23.05.2026 à 15:35
danah
Il y a un érudit qui sommeille et se réveille de temps à autres, une part de ma personnalité, que j’avais investie durant mes études, quand j’écrivais ma thèse sur le néoplatonisme, et qui, parfois, comme en ce moment, prend le dessus sur toutes les autres parties de moi, et me voilà immergé pour de…
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Il y a un érudit qui sommeille et se réveille de temps à autres, une part de ma personnalité, que j’avais investie durant mes études, quand j’écrivais ma thèse sur le néoplatonisme, et qui, parfois, comme en ce moment, prend le dessus sur toutes les autres parties de moi, et me voilà immergé pour de longs mois dans des problèmes littéralement byzantins : ne suis-je pas là maintenant, alors qu’un retard du médecin me condamne à attendre assis sur une chaise en plastique bleue, dans un couloir aux murs blancs, si étroit qu’il faut replier ses jambes quand un quidam entreprend d’emprunter l’itinéraire, encombrant donc, embarrassant, avec mon cahier ouvert sur les genoux, traduisant un poème de George de Pisidie extrait de son De Vanitate Vitae, un autre livre des Vanités, il n’en manque pas dans la littérature antique, et plus encore en ce siècle, le septième, où le monde méditerranéen, le proche et le moyen-orient, était en proie aux plus grands bouleversements, ô herbe de notre vie aussitôt flétrie, ô jeune pousse à la beauté déjà fanée, fauchée par le temps, me voilà penché sur cet « εὔφωνος ὄρνις », me grattant la barbe comme il sied aux érudits, un oiseau au chant mélodieux, qui ne me va pas du tout, car le sens de la phrase alors me paraît discutable, envisageant de choisir la leçon de Sternbach, ἄφωνος plutôt qu’εὔφωνος, ce qui nous laisse avec un oiseau muet, un oiseau muet, messager du jour, ange du jour, qui dérobe, endommage, porte atteinte, à sa substance (τῆς οὐσίας), atteinte que je ne puis m’empêhcher de rapprocher du sort qui est le mien, alors que je suis assis sur cette chaise en plastique bleue attendant qu’un médecin m’informe des menaces qui pèsent sur ma santé, ô corps vaniteux qui, jusqu’à présent, se croyait invulnérable, mais bientôt ces promesses de vie éternelle s’évanouissent et, en un instant, un oiseau muet, messager du jour, efface la substance, Bonjour à vous George de Pisidie, remarquable poète s’il en fut !
(note pour moi-même, relire encore les poèmes impitoyables de Maximien (Maximianus calembour peut-être pour Maximus natu, « le très vieux », qui sonnerait fort bien avec cette déploration pathétique et drôlatique de la vieillesse. Car après tout, ce qui m’arrive, là, ces derniers temps, c’est nul autre chose que vieillir, et vieillir c’est déjà un peu mourir, partir un peu plus tôt qu’on l’avait envisagé, c’est-à-dire, quand on s’était bien gardé d’envisager quoi que ce soit, excepté une vague idée noire de temps en temps, beaucoup plus tôt)
Pour le dire autrement, je me retire du monde en quelque sorte.
Oui, je fais exprès de composer des phrases et des paragraphes sans queue ni tête. Par pudeur. Pour protéger lectrice et lecteur et ma vertu (réputation, pour ce que ça me préoccupe en réalité). (que ça plaise ou pas, je fais ce que je veux après tout) (c’est l’avantage d’être devenu vieux et de n’attendre rien. Une pensée pour le texte de Gaddis, Agonie d’Agapé, un manuel de la décrépitude)
Vieillir aux temps de la fin. (Les temps de la fin c’est-à-dire l’inexorable destruction du monde, le Leviathan capitaliste qui n’en finit pas d’agoniser et, dans ses derniers soubresauts, l’insatiable extraction/exploitation de tout ce qui reste à extraire/exploiter, entraîne dans les abîmes tout ce qui respire encore, après en avoir siphonné (Marx) la vitalité. La finalité, c’est la mort, la destruction, l’exhaustion et la consomption de tout.)
La fin des temps (le malheur des temps) qui vient redoubler ma propre fin (la déflagration finale et le cancer) : on ne sait plus trop où donner de la tête. S’agit de conserver une certaine dignité. Appelez-la sagesse si ça vous fait du bien. Pour ce que les gens ici en ont à foutre des sages. Non. L’époque est aux entrepreneurs et aux athlètes. L’époque est à la performance et tirer-parti-de-ses-dispositions-exprimer-tout-son-potentiel-sans-en-laisser-une-miette-et-blablabla. Bande d’abrutis (lancé-je à mes contemporains !)
