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Thomas Piketty
Chercheur en sciences sociales

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23.06.2026 à 07:20

Un référendum pour un autre modèle de développement

thomaspiketty

Texte intégral (1205 mots)

Un référendum pour un autre modèle de développement

La France va faire des choix politiques décisifs dans l’année qui vient. D’un côté, une droite nationaliste en plein essor, de plus en plus proche des milieux d’affaires, et qui entend arriver au pouvoir en stigmatisant l’immigration et les étrangers. Dans sa besace, des référendums anti-migrants permettant de « redonner la parole au peuple ». Face à cela, la gauche tergiverse, hésite, se divise, bégaye. Pour clarifier ses positions et unir ses forces, la gauche doit proposer l’adoption par référendum d’un impôt de solidarité nationale pesant sur les milliardaires et centimillionaires. Compte tenu de l’état du débat et de l’ampleur des enjeux, c’est la meilleure façon de trancher la question. La droite veut rendre la parole au peuple sur l’identité et l’immigration. La gauche doit faire de même mais en se plaçant sur le terrain de la solidarité et de la justice. Et en montrant au passage que le discours anti-migrants du RN n’est qu’un faux nez visant à détourner la colère sociale et à défendre les plus riches.  

Une telle proposition permettrait de clarifier les choix en présence et de placer la question démocratique au cœur de la présidentielle. Aucun référendum n’a eu lieu en France depuis 2005 (du jamais-vu depuis 1945). La crise des Gilets jaunes aurait dû être l’occasion de créer un véritable référendum d’initiative citoyenne. Rien n’a été fait. Il est temps aujourd’hui de faire confiance aux citoyens et de leur redonner la parole sur un sujet qui est au cœur de l’histoire du pays depuis 1789: l’égalité et la fin des privilèges.  

Le texte soumis à référendum pourrait s’inspirer de l’impôt de solidarité nationale (ISN) adopté par l’ordonnance du 15 août 1945. L’ISN comportait deux composantes: d’une part un impôt sur les plus hauts patrimoines détenus en 1945, avec un taux montant jusqu’à 20% sur les plus grandes fortunes; et d’autre part une contribution exceptionnelle sur l’enrichissement constaté entre 1938 et 1945, avec un taux s’élevant à 100% pour les hausses de patrimoines les plus importantes.  

L’ISN version 2027 proposé par la gauche pour une adoption par référendum pourrait lui aussi compter deux composantes: d’une part un impôt exceptionnel au taux de 50% sur les enrichissements supérieurs à 100 millions d’euros entre 2017 et 2027; et d’autre part un impôt annuel et permanent au taux de 5% sur les patrimoines supérieurs à 100 millions et 10% au delà de 1 milliard.

Les recettes seraient de l’ordre de 800 milliards d’euros (400 milliards pour la composante exceptionnelle et 400 milliards en 10 ans pour la composante permanente), soit environ 30% du PIB. Cela reste modeste par comparaison au Lastenausgleich allemand de 1952, un système d’imposition exceptionnelle des plus hauts patrimoines dont les recettes représentaient 60% du PIB allemand de l’époque, alors même que les fortunes privées étaient autrement moins florissantes qu’en France aujourd’hui (250% du PIB contre plus de 500%). Pour éviter tout contournement, l’ISN serait dû en proportion du nombre d’années de résidence en France, si bien que l’exil fiscal ne couterait pas grand-chose au fisc (un contribuable s’exilant après 60 ans en France continuerait de payer 60/61e de l’impôt dû par les résidents la première année, 60/62e la seconde, etc).  

Ces 800 milliards d’euros seraient payés en titres par les milliardaires et centimillionnaires et placés dans un fonds souverain permettant à la puissance publique de réorienter l’investissement en fonction des priorités stratégiques du pays, en particulier sur le plan énergétique. Sur la base de ces nouveaux actifs, la France lancerait un emprunt exceptionnel de 400 milliards permettant de financer un ambitieux plan d’investissement et de recrutement dans la formation, la recherche et la santé. C’est un nouveau contrat social, un autre modèle de développement, plus souverain, plus équitable et plus durable, sur lequel ouvrirait ce référendum (voir le Global Justice Report: A Plan for Equality & Prosperity within Planetary Boundaries). A l’opposé du modèle que nous proposent les milliardaires et les techno-nationalistes, qui n’ont d’autre projet que de couvrir le monde de data centers et de s’enrichir toujours plus, sans aucun souci social ou environnemental.  

Certains tenteront de prétendre qu’un tel impôt de solidarité nationale serait juridiquement impossible ou inconstitutionnel. L’argument est incompréhensible sur le plan historique, puisqu’un impôt comparable a été appliqué en France en 1945 (ainsi d’ailleurs que dans de nombreux pays en Europe et au Japon pour faire face aux défis de l’après-guerre, période marquée par une lourde dette et de forts besoins d’investissement public, comme aujourd’hui), et qu’aucune modification constitutionnelle intervenue depuis lors n’est venue interdire ou limiter l’imposition progressive du patrimoine. Par ailleurs, l’article 11 de la constitution permet au président de soumettre aux électeurs tout projet de loi relatif à « la politique économique ou sociale de la nation » (sans adoption parlementaire préalable). L’article 34 précise que la fixation des taux et des assiettes d’imposition de toutes natures relève de la loi (et de personne d’autre). Si un président élu en proposant un tel référendum active l’article 11 au lendemain de son élection, il sera tout simplement impossible de s’y opposer sur le plan démocratique.  

