne faut pas non plus oublier les limites intrinsèques au développement de l'IA, qui me font rire quand j'entends Damasio nous imaginer toutes et tous en balade avec notre "IA personnalisée". Des limites, peu évoquées lors du débat, et qui peuvent être :

  • économiques : coucou les doutes (enfin) autour de la solvabilité d'Open AI et des autres acteurs du marché puis la peur d'un effet domino, que s'apelerio la bulle.
  • techniques : où va-t-on trouver de nouvelles données pour entrainer et améliorer les modèles actuels, et est-on sûr·e des avancées promises par les Le Cun et consorts ?
  • environnementales : vos data-center de la taille de Manhattan, on va les alimenter avec la fusion nucléaire et de l'eau en poudre ?

À l'heure où Sam Altman démontre que son cerveau tourne moins bien encore que la dernière version de ChatGPT, où on découvre que l'un des plus gros donateurs de Donald Trump n'est autre qu'un des co(n)fondateur d'Open AI, et où les conquistadors sont plus que jamais de sortis, d'Anthropic à Mistral...

...il y a certes autour de l'IA des sujets bien plus importants à évoquer, en ce moment, que la "cyber-épiphanie" d'un auteur courrouçant sa fan base. Alors concluons.

Il ne faudra pas être surpris de voir Claude Damasio mettre moins de temps à publier son prochain roman, quand Les Furtifs lui avait pris 10 ans. Tout ça pour accoucher in fine à l'époque d'un patchwork de sujets assez indigestes, où il en venait à se singer lui-même ; le propre, déjà, d'une IA générative. On comprend donc sa fascination devant le miroir. Et de me rendre compte que le bougre n'a plus rien publié d'excellente facture depuis bientôt 15 ans, malheureusement.

Ne comptez donc plus sur moi pour lire ses prochains "écrits", et son roman à venir, visiblement porté sur l'eau. Combien de litres de flotte absorbés pour pondre ce prochain pavé ?💧

Vous me trouvez dur ?
Boh, ce n'est pas dans mes habitudes culinaires, pourtant, le trop plein de sel.

Surtout : la dureté de cette critique est à la hauteur de ma déception, et du sentiment de traitrise (le mot est lâché) qui m'habite, après avoir aimé et conseillé à tant de gens la lecture de sa Horde du Contrevent.

À croire que son chef d'œuvre virevoltant n'était peut-être, au fond, qu'un (très bel) accident.


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Alain Damasio et l’IA générative, histoire d’une balle dans le pied

Loin de moi, en vérité, l'idée de vous engager à ne lire aucun bouquin écrit depuis l'avènement de ChatGPT, en 2022, pour éviter toute mauvaise surprise. Vous l'aurez compris, un auteur peut dire n'importe quoi et vous gâcher le goût d'un chef d'œuvre même bien après sa sortie.

Je ne vais pas non plus vous conseiller de ne lire que des auteurs et autrices décédé·es pour avoir l'esprit tranquille, parce qu'un peu de modernité ne fait pas de mal ;)

Non, voici simplement quelques livres francophones que j'ai aimé lire ces derniers mois et années, sans autre règle particulière. Si ce n'est leur qualité à mes yeux, l'émotion tout à fait humaine qu'ils ont éveillé en moi.

Il y a d'abord "L'Art de Perdre", d'Alice Zeniter. Un fresque familiale formidable qui devrait être largement intégrée à notre programme scolaire tant il révèle de choses sur l'histoire commune de la France et de l'Algérie, tant il est pertinent dans la période de troubles nouveaux et en même temps anciens que nous traversons. Tant il est bien écrit, aussi.

Il y a ensuite "Le barman du Ritz", de Philippe Colin. En toute franchise, s'il n'est pas un grand roman (la dimension romantique de l'ouvrage est tout à fait passable), il n'en demeure pas moins un témoignage romancé mais circonstancié de la réalité politique parisienne sous l'occupation. Les séries de podcasts du même auteur chez Radio France, notamment celle sur la trajectoire de Pétain, sont encore davantage à conseiller. Les parallèles entre cette époque et la notre y sont souvent terrifiants.

Il y aussi les géniaux petits bouquins de Florent Oiseau, notamment mon chouchou "Les fruits tombent des arbres". Une lecture de l'ordinaire plutôt que de l'imaginaire, mais pas moins épique dans sa description du quotidien et des petites choses.

Il y a enfin, pour revenir à l'imaginaire, le travail de Jean-Philippe Jaworski. "Gagner la guerre" est notamment une œuvre majeure de la fantaisie francophone, modulo un choix scénaristique franchement discutable au milieu du récit, aussi détestable soit son anti-héros. Tous les ouvrages du cycle des "Récits du vieux royaume" que j'ai pu lire jusqu'ici sont parfaitement exaltants.

J'admets être moins client de son cycle celtique "Chasse Royale". Car, à l'instar de Damasio, l'auteur y frise l'auto-parodie à force de renforcer son style, tout en vocabulaire boueux et bagarreur. Espérons pour Jaworski une suite moins néfaste que celle de notre victime du jour !

