02.10.2026 à 14:00
Agenda culturel Festival Aflam - Cinémas des mondes arabes, du 10 au 18 octobre, Marseille et en région Sud Que peut le cinéma dans un monde arabe bouleversé par les guerres d'effacement et régi par la loi du plus fort, au mépris des règles du droit international et des populations ? Permettre de rassembler, de rompre l'isolement, de créer la rencontre entre cinéastes et publics, et ainsi d'offrir l'espace où reprendre les fils, revisiter l'histoire et les histoires, et réparer les (…)
- Archives
Que peut le cinéma dans un monde arabe bouleversé par les guerres d'effacement et régi par la loi du plus fort, au mépris des règles du droit international et des populations ? Permettre de rassembler, de rompre l'isolement, de créer la rencontre entre cinéastes et publics, et ainsi d'offrir l'espace où reprendre les fils, revisiter l'histoire et les histoires, et réparer les mémoires et les images.
C'est le sens de cette édition du festival, qui s'inscrit dans la Saison Méditerranée 2026. Aflam participe à la dynamique lancée en mai dernier, en contribuant aux circulations d'œuvres, de récits et d'imaginaires. Le festival 2026 sera aussi l'occasion de célébrer les cinq ans du cycle « Vive archives », programmation annuelle d'Aflam qui met cet héritage cinématographique à l'honneur depuis 2021. L'édition 2026 interrogera plus particulièrement les questions de mémoire, la sauvegarde des archives et la transmission des histoires collectives à travers le cinéma.
Festival Aflam
Du 10 au 18 octobre
Marseille et en région Sud
Informations et programmation
Amal Abdenour
Dans le labyrinthe de l'oreille coquillage
Les cahiers Enseigne des Oudins, 4 rue Martel, 75010
Bilingue français-anglais
197 pages
20 euros.
Amal Abdenour (1931-2020) est une artiste d'origine palestinienne, formée aux Beaux-Arts de Zamalek au Caire puis aux Beaux-Arts de Paris. Elle s'impose en 1969 comme l'une des précurseures de l'art corporel en France. De ses créations et installations éphémères, il ne reste aujourd'hui que des archives, témoignages de son dynamisme et de son énergie, aussi bien dans sa vie militante que dans son art.
Une de ses œuvres illustre cette lettre.
95 000 : c'est le nombre estimé de femmes qui auraient participé au génocide des Tutsis du Rwanda (un million de victimes entre mai et juillet 1994).
Dans Comme des hommes, femmes politiques génocidaires au Rwanda, l'historienne Juliette Bour retrace la trajectoire de quinze femmes dirigeantes politiques, toutes condamnées pour leur participation au génocide. Une plongée dans le Rwanda pré-génocide qui permet de comprendre les mécanismes qui les ont menées à ces violences extrêmes.
Une émission animée par Michael Pauron, rédacteur en chef d'Afrique XXI
« “L'Éthiopie pourrait connaître une famine aussi dramatique qu'en 1984” », Michael Pauron, Mehdi Labzaé, 2 octobre 2026.
Pour Mehdi Labzaé, chercheur au CNRS, la reprise de la guerre dans le nord du pays, couplée à la sécheresse et aux blocus du gouvernement fédéral, pourrait entraîner une situation humanitaire désastreuse. Pour Afrique XXI, il décrypte cette nouvelle crise, qui a déjà fait des centaines de morts et des dizaines de milliers de déplacés.
02.10.2026 à 06:00
Sarra Grira
L'année 2026 marque le cinquantième anniversaire de la carrière d'un des plus célèbres chanteurs engagés du monde arabe. Un anniversaire qu'il fête en public à travers la réorchestration de son tout premier album Promesses de la tempête, qui a fait de cet artiste libanais un symbole de la chanson à texte et un des porte-voix de la résistance palestinienne. Il faut l'avoir vécu pour comprendre. Un soir d'hiver ou d'été, dans une salle de concert ou sur les gradins d'un théâtre romain en (…)
- Lu, vu, entendu / Liban, Palestine, France, Musique, Poésie, Chanson
L'année 2026 marque le cinquantième anniversaire de la carrière d'un des plus célèbres chanteurs engagés du monde arabe. Un anniversaire qu'il fête en public à travers la réorchestration de son tout premier album Promesses de la tempête, qui a fait de cet artiste libanais un symbole de la chanson à texte et un des porte-voix de la résistance palestinienne.
Il faut l'avoir vécu pour comprendre. Un soir d'hiver ou d'été, dans une salle de concert ou sur les gradins d'un théâtre romain en plein air, quelque part dans une de ces contrées qui s'étendent entre l'océan et le Golfe. Quatre notes qui glissent sur un oud, et le cœur du public qui, d'un élan commun, fait un bond. Même ceux qui n'ont aucune oreille musicale savent les reconnaître, ces notes. Un faible murmure, presque un frisson, traverse la foule qui écoute religieusement l'introduction musicale avant les premiers mots, chantonnés en douceur, comme une berceuse, par des spectateurs transformés en un chœur fredonnant d'une seule voix : « Entre Rita et mes yeux, il y a un fusil… »
Les quatre notes ont résonné, une fois encore, le dimanche 27 septembre 2026 à l'Institut du monde arabe (IMA), à Paris. Si leur effet ne se dément pas, le public qui connaît pourtant par cœur chaque syllabe de ce texte, comme un fidèle catholique connaît son « Notre Père » sur le bout des doigts, ne chante pas ; exceptionnellement, il n'accompagne pas la voix de l'interprète, car il est là pour écouter, religieusement et en sa présence, le réenregistrement, 50 ans plus tard, d'un album devenu culte dans l'histoire de la musique arabe contemporaine : Promesses de la tempête de Marcel Khalifé.
Le jeune Marcel qui enregistre cet album à Paris, en 1976, ne se doute pas de la postérité que celui-ci va connaître ni de la carrière qui va s'ouvrir à lui. Du haut de ses 26 ans, il s'exile à Paris, fuyant son Amchit natal dans le nord du Liban où son soutien pour les Palestiniens en ce début de guerre, comme il était de mise dans les rangs de la gauche libanaise, faisait peser sur sa vie une vraie menace.
