31.05.2026 à 17:01
danah
« Notre vie n’est que le reflet crépusculaire d’un processus depuis longtemps achevé. » (W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne) L’angoisse, sous la forme d’emprise anxieuse totale, de submersion massive, qui enserre tout aussi bien le corps que l’âme, effondre et paralyse, est une forme d’aliénation à un événement à venir (quelque chose qui n’est…
L’article Angoisse massive et vertige existentiel. est apparu en premier sur Outside Dana Hilliot.
« Notre vie n’est que le reflet crépusculaire d’un processus depuis longtemps achevé. »
(W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne)
L’angoisse, sous la forme d’emprise anxieuse totale, de submersion massive, qui enserre tout aussi bien le corps que l’âme, effondre et paralyse, est une forme d’aliénation à un événement à venir (quelque chose qui n’est pas encore, l’annonce d’une maladie, d’une mauvaise nouvelle, d’une catastrophe : une bombe qui s’abattra peut-être sur votre immeuble cette nuit, ou la nuit suivante, l’éruption du volcan, l’imminence d’un glissement de terrain, que sais-je ?) Notons tout de même que si ce qui est à venir procure de l’angoisse, c’est qu’il s’est déjà produit (des gens souffrent d’un cancer, meurent, sont soumis à des bombardements, des volcans explosent, des sols se dérobent) , c’est-à-dire que l’évènement est possible, qu’on sait déjà qu’il est possible, d’une manière ou d’une autre. Un évènement qui se produit à l’improviste, prend par surprise, parce qu’on ne s’y attend pas, ne procure évidemment pas d’angoisse. Il y a toujours, à l’orée de l’angoisse, une forme d’anticipation (donc des signes avant-coureurs pour qui sait les repérer, et souvent des stratégies ou des tactiques de refoulement, de clivage, de déni, qui cèdent comme des digues fragiles quand, finalement, l’angoisse déferle)
Néanmoins, l’angoisse n’est pas la peur. Pas tant que parce qu’elle serait sans objet alors que la peur serait forcément attachée à tel ou tel objet. Mais parce que l’angoisse s’ajoute comme un excès par rapport à l’effet « attendu » de l’objet ou d’une situation effrayante. Il y a quelque chose de plus. Toujours elle se réfère à quelque chose que l’on ignore. Non pas tant un objet de l’imaginaire, encore moins un objet réel là-devant-nous, mais ce quelque chose qui participe plutôt de l’ontologie de la menace, c’est-à-dire d’une ontologie incertaine.
La menace, c’est ce qui pourrait être. Et c’est parce que le champ de la menace est indéfini, qu’il est potentiellement infini. Tout peut être menaçant, même les choses les plus familières. Une chose rassurante et jusqu’ici bienfaisante peut devenir angoissante, peut s’avancer comme une menace. (celui à qui l’on accordait sa confiance peut devenir un ennemi potentiel, un médicament/pharmakon peut devenir un poison)
La menace s’étend au-delà de « ce qui pourrait être si ». Compléter la proposition conditionnelle (si « quelque chose arrivait » – au sens d’un happening) est déjà une manière de circonscrire la menace, de l’arraisonner, et de la raisonner. Quand la chose qui nous menace et qu’on craignait arrive, alors nous pouvons être soulagés : la tension propre à la menace (celle qui débordait l’objet de toutes parts) retombe, un certain savoir succède à l’ignorance. On peut s’inquiéter d’autres choses (par exemple des conséquences de ce qui est désormais su : une approximation du temps qu’il vous reste à vivre par exemple.
Avec la vague massive d’angoisse, ce saisissement qui vous laisse sur place, sidère, paralyse, s’éprouve une panique qui déborde et met en échec toutes les tentatives de circonscription et d’arraisonnement.
On peut tenter de conjurer cette irruption de l’angoisse en lui opposant la recherche, en référant aux savants, en devenant savant soi-même (d’une manière similaire à ce qu’on observe dans certaines stratégies contra-phobiques : on peut devenir alpiniste par peur du vide ou entomologiste par peur des insectes) en se focalisant sur l’objet de l’angoisse ou le champ des menaces, l’étudier, l’analyser, en faire le tour, l’examiner avec soin, espérant l’épuiser par le savoir, le rendre ainsi plus inoffensif. Anticiper ses conséquences. Établir la liste scrupuleuse des « si, si et si » et « alors si ». Multiplier des hypothèses, réduire la menace à une casuistique sophistiquée.
Mais, au cœur de l’expérience de la crise massive d’angoisse, quand elle survient malgré tout, ce qui vous saisit alors, c’est l’affect pur, détaché de l’objet hypothétique qui en était l’occasion. L’objet disparaît. Il s’efface. Il n’est plus qu’une hantise vague, un flatus vocis. Il ne signifie rien. Ce n’est plus l’objet qui vous angoisse, mais l’angoisse elle-même. L’objet, ce qu’on tient lieu d’objet pour l’angoisse, n’est plus qu’une invocation magique, un stimulus. C’est un affect sans objet. L’angoisse massive efface d’un coup d’un seul le monde, en tant qu’espace/temps viable, à peu près ordonné, qui se dérobe. Il n’y a plus rien ni soi-même : comme dans une tempête de neige où toutes choses étant englouties par la blancheur, ne demeure aucun indice à partir duquel s’orienter.
Le contraire au fond d’un objet désaffecté, comme celui que construit le regard du spécialiste, de l’expert, qui fait abstraction des affects pour analyser l’objet de son étude. D’où le paradoxe de la médecine : explorer scientifiquement une pathologie et tout à la fois prendre soin (de l’angoisse et des affects) du patient. Le point saillant de ce paradoxe survient quand le médecin tombe malade lui-même, car il sait mieux que personne ce qui l’attend (des médecins préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de subir ce qu’ils ont malgré tout préconisé pour leurs patients toute leur vie durant).
