
26.07.2026 à 15:15
Jean-François Bouthors
Au moment où la Russie commence à être vraiment en difficulté, The Economist a donné la parole à un oligarque peu connu et a dressé de lui un portrait « impressionnant ». Tout laisse penser qu’Andreï Melnitchenko était en service commandé.
<p>Cet article Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain » a été publié par desk russie.</p>
Au moment où la Russie commence à être vraiment en difficulté, The Economist a donné la parole à un oligarque peu connu et a dressé de lui un portrait « impressionnant ». Tout laisse penser qu’Andreï Melnitchenko était en service commandé. Décryptage.
Le 9 juillet dernier, The Economist, hebdomadaire britannique très réputé pour la qualité de ses analyses et de ses informations, consacrait sa couverture et sa story à « L’homme qui veut changer la Russie », avec en sous-titre « Un oligarque de premier plan parle ». C’était le moment où la spectaculaire campagne de frappes ukrainiennes de 40 jours, annoncée par Volodymyr Zelensky faisait la une des médias. Jamais la Russie n’avait paru autant en difficulté, avec l’instauration un peu partout dans le pays d’un rationnement du carburant et des files de voitures qui s’allongeaient devant les stations-service.
C’était le moment choisi par Andreï Melnitchenko – ou ceux qui avaient décidé de le mettre en avant – pour proposer à l’Occident sa lecture de la situation, son analyse des causes du conflit russo-ukrainien et sa vision des conditions de sa résolution. Sa tribune était accompagnée d’un très long portrait du personnage, signé d’un des rédacteurs en chef de The Economist, Arkadi Ostrovski, chargé de couvrir la guerre en Ukraine et la vie politique russe. Ostrovski est né en Russie, c’est un journaliste renommé, qui a travaillé dix ans au Financial Times avant de rejoindre l’hebdomadaire britannique en 2007. Son livre The Invention of Russia, sous-titré The Journey from Gorbachev’s Freedom to Putin’s War (le parcours de la liberté de Gorbatchev à la guerre de Poutine) lui valut de remporter le prix Orwell en 2016 et d’être la même année finaliste du prix Pulitzer. Autrement dit, le paquet était bien emballé, avec toutes les garanties de sérieux nécessaires.
Qu’un homme, de surcroît un oligarque, se lève et prenne la parole pour appeler à un changement en Russie, voilà un événement, en apparence, digne d’intérêt. Cela signifierait-il que le pays de Vladimir Poutine serait au bord d’un tournant susceptible de mettre fin à la guerre et qu’une partie de l’élite économique russe serait disposée à entretenir des relations normales avec l’Ukraine et avec l’Occident, auquel cas nous devrions renouer le dialogue sinon avec Vladimir Poutine du moins avec une frange « libérale » du pouvoir russe ?
L’expérience appelle à la circonspection. On se souvient du précédent de la présidence Medvedev entre 2008 et 2012. L’homme au sourire avenant qui affichait alors des intentions libérales est aujourd’hui l’un des plus fanatiques partisans d’un écrasement de l’Ukraine et d’un affrontement avec l’Occident. Il appelle régulièrement, et dans des termes « choisis », à l’usage de l’arme nucléaire contre Paris, Londres ou Berlin. Cinq mois après son élection à la magistrature suprême, la Russie profitait d’une erreur stratégique du président Saakashvili pour envahir la Géorgie ! Que vient donc dire Andreï Melnitchenko ? Et comment est-il présenté par Arkadi Ostrovski ?
Melnitchenko, qui pèse en 2026 quelque 20 milliards de dollars selon Forbes, a fait fortune dans la banque, puis dans le charbon et les engrais. Il a été placé sous sanctions occidentales au début de la guerre, mais il les a contournées en abandonnant des fonctions d’administrateur du numéro deux mondial de la production d’engrais EuroChem et du producteur de charbon Suek, et en transférant ses parts à sa femme, Aleksandra Nicolić, d’origine serbe, une ex-chanteuse pop et mannequin. Il l’a épousée en 2005 en France et le mariage aurait coûté, selon Ostrovski, 30 millions de dollars, avec aux fourneaux le chef étoilé Alain Ducasse et parmi les invités Enrique Iglésias et Whitney Houston. Melnitchenko et Nikolić résident officiellement en Suisse.
« Je ne suis ni politicien ni idéologue », affirme-t-il, se posant comme un observateur neutre : « J’essaie de décrire le monde comme un physicien [il a étudié la physique quantique] tel qu’il est vraiment, pas comme quelqu’un aimerait qu’il soit. » Il assure que son regard a été façonné par la catastrophe de Tchernobyl. Il est né au Bélarus, en 1972, dans la ville de Gomel à environ 140 kilomètres de la centrale nucléaire, d’un père bélarusse et d’une mère ukrainienne. Il avait 14 ans lorsqu’il fut évacué en Lituanie, vers une base militaire. Il démarre donc son propos comme une invitation à la sagesse, en regrettant le fait que « le monde moderne a perdu le mécanisme qui permettait autrefois aux grandes puissances d’exister au sein d’un seul système de sécurité sans remettre en question le statut des autres. »
Sous couvert de cette nostalgie d’un temps disparu et de cette posture d’apparente neutralité « scientifique », l’homme se veut flexible et il le dit sans fard lors de ses entretiens avec Ostrovski : « Dans le monde quantique, rien n’est absolument certain, tout est de nature probabiliste. La réalité est fluide. Si quelque chose – un événement, un phénomène, n’importe quoi – réfute votre idée de la vie, ce n’est pas une tragédie, mais une opportunité. Je ne suis pas dogmatique. Demain, je croirai peut-être en quelque chose de différent de ce que j’ai cru avant-hier. » Autant dire qu’il est souple comme un roseau et aussi fiable qu’une planche vermoulue… Ce qui invite à prendre son propos avec beaucoup de pincettes. D’ailleurs, comme le note Ostrovski, Melnitchenko ne parle ni de démocratie ni d’autocratie, ni de bien ni de mal, ni d’amis ni d’ennemis, ce qu’il vise c’est « l’harmonie sociale », la « stabilité » et « la défense des intérêts de la Russie ». Il ne pense pas en termes proprement politiques et préfère des concepts fourre-tout, qui visent à séduire ceux qui l’écoutent ou le lisent…

Sa tribune brille donc par ce qu’il ne dit pas. Il se garde bien d’interroger le discours russe sur l’Ukraine ou d’esquisser la moindre analyse du pouvoir qui règne à Moscou. Pas un mot sur l’impérialisme russe. Rien, dans ce qu’il dit, ne saurait faire sourciller Poutine. Bien au contraire, l’axe central de son propos consiste à affirmer qu’il n’y aura pas de solution viable au conflit sans un respect de la souveraineté russe. Mais cette insistance sur la souveraineté russe, qui ne saurait être questionnée et encore moins limitée selon lui, n’est pas sans rappeler le concept de « démocratie souveraine » avancé par Vladislav Sourkov dans les années 2000, qui a été l’axe de structuration du régime de Vladimir Poutine et son mantra en matière de politique internationale. C’est une manière de considérer que s’opposer aux vues du Kremlin relève d’une ingérence internationale nuisible à la sécurité du monde.
Melnitchenko dit plus diplomatiquement ce que Poutine et ses porte-voix ne cessent de répéter : rien ne doit s’opposer à la volonté de la Russie. Il considère que « la discussion occidentale moderne sur la Russie d’après-guerre […] se résume finalement à un seul objectif : la destruction de la souveraineté russe ou sa limitation radicale ». Et il poursuit : « La logique de cette approche est claire. Si la souveraineté russe est perçue comme une menace, alors la supprimer semble être une solution au problème. » Le Kremlin ne peut trouver là que matière à satisfaction.
Poser la question de la souveraineté sans s’interroger sur la nature du régime et sur ses intentions est évidemment une escroquerie intellectuelle. Comment ne pas discuter la souveraineté d’une Russie dont le président affirme sans sourciller qu’elle n’a pas de frontière et que nul ne doit s’opposer à ses buts ? Pourquoi la souveraineté russe ne devrait-elle pas connaître de limite, alors que la coexistence pacifique internationale suppose que chaque nation accepte de restreindre sa souveraineté par le jeu des accords et des traités internationaux ?
Ce que propose Melnitchenko n’est autre, sur le plan international, que la souveraineté libre du renard libre dans un poulailler libre ! Pour justifier son propos, il reprend très tranquillement l’argumentation que développe Vladimir Poutine depuis son intervention lors de la 43e Conférence sur la sécurité de Munich sur la sécurité en 2007 : « La mondialisation, dit-il, n’a jamais été neutre », elle est principalement au service des intérêts occidentaux et les sanctions contre la Russie en ont fourni la preuve. Il oublie évidemment qu’elles sont la conséquence de l’agression russe contre l’Ukraine, inversant donc la cause et les effets. Ce qui lui permet de dire que la guerre en Ukraine est devenue un instrument de pression de l’Occident sur Moscou.
Faute de questionner la nature du pouvoir dans son pays, Melnitchenko voue la société russe à continuer de vivre sous un régime qui repose sur des restrictions de plus en plus drastiques des libertés, sur la violence d’État, la corruption et la prédation. On comprend qu’il le fasse puisqu’il a construit les débuts de sa fortune dans l’illégalité, comme il l’a raconté à Ostrovski, expliquant qu’il a compris au début des années 1990 qu’il était temps de « légaliser ses opérations ». Il prétend à la neutralité, mais passe sous silence qu’il n’a pu prospérer qu’avec la bienveillance du régime qui a fermé les yeux sur les moyens par lesquels il s’est enrichi, avec du trafic de devises ou des loteries, et avec l’aide de policiers qui l’ont protégé des appétits des gangs, ce qui lui permit d’ouvrir sa première banque, en 1993, à l’âge de 21 ans ! Une bienveillance qui reste conditionnelle, puisqu’il a clairement indiqué à Ostrovski que Poutine dispose d’un « dossier » le concernant et qu’il le lui a fait savoir. Cela incite évidemment à éviter les sujets qui pourraient fâcher.
Ne pas poser la question du pouvoir russe sert à dissimuler que les causes premières de la guerre se trouvent dans la nature de ce pouvoir. Cela revient à faire croire que la Russie est un pays normal avec lequel on pourrait discuter entre gens de bonne compagnie. Sans le dire explicitement, Melnitchenko cherche à convaincre les Occidentaux à qui il s’adresse par sa tribune dans The Economist qu’ils devraient s’accommoder de ce régime, dès lors que la Russie accepterait de limiter ses prétentions en Ukraine aux seuls territoires qu’elle considère comme siens en vertu de sa Constitution, en contrepartie de garanties pour les populations russophones d’Ukraine et la proclamation que l’Ukraine est un pays « neutre » sur la scène internationale.