Ce paragraphe donne le ton de mon prochain livre : La montée des eaux. Un trailer comme on dit aujourd’hui : qui promet assurément un grand succès.
Le personnage de La Montée des Eaux rêve d’écrire un roman à partir de la thèse qu’il n’a pas soutenue sur l’exil des derniers néoplatoniciens. Il est lui-même en fuite. Je suis moi-même en fuite. (mais je ne crois pas qu’il existe un souverain ou quiconque susceptible de s’intéresser à mes histoires – pas de Chrosroes à disposition.)
En lisant/traduisant George de Pisidie, je prends conscience que je n’ai pas rêvé de gloire ou de reconnaissance depuis des années. (« avant quand j’écrivais un livre », et blablabla). Il aura fallu du temps, l’accumulation des déceptions, des humiliations, pas mal de rage aussi. Ainsi puis-je reprendre à mon compte le mépris des vanités :
Qui, observant sincèrement le théâtre de la vie
Ruisselant de honte ne souhaiterait en finir avec cette comédie
en étouffant les rires par des lamentations ?
Car ils se moquent de nous plus souvent qu’à leur tour
ces artisans du rire factice, qui mettent en scène des trônes,
dépeigne des honneurs, façonnent de hauts dignitaires,
cette ivresse de gloire qui suscite le rire.
Voyez celui-là, habillé d’apparat
Qui s’exalte en invoquant la bonne fortune,
et, sans un mot, prétend incarner la plus haute dignité.
Il n’est rien pourtant et se prétend tout.
Il ne sait rien, et se veut savant.
En son âme se conjugue une double folie :
tout à la fois pseudo-savant et rhéteur stupide.
Il croit à ce rôle qui lui serait échu,
Jusqu’à ce que s’achève la comédie qui lui tient lieu de vie.(De vanitate vitae, 89-127)
(traduction très personnelle, très libérale, pour ne pas dire carrément fautive)
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07.05.2026 à 22:30
danah
Les trois volumes de la trilogie de Joseph Masco sur le nationalisme nucléaire américain fournissent un éclairage précieux pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui et le monde dans lequel nous vivons. Il s’agit typiquement d’un travail critique, qui vise à historiciser et dénaturaliser ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un état des choses « normal »,…
L’article Le nationalisme nucléaire américain : sur la trilogie de Joseph Masco est apparu en premier sur Outside Dana Hilliot.
Les trois volumes de la trilogie de Joseph Masco sur le nationalisme nucléaire américain fournissent un éclairage précieux pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui et le monde dans lequel nous vivons. Il s’agit typiquement d’un travail critique, qui vise à historiciser et dénaturaliser ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un état des choses « normal », un arrière-plan ou un horizon tenu pour acquis, comme s’il en avait toujours été ainsi. Or, la guerre froide n’est considérée comme close que depuis 35 ans (même si d’autres guerres « plus ou moins froides » l’ont remplacée), et le régime de guerre contre le terrorisme qui lui a succédé ne se déploie, comme un régime géopolitique « total », que depuis le 11 septembre 2001.
