31.08.2026 à 14:32
Mr Mondialisation
Souvent glorifiés dans les grands médias, les milliardaires sont presque parfois décrits comme des êtres extraordinaires dont dépendraient nos sociétés tout entières. Pourtant, à l’opposé de ces louanges, d’autres voix s’élèvent pour, au contraire, dénoncer les problèmes engendrés par les ultra-riches. À tel point que certains se posent la question de les proscrire. Que ce […]
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Que ce soit d’un point de vue éthique, économique, démocratique ou écologique, l’existence même des super fortunes suscite de nombreux débats, d’autant plus avec l’explosion des inégalités. De ce fait, une intervention des pouvoirs publics apparaît de plus en plus indispensable à cet égard. Mr Mondialisation vous présente cinq bonnes raisons d’interdire les milliardaires.
Qui dit beaucoup d’argent, dit beaucoup de pouvoirs. Or, à un certain niveau de richesse, cette puissance va même jusqu’à concurrencer, voire surpasser, celle des États. À ce titre, la question de l’information est particulièrement représentative du problème, puisque neuf milliardaires possèdent près de 90 % des médias d’envergure.
Et ce pouvoir ne se limite pas à la presse, il se manifeste, en outre, à travers des lobbies, des think tanks, des fondations ou le soutien à des mouvements politiques. Par là, les grandes fortunes détiennent les moyens d’influencer l’opinion publique et de faire pression sur les gouvernements, y compris sur ceux d’autres pays.
Dès lors, comment faire prospérer une démocratie saine avec une forme d’égalité politique lorsque l’extrême richesse biaise autant les débats ? Ce constat est d’autant plus inquiétant que certaines études démontrent que posséder beaucoup d’argent encourage les comportements moralement discutables. Des conclusions qui paraissent logiques, puisque de larges pouvoirs financiers permettent bien souvent d’avoir des traitements de faveur, de contourner des contraintes, de s’éloigner des réalités pénibles du quotidien (et donc d’avoir moins d’empathie). En somme, ne plus avoir aucune notion de limites.
Le milliardaire, qui aurait construit son empire à la sueur de son front, par son seul mérite, constitue l’un des plus grands poncifs encore largement ancrés dans une bonne partie de la société. Fondé sur l’idée de méritocratie, ce préjugé oublie pourtant bon nombre de réalités.
D’abord, les gens pauvres qui accèdent à l’ultra-richesse sont extrêmement rares. En France, 80 % des milliardaires le sont d’ailleurs devenus grâce à un héritage. Et tous ont connu des conditions de vie favorables au fleurissement de leur capital. Expliquer que le fils de Bernard Arnaut et un enfant né sous les bombes disposent des mêmes chances est purement malhonnête.
Par ailleurs, c’est bien la question professionnelle qui ridiculise cette théorie. La fortune d’Elon Musk s’élève à 1000 milliards de dollars, l’équivalent de 56 millions d’années de SMIC. Qui pourrait sérieusement affirmer qu’il puisse exister une telle différence d’efforts entre deux individus ? Dans tous les cas, des patrimoines de cette envergure ne peuvent être bâtis que par l’exploitation de milliers de personnes. Peu importe son propre labeur, un milliardaire accapare nécessairement une partie des richesses issues du travail des autres.
Disposer d’une immense fortune, c’est bénéficier de trop de libertés nuisibles pour l’environnement. Et les chiffres parlent d’ailleurs d’eux-mêmes. Ainsi, selon Oxfam :
« [si chacun avait le] même mode de consommation que les 50 milliardaires les plus riches, le budget carbone mondial (la quantité de CO2e qui peut encore être ajoutée à l’atmosphère sans que les températures mondiales augmentent de plus de 1,5 °C) serait épuisé en moins de deux jours ».
Dans ce cercle restreint, l’émission moyenne grimpe à 7746 tonnes de CO2 par an, rien qu’avec leur utilisation de yachts et de jets privés. Il faudrait 207 ans à un employé américain d’Amazon pour atteindre l’impact de son patron, Jeff Bezos.
Et le problème ne se cantonne pas au mode de vie. Il convient également de regarder du côté des investissements. Pour générer plus d’argent, les milliardaires placent bien souvent leur fortune dans les industries fossiles, extractives ou polluantes. Dans tous les cas, une existence « sans limite » ne peut résolument pas s’accommoder à un monde où les ressources sont bel et bien limitées.
La question des milliardaires ne concerne pas seulement leur propre patrimoine, mais surtout l’accaparement d’une immense partie des ressources produites par l’ensemble du globe. Ainsi, les 12 individus les plus fortunés de la planète détiennent autant de richesses que la moitié de population mondiale, soit 4 milliards d’êtres humains.
Et ces deux constats sont étroitement liés. Si près de 3,7 milliards de personnes vivent avec moins de sept dollars par jour, c’est bien parce qu’à l’autre bout du spectre, une minorité de milliardaires s’approprient l’essentiel du gâteau.
Par ailleurs, tout cet argent pourrait aussi être injecté dans le circuit collectif via les services publics, la santé ou le logement. Mais il pourrait de même contribuer à augmenter les salaires et réduire le temps de travail. Autant de mesures qui nécessitent cependant la diminution des profits des plus aisés… et que seule la gauche de rupture promet de mettre en place.
Au fond, le meilleur argument pour interdire les milliardaires réside sans doute dans le fait qu’une telle accumulation de richesse n’est pas nécessaire pour mener une existence libre et confortable. Bien sûr, disposer de sommes considérables peut procurer du plaisir, du confort, des loisirs et une liberté d’action hors du commun. Mais au-delà d’un certain niveau, l’accumulation de patrimoine ne répond plus à des besoins individuels essentiels : elle permet surtout d’accroître sans limite son pouvoir et son influence. Dans un monde où une immense partie de la population peine encore à satisfaire ses besoins fondamentaux, conserver des fortunes aussi démesurées pose dès lors une question éthique et politique. Et compter sur la charité des plus riches pour corriger ces inégalités reconduit le même problème.