Le culot de la jeunesse a ses vertus : Marcel Khalifé choisit, sans le consulter, quatre textes du poète palestinien Mahmoud Darwich pour les mettre en musique dans un studio parisien, auxquels il ajoute un cinquième morceau intitulé « Jafra ». Il les interprète ensuite sur la scène de la Fête de l'Huma, où son 33 tours se vend sur un stand libanais, entre une assiette de hommous et un sandwich chawarma. Succès fulgurant : plus de 500 exemplaires sont écoulés. Quelques années plus tard, il rencontre le poète palestinien chez l'écrivain Elias Khoury, à Beyrouth sur le point d'être assiégée par l'armée israélienne. Darwich, de 9 ans son aîné, interpelle Khalifé : « Alors, jeune homme, il paraît que tu utilises ma poésie sans m'en demander la permission ? » Devant celui qui est déjà un monument, le musicien revendique une poésie propriété publique. C'est le début d'un compagnonnage qui a duré le temps d'une vie, rendant leurs deux noms indissociables.
C'est à ce point de départ que le chanteur revient en réenregistrant en 2026 l'album Promesses de la tempête. Les morceaux sont depuis devenus des classiques de la chanson arabe engagée, autant d'hymnes qu'on se transmet de génération en génération, pour celles et ceux qui placent leurs convictions politiques côté cœur – toujours à gauche. Des cinq titres que comptait l'album original, la reprise en retient quatre – « Rita et le fusil », « Promesses de la tempête », « Ma mère » et « Passeport » —, précisément ceux dont les textes sont signés par le camarade-poète, et qui font que l'on associe toujours Marcel Khalifé autant au Liban qu'à la Palestine.
Lui-même porte toujours ces (ses) deux terres serrées contre son cœur. Devant la salle comble de l'IMA, il commence par demander « une minute de silence pour ceux qui sont tombés sur la terre pure de Palestine, du Sud-Liban et du Liban », lui qui, pendant des décennies, a dédié, sur toutes les scènes arabes qu'il a foulées, sa chanson « Asfour » (Un oiseau), interprétée à ses côtés par Oumaima Al-Khalil, « à tous les prisonniers arabes dans les geôles israéliennes… et à tous les prisonniers arabes dans les geôles arabes ».
Darwich n'a jamais cherché à créer une véritable collaboration avec Marcel Khalifé, comme celles qu'a pu par exemple tisser le poète syrien Nizar Kabbani avec un certain nombre d'interprètes de son répertoire, malaxant ensemble poésie et musique. Ici, malgré l'amitié, chacun se mêle de son art : pour l'un, les mots, pour l'autre, les notes, toujours accompagné de son instrument fétiche, le oud. Le musicien a toujours eu la latitude de choisir, parmi les textes préexistants, lesquels il allait, en totalité ou en partie, mettre en musique. Il en est sorti de belles fresques, à l'instar des « Oiseaux de Galilée » — qui figure sur la version rééditée en 1999 de Promesses de la tempête —, ou des morceaux patchwork, faits d'un collage que le compositeur opère à partir de vers cueillis au gré des strophes d'un poème, comme avec « Beyrouth, notre étoile ».
Tout au long de ses décennies de concerts, Marcel Khalifé a livré diverses versions de certains morceaux de son premier album, accompagné par sa troupe Al-Mayadine, qui comptait parmi ses membres sa femme Yolla et plus tard ses enfants Rami et Bachar. Il s'est également pris de passion, ces dernières années, pour l'orchestration symphonique, produisant des albums au succès plus confidentiel que ceux des décennies précédentes. Mais dans ce retour aux origines que symbolise le réenregistrement de son premier opus, nulle fioriture : c'est à nouveau le tandem oud / voix qui, seul, est à l'honneur. Seul… avec le passage du temps. Le tempo se fait plus lent, qu'il s'agisse d'entrapercevoir dans la tempête actuelle les promesses qui tardent à se réaliser, ou de chanter la mère — terre natale ou génitrice, dont Marcel Khalifé rappelle toujours qu'elle était la première à croire en son talent. On est moins pressé à 76 ans. La tonalité originale a été conservée, mais cette voix que Mahmoud Darwich qualifiait de « chaleureuse » est désormais moins portée sur les notes aiguës qu'elle ne peut plus atteindre. Elle n'en est pas moins tranchante, coupant court à certaines phrases, s'arrêtant, presque de manière abrupte, là où celle du jeune homme prolongeait les notes en vibrato. La place est davantage laissée au oud pour se déployer.
« Pendant la guerre, j'ai mis en musique ma blessure, pour qu'elle échappe aux mains de mon bourreau », écrit Marcel Khalifé en ressuscitant ses souvenirs, du temps où il composait et chantait pour défier la mort, la guerre et l'injustice qui l'entouraient, dans une ode double à la vie et à la Palestine. Cinq décennies plus tard, alors que l'horizon de la Palestine et du Liban est plus que jamais assombri, que le génocide et le nettoyage ethnique sont toujours en cours et que l'occupation du Sud-Liban est à nouveau une réalité de facto, réécouter le premier album de Marcel Khalifé, toujours savoureux malgré le passage du temps, est un geste salutaire, presque un pied de nez pour les temps qui courent. Et plus que jamais, l'espoir d'une promesse à venir :
Car si je chante pour la joieQui se terre sous les paupières des yeux apeurésC'est parce que la tempête m'a promis du vinDe nouvelles coupesEt des arc-en-ciel…
01.10.2026 à 06:00
Khalid Lyamlahy
Premier recueil de la poétesse palestinienne exilée en France, Ceci est ma maison dépeint le génocide et sa trace, tant sur le corps que sur l'esprit. Dans sa première chronique pour Mediapart parue le 19 mai 2025, moins de deux mois avant son évacuation de Gaza, la journaliste et poétesse Nour Elassy s'interrogeait : « Combien de temps le monde regardera-t-il Gaza mourir ? » Aujourd'hui, alors que paraît son premier recueil en français, cette question est toujours d'actualité. Le (…)
- Lu, vu, entendu / Palestine, Bande de Gaza, Génocide, Poésie, Livres, Gaza 2023-2025
Premier recueil de la poétesse palestinienne exilée en France, Ceci est ma maison dépeint le génocide et sa trace, tant sur le corps que sur l'esprit.
