12.10.2018 à 02:00
Avec le temps, cela devait finalement arriver. Me voici embarqué dans l’écriture d’un ouvrage à paraître chez C&F Éditions au printemps prochain. Une archéologie du capitalisme de surveillance, rien que cela. Mais c’est garanti, je ne me prendrai pas pour un penseur post-moderne (ils avaient tort !).
De quoi cet ouvrage va-il parler? D’abord le titre est tout à fait provisoire, qu’on se le dise. C’était juste pour vous faire cliquer ici. Blague à part, voici un petit argumentaire qui, je l’espère pourra vous faire patienter les quelques mois qui nous séparent d’une publication…
Christophe Masutti, Archéologie du capitalisme de surveillance, Caen, C&F Éditions, 2019 (à paraître).
L’expression « capitalisme de surveillance » est employée le plus souvent non comme un concept mais comme un dénominateur, c’est-à-dire de l’ordre de la perception des phénomènes, de ceux qui nous font tomber de nos chaises presque tous les jours lorsque nous apprenons à quels trafics sont mêlées nos données personnelles. Mais il n’a pas été défini pour cela : son ambition est surtout d’être un outil, une clé de lecture pour comprendre la configuration politique et sociale de l’économie de la surveillance. Il faut donc mettre à l’épreuve ce concept et voir dans quelle mesure il permet de comprendre si l’économie de la surveillance obéit ou non à une idéologie, au-delà des pratiques. Certes, il faut donner une définition du capitalisme de surveillance (idéologique, pratique, sociale, collective, culturelle, anthropologique ou politique), mais il faut surtout en comprendre l’avènement.
Je propose dans ce livre une approche historique qui commence par une lecture différente des révolutions informatiques depuis les années 1960. Comment vient la surveillance? comment devient-elle un levier économique ? Il faut contextualiser la critique du contrôle (en particulier par les philosophies post-modernes et les observateurs des années 1970) telle qu’elle s’est faite dans la continuité de la révolution informatique. On peut focaliser non pas sur l’évolution technologique mais sur le besoin d’information et de traitement de l’information, tout particulièrement à travers des exemples de projets publics et privés. L’informatisation est un mouvement de transformation des données en capital. Cet ouvrage sera parsemé d’études de cas et de beaucoup de citations troublantes, plus ou moins visionnaires, qui laissent penser que le capitalisme de surveillance, lui aussi, est germinal.
Qu’est-ce qui donne corps à la société de la surveillance ? c’est l’apparition de dispositifs institutionnels de vigilance et de régulation, poussés par un débat public, politique et juridique, sur fond de crainte de l’avènement de la société de 1984. C’est dans ce contexte qu’au sein de l’appareillage législatif germèrent les conditions des capacités de régulation des institutions. Néanmoins la valorisation des données, en tant que propriétés, capitaux et composantes stratégiques, fini par consacrer l’économie de la surveillance comme modèle unique. Le marketing, la modélisation des comportements, la valeur vie client : la surveillance devient une activité prédictive.
Le capitalisme de surveillance est-il une affaire culturelle ? On peut le concevoir comme une tendance en économie politique, ainsi que les premiers à avoir défini le capitalisme de surveillance proposent une lecture macro-politico-économique (John Bellamy Foster, Robert W. McChesney, 2014). On peut aussi se concentrer sur les pratiques des firmes comme Google et plus généralement sur les pratiques d’extraction et de concentration des big datas (Shoshana Zuboff, 2018). On peut aussi conclure à une forme de radicalité moderne des institutions dans l’acceptation sociale (collective ?) de ce capitalisme de surveillance (on se penchera notamment sur les travaux d'Anthony Giddens puis sur ceux de Bernard Stiegler). Que peut-on y opposer ? Quels choix ? À partir du constat extrêmement sombre que nous allons dresser dans cet ouvrage, peut-être que le temps est venu d’un mouvement réflexif et émancipateur.
