
19.10.2026 à 19:37
Victor Sardjeveladze
À Mykolaïv, Natalia élève ses deux fils dans l’attente de nouvelles de son mari disparu au front.
<p>Cet article « J’ai pu pleurer au travail » : Natalia, femme de soldat porté disparu a été publié par desk russie.</p>
Déplacée durant les premiers mois de la guerre, Natalia travaille désormais pour Médecins du Monde à Mykolaïv, dans le sud de l’Ukraine. En juillet 2026, elle apprend que son mari est porté disparu au front, c’est-à-dire tué ou fait prisonnier. Aujourd’hui, aider les autres personnes en situation de détresse est ce qui lui permet de tenir bon. Portrait d’une résistante ukrainienne.
Natalia se tient très droite sur sa chaise. À côté d’elle, Olena, l’interprète, lui jette un regard complice. Les deux femmes se connaissent depuis bien avant la guerre. Dans l’abri du sous-sol qui fait office de salle d’entretien cet après-midi, elles se remémorent leurs souvenirs de jeunesse à Mykolaïv.
Natalia a passé son enfance dans la ville portuaire et industrielle du sud de l’Ukraine. Après un Master en science de l’éducation, elle décroche un poste de travailleuse sociale dans une école. « Côtoyer des enfants m’a préparée à travailler avec des adultes », lance-t-elle. Ses traits sont relâchés, son visage garde cet air ironique que j’ai remarqué chez elle depuis plusieurs jours. Comme si rien n’avait vraiment d’importance.
Dans la décennie qui précède la guerre, Natalia rencontre son mari et donne naissance à deux petits garçons. La vie paraît simple, malgré les tensions à l’est du pays. Mais tout s’accélère très vite. Fin février 2022, l’armée russe envahit l’Ukraine. Par la Crimée annexée, elle remonte, prend la région de Kherson puis encercle à moitié Mykolaïv. La ville est bombardée sans répit, les habitants sont obligés de se barricader chez eux.
« J’ai décidé de partir à Odessa avec mes deux enfants, raconte-t-elle. J’avais un peu de famille là-bas qui pouvait m’aider pour les premiers mois ». Dans la cité maritime, Natalia décide de se tourner vers le secteur humanitaire et trouve un emploi de travailleuse sociale dans l’ONG italienne Intersos. « Nous soutenions des déplacés de guerre et, sans m’en rendre compte, j’en étais devenue une. L’envie d’aider était devenue très forte », explique-t-elle.
Deux ans passent et Natalia est embauchée à ACTED, une ONG française, pour le même genre d’activités. Mais sa ville d’origine lui manque. Surtout que son mari est resté tout ce temps à Mykolaïv, en faisant régulièrement des allers-retours pour voir sa femme et ses enfants. Sans être mobilisé, il y aide sans relâche les forces armées ukrainiennes. Cela fait longtemps maintenant que les troupes russes ont été repoussées à 70 km de Mykolaïv. Le front bouge peu depuis plusieurs années. Natalia décide donc de multiplier les entretiens d’embauche pour retrouver un travail dans sa ville natale.
Fin 2024, elle passe ainsi un entretien en visio avec la coordinatrice médicale de Médecins du Monde (MdM). Derrière l’écran, surprise : le visage d’Olena apparaît à côté de sa future employeuse. Les deux anciennes amies s’étaient perdues de vue depuis le début de la guerre. Natalia tourne la tête vers Olena avec une petite moue de nostalgie.
Soudain, le bruit d’un troupeau qui cavale interrompt l’entretien. L’alerte aérienne a redémarré et nous venons de recevoir par WhatsApp une alerte « marron » (alerte maximale, tout le monde à l’abri). Les employés de MdM sont tous descendus dans les sous-sols. Pour notre entretien, Natalia et Olena ont voulu prendre de l’avance. L’alerte « marron » a déjà sonné six fois cet après-midi, généralement à cause d’un drone russe faisant des va-et-vient au-dessus du centre-ville. Voyant que nous sommes en plein travail, les collègues se massent dans l’autre petite salle de l’abri. Tandis que Natalia continue son récit, un énorme bruit sourd se fait entendre. Un bruit de tôle que l’on jette violemment par terre. Mes deux interlocutrices baissent les yeux quelques secondes. L’objet vient d’exploser quelque part dans la ville.
« J’imagine que tu veux que je parle de mon mari maintenant ? », me demande Natalia d’une voix neutre. Avant que je puisse répondre, elle reprend le fil de son histoire. Fin 2025 arrive ce qui est désormais courant dans les familles ukrainiennes : son mari est mobilisé. Il part au front du jour au lendemain. En mars dernier, Natalia a le droit de lui rendre visite durant un seul jour, dans une caserne à l’arrière du front.
Quelques mois passent, nous sommes maintenant le 3 juillet 2026. Pour la première fois, le dos de Natalia se plie légèrement, sa tête se relâche comme si elle était soudain devenue trop lourde. Elle la pose entre ses mains. « Ce jour-là j’étais au bureau, dit-elle simplement. Des policiers m’ont appelée pour me dire que mon mari était porté disparu au combat depuis une semaine. » La traductrice baisse les yeux mais Natalia relève la tête pour planter son regard dans le mien : « Tu te rends compte, j’ai pu pleurer au travail. Je ne pensais pas pouvoir le faire un jour », s’exclame-t-elle.