Dans sa première chronique pour Mediapart parue le 19 mai 2025, moins de deux mois avant son évacuation de Gaza, la journaliste et poétesse Nour Elassy s'interrogeait : « Combien de temps le monde regardera-t-il Gaza mourir ? » Aujourd'hui, alors que paraît son premier recueil en français, cette question est toujours d'actualité. Le génocide se poursuit, mais le monde a largement détourné le regard. Comme le souligne Mona Chollet dans sa préface incisive au recueil, « la façade officielle de compassion minimale dissimule mal la complicité sanglante, l'hostilité foncière, la lâcheté, l'esquive continuelle ».
Née en 2002 au nord de la bande de Gaza, Nour Elassy a suivi des études de littérature anglaise et française à l'Université Al-Azhar et devait obtenir son diplôme en juin 2025. En octobre 2023, elle est forcée de quitter Gaza-ville en compagnie de ses parents et de sa sœur cadette pour se réfugier chez son frère aîné à Deir El-Balah, dans le centre de l'enclave. Après un bref retour à leur quartier en ruines en janvier 2025, la famille est contrainte à un nouveau déplacement.
Collaborant avec l'Associated Press et contribuant dès 2024 à plusieurs médias dont l'agence de presse The New Humanitarian, Al Jazeera et AOC, Elassy publie des articles poignants qui restituent le quotidien des Gazaouies tout en pointant le silence complice des puissances occidentales. Le 9 juillet 2025, elle est évacuée grâce à un programme d'accueil en France des universitaires et artistes palestiniennes, programme désormais entravé par les suspensions et les blocages administratifs. Depuis septembre 2025, Elassy prépare un master en sciences politiques à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Ceci est ma maison est un recueil qui traduit aussi bien les tourments de l'exil à Paris que la mémoire vive du génocide à Gaza, condensée dans cette autre question lancinante :
De quel univers accepte-t-onque les gens puissent mourir ainsi ?
Si la poésie d'Elassy ne se réduit pas au reportage, on y retrouve des scènes horrifiantes, mais devenues familières, faisant face à un « monstre-monde » qui laisse faire :
Un bébé portant une couchemais pas sa tête
Et
un homme adultecherchant ses propres membres
L'une des forces de cette poésie est son acharnement à interpeller et à prendre à témoin :
Vous étiez tous d'accordVous avez signéPour nous jeter dans la gueule du vide.
Dans sa postface, l'écrivain palestinien Karim Kattan note à juste titre que les poèmes de sa consœur « nous regardent » et « nous mettent face à nos échecs et à nos renoncements ». À ceux qui, pour se dédouaner, s'obstinent à enfermer les Palestiniennes dans le rôle de super-héros invincibles, la poétesse remet les pendules à l'heure :
Pas vos phénixni non plusvos légendes vivantesSimplement des hommes, fragiles.
Pour en finir avec le déni et l'aveuglement, le poème opère une immersion dans l'univers sensoriel du génocide, qu'il s'agisse de reconnaître « le son d'une tente en flammes » ou de méditer « l'éclat que produit une âme quand elle s'élève ». Une question rhétorique permet souvent de traduire la violence inouïe qui hante le langage et anéantit le sens :
Comment expliquer le concept de « murs » à un enfant déplacéet qui vit sous une tente ?
Il suffit alors d'écouter cet autre enfant qui s'interroge :
Comment puis-je continuer à courirpar-dessus les restes dispersés de ma famille ?
Tout au long du recueil, les références récurrentes aux éléments naturels et à la matrice du vivant alertent sur l'étendue de l'écocide à Gaza :
J'ai mesuré mon deuil au nombre de chevauxmorts sur la grève.
D'un poème à l'autre, le constat effarant est le même :
Une seule mort, mais un nombre infinide variantes.
Annoncé dès le titre, le thème structurant du recueil est le besoin de dire l'appartenance et l'ancrage, d'opposer la force du geste démonstratif à la main génocidaire qui déracine et détruit :
Ceci n'est pas, et n'a jamais étédes décombres.Ceci est ma maison.
À l'image du poème « Mienne », longue litanie d'objets, de lieux et de sentiments déterminants, il s'agit de marteler la ténacité du possessif face à la machine de la spoliation. Pour Elassy, la maison est le centre polysémique et rayonnant autour duquel se noue le poème. Elle est à la fois Gaza, la patrie, la famille, les corps, les visages, mais aussi l'habitation qui brûle et accuse. Ce lien organique à la maison se prolonge dans le rapport corporel à la terre natale :
Je suis une côte issuede la cage thoracique de GazaFracturée, mais vibrant encore.
Pour Elassy comme pour tous les évacuées qui ont quitté la bande assiégée, l'exil n'apporte pourtant ni quiétude ni soulagement mais réactive plutôt le souvenir tourmenté des Palestiniennes de la Nakba et les clés de leurs maisons spoliées en 1948
Je suis partie,mais Gaza a gardé la clé.Elle est pendue à mes côtes,et cliquète à chaque fois que je souris.
La terre palestinienne, « mère de toutes les mères », ne cesse de se réincarner dans ses maisons et ses champs, ses oliviers et ses citronniers, ses nuits et ses souvenirs, autant de « figures d'une cosmologie intime » et surtout miraculeuse : « Je dis retour et sens ma bouche gommer ses propres frontières. »
Pour mesurer le poids insoutenable d'un exil « qui a la forme précise du remords », la poétesse se regarde dans le miroir de l'écriture :
Ici, une autrice s'efforce, avec difficulté, d'écriresur autre choseque sa maison.
Mais comment continuer à dire « maison » et à manier un langage habité par le chaos ? Comment s'habituer à « une non-vie », celle d'une « invitée » hantée par la culpabilité et la honte d'avoir abandonné sa terre ? Le recueil s'ouvre sur deux vers qui condensent cette tension insurmontable :
Je ne dis pas maisonLe mot est un champ de mines.
Pour déminer le langage en temps de génocide, nous dit Elassy, il faut commencer par arracher les étiquettes assignées aux Palestiniennes :
Survivante, étudianteVoilà les mots qu'ils m'ont donnésSeulement, dans ma bouche, ils pourrissent.
À Gaza, chaque nouveau déplacement annonce un énième arrachement et chaque miraculé emporte avec lui la mémoire des martyrs : « la survie est un pays construit sur des tombes. »
Interpellant cette Europe « qui pense ses murs éternels » et continue, entre l'Ukraine et la Palestine, de mener la politique du deux poids, deux mesures, Elassy dénonce les discours indignes qui hiérarchisent les souffrances :
Vous chantez la libertémais seulement pourle réfugié blancaux yeux bleus.