Je propose sur mes carnets de traduction de longs extraits de ces trois livres qui permettent de comprendre pourquoi la guerre menée actuellement par les États-Unis contre l’Iran n’est pas seulement issue de la fantaisie délirante d’un président américain considéré comme atteint de démence, mais au contraire un événement tout à fait cohérent qui épouse parfaitement l’ambiance affective dans laquelle baignent les États-Unis depuis la guerre froide, puis la guerre contre la terreur (suite au 11 septembre 2001). Une vision du monde paranoïaque devenue mainstream, comme une seconde nature, et qui va de soi, qui s’est diffusée et a imprégné les consciences des populations, de vastes aspects de la vie quotidienne (orientée autour de la défense de la nation, de la stigmatisation de groupes ethniques ou de cultures considérées comme menaçantes, et des sacrifices « inévitables » au nom de la sécurité – laquelle prime sur le bien-être, la santé, la liberté etc.. surtout pour les classes les plus pauvres), et a dirigé le déploiement des infrastructures sociales, économiques, matérielles, du pays depuis 1945. Inutile de dire que les pays occidentaux (et pas qu’eux) sont parfaitement alignés sur cette vision du monde (notamment depuis le 11 septembre) dont le capitalisme militari-industriel (et notamment, comme on le voit actuellement, « pétrochimique ») tire un avantage évident : le prix à payer pour les populations (notamment sur les champs de bataille) est pour le coup démentiel, et pour les générations futures, il s’agit ni plus ni moins d’une condamnation à mort. Car cette idéologie mortifère privilégie parmi les menaces « venues du » futur, le « terrorisme », les « Armes de Destruction Massive » que des ennemis en grande partie fantasmé sont censées rêver de lancer sur les puissances occidentales (avec la connotation « blanche » et donc raciste que cet « occident » implique), ou encore la submersion migratoire (et les délires néomalthusiens et déclinistes associés à ces fantasmes), au détriment d’autres menaces, ô combien plus réelles, ô combien plus « urgentes », qui sont reléguées bien plus loin dans les agendas politiques, que sont la catastrophe climatique, l’appauvrissement de la majorité des populations dans le monde, l’intoxication généralisée des corps vivants, l’affaiblissement, voire la disparition des régimes démocratiques, et j’en passe.
Autrement dit, on est bien là dans une réalisation limpide ce que Achille Mbembé appelait une nécropolitique — qui déterminent ceux qui doivent être sacrifiés pour que les autres puissent survivre)
Jospeh Masco a publié ces trois ouvrages entre 2006 et 2020. Je cite ici les résumés qui sont donnés sur le site de l’université de Chicago, où il enseigne.
The Nuclear Borderlands: The Manhattan Project in Post-Cold War New Mexico (Princeton University Press, 2006 ; nouvelle édition préfacée en 2020) est une enquête ethnographique multisituée portant sur les effets à long terme du projet de bombe atomique au Nouveau-Mexique. Il explore comment un demi-siècle de recherche sur la sécurité nationale à Los Alamos a profondément modifié la perception locale du risque, de la citoyenneté, de l’écologie et de la race pendant et après la Guerre froide.
The Theater of Operations: National Security Affect from the Cold War to the War on Terror (Duke University Press, 2014) est une étude multimodale (ethnographique, historique et médiatique) de la transformation de l’appareil de sécurité nationale de la Guerre froide en un État antiterroriste après 2001. En analysant l’interaction entre révolution technologique, imaginaires du danger et mobilisations affectives, The Theater of Operations montre comment les dangers hypothétiques, pour les experts en sécurité, peuvent détourner l’attention des formes de violence existantes aux États-Unis. Il propose également une nouvelle théorisation de la perception des menaces, examine l’influence psychosociale des futurs négatifs au sein de la société américaine depuis 1945 et démontre comment les affects et les imaginaires constituent une infrastructure, à l’instar des systèmes techniques construits.
The Future of Fallout, and Other Episodes in Radioactive World-Making (Duke University Press, 2021) rassemble des textes qui examinent l’étrange rapport des Américains au danger existentiel, voire leur engagement envers celui-ci. Analysant la production simultanée des crises nucléaires et climatiques depuis 1945, Masco se concentre sur les adaptations psychosociales et les révolutions technologiques qui ont engendré ces catastrophes planétaires interdépendantes. Il évalue les pratiques mémorielles, la culture visuelle, les conceptions du danger et les réalités toxiques qui, combinées, ont façonné une culture de la sécurité nationale américaine promettant toujours plus de sécurité et de confort au quotidien, mais au prix de la génération et du report d’une multitude de violences dans un avenir collectif. Interrogeant les retombées (c’est-à-dire les conséquences matérielles et conceptuelles de décennies de nationalisme nucléaire et de capitalisme pétrochimique) qui marquent la vie au XXIe siècle, Masco identifie des moments clés où d’autres avenirs étaient encore possibles et cherche à activer un imaginaire politique alternatif, post-sécurité nationale, au service de la vie collective contemporaine.
On lira mes traductions d’extraits de ces trois ouvrages ici :
https://outsiderland.com/carnets/traductions/tags/joseph-masco/
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10.04.2026 à 09:40
danah
Je propose un nouveau « carnet », ou, si vous préférez, une archive composées d’extraits de livres traduits de l’anglais. Ces extraits sont tirés de livres que j’ai lus ces dernières années, et relèvent de ce qu’on peut appeler les études critiques. Ils sont souvent précédés d’une présentation ou de remarques (qui ont donné lieu à des…
L’article Nouveau carnet : Extraits Choisis (archives d’études critiques) est apparu en premier sur Outside Dana Hilliot.