Alain Damasio et l’IA générative, histoire d’une balle dans le pied

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11.02.2026 à 07:08

Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques

Thomas Beaufils

Au menu d'Absurditech aujourd'hui : la grève chez Ubisoft pour le salé 🧂 et des jeux "low-tech" & "solarpunk" pour le sucré 🍰
Texte intégral (7533 mots)
Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques

Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques

Jour de grève chez Ubisoft, fleuron français du jeu vidéo et « sanctuaire » qui s’effrite

En ce 11 février commence le deuxième jour d'une grève qui en comptera trois, chez Ubisoft. Elle fait suite à un appel commun lancé par les syndicats Solidaires-Informatique, STJV (Syndicat des travailleurs et travailleuses du jeu vidéo), CFE-CGC, CGT et Printemps écologique, en réponse à des annonces de suppressions de postes, de réorganisation plus large de l'entreprise et de mise à bas d'accords clés avec les salarié•es.

La grève aurait été suivie par au moins 1200 personne hier, selon le STJV. Elle intervient surtout dans la période de crise la plus intense que l'entreprise ait jamais connue... alors même que la crise est presque quotidienne depuis plusieurs années maintenant pour les quelques 17 000 employé•es d'Ubisoft, dont 4000 en France.


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Quelques éléments de contexte d'abord : Ubisoft, c'est une entreprise menée depuis 40 ans cette année par Yves Guillemot, membre d'une fratrie de morbihannais qui a beaucoup investit dans le jeu vidéo français. Ubi, comme on l'appelle, c'est le plus gros acteur du JV hexagonale et de loin, et l'un des plus gros d'Europe.

Ubisoft, c'était surtout cette grosse boite de jeu vidéo qui faisait les choses différemment, des états-uniens notamment :

  • des emplois nombreux – Ubisoft est l’un des plus gros employeurs du secteur, ce qui reste unique au regard de son chiffres d’affaires – et surtout bien protégés
  • la créativité longtemps portée aux nues et au-dessus du business
  • des studios du monde entier collaborant sur des projets de natures et tailles variées.

Ubi, c'était une boite à l'image de son patron, Yves Guillemot, petit gars avec une certaine bonhomie, qui débarque avec son accent français et sa voix fluette pour parler de l'importance de la créativité et des créatifs, les "joyaux de la couronne" d'Ubisoft.

Dans le même temps, c'est aussi une structure qui résiste aux tentatives de rachats agressives d'Electronic Arts à la fin des années 2000, puis du Vivendi de Bolloré en 2015. Bref, on aime bien Ubisoft, surtout en France, territoire jamais avare de chauvinisme.

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Assassin's Creed, symbole des succès et des errements d'Ubisoft (ici Unity, dont les balades sur les toits de Paris ont inspiré jusqu'à la cérémonie d'ouverture des JO de Paris)

Puis la machine s'est enrayée. Résultats en berne, approche créative critiquée, scandales à répétition... Pour enfin en arriver à la crise actuelle, faite de vagues de licenciements et de fermetures de studios (choses que l'on pensait impossibles il n'y pas si longtemps). Faite de promesses brisées et de salariées sacrifiées, aussi.

Tous et toutes les analystes du milieu y vont depuis de leur avis sur les raisons de ce déraillement.

Pour certain•es, c'est surtout lié à la crise plus large que traverse "l'industrie du jeu vidéo".

Une crise auto-infligée, à mon humble avis, pour cette industrie se croyant trop belle et puissante. Notamment pendant et à la suite de la période du covid, mirobolante du point de vue des chiffres, mais qui n’était qu’une anomalie. Mais quand les chiffres sont gros, les vautours rappliquent : tout le monde a voulu sa part du gâteau, des gros acteurs chinois au fond souverain d'Arabie Saoudite, en passant par Amazon ou Netflix.

S'en est donc suivi une crise, où les actionnaires ont récupéré un max, les salarié•es ont trinqué un max, les gros acteurs non-endémiques ont, au choix, retiré leurs billes non sans avoir laissé beaucoup de monde sur le carreau, ou bien remis une très grosse pièce dans la machine... mais pour résumer : c'est le bordel.

Et si là-haut, ça se parachute doré, en bas de la chaîne, il ne fait plus bon être un travailleur du JV.

Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques
Photo de la grève, hier, devant le siège mondiale d'Ubisoft, à Saint-Mandé (94)

À mes yeux, cette conjoncture a peut-être accéléré les problèmes d'Ubisoft, mais rien d'autre. La responsabilité repose sur les épaules seules de la direction de l'entreprise.

Et comme d'habitude dans ces cas là : les gaillards veulent sauver leurs sièges, quitte à balancer tous les autres passagers du bateau dans la flotte, quitte à revenir sur toutes leurs promesses.

Je vais en venir à la raison de cette conviction dans un instant. Mais je me dois d'abord d'évoquer mon rapport particulier à Ubisoft.


Ubi a été ma première boîte. J'y ai démarré en stage de fin d'étude, et après quelques péripéties, y ai enchainé quelques CDD avant d'y signer mon premier CDI, tout ça dans les locaux de Montreuil et Saint-Mandé, en bordure de Paris.