Il y a dans l'écriture d'Elassy un lien entre le poème et le sang, entre la langue torturée et le corps malmené :
La pastèque saigne, rouge et crueMes mains se serrent, j'ai peur
Ou encore :
Je n'écris pas un poèmeJe saigne en métaphore.
Pour écrire le génocide, il faut nécessairement inventer de nouvelles formes poétiques, à l'image de ces strophes qui s'apparentent à des haïkus où la vie, comme la mort, devient un instantané tranchant :
Sol détrempé, rouge carminpoussière grise, corps empiléset pas un seul reconnaissable
Ou :
Des mères mettent au mondeau martèlement des bombesL'aube déborde.
Consciente de ses limites, la poésie d'Elassy esquisse parfois des univers alternatifs, portés par la force de l'imaginaire, comme dans le poème « Et si ? » où l'on voit des muets chanter, des infertiles enfanter, des larmes fleurir et la résistance émerger de la peur. Ici et là, le double anéantissement des vies et des morts n'a d'égal que l'obsession d'un avenir incertain :
Je t'écris, futurque je ne verrai peut-être jamaisdes mots maculéspour mes doigts tremblants.
La voix d'Elassy porte la trace des aînés et des contemporains, contribuant ainsi à l'élan de continuité et de renouvellement de la poésie palestinienne. Le poème « Sur cette terre », par exemple, s'appuie sur un célèbre vers de Mahmoud Darwich1 pour dire l'impératif de justice et la permanence de la lutte et du sacrifice. Dans « Espoir », l'image des enfants qui font « voler très haut / leurs cerfs-volants » convoque le souvenir inaltérable de Refaat Alareer et son poème-manifeste « Si je dois mourir ».
Lire les poèmes d'Elassy, c'est écouter la voix de Gaza qui résonne désormais depuis Paris, portant dans un même souffle l'amour de la terre et la douleur de l'exil, le désarroi du cœur et l'ébranlement de la raison. Pour la traductrice Lisa Ducasse, ce livre est le fruit d'« une urgence absolue » et « la persistance d'une mémoire faite d'un langage autre », constamment en lutte contre le déni et l'indifférence. En arabe, nour signifie « lumière ». Chaque poème du recueil est un regard lumineux qui éclaire la face sombre du monde et rejette la fatalité du supplice sans fin de Gaza :
Alors, haute falaise au-dessus de la merTu as tort.J'ai un monde entier à l'intérieur de moipour m'aider à guérir.
1Dans le recueil « La terre nous est étroite et autres poèmes », Gallimard, Paris, 2000.
30.09.2026 à 06:00
Meriem Laribi, Pauline Perrenot
Depuis le 7 octobre 2023, la rédaction de la chaîne de télévision de France Info est critiquée sur les réseaux sociaux pour sa couverture de la Palestine. Cette enquête, menée conjointement par Acrimed et Orient XXI, vise à comprendre les ressorts d'un récit journalistique dominé par le point de vue israélien et marqué par un tropisme occidentalo-centré. Comment la chaîne d'information publique a-t-elle contribué à normaliser le pire en Palestine ? « Elle m'a dit : “Je vous en veux (…)
- Magazine / France, Médias, Enquête, Journalistes, Focus, Gaza 2023-2025
Depuis le 7 octobre 2023, la rédaction de la chaîne de télévision de France Info est critiquée sur les réseaux sociaux pour sa couverture de la Palestine. Cette enquête, menée conjointement par Acrimed et Orient XXI, vise à comprendre les ressorts d'un récit journalistique dominé par le point de vue israélien et marqué par un tropisme occidentalo-centré. Comment la chaîne d'information publique a-t-elle contribué à normaliser le pire en Palestine ?
« Elle m'a dit : “Je vous en veux beaucoup de m'avoir mise dans cette situation. Sachez que je risque ma place.” » Elle, c'est la journaliste Camille Grenu s'adressant hors antenne à Rony Brauman après un passage sur le plateau du « 16h/18h » de France Info TV, le 31 août 2025. Invité ce jour-là pour parler d'une flottille en partance pour Gaza, l'ancien président de Médecins sans frontières fait face à Michel Fayad, éditorialiste dans les médias du groupe Bolloré Europe 1 et CNews, qui soutient que la priorité à Gaza est de désarmer le Hamas. Sommé par ce dernier de réagir, Rony Brauman répond vouloir mettre en regard de cette allégation la question du désarmement de l'État d'Israël. « Ah… Non… Je pense que ça ne va pas être possible, intervient alors la présentatrice Camille Grenu, coupant court à l'échange. Excusez-moi, on a déjà eu cette discussion, on ne va pas pouvoir, en tout cas sur notre antenne, mettre sur le même plan Israël et l'organisation terroriste du Hamas. — Pourquoi ? », demande Rony Brauman à deux reprises. On ne saura pas, la présentatrice enchaînant en fixant son prompteur.
Depuis cet épisode, Rony Brauman n'a plus été invité sur France Info TV. Contactée, Camille Grenu nous a redirigées vers la direction de la communication, laquelle n'a pas donné suite.
« [L]es gens auxquels nous donnons la parole, évidemment, […] ont le droit de dire ce qu'ils veulent dire », assurait quelques semaines plus tôt le rédacteur en chef du service « Étranger » de France Télévisions, Étienne Leenhardt, dans une émission du médiateur consacrée à Gaza1. À croire que non… D'autant que sur France Info TV, cet exemple n'est pas isolé, et rappelle les pratiques des chaînes concurrentes.
Lorsqu'elle est créée en 2016 au sein de France Télévisions, la chaîne endosse la production de l'information en continu comme une mission de service public. Avec son slogan, « L'information n'est pas une opinion », elle entend prendre le contre-pied des chaînes d'information en continu privées diffusées par la TNT que sont LCI (groupe TF1), BFM-TV (groupe RMC BFM), et I-Télé (groupe Canal+), devenue CNews en 2017. Mais avec un budget nettement inférieur. Sans doute est-ce le pas qui a fait passer la chaîne du service public au service minimum.
Symptôme d'un traitement d'exception, l'interventionnisme médiatique constaté participe d'un verrouillage éditorial et politique autour de la question palestinienne. En particulier depuis le 7 octobre 2023, où le point de vue israélien domine la couverture de la chaîne d'information publique. À quoi mesure-t-on cette faillite journalistique et comment l'expliquer ?