Le sage (en philosophie) est censé savoir canaliser son angoisse en la rationalisant (la circonvenant par la soumission à l’intellect, la sidérant par des concepts). Ainsi les aphorismes : « Ce qui dépend de nous, ce qui n’en dépend pas », et forcément : « la mort n’est rien pour nous », ou : « prépare-toi à mourir », aident, ou sont censés aider à diminuer l’angoisse.
Le croyant, lui, se projette déjà dans une vie après la mort. Il recouvre l’angoisse d’un espoir, d’un imaginaire, d’un mythe. Il projette là-devant-lui, dans le temps, un autre monde qui prolonge la vie au-delà de la vie. Aux hantises transportées par l’angoisse il substitue d’autres récits, un point de vue situé dans le futur et au-delà du monde spatio-temporel. Il se donne un semblant de pouvoir sur la mort (et l’angoisse de la mort, qu’il espère tenir en respect), en proclamant la puissance de la foi. La prière devient un acte performatif : prier, c’est faire advenir un autre monde susceptible de consoler de la douleur de vivre. La foi est une promesse qui vient contrecarrer la menace. Et, je l’ai déjà écrit ailleurs, menace et promesse participent au fond de la même ontologie incertaine. (Ce pourquoi une promesse peut être aussi une menace : une même grammaire est à l’œuvre comme l’a montré J.L. Austin).
Les métaphores maritimes conviennent bien à la description des flux et des reflux de l’angoisse. Peut-être pouvons-nous trouver du réconfort dans la contemplation des vagues déferlant sur la plage ou sur les rochers. Le flux et les reflux des vagues qui viendraient rythmer (au sens actif du verbe rythmer, rythmer quelque chose, le canaliser, temporellement et spatialement, le domestiquer, le discipliner, le régulariser). La violence de ce qui nous submerge pourrait être atténuée par la contemplation d’une régularité là-devant-soi, une régularité qui ne nous concerne pas, la vague massive d’angoisse devenant un objet là-devant-soi, et, du même coup, un moment et un mouvement du monde. C’est l’affaire du monde, pas la nôtre.
En nous accordant au rythme du monde dans la contemplation du monde, des vagues s’écrasant sur la plage ou sur les rochers, nous transformons une catastrophe psychique, objective, personnelle, en un mouvement cosmique et sensuel. Les vagues, à force de mouvements, emportent avec elles l’angoisse et la rejettent dans l’océan, ne laissant sur le sable que d’infimes éclats. Elles la diluent, étalant l’intensité affective de l’angoisse dans le sempiternel flux et reflux, la mélangeant avec les eaux infinies de l’océan, dans lesquelles, espère-t-on, l’angoisse finira par se perdre tout à fait.
Je songe à la contemplation néoplatonicienne, la théoria, y compris d’ailleurs l’exercice théorétique proprement dit, un exercice spirituel qui nous déplace, nous décentre : la perspective qui convient n’est plus la nôtre ici-bas, ancrée dans un corps, une histoire, mais dans l’éternité sublunaire. Aux aléas de nos conflits intérieurs et des drames qui se nouent ici-bas se substitue le mouvement circulaire régulier des astres du ciel, puis, si l’on accède, par la discipline ascétique de soi, à la plaine de la vérité, l’immobile éternité des principes et des dieux. En devenant l’objet que l’on contemple, il est possible de participer à quelque chose de plus grand que soi. Autrement dit, de se défaire de l’insensé en soi, de l’insignifiant en soi, pour s’accrocher à une signification, un sens, un ordre, une beauté et un bien au-delà de soi. Mais, comme l’ajoutent les platoniciens, il faut bien néanmoins, tant qu’on est en vie, redescendre (forts, espérons-le, d’un peu plus de sagesse pour affronter les nécessités mondaines).
Le problème dune contemplation profane ou « athée » (et non pas sacrée, croyante), c’est qu’elle ne peut se satisfaire de s’articuler à un monde ou à un sens plus grand que soi. En contemplant le flux et le refus des vagues, s’oubliant soi-même, on court le risque d’être totalement désorienté, d’être emporté dans le néant (comme le randonneur pris dans une tempête de neige, un « mur blanc »). Nous abandonnant au rythme des vagues qui viennent et reculent, ou à suivre le mouvement des astres, alors nous pourrions perdre notre propre rythme, notre propre rythme biologique, celui de notre vie en tant que vivant, et éprouver une expérience existentielle pure, radicale, qui finalement fait écho à l’expérience de l’affect pur de l’angoisse massive.
Je pense ici à Walter Benjamin, qui voyait les choses de tellement haut, depuis la falaise à Portbou.
Si ma propre existence n’était juste qu’un peu d’écume laissée sur le sable quand la vague se retire, comme si tous les efforts pour donner du sens à cette vie-là s’effondraient dans les abîmes de l’insignifiance. À quoi bon persister dans l’être s’il ne s’agit que de cela, un peu d’écume ? Ce qui menace, c’est qu’à la submersion d’angoisse succède un vertige existentiel. À cette menace, je ne connais pas de remède ou de conjuration, et pas même de consolation. Une métaphore peut conduire au suicide, comme l’ont expérimenté tant de poètes et quelques philosophes.