Je l'ai rejointe en 2012, juste après une incroyable conférence à l'E3, le plus grand salon du milieu à l'époque. C'était un rêve de gosse, tout simplement. Je rejoignais par la fenêtre (stagiaire attaché de presse) un domaine qui m'avait toujours attiré, parce que rentrer par la porte (devenir développeur) m'avait semblé impossible avec mon niveau misérable en maths (oui, c'est stupide).

J'y ai passé près de 7 années, à divers postes liés à la communication, principalement dans la division EMEA (Europe, Moyen Orient, Asie) de l'entreprise. J'y ai rencontré des gens passionnants, et pas mal d'ami•es conservé•es jusqu'à aujourd'hui, aussi. J'y ai voyagé dans de nombreux studios, j'y ai bossé sur des projets qui sont devenus d'énormes succès quand d'autres n'ont jamais vu le jour in fine. J'ai fait des E3 et des Gamescom, et j'y vivais une fast life tout à fait grisante.

J'y ai croisé Yves Guillemot à quelques reprises. Une personne que j'ai trouvé sympathique, qui m'a semblé s'intéresser véritablement à ses "ouailles". Il prenait souvent la parole devant les employé•es, à l'époque, avec une certaine bonhomie, là encore.

Il n'avait pas la froideur que j'ai pu retrouver chez beaucoup de grands pontes à l'américaine (je vous raconterai un jour ma seule réunion avec Brad Smith, le numéro 2 de Microsoft... Mais pas aujourd'hui).

Guillemot, je me souviens qu'on l'appelait Tonton Yves, avec mes collègues. Il est né la même année que mes parents, ce qui renforçait peut-être cette impression "familiale".

Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques
Ma tronche à l'E3 2016, il y a bientôt 10 ans donc 😱 Petit badge "We Are Ubisoft", filtre Instagram dégueulasse tout à fait d'époque à l'appui.

Mais je n'y ai pas vu et vécu que des trucs cools, chez Ubisoft.
Et on va en revenir à ce qui à mon avis est la raison de tout ce merdier.

En 2020 intervient le début des "embrouilles" pour Ubisoft. Libération révèle alors des récits de harcèlements et d'agressions sexuelles menés par certains cadres dirigeants de l'entreprise, notamment au sein de sa toute puissante "équipe éditoriale" basée à Paris, qui a alors le droit de vie ou de mort sur tous les projets menés chez Ubi.

Face à ce scandale, les réactions internes et externes de l'entreprise sont catastrophiques. Les profils mis en cause, protégés par les RH avant les révélations dans la presse, le sont toujours par la suite. Guillemot lui-même fera tout pour maintenir Serge Hascoët (directeur dudit "pôle édito") à son poste, malgré les accusations. Hascoët, qui a depuis été condamné à 18 mois de prison avec sursis et 45 000€ d'amendes.

Ce qui commence à se faire jour, c'est le revers de la médaille des discours d'Yves Guillemot sur les "créatifs" d'Ubisoft : on les protégera quoi qu'il arrive, quoi qu'ils fassent. Les "joyaux" d'Ubisoft sont plus important que tout le reste, peu importe si leurs comportements impactent négativement tout le reste de l'entreprise.

Dans la foulée, les langues se délient et nombre de scandales sont révélés, en France et au Canada notamment. Affaires de harcèlement moral et sexuel, toxicité manageriale généralisée, équipes des ressources humaines qui protègent les auteurs des méfaits et n'écoutent pas les victimes, direction qui ne mesure pas le malaise interne...

La boite sympatoche n'est peut-être pas si sympatoche que ça.


La toxicité et les errements manageriaux et RH d'Ubisoft, j'en ai eu des preuves sous le nez un bon bout de ma carrière dans l'entreprise, au delà du fait que la boite (en France en tout cas) était connue pour payer mal versus la qualité et la quantité de taff demandé ("métier passion", tu connais).

Je n'ai rien vécu de comparable avec ce qui a pu être décrit par d'autres. Pour autant, des boss toxiques, j'en ai eu et j'en ai vu quelques-un•es, chez Ubi.

Cependant, je pense qu'à l'époque, la tête dans le guidon, je ne réalisais pas être confronté à de tels comportements (a contrario, je les ai très bien identifiés sur le coup, ensuite, dans une boite comme Microsoft).

Pourtant il me semble évident aujourd'hui que ces comportements avaient des conséquences désastreuses, sur les gens qui les subissaient bien sûr, mais plus largement sur toute la boite.

À mon époque, la structure de la boîte elle-même était malsaine : le pôle publishing (où j’ai principalement évolué et qui incluait l’édition, le marketing et la communication) était ainsi divisé en deux parties, l'une basée à Paris, l'autre à San Francisco. L'une dirigée par un pote d'enfance d'Yves, l'autre par son cousin. Ça ne s'invente pas.

En substance : les européens contre les ricains, et autant vous dire que ça ne se passait pas dans la joie et la bonne humeur. Une espèce de compétition interne stupide éminemment contre-productive, et productrice de stress et de tensions pour tout le monde.