Même au niveau de la société, beaucoup de bienfaits souvent attribués aux super-fortunes sont en réalité infondés. Il existe d’ailleurs des entreprises sans de riches propriétaires, par exemple sous le giron public, sous le statut de la coopérative ou tout bonnement à taille humaine.
Le mythe de la création d’emplois est aussi largement démenti par les faits ; ce sont les consommateurs et les travailleurs qui permettent aux entreprises de tourner et non les grands patrons. Enfin, les investissements et les fameux « risques » pris par les entrepreneurs peuvent tout à fait être menés collectivement et pas toujours par un individu tout puissant. Dans tous les cas, aucune initiative personnelle ne mérite d’engranger autant d’accumulation.
En ce sens, interdire les milliardaires ne signifie pas proscrire la « réussite », mais bien décider qu’à partir d’un certain niveau, la richesse cesse d’être une liberté individuelle, et qu’elle devient un pouvoir incontrôlé sur la communauté qui est non acceptable.
– Simon Verdière
Photo de couverture : Unsplash
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Mr Mondialisation
Pour contrer l’état de sidération hebdomadaire, voici 10 bonnes nouvelles à ne pas manquer ! 1. Un mouvement antiraciste réinvestit la montagne La campagne « On arrive » rassemble des personnes racisées qui répondent aux discours présentant certains espaces naturels comme des territoires réservés aux personnes blanc·hes. La mobilisation met en lumière le racisme et […]
The post Mouvement antiraciste, forêt nourricière et lutte locale : Top 10 bonnes nouvelles first appeared on Mr Mondialisation.La campagne « On arrive » rassemble des personnes racisées qui répondent aux discours présentant certains espaces naturels comme des territoires réservés aux personnes blanc·hes. La mobilisation met en lumière le racisme et les barrières sociales qui limitent encore l’accès aux pratiques de montagne et aux espaces naturels. (Mediapart)
À Castries, près de Montpellier, l’association Le Verger partagé récupère les noyaux et pépins des fruits consommés par les habitant·es pour les ressemer sur une ancienne friche agricole. En dix ans, près de 1 000 arbres et arbustes ont ainsi poussé sans irrigation ni pesticides, selon les principes de la régénération naturelle et de l’agroforesterie. (Vert)
Des collectifs locaux annoncent avoir obtenu l’abandon du projet immobilier et golfique de Fontiers-Cabardès, dans l’Aude, après plusieurs années de mobilisation. Une victoire intéressante contre l’artificialisation et la privatisation d’un territoire rural, portée par des associations et des habitant·es. (Murs à pêches)
Après un été marqué par plusieurs épisodes de chaleur extrême, des Français·es racontent à Vert comment ils ont rejoint des associations, participé à des mobilisations ou renforcé leur engagement politique et collectif. Certains disent avoir transformé leur écoanxiété en volonté d’agir, tandis que d’autres ont commencé à organiser des solidarités locales face aux fortes chaleurs. (Vert)
Après des années de mobilisation d’ONG, d’associations et de scientifiques, la multinationale Nueva Pescanova a définitivement renoncé à son projet de premier élevage industriel de pieuvres au monde à Grande Canarie. Plus de 43 000 courriels avaient notamment été adressés aux autorités portuaires pour demander l’abandon du projet. (La Relève et La Peste)
Après 17 jours de protestation devant le ministère de l’Énergie à Ankara, des mineurs turcs ont obtenu le versement d’une première partie de leurs salaires, indemnités et indemnités de licenciement impayés. Les travailleurs ont attribué cette première victoire à leur mobilisation, malgré plusieurs arrestations de responsables syndicaux. (Bianet)
Après plusieurs années de mobilisation, le gouvernement britannique a annoncé la suppression, à partir d’avril 2027, des restrictions horaires imposées aux cartes de transport gratuites des personnes handicapées en Angleterre. Une campagne menée notamment par de jeunes militant·es pour l’accessibilité des transports a contribué à obtenir cette avancée. (Friends of the Earth)
Dans les Black Hills, des membres de plusieurs nations autochtones ont bloqué pendant sept jours l’accès à un site de forage de graphite situé sur Pe’ Sla, territoire sacré de la Grande Nation Sioux. Face à cette mobilisation, l’entreprise a finalement retiré son projet de forage, une victoire rare contre l’exploitation minière sur des terres ancestrales. (Planetizen)
Un juge fédéral américain a ordonné au ministère de l’Agriculture de rétablir provisoirement les subventions de plusieurs agriculteur·ices et organisations, après que l’administration Trump les avait annulées. Ces structures, qui œuvrent notamment pour l’agroécologie, l’accès au foncier et la justice alimentaire, avaient reçu plus de 34 millions de dollars de financements, tandis que le jugement pourrait ouvrir la voie à la contestation de centaines d’autres annulations. (Earth Justice)
Deux frères ont relancé la mobilisation contre un projet de stockage de gaz naturel liquéfié à Reichstett, dans le Bas-Rhin, grâce à des vidéos vues près de 900 000 fois. Leur collectif a depuis rassemblé plus de 4 300 signatures et organisé une manifestation réunissant plus de 200 personnes, donnant un nouveau souffle à une lutte locale. (Reporterre)
– Mara Pron
Photo de couverture : Bayuuwd / Unsplashforeêt
The post Mouvement antiraciste, forêt nourricière et lutte locale : Top 10 bonnes nouvelles first appeared on Mr Mondialisation.29.08.2026 à 06:00
Mr Mondialisation
Vous n’avez pas pu suivre l’actualité cette semaine ? Pas de problème, voici 10 actus pour rattraper le retard ! 1. À Pomas, la violence exceptionnelle de la tornade interroge face au dérèglement climatique Une tornade a ravagé Pomas, dans l’Aude, le 24 août, touchant 300 des 496 habitations et faisant 48 blessé·es. Si aucune […]