La plupart des gens tentent de se recaler dans un monde, en suivant un emploi du temps, scandé par les injonctions du travail, de la famille, de la nation, du divertissement. Un monde plus ou moins (in)confortable qui leur est donné, disponible à qui veut y adhérer (matraqué même aux oreilles des plus réfractaires), auquel ils sont ajustés et tentent de s’accorder, se réalignant à l’aide de pharmakon divers et variés. Bien leur en fasse, et c’est ainsi que le monde tourne. On se rabat, on s’accorde, on s’aligne, sur des temporalités scandées par une soi-disant nécessité. À l’inverse, il n’est pas facile de s’accorder au néant.
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23.05.2026 à 15:35
danah
Il y a un érudit qui sommeille et se réveille de temps à autres, une part de ma personnalité, que j’avais investie durant mes études, quand j’écrivais ma thèse sur le néoplatonisme, et qui, parfois, comme en ce moment, prend le dessus sur toutes les autres parties de moi, et me voilà immergé pour de…
L’article De l’érudition comme fuite et consolation est apparu en premier sur Outside Dana Hilliot.
Il y a un érudit qui sommeille et se réveille de temps à autres, une part de ma personnalité, que j’avais investie durant mes études, quand j’écrivais ma thèse sur le néoplatonisme, et qui, parfois, comme en ce moment, prend le dessus sur toutes les autres parties de moi, et me voilà immergé pour de longs mois dans des problèmes littéralement byzantins : ne suis-je pas là maintenant, alors qu’un retard du médecin me condamne à attendre assis sur une chaise en plastique bleue, dans un couloir aux murs blancs, si étroit qu’il faut replier ses jambes quand un quidam entreprend d’emprunter l’itinéraire, encombrant donc, embarrassant, avec mon cahier ouvert sur les genoux, traduisant un poème de George de Pisidie extrait de son De Vanitate Vitae, un autre livre des Vanités, il n’en manque pas dans la littérature antique, et plus encore en ce siècle, le septième, où le monde méditerranéen, le proche et le moyen-orient, était en proie aux plus grands bouleversements, ô herbe de notre vie aussitôt flétrie, ô jeune pousse à la beauté déjà fanée, fauchée par le temps, me voilà penché sur cet « εὔφωνος ὄρνις », me grattant la barbe comme il sied aux érudits, un oiseau au chant mélodieux, qui ne me va pas du tout, car le sens de la phrase alors me paraît discutable, envisageant de choisir la leçon de Sternbach, ἄφωνος plutôt qu’εὔφωνος, ce qui nous laisse avec un oiseau muet, un oiseau muet, messager du jour, ange du jour, qui dérobe, endommage, porte atteinte, à sa substance (τῆς οὐσίας), atteinte que je ne puis m’empêhcher de rapprocher du sort qui est le mien, alors que je suis assis sur cette chaise en plastique bleue attendant qu’un médecin m’informe des menaces qui pèsent sur ma santé, ô corps vaniteux qui, jusqu’à présent, se croyait invulnérable, mais bientôt ces promesses de vie éternelle s’évanouissent et, en un instant, un oiseau muet, messager du jour, efface la substance, Bonjour à vous George de Pisidie, remarquable poète s’il en fut !
(note pour moi-même, relire encore les poèmes impitoyables de Maximien (Maximianus calembour peut-être pour Maximus natu, « le très vieux », qui sonnerait fort bien avec cette déploration pathétique et drôlatique de la vieillesse. Car après tout, ce qui m’arrive, là, ces derniers temps, c’est nul autre chose que vieillir, et vieillir c’est déjà un peu mourir, partir un peu plus tôt qu’on l’avait envisagé, c’est-à-dire, quand on s’était bien gardé d’envisager quoi que ce soit, excepté une vague idée noire de temps en temps, beaucoup plus tôt)
Pour le dire autrement, je me retire du monde en quelque sorte.
Oui, je fais exprès de composer des phrases et des paragraphes sans queue ni tête. Par pudeur. Pour protéger lectrice et lecteur et ma vertu (réputation, pour ce que ça me préoccupe en réalité). (que ça plaise ou pas, je fais ce que je veux après tout) (c’est l’avantage d’être devenu vieux et de n’attendre rien. Une pensée pour le texte de Gaddis, Agonie d’Agapé, un manuel de la décrépitude)
Vieillir aux temps de la fin. (Les temps de la fin c’est-à-dire l’inexorable destruction du monde, le Leviathan capitaliste qui n’en finit pas d’agoniser et, dans ses derniers soubresauts, l’insatiable extraction/exploitation de tout ce qui reste à extraire/exploiter, entraîne dans les abîmes tout ce qui respire encore, après en avoir siphonné (Marx) la vitalité. La finalité, c’est la mort, la destruction, l’exhaustion et la consomption de tout.)
La fin des temps (le malheur des temps) qui vient redoubler ma propre fin (la déflagration finale et le cancer) : on ne sait plus trop où donner de la tête. S’agit de conserver une certaine dignité. Appelez-la sagesse si ça vous fait du bien. Pour ce que les gens ici en ont à foutre des sages. Non. L’époque est aux entrepreneurs et aux athlètes. L’époque est à la performance et tirer-parti-de-ses-dispositions-exprimer-tout-son-potentiel-sans-en-laisser-une-miette-et-blablabla. Bande d’abrutis (lancé-je à mes contemporains !)
Ce paragraphe donne le ton de mon prochain livre : La montée des eaux. Un trailer comme on dit aujourd’hui : qui promet assurément un grand succès.
Le personnage de La Montée des Eaux rêve d’écrire un roman à partir de la thèse qu’il n’a pas soutenue sur l’exil des derniers néoplatoniciens. Il est lui-même en fuite. Je suis moi-même en fuite. (mais je ne crois pas qu’il existe un souverain ou quiconque susceptible de s’intéresser à mes histoires – pas de Chrosroes à disposition.)