Ajoutons enfin que, sans arriver partout au niveau décrit dans le cas du "pôle édito", l'ambiance de boys club chez Ubisoft était indéniable. C'était mon premier boulot après l'école, alors ça non plus je ne l'ai pas compris tout de suite.

Mais au bout d'un moment, on se rend compte que ça n'est pas normal d'entendre les mêmes vannes dans un open space de boulot que quand tu traînais au pub avec tes camarades de classe de 20 piges à peine. Protéger les créatifs chez Ubisoft ? Peut-être, m'enfin c'était plus facile si vous étiez un mec.

Précisons sur ce dernier point que j’ai quitté la boite il y a 8 ans, et que l’ambiance aurait pas mal évoluée depuis… dommage qu’il ait fallu en arriver là pour que les choses bougent.

Bref, le plus important pour conclure cette partie : mes pensées aux victimes et toutes celles, tous ceux qui ont eu à subir des comportements déplacés au fil des années.

C'est à la suite de ces scandales que le fonctionnement interne d'Ubisoft, au delà de la toxicité que nous évoquions, est mieux compris à l'externe et notamment par la presse. Elle permet d’expliquer certains errement de l’entreprise.

La fameuse "équipe édito" qui faisait la fierté de l'entreprise n'était ainsi pas seulement dirigée par des individus peu recommandables. Elle est aussi à la source des obsessions stratégiques d'Ubisoft, de son orientation vers les gigantesques "monde ouvert" avec des mécaniques copiées d'une licence à l'autre. Ce qui deviendra la marque de fabrique d'Ubisoft avant de devenir une recette moquée pour sa répétitivité, et précipitera l'entreprise vers ses difficultés actuelles.

Idem avec cette envie, de la part du siège bien plus que des studios eux-mêmes, de suivre les tendances sans en maitriser les tenants et les aboutissants, et toujours avec un temps de retard.

Ou bien de vouloir créer des jeux pouvant plaire à tous les types de joueuses et de joueurs, alors même que celleux-ci sont de plus en plus exigeant•es et segmenté•es, sur un marché plus compétitif que jamais.

De la même manière, les tensions que j’avais pu ressentir en tant que membres des équipes publishing d’Ubi n’était pas un cas isolé. Pour en avoir discuté régulièrement au fil des années avec des gens en place chez Ubisoft, cette idée de « diviser pour mieux régner » reste un leitmotiv pour Yves, et dessine en creux le fonctionnement d’Ubisoft depuis très longtemps.

Europe contre US, mais également siège contre studios (un fonctionnement dont l’existence de l’équipe édito était l’un des symboles les plus forts), ou studios en bisbilles constantes avec le publishing

Voilà qui permettait à Tonton Yves d’être celui qui tranche in fine, avec un niveau de micro-management qui semble délirant pour une entreprise de cette taille. Difficile ensuite de nous faire croire qu’il ne savait pas ce qu’il se passait lors des divers scandales cités, mais passons.

Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques
Serge Hascoët, boss du pole édito d'Ubisoft, le 2 juin au tribunal de Bobigny. (Xavier Galiana/AFP)


Depuis 2020, Ubisoft est en tout cas en perte de contrôle complète. La toxicité et les errements d'un leadership créatif hors-sol et imbu de lui-même, doublé du besoin de réunir des sommes importantes pour satisfaire des actionnaires en panique face à un cours de bourse au plus bas, a mené l'entreprise là où elle est aujourd'hui.

Où en est-elle, justement, l'entreprise ? Liste à la Prévert :

  • Parce que l'entreprise ne parvient plus à rassurer les marchés, elle se lance dans des montages financiers opaques qui semblent préparer la prise de contrôle de ses plus grandes licences par des acteurs externes, chinois notamment, ce qui n’augure rien de bon pour la suite (pour les salarié•es en tout cas).
  • Elle signe également des deals avec des acteurs à la moralité pour le moins discutable.
  • Elle ferme des studios et lance donc de larges campagnes de licenciements, abandonnant la politique qui en faisait une sorte de sanctuaire dans une industrie par ailleurs exsangue.
  • Elle assume la fin de la politique de télétravail qui a pourtant motivé de nombreux talents à rejoindre l'entreprise (et/ou à y rester malgré des salaires faibles par rapport à la concurrence), et cela malgré des promesses répétées de la direction sur le sujet ; et tout cela parce que Tonton Yves pense que les gens « bossent mieux en se voyant » alors même que le fait de faire bosser ensemble des studios séparés par des milliers de kilomètres fait partie intégrante de l’ADN d’Ubi depuis plus d’une décennie
  • Elle annule de nombreux jeux dont certains à quelques semaines de la sortie, ce qui démontre un manque de clairvoyance assez dramatique, notamment dans le cas du fameux remake de « Prince of Persia : les Sables du Temps », en développement depuis de nombreuses années

Comme d'habitude : ce sont les salarié•es de l'entreprise qui payent pour les décisions d'un leadership de plus en plus népotique (Tonton Yves place de nombreux membres de sa famille dans l'organigramme) et aux visées stratégiques désastreuses.

Pour conclure, je vous dirais tout de même que des solutions, je n'en ai pas. Et qui serais-je pour en avoir. L'avenir va être plus que cahoteux, même si le management déconnecté de l'entreprise (et principalement Yves) prenait enfin une bonne décision, en se retirant.

