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🖋 Anna Colin-Lebedev
Enseignante-chercheuse en science politique, maîtresse de conférences à l’université Paris Nanterre, chercheuse à l’Institut des sciences sociales du politique et chercheuse associée au Centre d’études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques

LES CARNETS d'Anna Colin-Lebedev


Science politique, Russie, Ukraine et divers
▸ les 10 dernières parutions

26.08.2026 à 11:20

Russia and Ukraine: Societies transformed by war (article publié par The Brookings Institution)

colinlebedev

Lire la suite (299 mots)

On pense souvent la guerre comme un moment profondément transformateur, qui modifie les logique sociales et rebat les cartes, modifiant les statuts sociaux, introduisant de nouvelles pratiques et de nouvelles relations avec l’État. Bien sûr, cela est vrai à bien des égards. Il n’y a rien d’ordinaire à vivre sous les bombardements, à prendre les armes ou à se mobiliser pour combattre. Cependant, la sociologie des sociétés en guerre démontre que les comportements en temps de guerre sont fortement ancrés dans les dynamiques sociales en temps de paix. Les transformations en temps de guerre sont enracinées dans les expériences sociales, l’histoire et les valeurs préexistantes.

Les analystes s’appuient souvent sur des schémas binaires familiers lorsqu’ils comparent la Russie et l’Ukraine : autoritarisme contre démocratie, cercle restreint vieillissant autour de Poutine contre jeune leadership ukrainien, agression contre résistance, et répression contre mobilisation. Mon analyse adopte une perspective différente, en explorant trois dimensions clés qui façonnent l’évolution des deux sociétés : l’importance de l’adaptation en tant que compétence sociale fondamentale ; la relation des citoyens à l’État ; et l’évolution des perceptions de soi et de l’autre.

A lire dans cet article (en anglais) pour lequel je remercie The Brookings Institution, et qui reprend les idées exprimées lors de la conférence que j’ai donnée dans le cadre de la 21e Raymond Aron Lecture à Washington DC le 5 juin dernier.

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19.08.2026 à 12:01

L’appel aux élections de Mykhailo Fedorov: un reboot démocratique?

colinlebedev

Texte intégral (638 mots)

Un commentaire à chaud sur la vidéo enregisrée par l’ancien ministre de la défense Fedorov, où il formule une critique du fonctionnement politique du pays et appelle à des élections.
Vous entendrez parler de crise politique, de fragilisation de l’équipe présidentielle, de l’émergence d’un opposant politique. Rien de cela n’est faux, on rentre dans une zone de turbulence. Mais pour moi, le vrai sujet n’est pas forcément là.

Les critiques que l’ancien ministre fait dans sa vidéo ne sont pas nouvelles. Elles sont partagées par un grand nombre d’Ukrainiens: nécessité de faire vivre la démocratie, critique de la gestion d’équipe par le président, inacceptabilité de la corruption en temps de guerre. Comme je l’ai dit à plusieurs reprises, les Ukrainiens savent faire la part des choses entre ce qu’ils reprochent à leur président et à leur parlement, et la nécessité de soutenir leurs institutions pour préserver la souveraineté de l’Etat. Mais tout le monde sait que le jour où les élections se tiendront, ce bilan va peser.

Sur le fond, les critiques de Fedorov ne sont pas le signe d’un dysfonctionnement politique, mais plutôt d’un fonctionnement assez sain. Un acteur politique de premier plan se positionne comme une alternative à Zelensky. Ce n’est pas un militaire mais un civil; ce n’est pas non plus quelqu’un d’étranger à la défense de l’Ukraine. C’est une personnalité qui a des soutiens dans la société; il est populaire dans les milieux tech des forces armées et de la société. Fedorov a clairement la posture d’un canddiat à la prochaine présidentielle. Et c’est tout ce que l’on peut souhaiter à une démocratie: une pluralité de candidats portant des projets sérieux. Que cet opposant potentiel soit issu du cercle même des proches de Zelensky est aussi, finalement, très banal dans un fonctionnement démocratique. Il y a peut-être une crise politique, mais pas de crise systémique.