Car en Ukraine, tout le monde sait ce que veut dire « porté disparu ». Son mari ayant été vu pour la dernière fois en zone « grise » – territoire contesté, contrôlé dans les faits par aucune des deux armées, – Natalia sait que les chances de retrouver son mari sont minces. « Soit il est mort là-bas et ce sera dur de le retrouver, soit il a été capturé par les Russes », explique-t-elle.
Le lendemain de l’annonce, Natalia doit se rendre au commissariat pour laisser son ADN afin d’aider l’armée dans ses recherches. Mais le processus de recherche, coordonné par la Croix-Rouge qui est censée se coordonner aussi avec l’armée russe, est souvent très long. « Je connais même des femmes à qui on a demandé de venir identifier le corps de leur mari, mais il s’agissait en réalité d’un soldat Russe… », assure-t-elle.
Alors, comme un seul homme, toute l’équipe de MdM entoure la jeune femme. Sandrine, la cheffe de mission de l’ONG, propose aux collègues de lui faire ses courses, de s’occuper des tâches domestiques. Il faut lui rendre la vie la plus simple possible. Surtout qu’à la maison, elle doit être forte pour ses deux enfants, maintenant 10 et 15 ans, qui ne comprennent pas toujours ce qui leur arrive.
En parallèle, Natalia a pu consulter gratuitement une psychologue grâce à un programme gouvernemental conçu pour les vétérans. Les séances lui font beaucoup de bien. Elle a aussi rejoint plusieurs groupes de femmes de soldats disparus. « Entendre des histoires similaires ou même pires, ça m’a permis de comprendre que beaucoup de femmes vivaient la même chose que moi », explique-t-elle. Il y aurait plus de 60 000 soldats portés disparus en Ukraine.
Quand je lui demande si elle reste parfois optimiste, Natalia se redresse et reprend son air ironique. « Cela m’arrive, dit-elle, les yeux légèrement rougis. Mais maintenant je sais que ce n’est pas un problème de s’effondrer quelques fois. » Au-dessus, on entend ses collègues reprendre place derrière leur poste de travail, l’alarme est terminée. Natalia lève les yeux, l’air soulagée. Ici, elle n’est jamais seule avec son malheur.
<p>Cet article « J’ai pu pleurer au travail » : Natalia, femme de soldat porté disparu a été publié par desk russie.</p>
19.10.2026 à 19:37
Christophe Solioz
Vingt ans après son assassinat, Anna Politkovskaïa reprend la parole sous la plume de Jean-François Bouthors. La vengeance d’Anna P. fait résonner ses avertissements d’hier avec la guerre menée aujourd’hui contre l’Ukraine.
<p>Cet article Pied de nez à Akaki Akakievitch signé Anna P. a été publié par desk russie.</p>
Grand retour surprise d’Anna Politkovskaïa (1958-2006), journaliste d’investigation à Novaïa Gazeta tuée par balle dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou80. Personnalité d’exception, lanceuse d’alerte et militante des droits humains, elle consacra sa vie à la vérité et à la liberté de la presse. Dans son essai La Russie selon Poutine, elle surnommait Vladimir Poutine Akaki Akakievitch – soit l’archétype littéraire du « petit fonctionnaire » russe du XIXe siècle, le personnage de la célèbre nouvelle de Nikolaï Vassilievitch Gogol Le Manteau (1843). On retrouve aujourd’hui Akaki Akakievitch dans La vengeance d’Anna P., le roman de Jean-François Bouthors qui emprunte la voix de la journaliste pour lui rendre un hommage appuyé et proposer un retour à Anna Politkovskaïa.
À la fois roman et essai politique, ce livre palimpseste est notamment inspiré par la mise en scène de l’opéra Le Nez de Dmitri Chostakovitch (1906-1975) par William Kentridge. Tout comme Kentridge transpose l’histoire de la nouvelle satirique Le Nez (1836) de Gogol dans le contexte d’abord de la Révolution russe de 1917 puis des purges staliniennes des années 1930, Bouthors prolonge l’histoire jusqu’à aujourd’hui pour prendre la mesure des métamorphoses du totalitarisme russe : « Le grand nez du pouvoir qui s’est émancipé du Parti se glisse partout et promet que tout ira bien grâce au flair infaillible de notre podpolkovnik [lieutenant-colonel], qui a revêtu non pas les habits d’un Super-Conseiller-d’État, mais ceux du Président-de-la-Troisième-Rome aspirant à étendre son règne sur tout le globe. Une domination salvatrice, nous dit-on ; mais nous savons bien ce qu’il en est. Je l’ai payé de ma propre vie, de même que plusieurs autres, avant et après moi, dont Alexeï Anatolievitch Navalny. »

Ce « Je », Anna P., c’est bien entendu Anna Politkovskaïa que l’auteur ressuscite pour rappeler combien elle avait vu juste. Écrit en 2004 au lendemain de l’investiture de Poutine réélu président le 14 mars 2004, La Russie selon Poutine est une alerte restée lettre morte. Rappelons pourquoi la journaliste prit Akaki Akakievitch Poutine en grippe : « Parce que les années passent. Cet été, cela fera cinq ans que dure la deuxième guerre tchétchène qui a commencé pour que Poutine devienne président la première fois. Et on n’en voit pas la fin. […] AUCUN des meurtres d’enfants qui ont eu lieu lors des bombardements et des épurations depuis 1999 n’a été résolu, les meurtriers n’ont pas pris la place sur le banc des accusés. Poutine n’a jamais exigé d’enquête bien qu’on dise de lui qu’il adore les enfants […]. Pourquoi ai-je pris Poutine en grippe ? Pour tout cela. Pour sa nature criminelle. Pour son cynisme. Son racisme. Pour la guerre éternelle. Pour le mensonge. Pour le gaz répandu dans la salle du Théâtre Doubrovka [en octobre 2002, la prise d’otages à Moscou par un commando islamiste tchétchène s’achève avec l’emploi d’un gaz mortel par les forces russes] qui a tué tant de monde [130 personnes]. Pour tous les innocents tués au long de tout son premier mandat. Des morts dont on aurait très bien pu se passer81. »
Avec La vengeance d’Anna P., Bouthors souhaite « faire entendre sa voix une nouvelle fois » et dire aujourd’hui la vérité sur Poutine, la Russie et l’Ukraine. L’astuce est habile. La fiction permet d’imaginer les analyses que n’aurait pas manqué de formuler Anna Politkovskaïa si elle n’avait été assassinée il y a maintenant vingt ans. La vengeance d’Anna P. poursuit le travail de mise à jour des ressorts de l’histoire, la déconstruction de représentations fallacieuses de l’histoire contemporaine russe afin que l’Occident – « où l’on a vite oublié la leçon des dissidents » – saisisse les origines et la nature du pouvoir russe82.