Au fond, ce que cet oligarque propose, c’est une sorte de « poutinisme à visage humain ». Son objectif, c’est de sauvegarder le régime. Toutefois, mezza voce, il n’omet pas d’évoquer la menace d’un conflit nucléaire, qui devrait inviter les Occidentaux à la sagesse…
Telle est la sauce avec laquelle Moscou pourrait accommoder une sortie de guerre dont on comprend, dans les milieux économiques au moins – mais sans doute aussi dans l’entourage de Poutine –, qu’elle devient vitale. L’autre option que le Kremlin agite, c’est celle d’une mobilisation générale, ou partielle, qui serait décidée après les élections législatives de septembre, afin de disposer des moyens nécessaires pour tenter de faire monter d’un large cran l’intensité des combats sur la ligne de front et de faire craquer la défense ukrainienne dans le Donbass. Le scénario le plus extrême serait – comme le craignent aujourd’hui des pays tels que la Suède, la Pologne ou les pays baltes – que Poutine prenne le risque d’élargir le conflit en testant la solidité de l’OTAN avant que les efforts de réarmement des pays européens n’aient eu le temps de porter leurs fruits. On peut penser que pour l’instant, la mise en perspective de ces « possibilités » vise surtout à impressionner les Occidentaux pour les dissuader de continuer à aider l’Ukraine… Ce qui semble aujourd’hui peine perdue, sauf à monter en Occident une campagne contre les frappes ukrainiennes en Russie pour les discréditer. On commence à la voir poindre…
Le long portrait rédigé par Arkadi Ostrovski qui accompagne les propositions de Melnitchenko est un trésor d’ambiguïté. Il commence par le récit d’un entretien entre Poutine et l’oligarque, qui aurait eu lieu au Kremlin le 28 mai 2025 passé minuit, au cours duquel l’homme d’affaires fait allégeance : « Le monde s’est avéré complètement différent de ce que j’imaginais. Il n’y a pas de paix mondiale. Il n’y a pas non plus de règles mondiales… Tu t’en es rendu compte avant nous », dit-il à Poutine. C’est du moins ce qu’Ostrovski écrit avoir entendu de sa bouche au cours d’une soixantaine d’heures d’entretiens. Cette nuit-là, Melnitchenko était venu dire au président russe qu’il « souhaitait participer plus activement à la vie publique et œuvrer pour le bien de son pays ». Sa tribune dans The Economist et la mise en scène qui l’accompagne ressemblent à une mise en œuvre de cette offre de service.
Au fil du portrait, Ostrovski n’a de cesse de montrer que son interlocuteur est fiable et exceptionnel. Les ficelles sont grosses. Melnitchenko est présenté comme rationnel et non passionnel, il pratique le jeûne prolongé, réfléchit scientifiquement en physicien qu’il est, « offre ses services à l’État pour devenir un des architectes du changement », c’est un « stratège extrêmement prudent » qui a « réussi invariablement à atteindre ses objectifs », il n’a pas fait partie des cercles des oligarques qui entouraient Eltsine et ont tenté de tirer profit d’avoir assuré sa réélection en 1996, croyant que tout leur était permis…
L’homme dont le journaliste tresse les lauriers voudrait avant tout rendre la Russie attrayante, et souhaiterait faire en sorte que sa « souveraineté » ne soit rien d’autre que « la capacité des élites intéressées par le sort du pays à influencer indépendamment son avenir », et que les diverses forces sociales du pays puissent participer à relever les défis auxquels il est confronté, en acceptant des compromis. C’est d’autant plus urgent qu’elle pourrait devenir « un trou noir ». Ostrovski apprend à son lecteur que, naturellement, Melnitchenko parle avec tout le monde, de Dimitri Mouratov, le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, à Douguine, l’idéologue ultranationaliste, et même à l’Américain Tucker Carlson. D’ailleurs, il a des relais aux États-Unis parmi l’élite entrepreneuriale. Voilà le portrait d’un « gendre idéal » à qui l’Occident ne saurait refuser de donner… l’Ukraine, ou du moins la Crimée et le Donbass.

Ce grand portrait donne – avec toutes les réserves qu’Ostrovski a la précaution de poser dans sa dernière partie, notamment en indiquant que les chances de réussite de Melnitchenko « sont minces » et que ce dernier se garde de « prédire la voie que prendra le changement » – une crédibilité et du poids à une opération qui sent la propagande et la désinformation à plein nez. Chacun jugera de la responsabilité d’Ostrovski et de la direction de The Economist dans cette opération. Au minimum, ils se sont laissé séduire et duper. Mais, comme le dirait Molière, « que diable allaient-ils faire dans cette galère ? »
Comme toujours en matière de désinformation, les objectifs de la manœuvre, dont on peut penser qu’elle a été initiée au Kremlin ou du moins autorisée par lui (comme on peut aussi le penser de la spectaculaire interview donnée par Sourkov à L’Express en mars 2025), sont multiples et complexes. Le timing de l’opération permettait d’espérer faire écran aux effets de la campagne ukrainienne de bombardement à longue portée, en faisant croire qu’il existe encore dans l’entourage de Poutine un canal de négociation possible, alors que le Kremlin n’a aucunement l’intention de renoncer à ses objectifs. Mais la manœuvre tend aussi à noyer le poisson de la nature du régime russe, dont la compréhension est essentielle pour réfléchir aux conditions d’une paix durable en Ukraine et à la reconstruction d’un ordre international viable. C’est également une manière d’inviter les pays occidentaux à ne pas prolonger leur aide à Kyïv en laissant croire qu’ils pourraient trouver à Moscou des partenaires de bonne volonté. Et in fine, c’est une pierre d’attente posée en vue de la préservation des intérêts de l’oligarchie russe lorsqu’une voie de sortie du conflit s’esquissera. Ce que Melnitchenko propose à mots couverts, c’est la prolongation du régime moyennant un ravalement de façade, pour qu’il se présente de manière plus « convenable », sans rien changer quant au fond.
Il y a de quoi être surpris de voir The Economist et, l’an dernier, L’Express, utilisés comme support de ce genre d’opérations d’enfumage, l’une sur le mode de la séduction, l’autre relevant de la menace. Rien d’étonnant cependant : pour être efficace, une campagne de désinformation politique – comme c’est ici le cas – a besoin de passer par le canal de grands médias dont la crédibilité est établie. Le travail d’infiltration et d’influence russe – naguère soviétique – dans ce secteur ne date pas d’hier. Il a été sérieusement documenté pour les années de la guerre froide. Moscou œuvre sur le long terme et parvient souvent à installer des relais qui sont actionnés le moment venu. Les Occidentaux ont le tort de croire que c’est une réalité du passé, ou du moins de ne pas s’en protéger sérieusement. Or la plupart des grands médias, américains et européens, sont ciblés et il leur est d’autant plus difficile d’y résister que la course à l’audience rend très appétissantes les informations spectaculaires qu’on vient leur apporter, de sources elles-mêmes en apparence des plus fiables, y compris parfois depuis l’intérieur même des administrations occidentales ! Il ne s’agit pas nécessairement de fausses informations, car parfois, ce qui compte, c’est le moment où on les rend publiques. C’est ainsi que la divulgation des affaires – réelles – de corruption en Ukraine dans la presse américaine a très souvent coïncidé avec des phases diplomatiques ou militaires critiques, visant à affaiblir la position ukrainienne. À l’époque de la post-vérité, de l’intelligence artificielle et du règne de la « com », avec un Donald Trump qui donne le tempo du mensonge délibéré, tout est possible. Ne l’oublions jamais.
À lire également :
Françoise Thom. Andreï Melnitchenko, un « Discours de la servitude volontaire » contemporain
<p>Cet article Melnitchenko ou le poutinisme à « visage humain » a été publié par desk russie.</p>
26.07.2026 à 15:14
Lessia Bidotchko et Andreas Umland
Trois options se dessinent pour le Kremlin : s’adapter tout en maintenant ses objectifs, revoir ses ambitions à la baisse ou choisir l’escalade.
<p>Cet article Comment les frappes ukrainiennes en profondeur redéfinissent les choix stratégiques de la Russie a été publié par desk russie.</p>
Les auteurs considèrent trois scénarios à la suite des frappes ukrainiennes en profondeur du territoire russe. La Russie va-t-elle s’adapter, tout en gardant ses objectifs ? Va-t-elle mesurer ses appétits ? Ou encore, intensifier ses attaques contre l’Ukraine et l’Occident ? Quel que soit le scénario choisi par la Russie, l’Europe doit reconnaître que le caractère futur de la guerre et la structure de la sécurité européenne s’écrivent aujourd’hui en Ukraine.
Depuis le début de l’année 2026, l’Ukraine a rapidement intensifié sa campagne de frappes à longue portée, avec des drones touchant des cibles situées de plus en plus profondément dans l’arrière-pays russe et ayant un impact accru tant sur l’industrie que sur l’armée russe. La nouvelle stratégie de Kyïv modifie la nature de la guerre en Ukraine : plutôt que de chercher à stabiliser la situation ou à percer le front, Kyïv vise à affaiblir les systèmes économiques, logistiques et sociaux qui soutiennent les troupes russes déployées contre l’Ukraine.
Les frappes en profondeur menées par l’Ukraine à l’aide de drones et de missiles de croisière dans l’arrière-pays russe perturbent, endommagent ou détruisent de plus en plus d’infrastructures militaro-industrielles, énergétiques et de transport. Selon Robert « Magyar » Brovdi, commandant des Forces des systèmes sans pilote ukrainiennes, le nombre de frappes infligées à la profondeur opérationnelle et stratégique de la Russie a augmenté de 1 150 % depuis le début de l’année 2026. Les frappes de front de l’Ukraine atteignent désormais jusqu’à 150 kilomètres (93 miles), les frappes intermédiaires environ 300 kilomètres (186 miles) et les frappes en profondeur jusqu’à 2 000 kilomètres (1 243 miles).
Cela plonge la Russie dans une crise socio-économique plus profonde. Moscou a dû restreindre l’accès à l’essence et au diesel dans 60 des 83 régions russes face à la hausse des prix des carburants. En particulier en Crimée annexée, l’approvisionnement en carburant, en eau, en électricité et en denrées alimentaires est devenu un problème majeur, et la vie économique s’est largement interrompue. Dans plusieurs régions russes, l’application de messagerie Max, soutenue par l’État, bloque les discussions publiques où les automobilistes échangent des informations sur l’approvisionnement en essence et les files d’attente aux stations-service.
Pourtant, les frappes de plus en plus profondes menées dans l’arrière-pays russe ne constituent pas le seul problème de Moscou. De plus en plus de « frappes intermédiaires » visant des zones situées derrière les troupes de première ligne compliquent le ravitaillement de l’armée russe, même lorsque le carburant et d’autres approvisionnements sont disponibles en quantité suffisante. L’Ukraine tente de perturber le fonctionnement des réseaux logistiques russes qui relient les usines de carburant et les installations de stockage encore opérationnelles aux troupes de combat russes grâce à sa flotte croissante de drones à moyenne portée. Pour ce faire, l’Ukraine a développé et déploie actuellement une nouvelle génération de drones FPV optimisés pour les frappes logistiques à courte et moyenne portée.
En juin 2026, le ministère russe de la Défense a fièrement annoncé avoir intercepté 8 849 drones ukrainiens en mai 2026. Cela semblerait indiquer un grand succès par rapport aux 3 676 interceptions de janvier 2026 et aux 2 504 de mai de l’année précédente. Il y a toutefois des raisons de douter de l’exactitude des données du gouvernement russe, qui pourrait surestimer les taux d’interception. Que ce soit le cas ou non, ces chiffres russes en hausse indiquent également que le rythme des attaques ukrainiennes s’est accéléré. Les drones déployés par l’Ukraine saturent de plus en plus la défense aérienne russe et se multiplient manifestement plus vite que ne le permettent les capacités de cette dernière.
C’est d’autant plus vrai qu’un tout nouveau type d’arme, les drones anti-drones, utilisé sur le front, met en évidence les insuffisances fondamentales persistantes de l’équipement russe. Par exemple, le système antiaérien russe le plus largement utilisé, le Pantsir-S1, est conçu pour engager des cibles de grande taille munies de réflecteurs radar, telles que les missiles de croisière. Or il échoue largement face à des drones à faible signature, fabriqués en plastique et en contreplaqué.