24.06.2018 à 02:00
Dans une série d’article intitulée Les Léviathans, j’ai longuement présenté le concept de capitalisme de surveillance développé par Shoshana Zuboff. L’interprétation reste toujours prisonnière de l’objet, au moins en partie : en l’occurrence, il y a une chose que je n’ai pas précisé dans ces articles, c’est la provenance du concept.
Les premiers à avoir formulé et développé le capitalisme de surveillance sont John Bellamy Foster et Robert W. McChesney en juin 2014 dans un article paru dans la Monthly Review, dont le titre devrait toujours être donné in extenso : « Surveillance Capitalism Monopoly-Finance Capital, the Military-Industrial Complex, and the Digital Age ».
Les lecteurs de Shoshana Zuboff noteront que cette dernière ne fait pas mention, dans ses articles, à la paternité du concept par Foster et McChesney. Du moins, elle n’a pas publié (à ma connaissance) une approche critique et comparative de son approche par rapport à celle de Foster et McChesney. La conséquence est que, au fil des affaires relatives aux usages déloyaux des données personnelles durant ces 3 ou 4 dernières années, le concept de capitalisme de surveillance a été sur-employé, parfois même galvaudé et transformé en un mot-valise. Pour celles et ceux qui ont cependant fait un effort d’analyse (tel Aral Balkan) le concept renvoie systématiquement aux travaux de Shoshana Zuboff.
Oserait-on accuser Zuboff de l’avoir usurpé ? pas tout à fait. On peut parler plutôt d’un emprunt. Le capitalisme de surveillance tel que le défini Zuboff implique bien d’autres éléments de réflexion. Quant à citer les auteurs qui les premiers ont énoncé le capitalisme de surveillance, oui, elle aurait pu le faire. Mais qu’est-ce que cela aurait impliqué ? L'éditorial de la Monthly Review de ce mois de juin 2018 apporte quelques éléments de réponse en confrontant l’approche de Foster-McChesnay et de Zuboff :
Zuboff a défini le capitalisme de surveillance de manière plus restrictive comme un système dans lequel la surveillance de la population est utilisée pour acquérir des informations qui peuvent ensuite être monétisées et vendues. L’objet de ses recherches était donc d’étudier les interrelations entre les entreprises et le comportement individuel dans ce nouveau système d’espionnage marchandisé. Mais une telle vision a effectivement dissocié le capitalisme de surveillance de l’analyse de classe, ainsi que de la structure politico-économique globale du capitalisme – comme si la surveillance pouvait être abstraite du capital monopolistique et financier dans son ensemble. De plus, l’approche de Zuboff a largement éludé la question de la relation symbiotique entre les sociétés militaires et privées – principalement dans les domaines du marketing, de la finance, de la haute technologie et de la défense – qui était au centre de l’analyse de Foster et McChesney.
Pour ce qui me concerne, les lecteurs des Léviathans (et j’espère un peu plus tard d’un ouvrage actuellement en gestation) pourront constater que j’extrapole assez largement la pensée de Zuboff, sans toutefois rejoindre l’analyse américano-centrée de Foster-McChesnay. Le point de basculement est somme toute assez pragmatique.
Le besoin de surveillance est un besoin viscéral de l’économie des biens et services (j’ai montré qu’il relève d’une histoire bien plus ancienne que le web 2.0 et remonte aux années 1950). La concentration des entreprises répond à un besoin d’optimisation des systèmes d’informations autant qu’au besoin de maîtriser le marché en le rendant malléable selon des stratégies bien définies, à commencer par les pratiques de marketing. Comment est-il devenu malléable ? grâce aux big datas et à l’usage prédictif du traitement des données. La concentration des capitaux est donc à la fois une conséquence de ce nouveau mode de fonctionnement capitaliste (qui enclenche parallèlement une autre approche du (néo-) libéralisme), et une stratégie calculée de recherche de maximisation des profits tirés des données conçues elles-mêmes comme un capital.