En lisant/traduisant George de Pisidie, je prends conscience que je n’ai pas rêvé de gloire ou de reconnaissance depuis des années. (« avant quand j’écrivais un livre », et blablabla). Il aura fallu du temps, l’accumulation des déceptions, des humiliations, pas mal de rage aussi. Ainsi puis-je reprendre à mon compte le mépris des vanités :
Qui, observant sincèrement le théâtre de la vie
Ruisselant de honte ne souhaiterait en finir avec cette comédie
en étouffant les rires par des lamentations ?
Car ils se moquent de nous plus souvent qu’à leur tour
ces artisans du rire factice, qui mettent en scène des trônes,
dépeigne des honneurs, façonnent de hauts dignitaires,
cette ivresse de gloire qui suscite le rire.
Voyez celui-là, habillé d’apparat
Qui s’exalte en invoquant la bonne fortune,
et, sans un mot, prétend incarner la plus haute dignité.
Il n’est rien pourtant et se prétend tout.
Il ne sait rien, et se veut savant.
En son âme se conjugue une double folie :
tout à la fois pseudo-savant et rhéteur stupide.
Il croit à ce rôle qui lui serait échu,
Jusqu’à ce que s’achève la comédie qui lui tient lieu de vie.(De vanitate vitae, 89-127)
(traduction très personnelle, très libérale, pour ne pas dire carrément fautive)
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07.05.2026 à 22:30
danah
Les trois volumes de la trilogie de Joseph Masco sur le nationalisme nucléaire américain fournissent un éclairage précieux pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui et le monde dans lequel nous vivons. Il s’agit typiquement d’un travail critique, qui vise à historiciser et dénaturaliser ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un état des choses « normal »,…
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Les trois volumes de la trilogie de Joseph Masco sur le nationalisme nucléaire américain fournissent un éclairage précieux pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui et le monde dans lequel nous vivons. Il s’agit typiquement d’un travail critique, qui vise à historiciser et dénaturaliser ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un état des choses « normal », un arrière-plan ou un horizon tenu pour acquis, comme s’il en avait toujours été ainsi. Or, la guerre froide n’est considérée comme close que depuis 35 ans (même si d’autres guerres « plus ou moins froides » l’ont remplacée), et le régime de guerre contre le terrorisme qui lui a succédé ne se déploie, comme un régime géopolitique « total », que depuis le 11 septembre 2001.
Je propose sur mes carnets de traduction de longs extraits de ces trois livres qui permettent de comprendre pourquoi la guerre menée actuellement par les États-Unis contre l’Iran n’est pas seulement issue de la fantaisie délirante d’un président américain considéré comme atteint de démence, mais au contraire un événement tout à fait cohérent qui épouse parfaitement l’ambiance affective dans laquelle baignent les États-Unis depuis la guerre froide, puis la guerre contre la terreur (suite au 11 septembre 2001). Une vision du monde paranoïaque devenue mainstream, comme une seconde nature, et qui va de soi, qui s’est diffusée et a imprégné les consciences des populations, de vastes aspects de la vie quotidienne (orientée autour de la défense de la nation, de la stigmatisation de groupes ethniques ou de cultures considérées comme menaçantes, et des sacrifices « inévitables » au nom de la sécurité – laquelle prime sur le bien-être, la santé, la liberté etc.. surtout pour les classes les plus pauvres), et a dirigé le déploiement des infrastructures sociales, économiques, matérielles, du pays depuis 1945. Inutile de dire que les pays occidentaux (et pas qu’eux) sont parfaitement alignés sur cette vision du monde (notamment depuis le 11 septembre) dont le capitalisme militari-industriel (et notamment, comme on le voit actuellement, « pétrochimique ») tire un avantage évident : le prix à payer pour les populations (notamment sur les champs de bataille) est pour le coup démentiel, et pour les générations futures, il s’agit ni plus ni moins d’une condamnation à mort. Car cette idéologie mortifère privilégie parmi les menaces « venues du » futur, le « terrorisme », les « Armes de Destruction Massive » que des ennemis en grande partie fantasmé sont censées rêver de lancer sur les puissances occidentales (avec la connotation « blanche » et donc raciste que cet « occident » implique), ou encore la submersion migratoire (et les délires néomalthusiens et déclinistes associés à ces fantasmes), au détriment d’autres menaces, ô combien plus réelles, ô combien plus « urgentes », qui sont reléguées bien plus loin dans les agendas politiques, que sont la catastrophe climatique, l’appauvrissement de la majorité des populations dans le monde, l’intoxication généralisée des corps vivants, l’affaiblissement, voire la disparition des régimes démocratiques, et j’en passe.
Autrement dit, on est bien là dans une réalisation limpide ce que Achille Mbembé appelait une nécropolitique — qui déterminent ceux qui doivent être sacrifiés pour que les autres puissent survivre)
Jospeh Masco a publié ces trois ouvrages entre 2006 et 2020. Je cite ici les résumés qui sont donnés sur le site de l’université de Chicago, où il enseigne.
The Nuclear Borderlands: The Manhattan Project in Post-Cold War New Mexico (Princeton University Press, 2006 ; nouvelle édition préfacée en 2020) est une enquête ethnographique multisituée portant sur les effets à long terme du projet de bombe atomique au Nouveau-Mexique. Il explore comment un demi-siècle de recherche sur la sécurité nationale à Los Alamos a profondément modifié la perception locale du risque, de la citoyenneté, de l’écologie et de la race pendant et après la Guerre froide.