Contrairement à l’Ukraine, l’industrie russe n’a commencé que récemment à développer la capacité de produire en série des drones intercepteurs. Ses nouveaux drones anti-drones Yolka et Lys-2 n’existent pour l’instant qu’à l’état de prototypes. La Russie ne dispose pas de l’écosystème intégré de radars et de logiciels, ce qui permet aux opérateurs d’intercepteurs ukrainiens d’agir sur la base de données de ciblage en temps réel dans un secteur qui leur est attribué.
La défense de milliers de kilomètres d’infrastructures critiques nécessite des ressources bien plus importantes que l’attaque de cibles sélectionnées de grande valeur.
Chaque amélioration de la capacité de frappe ukrainienne alourdit donc de manière disproportionnée le fardeau défensif de la Russie. En conséquence, les experts du secteur militaro-industriel estiment qu’il est actuellement impossible pour la Russie d’atteindre le niveau actuel d’efficacité de la défense aérienne ukrainienne. Contrairement aux discours de la propagande russe, les taux d’interception des drones ukrainiens de frappe à longue et moyenne portée resteront faibles – du moins dans un avenir prévisible.
Aucune de ces pressions ne détermine mécaniquement le comportement russe. Les régimes autoritaires peuvent, en général, absorber des pertes économiques qui seraient politiquement inacceptables dans les démocraties. La question n’est pas tant de savoir si une pression existe que de déterminer comment le Kremlin choisit d’y répondre. On peut distinguer trois voies stratégiques évidentes, qui ne s’excluent toutefois pas mutuellement ; elles apparaissent plutôt en combinaison.

De manière implicite ou explicite, de nombreux commentateurs des problèmes économiques, sociaux et logistiques actuellement croissants de la Russie partent du principe qu’ils sont temporaires, modérés et/ou secondaires. Dans cette optique, même si ces problèmes peuvent paraître graves pour l’instant, l’État russe sera capable de s’adapter et de préserver sa stabilité politique, son intégrité et son cap. Le Kremlin parviendra à neutraliser le mécontentement social par la répression, des compensations, ou – très probablement – une combinaison des deux.
Un rationnement temporaire du carburant, de l’électricité, de la nourriture et de l’eau – comme c’est déjà partiellement le cas dans les territoires ukrainiens occupés par la Russie – pourra être mis en place à titre provisoire et présenté comme un sacrifice patriotique. Selon ce scénario, Moscou finira par trouver les moyens de rétablir en grande partie les chaînes d’approvisionnement, de transport et de distribution, par exemple en important de l’essence d’Asie centrale.
Dans un tel scénario, l’État russe considérerait la crise actuelle comme partielle et transitoire, ou supportable du point de vue de la société russe. La baisse de la qualité de vie ne serait pas suffisante pour déclencher des manifestations de grande ampleur, freiner l’aventurisme à l’étranger ou entraîner un changement politique. Même si le niveau de vie des Russes ordinaires venait à baisser, un nouvel équilibre pourrait être atteint et maintenu.
Ce scénario de modération part du principe que les défis sociaux auxquels Moscou est actuellement confrontée, résultant des frappes ukrainiennes profondes et continues sur les infrastructures russes ainsi que des difficultés économiques parallèles telles que la faiblesse des cours du pétrole, sont considérables et continueront de s’aggraver. Une cascade d’effets découlant de la fragmentation croissante des systèmes de défense aérienne, des dégâts subis par les raffineries, des déficits d’approvisionnement, des goulets d’étranglement logistiques et des perturbations qui en découlent conduit à un changement structurel fondamental dans le climat social et les perspectives politiques de la Russie. Conscients de cela, les dirigeants russes – avec ou sans le président Vladimir Poutine – modèrent temporairement leurs objectifs de guerre maximalistes et leur position dans les négociations.
À tout le moins, la mise en scène diplomatique autour des pourparlers de paix pourrait céder la place à un processus de consultations plus sérieux, motivé par le souhait sincère de Moscou de mettre un terme aux combats. Certes, les difficultés sociales ne suffiront pas à elles seules à imposer une ligne de conduite conciliante, tant que les dirigeants pourront en absorber les coûts politiques et reléguer au second plan le bien-être des civils.
Pourtant, sous une pression sociale croissante, le Kremlin cherchera, dans ce scénario, une désescalade au moins temporaire du conflit et un passage à des combats de faible intensité. Dans un tel revirement de situation, cette modération ne signifierait pas une réorientation idéologique de la Russie, mais un simple réajustement militaire et économique. Une recherche sérieuse de compromis et un intérêt pour un cessez-le-feu ne se manifesteront que lorsque Moscou conclura que la guerre est, pour l’instant, impossible à gagner – un seuil qui n’est pas encore visiblement atteint.
Comme dans le deuxième scénario, le troisième scénario type envisagé ici suppose également que la pression militaire et économique croissante poussera le Kremlin à changer radicalement de cap ; Moscou pourrait alors opter pour une escalade plutôt que pour la modération. L’escalade russe peut avoir des objectifs à la fois politico-psychologiques et militaro-matériels, et viser à intimider et/ou à bombarder l’Ukraine et ses partenaires occidentaux afin de les pousser à capituler, ou du moins à accepter les conditions russes pour un cessez-le-feu – une approche stratégique parfois qualifiée d’« escalade pour désescalader ».
Entre autres, l’escalade pourrait viser à redonner l’initiative à la Russie sur le champ de bataille, à décapiter les dirigeants de l’État ukrainien, à perturber le développement et la production de drones à longue portée de l’Ukraine, ou à démanteler la logistique d’approvisionnement des troupes ukrainiennes sur la ligne de front. On peut affirmer que ce scénario a déjà commencé à se concrétiser avec les violentes attaques de drones et les bombardements de missiles contre Kyïv dans les nuits du 1er au 2 juillet ainsi que du 5 au 6.
Bien qu’il s’agisse manifestement de la ligne de conduite privilégiée par le Kremlin en réponse aux attaques ukrainiennes réussies contre les infrastructures russes, les options dont dispose Moscou pour une escalade et les avantages qu’elle pourrait en tirer sont aujourd’hui plus limités qu’au début de l’invasion à grande échelle en 2022. La capacité de l’Ukraine à se défendre et le soutien dont elle bénéficie de l’étranger se sont considérablement accrus par rapport à il y a quatre ans. La justification stratégique d’une escalade s’affaiblit à chaque nouvelle frappe ukrainienne réussie contre les infrastructures russes.
Moscou aurait tout intérêt à ce que la guerre s’interrompe et que les frappes profondes ukrainiennes cessent. De plus, elle tirerait un grand bénéfice d’un allégement des sanctions. La poursuite d’une escalade réciproque ne fera qu’aggraver les perturbations économiques déjà considérables que connaît la Russie. L’intensification des frappes sur les zones arrière ukrainiennes, y compris à Kyïv, ne résoudra guère les problèmes fondamentaux de la Russie. Moscou ne peut pas facilement briser le cycle d’innovation ukrainien, qui continue de devancer celui de la Russie, lequel est principalement adaptatif et à la traîne.
Néanmoins, tant que Moscou n’est pas guidée uniquement par des motifs rationnels, elle dispose de plusieurs options d’escalade. Sur le plan intérieur, cela peut se traduire par le lancement d’une conscription à grande échelle et par un durcissement de la répression contre la dissidence en Russie. Outre l’intensification de la terreur contre les civils ukrainiens, le Kremlin pourrait tenter d’imposer l’implication du Bélarus dans la guerre en tant que cobelligérant actif.
Même une menace crédible venant du nord pourrait contraindre l’Ukraine à détourner ses défenses aériennes et ses forces terrestres de la ligne de front. Moscou pourrait également tenter d’étendre davantage ses mesures hybrides, telles que les cyberattaques, les actes de sabotage en Europe et les signaux nucléaires adressés à l’Occident afin de le dissuader de soutenir l’Ukraine.
Au lieu de se concentrer sur la défense territoriale immédiate et les gains de territoire, Kyïv cible de plus en plus les structures matérielles et sociales situées à l’arrière de la Russie, qui permettent à celle-ci de mener sa guerre en Ukraine et ses actions hybrides ailleurs. Ce changement a créé un environnement stratégique où la défense l’emporte sur l’offensive. Certes, la Russie peut toujours rassembler des troupes sur le front et mobiliser des ressources industrielles.
Cependant, chaque niveau de protection supplémentaire qu’elle doit mettre en place en réaction aux capacités de frappe en profondeur et à moyenne portée de l’Ukraine, qui se développent rapidement, l’oblige à répartir davantage ses moyens de défense aérienne limités sur son vaste territoire. Défendre des infrastructures critiques sur des milliers de kilomètres est plus difficile que d’attaquer des points faibles ciblés en Ukraine. Le coût de la défense russe augmente plus rapidement que celui de l’offensive.
Les succès ukrainiens dans les frappes contre les infrastructures énergétiques et le complexe militaro-industriel de la Russie n’entraîneront pas un effondrement militaire russe. En principe, les régimes autoritaires tels que la Russie peuvent résister, ignorer ou neutraliser le mécontentement découlant des difficultés subies par la population civile tout en préservant leur capacité militaire. La variable décisive n’est donc pas la souffrance économique infligée en soi. La question clé est de savoir si les frappes ukrainiennes menées à l’aide de nouvelles armes à longue portée peuvent réduire progressivement la capacité de la Russie à maintenir et à générer une puissance de combat plus rapidement que Moscou ne peut s’adapter au cycle d’innovation.
Pour l’Europe, le défi va au-delà de la simple aide à l’Ukraine pour qu’elle parvienne d’une manière ou d’une autre à l’emporter. Il s’agit de reconnaître que le caractère futur de la guerre et la structure de la sécurité européenne s’écrivent aujourd’hui en Ukraine. Dans ce contexte, l’Union européenne doit veiller à ce que les institutions et les politiques chargées de préserver la souveraineté de ses États membres et du projet européen dans son ensemble évoluent aussi rapidement que l’exigent les changements sur le champ de bataille ukrainien.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
Lire l’original ici
<p>Cet article Comment les frappes ukrainiennes en profondeur redéfinissent les choix stratégiques de la Russie a été publié par desk russie.</p>
26.07.2026 à 15:14
Jean-Sylvestre Mongrenier
Malgré les frappes ukrainiennes en profondeur, Poutine entend poursuivre la guerre. L’Ukraine doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée par ses alliés européens.
<p>Cet article Situation de l’Ukraine et de quelques autres théâtres a été publié par desk russie.</p>
Malgré les dommages produits par les frappes ukrainiennes en profondeur, Vladimir Poutine n’a pas l’intention d’arrêter la guerre. Pour cette raison, l’Ukraine doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée par ses alliés européens. C’est de cette manière que le scénario d’une offensive russe contre un ou plusieurs pays européens pourrait être contrarié. Car la guerre en Ukraine s’inscrit dans un conflit global et multidimensionnel, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie-Pacifique.
La stratégie ukrainienne de frappes dans la profondeur du territoire russe porte ses effets. Les secteurs de la logistique, de l’énergie et de la distribution sont désorganisés, l’opinion publique russe sort du déni et le maître du Kremlin perd la face. Ne doutons pas cependant que Vladimir Poutine s’obstinera. L’Ukraine et son grand arrière européen sont l’un des théâtres sur lesquels se joue le sort du monde. Une grande « bascule » ne peut être exclue.
Il serait en effet erroné de penser que le maître du Kremlin, pensant et agissant comme un sage investisseur qui modifierait ses attentes après l’établissement du ratio coûts / bénéfices, serait prêt à revoir ses positions et à « prendre ses pertes ». Pour mémoire, d’aucuns voulaient croire cela dans les premiers mois qui suivirent l’échec de l’« opération militaire spéciale », censée atteindre l’essentiel de ses objectifs en quelques jours.