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Une tornade a ravagé Pomas, dans l’Aude, le 24 août, touchant 300 des 496 habitations et faisant 48 blessé·es. Si aucune étude ne permet encore d’attribuer directement cet événement au dérèglement climatique, le réchauffement peut indirectement renforcer l’intensité des orages et permettre aux tornades de durer plus longtemps, tandis que l’adaptation de nos territoires devient un enjeu majeur. (Vert)
L’effondrement d’une partie d’un glacier à environ 5 200 mètres d’altitude aurait déclenché une avalanche de glace, de roches et de sédiments qui a provoqué des crues dévastatrices au Népal et au Tibet. Les scientifiques étudient encore les causes précises de l’effondrement, mais la fonte accélérée des glaciers sous l’effet du réchauffement climatique pourrait avoir contribué à fragiliser la région. (Reuters)
Un accord franco-saoudien prévoit la construction de trois parcs d’attractions près de Cergy-Pontoise, dont un consacré à Dragon Ball, sur plusieurs centaines d’hectares dont une partie de terres agricoles. Le projet, évalué à six milliards d’euros, soulève déjà des questions sur l’artificialisation des sols et le respect de l’objectif de zéro artificialisation nette. (Vert)
Réunis par le Medef, Marine Le Pen, Édouard Philippe, Gabriel Attal, Bruno Retailleau, Raphaël Glucksmann, Jean-Luc Mélenchon et Marine Tondelier ont débattu de dette, retraites, salaires, réindustrialisation et fiscalité. Les échanges ont notamment opposé les propositions de rupture de Mélenchon et certaines positions sociales et écologistes à celles, plus favorables aux attentes patronales, du bloc central et de la droite. (Le Monde)
Le gouvernement reconduit pour trois ans le classement permettant de tuer ou piéger neuf espèces, dont le renard, la fouine, la martre et plusieurs corvidés, malgré des expertises scientifiques concluant à l’inefficacité de ces destructions et des décisions de justice défavorables. Plusieurs associations de protection de la nature, dont la LPO, One Voice et l’Aspas, ont annoncé un recours devant le Conseil d’État. (Actu-Environnement)
Après un été marqué par la canicule, la sécheresse et les incendies, les premières estimations font état de pertes de rendement pouvant atteindre 50 % ou davantage dans plusieurs territoires. Le gouvernement doit présenter début septembre un plan d’aide aux exploitations touchées, alors que la sécheresse affecte déjà une large partie du pays. (TF1 Info)
La température moyenne de surface des océans a atteint 21,1 °C, un record, sous l’effet combiné du réchauffement d’origine humaine et d’El Niño. Cette chaleur déstabilise les écosystèmes marins, réduit l’oxygène disponible et menace les pêcheries et les récifs coralliens. (AP News)
Une pétition lancée il y a une dizaine de jours par Pays royannais Environnement contre la ferme-usine à saumons de Pure Salmon au Verdon-sur-Mer a déjà recueilli près de 30 000 signatures. L’association indique également avoir presque réuni les 30 000 euros nécessaires à un recours en justice, tandis que les opposant·es demandent un moratoire sur le projet. (Sud Ouest)
Après leur mobilisation annoncée en août, les sapeurs-pompiers annoncent un préavis de grève du 8 septembre au 20 octobre pour réclamer davantage de moyens face à la multiplication des incendies. L’intersyndicale entend notamment maintenir la pression lors de la présentation du projet de loi de modernisation de la sécurité civile et de l’examen du budget 2027. (Mediapart)
Une juge fédérale a bloqué la décision du Pentagone de classer Anthropic, créateur de l’IA Claude, comme risque pour la chaîne d’approvisionnement militaire, la jugeant « illégale et sans fondement ». Cette décision intervient après le refus d’Anthropic d’autoriser l’usage de ses modèles pour la surveillance intérieure et les armes autonomes, que l’entreprise estime incompatibles avec la sécurité de ses systèmes. (Reuters)
– Mara Pron
Photo de couverture : Aryan Bhattarai / Unsplash
The post Tornade à Pomas, glacier au Népal et parc d’attractions : Top 10 actus de la semaine first appeared on Mr Mondialisation.28.08.2026 à 06:00
Elena Meilune
Nous ne disposons pas tous des mêmes moyens pour peser sur le pouvoir politique. Argent, réseaux, lobbying, propriété des entreprises ou des médias offrent aux plus puissants des leviers dont la majorité de la population ne disposera jamais. Dans ce rapport de force profondément inégal, renoncer au vote ne retire aucun pouvoir aux dominants – […]
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[Temps de lecture estimé : ~ 6 min ]
Le premier volet de ce dossier montrait que l’abstention pouvait constituer un refus politique parfaitement conscient sans pour autant retirer matériellement du pouvoir à ceux qui gouvernent. Mais le raisonnement serait incomplet si tous les individus disposaient, en dehors des urnes, des mêmes moyens de défendre leurs intérêts. Ce n’est évidemment pas le cas. Nous vivons dans une société traversée par d’immenses inégalités de richesse, de ressources, de réseaux et d’influence. Or ces inégalités ne s’évaporent pas lorsqu’il s’agit de politique.
Dans l’isoloir, un milliardaire ne possède pas davantage de bulletins qu’un smicard. C’est précisément ce qui distingue le suffrage universel de la plupart des autres rapports de pouvoir qui structurent notre société. En dehors des urnes, l’égalité disparaît rapidement.
Les grandes fortunes et les dirigeants économiques peuvent disposer de réseaux auprès des décideurs, financer des organisations d’influence, recourir à des cabinets de lobbying, contrôler des entreprises, peser sur l’investissement ou posséder des médias. La puissance économique procure ainsi des moyens d’intervention dans la vie politique qui n’ont aucun équivalent pour la majorité de la population.