Ce qui est nouveau dans l’adresse de Fedorov, c’est cependant l’idée que les élections sont possibles. L’argument politique est recevable: la guerre s’est installée dans la durée, refuser la tenue d’élections, c’est aussi donner à la Russie une victoire en la laissant rythmer le timing du jeu politique ukrainien. Mais Fedorov ne parle pas seulement du principe. Sans rentrer dans le détail, il dit: la tenue d’élections est possible. L’Ukraine doit retrouver un processus d’alternance démocratique, sans attendre la sortie de loi martiale.

Et là, il faut se rappeler qui est Fedorov: ancien ministre de la numérisation qui a transformé une bureaucratie d’imprimante et de papier en un système modernisé et rapide. Ancien ministre de la Défense qui a accompagné l’innovation et l’esprit d’initiative qui permettent aujourd’hui à l’armée ukrainienne d’accomplir des choses que personne n’avait anticipées. S’il travaille vraiment à un projet permettant de tenir des élections en temps de guerre, nous avons tout intérêt à suivre le sujet de près. J’imagine que le vote électronique sera au coeur de ce projet – collègues spécialistes du sujet, réglez vos radars, car ce sera riche d’enseignements.

J’attends la suite avec intérêt plus qu’avec inquiétude. Une fois de plus, l’Ukraine pourrait être là où personne ne l’attend.

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29.03.2026 à 01:30

L’interview de Lavrov sur France 2 : comment tirer les bonnes leçons d’un cas de vulnérabilité médiatique à l’influence russe ?

colinlebedev

Texte intégral (1069 mots)

L’interview du ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov par Léa Salamé, diffusée sur France 2, ne m’a pas mise en colère. Elle m’a confirmé dans la conviction qu’il y a une urgence à réfléchir aux raisons de la vulnérabilité de nos médias à l’influence russe, dont les manifestations sont devenues récurrentes. Cette vulnérabilité renvoie, selon moi, à deux phénomènes : la difficulté à anticiper et identifier les manipulations informationnelles russes, et la difficulté à concilier plusieurs grammaires contradictoires du travail journalistique.

Le choix de la rédaction d’interroger Sergueï Lavrov ne me pose aucun problème. La conservation de l’initiative, la liberté du journaliste de choisir qui interroger et sur quel sujet, est un principe fondamental du métier. Nous n’avons pas à nous substituer aux journalistes dans leur choix, et surtout pas à ceux qui travaillent dans les médias de service public ; les seules personnes susceptibles de critiquer le choix de l’interview sont, selon moi, les confrères et consœurs journalistes de Léa Salamé, au nom d’une éthique professionnelle partagée.

Ce qui est manifeste dans l’interview de Lavrov par Salamé, c’est précisément la perte de l’initiative par la journaliste. La prise de contrôle de l’entretien par le ministre russe est visible dans la configuration matérielle de l’entretien : c’est Lavrov qui décide du tempo de l’interview, enlevant son oreillette quand il se lance dans un monologue, ne laissant aucune chance à Salamé, coincée de l’autre côté de l’écran d’ordinateur, de venir l’interrompre. La perte de contrôle se révèle également dans l’incapacité de la journaliste d’opposer des faits précis aux mensonges proférés par son interlocuteur. Le résultat est accablant : l’entretien se transforme en une tribune pour le ministre russe où rien ni personne ne l’empêche de dérouler son discours.

Pourquoi l’entretien a-t-il ainsi déraillé ? Une partie, me semble-t-il, tient aux contradictions inhérentes au travail du journaliste. Comme l’a souligné le sociologue Cyril Lemieux dans « Mauvaise presse », les principes déontologiques du métier que les journalistes s’efforcent de respecter se heurtent aux exigences de la « grammaire réaliste », à savoir un certain nombre de contraintes rédactionnelles. Il est possible que la journaliste ait été mise en difficulté par le temps de préparation trop court, ainsi que par le dispositif visio, probablement imposés par les Russes. Il est également possible que la perspective de sortir un entretien exclusif, dans un contexte de rareté de la parole des dignitaires russes sur nos antennes, ait été tellement attractive pour la rédaction que les journalistes n’aient pas pris les précautions nécessaires pour préparer l’interview. Manifestement, ils n’ont jugé utile ni de procéder à un fact-checking systématique (qui était possible à l’avance, au vu de la prévisibilité du discours de Lavrov), ni de s’interroger sur les raisons pour lesquelles l’interview a été accordée par Moscou et les objectifs que Moscou cherchait à y atteindre.