Tout à leur souci de désescalade, les dirigeants occidentaux arguèrent de cette expectative pour limiter leur aide à Kyïv et amputer sa capacité à riposter en profondeur : il ne fallait d’autant pas humilier la Russie que Vladimir Poutine avait compris la leçon et n’avait pas « intérêt » à perpétuer cette guerre. Alors qu’on parle à nouveau de « dialogue » (socratique ?) et que The Economist ouvre ses pages à un « perestroïkiste » prompt à relayer le discours du Kremlin, ces erreurs politico-stratégiques doivent être rappelées.
Ne doutons pas de la volonté du maître de Kremlin d’accroître l’effort de guerre, cela au prix d’une nouvelle mobilisation qui semble s’annoncer pour l’automne prochain, après les élections législatives. Certains parlent d’une « fuite en avant ». Non pas. Au cours des deux dernières décennies, toutes les décisions relatives à l’Ukraine s’inscrivent dans le discours et les représentations géopolitiques de Vladimir Poutine. Il s’agit plutôt d’un « pattern ».
Le charcutage de l’Ukraine, dont la légitimité comme État national est niée, est présenté comme la condition sine qua non de la reconstitution d’un Empire russe. Vladimir Poutine et les siens n’ont cessé de le dire et le répéter. Et les territoires que la Russie ne pourra conquérir, il faudra les détruire. En vérité, l’armée russe s’est attelée à la tâche, la nouveauté étant que la Russie éprouve désormais dans sa chair le coût de cette guerre.
La contre-offensive ukrainienne, au moyen de frappes dans la grande profondeur, sur un vaste arc géographique qui court de la région de Saint-Pétersbourg à la Crimée et au Caucase, en passant par les régions de l’Oural et de la Volga, doit être soutenue avec le maximum de moyens et dans la durée. C’est de cette manière que le scénario d’une offensive russe contre un ou plusieurs pays européens sera contrarié, en Europe du Nord, sur l’axe Baltique-mer Noire (États baltes, Pologne, Roumanie, Moldavie), voire dans le Caucase (l’Arménie est dans le viseur).
Il est important de « fixer » l’armée russe. Sur ce point, on ne saurait trop louer l’Ukraine dont la longue résistance et la contre-offensive donnent aux États de l’OTAN et de l’Union européenne le temps requis pour se réarmer et monter en puissance.
Pour autant, la possibilité d’une attaque russe imminente sur le reste de l’Europe doit être prise en compte avec la gravité qui sied. Certes, il ne manquera pas d’observateurs pour expliquer que ce ne serait pas dans l’ intérêt de la Russie, que cette dernière est accaparée par le théâtre ukrainien, qu’elle ne pourrait se permettre de distraire des « ressources » pour des résultats aléatoires dans la région baltico-nordique ou ailleurs, et autres variantes des discours qui, dans les semaines et les jours précédant l’« opération militaire spéciale » du 24 février 2022, dénonçaient l’hystérie russophobe.
Mais la théorie et la pratique de l’art de la guerre nous enseignent que la conduite d’une stratégie directe et frontale, comme en Ukraine, n’exclut pas des stratégies indirectes (« obliques », dans le langage russo-soviétique). D’autant plus que Moscou conserve à peu près intact une partie de son appareil militaire (blindés, aviation, engins spatiaux), développe son industrie d’armement (munitions, drones, missiles), et dispose des moyens de conduire ce que l’on nomme une « guerre hybride ». De fait, cette guerre couverte est d’ores et déjà conduite dans le voisinage de la Russie (Baltique, mer Noire, Europe du Nord) mais aussi en Europe occidentale, où l’on sort difficilement du déni (survol de drones, sabotages, incendies, provocations diverses).
Ne pas prendre au sérieux la possibilité d’une « escalade horizontale », c’est-à-dire d’un élargissement géographique du conflit par l’ouverture de foyers secondaires serait donc irresponsable. Comme le soulignait récemment le chef d’état-major suédois, le Kremlin pourrait ne pas attendre que l’important effort de réarmement des pays européens produise tous ses effets, au cours de la prochaine décennie. Le temps ne joue pas en faveur de la Russie.
Pour Moscou, la guerre d’Iran, l’obstruction du détroit d’Ormuz et les menaces sur le détroit de Bab-el-Mandeb sont autant d’opportunités stratégiques dont les effets directs (la mobilisation de l’armée américaine et la consommation de ses munitions) et indirects (les répercussions politiques et économiques en Europe) sont susceptibles d’avoir des retombées positives en Ukraine et sur le théâtre géopolitique européen.
Simultanément, les conséquences de la pression de la Chine communiste sur Taïwan et dans la « Méditerranée asiatique » (les mers de Chine du Sud et de l’Est) – avec ses effets sur le dispositif géostratégique américain, potentiellement victime d’un hyper-étirement, « strategic overstretching » –, compensent le caractère dissymétrique de l’alliance entre Moscou et Pékin. L’analyse stratégique doit donc pleinement intégrer le fait que la guerre en Ukraine s’inscrit dans un conflit global et multidimensionnel, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie-Pacifique.
En somme, il est déjà bien tard. S’il ne s’agit pas d’une guerre mondiale, le monde est en guerre, avec des effets en cascade sur les marchés pétro-gaziers et ceux des matières premières, les circuits logistiques mondiaux et les chaînes de valeur ajoutée (la division internationale des processus productifs). Avec quelque espoir depuis le sommet de l’OTAN d’Ankara (7-8 juillet), et le début d’un réalignement stratégique sur l’Ukraine, on en appellera à l’unité des nations occidentales. « Il est minuit, docteur Schweitzer ».
<p>Cet article Situation de l’Ukraine et de quelques autres théâtres a été publié par desk russie.</p>
26.07.2026 à 15:14
Desk Russie
En frappant « l’Amazon russe », qui approvisionne l’armée et contribue au financement de la guerre, l’Ukraine vise une cible pleinement légitime. Les réactions des Russes, y compris au sein de l’émigration politique, sont édifiantes.
<p>Cet article Frappes ukrainiennes sur Wildberries a été publié par desk russie.</p>
Avec les frappes ukrainiennes sur les infrastructures de la plus grande plateforme de vente en ligne russe, l’Ukraine a franchi un nouveau seuil : elle s’attaque désormais non seulement à des entreprises militaires et pétrolières, mais à une gigantesque plateforme à double usage. En effet, on y vend aussi bien des objets à destination militaire que des marchandises destinées à la population civile. Pourquoi et en quoi ces frappes sont-elles justifiées ? Desk Russie relaie des réactions ukrainiennes et russes.
Wildberries est l’équivalent russe d’Amazon. C’est la plus grande plateforme de vente en ligne russe. En 2025, son chiffre d’affaires a dépassé les six mille milliards de roubles, et son bénéfice net a atteint 175 milliards de roubles. Selon les estimations de l’agence d’études Data Insight, entre 500 000 et 800 000 vendeurs sont présents sur Wildberries ; cette plateforme représente 52 % de l’ensemble des commandes en ligne en Russie. L’entreprise est associée à Souleïman Kerimov, un oligarque proche de Vladimir Poutine. Il est considéré comme le protecteur officieux ou le bénéficiaire potentiel de Wildberries.
Le 17 juillet, les forces armées ukrainiennes ont lancé une campagne de frappes contre les infrastructures de Wildberries. Depuis lors, plus de dix entrepôts et centres de tri de l’entreprise ont été attaqués et ce nombre va probablement augmenter. Selon les estimations de Meduza, la superficie totale des entrepôts déjà visés dépasse 1,2 million de mètres carrés. Cela représente près d’un quart de l’ensemble des surfaces d’entreposage de Wildberries – qui s’élevaient à 5,2 millions de mètres carrés à la fin de l’année 2025.
En expliquant la campagne menée contre Wildberries, Volodymyr Zelensky a souligné le lien entre cette plateforme et la guerre. On trouve en effet sur Wildberries aussi bien des pièces détachées pour drones que du matériel militaire. Étant donné que, dans l’armée russe, il est courant que les soldats se procurent eux-mêmes leurs uniformes et leur équipement (certains les achètent avec leur solde, d’autres les reçoivent de la part de proches ou de bénévoles), Wildberries peut être considéré comme une source d’approvisionnement officieuse de l’armée russe.
Mykhaïlo Podolyak, conseiller du président ukrainien, a expliqué les raisons des frappes contre Wildberries, évoquant les liens entre cette plateforme de vente en ligne et le Kremlin, et soulignant que les impôts de l’entreprise elle-même et de ses vendeurs servaient à financer la guerre. Il a également reconnu que l’Ukraine souhaitait fragiliser encore davantage la situation des petites entreprises russes, qui se trouvent déjà dans une situation difficile depuis le début de la guerre : « Les petites entreprises [russes] n’ont aucun potentiel de contestation. Ce n’est que lorsqu’elles se retrouveront dans la misère qu’elles pourront protester. »
Dans son ensemble, la société ukrainienne considère ces frappes comme son droit à la légitime défense. « La Russie commet à l’encontre de l’Ukraine un acte d’agression armée illégale et non provoquée. Il n’y a donc manifestement aucun objectif légitime sur le territoire ukrainien. En ce qui concerne la Russie, c’est tout le contraire, car la Russie est un État criminel. Toutes les cibles militaires, les cibles à double usage et celles qui sont importantes pour la poursuite de l’agression armée contre l’Ukraine sont légitimes. D’autant plus que Wildberries commercialise activement des moyens destinés à attaquer les Ukrainiens et à défendre les occupants, qui sont des criminels de guerre », explique l’analyste militaire et ancien conseiller du ministre ukrainien de la Défense, Alexeï Kopytko.
En revanche, en Russie, les attaques contre Wildberries ont provoqué des réactions de panique et de colère. Avec ces frappes, la réalité de la guerre s’est subitement imposée à la société russe. Au sein de cette société – même parmi l’opposition anti-guerre – les avis sont partagés. Certains, comme Garry Kasparov, sont tout à fait d’accord avec la position ukrainienne, mais ils sont en minorité.
Pour mieux illustrer diverses réactions, Desk Russie a choisi deux textes. L’un appartient à Anna Gin, écrivaine, journaliste et blogueuse ukrainienne, et l’autre, à Igor Iakovenko, influent journaliste et analyste politique russe vivant en exil, qui a été député à la Douma d’État dans les années 1990 et a exercé les fonctions de secrétaire général de l’Union des journalistes de Russie de 1998 à 2009.
Nous avons tout perdu : nos projets, nos rêves, nos maisons, nos proches. Nous avons voyagé dans des trains d’évacuation bondés, passé la nuit dans des caves humides, couru au travail sous les bombes, gelé sans pouvoir se chauffer, soigné les blessés graves, enterré nos proches, retiré les corps d’enfants des décombres… Mais je ne me souviens d’aucune crise d’hystérie collective chez les Ukrainiens.
Aujourd’hui, une nouvelle tendance russe a envahi tous les fils d’actualité : des gens se filment en train de s’étaler la morve sur le visage.
Par simple curiosité anthropologique, j’ai envie de leur demander pourquoi ils font cela. À quoi ça sert, au juste ?
Un grand gaillard sanglote sur sa marchandise partie en fumée dans un entrepôt. Moi, je le regarde et je repense aux dernières secondes de la vie d’Oleksandr Matsievsky, à ses mots : « Gloire à l’Ukraine ! ».
Des enragés russes ont fusillé notre Oleksandr. À bout portant. Alors qu’il était désarmé.
Je me souviens du papa de Kamal, originaire de Ternopil, qui, au cimetière, berçait un minuscule cercueil blanc contenant son fils âgé d’un an. Le petit a été tué par un missile russe.