Et ceux qui disposent de ces moyens ne semblent d’ailleurs pas considérer les élections comme insignifiantes. Si le vote ne servait à rien, les ultra-riches ne consacreraient pas autant de ressources à peser sur le débat public et les scrutins, notamment en mettant leur puissance médiatique ou financière au service de l’extrême droite.
Ils ne déploieraient pas non plus autant d’efforts pour décrédibiliser les forces politiques susceptibles de remettre en cause leurs intérêts et de redistribuer davantage les richesses au profit du plus grand nombre, comme l’illustre le procès médiatique permanent intenté à La France insoumise.
Le bulletin ne supprime évidemment aucune des inégalités. Mais il possède une caractéristique presque incongrue dans une société aussi hiérarchisée : la richesse ne permet pas, en principe, d’en acheter mille pendant que les autres n’en auraient qu’un. Si l’on considère déjà le rapport de force comme profondément déséquilibré, pourquoi commencer par abandonner l’un des rares instruments qui ne soit pas officiellement proportionnel à la fortune ?
Ceux qui disposent de moins de ressources économiques sont aussi, statistiquement, ceux qui exercent le moins régulièrement ce droit. Lors des élections présidentielle et législatives de 2022, 24,9 % des inscrits appartenant au quart de niveau de vie le plus modeste se sont abstenus à tous les tours, contre 8,2 % parmi le quart le plus aisé. L’abstention systématique concernait également 23,6 % des ouvriers non qualifiés, contre seulement 7,4 % des cadres.
Ces données ne permettent pas de savoir ce qu’auraient voté les abstentionnistes. Elles ne démontrent donc pas qu’une participation plus importante bénéficierait automatiquement à la gauche. Mais il est clair que la population qui participe effectivement à la désignation du pouvoir n’est pas socialement représentative, dans les mêmes proportions, de celle qui possède théoriquement le droit de le faire.
Le politiste Daniel Gaxie avait donné dès 1978 un nom particulièrement évocateur à cette contradiction : « le cens caché ». Le cens désignait autrefois le niveau d’impôt nécessaire pour pouvoir voter. La fortune sélectionnait donc officiellement ceux qui avaient le droit de participer au pouvoir politique. On parlait alors de suffrage censitaire. Le suffrage universel a fait disparaître cette barrière juridique.
Mais pas toutes les inégalités de participation. Gaxie montre que les ressources favorisant l’investissement politique sont elles-mêmes socialement distribuées : familiarité avec les institutions, maîtrise du langage politique, niveau d’instruction, politisation ou encore sentiment d’être suffisamment compétent et légitime pour exprimer une opinion. Pierre Bourdieu avait lui aussi montré combien ce sentiment de compétence politique, c’est à dire l’assurance de se sentir légitime de parler, juger et agir en politique, dépendait de la position sociale.
Aujourd’hui, si le suffrage censitaire n’est plus en place à proprement parler car la loi a aboli la sélection par la richesse, elle n’empêche pas pour autant les inégalités sociales de se traduire en inégalités de participation et donc de représentation dans la vie politique.
Les travaux des politistes Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen permettent d’aller plus loin. Leur enquête menée dans la cité des Cosmonautes, à Saint-Denis, a montré combien l’abstention populaire pouvait également résulter de mécanismes beaucoup plus ordinaires : mobilité résidentielle, mauvaise inscription sur les listes, faible intégration politique ou absence d’entourage mobilisateur.
« Tous les bulletins absents n’expriment pas le même refus politique »
Au premier tour de la présidentielle de 2002, la participation globale du bureau étudié atteignait seulement 59 %. Mais parmi les habitants effectivement présents dans le quartier et correctement inscrits, plus de 80 % avaient voté.
Tous les bulletins absents n’expriment pas le même refus politique. Une abstention anarchiste revendiquée, une défiance envers les institutions et une mal-inscription produisent pourtant exactement le même résultat dans le décompte : aucune voix.
Lorsqu’un salarié précaire s’abstient, le propriétaire d’un grand groupe ne perd pas son patrimoine. Les multinationales ne perdent pas leurs lobbyistes. Les dirigeants économiques ne perdent pas leurs réseaux. Les propriétaires de médias ne perdent pas leurs journaux, leurs chaînes ou leurs radios. Les détenteurs de capitaux ne perdent pas leur capacité à peser sur l’économie. L’abstention ne redistribue aucune de ces ressources.
Elle ne fait pas davantage disparaître les inégalités de classe qui structurent la démocratie représentative. Elle retire seulement du rapport de force électoral la préférence de celui qui s’abstient. En fin de compte, dans une société où certains possèdent déjà beaucoup plus de moyens d’influence que d’autres, une participation électorale socialement inégale ne fait que s’ajouter au rapport de force.
Et pourtant, une loi « anticoncentration des médias » comme celle proposée par LFI pourrait limiter la constitution d’empires médiatiques aux mains de quelques milliardaires. Un gouvernement peut taxer davantage les ultra-riches pour financer les services publics et la redistribution, renforcer les droits des travailleurs ou imposer aux intérêts privés des régulations destinées à protéger les écosystèmes. Les élections n’abolissent donc pas le pouvoir économique, mais elles peuvent contribuer à le limiter, le réglementer et redistribuer une partie des richesses qu’il concentre.
Le phénomène de l’abstention peut même contribuer à s’autoalimenter. Des citoyens considèrent que les responsables politiques ne s’intéressent plus à eux. Ils se détournent progressivement des élections. Leur groupe social devient plus difficile à mobiliser électoralement tandis que d’autres catégories continuent à participer régulièrement.
« S’abstenir de voter aggrave les rapports de domination »
Pour les partis, une population qui vote constitue nécessairement un enjeu électoral plus immédiat qu’une population largement démobilisée. Le sentiment d’abandon peut alors nourrir l’abstention, qui peut elle-même contribuer à réduire l’incitation électorale à reconquérir ceux qui se sont retirés. Voter davantage ne suffira pas à abolir les rapports de domination. Mais s’abstenir ne les corrige pas. Au contraire, cela les aggrave.