À mon humble avis, nonobstant l’approche concernant le complexe militaro-industriel de Foster-McChesney qui nous fait remonter à la Guerre du Vietnam tout en étant parfaitement explicatif des stratégies de surveillance des institutions gouvernementales (auxquelles finirent par se prêter les gouvernements d’autres pays du monde, comme en France ces dernières années), l’approche de Zuboff détache effectivement la question du capitalisme de surveillance de ses racines politiques pour se concentrer surtout sur les organisations et les comportements individuels soumis à une idéologie presque exclusivement économique. Ma part modeste à cette réflexion n’est pas d’entamer une histoire totale comme le feraient Foster et McChesney, mais d’aller directement au cœur du problème : la capitalisation de l’information comme nouvelle forme du capitalisme. C’est peut-être une approche (pseudo-) marxiste qu’il manque selon moi à Foster-McChesney pour mieux comprendre cette mondialisation du capitalisme de surveillance.
01.05.2018 à 02:00
En ce début de printemps 2018, voici une traduction et adaptation d’un manuel sur LibreOffice Writer et (surtout) les styles ! LibreOffice Writer, c’est stylé! est une publication Framabook. Il s’agit d’un projet de longue date, que j’ai le plaisir de voir aboutir, enfin !
Halte aux manuels bourrés de procédures qui transforment les logiciels en cliquodromes. Pour changer, laissez-vous guider vers la compréhension des règles de mise en page et de la typographie, à travers l’usage des styles dans LibreOffice Writer. L’objectif est de vous aider à vous concentrer sur le contenu de vos documents, gagner en rapidité et en précision, tout en vous formant à l’automatisation de la mise en forme.
Cet ouvrage s’adresse aux utilisateurs débutants mais ayant déjà fréquenté un logiciel de traitement de texte. Quels choix de polices et d’interlignage devez-vous faire ? Comment créer des styles et les enchaîner correctement ? À quoi servent les styles conditionnels ? Paragraphes, listes, tableaux, titres, et hiérarchie des styles, toutes ces notions n’auront plus de secret pour vous. Voici un aperçu unique de LibreOffice Writer, de ses fonctionnalités importantes et de ses capacités.
Vous pouvez acheter, télécharger, consulter librement cet ouvrage sur Framabook.org.

24.03.2018 à 01:00
En 1969, Paul Baran affirmait: « Quelle belle opportunité pour l’ingénieur informaticien d’exercer une nouvelle forme de responsabilité sociale ». En effet, il y a presque 70 ans, les interrogations sociales au sujet du traitement informatique des données personnelles étaient déjà sur le devant de la scène.
Voici le résumé d’un assez long texte, écrit début mars 2018, que vous pouvez lire en version HTML ou récupérer en PDF sur HAL-SHS.
Il est notable que les monopoles de l’économie numérique d’aujourd’hui exploitent à grande échelle nos données personnelles et explorent nos vies privées. Cet article propose une mise au point historique sur la manière dont se sont constitués ces modèles : dès les années 1960, par la convergence entre l’industrie informatique, les méthodes de marketing (en particulier le marketing direct) et les applications en bases de données. Les pratiques de captation et d’exploitation des données personnelles ont en réalité toujours été sources de débats, de limitation et de mises en garde. Malgré cela, le contrôle social exercé par la segmentation sociale, elle-même imposée par le marketing, semble être une condition de l’avènement d’une forme d’économie de la consommation que de nombreux auteurs ont dénoncé. Peut-on penser autrement ce capitalisme de surveillance ?
05.02.2018 à 01:00
Chacun ses combats. Pour moi, c’est le logiciel libre et la culture libre, pour d’autres c’est la lutte contre les inégalités, la défense de la nature, la sauvegarde du patrimoine… Et pourtant nous agissons tous avec des méthodes communes : le partage et la coopération. Hélas ce n’est pas toujours le cas. Certains œuvrent pour une cause juste mais veulent s’approprier le résultat, au prétexte qu’ils seraient les dépositaires (même s’ils ne sont pas exclusifs) des moyens et, donc, de la fin. C’est le cas du Club Vosgien dont je voudrais ici toucher quelques mots à propos de sa capacité à partager et à collaborer.