Depuis cette date, nombre de présentateurs ne ménagent pas leurs efforts pour légitimer ou, au contraire, discréditer certaines prises de position, quand il ne s'agit pas de proscrire une série de termes jugés non acceptables. Lorsqu'en novembre 2024 Rony Brauman qualifie Israël d'« État raciste » sur le plateau du « 16h/18h », le présentateur Patrice Romedenne prend immédiatement ses distances après avoir longuement défendu une grande « démocratie », dont « beaucoup d'Arabes israéliens pensent […] qu'elle fonctionne2 ».
Quinze mois plus tard, c'est au tour de l'éditorialiste Brigitte Boucher de contester vigoureusement à la députée Danièle Obono (La France insoumise, LFI) le droit d'évoquer un génocide à Gaza : « C'est un terme qui n'est pas reconnu par la communauté internationale », tance une première fois la présentatrice. Qui insiste : « Est-ce que vous comparez ce que vous appelez le “génocide” à l'Holocauste ? […] On ne peut pas parler de génocide aujourd'hui en tout cas3 ?! »
Ce n'était pas un accident : l'eurodéputée insoumise Rima Hassan face à la journaliste Barbara Klein dans « Le 19h/20h » du 29 avril 2024, la sociologue Fabienne Messica face à Loïc de La Mornais dans son émission « Sur le terrain » le 15 septembre 2025, le président de Médecins du monde Jean-François Corty et le politologue Ziad Majed face à Patrice Romedenne dans « Le 14h/16h » des 11 octobre 2025 et 15 mars 2026… On ne compte plus les cas d'universitaires, juristes, élus, militants associatifs ou dirigeants d'organisation non gouvernementale (ONG) à avoir essuyé les tirs de barrage de leurs hôtes en raison de leur dénonciation d'un génocide à Gaza. Dans quel autre cas des intervenants extérieurs sont-ils ainsi quasi systématiquement rappelés à l'ordre, mis à l'index, empêchés de dénoncer des crimes internationaux par ailleurs officiellement caractérisés ?
Autre convention sémantique sur France Info TV : les Palestiniens sont des « prisonniers » ; les Israéliens, des « otages ». L'enfreindre expose à la plus haute sanction disciplinaire. En janvier 20254, un bandeau évoquant la libération de « 200 otages palestiniens », apparu seulement quelques secondes à l'antenne, a déclenché les foudres de Caroline Yadan, députée de la 8e circonscription des Français de l'étranger, Israël inclus, qui annonce avoir saisi l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) et réclame « une sanction exemplaire ». Elle sera entendue : le rédacteur en chef est immédiatement suspendu. Une célérité saluée sur X par la directrice de la communication de France Télévisions, Muriel Attal, directement auprès de la députée, qualifiant les dirigeants de la chaîne de « Lucky Luke » (en référence au cow-boy, héros de Morris, « qui tire plus vite que son ombre »…). La rédaction de France Info TV condamne, elle, d'une seule voix un « incident regrettable » (Société des journalistes), un « titre totalement inapproprié » et même une « erreur inadmissible » (direction de l'information). De son côté, le médiateur de France Télévisions, chargé de faire le lien entre les téléspectateurs et les chaînes du groupe, a relayé sur X l'injonction de la députée à ce que le rédacteur en chef soit « sévèrement sanctionné » ainsi que le post d'un journaliste d'I24News, chaîne d'information internationale en continu basée en Israël, connue pour sa ligne favorable à la propagande israélienne, qui imputait indistinctement aux deux cents Palestiniens libérés la responsabilité d'« attaques terroristes ».

Des consignes ? Les journalistes de France Info TV que nous avons interrogés sont formels : il n'y en a pas. La structure de la chaîne suffit.
Le processus de nomination des chefs de bureaux et directeurs, de l'information ou de la rédaction, désignés pour le plus haut niveau par la présidente de France Télévisions5, « favorise la cooptation et l'entre-soi concernant les postes importants », déplore Antoine Chuzeville, premier secrétaire du Syndicat national des journalistes (SNJ). Mais également un ruissellement par le haut de la ligne éditoriale et une homogénéisation des contenus.
Un encadrement qui fonctionne d'autant mieux que, structurellement parlant, tout est fait pour anesthésier les velléités de contestation. La précarité organisée, d'abord, puisqu'il est commun, comme dans toutes les chaînes de radiotélévision, publiques comme privées, de rencontrer des journalistes, des programmateurs, des éditorialistes et même des rédacteurs en chef en contrat à durée déterminée (CDD), renouvelables à l'envi.
Le manque d'espaces de discussion, également : « Au sein de la rédaction de France Info TV, il n'y a pas eu de débat éditorial de fond sur la manière de traiter ce conflit », rapporte Georges Pinol, délégué syndical à la Confédération générale du travail (CGT) à France Télévisions. Bilan des courses ? Aux yeux d'Antoine Chuzeville, « le débat éditorial est confisqué ».
Agnès Vahramian, promue directrice de la radio France Info en novembre 2024 après avoir chapeauté, à partir de 2022, le bureau Moyen-Orient de France Télévisions – gros pourvoyeur de reportages pour France Info TV –, à Jérusalem, a quant à elle une idée précise de la distribution des rôles dans la région : « Israël, sa vocation première […] est de donner un abri à sa population », déclarait-elle le 27 octobre 20236, avant de laisser entendre qu'il n'y avait pas lieu de mettre en doute la parole de son armée, « une institution qui produit de la communication, mais qui s'inscrit aussi dans un pays démocratique qui a des contre-pouvoirs ». La preuve ? Si l'armée mentait, cela se saurait, en partie parce que « la presse pose des questions parfois dérangeantes ». Une spécialité d'Agnès Varhamian. En novembre 2023, pour France Info TV, la journaliste embarque « au plus près des soldats de Tsahal à Gaza », le titre de son reportage, à entendre littéralement : à l'intérieur d'un char israélien entrant dans Gaza en empruntant « le même chemin que les terroristes ont pris pour venir en Israël le 7 octobre dernier », décrit-elle le souffle court, bringuebalée dans l'habitacle, casque sur la tête. Là, au milieu des ruines de Beït Hanoun, le micro est tendu au colonel chef de brigade, qui déroule son discours, aux allures de communication officielle indiscutable…

Aux choix éditoriaux, révélateurs d'un tropisme pro-israélien plus ou moins conscient au sein des rédactions, s'ajoutent des partis pris assumés contre le mouvement de solidarité avec la Palestine, dont des étudiants, collectifs militants, citoyens lambda et personnalités politiques ont régulièrement fait les frais à l'antenne.