C’est peut-être là que l’idée d’une abstention « antisystème » rencontre sa contradiction la plus profonde. Le système que l’on entend combattre n’est pas constitué uniquement des institutions électorales. Il repose aussi sur la propriété, la concentration des richesses, les rapports de classe, l’accès différencié aux décideurs et l’inégale capacité des groupes sociaux à défendre leurs intérêts.
Le milliardaire qui souhaite influencer la politique ne se contente pas de déposer un bulletin dans une urne. Pourquoi celles et ceux qui souhaitent limiter son pouvoir commenceraient-ils, eux, par renoncer au moyen d’influence politique dont chacun dispose formellement à égalité ?
Si le vote est largement insuffisant pour abolir un système traversé de toutes parts par les inégalités, l’insuffisance d’un outil n’est toujours pas une démonstration de son inutilité. Mais si tous les gouvernements continuent d’évoluer dans un système profondément inégalitaire, est-il vraiment indifférent de savoir lequel gouverne ? Spoiler : non.
Car entre « aucun gouvernement ne renversera à lui seul le système » et « tous les gouvernements se valent », il existe un gouffre. C’est ce que nous examinerons dans le troisième volet de ce dossier.
– Elena Meilune
Photo de couverture : citoyen britannique lors d’une mobilisation, 2002 / Wikimedia Commons
The post Quand ceux qui ont le moins de pouvoir votent aussi le moins first appeared on Mr Mondialisation.27.08.2026 à 06:00
Elena Meilune
Ne pas voter pour refuser de cautionner un système jugé antidémocratique, corrompu ou verrouillé par les puissants : l’intention peut sembler radicale. Mais une stratégie politique ne devrait-elle pas être jugée aussi à ses effets ? Car pendant qu’un abstentionniste retire sa caution symbolique, le pouvoir, lui, continue très concrètement de se distribuer. [Temps de […]
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[Temps de lecture estimé : ~ 8 min]
Qui s’abstient réellement ? À qui profite cette démobilisation ? Les plus riches ont-ils besoin des élections pour exercer leur pouvoir ? La gauche perd-elle faute de mobilisation ? Et peut-on rejeter la démocratie représentative, voire être anarchiste, tout en décidant de voter ? Mais avant toute chose, la question la plus élémentaire : l’abstention contestataire affaiblit-elle réellement le système qu’elle entend combattre ?
Cet article ouvre un dossier en cinq parties consacré à l’abstention et à son efficacité comme stratégie politique. Non pas pour présenter le vote comme une solution suffisante, mais pour interroger une conviction répandue dans une partie de la gauche radicale et des milieux anarchistes : renoncer aux urnes permet-il réellement d’affaiblir le système que l’on combat ?
Crise de la représentation, promesses oubliées une fois l’élection passée, professionnalisation de la politique, poids des intérêts économiques, verticalité de la Ve République… Les raisons de ne plus croire au système électoral ne manquent pas.
A cela s’ajoutent des mouvements sociaux massifs incapables de faire reculer le pouvoir, des majorités qui se succèdent sans véritable rupture avec des politiques économiques néolibérales nuisibles au plus grand nombre, et cette impression tenace que les citoyens sont souverains le temps d’une élection avant d’être priés de retourner à leurs occupations.
Le désenchantement démocratique n’a donc rien d’irrationnel et l’abstentionnisme ou le vote blanc peuvent être compris comme un refus plus que légitime de cautionner ce système. Cet argument mérite bien entendu mieux qu’un sermon sur le « devoir citoyen ».
« Une stratégie ne se juge pas seulement à ses intentions, mais à ses effets »
Mais pour mesurer la portée politique de ce refus, encore faut-il regarder ce qu’il produit concrètement sur le pouvoir qu’il entend contester. Car il existe une différence fondamentale entre la signification que nous donnons à une action et ses conséquences réelles. En politique comme ailleurs, une stratégie ne se juge pas seulement à ses intentions, mais à ses effets.
Pour l’abstentionniste politisé, ne pas voter peut signifier beaucoup de choses : « aucun candidat ne me représente », « je refuse cette démocratie représentative », « je ne légitimerai pas cette mascarade ». Pour l’institution électorale, c’est beaucoup plus simple : un électeur n’a pas voté. Elle ne distingue pas l’anarchiste qui refuse l’État de celui qui avait mieux à faire ce dimanche-là.
Elle ne transforme pas l’abstention contestataire en siège vide à l’Assemblée et ne retire aucun pouvoir au candidat élu. L’élection se déroule, les sièges sont attribués, le gouvernement gouverne. Les lois sont votées et s’appliquent à toutes et tous – y compris à celles et ceux qui ont refusé de participer au scrutin. Il n’existe pas, pour une présidentielle ou des législatives françaises, de niveau d’abstention qui annulerait automatiquement l’élection.
Même si 90 % des électeurs s’abstenaient, ce sont les suffrages exprimés par les 10 % restants qui détermineraient le résultat car aucun seuil minimal de participation n’est prévu pour valider l’élection présidentielle. Dans notre système, refuser symboliquement de légitimer un pouvoir ne lui retire matériellement aucun pouvoir.
En 1970, l’économiste et politiste Albert O. Hirschman publie Exit, Voice, and Loyalty. Il y distingue notamment deux réactions possibles face à une organisation dont le fonctionnement nous mécontente : « exit », partir, et « voice », prendre la parole pour tenter de la transformer.
Cette grille de lecture peut aussi éclairer l’abstention, qui constitue une forme de retrait du processus électoral. Mais contrairement à un consommateur qui cesse d’acheter un produit ou à un adhérent qui quitte une organisation, l’électeur peut quitter le processus de décision sans pouvoir échapper aux décisions qui en résultent.