Ce dernier point me semble central. En surestimant leur capacité à maintenir l’initiative et à contrôler l’entretien, en cherchant à respecter un autre principe fondamental de leur métier qui est l’exigence de polyphonie, les journalistes augmentent considérablement les chances d’être manipulés et de devenir des canaux par lesquels des acteurs hostiles s’aménagent un espace dans notre paysage médiatique. Le risque est encore augmenté lorsque les journalistes ne proposent pas un dispositif solide de mise en contradiction des discours de leurs interviewés par une préparation soignée et une présence de spécialistes du sujet.

Le pouvoir russe ne cherche plus à nous convaincre de le suivre : il cherche à projeter une image de force, de contrôle et de détermination. L’objectif de Lavrov n’est pas de retourner les opinions françaises, il est de créer une image de puissance du pouvoir russe, susceptible de démobiliser nos opinions. L’image que nous avons projetée dans cet entretien est celle de notre faiblesse, sans avoir obtenu en retour la moindre information exclusive. 1 : 0 pour la Russie.

Que pouvons-nous faire aujourd’hui pour rendre nos médias moins vulnérables à cette instrumentalisation informationnelle ? Voici quatre propositions réalistes.

  1. Attribuer les actes de manipulation informationnelle, comme nous attribuons aujourd’hui les cyberattaques, en explicitant leur objectif. Je me demande s’il existe des guides formalisés permettant aux journalistes de repérer les indices d’une instrumentalisation des médias : sinon, ce serait peut-être le moment d’en rédiger.
  2. Inciter les rédactions à privilégier les principes d’éthique journalistique sur les objectifs commerciaux en augmentant le coût réputationnel du choix du « scoop » ou de « l’exclusivité ». C’est un peu ce que je suis en train de faire ici…
  3. Aider les journalistes à préparer au mieux leurs sujets, en mettant en place une collaboration étroite avec les spécialistes. Ici, c’est aussi à nous autres chercheurs de faire des efforts, mais aussi aux journalistes de systématiser l’appel aux chercheurs et experts du sujet en amont du direct ou de la diffusion. Cette exigence doit être encore plus forte lorsqu’il s’agit d’interlocuteurs représentant un pouvoir explicitement hostile à l’égard de nos pays.
  4. Diminuer la dépendance des médias du service public des logiques commerciales, en valorisant la qualité et la préparation sur la rapidité et l’audience. Le succès des nouveaux médias en ligne mettant l’accent sur l’approfondissement et la qualité nous montre que le journalisme d’investigation est plus que jamais apprécié des lecteurs. Nos journalistes des médias publics doivent être soutenus dans leur volonté de travailler avec davantage de recul sur des sujets de fond, même au détriment de l’immédiateté : le public suivra.
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22.01.2026 à 13:24

(Hom)mage du Kremlin.

colinlebedev

Texte intégral (3104 mots)

« ‘Le Mage du Kremlin’ (le film) est à peu près le meilleur cadeau que nous puissions faire au Kremlin (le vrai). »

J’ai posté ce commentaire hier sur les réseaux sociaux, en sortant de la projection du film d’Olivier Assayas, adapté du roman éponyme de Giuliano da Empoli. Je me dois d’expliquer.

Que les choses soient claires : je n’ai aucune compétence ni légitimité pour juger de la qualité cinématographique du film. Un bon film ou non, une adaptation réussie ou non : ce n’est pas mon propos. En revanche, en le regardant avec mes yeux de chercheuse travaillant sur les sociétés post soviétiques et sur la guerre russe contre l’Ukraine, je considère que ce film est dangereux.

Dangereux – je mesure mes mots – parce qu’en affichant une intention de dénoncer l’exercice du pouvoir autoritaire, il contribue à l’inverse à renforcer le récit russe, et aide le Kremlin à propager son narratif dans la société française.