Il faudra en tout cas du courage aux employé•es d'Ubisoft. Qu'iels soient uni•es dans la crise. Parce que la disparition d'Ubisoft serait une catastrophe pour le jeu vidéo français, mais également bien au delà de nos frontières.

Ubisoft était une belle exception créative française. Une exception, on l'a compris trop tard, construite sur des privilèges en son sein – quoi de plus français, finalement.

Ubisoft était aussi un sanctuaire pour ses employé•es, au sein d’une industrie devenue folle. Mais l’entreprise n'est plus désormais qu'une banale tragédie dans l'industrie du jeu vidéo international : des salariées sacrifiées par un leadership déconnecté alors que la faute lui revient presque intégralement.

Soutien aux grévistes.

Et solidarité avec les petites mains de la boite. Toujours.
Comme dans toutes les boîtes de la tech, du gaming, et du reste.

Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques

Telex spécial jeu vidéo :


Tout le monde se pose la question des liens qu'entretient son terrain de prédilection avec les Espstein Files. Côté jeu vidéo, il n'y a qu'un seul article à lire, c'est celui là.  ✂️  Après les réseaux sociaux, Macron s'attaque aux JV, en oubliant ses demandes et déclarations passées, et en prenant le problème par le mauvais bout, comme d'hab.  ✂️  Suite à l'annonce par Google de sa nouvelle "IA générative d’univers interactifs", Genie 3, les cours des entreprises du JV ont chuté en bourse... alors qu'il n'y a pas besoin de creuser longtemps pour voir que c'est du flan.  ✂️  Le retard annoncé par Steam de ses "Steam Machines" pour cause de problèmes d'approvisionnement en composants va peut-être permettre à certain•es de réaliser l'impact de l'IA générative sur nos ressources. ✂️ Discord anticipe les conneries des autres en les faisant siennes. Génies. Heureusement, il y'a des alternatives.

Et une vanne de qualité pour conclure notre partie salée 😇

Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques

Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques

Par bonheur, le jeu vidéo, ce ne sont pas que des "AAA" et des vagues de licenciements.

Si le jeu vidéo indépendant souffre aussi de la crise que nous avons évoqué plus haut (notamment à cause des gros acteurs qui retirent leurs billes après avoir fait miroiter monts et merveilles), il n'a pour autant jamais été aussi dynamique et porteur de créativité.

Car désormais, et c'est sans doute une preuve de la nouvelle maturité de ce medium, c'est de créateurs et créatrices indépendant•es que vient l'innovation dans la majeure partie des cas.

Dans ce contexte bouillonnant, le jeu vidéo ne pourrait-il pas, de par son interactivité intrinsèque, devenir le meilleur moyen d'éduquer aux nécessaires changements qui arrivent ?

Et si ce medium impulsait sa mue pour sortir des mêmes formules usitées, de Call of Duty (tuer) à Pokémon (chasser) en passant par Civilization (coloniser) ?

Découvrons ensemble quelques douceurs vidéoludiques aux saveurs low-tech, bio-punk et sacrément innovantes, sorties ces derniers mois.

Synergy

Les jeux de gestion et autres "city builder". Il n'y a pas beaucoup de styles de jeu plus marqué par l'imaginaire colonial. C'est toujours à peu près la même sauce : on arrive sur une carte, on y construit des tonnes de trucs en allant défoncer toutes les ressources d'un petit coin de paradis, en tachant de garder les finances dans le vert et la satisfaction de nos administré•es à un niveau correct.

Mais il y a des exceptions, et c'est le cas de Synergy ! Au delà de son identité visuelle très inspirée par Mœbius, l'idée est ici de développer son village, certes, mais en y respectant et même en s'adaptant un écosystème difficile. Cette quête d'harmonie bio-punk est même constitutive du gameplay : la granularité des mécaniques va jusqu'à nous laisser choisir la méthode de récolte des plantes et ressources naturelles dont nous avons besoin, pour s'assurer d'impacter le moins possible notre environnement.

En promo à 12,49€ sur GOG 🇪🇺

PS : le studio derrière Synergy vient de mettre la clé sous la porte... 

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Flotsam

Pour rester dans le genre, on peut aussi citer le récent Flotsam, où l'on assemble une ville flottante à partir des déchets abandonnés par une (notre) société de consommation, après une montée des eaux visiblement assez dramatique. Alors, c'est d'une certaine manière du post-apo, m'enfin ce n'est pas Waterworld. Ici, on ne fait pas du jet ski pour harponner des pirates adverses, on part plutôt à la pêche aux composants en naviguant tranquillement d'îles en îles et en récupérant au passage les survivants qui y sont isolé•es.

Y'a un truc tout à fait poétique à voir ses ouailles recycler le plastique et le bois pour en fait la future place de votre village flottant et faire pousser des salades au milieu de l'océan. C'est très détente, et ça donne presque envie que l'eau grimpe un peu pour noyer quelques côtes trop bétonnées 😘

22,99€ sur GOG 🇪🇺

Bonus : dans le genre, on peut aussi citer les castors dépollueurs de Timberborn ou bien la création de village à dos de monstre géant de The Wandering Village.