L’abstentionniste ne dispose pas d’une société parallèle dans laquelle les lois votées ne s’appliqueraient pas. Il peut refuser de choisir les députés mais il restera soumis aux lois adoptées par l’Assemblée. Refuser de participer à la désignation du pouvoir ne permet pas d’échapper à ce pouvoir. L’abstention devient alors stratégie étrange qui consiste à se retirer du rapport de force électoral tout en restant soumis à son résultat.
Une grève peut être efficace parce qu’elle retire quelque chose au patron : le travail. Elle peut arrêter une usine. La production ralentit, voire s’arrête. Un boycott retire de l’argent à une entreprise. Un blocage empêche matériellement une activité de fonctionner. Dans chacun de ces cas, le refus crée un coût pour celui qu’il vise.
Mais appliquons le même raisonnement à l’abstention. Que perd le vainqueur d’une élection lorsque ses adversaires potentiels ne votent pas ? Rien. Ni son mandat, ni son siège, ni son pouvoir de gouverner. Les voix des abstentionnistes ne sont pas soustraites à son score, elles n’entrent tout simplement pas dans le rapport de force électoral.
Un boycott électoral massif pourrait éventuellement s’inscrire dans une stratégie politique organisée – encore faudrait-il qu’elle ait les moyens de peser, notamment s’il accompagne une contestation plus large des institutions. Mais l’addition d’abstentions individuelles ne crée en soi aucun rapport de force capable de contraindre le pouvoir. L’abstention ne ferme ni l’Assemblée nationale ni l’Élysée.
Six souhaitent davantage de redistribution des richesses, des services publics renforcés, de nouveaux droits sociaux et une politique écologique à la hauteur de l’effondrement du vivant. Quatre défendent moins d’impôts pour les plus riches, moins de protections sociales et environnementales et davantage de pouvoir laissé aux intérêts économiques privés. Les premiers sont majoritaires. Mais trois d’entre eux considèrent que participer à l’élection reviendrait à légitimer le système. Ils s’abstiennent. Résultat : 3 voix contre 4.
« Une partie de leur majorité n’a pas pris part au rapport de force »
Personne n’a changé d’opinion, les idées conservatrices ne sont pas devenues majoritaires dans la société. Pourtant, elles remportent l’élection. Ce sont alors ceux qui voulaient davantage de justice sociale, de services publics et de protection du vivant qui pourront subir davantage d’inégalités, de reculs sociaux et de destruction écologique. Non parce qu’ils étaient minoritaires, mais parce qu’une partie de leur majorité n’a pas pris part au rapport de force.
Même si elle n’empêche pas l’élection, une abstention massive peut-elle malgré tout priver les élus d’une partie de leur légitimité ? Politiquement, oui. Une participation extrêmement faible peut nourrir une crise de légitimité, devenir un sujet médiatique et révéler une rupture profonde entre gouvernants et gouvernés. Mais légitimité et pouvoir ne sont pas synonymes.
Un président peut être politiquement fragilisé par une faible participation tout en conservant les prérogatives que lui donnent les institutions. Un député élu par une fraction réduite des inscrits dispose néanmoins, juridiquement, de la même voix à l’Assemblée qu’un député massivement élu.
L’abstention peut donc envoyer un message politique mais à quoi sert-il s’il ne contient aucune contrainte ? Il dit simplement que quelque chose ne fonctionne plus, sans dire pourquoi ni ce que les abstentionnistes veulent à la place et, surtout, sans leur donner de moyen institutionnel pour l’obtenir. Délégitimer un pouvoir n’équivaut pas à le désarmer.
Finalement, le problème n’est pas tant moral que stratégique. Personne n’a besoin d’aimer la Ve République pour s’interroger sur l’efficacité d’un moyen d’action. Si une stratégie destinée à combattre un pouvoir ne lui retire aucun pouvoir, si une tactique censée contester une décision consiste à laisser d’autres la prendre et si un boycott n’impose aucun coût à celui qu’il vise, peut-on réellement considérer qu’il atteint son objectif ?
Bien évidemment, voter ne suffit pas à changer la société, pas plus que les urnes ne suffisent à faire vivre une démocratie. À ce sujet, vous pouvez (re)lire notre dossier « Exit, Voice, and Loyalty ».
Mais renoncer volontairement à un instrument parce qu’il est insuffisant nous rend-il plus puissants ? L’abstention ne fait pas disparaître le pouvoir, elle réduit simplement le nombre de personnes qui participent à sa distribution. Reste surtout à savoir qui continue de jouer lorsque les autres quittent volontairement la partie.
On connaît la formule souvent attribuée à Coluche : « Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit. » Elle est efficace, mais historiquement assez paradoxale. Le droit de vote a précisément été interdit ou refusé pendant des siècles à une immense partie de la population.

Sous la Restauration, seuls environ 100 000 hommes sur plus de 30 millions d’habitants pouvaient voter, le droit de vote étant conditionné au paiement d’au moins 300 francs d’impôt direct. En 1820, une loi est même allée jusqu’à accorder un second vote aux électeurs les plus fortunés. Les femmes ont également été exclues du suffrage, tandis que les populations colonisées ont longtemps été soumises à des régimes profondément inégalitaires.
« Aujourd’hui encore, des régimes autoritaires suppriment, truquent ou verrouillent les élections »
Et aujourd’hui encore, des régimes autoritaires suppriment, truquent ou verrouillent les élections. En Russie par exemple, la présidentielle de 2024 s’est s’est déroulée sans véritables opposants, exclus ou emprisonnés, et a été entachée de fortes pressions et de soupçons de fraudes massives (dizaines de millions de votes falsifiés), permettant la réélection de Vladimir Poutine avec un score officiel de plus de 87 % des voix.
Tous les citoyens disposent théoriquement du même bulletin, mais tous ne l’utilisent pas avec la même fréquence. L’abstention est loin d’être uniformément répartie dans la population. Niveau de diplôme, revenus, catégorie socioprofessionnelle, âge ou stabilité des conditions d’existence influencent la participation électorale. Et les écarts continuent de se creuser au fil des années selon les données de l’Insee. L’idée d’une abstention relevant du seul choix individuel commence alors à se fissurer.