La première chose que l’on voit du « Mage du Kremlin », c’est ce texte blanc sur fond noir qui affirme que les personnages et faits relatés dans le film sont fictifs. Et pourtant, malgré cette précaution soignée, tout le reste du film cherche à nous démontrer l’inverse: on est bien en train de parler de la Russie réelle.

Tout comme dans le livre, un certain nombre de personnalités politiques russes portent leurs noms réels – Poutine, Eltsine, Berezovsky, Setchine – et les acteurs cherchent à en reproduire le physique et les postures. Que le nom du personnage principal, Baranov, soit un pseudonyme et que sa biographie soit très différente du conseiller politique dont il est inspiré, Vladislav Sourkov, ne suffit pas à faire basculer la galerie des personnages du côté de la fiction. Le cinéaste ne s’en cache pas d’ailleurs : le personnage de Poutine est bien là pour figurer le Poutine réel. Méticuleusement, le film rejoue des scènes tirées des vidéos d’archives : la démission de Eltsine, l’inauguration de Poutine, le dîner au Royaume-Uni, la colère d’une mère lors du naufrage du sous-marin Koursk… . Enfin, ce sont des événements réels de l’histoire politique russe, annoncés en chapitres du film, qui le scandent de bout en bout. « Cette exigence sur la véracité historique est cruciale », confirme d’ailleurs le réalisateur dans Télérama. Message reçu: le film est perçu par la critique (et sans doute, le public), comme une analyse de la politique russe contemporaine.

Télérama
France Culture, 21 janvier 2026
Le Figaro, 20 janvier 2026

J’avais pu reprocher à Giuliano da Empoli d’entretenir dans son livre l’ambiguïté entre réalité et fiction, et de laisser penser aux lecteurs que ce roman était en fait une analyse de l’exercice du pouvoir en Russie. Lu comme un récit sur le pouvoir, c’est une magnifique fable orientaliste. Lu comme une réflexion sur la Russie, c’est un livre qui déforme et désinforme.

Dans le film, plus aucune ambiguïté n’est de mise : l’intention du cinéaste est d’expliquer le poutinisme. C’est une lourde responsabilité à un moment où la Russie nous fait la guerre, et où l’image de notre adversaire et la représentation de son pouvoir font partie de ses armes les plus puissantes.

Or, l’image de la Russie et du pouvoir russe transmise dans le film est exactement conforme à la manière dont Vladimir Poutine souhaite être perçu aujourd’hui à l’Ouest.

Olivier Assayas (et avant lui Giuliano da Empoli) lui font le cadeau du surnom « le Tsar », répété à l’envi dans le film, laissant supposer que les Russes parleraient ainsi de leur président. Ce qualificatif de « tsar » est en réalité un phantasme occidental, remontant probablement à Oliver Stone demandant en 2017 à Poutine s’il souhaitait être un nouveau tsar. Jamais je n’ai entendu ce mot dans la bouche des Russes pour parler de leur président. Le seul surnom qui colle à Poutine depuis plusieurs années maintenant est celui utilisé par l’opposition, « le vieux » (дед). Avouez que la connotation est un peu différente.

Mais parler de « tsar » est dans le film/le livre un signal très clair : nous sommes dans une verticalité parfaite entre un monarque et la masse de ses sujets, dont il comprend les aspirations profondes et dont il contrôle les élans et les choix. Des sujets qui ne comptent pas ; des sujets qu’on ne voit pas dans le film. Tout se passe au sommet et tout part du sommet. La machine du pouvoir montrée dans le film est huilée, fonçant à toute allure, sans échec possible.

Il est tout à fait dans l’intérêt du pouvoir russe que nous voyions ainsi la Russie : une société parfaitement dominée par un Kremlin surpuissant. Une lecture qui écarte comme négligeables ce que les spécialistes de la Russie décrivent depuis des années : un équilibre fragile où le Kremlin doit en permanence offrir à différents groupes sociaux des bénéfices pour maintenir l’adhésion, où la logique verticale se combine avec l’existence d’un système complexe d’interdépendances, de centres de pouvoir et de clans. Où le pouvoir n’a cessé d’étouffer les médias libres et de réprimer la prise de parole, et finit par être auto-intoxiqué et ne plus vraiment comprendre sa société, faute de capteurs honnêtes. Le vrai Poutine pense-t-il, comme son personnage de film, que les Russes admirent Staline non pas en dépit mais pour les répressions sanglantes qu’il a mises en œuvre ? Peut-être, mais si c’est le cas, il se trompe sur sa population. Le spectateur du film, quant à lui, risque d’entendre cette phrase comme une forme de vérité sur la société russe, expliquant son acceptation du pouvoir poutinien.