Inspiré et bien construit, le roman est dialogique à différents niveaux. Premièrement, par une remarquable intertextualité. L’omniprésence des figures phares de la littérature russe – Tchekhov, Gogol, Mandelstam, Boulgakov, Tsvetaïeva ou encore Akhmatova – rappelle le jardin secret d’Anna Politkovskaïa dont la thèse portait sur la poésie de Marina Tsvetaïeva (1892-1941). Comme le souligne Bouthors qui fut son éditeur aux éditions Buchet-Chastel : « La littérature est un outil de guerre contre Poutine. Lorsqu’on lit les auteurs russes, on découvre des traits profonds de la Russie qui éclairent ce qui se passe aujourd’hui. Si l’on se contente de rester le nez sur l’événement immédiat, on ne peut pas comprendre les déterminants profonds du conflit russo-ukrainien83. »

C’est ce qu’illustre dans le roman Lioudmila Ossipovna, professeure de lettres désireuse de « transmettre à notre jeunesse l’âme authentique de cette terre ». S’arcboutant sur Mandelstam, Chalamov et le travail de Memorial84, elle éclaire son amant Oleg Karamzine (personnage de fiction, journaliste et porte-plume du chef de l’État) sur l’histoire de l’Ukraine et lui explique les mystifications de Poutine. Pour le convertir ? Non, juste pour que subsiste entre eux deux une « étincelle de vérité ». Il y a beaucoup d’Anna Politkovskaïa lorsque Lioudmila synthétise de manière critique l’histoire russe et prend la défense de l’Ukraine.
Mentionnant son livre Tchétchénie, le déshonneur russe, la narratrice prend le relais dénonçant le déshonneur russe : « Ce déshonneur, qui a ruisselé sur nous tous, commence toujours comme ça, Oleg : par une petite compromission, par une forme de paresse morale, par la volonté de ne pas voir ni savoir. Pavel l’avait compris. Où est-il aujourd’hui ? As-tu songé à prendre de ses nouvelles ? Je ne crois pas… Mais apprends de Lioudmila, au moins ceci : il y en a qui n’ont pas dans le sang la même résignation. »
Deuxièmement, par son interpellation récurrente non seulement d’Oleg ou encore de Poutine (qu’elle apostrophe par son diminutif Vova), mais aussi des lecteurs : « Je veux que vous éprouviez non seulement ce dans quoi nous vivons, mais ce dans quoi nos “organes” [soit les organes coercitifs du pouvoir85] s’efforcent de vous – oui, vous, lectrices et lecteurs ! – faire entrer insidieusement pour vous soumettre ou vous détruire de l’intérieur. »
Bien entendu, le tour de passe-passe redonnant vie à la journaliste renforce cet effet qui voit le lecteur invité à comprendre tant le passé que le présent. Exemple avec Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022) dont l’aura est méticuleusement déconstruite par l’exposé du « plan » de Iouri Vladimirovitch Andropov86 (1914-1984). Avec un parti communiste incapable de se réformer, il fallait que le KGB reprenne la main et les rênes du pouvoir, d’abord avec Gorbatchev, puis avec Eltsine, et enfin avec Poutine. Enterré le communisme soviétique, place à la « transition », soit au passage « à un capitalisme sauvage dirigé par le KGB87 » faisant alliance avec le crime organisé – et ce depuis le début des années 1920.
« Tu commences à comprendre ? Non ? Mikhaïl Sergueïevitch fut l’instrument choisi par Andropov pour amorcer le virage nécessaire à la future captation des richesses par le clan des “réformateurs” guébistes et militaires, puisqu’à l’avenir la maîtrise du pouvoir reposerait sur celle de l’argent. » Et la narratrice de poursuivre : « Ce qui a commencé avec Gorbatchev – propulsé vers le sommet par Andropov – relevait plutôt de la ruse d’Ulysse, avec pour “cheval de Troie” deux mots : “reconstruction” et “transparence”. […] Ah ! Fabuleux euphémismes que ces mots, “perestroïka” et “glasnost”, pour habiller le grand chambardement qui devait redonner aux “organes” la puissance que le soviétisme avait dilapidée ! »

La vengeance d’Anna P. est une odyssée dans les coulisses de l’histoire russe saisie sur le vif. Ce roman bien enlevé, riche en intrigues, est rythmé par un ton piquant et railleur alternant avec des passages didactiques plus soutenus. Bouthors démontre de manière convaincante la pertinence et surtout de l’actualité des analyses d’Anna Politkovskaïa démasquant un système poutinien qui n’hésite pas à recourir à une guerre totale – d’abord en Tchétchénie, puis en Ukraine – pour parvenir à ses fins.