Car si les groupes qui disposent déjà du moins de ressources économiques et politiques sont aussi ceux qui participent le moins aux élections, les inégalités de participation finissent nécessairement par peser sur la représentation politique. Il n’est alors même plus nécessaire d’interdire aux plus pauvres de voter pour que leur voix pèse moins lorsque les inégalités sociales les conduisent déjà à moins participer. Alors si l’abstention n’affaiblit pas matériellement le pouvoir, à qui profite-t-elle ?
– Elena Meilune
Photo de couverture : Bureau des élections, France / Wikimedia Commons
26.08.2026 à 06:00
Mr Mondialisation
Journaliste indépendante et podcasteuse, Élodie Potente explore les réalités des personnes LGBTQIA+ vivant en milieu rural. À l’occasion de la sortie de Fiertés des champs, elle revient sur son parcours, les enseignements de son enquête et les clichés qu’elle souhaite déconstruire sur les campagnes. Pendant longtemps, les personnes LGBTQIA+ vivant en milieu rural ont été […]
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Pendant longtemps, les personnes LGBTQIA+ vivant en milieu rural ont été presque absentes des récits médiatiques. Lorsqu’elles étaient évoquées, c’était souvent à travers une idée largement répandue : pour vivre librement son identité, il faudrait partir. Quitter son village, sa campagne, ses attaches pour rejoindre une grande ville, supposée plus ouverte, plus anonyme et plus accueillante. Cette vision, profondément ancrée dans les représentations collectives, a contribué à invisibiliser celles et ceux qui ont choisi de rester ou de revenir vivre à la campagne.
Les personnes LGBTQIA+ des territoires ruraux doivent composer avec des difficultés spécifiques : un moindre accès aux soins, notamment pour les personnes trans, des mobilités contraintes, l’éloignement des services publics, un tissu associatif parfois limité et le poids du regard des autres dans des territoires où l’anonymat est rare. À ces obstacles s’ajoutent les discriminations et le manque de représentations, qui renforcent souvent le sentiment d’isolement.
Mais réduire les campagnes à des espaces hostiles serait tout aussi réducteur. Derrière les clichés se dessinent des histoires de solidarités, d’engagement collectif, d’attachement au territoire et d’inventivité pour créer des espaces de liberté.
Journaliste indépendante, autrice et créatrice du podcast Champs queers, Élodie Potente enquête depuis plusieurs années sur ces réalités encore trop peu racontées. À l’occasion de la parution à venir de son livre Fiertés des champs. Habiter, résister et aimer loin des métropoles, le 2 octobre 2026 aux éditions du Passager Clandestin, elle revient sur son parcours, les enseignements de son enquête et les idées reçues qu’elle entend déconstruire.

Élodie Potente : « Je m’appelle Élodie Potente. Je suis journaliste depuis 2017. Je travaille en tant que pigiste pour différents médias – StreetPress, La Nouvelle Vie Ouvrière, La Brèche, Problematik – principalement sur des sujets ruraux, féministes et LGBTQ+.
Je produis et réalise également Champs queers, un podcast consacré aux questions LGBTQ+ en milieu rural. Mon livre, Fiertés des champs. Habiter, résister et aimer loin des métropoles, paraîtra le 2 octobre prochain aux éditions Le Passager Clandestin. Je suis basée dans les Pyrénées centrales. »
Élodie Potente : « Je suis née dans le Tarn, où j’ai grandi.
« Lorsque j’ai compris que j’étais lesbienne, à 17 ans, j’ai eu très envie de quitter mon territoire. »
Je m’imaginais une vie meilleure « ailleurs », dans une grande ville. C’est ce que Jack Halberstam a théorisé sous le terme de « métronormativité » : l’idée selon laquelle la ville serait le territoire le plus propice pour vivre son identité queer. D’ailleurs, la plupart des études sur les trajectoires LGBTQIA+ reposent sur des récits urbains.
Après mes études, j’ai vécu six ans dans la Drôme, puis je me suis installée dans le Comminges, au pied des Pyrénées. Ces expériences m’ont permis de prendre pleinement conscience de mon identité rurale et de réfléchir à la manière de concilier mon identité queer avec une vie hors des grands centres urbains. »
Élodie Potente : « Oui, bien sûr. Pour deux raisons : d’abord parce qu’on m’a appris à détester mon territoire rural d’origine et à idéaliser la vie citadine. Ensuite parce qu’on m’a toujours dit qu’il ne s’y passait rien et qu’y être queer serait forcément très difficile.
Lorsque je suis revenue vivre en milieu rural en 2018, j’avais très peur. Je pensais que vivre en tant que lesbienne dans un bourg de 9 000 habitants serait compliqué. Finalement, les territoires ruraux ont beaucoup plus à raconter sur notre société qu’on ne veut bien le croire. »
Élodie Potente : « Pour moi, la première difficulté est celle de la représentation. Lorsqu’on ne se voit pas, on a l’impression de ne pas exister. Ce qui n’est pas visible n’existe pas.
Il y a également beaucoup d’isolement queer en milieu rural. Les personnes LGBTQ+ sont confrontées aux mêmes difficultés que l’ensemble des habitants de ces territoires : la mobilité, l’accès aux soins, à l’emploi ou encore aux services publics. À cela s’ajoutent les discriminations. »
Élodie Potente : « Je suis toujours surprise par les rencontres que je fais autour de cette thématique. Ce qui me frappe le plus, c’est que chaque récit est unique, singulier, tout en faisant écho à ma propre expérience. Je retrouve une part de mon histoire et de mes difficultés dans chacun d’eux. »
Élodie Potente : « J’aimerais d’abord que l’on considère les ruralités comme une multitude de réalités différentes. Les territoires ruraux sont extrêmement variés.