Émanant le plus souvent de présentateurs et d'éditorialistes en vue sur France Info TV, ils donnent leur couleur à l'antenne. Les cas de Gilles Bornstein et d'Alix Bouilhaguet sont symptomatiques : aux commandes d'interviews, d'éditos politiques, mais aussi d'un magazine d'actualité pour le premier, les deux journalistes se sont notamment distingués par leurs interventions à charge contre des élus de La France insoumise au sujet de la Palestine, que l'on pense à Thomas Portes, Éric Coquerel, Aymeric Caron, Rima Hassan ou encore Manuel Bompard.

Le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM), instance de régulation au rôle consultatif créée en 2019, a qualifié de « déloyal » l'échange dirigé par Gilles Bornstein face à Rima Hassan le 30 avril 2024, et France Télévisions écopera d'une mise en demeure de l'Arcom quelques mois après l'interview de Manuel Bompard dans « Questions politiques », au cours de laquelle Alix Bouilhaguet avait égrainé un chapelet de fausses informations à propos du maire socialiste de New York Zohran Mamdani et de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa).
« L'information que nous produisons […] doit reposer sur des faits vérifiés, présentés avec précision, sans approximation ni biais. Elle doit distinguer clairement ce qui relève de l'information de l'opinion », alertait alors Philippe Corbé, fraîchement nommé directeur de l'information de France Télévisions, dans un e-mail adressé à l'ensemble de la rédaction.
Une profession de foi qui interroge, notamment au regard de la mansuétude dont bénéficient certaines vedettes de la chaîne, auxquelles ne sont réclamées ni réserve, ni pondération, et encore moins quelque impartialité. Éditorialiste sur France Info TV après avoir occupé de nombreux postes à responsabilité au sein de France Télévisions, Nathalie Saint-Cricq est assurément de celles-là.
Le 5 octobre 2025, en commémoration du 7 octobre 2023, la journaliste animait une table ronde au Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) avec le polémiste Raphaël Enthoven et la romancière Émilie Frèche, ses « deux amis ». Sur la scène de la salle Pleyel, Nathalie Saint-Cricq tutoyait le philosophe médiatique en l'écoutant religieusement diffamer la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, accusée d'afficher un « soutien objectif et explicite » au Hamas. Deux jours plus tard, elle passait de nouveau les plats au cofondateur du magazine réactionnaire Franc-Tireur, cette fois-ci sur France Info TV… en le vouvoyant. Assuré du soutien de son intervieweuse, ce dernier eut toute latitude pour expliciter sa déclaration selon laquelle « il n'y a aucun journaliste à Gaza, uniquement des tueurs, des combattants et des preneurs d'otages avec une carte de presse » (X, 15 août 20257).

La Société des journalistes (SDJ8) de France Info TV n'a, à notre connaissance, rien trouvé à redire publiquement. « Les journalistes ont perdu l'habitude de questionner la ligne éditoriale », regrette plus généralement Georges Pinol. C'est sans doute là où le bât blesse : loin de se résumer aux partis pris d'une poignée de partisans zélés de l'État d'Israël, le tropisme de France Info TV est le produit d'un savant mélange d'acceptation collective, de mimétisme, de résignation, d'« évidences » idéologiques partagées, d'autocensure et de petites lâchetés. De suivisme paresseux, également : « Si tu vas au ministère des affaires étrangères français et qu'on te dit : “Ce n'est pas un génocide et Israël est une grande démocratie”, quand tu n'as pas beaucoup bossé sur ces questions-là, tu répètes », reconnaît un journaliste de la maison. Un journalisme de cour qui n'est pas propre à France Info, mais auquel le média de service public n'échappe pas.
Depuis sa prise de fonction en septembre 2024 jusqu'en juin 2026, l'ambassadeur d'Israël en France Joshua Zarka a cumulé huit passages sur les plateaux de France Info TV, auxquels il convient d'ajouter deux invitations aux « 4V », l'interview matinale de « Télématin » (France 2) rediffusée de manière abrégée sur la chaîne d'information en continu. Un décompte qui n'inclut pas les quatorze interventions additionnelles du diplomate sur la radio France Info, dont des extraits ont été régulièrement utilisés par la télévision publique pour habiller ses journaux d'information et magazines d'actualité9.

À titre de comparaison, l'ambassadrice de Palestine en France, Hala Abou Hassira, n'a été vue qu'une seule fois à l'antenne à la même période – et en duplex : un temps de parole de quatre minutes et vingt secondes.
Le « deux poids, deux mesures » n'est pas seulement quantitatif : il est aussi qualitatif. À la prévenance visant le représentant d'un État accusé de génocide devant la Cour internationale de justice répondent le discrédit et la défiance à l'encontre de Hala Abou Hassira. Le 22 septembre 202510, alors que la diplomate est interrogée sur la reconnaissance de l'État de Palestine par la France, le présentateur Loïc de La Mornais ferme le ban dès la deuxième (et dernière) question : « Je sais très bien que vous ne représentez pas le Hamas, […] mais quel moyen, vous, Palestiniens de Cisjordanie, vous avez pour faire pression sur le Hamas […] pour que le Hamas fasse lui aussi un geste, notamment libère les otages et se démilitarise ? » Un disque rayé. La réponse n'ayant guère satisfait le journaliste, les propos de l'ambassadrice furent mis en doute une fois que cette dernière eût quitté le plateau : « On a entendu […] : “On est prêt à assumer la sécurité sous un seul État, Gaza et Cisjordanie”. Est-ce que c'est crédible aujourd'hui avec ce qui reste du Hamas ? Et c'est pas rien ce qui reste du Hamas ! »
Les traitements à géométrie variable semblent du reste normalisés dans les hautes sphères. Un des journalistes avec lesquels nous nous sommes entretenues raconte s'être étonné auprès de ses chefs d'une telle audience de l'ambassadeur israélien alors que la chaîne s'abstenait par exemple de donner la parole à l'ambassadeur russe pour justifier l'invasion de l'Ukraine. « Ils m'ont répondu que ce n'était pas la même chose, rapporte le journaliste, parce que la Russie a déclaré la guerre à l'Ukraine en l'envahissant, alors qu'Israël se défend contre la menace terroriste du Hamas qui l'a attaqué le 7 octobre 2023. »
Autre exemple, survenu cette fois lors de la commission de déontologie de France Télévisions en décembre 2025. Des élus CGT interrogeaient la direction sur la légitimité de la « tribune » offerte en plateau au porte-parole de l'armée israélienne Olivier Rafowicz, d'une part, et, d'autre part, sur la diffusion in extenso d'une conférence de presse de Benyamin Nétanyahou11. Les responsables de la chaîne ont réfuté le terme de « tribune » et argué que « quand l'un des acteurs majeurs d'un conflit s'exprime, on le diffuse ». Une fausse information : à notre connaissance, France Info TV n'a jamais organisé d'interview avec un porte-parole du Hezbollah ou du Hamas, encore moins retransmis en direct un discours de leurs représentants. Questionnée sur ce traitement différencié, la direction de France Info TV n'a pas donné suite. Quant à Olivier Rafowicz, elle a estimé lors de la même réunion qu'il avait été correctement interviewé, que « le boulot [avait été] fait ».