Je repense à ce grand-père du district de Saltivka Nord à Kharkiv, qui vivait littéralement seul dans un quartier en ruines. Il buvait de la neige fondue et cuisinait sur un feu de camp près de l’entrée de son immeuble.
J’ai du mal à imaginer ce vieil homme enregistrer une petite vidéo face caméra pour demander de l’aide, ou ne serait-ce qu’un peu de compassion. « Bah, tout va bien », disait-il aux journalistes étrangers.
Hier encore, j’ai vu une vidéo où la gymnaste Sacha Paskal, neuf ans, dansait magnifiquement – cette petite fille à qui l’on a amputé une jambe en 2022 après un bombardement près d’Odessa. Cette enfant a accompli l’impossible : elle a survécu, elle a tenu bon et elle a repris le sport.
Et là, de vraies larmes roulent sur les joues d’un type barbu. Ses sacs chinois en similicuir ont brûlé – pour un million ou un putain de trouzillion, peu importe.
Que les Russes, quelque part dans les villages de l’Oural, ne saisissent pas le lien de cause à effet entre les rubans de Saint-Georges sur les revers de leurs pulls et les entrepôts en feu dans la banlieue de Moscou, ça, je peux le comprendre. Mais ces jeunes hommes d’affaires cultivés, ces Pétersbourgeois qui, submergés par les larmes, geignent : pourquoi cela nous arrive-t-il ? – ça, je ne le comprendrai jamais.
« Nous avons mis trois ans à bâtir cette entreprise », pleure une blonde sur Instagram, « et on l’a détruite pour rien, sans raison. »
« Sans raison. Pour rien », voilà mot pour mot ce qu’elle dit.
J’aimerais tomber ne serait-ce que sur une seule de ces petites vidéos où un Russe en larmes dirait : « Nous avons créé et géré une entreprise dans un État terroriste. Pendant des années, le Kremlin a financé une guerre absurde avec nos impôts. Avec notre consentement tacite, on tue, on pille et on viole des Ukrainiens. Nous avons arraché la vie à des centaines de milliers de personnes, mutilé des millions d’autres, détruit des villes, incendié des hôpitaux et des écoles. Nous avons mérité tout ce qui nous arrive. »
Mais non. Je ne suis jamais tombée sur une vidéo de ce genre.
Traduit du russe par Desk Russie
Lire l’original ici

À mesure que l’Ukraine se renforce et porte ses frappes toujours plus loin à l’intérieur du territoire russe, le « parti du sang des nôtres » accueille de nouveaux membres. Et, parallèlement, le fossé se creuse entre les tenants de ce parti et ceux qui souhaitent la défaite de la Russie.
Il y a encore peu de temps, la grande question clivante au sein de l’émigration politique russe était : à qui appartient la Crimée ? Aujourd’hui, elle a perdu une grande partie de sa pertinence, car la Crimée est sur le point de devenir une île et, tôt ou tard, de regagner son port d’attache ukrainien.
Puis la question brûlante est devenue : Souhaitez-vous la défaite de la Russie ? Désormais, l’opposition entre les deux camps s’est cristallisée autour des frappes contre les centres logistiques de Wildberries.
Vladimir Pastoukhov, notamment – politologue, juriste, figure que beaucoup, au sein de l’émigration politique russe, considèrent comme une sorte de gourou – a réagi de la façon suivante aux frappes contre Wildberries :
« Les frappes contre Wildberries marquent une nouvelle phase dans l’évolution de la guerre russo-ukrainienne : celle de la symétrie de la terreur […]. Faire comme si les frappes contre les centrales thermiques de Kyïv, l’hiver dernier, relevaient du terrorisme, tandis que celles contre Wildberries, cet été, visaient des objectifs militaires, est un exercice assez hypocrite. […] La symétrie désormais atteinte dans cette guerre implique que les deux camps violent à égalité les lois et coutumes de la guerre, dont l’invocation n’est plus qu’un procédé de propagande dépourvu de sens. »
Mais voici l’essentiel, la véritable raison pour laquelle il a écrit cela :
« Une question se pose, non pas entre les belligérants, mais pour ceux qui soutiennent l’Ukraine depuis l’extérieur. Il ne sera pas possible de prétendre indéfiniment que l’Ukraine se défend contre la terreur tout en ne frappant, elle, que des cibles légitimes. Il faudra alors reconnaître que l’Europe s’est trouvée entraînée jusqu’au cou dans un conflit où les deux camps recourent à la terreur pour atteindre leurs objectifs. Ce n’est pas une question juridique, mais purement politique, à laquelle les dirigeants européens en exercice devront tôt ou tard répondre, très probablement au cours du prochain cycle électoral. »
Il est évident qu’en l’occurrence, Pastoukhov reprend très ouvertement les principaux éléments de langage de Poutine et qu’il travaille objectivement en sa faveur. Ce type de raisonnement et de publication revient à jouer dans le camp russe. Leur objectif est de réduire le soutien à l’Ukraine.
À mes yeux, les entrepôts de Wildberries sont des cibles parfaitement légitimes.
Il est établi que la logistique de Wildberries sert à l’approvisionnement matériel et technique des forces armées russes, autrement dit de l’armée d’occupation. L’entreprise constitue donc l’une des composantes importantes de la base matérielle de cette guerre.
Deuxième élément à prendre en compte, l’immense puissance économique de Wildberries, qui compte en réalité parmi les plus grands contribuables de Russie. L’entreprise elle-même verse au budget russe des milliards, mais il faut également y ajouter tous ceux qui utilisent sa plateforme : vendeurs, commerçants, entrepreneurs. Eux aussi contribuent par des sommes importantes au budget de l’État russe.
Ce sont précisément ces gens qui, aujourd’hui, sont bouleversés. Dans leurs vidéos, l’indignation et le désespoir sont souvent liés au fait qu’ils ne pourront pas payer leurs impôts. Ils insistent sur ce point : quel malheur de ne plus pouvoir s’acquitter de leurs taxes. Autrement dit, ils ne pourront plus, de fait, contribuer au financement de l’agression russe. Je ne prétends pas qu’ils le font consciemment, mais tel est le résultat objectif. Wildberries représente donc des recettes fiscales considérables, versées au budget russe et constituant une partie de la base financière de la guerre.
Troisième élément important, il ne fait aucun doute que, parmi les personnes touchées, un nombre significatif soutient la guerre. Il n’existe évidemment aucune étude sociologique portant spécifiquement sur ce groupe, mais le fait demeure.
Une guerre est en cours. Or il est impossible de résister à l’agresseur sans affaiblir son potentiel militaire et économique.
Par conséquent, quiconque met en doute la légitimité des frappes contre Wildberries remet en réalité en cause, d’une manière ou d’une autre, le droit même de l’Ukraine à résister.
Oui, de nouvelles frappes ukrainiennes viseront les infrastructures énergétiques et logistiques, ainsi que tous les points sensibles de l’agresseur russe. Et ces frappes sont légitimes.
Tout ce qui affaiblit la Russie dans sa capacité à poursuivre cette guerre est légitime.
Traduit du russe par Desk Russie
Écouter les enregistrements ici et ici
<p>Cet article Frappes ukrainiennes sur Wildberries a été publié par desk russie.</p>
26.07.2026 à 15:13
Antoine Laurent
De Sloviansk à l’oblast de Kharkiv, notre correspondant suit de l’intérieur les évacuations de la dernière chance, à travers les récits des volontaires et des habitants contraints de partir.
<p>Cet article Sur la route du salut, de l’oblast de Donetsk à celui de Kharkiv a été publié par desk russie.</p>
Dans ce deuxième reportage consacré à l’évacuation de la population de l’oblast de Donetsk, notre correspondant part à la rencontre des hommes et des femmes dont la mission consiste à organiser le départ des habitants vers le reste de l’Ukraine libre, avant que la situation ne devienne désespérée. Ce reportage est aussi l’occasion de recueillir les témoignages des habitants eux-mêmes. À Sloviansk et Kramatorsk, carrefours obligés des départs, un minimum de planification est encore possible ; mais la course contre la montre est lancée. Environ 124 000 personnes, dont 6 500 enfants, vivraient encore dans la partie non occupée de l’oblast29.
C’est une belle maison de l’oblast de Dnipropetrovsk : jardin ombragé, barbecue maçonné, une haie de cerisiers ; et sur un silence reposant, le chant des oiseaux. À visiter la base opérationnelle de l’association ukrainienne Aequitas, on serait tenté un instant d’oublier la guerre ; jusqu’à passer la porte. Casques militaires, gilets pare-balle… et, bien disposés sur une table afin d’en préserver les fragiles antennes, plusieurs détecteurs de drones. Cet attirail rappellera sans doute à nos lecteurs celui des Anges blancs, cette unité de police spécialisée dans l’évacuation des familles avec enfants et des civils, auxquels Desk Russie a consacré un reportage dans son numéro précédent. Souvenez-vous : ce sont eux, en collaboration avec d’autres services publics et des associations de volontaires, qui se rendent dans les zones les plus exposées pour tenter d’en évacuer les derniers habitants30. La ressemblance n’est pas trompeuse. Aequitas est l’une des nombreuses associations de volontaires qui participent à la grande chaîne d’évacuation des civils dans l’oblast de Donetsk, face à l’avancée des troupes russes et à l’intensification des bombardements et frappes de toutes sortes.

« Dans mes rêves, je suis encore en train d’organiser des évacuations, ou je rêve qu’on a oublié quelqu’un […] ou alors que je suis en train de planifier [une mission], ou je rêve de missiles », résume Valentyna, la coordinatrice ukrainienne des évacuations et livraisons humanitaires d’Aequitas, lorsqu’on l’interroge sur son état de fatigue. Si Valentyna, 32 ans, rêve d’évacuations lorsqu’elle parvient à dormir, c’est d’abord parce que ce genre de missions requiert aujourd’hui une lourde préparation. Le temps des évacuations improvisées de 2022 est révolu. Aujourd’hui, les volontaires jouent toujours un rôle central, mais travaillent de façon structurée – n’en déplaise à la vieille école. Manque de moyens et de chauffeurs fiables oblige, les associations sont amenées à coopérer entre elles. À son initiative, indique la coordinatrice, Aequitas travaille avec une grande association ukrainienne, CNG, qui reçoit directement des demandes d’évacuations de la part des Anges blancs. Lorsque CNG ne peut couvrir toutes les requêtes, c’est-à-dire presque chaque jour, Aequitas intervient. En retour, l’organisation partenaire rembourse le gazole utilisé et fournit parfois des pneus – une aubaine, car le carburant et la maintenance des véhicules constituent les plus grosses dépenses des associations qui participent aux évacuations. Pour chaque mission réalisée dans l’oblast de Donetsk, les volontaires d’Aequitas passent une dizaine d’heures sur la route.
Une fois la mission acceptée, reprend Valentyna, la planification débute : « Quels volontaires d’Aequitas participeront, qui sera le conducteur de quelle voiture… » Il faut ensuite contacter les Anges blancs, définir un point de rendez-vous dans une zone plus ou moins sûre de Sloviansk ou de Kramatorsk… et attendre parfois plusieurs heures qu’arrivent les policiers (les Anges blancs) qui sont régulièrement retardés par une attaque, un souci mécanique, ou une négociation avec un habitant qu’ils tentent de convaincre de quitter son domicile. Enfin, poursuit Valentyna, « on récupère les gens. Je prends en photos leurs documents [d’identité] que je transmets aux Anges blancs, pour leurs statistiques […]. Au lieu de s’occuper de ça pendant 30 mn […], ils peuvent réaliser une deuxième évacuation en zone dangereuse. » Les habitants sont ensuite transportés dans un centre de transit de l’oblast de Kharkiv, où il faudra accomplir de nouvelles démarches. Pour les volontaires, se conformer à toutes ces règles requiert une réactivité continue, en dépit du stress généré par l’environnement dans lequel ils travaillent. Le niveau de risque auquel sont exposés les acteurs de la seconde ligne de la chaîne d’évacuation est sans comparaison avec celui qui pèse sur les Anges blancs et autres secouristes de l’extrême ; mais il est bien réel. À Sloviansk et Kramatorsk, bombes planantes et drones FPV font partie du quotidien. Aussi, une fois sur place, même quand tout paraît calme, « ça vous démange le cerveau », indique Valentyna.