Le roman imagine le tour que prendra la guerre en Ukraine, un renversement du pouvoir et le sort qui attend Poutine. L’Histoire dira ce qu’il en sera. Et Oleg ? Aux dernières nouvelles, il est plongé dans les livres laissés par Lioudmila, notamment la correspondance entre Tsvetaïeva et Rilke : « Rainer, le soir tombe, je t’aime. Un train hurle. Les trains sont des loups, les loups c’est la Russie. » La littérature, Oleg et Anna crient vengeance.
Ouvrages d’Anna Politkovskaïa publiés en français :
Voyage en enfer. Journal de Tchétchénie, trad. Galia Ackerman et Pierre Lorrain, Robert Laffont, 2000
Tchétchénie, le déshonneur russe, trad. Galia Ackerman, Buchet-Chastel, 2003
La Russie selon Poutine, trad. Valérie Dariot, Buchet-Chastel, 2005
Douloureuse Russie. Journal d’une femme en colère, trad. Natalia Rutkevich, Buchet-Chastel, 2006
Qu’ai-je fait ?, trad. Ada et Galia Ackerman, Buchet-Chastel, 2008
<p>Cet article Pied de nez à Akaki Akakievitch signé Anna P. a été publié par desk russie.</p>
19.10.2026 à 19:37
Timothy Garton Ash
Longtemps associée aux tragédies de l’histoire ukrainienne, l’Allemagne joue aujourd’hui un rôle décisif dans la défense de son indépendance. Mais cet engagement résistera-t-il à la lassitude des opinions publiques et aux pressions de Moscou ?
<p>Cet article Plus Poutine intensifie ses attaques contre l’Europe, plus l’Europe doit soutenir l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>
L’auteur plaide le soutien accru de l’Ukraine par l’Europe en expliquant que l’Allemagne joue un rôle central dans ce soutien, malgré les difficultés du chancelier Merz et la montée de l’AfD. Mais pour combien de temps ? Et comment accroître l’aide à l’Ukraine quand les contribuables européens ne veulent pas mettre la main dans la poche ? Pour l’historien britannique, la solution, c’est d’utiliser les avoirs gelés russes pour aider l’Ukraine. Poutine est convaincu que les démocraties européennes décadentes finiront par céder devant sa détermination impérialiste. À nous, les Européens, de lui prouver qu’il se trompe.
Vladimir Poutine intensifie à la fois sa guerre à grande échelle contre l’Ukraine et sa guerre de l’ombre contre le reste de l’Europe. Dans cette seconde guerre, son objectif principal est de briser le soutien européen à l’Ukraine afin de pouvoir soumettre ce pays, ce qu’il considère comme un enjeu existentiel pour l’avenir de la Russie et pour le sien. Si nous, dans le reste de l’Europe, devons nous préparer du mieux possible à nous défendre contre toutes les formes d’attaques hybrides, l’essentiel de notre riposte devrait consister à redoubler notre soutien à l’Ukraine. C’est elle qui constitue la cible principale de Poutine. C’est là, et là seulement, et non dans une confrontation faite de mille piqûres d’épingle hybrides, que la Russie de Poutine peut véritablement être vaincue et dissuadée de poursuivre son agression.
Dans un nouvel ouvrage remarquable, Warum Russland nicht aufhören wird (« Pourquoi la Russie ne s’arrêtera pas »), l’historien allemand Martin Schulze Wessel montre comment la politique de Poutine s’inscrit dans une tradition russe bien plus ancienne d’expansionnisme territorial et de quête d’hégémonie, associée à une idéologie impériale imprégnée de religion. Il nous rappelle qu’en 2016, Poutine a déclaré : « Les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part », et qu’en 2025, il a affirmé : « Partout où se pose la botte d’un soldat russe, c’est à nous. » Les Européens de l’Ouest, qui se plaisent à imaginer que nous avons relégué cet impérialisme territorial brutal aux poubelles de l’histoire, ont tendance à penser qu’il doit exister une autre explication (par exemple, quelque chose de « mal » que nous aurions fait, comme l’élargissement de l’OTAN vers l’Est). Les Finlandais, les Estoniens et les Polonais savent mieux à quoi s’en tenir. Malgré ses faiblesses, conclut l’auteur, la Russie est « le pays le plus dangereux du monde ». Certains, en Asie, pourraient contester une affirmation aussi générale, mais la Russie est assurément le pays le plus dangereux pour l’Europe.
Schulze Wessel souligne un autre point, simple mais particulièrement pertinent : l’expansion de la Russie a toujours été facilitée par la coopération d’autres grandes puissances et stoppée lorsqu’elle se heurtait à des puissances capables de lui opposer une force équivalente. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche l’an dernier, les États-Unis ont cessé de jouer ce rôle de contrepoids et ont parfois donné l’impression de jouer le rôle inverse. C’est donc désormais à l’Europe qu’incombe la tâche de faire face à la Russie en tant que puissance capable de lui tenir tête d’égal à égal. L’Europe (Royaume-Uni compris) a désormais fourni davantage d’aide à l’Ukraine que les États-Unis. Le poids économique cumulé des pays européens est dix fois supérieur à celui de la Russie ; à elle seule, l’économie allemande est deux fois plus importante.