On peut bien sûr s’opposer politiquement à l’ISN, par exemple en expliquant que les immenses inégalités patrimoniales actuelles sont indispensables pour faire face aux défis de l’avenir, ou bien qu’un tel impôt serait souhaitable dans l’absolu mais facilement contournable en pratique. Ces arguments sont peu probants au vu des données historiques disponibles, mais ce débat est légitime. Ce qui est certain, c’est qu’il faut cesser de se dissimuler derrière de pseudo-arguments juridiques et accepter de placer la discussion sur le terrain politique, historique, social et économique. C’est le débat démocratique auquel les électeurs ont droit.

A referendum for another development model
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23.06.2026 à 07:19

A referendum for another development model

thomaspiketty

Texte intégral (931 mots)

France is set to make decisive political choices in the coming year. On one side stands a nationalist right wing on the rise, increasingly aligned with business interests, aiming to take power by stigmatizing immigration and foreigners. In its bag of tricks: anti-immigrant referendums promising to « give the people their voice back. » Faced with this, the left dithers, hesitates, is divided and stammers. To clarify its own stance and unite its ranks, the left must propose a referendum to adopt a national solidarity tax targeting billionaires and centimillionaires. Given the current state of debate and the stakes involved, this is the best way to resolve the issue. The right wants to give the people more control over matters of identity and immigration. The left should do the same, but focus on solidarity and justice. In doing so, it would demonstrate that the anti-immigrant rhetoric of the Rassemblement National is a smokescreen meant to deflect social anger and protect the wealthy.

Such a proposal would clarify the choices at stake and put the democratic question at the heart of the presidential election. No referendum has been held in France since 2005 (something unseen since 1945). The Yellow Vest movement ought to have been an opportunity to organize a genuine citizens’ referendum. Nothing was done. It is now time to trust citizens once again and give them a say on an issue that has been central to France since the 1789 Revolution: equality and the end of privilege.

This body of law, submitted to a referendum, could be modeled on the national solidarity tax (ISN) established by the ordinance of August 15, 1945. The ISN had two main components: a tax on the largest fortunes held in 1945, with rates rising up to 20% for the wealthiest; and an exceptional levy on increases in wealth between 1938 and 1945, with rates reaching 100% for the most substantial gains.

The 2027 version of the ISN, which the left could propose for adoption by referendum, could also comprise two components: first, a one-off tax of 50% on gains exceeding €100 million between 2017 and 2027; and second, a permanent annual tax of 5% on assets over €100 million and 10% above €1 billion. The projected revenue would be around €800 billion (€400 billion from the exceptional component and €400 billion over ten years from the permanent tax), equivalent to roughly 30% of GDP.

This remains modest compared to Germany’s Lastenausgleich of 1952, an extraordinary tax on large fortunes whose revenue amounted to 60% of German GDP at the time, when private wealth was far less significant than in France today (250% of GDP then, versus over 500% now). To prevent tax avoidance, the ISN would be due in proportion to the number of years of residency in France, so tax exile would cost the state very little (a taxpayer leaving France after 60 years would still pay 60/61 of the resident’s tax in the first year, 60/62 in the second, and so on).

These €800 billion would be paid by billionaires and centimillionaires in the form of equities and sharesand placed in a sovereign fund, allowing public authorities to redirect investment in line with the country’s strategic priorities, particularly energy. Based on these new assets, France could launch an exceptional €400 billion bond to fund an ambitious investment and recruitment plan in education, research and healthcare.

This referendum would open up a new social contract, a different development model that is more sovereign; one that is fairer and more sustainable (see the Global Justice Report: A Plan for Equality & Prosperity within Planetary Boundaries). It would contrast sharply with the model championed by billionaires and technonationalists, whose only agenda is to fill the world with data centers and accumulate ever greater wealth, with no regard for social or environmental concerns.

Some will argue that such a national solidarity tax would be legally impossible or unconstitutional. This argument is historically unfounded since a similar tax was applied in France in 1945 and in many other European countries and Japan. These countries implemented such taxes to address the challenges of the postwar era, a period marked by high debt and significant public investment needs. This situation is similar to what we are experiencing today. No constitutional change since then has prohibited or limited the progressive taxation of wealth. Moreover, Article 11 of the French Constitution allows the president to submit to voters any bill relating to « the economic or social policy of the nation » (without prior parliamentary approval). Article 34 specifies that the setting of tax rates and bases of all kinds is a matter for the law, and no one else. If an elected president submits such a referendum under Article 11 upon taking office, it would be impossible to oppose it on democratic grounds.

Of course, one may oppose the ISN on political grounds by arguing that today’s vast wealth inequalities are essential to meet future challenges or that such a tax is desirable in principle but easily circumvented in practice. These arguments are not persuasive in light of historical data, but the debate itself is legitimate. What is certain is that we must stop hiding behind pseudo-legal arguments and accept that this discussion belongs in the political, historical, social and economic arena. This is the democratic debate to which voters are entitled.

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