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Spilled

Passons de l'eau salé à l'eau douce, avec Spilled! Un petit jeu où l'on dirige un bateau sur les eaux polluées d'une rivière. Notre but y est simple : dépolluer ladite rivière ! Développé en solo par une artiste néerlandaise sur son propre bateau (ça ne s'invente pas), Spilled! est une courte (ça se boucle en 1h) mais plaisante expérience, qui pourrait d'ailleurs tout à fait convenir à des enfants.

Avec notre petite embarcation, bardée d’un petit panneau solaire et de divers équipements étonnants, on nettoie donc les eaux fluviales couvertes de déchets et de nappes de pétrole, on y repêche des fûts abandonnés, on éteint des incendies, on sauve des animaux et on restaure la vie sous-marine au passage.

Au fur et à mesure de nos avancées, on ajoute des améliorations à notre bateau pour aller récupérer des déchets sous l’eau ou arroser des cibles à distance. Bon le final en mode Sea Shepherd est un peu moins cohérent, mais cela reste une aventure agréable et originale de par sa thématique, avec un décor un brin solarpunk, convoquant nature et installations renouvelables.

5,89€ sur Steam.

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Trois Rivières 

Pour rester dans la dimension dépollution et éducation, on avait déjà parlé du très mignon "Alba" l'été dernier. Voici une autre proposition, gratuite mais surtout utile. C'est Trois Rivières, un jeu à visée éducative qui se boucle en 30 minutes et traite des impacts environnementaux et sociaux de la fabrication des équipements numériques (mine, usine d'assemblage, usine de recyclage) et les conséquences de ces industries sur notre écosystème. Top pour les jeunes ados notamment.

Pour y jouer, rien de plus simple, il suffit d'avoir un navigateur sur son ordi ou son mobile, et c'est parti : https://www.trois-rivieres.net/

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Caravan Sandwitch

Finissons cette liste avec un autre titre made in France. Et ça se voit, avec un environnement fait de calanques et de références au sud de la France, jusque dans les noms des personnages, en variantes de plantes aromatiques. Nous y jouons donc Sauge, qui revient sur sa planète natale de Cigalo, abandonnée par un "Consortium" colonisateur.

Cigalo, on y vit dans une débrouille joyeuse, en bonne intelligence avec les populations natives pourtant grandement éprouvées. On profite du paysage, on répare des machines, on aide des robots à stocker leur data en local... Bref, c'est du perma-computing low-tech sous le soleil, et ça change un peu des thématiques habituelles des jeux d'aventures !

24,99€ sur GOG 🇪🇺

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Dialogue très "numérique responsable" dans Caravan Sandwitch
Jour de grève chez Ubisoft, et autres joyeusetés vidéoludiques
On s'y pose aussi des questions parfaitement low-tech

PS : vous trouverez ici une liste Sens Critique que je complète régulièrement avec de nouveaux jeux couvrant l'écologie de manière générale.


Pour conclure, parlons un peu d'autre chose que de jeu vidéo. Parce qu'une création récente m'a donné envie de jouer à un jeu de gestion où il s'agirait d'adapter nos villes au changement climatique : le documentaire "France : il était une fois demain" diffusé récemment par France TV !

Pour certain•es, ce documentaire réduit la transition écologique à un enjeu de désirabilité. Et honnêtement, je ne trouve pas non plus qu'il soit parfait : il verse parfois dans l'optimisme béat et le techno-solutionnisme simpliste : les paquebots nucléaires ou à hydrogène, bon... (même si ça ne va pas aussi loin que Terra Nil, par exemple).

Mais ce docu franchement solarpunk propose surtout d'imaginer un avenir plus positif que ce que l'on voit et entend partout, avec des solutions astucieuses et des explications claires. Et je pense que beaucoup de français ont besoin de ça pour s'engager vers des changements.

La transition écologique ne se limite certes pas à la désirabilité. Mais la désirabilité est importante néanmoins !

À noter : ce docu utilise l'IA générative sur quelques plans, et c'est déjà  trop, même si la grande majorité des visuels sont fait par des artistes. Mais ces plans utilisant l'IA générative ont au moins le mérite d'être clairement signalés pour ce qu'ils sont, et ils ne présentent (astucieusement) que les solutions trop couteuses et peu imaginatives (digues géantes devant Etretat, domes au dessus des villes...).

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02.02.2026 à 07:24

Interdire l'accès des plus jeunes aux réseaux sociaux : la fausse bonne idée

Thomas Beaufils

Lundi dernier, il y a tout juste une semaine, l'Assemblée Nationale adoptait l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Un texte qui proscrit également l'utilisation des téléphones mobiles dans l'enceinte des

Texte intégral (2921 mots)
Interdire l'accès des plus jeunes aux réseaux sociaux : la fausse bonne idée

Lundi dernier, il y a tout juste une semaine, l'Assemblée Nationale adoptait l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Un texte qui proscrit également l'utilisation des téléphones mobiles dans l'enceinte des lycées. Le texte doit également passer au Sénat, mais comme les parlementaires ne s'émeuvent généralement que des restrictions qui les touchent très directement, on se doute déjà de l'issue de leur vote.