Et c’est l’Allemagne qui joue désormais un rôle central dans cet effort européen. Depuis le début de la guerre à grande échelle en 2022, elle est, en termes d’aide cumulée, le premier pays donateur à titre individuel après les États-Unis. Selon l’Ukraine Support Tracker de l’Institut de Kiel, elle a fourni deux fois plus d’aide que le Royaume-Uni ou la France. Alors que les habitants de Kyïv et d’Odessa sont quotidiennement pilonnés par les missiles balistiques et les drones à réaction de Poutine, il est intéressant de se pencher sur les chiffres de l’Institut de Kiel concernant les systèmes de défense antiaérienne. L’Allemagne en a jusqu’à présent fourni 19, dont cinq batteries Patriot de fabrication américaine, essentielles à la défense de l’Ukraine – soit deux de plus que les États-Unis eux-mêmes.
Au cours de la première année de cette guerre, j’avais soutenu que l’Allemagne « avait une responsabilité historique unique dans la défense d’une Ukraine libre et souveraine ». À l’époque, j’étais profondément convaincu que l’Allemagne ne faisait pas encore ce qu’elle aurait dû faire. Aujourd’hui, dans la cinquième année d’un conflit qui dure déjà depuis plus longtemps que la Première Guerre mondiale et ne montre aucun signe laissant présager sa fin, je peux affirmer sans hésitation que c’est désormais le cas. Il ne s’agit pas seulement de l’ampleur chiffrée de son soutien à l’Ukraine ni de l’augmentation de ses propres dépenses de défense, qui, selon les dernières prévisions du ministère allemand des Finances, atteindront 154 milliards d’euros (130 milliards de livres sterling) en 2028 – soit à peu près autant que l’ensemble des dépenses militaires estimées de la Russie pour cette année 2026.

C’est aussi une question de volonté politique. Le chancelier Friedrich Merz a fait preuve de cette volonté, ainsi que de courage, en prenant le train pour l’Ukraine dans la soirée du 3 octobre, jour du 36ᵉ anniversaire de la réunification allemande, accompagné d’une importante délégation comprenant des dirigeants de l’industrie de défense. Les bombardements russes visant des cibles civiles dans le centre de Kyïv, notamment l’Académie nationale des sciences d’Ukraine et des ponts sur le Dnipro, n’ont pas cessé, alors même que Moscou savait que le dirigeant allemand serait sur place – ou peut-être précisément parce qu’elle le savait.
Pour un historien, tout cela a un air de déjà-vu. Encore l’Allemagne et la Russie ! Pourtant, chaque fois, la situation est différente. Historiquement, l’Allemagne est l’une des puissances qui ont le plus contribué à favoriser l’expansion russe (il suffit de penser au pacte Hitler-Staline de 1939), mais aussi l’une de celles qui l’ont le plus menacée. Pendant la Première Guerre mondiale, et même, dans une moindre mesure, pendant la Seconde, certains nationalistes ukrainiens voyaient dans un conflit entre l’Allemagne et la Russie une chance d’accéder à l’indépendance. Mais ils se sont retrouvés confrontés, dans le premier cas, au colonialisme de l’Allemagne impériale (puis à sa défaite) et, dans le second, au fascisme génocidaire d’Hitler (puis, là encore, à la défaite allemande).
Aujourd’hui, enfin, l’Allemagne s’engage véritablement en faveur de la souveraineté de l’Ukraine, au prix de certains sacrifices et en prenant des risques pour elle-même. Pour quiconque connaît cette histoire complexe et tourmentée, il y a dans ce spectacle quelque chose non seulement de rédempteur, mais aussi de franchement inspirant : une Allemagne démocratique qui joue un rôle de premier plan pour soutenir l’aspiration d’une Ukraine indépendante à prendre la place qui lui revient au sein d’une communauté européenne élargie de pays libres.

Mais pour combien de temps encore ? Et avec quel soutien dans le reste de l’Europe ? C’est précisément parce que Poutine mesure le rôle central de l’Allemagne que celle-ci est l’une des principales cibles de sa guerre hybride. Les attaques vont des drones chargés d’explosifs à l’aéroport de Leipzig, que le gouvernement allemand a formellement attribués à la Russie, des menaces d’assassinat visant des dirigeants de l’industrie de défense, jusqu’aux ingérences politiques clandestines et à la désinformation. Alors que l’Ukraine s’apprête à affronter son hiver le plus difficile depuis le début de la guerre, trois éléments étroitement liés vont être mis à l’épreuve : la détermination de l’Allemagne à maintenir son engagement du bon côté de l’Histoire ; la capacité des démocraties à soutenir durablement la lutte contre une dictature (une préoccupation récurrente) ; et l’aptitude de l’Europe à rester unie autour de cette cause.
Les sceptiques ne manquent pas de raisons d’être pessimistes. Merz est impopulaire dans son propre pays. L’Alternative für Deutschland (AfD), le parti qui donne actuellement le ton dans la vie politique allemande, abandonnerait l’Ukraine à la Russie. En France, Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle, affirme que son pays n’a pas les moyens de continuer à apporter une aide aussi importante à l’Ukraine. En Pologne aussi, la solidarité avec l’Ukraine s’effrite à droite, deux partis de moindre importance tenant un discours ouvertement anti-ukrainien. En Italie, selon un sondage d’opinion réalisé le mois dernier, plus de la moitié des personnes interrogées s’opposaient à la poursuite des livraisons d’armes à Kyïv.