« J’aimerais aussi que l’on parle du rural à partir du rural, et non à travers un regard urbain. C’est ce que ma consœur Emma Conquet appelle l' »urban gaze ». »
J’aimerais également que l’on cesse de mettre des mots dans la bouche des habitantes et des habitants de ces territoires, y compris dans celle des personnes queers. Beaucoup d’entre nous aiment profondément leurs terres, leurs cultures locales et leurs voisin·es. »
Élodie Potente : « Il existe une double invisibilisation : les récits ruraux sont largement absents des médias depuis des décennies, tout comme les récits LGBTQIA+. Les histoires LGBTQIA+ rurales sont donc doublement invisibilisées. »
Élodie Potente : « Oui, le nombre de Marches des fiertés rurales augmente d’année en année. Cela montre que les personnes queers vivant en milieu rural disposent enfin d’un espace pour se penser, se rendre visibles et s’organiser collectivement afin de se soutenir et de lutter contre les discriminations.
« Cette manière de fonctionner s’inscrit pleinement dans ce qui fait vivre les territoires ruraux : les solidarités et les luttes sociales y sont souvent très efficaces. »
Pour moi, cela fait partie du « génie rural » : cette capacité à s’organiser collectivement pour résister. Ces combats ont longtemps été invisibilisés et l’on a privé les habitantes et habitants des campagnes de leur capacité d’agir. Pourtant, dans les moments de crise, on constate que les territoires ruraux savent particulièrement bien s’organiser pour se soutenir et prendre soin les uns des autres.
Je vois aussi émerger des réflexions plus politiques et théoriques au sein des collectifs. Cette capacité à articuler les récits individuels avec des récits collectifs m’impressionne toujours. »
Élodie Potente : « Oui, bien sûr. Le manque d’anonymat constitue un véritable enjeu pour les personnes queers en milieu rural. Certains territoires exercent un fort contrôle social. De nombreuses études montrent d’ailleurs ce phénomène, notamment concernant la socialisation des femmes. Il est beaucoup plus difficile de croiser régulièrement une personne tenant des propos LGBTphobes. Mais le territoire peut aussi devenir un refuge, comme je l’explique dans mon livre. »
Élodie Potente : « Je pense que oui, même si les représentations restent insuffisantes et que les LGBTphobies demeurent très présentes, notamment à l’école. Le simple fait de savoir qu’un collectif existe près de chez soi peut avoir un véritable impact. Mais il reste encore beaucoup à faire. »
Élodie Potente : « Un rôle très important. C’est ce que documente actuellement la chercheuse Margot Boyer dans une thèse à paraître. Elle montre que les réseaux sociaux, mais aussi les applications de rencontre, peuvent constituer des espaces de refuge permettant de rompre l’isolement. Ils permettent également de se tenir informé des événements queers à venir, même si, en milieu rural, d’autres canaux sont aussi utilisés pour diffuser les informations locales. »
Élodie Potente : « Toutes les associations et tous les collectifs LGBTQ+ ruraux qui voient le jour, ou qui existent depuis longtemps, me donnent de l’espoir. Chaque événement queer organisé en milieu rural, chaque personne qui parvient à trouver sa place sur son territoire et à concilier son attachement à sa terre avec son identité queer est une source d’espoir. Il y a aussi le rôle essentiel des allié·es, de celles et ceux qui participent aux événements, qui nous soutiennent et nous accompagnent. »
Élodie Potente : « En soutenant les associations, en mettant des salles et du matériel à leur disposition. En étant intransigeants face aux propos LGBTphobes. En affirmant clairement leur soutien aux personnes LGBTQIA+, en participant aux événements et en continuant eux-mêmes à se former et à s’informer. »
Élodie Potente : « Non, car les personnes LGBTQ+ sont souvent encore plus fortement touchées par les difficultés propres aux territoires ruraux. La question de la santé, par exemple, est particulièrement complexe. J’ai récemment réalisé un article pour Problematik sur l’accès aux soins des personnes trans en milieu rural. L’une d’elles m’expliquait avoir parcouru 10 000 kilomètres depuis le début de sa transition pour se rendre à ses rendez-vous médicaux. Cet exemple illustre parfaitement les conséquences concrètes des difficultés rurales sur nos vies. »
Élodie Potente : « Pour moi, il n’y a rien de plus important que de prendre soin du récit des personnes que j’interroge.
Je ne veux pas pratiquer une politique de la « terre brûlée », c’est-à-dire recueillir des témoignages sans rien donner en retour. Je veille à ce que les personnes se sentent suffisamment à l’aise et qu’un véritable lien se crée. Ce n’est jamais parfait, mais j’essaie de faire au mieux. Quand je le peux, je prends vraiment le temps de partager des moments avec elles. »
Élodie Potente : « D’abord, si possible, en ne partant pas d’un prisme urbain : il faut des journalistes qui vivent en milieu rural pour parler des ruralités. Et il faut aussi sortir d’un regard hétérocentré en donnant davantage la parole à des journalistes LGBTQ+ lorsqu’il est question de ces sujets.
Ensuite, il est essentiel de passer du temps sur le terrain, de nuancer son récit et de chercher à comprendre les enjeux sans plaquer sa propre vision. Le plus difficile est souvent de vouloir absolument confirmer un angle défini à l’avance. Beaucoup de sujets sur la ruralité deviennent caricaturaux parce que le ou la journaliste ne remet pas suffisamment en question son point de départ. »
Élodie Potente : « Tous les témoignages sont importants pour moi et me marquent. Ils sont précieux et donnent un sens particulier à mon métier. Mais, dans le premier épisode de Champs queers, j’interroge Gabriel, que je cite également dans le livre. Depuis, il est devenu un ami. J’aime beaucoup l’idée de l’avoir rencontré au début de sa transition, de l’avoir vu évoluer et d’avoir appris à le connaître grâce à ce travail. »
– Mauricette Baelen
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