« Le présentateur […] s'adresse à lui par des “mon colonel”, ont alors insisté les élus CGT. C'est ainsi qu'un subordonné doit s'adresser à un supérieur, pas un civil, encore moins un journaliste. Ne faudrait-il pas éviter ce genre de proximité à l'antenne ? » Réponse de la direction : « Un civil peut utiliser cette formule pour questionner un militaire, ce qui n'empêche pas le journaliste de poser des questions incisives. » Les courbettes ou le journalisme ? France Info TV a choisi.
C'est ainsi que, de domination hiérarchique en absence de dialogue, de pression en petites censures, les journalistes en viennent à intégrer un ensemble de règles et de codes tacites, qu'un certain nombre d'entre eux, pour ceux qui en prennent conscience, jugent vain de remettre en cause.
Beaucoup plus efficace qu'une intervention directe ou qu'une succession de consignes officielles émanant de la direction, une autocensure d'ambiance s'installe à bas bruit… et fait son œuvre. Les tendances du moment s'apprennent dans les couloirs, entre programmateurs et journalistes qui se passent le mot.
Interrogée sur l'invisibilisation de certains militants, juristes, chercheurs ou journalistes pourtant spécialistes de la question palestinienne, une journaliste reconnaît sans fard : « De toi-même, tu ne les appelles pas parce que tu sais que leur vision de la télé, c'est celle de la sociologie critique, et tu sais que c'est casse-gueule. Si tu commences à proposer un Alain Gresh [fondateur et directeur d'Orient XXI], un Akram Belkaïd [journaliste au Monde diplomatique] ou autre, on va te dire non. »
Anecdote éloquente : dans la liste mensuelle d'octobre 2025 des invités de la chaîne d'information, nommée « Transparence », le nom de Dominique Vidal est assorti du commentaire suivant : « journaliste, ancien du Monde diplomatique, historien, souvent critiqué pour des positions hostiles à Israël ». Une étiquette exclusive. Bruno Tertrais, par exemple, y est présenté comme « directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), spécialisé en géopolitique » sans que soient nulle part mentionnées de quelconques « positions favorables à Israël », et ce, en dépit de l'activisme proverbial de cet « éminent représentant de la recherche privée française », figurant parmi les « leaders d'opinion » solidement liés à Elnet12, lobby israélien auquel il rendait d'ailleurs hommage en 2020. Pire encore, car il s'agit là d'omission, quand David Khalfa est invité sur un plateau de la chaîne d'information en continu, c'est au titre de chercheur spécialiste du Proche-Orient associé à la Fondation Jean-Jaurès. À notre connaissance, il n'est pas fait état des fonctions de chargé de relations avec les politiques auprès de l'organisation lobbyiste Elnet qu'il a exercées il y a une dizaine d'années. Elles en disent pourtant long sur son positionnement.
Comme un gage de pluralisme, ce principe journalistique dont la chaîne se réclame – au même titre que la neutralité et l'impartialité –, un journaliste nous rappelle que les chercheurs Beligh Nabli, professeur de droit public à l'université de Paris-Est, Bertrand Badie, professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Paris, ou encore Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités, critiques de la politique israélienne, comptent parmi les intervenants sur la chaîne. S'ils y ont en effet été invités, leurs interventions représentent si peu dans l'économie d'ensemble qu'elles ne suffisent pas à attester d'un pluralisme et d'une équité en bonne et due forme, tant du point de vue des prises de parole (et de leurs conditions) que des cadrages journalistiques. Par ailleurs, ces intervenants ne sauraient incarner un camp, ce qui semble être parfois le cas dans l'esprit des journalistes : comment peut-on raisonnablement mettre des chercheurs sur le même plan que des acteurs officiellement partie prenante ?
Ces normes favorisent d'autant plus le récit dominant que les journalistes cultivent consciemment ou non un rapport différencié à leurs sources : un autre facteur à même d'expliquer la prédominance du point de vue israélien à l'antenne. « L'armée israélienne est forte pour te donner des communiqués chiffrés qui ont l'air fiables, des vidéos très chiadées », note un journaliste.
Les atteintes au pluralisme relèvent-elles seulement d'une asymétrie matérielle entre les moyens de communication respectivement déployés par les parties israélienne et palestinienne ? La réponse est donc sans doute dialectique. « Il fallait vraiment qu'on soit béton sur nos profils palestiniens, lance un membre de la rédaction. Il ne fallait pas qu'on nous dise : “Son beau-frère est le boulanger de Sinwar” », l'ancien chef de la branche armée du Hamas, assassiné par l'armée israélienne en octobre 2024.
Survigilance déontologique… ou suspicion a priori ? Au cours d'un entretien, un confrère accrédite sans s'en apercevoir la seconde option : « On avait très peu de sources mobilisables parce qu'on ne pouvait pas aller sur le terrain, ni contacter des gens à Gaza dont on puisse être sûr qu'on pouvait leur faire confiance. » Pour être crédibles, les témoignages palestiniens doivent être validés par un regard occidental : un crédo symptomatique de l'imaginaire professionnel des journalistes français13, travaillé par un impensé colonial.