Récemment, à Bruxelles, je me suis retrouvé devant un public nombreux qui semblait fermement acquis au soutien à l’Ukraine — jusqu’à ce que, tout à la fin, notre discussion aborde la question de l’utilisation des avoirs russes gelés en Belgique. Là, c’est une autre affaire… Pourtant, compte tenu des terribles dommages infligés à l’économie ukrainienne, notamment à ses exportations de céréales par la mer Noire, les experts estiment que Kyïv pourrait avoir besoin de pas moins de 100 milliards d’euros d’aide supplémentaire pour la seule année 2027. Et les contribuables européens, déjà soumis à de fortes pressions financières, ne sont guère disposés à mettre la main à la poche.
Poutine est convaincu que les démocraties européennes décadentes finiront par céder devant la détermination de fer d’un homme fort impérialiste. À nous de lui prouver qu’il se trompe.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article Plus Poutine intensifie ses attaques contre l’Europe, plus l’Europe doit soutenir l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>
19.10.2026 à 19:37
Jean-François Bouthors
En transposant La Femme infidèle de Chabrol dans la Russie de la mobilisation, Andreï Zviaguintsev met à nu les lâchetés et les compromissions d’une élite prête à sacrifier les autres pour préserver ses privilèges.
<p>Cet article Minotaure : l’intime infiltré par la guerre a été publié par desk russie.</p>
Le nouveau film d’Andreï Zviaguintsev creuse la manière dont la logique assassine du pouvoir contamine la vie de la nouvelle bourgeoisie russe.
Douze ans après le sublime Léviathan qui mettait en scène la manière dont la corruption et la collusion entre l’État et l’Église orthodoxe broyaient les vies russes jusque dans leur intimité, et qui lui a naturellement valu beaucoup d’inimitiés dans les cercles du pouvoir politique et religieux de son pays, Andreï Zviaguintsev revient sur les écrans de cinéma avec Minotaure. Ce nouveau film a été distingué par le Grand Prix du jury au dernier Festival de Cannes. Précisons que, depuis le Covid qui a failli le tuer et l’a contraint à une très longue et douloureuse convalescence, il vit à Berlin. S’inscrivant dans la double lignée de Bergman et Tarkovski, dès son premier film, Le retour (2003), le cinéaste russe s’est attaché à scruter le creuset familial comme le lieu où se révèle ce qui anime et traverse l’être humain, comme le lieu de l’affrontement de la vie et de la mort. C’est donc assez naturellement qu’ayant souhaité se mesurer au défi d’adapter une œuvre de référence, son choix s’est arrêté sur La femme infidèle (1969) de Claude Chabrol, dont les protagonistes avaient été incarnés par un trio d’acteurs remarquables, Stéphane Audran, Michel Bouquet et Maurice Ronet. La barre était placée très haut.
Mais ce que ne savait pas Zviaguintsev en 2021, au moment où il se mettait au travail, c’est que Vladimir Poutine allait lancer l’armée russe à l’assaut de l’Ukraine, et que cela allait faire dévier son projet. Impossible en effet d’ignorer la guerre… Elle avait une première fois fait son apparition dans son film précédent, Faute d’amour (2017), dont l’action se termine en 2015, alors que Vladimir Poutine avait déjà mis la main sur la Crimée et allumé le feu dans le Donbass. Zviaguintsev, à l’époque, nommait la guerre comme telle, faisant partie de ceux qui se distanciaient du Kremlin.
C’est donc dans le contexte de la mobilisation partielle décrétée par le Kremlin que le cinéaste russe a placé l’intrigue de son adaptation de Chabrol. L’argument est très simple. Dans une grande ville de province russe, Gleb, P.-D.G. d’une importante entreprise de logistique, dont certains de ses collaborateurs ont pris ou prennent le chemin de l’exil, semble ne vivre que pour son travail, et sa femme Galina étouffe dans le silence familial qu’il impose. Étouffement redoublé par la présence envahissante de la mère de Gleb qui régente tout. La très belle villa dans laquelle ils résident ne suffit pas à son bonheur, si bien qu’elle s’est trouvé un « consolateur », en la personne d’Anton, un photographe bohème. Le mari tuera l’amant.
Le film commence avec les premiers soupçons de Gleb sur cette liaison. Il charge le responsable de la sécurité de son entreprise de tirer discrètement l’affaire au clair. Jusqu’ici, la trame de Chabrol s’applique point par point. Mais c’est là que la guerre intervient. L’armée a besoin de chair fraîche et le maire de la ville convoque les chefs d’entreprise pour leur demander « gentiment » de l’aider à atteindre les quotas fixés par Moscou. Gare à qui rechignerait à s’exécuter. Chacun devra lui fournir une liste d’employés qui seront réquisitionnés manu militari. À Gleb d’en livrer quatorze. Le portrait que le cinéaste fait de la couardise et du cynisme de l’élite économique russe qui profite du régime est sans appel.