The Theater of Operations: National Security Affect from the Cold War to the War on Terror (Duke University Press, 2014) est une étude multimodale (ethnographique, historique et médiatique) de la transformation de l’appareil de sécurité nationale de la Guerre froide en un État antiterroriste après 2001. En analysant l’interaction entre révolution technologique, imaginaires du danger et mobilisations affectives, The Theater of Operations montre comment les dangers hypothétiques, pour les experts en sécurité, peuvent détourner l’attention des formes de violence existantes aux États-Unis. Il propose également une nouvelle théorisation de la perception des menaces, examine l’influence psychosociale des futurs négatifs au sein de la société américaine depuis 1945 et démontre comment les affects et les imaginaires constituent une infrastructure, à l’instar des systèmes techniques construits.
The Future of Fallout, and Other Episodes in Radioactive World-Making (Duke University Press, 2021) rassemble des textes qui examinent l’étrange rapport des Américains au danger existentiel, voire leur engagement envers celui-ci. Analysant la production simultanée des crises nucléaires et climatiques depuis 1945, Masco se concentre sur les adaptations psychosociales et les révolutions technologiques qui ont engendré ces catastrophes planétaires interdépendantes. Il évalue les pratiques mémorielles, la culture visuelle, les conceptions du danger et les réalités toxiques qui, combinées, ont façonné une culture de la sécurité nationale américaine promettant toujours plus de sécurité et de confort au quotidien, mais au prix de la génération et du report d’une multitude de violences dans un avenir collectif. Interrogeant les retombées (c’est-à-dire les conséquences matérielles et conceptuelles de décennies de nationalisme nucléaire et de capitalisme pétrochimique) qui marquent la vie au XXIe siècle, Masco identifie des moments clés où d’autres avenirs étaient encore possibles et cherche à activer un imaginaire politique alternatif, post-sécurité nationale, au service de la vie collective contemporaine.
On lira mes traductions d’extraits de ces trois ouvrages ici :
https://outsiderland.com/carnets/traductions/tags/joseph-masco/
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10.04.2026 à 09:40
danah
Je propose un nouveau « carnet », ou, si vous préférez, une archive composées d’extraits de livres traduits de l’anglais. Ces extraits sont tirés de livres que j’ai lus ces dernières années, et relèvent de ce qu’on peut appeler les études critiques. Ils sont souvent précédés d’une présentation ou de remarques (qui ont donné lieu à des…
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Je propose un nouveau « carnet », ou, si vous préférez, une archive composées d’extraits de livres traduits de l’anglais. Ces extraits sont tirés de livres que j’ai lus ces dernières années, et relèvent de ce qu’on peut appeler les études critiques. Ils sont souvent précédés d’une présentation ou de remarques (qui ont donné lieu à des articles sur mon blog), parfois pas.
On peut s’orienter grâce à un menu qui propose des thèmes de recherches (féministes/queer/post-marxisme, catastrophe climatique, extractivisme, nécropolitiques, précarité, etc…) ou bien directement par noms d’autrices et d’auteurs.
https://www.outsiderland.com/carnets/traductions/
Comme pour mon précédent carnet, « Attachements mélancoliques« , je vous invite à puiser au hasard et, au fil de vos découvertes, à lire les livres qui auront suscité un intérêt. C’est là aussi un Work in progress. C’est-à-dire que j’ajouterai régulièrement des traductions et présentations dans les mois à venir.
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20.03.2026 à 16:40
danah
J’inaugure avec cette thématique, les attachements mélancoliques, une nouvelle forme de publication que j’appelle sans grand originalité un « carnet ». Il se compose de notes que j’ai prises cet hiver (2025-2026) et que j’ai développées sous forme de textes plus ou moins brefs. Le style n’est pas « académique », les répétitions, d’un texte à l’autre, sont fréquentes,…
L’article Attachements mélancoliques : un carnet est apparu en premier sur Outside Dana Hilliot.
J’inaugure avec cette thématique, les attachements mélancoliques, une nouvelle forme de publication que j’appelle sans grand originalité un « carnet ». Il se compose de notes que j’ai prises cet hiver (2025-2026) et que j’ai développées sous forme de textes plus ou moins brefs. Le style n’est pas « académique », les répétitions, d’un texte à l’autre, sont fréquentes, les concepts flottants, et je ne prétends pas délivrer un enseignement particulièrement original au sujet des attachements (je cite peu mes sources d’inspiration, même si j’ai l’intention de rajouter une bibliographie succincte prochainement). C’est un work in progress, d’autres textes seront ajoutés dans les semaines qui viennent. On peut parcourir ces textes au hasard, extraire les idées ou hypothèses qui vous intéressent, en faire son miel et prolonger avec ses propres archives (littéraires, théoriques ou personnelles) la réflexion (je serais ravi si vous me faites part de ces prolongements !).
D’autres carnets dans ce genre sont en préparation, centrés autour d’une thématique particulière. Ils viennent donc en complément de mon blog et des mes autres travaux « littéraires ».
https://outsiderland.com/carnets/attachements/introduction/
Je copie colle ici l’introduction :
1. Cette collection de textes, de réflexions issues de mes archives personnelles ou théoriques, vient apporter une forme de réponse possible à cette très vieille question que posait déjà Étienne de la Boétie. Pourquoi donc des populations entières se jettent dans les bras de régimes politiques ou économiques qui sont entièrement à leur défaveur, pourquoi se soumettent-ils aussi volontairement à l’exploitation ? S’apprêtent, par exemple, en ce moment même, à embrasser, à vénérer, ou à vouloir, ou à désirer l’avènement de régimes fascistes ? Ou en viennent à rêver d’épurations et de purifications ethniques ?