Les volontaires qui, comme Valentyna, parlent le russe et l’ukrainien, doivent en outre composer avec la détresse des civils qu’ils prennent en charge. Pour transporter ces derniers hors de l’oblast, le trajet dure plusieurs heures. Ils ont donc tout le loisir – d’aucun diront le besoin – de se confier. Quand on lui demande d’illustrer cette dimension des évacuations, Valentyna réfléchit un instant. Aux alentours du 25 avril, par une belle journée, se souvient-elle, Aequitas reçoit une requête d’évacuation concernant une dame, son fils handicapé d’une trentaine d’années, leur chat et leur chien, hébergés provisoirement par une communauté protestante de Kramatorsk. Politesses et explications d’usage, puis le trajet débute et le récit s’engage. La mère et son fils arrivent de Kostiantynivka, ville qu’ils ont quittée au moment de la Pâques orthodoxe. « Ils sont partis ce jour-là parce qu’ils ont entendu dire qu’il y aurait une trêve », indique Valentyna31. « Ils ont pris toutes leurs affaires… Non, pas toutes leurs affaires : ils ont pris leur chat, une bouteille d’eau et leur chien […] et ils sont partis à pied. Ils ont raconté avoir vu tellement de cadavres, des morceaux de corps, de la chair, tellement de voitures endommagées… » C’est qu’en avril, faut-il le préciser, Kostiantynivka se trouvait déjà sur la ligne de front. Les Anges blancs et leurs partenaires ne peuvent plus s’y rendre depuis décembre.
Nos deux infortunés, reprend Valentyna, songeaient déjà à quitter les lieux à l’automne ; jusqu’à ce qu’une roquette russe ne s’écrase sur la façade de leur immeuble. « Elle a été blessée à l’épaule et à la jambe. Elle n’était pas en mesure d’affronter un long trajet […]. Les militaires se sont occupés d’eux, ont soigné ses blessures. Ensuite, il y a eu l’hiver. Elle a compris qu’ils ne pourraient pas partir dans ce froid glacial […]. Ils ont donc attendu le printemps32. » Quelques jours avant Pâques, poursuit la coordinatrice, c’est cette fois la maison d’à côté qui est touchée par un bombardement. « Elle m’a raconté que [sa voisine] avait mis trois jours à mourir. Parce que personne ne pouvait la tirer [des décombres de sa maison]. Il aurait fallu des machines […] mais il n’y en avait plus : c’était devenu trop dangereux. Plus de pompiers à Kostiantynivka […]. Elle a entendu ses cris, ses pleurs, ses appels à l’aide… » Terrorisée, la convalescente décide cette fois de quitter les lieux. Elle contacte les Anges blancs qu’elle rejoint avec son fils à la sortie de la ville, après une marche de neuf kilomètres en pleine zone de combat. Tous deux, précise Valentyna, ont rejoint des proches dans l’oblast de Poltava, où la dame a trouvé un emploi en quelques semaines.

Heureusement, nombreux sont les habitants qui décident de quitter l’oblast avant d’en arriver à de telles situations. Pour faciliter leur départ, les communes de Sloviansk et de Kramatorsk, avec l’aide financière de l’administration régionale, se sont résolues à ouvrir chacune un « point d’évacuation intermédiaire » : des centres d’aide à l’organisation du départ, ouverts sept jours sur sept. Pour en savoir plus, c’est à celui de Sloviansk que je me rends. « Nous fonctionnons depuis la mi-avril de cette année. Depuis cette date, nous avons déjà accueilli 3 868 personnes33 », explique la directrice adjointe du centre, Maryna Volodymyrivna, 53 ans, naguère enseignante de langue et littérature ukrainienne à Sloviansk. Dehors, l’alarme retentit. La discussion a donc lieu dans le sous-sol du bâtiment, récemment aménagé en abri anti-bombes. Une odeur de peinture fraîche émane des murs ; chaises et lits de camp s’alignent en bon ordre sur un sol d’une propreté irréprochable.
La mission du centre, indique Maryna, qui s’exprime en russe d’une voix étonnamment douce, consiste à « assister les gens, pour qu’ils sachent qu’ils ne sont pas abandonnés par l’État, par l’administration, [à] les aider à coordonner leurs actions. Nous leur fournissons une assistance légale, nous pouvons les aider concernant le transport, et les orienter vers [un centre de transit]. » Le rire des enfants qui jouent à quelques mètres de là crée un étrange contraste avec le sujet de la discussion. Pour mener à bien leur mission, indique notre interlocutrice, les neufs employés du centre travaillent en collaboration avec de nombreuses organisations. Parmi celles-ci, on compte les branches ou missions ukrainiennes de quelques ONG internationales, comme World Central Kitchen, qui fournit des repas ; et de nombreuses organisations ukrainiennes à but non lucratif : Droit à la Protection, qui propose des conseils juridiques ; Proliska et les Anges du Salut, qui assurent une partie des transports vers d’autres oblasts… La liste est longue, le travail de coordination conséquent. Heureusement, poursuit notre hôte, les employés peuvent compter sur l’administration de Lyman et Mykolaïvka, deux villes proches dont les mairies ont dû plier bagages face à l’avancée de l’armée russe, pour continuer à fonctionner depuis Sloviansk.
Le centre d’évacuation, poursuit Maryna, n’est en théorie pas fait pour héberger les habitants qui s’apprêtent à quitter l’oblast. Les intéressés doivent contacter l’administration, transmettre leurs coordonnées, se rendre sur place pour être conseillés. On leur donne ensuite rendez-vous pour un départ en navette, s’ils souhaitent être pris en charge gratuitement pour le transport. En pratique cependant, souligne notre hôte, certains habitants qui arrivent au centre ont perdu leur logement, ou se trouvent dans un état d’épuisement alarmant. Dans ce genre de cas, un séjour temporaire s’impose. Heureusement, rassure Maryna, le centre d’accueil est bien doté. « Nous avons des chambres […], [nous fournissons] des repas. Nous avons des douches, tout ce qu’il faut ! ». Parmi les habitants qui, régulièrement, se voient offrir un hébergement au centre, illustre-t-elle, il y a ceux qui « sont amenés ici par les Anges blancs » ou « par les militaires » qui les aident à évacuer. Il y a encore les malheureux qui, épuisés par la première étape de leur évacuation, ont besoin d’un temps de repos avant de poursuivre le voyage. À plusieurs reprises, indique Maryna dans un soupir anxieux, ses équipes ont accueilli des gens qui « avaient dû traverser la [rivière] Donets à la nage34. » Il y a enfin les infortunés qui ont perdu jusqu’à leurs papiers d’identité ; et se voient forcés de patienter, le temps de commencer les démarches de renouvellement de leurs documents.
Cette situation peu enviable, c’est justement celle d’une autre Valentyna et d’Oleksandr, un couple de retraités qui sont hébergés au centre depuis quelques jours, à la suite du bombardement quelques semaines plus tôt de leur maison des alentours de Lyman. C’est dans la chambre commune où ils sont installés que je les rencontre. Oleksandr, homme au physique sec et à la moustache noire, autrefois mineur de fonds, souffre d’une douleur à la jambe et reste couché sur son lit de camp tout au long de l’entretien. C’est surtout Valentyna, jadis ouvrière dans une usine de transformation alimentaire, qui répondra à mes questions. « On revient de l’enfer », résume cette femme au brushing impeccable. « Au premier obus, nous nous sommes mis à couvert. Au deuxième, toutes les fenêtres ont explosé. Au troisième – nous étions dans la cave – nous avons entendu le voisin crier “Où êtes-vous ?!! Le toit est en flammes !!! Sortez de là !!!”. “Nous n’avions même pas remarqué ! » se souvient Valentyna, avant de préciser que deux obus se sont encore abattus sur la maison après qu’elle et son mari s’en sont enfuis.
De leurs plus de 70 ans de vie, tout ce que Valentyna et Oleksandr ont pu sauver tient dans deux valises, que le couple avait préparées à l’avance en cas d’urgence. « Tout à brûlé. Nous avions un générateur, il a brûlé aussi – nous vivions sans électricité depuis longtemps déjà. Nous avions un genre de puits… C’est le voisin qui nous a sauvés », poursuit-elle, avant de préciser que ce retraité, autrefois adjoint au maire de Lyman, et les quelques habitants des alentours demeurés sur place les ont aidés à se vêtir et à se nourrir. « Ensuite, poursuit-elle, nous avons trouvé une maison abandonnée, à proximité de notre maison incendiée. Nous nous sommes installés là quelque temps. » À ce stade, les deux retraités se résolvent à trouver refuge vers l’arrière. « On pensait que quelqu’un viendrait nous chercher, se souvient-elle. Mais la situation était horrible. Il y avait des drones en permanence […]. C’était impossible. Nous avons essayé de négocier avec les soldats […]. [Puis] un jour, un militaire est venu nous dire qu’à ce moment précis, c’était plus ou moins possible de partir. Le voisin qui nous avait sauvés possédait une voiture. Il a fait de la place pour nous et nous a emmenés avec lui […] jusqu’ici. »
Les deux époux sont alors pris en charge par les équipes du centre d’évacuation, qui leur fournissent une assistance médicale, les guident dans leurs démarches pour obtenir de nouveaux papiers d’identité et trouver un logement à Sloviansk, – l’affaire de plusieurs semaines. En dépit des frappes quotidiennes sur la ville, les consignes sont strictes ; car à proximité du front, les groupes d’infiltration russes sont redoutés. Pour beaucoup, devoir demeurer dans cette ville constituerait un cauchemar. Pour Valentyna, au contraire, c’est « comme un retour à la civilisation : il y a de l’électricité, il y a du thé… ». Prochaine étape, si tout se passe bien : la Lettonie, où sa sœur les a invités à s’installer chez elle. « Elle m’a déjà disputée, indique Valentyna, émue, parce qu’elle nous avait proposé de la rejoindre dès 2022 – mais on ne voulait pas abandonner notre maison… » L’échange se termine. « Ça m’a fait du bien de vous parler. Je gardais tout ça pour moi. Maintenant, ça va un peu mieux, merci », ajoute Valentyna au moment de nous séparer.

En repassant la porte, j’ai l’impression de sortir d’une tempête. Dans un couloir, l’une des employées du centre fait face à une vingtaine de personnes attroupées avec leurs bagages, certaines assises, d’autres debout. Une feuille à la main, elle termine son appel, puis décline des consignes. Échange de regards amusés avec l’interprète : on reconnaît sans difficulté le ton de l’enseignante. Le groupe se dirige vers la cour, où les minibus de plusieurs associations sont stationnés. Le chauffeur de l’un d’entre eux aide les passagers à s’installer, à charger leurs quelques effets et distribue des bouteilles d’eau. Pas d’effusions. Peu de mots. Je repense à Valentyna qui, après la guerre, aimerait s’installer à Sloviansk avec son mari. De Lyman, a-t-elle indiqué, il ne reste presque rien. Kostiantynivka subit le même sort… Les portes coulissent, le moteur vrombit, le bus s’éloigne. Dans un angle de la cour, les membres d’une équipe de la Croix-Rouge ukrainienne discutent, cigarette aux lèvres, à proximité d’une plate-bande en fleurs.