Le chiffre de quatorze personnes à envoyer au front éclaire le titre : c’est précisément le nombre de jeunes gens que, selon le mythe, Égée, roi d’Athènes devait offrir chaque année au Minotaure en victimes d’expiation pour avoir tué Androgée, le fils de Minos, roi de Crète. Le Minotaure, on le comprend, même si Zviaguintsev refuse toujours d’expliquer son titre dans ses interviews, c’est Vladimir Poutine, dont le portrait domine le bureau du maire lorsqu’il exige des oligarques locaux leur contribution à la guerre. Notez au passage que le rachat de la faute d’Égée se fait sur le dos des innocents. En l’absence d’une vraie justice, le mal engendre le mal…
Gleb, qui veut protéger son entreprise et ses collaborateurs, va trouver un stratagème pour satisfaire le pouvoir sans porter atteinte à ses intérêts. On voit alors comment la violence et le cynisme du pouvoir ont contaminé inexorablement tout le tissu social jusque dans l’intimité des vies. Dès lors, le meurtre de l’amant, déclenché par la découverte des tirages des photos qu’Anton a prises de Galina en extase pendant la scène d’amour dont Zviaguintsev a filmé les premiers moments avant que la caméra ne se détourne pour une exploration panoramique de l’appartement où l’adultère se déroule, symbolise la manière dont cette violence se retourne contre la société elle-même. Gleb se servira de son stratagème pour faire en sorte que celui qui lui a donné l’adresse de l’amant soit emporté dans la broyeuse de la guerre. Le seul « témoin », pense-t-il, est éliminé et l’on verra bientôt s’afficher son portrait sur un grand panneau publicitaire sur le bord d’une large avenue, pour le présenter comme un vrai héros de la patrie ! Mais Gleb n’a pas pensé à tout…
La chute du film ne suit pas exactement celle que Chabrol avait imaginée pour La Femme infidèle parce que, là encore, la logique du régime institué par le Minotaure s’impose. Dans un pays où tout le monde se tient dans un pacte de corruption, elle permet d’interrompre le cours de l’enquête. Si bien que le sujet du film, c’est précisément la dénonciation de cet « antimonde russe » (pour reprendre le titre du remarquable livre de Mikhaïl Epstein qui vient de sortir aux Éditions À l’est de Brest-Litovsk) qui s’étend du sommet du pouvoir jusque dans l’intérieur des familles.

Magnifique de bout en bout, excellemment interprété, le film ne dit pas qui viendra à bout du Minotaure, ni qui mettra fin au « massacre », car ni dans le mythe ni dans la guerre que mène la Russie en Ukraine, le Minotaure n’en a la moindre intention – quand bien même Andreï Zviaguintsev lors de la remise des prix du Festival de Cannes déclarait qu’un seul homme, celui qui siège au Kremlin, pouvait en décider. Le cinéaste ne nous indique pas non plus qui pourrait être Thésée ni qui serait son Ariane qui lui permettrait de trouver une voie de sortie dans le dédale du pouvoir russe. Zviaguintsev se contente, comme dans le film de Chabrol, de nous présenter un fils, pris dans les nœuds familiaux, qui vit souvent avec un casque sur les oreilles pour se préserver des troubles du monde extérieur.
Serioja est le témoin passif du drame de ses parents, comme de son pays, un drame qui à la fois le dépasse et l’enchaîne… Si bien que reste la question : qu’adviendra-t-il de la jeune génération ? Son avenir n’est-il pas déjà compromis, surtout quand les parents décident de faire comme si de rien n’était ? Ce qui fut déjà le cas de la Russie dont l’État s’est bien gardé de regarder en face son passé pour faire repentance – Pokaïanié, c’était le titre de l’admirable film de Tenguiz Abouladzé (tourné en 1984 et bloqué par la censure soviétique jusqu’en 1987, Grand Prix spécial du jury à Cannes cette année-là), qui se terminait en posant la question du destin des fils… La destination finale du vol emportant la famille qui fuit finalement le pays laisse comprendre que, même en quittant la Russie, Gleb, Galina et Serioja n’échappent pas à l’emprise du mythe, comme en témoignent les nuages menaçants qu’ils survolent !
PS : Nous souhaitions interviewer Andreï Zviaguintsev à l’occasion de la sortie de son film, pour l’interroger sur la déclaration qu’il a faite lors du festival de Cannes à propos de la guerre menée par la Russie. Nous voulions lui demander s’il comprenait les réactions dubitatives voire négatives que ses propos avaient suscitées en Ukraine et comment il y répondait. Desk Russie s’est fait l’écho de ces réactions en publiant un texte de Mustafa Nayyem et il nous semblait nécessaire de donner en retour la parole au cinéaste mis en cause. Le service de presse a refusé cet entretien en expliquant que ce dernier ne voulait pas s’exprimer sur des questions politiques. Nous le regrettons profondément.
<p>Cet article Minotaure : l’intime infiltré par la guerre a été publié par desk russie.</p>
19.10.2026 à 19:36
Desk Russie
Puni pour avoir lancé « Gloire à l’Ukraine ! » devant ses gardiens, Alexandre Skobov refuse d’être réduit au rôle d’otage. Même derrière les barreaux, il revendique son autonomie politique.
<p>Cet article Alexandre Skobov : Je refuse d’être une monnaie d’échange a été publié par desk russie.</p>
Ancien dissident soviétique et historien, Alexandre Skobov, 68 ans, condamné en mars 2025 à seize ans de réclusion pour ses prises de position politiques, est aujourd’hui incarcéré à la prison de haute sécurité d’Elets (région de Lipetsk). Informé de l’actualité essentiellement par les lettres de ses amis, privé d’Internet, Skobov continue pourtant à intervenir dans les débats politiques en appelant les pays européens à opposer une résistance militaire résolue à la Russie. Desk Russie, qui a déjà publié ses lettres et ses articles, présente sa nouvelle lettre.
Malgré les conditions de détention et les sanctions disciplinaires répétées, Skobov, souffrant de multiples maladies chroniques, ne perd rien de sa combativité ni de son humour. Le 13 août, il a été placé pour 10 jours au mitard sur la base d’un rapport mensonger. Le 28 août, la justice russe lui a infligé une amende pour « exhibition de symboles interdits », car, devant sept membres du personnel pénitentiaire, il a lancé : « Gloire à l’Ukraine, gloire aux héros ! » Les gardiens ont affirmé l’avoir averti à onze reprises du caractère « terroriste » de ces paroles. Skobov a assuré qu’il continuerait à les prononcer. Membre du Conseil du Forum de la Russie libre, fondé en 2016 par Garry Kasparov, Skobov appartient à cette minorité de l’opposition russe qui se revendique du « parti de la victoire de l’Ukraine ». Derrière les barreaux, il continue de défendre cette ligne sans la moindre concession.