Question douloureusement actuelle. Qui relève (et dépasse probablement) ce que la Boétie appelait « la servitude volontaire », dont l’élucidation ne cesse de buter sur une énigme dans la mesure où même les explications matérialistes économiques, politiques, les plus sophistiquées ne suffisent pas à rendre compte de l’attachement des populations à ces systèmes qui les exploitent, qui vont contre leur intérêt.
Ce n’est pas seulement que les populations soient dupes et donc stupides – ce que supposent à bien y songer celles et ceux qui, à gauche notamment, déplorent l’influence exercée par les médias de masse propriétés de milliardaires d’extrême droite, ce qui est une manière étrange de parler du « peuple » dont on est censé défendre les intérêts (contre l’opinion majoritaire dudit peuple, grossièrement essentialisé au passage). L’inculture politique, historique, géographique, considérée comme le terreau fertile à l’imprégnation de théories erronées. Hypothèse un peu courte. Premièrement, il est frappant qu’on n’a pas attendu le succès des médias réactionnaires pour voir s’imposer non seulement les partis d’extrême droite, mais surtout leurs thématiques, dans le débat politique, en France comme ailleurs. Et, deuxièmement, j’ai du mal à concevoir pourquoi l’inculture (dont je suis prêt effectivement à admettre l’étendue, et pas seulement dans les classes sociales les moins fortunées !) devrait avoir pour conséquence l’adoption de positions politiques fondées sur la xénophobie, le racisme, ou, comme l’écrivait Arlie Hochschild au sujet des électeurs de Trump, l’affirmation d’un « Rights not to care », un droit « de ne pas prendre soin » (des other others, de la planète, des plus pauvres que soi, etc.)
Ce que j’essaie d’explorer dans certains des textes qui suivent, de manière plus ou moins directe, à la suite de bien des auteurs, que je ne fais au fond que paraphraser ou reprendre, commenter à l’aide de mes propres archives, c’est qu’il existe en réalité un attachement à ce système d’exploitation, et que ce sont les modalités propres à l’attachement, en tant que manière de se rapporter à certains objets dans le monde, qui le rendent si redoutable (ou, pour le dire autrement, en quel sens cela explique pourquoi il est si difficile de résister au capitalisme, de se détacher des liens dans lesquels il nous enserre). C’est à ce niveau qu’un concept, ou plutôt un modèle, comme celui d’(infra)-structure of feelings devient très pertinent. Nous ne manifestons quasiment jamais notre adhésion à une idéologie de manière explicite, et, même pas de manière implicite (excepté dans certains pays totalitaires où les populations sont fermement invitées à manifester cette adhésion). Néanmoins, nous incarnons, bon an mal an, sans y penser vraiment, le capitalisme sous une modalité intime, affective, à travers nos vies quotidiennes. Pas seulement parce que nous y sommes contraints par nécessité (« travailler pour gagner sa vie », « élever une famille », « défendre la nation (et la blancheur) » – on reconnaît là les trois piliers de l’idéologie rampante sur lesquels se fonde ce que Lauren Berlant appelle la « normal national culture » ou bell hooks « the white supremacist capitalist patriarchy ».) Pas seulement parce que nous sommes conformés, formatés, depuis notre plus tendre enfance à nous aligner sur le modèle de l’individu néolibéral, et qu’il est rassurant d’adopter un cadre auquel nous sommes attachés, et incités à être attachés (qui nous attache par des injonctions inlassablement répétées). Mais aussi parce que nous souscrivons sans toujours y penser aux promesses de bonheur contenues dans ce récit dans lequel nous sommes immergés, qui nous submerge, et jouissons, parfois, de la satisfaction pleine et entière, parfois sur le mode de la consolation, procurée par les éclats de plaisir de la consommation, de la propriété, de l’amour, etc.
2. Ce travail s’inscrit dans la continuité de mes lectures et réflexions de l’œuvre de la philosophe Sara Ahmed, laquelle a littéralement bouleversé mes pensées ces dernières années (on trouvera des traces de ce bouleversement et de mes lectures sur mon blog : https://outsiderland.com/danahilliot/?s=ahmed ).
Lire Sara Ahmed me donne en permanence l’envie, à chaque phrase, à chaque paragraphe, de prolonger, à l’aide de mes propres pensées ou de mes propres exemples, en puisant dans mes propres archives, y compris les plus personnelles, les plus intimes, la phrase qu’elle propose, la proposition qu’elle fait. Si bien qu’à chaque page de ses livres, je pourrais rajouter une page ou deux de mon cru, qui serait à la fois une paraphrase, une manière de comprendre avec mes propres mots, ma propre expérience, ce qu’elle avance, ce qu’elle suggère, et, en même temps, une sorte de note en bas de page, de complément, tirée de mes propres expériences passées.
L’expérience de lecture, car il faut bien ici parler d’expérience, est extraordinairement stimulante. Elle vous engage dans une sorte de dialogue ou de commentaire interminable. La plupart des textes académiques, notamment en philosophie, demeurent parfaitement fermés, ne laissent pas beaucoup de place au lecteur, qu’ils prennent de haut, vous enferment dans des concepts, des cadres, des arguments, avec lesquels on ne peut que tomber d’accord ou en désaccord. Ce ne sont pas des invitations à penser, des manières d’asséner le savoir. C’est certainement un mode très masculin d’écrire de la philosophie. Chez Sara Ahmed, au contraire, la méthode semble relever, au premier abord, de l’association d’idées, d’une sorte de dérive – beaucoup plus rigoureuse et assurée qu’on pourrait le croire au premier abord, mais tout de même extrêmement ouverte. Chaque proposition devient une piste à explorer (une orientation et une désorientation). On peut partir de n’importe quelle phrase d’un livre de Sarah Ahmed, et en écrire un autre, ou augmenter des parties du livre avec d’autres mots, d’autres expériences, d’autres images.