Le Club Vosgien, c’est d’abord une association alsacienne séculaire. Fondée en 1872, le Vogesenclub doit d’abord être salué avec le plus grand respect pour le travail de promotion des activités de pleine nature et le balisage des sentiers sans lequel nombre de promeneurs ne pourraient bénéficier des superbes parcours sur l’ensemble du massif, et au-delà.
Ceci étant dit, j’affirme que le Club Vosgien à une tendance particulièrement détestable à s’approprier le bien commun que représente le paysage montagneux et forestier.
S’approprier ? non, bien entendu, il ne s’agit pas de mettre des barrières et d’interdire quiconque de les franchir s’il n’est pas encarté au Club… Mais justement, le Club Vosgien, comprenez-vous, ce n’est pas l’Association des amoureux des sentiers des Vosges, ce n’est pas l’Association des randonneurs vosgiens, non. C’est un Club, à l’image du Club Alpin d’où il tire son nom d’ailleurs. Et un club, c’est plus qu’une association. Ce n’est pas uniquement le rassemblement de personnes ayant des intérêts communs. Un club est une société, c’est-à-dire un regroupement de personnes sociologiquement semblables : des activités communes, des pratiques sociales communes, etc. Dès lors, il n’y a qu’un pas facilement franchi entre la communauté de pratiques et le sentiment d’appartenance du territoire que l’on investit.
Voici un exemple. Au début du XXe siècle, le Club Vosgien s’est vu confier, par le Service des Eaux et Forêts le monopole du balisage des sentiers. L’explication est logique : fin XIXe siècle se développe dans les Vosges l’activité touristique. En 1875, par exemple à Gérardmer naît le premier office de tourisme, nommé Comité des promenades qui aménage des sentiers de randonnées dans la Vallées des Lacs et valorise son territoire. Sur le même modèle, les sociétés touristiques investissent le massif : il fallait harmoniser tout cela et c’est le Club Vosgien qui se vit confier ce rôle. Depuis ce jour, le Club Vosgien mène de front le balisage et l’entretien des sentiers.
Ainsi, fièrement annoncé sur la page d’accueil du site internet du Club Vosgien :
Les signes de balisage du Club Vosgien sont déposés à l’INPI et soumis à autorisation pour leur utilisation sur tous supports de communication papier ou web.
En clair, les signes de balisage du Club Vosgien sont déposés en tant que logo de marque (ce n’est pas un brevet au sens industriel du terme), et il est donc impossible d’en avoir l’usage sans une autorisation expresse du Club Vosgien. C’est le premier paradoxe : un balisage harmonisé est un gage de qualité des parcours du Massif, et si je souhaite cartographier un parcours, par exemple pour le VTT ou le trail, et partager ma carte, je n’ai le droit de le faire qu’avec l’autorisation du Club Vosgien. Un comble, quand on sait à quel point ce besoin est présent.
L’implication ? le Club Vosgien empêche ainsi le partage des parcours, ce qui aurait pourtant comme effet de valoriser encore davantage cet important travail de balisage du Club Vosgien. Si j’appartiens à une association sportive et que je souhaite créer un parcours en utilisant le balisage du Club Vosgien et partager ce parcours en imprimant plusieurs cartes ou sous format numérique, je n’ai pas le droit de le faire.
L’interprétation ? Randonner avec le Club Vosgien, c’est utiliser son balisage et les cartes qui vont avec : la bonne vieille carte IGN TOP 25 en papier ou son équivalent extrêmement onéreux sur GPS. Il ne s’agirait pas que n’importe qui vienne improviser un parcours VTT ou trail pour déranger les « vrais » randonneurs à crampons et sac à dos, n’est-ce pas ? Parce que si tout le monde pouvait si facilement se repérer dans la forêt, et pouvait partager en ligne des cartes en utilisant, au hasard les couches Outdoors d'Open Street Map et les indicateurs du Club Vosgien… hé bien qu’est-ce que cela changerait, au fond ? Rien. Si ce n’est que l’usage en serait d’autant plus valorisé. Mais voilà : le Club Vosgien ne veut pas. Parce que ce sont ses sentiers, c’est son balisage, le fruit de son travail, qui lui incombe à lui uniquement.