Dans un appel adressé le 11 octobre au peuple américain et au Congrès des États-Unis, le Forum a dénoncé l’accord annoncé entre Donald Trump et Vladimir Poutine sur les livraisons de diesel russe, qui affaiblit de facto les sanctions américaines et européennes. Selon les auteurs de cet appel, l’accord procurerait au Kremlin de nouvelles ressources pour financer sa guerre contre l’Ukraine et menacerait également la sécurité des États-Unis. Ils exhortent le Congrès à empêcher tout allègement des sanctions et à renforcer la pression économique sur Moscou.
De son côté, Alexandre Skobov s’oppose tout aussi fermement à une éventuelle levée des sanctions en échange de la libération de prisonniers politiques russes.
« Je suis parfaitement conscient que, si la perspective d’un accord avantageux pour ces vampires se profile, prévoyant la levée ne serait-ce que d’une partie des sanctions américaines, ils pourront tranquillement faire fi de toutes les formalités “juridiques”. On ne nous demandera tout simplement pas notre “consentement librement donné”. On nous embarquera dans un avion, et voilà tout. Cela s’est déjà produit, et plus d’une fois. Mais je veux au moins que ma position soit clairement consignée.
Je suis catégoriquement opposé à tout accord qui impliquerait un quelconque assouplissement des sanctions avant le “gel” complet des opérations militaires. Et je ne donnerai pas mon consentement à devenir une monnaie d’échange dans une telle transaction. Il ne s’agit pas de prendre des postures symboliques de “belles âmes” soucieuses de leur pureté morale. Les sanctions ont un impact réel sur la situation au front. Les assouplir, c’est apporter une aide directe à l’agresseur. La résistance à cet agresseur doit primer sur la libération des prisonniers politiques.
Personne n’a le droit d’exiger quoi que ce soit des otages. Je ne condamne pas ceux qui sont prêts à accepter de devenir une monnaie d’échange dans cette transaction. En revanche, je condamne ceux qui chercheront à pousser les otages à donner leur consentement. Et moi, je ne suis pas un otage. Je suis un acteur à part entière, autonome et toujours capable d’agir. Je suis allé volontairement en prison pour peser sur la situation en faveur de la victime de l’agression, et non l’inverse.
J’espère néanmoins très sincèrement qu’on ne laissera tout simplement pas Trump mener à bien cette transaction indigne. Après tout, les Midterms [élections au Congrès et en partie au Sénat, NDLR] approchent à grands pas. Mais si jamais cette affaire devait connaître des développements concrets, je ne veux pas que mon nom figure sur les listes de personnes concernées par les négociations. Je veux que ma position soit portée à la connaissance de la partie américaine. Et, bien entendu, à celle de l’auteur de cette initiative, le lauréat du prix Nobel [Dmitri Mouratov, NDLR].
C’est déjà la deuxième fois qu’il me déçoit profondément. La première, c’était en août 2024, quand il a cosigné une “lettre des quatre” adressée aux prisonniers politiques [leur proposant de déposer des demandes de grâce, NDLR]. »
Traduit du russe par Desk Russie
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19.10.2026 à 09:35
Desk Russie
Deux courts rappels. Primo, le début du prochain cours de l’Université libre Alain Besançon, consacré en cinq séances au Caucase méridional, approche : c’est le 10 novembre ! Thorniké Gordadzé, ancien ministre […]
<p>Cet article Un rendez-vous avec le Caucase et nos éditions a été publié par desk russie.</p>
Deux courts rappels.
Primo, le début du prochain cours de l’Université libre Alain Besançon, consacré en cinq séances au Caucase méridional, approche : c’est le 10 novembre ! Thorniké Gordadzé, ancien ministre de la Géorgie et politologue franco-géorgien, fera une introduction à l’histoire de cette région tourmentée – l’Arménie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan –, avant de se pencher sur la situation actuelle dans chacun de ces trois pays. Civilisations anciennes, carrefour de cultures passionnantes et de commerce, mais aussi de guerres, ces pays, longtemps colonisés par la Russie/URSS, vivent sous la pression de trois voisins puissants : la Russie, la Turquie, l’Iran. Comprendre cette complexité grâce à des explications claires et précises, tel est l’enjeu de ce cours. Pour vous renseigner et vous inscrire, cliquez ici.

Secundo, nous aimerions vous rappeler que le travail de l’équipe de Desk Russie, dont la diffusion est gratuite, est en partie financé par nos activités éditoriales. Les tirages des livres d’Olga Medvedkova et de Constantin Sigov sont pratiquement épuisés, il nous reste les derniers exemplaires et ces livres ne seront pas réimprimés. Si vous ne les avez pas encore, commandez-les vite ou demandez-les en cadeau pour un don à partir de 100 euros. Il est également possible d’avoir en cadeau nos autres livres dont le dernier, L’Antimonde russe de Mikhaïl Epstein, contre un don. En réalité, pour les contribuables français, un don de 100 euros ne coûte que 34 euros grâce à la réduction d’impôt.

<p>Cet article Un rendez-vous avec le Caucase et nos éditions a été publié par desk russie.</p>