Les réflexions que vous lirez dans ce carnet sur les « attachements mélancoliques » doivent être considérés que comme des notes en bas de page ou des commentaires des livres de Sarah Ahmed et d’autres autrices (notamment « féministes / queer : je pense ici d’abord à Laurent Berlant). Le plus souvent, il s’agit de paraphrases, de réécritures, la manière dont je les ai comprises ou mécomprises, peu importe. L’important, c’est qu’elles mènent autre part, ou quelque part, ou peut-être au même endroit, mais à partir d’une expérience différente, la mienne, de mes propres archives, de mes propres sensibilités, des objets d’attachement qui sont les miens.
Cela me fait penser au concept de Bion, les nuages d’association qui émergent ou hantent toute parole en analyse, qui sont comme des papillons qui volettent dans le cabinet de l’analyste, autour du patient de l’analyste. On essaie d’en attraper un au vol de temps en temps. On en choisit un. On choisit une idée dans ce nuage. On s’y attarde. On en fait le tour. On le manipule. Il se peut qu’il s’enfuit par la fenêtre ou aille se cacher sur le divan, ou encore se pose sur le bras de la patiente. On voit où ça mène. Il y a quelque chose de stimulant qui appelle toujours plus. Il n’est pas dit qu’on aille ailleurs ou autre part, peut-être on reste là, peut-être on revient en arrière. Ce type de pensée n’est pas linéaire au sens où se déploierait quelque chose comme une argumentation par étape, mais il est tout de même rigoureux, il a sa propre rigueur,
La leçon de l’investigation phénoménologique de Sarah Ahmed est qu’il y a beaucoup à penser quand on suit avec soin et attention les événements de nos vies quotidiennes, nos affects, nos émotions, nos pensées et « ce que nous faisons », les dramaturgies existentielles les frictions, les embarras, les hésitations, les incertitudes. Cette technique d’investigation vient nourrir une orientation critique générale, la perspective féministe queer qui bouleverse les descriptions et active les charges de révolte, de négation et d’affirmation.
En réfléchissant aux aspects non-systématiques de la philosophie de Sara Ahmed, je me suis donc rappelé le style du psychanalyste W.R. Bion, qui a tant compté pour moi (et ces mots de Bion : « ne devenez pas bionien »), mais aussi un article de W.G. Sebald que j’ai lu récemment sur l’œuvre d’Elias Canetti. Il est question d’une pensée qui ne céderait pas aux sirènes du savoir, c’est-à-dire du pouvoir qui accompagne la possession (ou la prétention à la possession) d’un savoir :
« Pour Canetti, il existe une différence essentielle entre le processus de la lecture et l’acquisition de savoir en vue de l’acquisition de pouvoir. La liberté lui semble être “la liberté de lâcher prise, l’abandon de pouvoir”. L’attitude à laquelle il est fait allusion ici est celle du sage qui est capable de résister aux sirènes du savoir qu’il porte en lui. “De jour en jour tu comprends davantage de choses, mais il te répugne de totaliser : comme s’il était au bout du compte possible en un seul jour et en peu de phrases de tout exprimer sur tout, mais cette fois définitivement.” Le peu de phrases dites en leur temps, ce serait pour Canetti la réponse appropriée à la contrainte systémique, ce serait de se léguer sans discontinuité les uns aux autres la folie et le pouvoir, l’art et la science. »
(G.W. Sebald, La Description du malheur. À propos de la littérature autrichienne, trad. Patrick Charbonneau)
Puisse ce carnet être parcouru sans qu’on en attende un savoir définitif et systématique, mais plutôt comme une invitation à picorer ici et là, et en faire son miel, en méditant à partir de ses propres archives (littéraires, savantes, autobiographiques, affectives, etc.)
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05.03.2026 à 16:07
danah
Jusqu’où tolérer l’exploitation ? C’est un aspect de la réflexion qui, à mon sens, manque aux partis de gauche révolutionnaires. C’est pourquoi la révolution qu’ils attendent ne vient pas, et paraît toujours plus lointaine. Dire : « il faut bien nourrir sa famille », « il faut bien travailler pour nourrir sa famille », afin d’excuser par exemple le fait…
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Jusqu’où tolérer l’exploitation ? C’est un aspect de la réflexion qui, à mon sens, manque aux partis de gauche révolutionnaires. C’est pourquoi la révolution qu’ils attendent ne vient pas, et paraît toujours plus lointaine. Dire : « il faut bien nourrir sa famille », « il faut bien travailler pour nourrir sa famille », afin d’excuser par exemple le fait que les travailleurs luttent pour la défense de leur emploi, cet emploi fut-il un emploi toxique qui les tue à petit feu, par lequel ils sont exploités au profit de quelques actionnaires, voire qui contribue à l’économie de la guerre ou à la destruction systématique des environnements, de la vie, et à la catastrophe climatique – voilà qui me semble constituer la perspective la plus désespérante pour un révolutionnaire.
Nous sommes immergés de part en part dans le système capitaliste. Il constitue à la fois notre arrière-plan et notre horizon, et ses valeurs (« le travail, la famille et la patrie », comme le rappelait très pertinemment une candidate à la mairie de Marseille récemment, provoquant de pathétiques cris d’orfraie : après tout, elle disait tout haut ce qui inspire les sociétés capitalistes depuis des siècles), imprègnent nos propres pensées, nos affects et nos choix. Nous y sommes attachés par nécessité aussi bien que par affinité affective. Je pense ici au plaisir de la propriété, de la consommation. C’est une banalité de souligner l’omniprésence de l’argent, le système totalitaire de la marchandise, mais il n’en est pas moins vrai qu’absolument tout s’achète, et que tout se vend, même les parts les plus intimes de nous-mêmes, qu’on en soit conscient ou non. Nos imaginaires politiques sont saturés, rabougris, rétrécis, contractés : « Il faut bien nourrir sa famille ».