Vladimir Poutine pourrait également remercier Olivier Assayas de la stature d’homme d’État que lui offre le film. Que cela soit clair : on comprend que le réalisateur ne partage pas les idées de son « Poutine », et dit, par la bouche des personnages de Baranov ou de Ksenia, que les choix politiques du président russe sont moralement injustifiables. Et pourtant, il grandit le Poutine du film, seul homme d’envergure entouré de personnalités misérables, sous les yeux lucides de son alter ego, le conseiller politique Baranov. Khodorkovski le banquier devenu opposant (sous pseudonyme dans le film) est dénué de personnalité ; Setchine le bras droit est un petit carriériste. Berezovski le magnat des médias est curieusement conforme aux clichés de l’imaginaire antisémite : il est malin, cupide, aux petites mimiques nerveuses. Je ne sais pas si Olivier Assayas était conscient que le vrai Berezovski était juif, ou s’il s’est laissé prendre dans la représentation antisémite de cet homme, très répandue dans la société russe.

Le Poutine campé par Jude Law, à l’inverse, a une certaine grandeur. Il a une vision générale, là où les autres ont des petits intérêts ; il est spartiate et se contente d’une bouillie de céréales au lieu des (décadentes) coquilles Saint-Jacques que lui propose le serveur ; il a des amis fidèles et de longue date qu’il préfère aux courtisans ; il est sportif là où les autres se vautrent dans la débauche et l’alcool ; il prend les mesures impopulaires et cruelles, parce que conformes à ce qu’il perçoit comme l’intérêt du pays ; il est indifférent aux petites logiques politiciennes au nom de son grand projet politique. La fascination pour la grande figure sombre transpire dans le film, et magnifie Poutine en prétendant le dénoncer. Assayas n’est pas le seul aujourd’hui en France à se laisser porter par une telle fascination : la longue émission consacrée par Frédéric Martel à l’idéologue d’extrême droite Alexandre Douguine sur France Culture a fait l’objet de la même critique de la part de mes collègues et de moi-même.

Frédéric Martel avait fait valoir un droit de réponse dont je reproduis ici le lien à sa demande.

Nul doute que la personnalité du président russe a de quoi inspirer la fascination de l’artiste. Cependant, l’artiste ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur l’effet de son œuvre, et l’effet que produit le film est très flatteur pour le Kremlin : comment ne pas être effrayé et fasciné par la détermination, la pensée et la force de cet homme d’État, surtout comparé à un Trump inconséquent, ou encore à des leaders européens empêtrés dans des contraintes électorales et institutionnelles ?

Le message transmis par le film est saupoudré de l’habituelle imagerie sur la Russie : la neige (ok, ce cliché-là est vrai), les résidences en bois, le thé et le samovar, l’argent qui coule à flots, le yacht, le jet privé, les bureaux à la sombre ambiance stalinienne… La sauvagerie des hommes et l’intensité des émotions, la profondeur des réflexions et l’amour de la littérature et des arts. Quand on est un chercheur qui travaille sur la Russie, quand on est un Français qui connaît le pays, on prend l’habitude de soupirer avec résignation devant les romans, expositions, articles, séries télévisées qui alignent ces clichés. Nous avons l’habitude de l’engouement du public français pour cette représentation de la Russie, un mix orientaliste habituellement servi sous l’appellation d’ « âme russe ». Si je parle d’orientalisme (au sens d’Edward Saïd), c’est parce que cette image de la Russie est celle d’un Autre radical, la contrée sauvage de l’Est, traversée de violences et peuplée d’êtres mus par des pulsions si différentes des nôtres. Cet Autre nous effraie, nous fascine et nous rassure ; il est le reflet inversé de nous-mêmes.