Je propose un nouveau « carnet », ou, si vous préférez, une archive composées d’extraits de livres traduits de l’anglais. Ces extraits sont tirés de livres que j’ai lus ces dernières années, et relèvent de ce qu’on peut appeler les études critiques. Ils sont souvent précédés d’une présentation ou de remarques (qui ont donné lieu à des articles sur mon blog), parfois pas.
On peut s’orienter grâce à un menu qui propose des thèmes de recherches (féministes/queer/post-marxisme, catastrophe climatique, extractivisme, nécropolitiques, précarité, etc…) ou bien directement par noms d’autrices et d’auteurs.
https://www.outsiderland.com/carnets/traductions/
Comme pour mon précédent carnet, « Attachements mélancoliques« , je vous invite à puiser au hasard et, au fil de vos découvertes, à lire les livres qui auront suscité un intérêt. C’est là aussi un Work in progress. C’est-à-dire que j’ajouterai régulièrement des traductions et présentations dans les mois à venir.
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20.03.2026 à 16:40
danah
J’inaugure avec cette thématique, les attachements mélancoliques, une nouvelle forme de publication que j’appelle sans grand originalité un « carnet ». Il se compose de notes que j’ai prises cet hiver (2025-2026) et que j’ai développées sous forme de textes plus ou moins brefs. Le style n’est pas « académique », les répétitions, d’un texte à l’autre, sont fréquentes,…
L’article Attachements mélancoliques : un carnet est apparu en premier sur Outside Dana Hilliot.
J’inaugure avec cette thématique, les attachements mélancoliques, une nouvelle forme de publication que j’appelle sans grand originalité un « carnet ». Il se compose de notes que j’ai prises cet hiver (2025-2026) et que j’ai développées sous forme de textes plus ou moins brefs. Le style n’est pas « académique », les répétitions, d’un texte à l’autre, sont fréquentes, les concepts flottants, et je ne prétends pas délivrer un enseignement particulièrement original au sujet des attachements (je cite peu mes sources d’inspiration, même si j’ai l’intention de rajouter une bibliographie succincte prochainement). C’est un work in progress, d’autres textes seront ajoutés dans les semaines qui viennent. On peut parcourir ces textes au hasard, extraire les idées ou hypothèses qui vous intéressent, en faire son miel et prolonger avec ses propres archives (littéraires, théoriques ou personnelles) la réflexion (je serais ravi si vous me faites part de ces prolongements !).
D’autres carnets dans ce genre sont en préparation, centrés autour d’une thématique particulière. Ils viennent donc en complément de mon blog et des mes autres travaux « littéraires ».
https://outsiderland.com/carnets/attachements/introduction/
Je copie colle ici l’introduction :
1. Cette collection de textes, de réflexions issues de mes archives personnelles ou théoriques, vient apporter une forme de réponse possible à cette très vieille question que posait déjà Étienne de la Boétie. Pourquoi donc des populations entières se jettent dans les bras de régimes politiques ou économiques qui sont entièrement à leur défaveur, pourquoi se soumettent-ils aussi volontairement à l’exploitation ? S’apprêtent, par exemple, en ce moment même, à embrasser, à vénérer, ou à vouloir, ou à désirer l’avènement de régimes fascistes ? Ou en viennent à rêver d’épurations et de purifications ethniques ?
Question douloureusement actuelle. Qui relève (et dépasse probablement) ce que la Boétie appelait « la servitude volontaire », dont l’élucidation ne cesse de buter sur une énigme dans la mesure où même les explications matérialistes économiques, politiques, les plus sophistiquées ne suffisent pas à rendre compte de l’attachement des populations à ces systèmes qui les exploitent, qui vont contre leur intérêt.