L’attente de la révolution des peuples ou des travailleurs ou de qui vous voudrez me semble fondée sur une construction conceptuelle, qui certes n’est pas sans incarnation historique réelle, mais qui semble être devenue une abstraction. Ce qui vient plutôt, c’est une contre-révolution nationaliste et réactionnaire, xénophobe et raciste, violente et virile, fasciste et totalitaire. Et une partie du peuple, que ça plaise ou non, ici ou ailleurs, y aspire.
On s’imagine que pour qu’une révolution advienne, il faut que le seuil de tolérance des populations aux iniquités dont il souffre soit dépassé. En réalité, il faut aussi, et c’est une autre condition indispensable pour que la révolution ne se contente pas de n’être qu’une succession sporadique de révoltes ou d’émeutes, d’une part que le pouvoir en place soit affaibli au point qu’il ne lui soit plus possible de contenir le mécontentement, et, d’autre part, que les révolutionnaires se soient donnés une vision globale du futur, soient stimulés par le projet d’une réalité alternative.
Notre seuil de tolérance aux inégalités et aux iniquités s’avère, de facto, très élevé. Si tel n’était pas le cas, il y a longtemps que le capitalisme ne serait plus que le souvenir vague d’une tentative révolue et ayant échoué. Les révoltés contemporains s’indignent non pas tant du système capitaliste dans son ensemble, que du fait que les promesses qu’on leur a faites ont été déçues. Ils ne rêvent (pas beaucoup) et ne conçoivent au fond une vie meilleure qu’à l’intérieur d’un monde ancien, un monde qui a été organisé pour l’épanouissement d’une classe bourgeoise, de notables, et, pour le dire brutalement de l’homme blanc d’âge mûr multi-propriétaire. Bien souvent, leur revendication d’un monde plus juste (ou moins injuste) ne s’étend guère au-delà de leurs proches, ou de celles et ceux qui leur ressemblent.
C’est d’autant plus vrai que l’idéologie qui supporte le capitalisme a convaincu la plupart qu’il n’y avait de salut qu’individuel, selon une logique (certes totalement défaillante) de récompense des plus méritants (« les travailleurs qui entretiennent leur famille, afin de reproduire l’espèce en vue d’assurer la puissance future de la nation », et autres fadaises du même style) ou encore que la justice s’incarnait in fine dans l’argent, la consommation (ah ! « Le pouvoir d’achat », leitmotiv récité à l’envi et qui fait consensus à droite comme à gauche) et la propriété, qui viennent sanctionner les efforts pour s’aligner sur la « bonne » vie, laborieuse, familiale, nationale.
Il n’y a pas grand-chose à attendre de telles revendications. On peut, mélancoliquement, en adoptant une forme de « réalisme », en souscrivant au « principe de réalité », plaindre l’ouvrier qui continue de travailler ou qui lutte pour la préservation de son emploi dans une usine capitaliste, en répétant qu’il n’a pas de toutes façons pas le choix, qu’il faut bien qu’il nourrisse sa famille. Mais ce réalisme n’est rien d’autre qu’une manière de considérer que le système, l’arrière-plan et l’horizon, vont de soi, ou, pour le dire comme Alexander Kluge, parlant de la « réalité », qu’il est comme « une seconde peau, une troisième robe, ou bien une maison que des hommes habitent sans que cela ait l’air d’une maison. »
(Méditez cet article qui décrit comment certaines organisations syndicales espagnoles se font les alliées du complexe militaro-industriel au nom de l’emploi et même du « bien-être social » :
https://www.wsws.org/en/articles/2026/03/18/mdls-m18.html )
Pour le capitalisme, les révoltes ne représentent que rarement une menace sérieuse. Tant que le pouvoir en place est en mesure de mater les insurgés, ou de retourner (apaiser) l’opinion, ne serait-ce provisoirement, en faisant mine de céder sur telle ou telle revendication, la reproduction du système n’est guère en danger. Dans la mesure où les aspirations des révoltés se situent à l’intérieur des idéologies en place : pas de quoi les faire vaciller. On parle de redistribution plus juste, d’améliorer les services publics, d’augmenter les salaires et le « pouvoir d’achat », mais tout cela reste parfaitement compatible avec le capitalisme. C’est toujours et encore l’espoir d’un « capitalisme au visage humain », lequel occulte le caractère fondamentalement destructeur et criminel du capitalisme.
Néanmoins, la révolution n’est pas pour demain. Ou plutôt, les bouleversements qui s’avancent, dans les démocraties (parce qu’ailleurs, sous les régimes totalitaires ou autoritaires, le mal est déjà là depuis longtemps), glacent le sang, ressemblent à ce qu’on a connu il n’y a même pas un siècle, comme si de l’histoire, nulle leçon n’avait été tirée. Non. La révolution n’est pas pour demain. Et si le capitalisme finit par s’effondrer tout à fait, et avec lui les fortunes qui ne cessent de s’accroître de manière totalement délirante, cette fin coïncidera probablement avec une guerre mondiale aux allures apocalyptiques ou l’aggravation de la catastrophe climatique et ses conséquences dévastatrices : alors oui, il n’y aura d’autre choix que de décroître, de renoncer à nos « styles de vie » mortifères, mais il sera trop tard, bien trop tard. Du reste, il est déjà, pour quelques milliards d’individus sur cette planète, en ce moment même, trop tard.
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