C’est l’ambiance. Et cela va même jusqu’à servir d’arguments contre l’usage des VTT, comme on va le voir plus loin.
Les cyclistes, c’est le combat du moment pour le Club Vosgien… enfin pour être plus exact, quelques sections du Club Vosgien, minoritaires, mais dont le vacarme implique forcément l’image du Club Vosgien en général. En effet, en plus du balisage, l’entretien de ses parcours est capital pour que le balisage soit lui-même fiable. Et c’est là que le Club Vosgien a tendance à étendre sa préséance, à ceci près que cette fois on touche au territoire.
Dans les forêts vosgiennes, on trouve de tout :
La ligne de front actuelle qui défraye la chronique depuis au moins le printemps 2017, se situe dans le secteur de Masevaux (Haut-Rhin), mais ce n’est pas exclusif. Devinez quelle catégorie dans la liste ci-dessus fait l’objet de l’ire des membres du Club Vogien ? je vous le donne en mille : les vététistes.
Pour certains membres du Club Vosgien, visiblement, les vététistes représentent l’ennemi à abattre, voire même la principale calamité du paysage Vosgien. On pourrait croire que des combats autrement plus glorieux pourraient voir le jour, comme par exemple la biodiversité végétale, la gestion de la faune, la pollution. Non. Parce que vous comprenez, ça c’est des trucs d’écolos. Ces combats sont déjà investis et puis les écolos c’est à gauche…
Ce qui chiffonne ces gens, c’est que les sentiers avec des VTT dessus, c’est plus des sentiers de randonnées. Parce qu’un sentier, c’est forcément « de randonnée à pieds », hein ? pas fait pour rouler, jouer au ballon, ou même courir (quel traileur ne s’est pas ramassé un jour une remarque désobligeante par un randonneur peureux sur un chemin un peu étroit ?).
Interdire le VTT sur les sentiers du massif ? c’est un projet que certains membres du club Vosgien semblent caresser avec envie. Des municipalités, sans doute sous influence, avaient déjà tenté le coup, comme à Ottrott en 2015 avant une contestation en bonne et dûe forme par la Mountain Bike Foundation qui rappelle d’ailleurs quelques fondamentaux juridiques à propos du code forestier (un autre guide juridique est trouvable sur le site alsace-velo.fr).
Bref, voilà que le Club Vosgien de Masevaux a relancé une polémique en mai 2017, bénéficiant d’une tribune dans les Dernières Nouvelles d’Alsace : « La montagne n’est pas un stade ». L’accroche ? elle se résume en trois points :
Enfin, comme le démontrent de nombreuses photographies prises par les vététistes et les randonneurs, on ne compte plus sur le massif vosgien le nombre de sentiers littéralement saccagés par les travaux forestiers. À juste titre ou non, pour les besoins de l’exploitation forestière, le passage d’engins favorise inévitablement une forme d’érosion bien plus grave que le creusement d’une rigole de 20 mètres ici où là : c’est carrément de la gestion forestière raisonnée qu’il s’agit, et cela dépasse de loin les petites polémiques.
Et pourtant, le Club Vosgien a déjà dénoncé les travaux forestiers peu scrupuleux, notamment dans les pages des Dernières Nouvelles d’Alsace en mars 2017. L’enjeu est de taille et le combat mérite en effet d’être mené car il concerne de multiples acteurs… hélas, il est bien plus facile d’incriminer les VTT. Si bien qu’une seconde fois en ce début d’année 2018 le journal Les Dernières Nouvelles d’Alsace titrait « Les sentiers de la discorde ». L’article est à l’avenant, et, citant les interlocuteurs du Club Vosgien :
Nous ne sommes pas des conservateurs à tendance réactionnaire, l’avenir passe par une bonne cohabitation avec les pratiquants tout en intégrant le respect de la réglementation. Le VTT étant un véhicule sur le plan juridique, le vttiste doit pratiquer en dehors de nos sentiers étroits, inférieurs à un mètre.