Le véhicule qui vient de partir se rend dans un centre de transit de l’oblast de Kharkiv, explique la directrice du centre, Alina Chirko, naguère enseignante en d’histoire et en droit. L’institution, précise cette femme de 55 ans, relaie les centres d’évacuation de Sloviansk et Kramatorsk dans la prise en charge des habitants de l’oblast. « La plupart des gens qui [s’y rendent] savent déjà où ils vont aller. Beaucoup ont déjà leurs billets de train […]. Mais 30 % d’entre eux restent là-bas et cherchent une solution. Ils recevront l’aide nécessaire sur place. Leur trouver un lieu où se réinstaller ne relève pas de notre responsabilité. Pas encore. Nous ne faisons que commencer. » Veste en jean, souriante, Alina semble très investie dans le développement du centre qu’elle dirige ; mais ses yeux trahissent une lueur de nostalgie. Lorsqu’on lui demande si elle a conscience qu’elle devra peut-être, elle aussi, un jour quitter Sloviansk, elle répond tristement qu’elle « préfère ne pas y penser ».

Le centre de transit mentionné par Alina sera ma prochaine destination. Pour m’y rendre, j’emprunte en voiture le même itinéraire que celles et ceux qui sont à l’instant devenus des déplacés internes. Quelques heures plus tard, me voici face à un bâtiment dont je ne vous dirai rien. Alicia Tchetchikova, 33 ans, la très sollicitée directrice de l’institution, a été claire sur le sujet : on ne doit pouvoir le reconnaître d’aucune façon, ni préciser dans quelle commune il se trouve. Les lieux sont hors de portée des bombes planantes et des drones FPV ; mais les missiles russes, eux, peuvent atteindre tout le pays. À l’extérieur, les photos sont interdites. Qu’il me suffise de vous dire que s’y croisent les véhicules rutilants des nombreuses ONG internationales présentes sur place, dont ceux de l’organisation française Première Urgence Internationale. En comparaison avec les voitures délabrées dont disposent certains groupes de volontaires qui participent aux évacuations, c’est un changement de monde. Ici, les habitants de l’oblast de Donetsk passent de l’humanitaire du front, bricolé, modeste sinon indigent, au système international professionnel, avec ses moyens sans commune mesure, même si eux aussi sont en baisse.
À l’intérieur, c’est un brouhaha affairé, où se croisent déplacés internes et équipes des organisations partenaires du centre, parfois en casques et gilets pare-balles. Le centre « accepte uniquement les réfugiés de l’oblast de Donetsk », indique Alicia entre deux appels passés au beau milieu du couloir où se déroule l’interview. Elle est visiblement débordée mais répondra à toutes nos questions. Ici, précise-t-elle, « en plus de la possibilité de s’inscrire pour bénéficier d’une aide financière, [les déplacés internes] peuvent recevoir une assistance humanitaire sous forme de kits alimentaires, de kits d’hygiène, de kits pour enfants, de couvertures et de linge de lit. [Ils] ont également accès à des soins médicaux, à des consultations juridiques, à un accompagnement social, à un soutien psychologique, à des repas chauds… » Concernant les infortunés sans destination, ajoute-t-elle, trois jours suffisent généralement à ses équipes pour leur trouver une place – dans un centre d’accueil de long terme, ou auprès de proches que l’on parviendra à contacter.

Le centre d’accueil, poursuit notre interlocutrice, a ouvert « le 19 août 2025 », il fonctionne sous supervision de l’ONU, emploie « 50 à 60 personnes » et coopère avec « environ 30 organisations partenaires », dont « une dizaine » sont présentes au quotidien. Depuis son ouverture, 47 428 personnes ont été accueillies35, à raison de « plus de 200 arrivées par jour ». Lucide, Alicia, est consciente que le plus dur est peut-être à venir. « On se prépare à devoir accueillir un plus grand nombre de réfugiés encore, car on sait que la ligne de front approche. En général, on est en mesure d’accueillir jusqu’à 500 personnes par jour. » Force est d’admettre que la directrice n’est guère impressionnable. Et pour cause, tout comme Maryna et Alina, les deux responsables du centre d’évacuation de Sloviansk, Alicia a elle aussi été volontaire et a participé au travail d’évacuation des civils. « Je connais bien la situation », assure-t-elle, avant d’ajouter qu’avant 2022, elle exerçait – cela ne vous surprendra pas – comme professeur d’ukrainien. « En un sens, le domaine de l’humanitaire n’est pas étranger à celui de la philologie », conclut-elle avec un sourire fatigué.
Si vous souhaitez soutenir l’association Aequitas dans son travail d’évacuation des civils menacés par l’avancée du front, vous pouvez réaliser un don via ce portail de paiement sécurisé. Quelques euros, ce sont quelques kilomètres. À proximité du front, quelques kilomètres font toute la différence. Merci pour votre soutien !
<p>Cet article Sur la route du salut, de l’oblast de Donetsk à celui de Kharkiv a été publié par desk russie.</p>
16.07.2026 à 21:29
Desk Russie
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05.07.2026 à 12:50
Petr Janyška
Pour plaire à l'extrême droite nationale, le président Karol Nawrocki a mis en danger la politique de son pays vis-à-vis de l’Ukraine. Ce qui réjouit Poutine.
<p>Cet article La tension monte entre la Pologne et l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>
Dans la crise qui agite les relations ukraino-polonaises, sans précédent depuis l’indépendance des deux pays, le président Karol Nawrocki porte une lourde responsabilité. Pour plaire à l’extrême droite nationale, il a mis en danger la politique internationale de son pays vis-à-vis de l’Ukraine. Ce qui réjouit Poutine. Sa décision n’est qu’un prétexte pour s’attaquer au Premier ministre Donald Tusk.
Le président polonais Karol Nawrocki incarne la frange nationaliste extrême de la Pologne, qui a toujours été anti-ukrainienne et qui a toujours regardé les Ukrainiens de haut. C’est en grande partie à cette frange de l’électorat qu’il doit son élection, et c’est à elle qu’il cherche à plaire.
Pour marquer des points sur la scène nationale, il vient de sacrifier l’un des principaux piliers de la politique étrangère auquel la Pologne tenait depuis 1990, fondé sur la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’Ukraine en tant qu’État indépendant et démocratique, censé servir de rempart entre la Pologne et la Russie impérialiste. Un objectif sur lequel tous les hommes politiques polonais sans exception ont travaillé depuis 1990, qu’il s’agisse des libéraux de droite de Tusk, de la gauche ou de l’ancien président Andrzej Duda du parti Droit et justice (PiS), ainsi que de nombreux hommes politiques ukrainiens, dont Zelensky. Ce principe fondateur de l’État polonais avait été formulé dès l’après Seconde guerre mondiale déjà par Jerzy Giedroyć, une autorité morale polonaise, vivant en exil en France à Maisons-Laffitte, qui stipulait que la Pologne ne pourrait avoir une existence tranquille – sans être menacée par la Russie impérialiste – que si elle avait comme voisins une Ukraine et un Bélarus indépendants et démocratiques36.
Il existe entre Polonais et Ukrainiens une histoire complexe, mal connue à l´étranger, faite de sommets et d’abîmes, d’ascensions et de chutes, de sang et de résistance, de vastes territoires qui ont tour à tour appartenu à la Pologne et à l’Ukraine. Les Polonais non nationalistes affirment que l’avenir ne peut se construire sur le passé car celui-ci ne changera pas. Il faut bien sûr le nommer et l’assumer, ce qui est le travail des historiens, mais non celui des hommes politiques. L’avenir doit se construire en regardant vers l’avant, dans l’intérêt des deux États, et cet intérêt est aujourd’hui sans équivoque : que l’Ukraine tienne bon et ne succombe pas à la Russie impérialiste. Les Polonais perçoivent Poutine comme une menace majeure pour eux-mêmes ; c’est pourquoi ils s’arment autant qu’ils le peuvent, consacrant déjà 5 % de leur PNB à la défense (la France reste à 2 %).
Dans ce contexte, il est difficile pour un étranger de comprendre que la droite nationaliste polonaise s’en prenne bien davantage à Bruxelles, à Berlin et même à l’Ukraine qu’à la Russie. Et ce pas seulement verbalement, mais parfois physiquement à l’encontre des Ukrainiens vivant en Pologne. Les attaques contre eux dans les lieux publics se multiplient. Certains des responsables de la droite radicale, appelée « Confédération de la Couronne polonaise », soutiennent même ouvertement le discours russe et n’hésitent pas à accepter les invitations aux cocktails organisés à l’ambassade de Russie.
Tout récemment, Nawrocki a reçu à Varsovie le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, au cours de sa tournée européenne. Il a exprimé l’espoir que celui-ci devienne président de la France. Nawrocki est en quelque sorte une version polonaise de Marine Le Pen. Il s’appuie sur l’extrême droite en calculant que, lorsque Jarosław Kaczyński, âgé de 77 ans, aura quitté la scène politique, le parti PiS s’effondrera et qu’il prendra la tête d’une nouvelle droite unifiée, comprenant même ses extrêmes radicaux (qui totalisent aujourd’hui 20 % dans les sondages).
Il n’a jamais particulièrement soutenu l’Ukraine ; sa campagne électorale comportait déjà de nombreux éléments anti-ukrainiens et, depuis son accession à la présidence il y a un an , il ne s’est pas rendu une seule fois dans ce pays. Il n’a rencontré Zelensky que lorsque celui-ci était venu le voir à Varsovie en décembre dernier.
Or son prédécesseur Andrzej Duda, bien qu’élu lui aussi sous la bannière de la droite nationaliste de Kaczyński, s’était rendu en Ukraine une quinzaine de fois. Et ce, aussi bien à la veille de l’invasion russe qu’après, en avril 2022, premier homme d’État étranger à aller à Kyïv, accompagné des représentants baltes. Il y est retourné à sept reprises. Son soutien inconditionnel à l’Ukraine honore grandement Duda.
Contrairement à lui, Nawrocki, quand il a reçu pour leur première rencontre le président Zelensky à Varsovie, lui a offert tout de go un livre sur les crimes perpétrés par des Ukrainiens contre les Polonais, appelés en Pologne « le massacre de Volhynie ». Une pure provocation de sa part, que Zelensky a très mal vécue.
Zelensky a fait décerner il y a quelques semaines à une unité militaire, qui en avait fait la demande, le titre de « héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, UPA », en référence à l’ancienne organisation militaire de lutte pour l’indépendance nationale. Personne n’y aurait probablement prêté attention en Pologne, mais le président Nawrocki, fort de son passé d’historien spécialisé dans certains aspects du XXᵉ siècle, a eu vent de cette affaire. Il a bien senti que cela pourrait lui rapporter des points auprès de son électorat d’extrême droite et a gonflé l’affaire jusqu’à en faire un grand problème de la politique internationale et des relations avec l’Ukraine. Il a lancé un ultimatum peu diplomatique à Zelensky, lui demandant de changer ce nom et, comme le président ukrainien n’a pas obéi, il a pris une mesure absurde : il a décidé de lui retirer la plus haute distinction polonaise, l’ordre de l’Aigle blanc – que Zelensky n’avait d’ailleurs pas reçue de lui, mais de son prédécesseur, Andrzej Duda.