La ministre déléguée chargée du numérique, Anne Le Hénanff, souhaite en tout cas que cette interdiction prenne effet dès la rentrée scolaire 2026, pour toute nouvelle inscription sur les réseaux sociaux en question. Mais également que ces plateformes vérifient l'âge de l'intégralité de leur base d'utilisateurs (ça veut dire vous toutes et tous, pas que vos gamin‧es, cher‧es abonné‧es) d'ici au 1er janvier 2027.

Il y a quelque temps, je vous avais parlé d'une annonce initiale sur le sujet par Macron et Catherine Vautrin (qui n'est plus ministre de la santé depuis, mais doit sûrement être ministre d'autre chose désormais), et des réactions qu'elle avait suscité. Je disais à l'époque : "mon point ici, honnêtement, ne va pas être de donner les bons et les mauvais points à chacune des positions. J'ai des convictions, mais je ne pense pas connaitre le sujet assez en profondeur pour trancher de manière claire."

Près de 6 mois plus tard, j'ai eu le temps d'en lire pas mal sur le sujet, et autant vous dire que je peux maintenant trancher :

Si cette décision part probablement de bonnes intentions et n'est donc pas absurde stricto sensu, elle n'en constitue pas pour autant une bonne idée.

Bien au contraire. 

Cette décision, aussi attirante soit-elle sur le papier, sera à mon humble avis contre-productive, et même dangereuse. Et cela pour plusieurs raisons... et aussi parce qu'on a des exemples pour s'en persuader.

Déjà, cette décision n'empêchera pas une grande partie des jeunes d'accéder aux réseaux sociaux s'ils ou elles le souhaitent vraiment. Pas besoin de dessiner des conjectures floues : c'est exactement ce qui est en train de se passer en Australie, où une interdiction similaire a été mise en place il y a quelques semaines. Si il est encore tôt pour en tirer des conclusions fermes, les premiers résultats sont parlants :

  • Une migration prévisible vers des applications non couvertes par la loi et donc encore moins encadrées que les réseaux initiaux
  • L'utilisation de VPN pour tromper la géolocalisation des outils de contrôles – ce qui reste un jeu d'enfant, c'est le cas de le dire
  • La production de faux documents d'identité pour tromper le contrôle, faux qui sont d'autant plus faciles à produire depuis l'avènement de l'IA générative

Surtout, les jeunes qui continueront à se rendre sur les réseaux sociaux le feront donc hors de toute législation, ce qui garantie aux plateformes de maintenir leur politique algorithmique délétère et prédatrice, et de pouvoir se dédouaner sans problème quand les enfants auront accès à du contenu violent ou humiliant, sexualisé voire pornographique... comme c'est déjà le cas aujourd'hui.

De plus, alors que l'on parle beaucoup des failles qui traversent notre société, quoi de pire que d'exclure la jeunesse de l'un des espaces d'échanges principaux de notre époque ? En l'obligeant à se créer de nouveaux espaces invisibles pour le reste de la population, leurs parents y compris ? D'autant plus alors que les espaces en lignes sont attaqués, à l'intérieur comme de l'extérieur, par des acteurs qui souhaitent en modifier l'angle et le ton : Musk avec TwiXter, fermes à bots russes ou iraniennes, "Tik Tokisation" de Bardella, etc.

Pour faire un parallèle qui vaut ce qu'il vaut : la politique française de prohibition et de repression limite-t-elle la consommation de cannabis ? Absolument pas, et au lieu de remplir les caisses de l'état, elle remplit celles de criminels. La comparaison reste bancale, mais elle illustre assez bien les risques auxquels nous nous exposons avec cette loi.

Mais ce n'est pas le pire : on l'a dit, pour mettre en place cette loi, il va falloir contrôler l'âge de TOUS les membres présents sur ces réseaux. Cela en poussera une frange minoritaire et éduquée aux risques à quitter ces réseaux, ce qui est sans doute une bonne chose...

Mais cela posera surtout un grand problème démocratique et de respect de la vie privée. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est rien moins que la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés), dès 2022.

Concrètement, un tel système va permettre à l'état de disposer d'un relevé très précis de qui fait quoi en ligne, jusqu'à nos informations les plus privées et sensibles, mais aussi de qui critique ses agissements, par exemple. Alors on entendra la rengaine habituelle : "je n'ai rien à me reprocher".

On en reparlera si le RN ou équivalent passe au pouvoir en 2027, cf ce qui se passe actuellement aux États-Unis. Pardon pour le point Godwin, mais c'est d'époque : qu'aurait pu faire l'ICE... pardon la Gestapo en 1930-40, si elle avait disposée d'une telle base de données ?

C'est d'autant plus vrai quand l'on sait que l'ICE utilise justement tous les outils technologiques possibles pour mener à bien sa terrible mission. Ce n'est pas comme si on n'avait pas prévenu.

Interdire l'accès des plus jeunes aux réseaux sociaux : la fausse bonne idée
Vous avez vraiment envie que ces gars là sachent tout de vous et de votre activité en ligne ?