Comprendre : « je ne suis pas réac… mais », ou bien ce qu’on appelle en réthorique une prétérition, qui permet de passer sous silence plusieurs éléments manquant à l’argumentation : ici, par exemple, la rigueur de l’argumentation juridique. Ce qui ne démonte pas la Mountain Bike Foundation, répondant du tac au tac :
« Le code de la route ne s’applique pas à 900 m d’altitude », affirme Jonathan Choulet, référent MBF Florival, par ailleurs fonctionnaire de police. « Le droit d’itinérance sur les sentiers relève du droit constitutionnel d’aller et venir. Quatre codes régissent la circulation de tous en milieu naturel, mais aucun, excepté le code de la route, ne définit le VTT comme un véhicule. (…) »
Dialoguer avec le Club Vosgien n’est pas toujours une sinécure. Pourtant tout semblait se présenter sous les meilleurs auspices en été 2017, lors d’une rencontre entre la MBF et le président de la Fédération du Club Vosgien, qui n’avait jamais auparavant répondu aux lettres de la MBF et semblait découvrir ses activités.
Peu de temps après, suite à l’article du Club Vosgien section Masevaux, une seconde rencontre eu lieu, dans une intention de dialogue et de coopération. D’après le compte rendu figurant sur le site de la MBF, il y a vraisemblablement une claire différence de conception du terme « dialogue » entre les antennes locales (plus ou moins indépendantes, mais est-ce vraiment souhaitable ?) et la fédération du Club Vosgien. Voici un extrait significatif de cette rencontre entre les référents MBF du secteur Thur-Doller et la présidence du Club Vosgien de Masevaux :
Mais le responsable du C.V ne l’entend pas ainsi et quitte la salle en nous rappelant qu’au titre de la propriété intellectuelle, nous ne devrions même pas regarder « leur » balisage. Deux autres membres du C.V de Masevaux quittent également la salle sans daigner nous saluer.
Pourtant les bonnes volontés ne manquent pas, de part et d’autre. La MBF agit déjà dans le domaine de l’entretien de sentiers, de manière systématique, en Alsace et dans d’autres régions de France, et organise même des défis internationaux sur ce thème. Pour preuve cette session de coopération entre les vététistes et le Club Vosgien de la même section de Masevaux, une collaboration qui pourtant n’a pas satisfait tout le monde, selon Jean Koehl, vice-président du CV Masevaux :
On a accueilli des groupes MBF pour deux demi-journées de travail et une journée pleine. Ils en ont profité pour faire leur com’en faisant venir France 3…
C’est vraiment à se demander ce que reprochent réellement les membres du Club Vosgien aux vététistes. Il semblerait que, quelles que soit les offres de coopération, les éternels insatisfaits sont toujours les mêmes. Pourtant le dialogue est bel et bien la clé d’une bonne entente entre randonneurs et vététistes : la coopération dans l’entretien des sentiers et les code de conduite des vététistes (comme par exemple la limitation des parcours sauvages d’enduro).
Le dialogue c’est l’apprentissage de la diversité. Diversité des usages et diversité sociale. Les vététistes sont particulièrement au clair sur ce point en distinguant les pratiques entre le cross country (qui n’a pratiquement aucun impact sur l’érosion des sentiers et représente plus de 80% des pratiques), l’enduro et la descente (DH). Peut-être que le Club Vosgien pourrait faire aussi un effort de son côté en se questionnant sur son rapport au paysage commun et les notions de partage que cela implique.