Ce n’est pas seulement que les populations soient dupes et donc stupides – ce que supposent à bien y songer celles et ceux qui, à gauche notamment, déplorent l’influence exercée par les médias de masse propriétés de milliardaires d’extrême droite, ce qui est une manière étrange de parler du « peuple » dont on est censé défendre les intérêts (contre l’opinion majoritaire dudit peuple, grossièrement essentialisé au passage). L’inculture politique, historique, géographique, considérée comme le terreau fertile à l’imprégnation de théories erronées. Hypothèse un peu courte. Premièrement, il est frappant qu’on n’a pas attendu le succès des médias réactionnaires pour voir s’imposer non seulement les partis d’extrême droite, mais surtout leurs thématiques, dans le débat politique, en France comme ailleurs. Et, deuxièmement, j’ai du mal à concevoir pourquoi l’inculture (dont je suis prêt effectivement à admettre l’étendue, et pas seulement dans les classes sociales les moins fortunées !) devrait avoir pour conséquence l’adoption de positions politiques fondées sur la xénophobie, le racisme, ou, comme l’écrivait Arlie Hochschild au sujet des électeurs de Trump, l’affirmation d’un « Rights not to care », un droit « de ne pas prendre soin » (des other others, de la planète, des plus pauvres que soi, etc.)
Ce que j’essaie d’explorer dans certains des textes qui suivent, de manière plus ou moins directe, à la suite de bien des auteurs, que je ne fais au fond que paraphraser ou reprendre, commenter à l’aide de mes propres archives, c’est qu’il existe en réalité un attachement à ce système d’exploitation, et que ce sont les modalités propres à l’attachement, en tant que manière de se rapporter à certains objets dans le monde, qui le rendent si redoutable (ou, pour le dire autrement, en quel sens cela explique pourquoi il est si difficile de résister au capitalisme, de se détacher des liens dans lesquels il nous enserre). C’est à ce niveau qu’un concept, ou plutôt un modèle, comme celui d’(infra)-structure of feelings devient très pertinent. Nous ne manifestons quasiment jamais notre adhésion à une idéologie de manière explicite, et, même pas de manière implicite (excepté dans certains pays totalitaires où les populations sont fermement invitées à manifester cette adhésion). Néanmoins, nous incarnons, bon an mal an, sans y penser vraiment, le capitalisme sous une modalité intime, affective, à travers nos vies quotidiennes. Pas seulement parce que nous y sommes contraints par nécessité (« travailler pour gagner sa vie », « élever une famille », « défendre la nation (et la blancheur) » – on reconnaît là les trois piliers de l’idéologie rampante sur lesquels se fonde ce que Lauren Berlant appelle la « normal national culture » ou bell hooks « the white supremacist capitalist patriarchy ».) Pas seulement parce que nous sommes conformés, formatés, depuis notre plus tendre enfance à nous aligner sur le modèle de l’individu néolibéral, et qu’il est rassurant d’adopter un cadre auquel nous sommes attachés, et incités à être attachés (qui nous attache par des injonctions inlassablement répétées). Mais aussi parce que nous souscrivons sans toujours y penser aux promesses de bonheur contenues dans ce récit dans lequel nous sommes immergés, qui nous submerge, et jouissons, parfois, de la satisfaction pleine et entière, parfois sur le mode de la consolation, procurée par les éclats de plaisir de la consommation, de la propriété, de l’amour, etc.
2. Ce travail s’inscrit dans la continuité de mes lectures et réflexions de l’œuvre de la philosophe Sara Ahmed, laquelle a littéralement bouleversé mes pensées ces dernières années (on trouvera des traces de ce bouleversement et de mes lectures sur mon blog : https://outsiderland.com/danahilliot/?s=ahmed ).
Lire Sara Ahmed me donne en permanence l’envie, à chaque phrase, à chaque paragraphe, de prolonger, à l’aide de mes propres pensées ou de mes propres exemples, en puisant dans mes propres archives, y compris les plus personnelles, les plus intimes, la phrase qu’elle propose, la proposition qu’elle fait. Si bien qu’à chaque page de ses livres, je pourrais rajouter une page ou deux de mon cru, qui serait à la fois une paraphrase, une manière de comprendre avec mes propres mots, ma propre expérience, ce qu’elle avance, ce qu’elle suggère, et, en même temps, une sorte de note en bas de page, de complément, tirée de mes propres expériences passées.