L’orientalisme, nous enseigne Saïd, nous permet de nous dire, soulagés, que nous sommes différents de ces sauvages, et par le même mouvement nous empêche de comprendre les sociétés qu’on prétend décrire.

Le film dénonce le pouvoir poutinien et prétend le décortiquer, mais en même temps il empêche d’autant plus puissamment de saisir la Russie qu’il affirme la dévoiler. Avant l’agression de l’Ukraine, j’aurais considéré que ce n’était pas très grave, et qu’il fallait laisser aux artistes leur liberté de transmettre leur vision du monde, même en s’appuyant sur des clichés.

Aujourd’hui, les choses sont différentes. La Russie est en guerre contre nous. Les stratégies de désinformation et le façonnage des représentations sont des pièces centrales de l’arsenal qu’elle déploie en Europe de l’Ouest. Or, cela fait bien longtemps que l’État russe ne cherche plus à avoir une « bonne » image dans nos pays. Ce qu’il cherche en revanche à imposer, c’est l’image d’un Kremlin invincible, d’un leader puissant, déterminé et lucide, et d’une société sous contrôle, prête à déployer et à subir toute la violence nécessaire.

« Maintenant, j’ai encore plus peur de la situation actuelle », réagissait un spectateur après une avant-première du « Mage du Kremlin » à Arras. Tout ce que nous pourrons dire, en tant que chercheurs, sur les failles, la fragilité et la complexité de la Russie contemporaine, ne servira à rien face à la puissance de suggestion de ce film qui cartonne déjà en salles. Avec le soutien du « Mage du Kremlin », le message du Kremlin passe cinq sur cinq.

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03.07.2025 à 09:41

De la bonne manière de parler de l’ultranationalisme en Ukraine

colinlebedev

Texte intégral (702 mots)

Le sujet de l’extrême droite en Ukraine ne cesse de faire son come-back. Je me rappelle par exemple avoir parlé dans ce fil Twitter, dans les premières semaines de la guerre de haute intensité lancée par la Russie, du caractère récurrent de la dénonciation et de la focalisation sur le sujet.

Récemment encore, un reportage vidéo du Monde revenait sur la question, et identifiait des combattants, mais aussi des commandants charismatiques des régiments ukrainiens qui appartiennent ou appartenaient manifestement à des mouvements d’extrême-droite. Une enquête sérieuse? Oui. Et je ne vais pas accuser le journaliste auteur du reportage d’être au service de la propagande du Kremlin (d’ailleurs, il est tout à fait explicite sur ce point dans la vidéo).

Cependant, cette couverture me semble profondément insatisfaisante, car jouant essentiellement sur nos émotions et nos réflexes, plus que sur la réflexion et la compréhension de ce qu’on observe. Nous autres chercheurs en portons une part de responsabilité, car c’est à nous d’introduire de la profondeur dans un sujet qui parle en premier aux tripes. La question de l’extrême droite est aussi légitime à aborder sur le terrain ukrainien que sur le terrain russe, français ou américain, à condition de bien la traiter, en l’inscrivant dans son contexte, en la mettant en perspective et en s’appuyant sur une recherche de terrain. Sinon, on ne fait que réagir de manière réflexe à la volonté de Moscou de nous imposer ce sujet.

La discussion que nous avons conduite avec mon collègue Bertrand de Franqueville, publiée dans Le Grand Continent, adopte une démarche d’explication, pas de dénonciation. Bertrand a conduit une longue recherche en Ukraine sur les extrêmes politiques, à la fois de gauche et de droite , dans les milieux militants comme militaires. Cette profondeur de champ lui permet de réfléchir à l’histoire de ces mouvements, à leur ancrage dans le paysage politique ukrainien, à leur rôle dans la conduite de la guerre et à leur avenir politique. J’espère que la thèse de doctorat qu’il a consacrée à ce sujet sera bientôt publiée, et je renvoie également le lecteur désireux de continuer à approfondir le sujet à l’article en accès libre coécrit par Bertrand de Franqueville et Adrien Nonjon en 2023, portant sur le mouvement Azov, ou encore à cet ouvrage collectif, In the eye of the Storm, co-dirigé par Adrien.