Cette attitude de la part du Club Vosgien pourrait notamment jouer en défaveur de l’attractivité du Massif Vosgien. Comme exprimé dans les Dernières Nouvelles d’Alsace, les revendications du Club Vosgien se résument à demander la création de Bike Park pour y cantonner les VTT et de ce fait leur interdire les sentiers… Une revendication qui s’établirait en défaveur évidente de l’écrasante majorité des pratiquants sur le segment du cross country. Autant dire que si les communautés de communes contactées à ce sujet par le Club Vosgien valident ces intentions, c’est toute l’attractivité du VTT sur le Massif qui en serait affectée : adieu les descentes techniques et les petits frissons qui pourtant sont souvent accessibles aux débutants. On ira expliquer aussi aux touristes que pour monter à plus de 900 mètres d’altitude ils devront emprunter les autoroutes à grumiers…
En la matière, on ne peut que saluer la lettre du maire de Hohrod (68142) qui rappelle que l’équipement de randonnée est une liberté de choix :
Randonner est une liberté individuelle fondée sur le principe de la liberté de circuler, un droit fondamental et universel. Que l’on circule à pieds ou à vélo est sans importance, chacun est libre de choisir l’équipement nécessaire à sa randonnée (…)
et que par conséquent :
La réponse éthique est de ne privilégier aucune pratique et de les placer à égalité dans leur accueil et leur traitement, les principes d’équité et de non-discrimination alimentent avantageusement l’argumentation en faveur des activités de plein air.
La valorisation du massif passe donc non seulement par le partage mais aussi par le dialogue entre les pratiquants. Ce besoin de coopération n’est pas seulement vital pour le Massif Vosgien, il l’est aussi pour que le paysage et ses sentiers ne comptent pas parmi les trop nombreux secteurs où le partage et le respect n’ont plus cours.
Alors oui, le Club Vosgien doit partager la montagne, le balisage et les sentiers. Les vététistes de leur côté n’ont pas à rougir de l’aide qu’ils offrent (même en communiquant dessus), comme en témoigne l’opération de grande envergure Take Care Your Trails. Cette communauté est active et respectueuse de l’environnement, qui irait le lui reprocher ?
Heureusement, les interlocuteurs bienveillants de la MBF sont nombreux, tels les Parcs, les Offices de Tourisme, les élus… et bien souvent très attentifs aux contraintes et aux paradoxes dont la communauté des vététistes n’est pas exempte. Ainsi, par exemple, l’image du VTT pâti bien souvent des quelques incivilités rencontrées ici et là, ou des vidéos trash sur Youtube dont ne manquent pas de s’emparer les détracteurs du VTT pour généraliser et justifier leur hargne. Mais qu’importe. L’essentiel est d’atteindre la maturité nécessaire au dialogue et dépasser ces contradictions. En la matière, certaines sections du Club Vosgien devraient prendre exemple, justement, sur la MBF.
06.01.2018 à 01:00
Je continue la série des Léviathans commencée en 2016 sur le Framablog. Pour ce nouveaux numéro, je propose de voir dans quelle mesure le modèle économique a développé son besoin vital de la captation des données relatives à la vie privée. De fait, nous vivons dans le même scénario dystopique depuis une cinquantaine d’années. Nous verrons comment les critiques de l’économie de la surveillance sont redondantes depuis tout ce temps et que, au-delà des craintes, le temps est à l’action d’urgence.
Petit extrait :
L’incertitude au sujet des dérives du capitalisme de surveillance n’existe pas. Personne ne peut affirmer aujourd’hui qu’avec l’avènement des big data dans les stratégies économiques, on pouvait ignorer que leur usage déloyal était non seulement possible mais aussi que c’est bien cette direction qui fut choisie d’emblée dans l’intérêt des monopoles et en vertu de la centralisation des informations et des capitaux. Depuis les années 1970, plusieurs concepts ont cherché à exprimer la même chose. Pour n’en citer que quelques-uns : computocracie (M. Warner et M. Stone, 1970), société du dossier (Arthur R. Miller, 1971), surveillance de masse (J. Rule, 1973), dataveillance (R. Clarke, 1988), capitalisme de surveillance (Zuboff, 2015)… tous cherchent à démontrer que la surveillance des comportements par l’usage des données personnelles implique en retour la recherche collective de points de rupture avec le modèle économique et de gouvernance qui s’impose de manière déloyale. Cette recherche peut s’exprimer par le besoin d’une régulation démocratiquement décidée et avec des outils juridiques. Elle peut s’exprimer aussi autrement, de manière violente ou pacifiste, militante et/ou contre-culturelle.
Tous les articles rassemblés en un fichier .epub sur mon dépot Gitlab
La série d’articles sur le framablog :