Un autre point qui me semble important. Macron, à l'issu du vote, s'est fendu d'un tweet (lol) pour dire : "Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : c'est ce que préconisent les scientifiques." Vraiment ?

Comme souvent quand on essentialise la parole scientifique, c'est du pipeau. Il n'y a pas de consensus sur le sujet, et on a d'ailleurs vu certains profils, comme Danah Boyd à l'international ou Virginie Sassoon en France, rappeler des faits bien documentés sur les effets des réseaux sociaux : ils mettent au grand jour de réelles difficultés psychologiques, familiales, sociales que l'on avait du mal à identifier et quantifier. Il est plus facile, il est vrai, de couper cette source qui révèle les faillites de notre modèle, plutôt que régler le problème à la racine...

Avec de telles décisions politiques, tout ce que fait l'état, c'est s'acheter une paix auprès du grand public. Nos politiques pourront ainsi dire "on a fait quelque chose", et passer au prochain sujet polémique. Alors que leur décision ne règle pas le problème initial, et en créé de nouveaux.

Mais quelles seraient les solutions les plus efficaces, dans ce cas ?

La principale me paraît évidente : il faut RÉGULER. Les équivalents trumpistes de ce côté-ci de l'Atlantique voudraient nous faire croire que la régulation est une des faiblesse de l'Europe, c'est une force au contraire, cf le RGPD. Une force que les droites européennes sont en effet en train de détricoter par populisme et manque de courage.

Dans n'importe quel autre secteur d'activité, ce sont les fabricants qui doivent prouver que ce qu'ils proposent sur le marché n'est pas dangereux. Pourquoi cela serait différent pour la tech ? Pourquoi ne met-on pas ces entreprises devant leurs responsabilités ?

Cette interdiction des réseaux sociaux aux plus jeunes est un aveu de faiblesse pur et simple. Nous devons réguler les plateformes américaines et chinoises qui ne respectent pas nos idéaux égalitaires et démocratiques pour qu'elles s'y conforment. Nous devons proposer des alternatives européennes et open-sources pour juguler notre dépendance actuelle à ces plateformes, une nécessité que le contexte international nous rappelle désormais chaque jour !

Une régulation et des alternatives qui doivent s'accompagner d'une éducation critique à la tech, on l'a déjà dit ici.

Par ailleurs, la CNIL elle-même esquisse d'autres solutions envisageables.

Interdire l'accès des plus jeunes aux réseaux sociaux : la fausse bonne idée
FantomApp, une application gratuite développée par la CNIL

Pour conclure : c'est une annonce d'opportunité purement politique, qui sera sans doute appliquée de manière lacunaire et inefficace, créant des failles sécuritaires et démocratiques majeures, isolant davantage notre jeunesse à un moment où on ne devrait pas se le permettre.

Il serait beaucoup plus courageux et légitime de légiférer contre les plateformes existantes et leurs méthodes prédatrices, qui touchent aussi bien les jeunes que les moins jeunes.

Politiques de tous bords : commencez donc par interdire les outils de propagande comme TwiXter. Et pas que pour les enfants. Et même s'il s'agit là encore, de manière inexcusable, de votre moyen de communication préféré.

Une question provoc' pour finir. À votre avis, qu'est ce qui fera le plus de bien à notre pays : interdire les réseaux sociaux chez les jeunes, ou Cnews chez les vieux ? 😇
 

PS : j'en ai vu certains dans la sphère jeu vidéo française s'inquiéter de l'intégration de Roblox (plateforme de jeu massivement utilisée par les enfants et les ados) au pool des "réseaux sociaux" concernés. Si on peut s'inquiéter de la méthode comme je viens de le faire, je pense qu'intégrer Roblox (ainsi que Fortnite pourquoi pas) au groupe des applications posant problème pour leur modèle prédateur visant la jeunesse, est tout à fait légitime.

Interdire l'accès des plus jeunes aux réseaux sociaux : la fausse bonne idée
Une du Nouvel Obs de la semaine dernière
Interdire l'accès des plus jeunes aux réseaux sociaux : la fausse bonne idée

Télex de Janvier :

Même les mairies écolos succombent aux datacenters pour "répondre aux besoins de l’IA", comme à Bordeaux. ✂️ Cette daube de Stérin donne aussi dans l'obstruction climatique. ✂️ Le CNRS lance son blog. L'objectif : "repenser le numérique", et ça devrait être très cool. ✂️ Vous avez vu passer la news stupide qui consistait à vouloir envoyer des datacenters dans l'espace ? C'était pour la façade. ✂️ Aux US, les bibliothécaires sont désemparé.es face aux demandes de livres inventés par l’IA générative, relate Le Monde. ✂️ D'après une étude, ChatGPT utiliserait désormais le "Grokipedia" nazi de Musk comme source principale. ✂️ Les juges de l'affaire Ziad Takieddine ont coincé Carla Bruni grâce à l’application de santé de son téléphone. ✂️ Après avoir "anobli" Bernard Arnault, la voilà qui accueille Peter Thiel : l'Académie des Sciences Morales et Politiques n'a donc aucune morale.


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