Depuis plus de quatre ans, Zelensky vit avec une énorme pression, portant sur ses épaules tout le poids de la guerre russe, parcourant le monde pour expliquer et persuader, manœuvrant face à l’imprévisible Trump. Le nom d’une unité militaire aura très probablement échappé à sa capacité de discernement, il avait d’autres chats à fouetter. Il ne pouvait pas soupçonner que le chef de l’État polonais s’emparerait d’une affaire isolée pour en faire un incident international majeur.
Les choses se sont accélérées ensuite. Zelensky empaquette sa décoration et l’envoie par la poste à Nawrocki ; tous les anciens présidents ukrainiens, ainsi que l’ambassadeur ukrainien à Varsovie, l’imitent en renvoyant leurs distinctions polonaises au président Nawrocki.
À Varsovie, en revanche, les libéraux, y compris les grandes figures de l’opposition anticommuniste, se mobilisent contre la décision de Nawrocki. Plusieurs d’entre eux, en signe de solidarité avec Zelensky, rendent à Nawrocki les décorations polonaises reçues par le passé. Une initiative voit le jour pour décerner à Zelensky une nouvelle distinction civique polonaise, diverses autres manifestations de soutien à l’Ukraine émergent. À l’inverse, Jarosław Kaczyński et le vice-président du Sénat Michał Kamiński (proche des chrétiens-démocrates) annoncent leur intention de rendre leurs décorations ukrainiennes à Kyïv.
Inspiré par le président polonais et sans aucune raison tangible, le député tchèque Jindřich Rajchl de l’extrême droite nationaliste a tout récemment demandé au président tchèque d’ôter à Zelensky la plus haute distinction de l’État tchèque, le Lion blanc. Une bonne occasion pour lui de montrer sa haine de l’Ukraine et de son président et pour appuyer ses amis de l’extrême droite polonaise.
Adam Michnik, l’une des figures de proue de la Pologne libérale, rédacteur en chef du quotidien Gazeta Wyborcza, a qualifié l’acte de Nawrocki de « geste inacceptable, un crachat au visage du président d’un pays en guerre contre la Russie de Poutine. C’était odieux, erroné, faux », a-t-il déclaré. Mais c’était aussi, selon lui, « un crachat au visage de toute la tradition démocratique polonaise », qui reposait sur la devise « Pour notre liberté et la vôtre ». Par son geste, Nawrocki s’est, selon lui, rangé du côté de la propagande grand-russe.
Le premier à applaudir Nawrocki est bien sûr Poutine. Diviser les Ukrainiens et les Polonais est son rêve, et il n’aurait sans doute jamais imaginé que ce soit le président polonais qui s’en charge à sa place. Et gratuitement. « La Pologne a enfin découvert des sympathisants nazis en Ukraine », a déclaré Kirill Dmitriev, conseiller de Poutine.
La démarche de Nawrocki, intentionnelle selon certains observateurs, a précédé de près la tenue, ces derniers jours, d’une grande conférence internationale sur la reconstruction de l’Ukraine. Elle s’est tenue pour la première fois en Pologne, où se sont rendus des dizaines de responsables politiques européens de premier plan, dont la Présidente de la Commission européenne et le chancelier allemand, ainsi que des centaines d’hommes d’affaires. La conférence fut un grand succès pour le Premier ministre Tusk qui a su la faire venir dans sa ville natale de Gdańsk.
Mais le protagoniste principal, Zelensky, y manquait. Seule la Première ministre ukrainienne y a participé. Cela n’a pas empêché la signature de cent soixante contrats commerciaux mais, sur le plan symbolique, c’était un coup dur. Cependant, après la décision de Nawrocki, Zelensky ne pouvait venir.

Décerner le titre de héros de l’UPA à une unité a certainement été un faux pas de la part de Zelensky. Ses conseillers auraient dû l’avertir que l’UPA était pour la Pologne comme un chiffon rouge pour un taureau. Mais on touche là au fait que chacun de ces peuples perçoit différemment certains éléments de leur histoire commune. L’UPA a une signification différente pour les Ukrainiens et pour les Polonais. Pour ces derniers, il s’agit d’une organisation qui, pendant la guerre, a massacré des dizaines de milliers de Polonais sur le territoire de l’Ukraine occidentale. Certains historiens parlent de cent mille, d’autres de quatre-vingts mille, d’autres encore de quarante mille victimes. L’objectif était de procéder à un nettoyage ethnique de ce territoire, l’UPA misant sur l’hypothèse d’un référendum qui y serait organisé après la guerre et souhaitait n’y voir qu’une population ukrainienne.
Ces événements restent, en Pologne, un sujet sensible, voire douloureux pour certains. Ils réclament des exhumations et des excuses de la part des Ukrainiens. Mais c’est avant tout un sujet que la droite polonaise, très nationaliste, remet de temps à autre sur le tapis dans des buts purement conjoncturels. Celle-ci a quatre thèmes de prédilection : les Juifs, les Ukrainiens et l’Ukraine, l’Allemagne en tant que menace présumée et l’Union européenne en tant qu’espace libéral, non catholique.
Pour beaucoup d’Ukrainiens en revanche, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, l’UPA, est le symbole de la lutte pour l’indépendance nationale. S’ils devaient la rejeter, il ne leur resterait peut-être pas grand-chose. Tout le monde n’a pas eu la chance de se libérer de l’occupant par une révolution de velours. Les combattants de l’UPA y sont, surtout dans l’ouest du pays, considérés comme des héros nationaux qui ont combattu les Soviétiques, et ce même après la guerre ; certaines de ses unités ont ainsi tenu bon jusqu’aux années 1950. Un peu comme les « soldats maudits » polonais, aujourd’hui la fierté de la Pologne, qui ont eux aussi résisté au pouvoir communiste plusieurs années encore après la guerre.
Comme l’a fait remarquer l’ancien ministre polonais des Affaires étrangères Adam D. Rotfeld, Zelensky, l’enfant de son temps, né en 1978, pouvait ne voir dans les soldats de l’UPA que des combattants pour l’indépendance ukrainienne contre le communisme moscovite. Comme à l’école soviétique, on les qualifiait de « fascistes », de « nazis » ou de « bandéristes », il ne pouvait que prendre le contre-pied. Sans se douter de la perception toute différente de l’UPA en Pologne.
En Europe, surtout dans sa partie occidentale, il est difficile de comprendre la profonde blessure qui marque les relations entre Ukrainiens et Polonais. Beaucoup de choses n’ont pas encore été dites par les historiens, il reste des angles morts dans les manuels scolaires, l’histoire mutuelle étant complexe.
Il faut également voir que durant les siècles où l’Ukraine occidentale, y compris la ville de Lviv, faisait partie de la Pologne, les Polonais se comportaient envers la population ukrainophone comme une caste supérieure, pour ne pas dire carrément comme des colonisateurs. Les Ukrainiens étaient pour la plupart des paysans, bons tout au plus pour le ménage ou comme main-d’œuvre, la population urbaine étant essentiellement composée de Juifs et de Polonais.
La fin de la Première Guerre mondiale fut un moment crucial pour les deux peuples, chacun essayant d’imposer son propre État. Les Polonais ont gagné la guerre contre les Ukrainiens pour la Galicie de l’Est en 1919, se sont ensuite brièvement unis avec eux pour conquérir Kyïv, d’ou ils ont été chassés par les Soviétiques. Ces derniers furent ensuite battu par les Polonais en 1921, de sorte que la Pologne a gagné une grande part de l’Ukraine occidentale.
L’une des figures de proue de la droite nationaliste polonaise d’avant-guerre, Roman Dmowski, affirmait que les Ukrainiens n’existaient pas, qu’aucune nation de ce nom n’existait. Il tenait là le même discours que les Russes impérialistes. Dans ses réflexions sur l’avenir de la Pologne, il misait sur l’assimilation et la polonisation des minorités, qui représentaient, entre les deux guerres, un bon tiers de la population.
Le deuxième objectif de l’initiative de Nawrocki était le Premier ministre Donald Tusk. Depuis son élection, la priorité du président est d’affaiblir Tusk et son parti et de mener la droite, y compris les deux formations de l’extrême droite, appelées « Confédération » et « Confédération de la Couronne polonaise », à la victoire lors des prochaines élections. Aussi bloque-t-il une grande partie des lois proposées par Tusk et adoptées par le Parlement. Au cours de sa première année au pouvoir, il a opposé son veto à plus de lois que son prédécesseur Duda ne l’avait fait pendant tout son mandat.
Après la décision malencontreuse de Zelensky, Tusk a rencontré le président ukrainien pour un long tête-à-tête. Très probablement, il lui a discrètement expliqué ce que l’UPA représentait pour les Polonais, y compris pour lui-même, et lui a demandé de reconsidérer la nomination de l’unité. Mais dès le lendemain, Nawrocki a annoncé publiquement qu’il retirait à Zelensky la plus haute distinction polonaise, comme s’il voulait prendre de court l’initiative de Tusk. À ce moment, Zelensky ne pouvait bien sûr plus faire marche arrière, il aurait perdu la face dans son pays. Lui aussi doit gérer la droite nationaliste chez lui. Quant à Tusk, il n’était plus à même d’apaiser la situation. Pour éviter que la droite polonaise ne le qualifie de traître à la nation, il a dû lui aussi condamner la décision de Zelensky.
Nawrocki a transformé un fait mineur en scandale international sans prendre en compte les conséquences de son acte. En politique internationale, il est novice, il n’a jamais pratiqué la diplomatie ni la négociation. Il ne réagit que sur le plan de la politique intérieure et se laisse guider par son animosité contre les libéraux et contre Tusk.
Le conflit a déjà un écho à l’étranger. C’est bien sûr de l’eau au moulin de tous ceux qui ne se sont pas précipités pour soutenir l’Ukraine et qui peuvent désormais dire : « Vous voyez, même le président polonais affirme que les Ukrainiens sont ingrats, les Polonais ont tant fait pour eux et Zelensky soutient les fascistes. »
Maintenant on ne peut qu’attendre de voir jusqu’où le conflit va s’étendre et comment il sera réglé. La Pologne s’efforce de participer à tous les débats et coalitions européennes concernant l’Ukraine. Cependant, en tant que pays qui a si bêtement créé un conflit avec l’Ukraine, elle n’aura pas la tâche facile. Elle perd son statut de soutien incontestable.
À quoi pourront ressembler les relations polono-ukrainiennes à l’avenir ? J’ai vécu ce conflit à Varsovie et là-bas, on entendait dire que les relations allaient se refroidir, d’autant plus que cela n’a pas été le premier point de discorde entre les deux capitales. On pouvait entendre que la Pologne s’efforcerait de leur donner un aspect plus transactionnel. Elle continuera à soutenir l’Ukraine dans la guerre, mais plutôt sur la base d’un donnant-donnant : finie l’aide désintéressée. On ignore pour l’instant ce que cela impliquera, mais la droite polonaise est convaincue que les Ukrainiens devraient se montrer reconnaissants et remercier la Pologne. Sans cesse et à l’infini. Il est alarmant de constater que, selon certains sondages, la sympathie envers les Ukrainiens cesse d’être le sentiment dominant en Pologne.
Donald Tusk s’efforce de minimiser la tension, il voit bien le danger d’une rupture polono-ukrainienne. Mais il sait que la tâche est difficile, car le conflit est avant tout une guerre locale menée par Nawrocki contre lui, alors que Zelensky et l’UPA ne sont que des prétextes.
Dans ce contexte, la fédération des entreprises polonaises vient d’appeler au calme, rappelant les milliers de liens commerciaux entre les deux pays, la Pologne étant le deuxième partenaire de l’Ukraine. Et les entreprises polonaises ont tout intérêt à se tailler une part du gâteau de la reconstruction d’après-guerre qui commence à se profiler. Un appel similaire à l’apaisement des émotions a d’ailleurs été publié par six médias dans les deux pays.
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