L’expérience de lecture, car il faut bien ici parler d’expérience, est extraordinairement stimulante. Elle vous engage dans une sorte de dialogue ou de commentaire interminable. La plupart des textes académiques, notamment en philosophie, demeurent parfaitement fermés, ne laissent pas beaucoup de place au lecteur, qu’ils prennent de haut, vous enferment dans des concepts, des cadres, des arguments, avec lesquels on ne peut que tomber d’accord ou en désaccord. Ce ne sont pas des invitations à penser, des manières d’asséner le savoir. C’est certainement un mode très masculin d’écrire de la philosophie. Chez Sara Ahmed, au contraire, la méthode semble relever, au premier abord, de l’association d’idées, d’une sorte de dérive – beaucoup plus rigoureuse et assurée qu’on pourrait le croire au premier abord, mais tout de même extrêmement ouverte. Chaque proposition devient une piste à explorer (une orientation et une désorientation). On peut partir de n’importe quelle phrase d’un livre de Sarah Ahmed, et en écrire un autre, ou augmenter des parties du livre avec d’autres mots, d’autres expériences, d’autres images.
Les réflexions que vous lirez dans ce carnet sur les « attachements mélancoliques » doivent être considérés que comme des notes en bas de page ou des commentaires des livres de Sarah Ahmed et d’autres autrices (notamment « féministes / queer : je pense ici d’abord à Laurent Berlant). Le plus souvent, il s’agit de paraphrases, de réécritures, la manière dont je les ai comprises ou mécomprises, peu importe. L’important, c’est qu’elles mènent autre part, ou quelque part, ou peut-être au même endroit, mais à partir d’une expérience différente, la mienne, de mes propres archives, de mes propres sensibilités, des objets d’attachement qui sont les miens.
Cela me fait penser au concept de Bion, les nuages d’association qui émergent ou hantent toute parole en analyse, qui sont comme des papillons qui volettent dans le cabinet de l’analyste, autour du patient de l’analyste. On essaie d’en attraper un au vol de temps en temps. On en choisit un. On choisit une idée dans ce nuage. On s’y attarde. On en fait le tour. On le manipule. Il se peut qu’il s’enfuit par la fenêtre ou aille se cacher sur le divan, ou encore se pose sur le bras de la patiente. On voit où ça mène. Il y a quelque chose de stimulant qui appelle toujours plus. Il n’est pas dit qu’on aille ailleurs ou autre part, peut-être on reste là, peut-être on revient en arrière. Ce type de pensée n’est pas linéaire au sens où se déploierait quelque chose comme une argumentation par étape, mais il est tout de même rigoureux, il a sa propre rigueur,
La leçon de l’investigation phénoménologique de Sarah Ahmed est qu’il y a beaucoup à penser quand on suit avec soin et attention les événements de nos vies quotidiennes, nos affects, nos émotions, nos pensées et « ce que nous faisons », les dramaturgies existentielles les frictions, les embarras, les hésitations, les incertitudes. Cette technique d’investigation vient nourrir une orientation critique générale, la perspective féministe queer qui bouleverse les descriptions et active les charges de révolte, de négation et d’affirmation.
En réfléchissant aux aspects non-systématiques de la philosophie de Sara Ahmed, je me suis donc rappelé le style du psychanalyste W.R. Bion, qui a tant compté pour moi (et ces mots de Bion : « ne devenez pas bionien »), mais aussi un article de W.G. Sebald que j’ai lu récemment sur l’œuvre d’Elias Canetti. Il est question d’une pensée qui ne céderait pas aux sirènes du savoir, c’est-à-dire du pouvoir qui accompagne la possession (ou la prétention à la possession) d’un savoir :
« Pour Canetti, il existe une différence essentielle entre le processus de la lecture et l’acquisition de savoir en vue de l’acquisition de pouvoir. La liberté lui semble être “la liberté de lâcher prise, l’abandon de pouvoir”. L’attitude à laquelle il est fait allusion ici est celle du sage qui est capable de résister aux sirènes du savoir qu’il porte en lui. “De jour en jour tu comprends davantage de choses, mais il te répugne de totaliser : comme s’il était au bout du compte possible en un seul jour et en peu de phrases de tout exprimer sur tout, mais cette fois définitivement.” Le peu de phrases dites en leur temps, ce serait pour Canetti la réponse appropriée à la contrainte systémique, ce serait de se léguer sans discontinuité les uns aux autres la folie et le pouvoir, l’art et la science. »
(G.W. Sebald, La Description du malheur. À propos de la littérature autrichienne, trad. Patrick Charbonneau)
Puisse ce carnet être parcouru sans qu’on en attende un savoir définitif et systématique, mais plutôt comme une invitation à picorer ici et là, et en faire son miel, en méditant à partir de ses propres archives (littéraires, savantes, autobiographiques, affectives, etc.)
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