Les mouvements ultranationalistes – vous allez le comprendre en lisant notre entretien avec Bertrand – ne sont pas un sujet central dans la vie politique ukrainienne. Ils ne sont pas non plus un non sujet. Mais ils cesseront de nourrir nos fantasmes à partir du moment où on aura une vision un peu posée de leur place dans la société. Tout ce que nous écrivons sur l’extrême-droite en Ukraine peut être (et sera) instrumentalisé par des acteurs pro-russes. Tout, sauf précisément ce qui introduit de la nuance et donne des outils pour comprendre.

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01.07.2025 à 08:04

« Sur le devant de la scène médiatique »

colinlebedev

Texte intégral (665 mots)

C’est un article que j’ai écrit il y a un an et demi déjà pour « Sociologies pratiques » et qui vient d’être mis en ligne

Je souhaitais partager mes réflexions autour d’une expérience personnelle forte, celle de ma soudaine et massive médiatisation suite à l’agression russe contre l’Ukraine. Même si j’étais déjà assez familière de l’interaction avec les journalistes, du jour au lendemain, l’intervention dans les médias est devenue, assez durablement, une partie conséquente de mon activité professionnelle. Si vous lisez ce billet, c’est sans doute un des effets de cette médiatisation et de la visibilité qu’elle m’a donnée.

Nous, les sociologues, avons une déformation professionnelle terrible. Tout est terrain d’enquête potentiel : la salle d’attente d’un médecin, la fête de famille, la réunion de travail… Alors, lorsque je me suis retrouvée en 2022 à enchaîner studios et plateaux et à répondre (ou pas) à une vingtaine de sollicitations par jour, j’ai assez vite pensé que ce que j’expérimentais était aussi un objet d’observation fascinant. Ce que j’observais, c’était ce processus de fabrication d’un discours sur la société selon des dispositifs bien particuliers, et dont j’étais un des acteurs. J’ai pris des notes. Quand j’y repense, c’était aussi une sorte de dédoublement qui me permettait de rendre plus supportable ce que je vivais. Alors que j’étais (et je suis toujours) profondément éprouvée et meurtrie par cette guerre, j’aurais pu m’horrifier de l’ambiance des plateaux où l’on se faisait la bise et on rigolait, avant de prendre un air grave à l’antenne pour parler de l’armée russe qui attaquait les villes ukrainiennes. Regarder cela en sociologue était apaisant. J’observais les inégales capacités des uns et des autres à peser dans le discours, je mesurais les contraintes et les ressources de chacun des acteurs engagés, j’essayais de comprendre les choix faits par les rédactions et la manière dont elles avaient construit leurs sujets. J’avoue: c’était aussi pour moi un réservoir à anecdotes dont je ponctuais ensuite mon cours de sociologie des médias. Assez rapidement, je me suis mise à tester des choses, et voir par exemple dans quelles conditions je pouvais co-définir, avec les journalistes, les questions qui méritaient d’être posées.

Aborder les médias en sociologue me permettait aussi de conserver une posture à laquelle je tenais: celle d’une relation mutuellement bienveillante avec les journalistes. Mon postulat de départ est toujours que les journalistes souhaitent bien faire leur travail, mais qu’ils le font dans un contexte de contraintes très fortes (même si elles sont inégalement fortes selon le média et le poste qu’ils y occupent…) C’est un travail que j’admire et dont les contraintes sont souvent méconnues. Nous avons tendance, dans ma communauté professionnelle, à attribuer la faute d’une interaction journaliste/chercheur qui tourne mal à l’un ou à l’autre des individus qui en sont partie prenante. Nous gagnerions vraiment à y voir des difficultés plus structurelles, inhérentes à l’exercice de chacun de nos métiers.

Tout ça pour vous dire que l’article que vous trouverez jusqu’à fin juillet en accès libre, est une réflexion modeste sur ces sujets qui me passionnent, à partir de mon expérience personnelle. Une autre sorte de « making of« : cette fois-ci, la fabrication du volet médiatique de mon travail.

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