La chaîne dispose bien d'une poignée de correspondants à Gaza, mais ces derniers n'interviennent quasiment jamais à l'antenne. « Ils ne parlent pas français », justifie un journaliste à Paris. Ni anglais ? France Info TV n'aurait donc pas les moyens de financer des traducteurs ? Le budget est à « une course de taxi près », nous répond-on. Il est regrettable de constater qu'une chaîne qui prétend couvrir l'actualité au Moyen-Orient ne dispose de compétences linguistiques ni en arabe ni en anglais.
Du reste, notre interlocuteur conteste tout « deux poids, deux mesures » quant au rapport qu'entretiennent les journalistes à leurs sources : « Il fallait toujours remettre en question la parole israélienne », enchaîne-t-il spontanément.
L'affirmation résiste mal à l'observation régulière de l'antenne, où les éléments de langage des autorités civiles et militaires israéliennes sont souvent diffusés sans le moindre filtre. Y compris par les reporters de terrain.
Correspondant à Tel-Aviv rattaché au bureau de France Télévisions, Maël Benoliel, ancien salarié d'I24News, la « CNN israélienne » fondée par un Patrick Drahi aux « motivations sionistes sincères », d'après ses proches, cités dans le journal économique La Tribune au moment du lancement de la chaîne, s'est notamment distingué de manière répétée dans le rôle de télégraphiste14. Le 15 mai 2025, par exemple, après avoir fait état des déclarations de l'Organisation des Nations unies (ONU) selon lesquelles la famine à Gaza constitue « l'une des pires crises alimentaires dans le monde », il relayait la propagande négationniste d'Israël : « Lors du dernier cessez-le-feu, plus de 25 000 camions remplis de nourriture, d'eau et de médicaments sont entrés dans l'enclave palestinienne et par conséquent, les stocks ont alors été largement réapprovisionnés. Il n'y a donc pour l'heure, selon l'État hébreu, aucune situation de famine à Gaza. »
Sans doute une représentation accrue de voix et de témoignages palestiniens aurait-elle empêché que de tels récits circulent à l'antenne. Le correspondant de guerre palestinien Rami Abou Jamous, lauréat de trois prix Bayeux en 2024, a eu la parole à plusieurs reprises, en duplex depuis Gaza. Mais là encore, un seul exemple permet de mesurer le déséquilibre abyssal de France Info TV : selon le propre décompte de la chaîne dans ses pages « Transparence », entre octobre 2025 et juin 2026, il fut le seul journaliste palestinien représenté à l'antenne, où il est intervenu dix fois.
À titre de comparaison, sur ces neuf mêmes mois, la journaliste israélienne Rina Bassist a bénéficié d'une surface médiatique près de sept fois supérieure : pas moins de 67 passages en plateau. Alors que la propagandiste russe attitrée des médias Bolloré Xenia Fedorova, devenue l'incarnation de « la menace d'ingérence15 » fait l'objet d'un arrêté d'expulsion ministériel, Rina Bassist peut se répandre sur la télévision publique sans avoir à rougir de son CV : ex-ambassadrice adjointe d'Israël à Bogotá, elle a notamment travaillé pendant près de deux décennies dans le corps diplomatique avant de devenir correspondante internationale de la radio publique israélienne et chercheuse associée au sein du think tank israélien de politique étrangère Mitvim. Une négatrice en règle du nettoyage ethnique à Gaza, qui s'est progressivement retrouvée dans les petits papiers des rédactions télé en général… et de France Info TV en particulier.

Il faut dire que ces « experts » savent se rendre disponibles auprès d'une chaîne en quête perpétuelle d'intervenants. Lancée en 2016 sur un modèle « low cost16 », France Info TV se voulait à l'origine un modèle d'information de service public : factuelle, pédagogique, sobre et riche en reportages. Dix ans plus tard, l'espace grandissant laissé aux « talks », ces « vrais-faux débats » d'opinion gourmands en chroniqueurs tout-terrain, en a fait une chaîne d'info en continu comme les autres, où le commentaire prend le pas sur l'information.
« L'audience a longtemps été très faible, explique le délégué syndical Antoine Chuzeville, donc il y a eu la volonté de faire appel à des recettes qui fonctionnent pour pas cher. Il y a d'ailleurs eu le recrutement de cadres éditoriaux passés par I-Télé, BFM-TV, LCI, des journalistes d'Europe 1 », se remémore-t-il. Une austérité économique qui s'est particulièrement aggravée sous le second mandat d'Emmanuel Macron à l'Élysée, inauguré par la suppression de la redevance télé, en août 202217.
Certaines sources parlent d'un autre tournant en septembre 2024, au moment de l'arrivée de Laurent Delpech à la direction de l'information. Son crédo : « Mettre des “talks” tout le temps, partout, très longs », résume une journaliste. Une idée économe : « on envoie beaucoup moins d'équipes sur le terrain », les invités ne sont de toute façon pas payés et les chroniqueurs enchaînent parfois « huit heures d'affilée ».
Quitte à considérer que tout est matière à « débat » et à raconter n'importe quoi en présence de n'importe qui ? Exemple exemplaire : « Gaza “Côte d'Azur” et si c'était possible ? », sujet présenté en deuxième partie de l'émission « L'Heure américaine » (5 février 2025), au cours duquel un cadre syndical de l'industrie hôtelière est invité pour discuter des conditions de réalisation pratico-pratiques de la « riviera » imaginée par Trump à Gaza. Au cours de ce moment de télévision, l'invité répond, sans interruption ni rappel à l'ordre, à la question de l'animateur : « La bande de Gaza en riviera, est-ce que ça a du sens pour le professionnel du tourisme que vous êtes ? » Suite au tollé que cette séquence a déchaîné, Alban Mikoczy, le rédacteur en chef de l'émission, a été sanctionné à l'issue d'une commission disciplinaire. Le journaliste a exprimé une autocritique lorsque nous l'avons interrogé, indiquant avoir « cru pouvoir aborder l'objet sur le thème de la raison ; or l'objet d'origine est déraisonnable en lui-même », et admettant s'être « très clairement trompé de registre ». Il reconnaîtra « avoir perdu le contrôle de l'émission », avec cette séquence d'une durée de « sept minutes sur cinquante », tient-il à préciser. Nous avons observé plus grande diligence pour faire cesser un désordre en plateau. Quelques semaines plus tard, le directeur de la chaîne, Laurent Delpech, écopait d'une motion de défiance votée à 87 % par la rédaction de France Info TV18
Est-ce à dire que toutes les leçons de cet épisode ont été tirées ? Rien n'est moins sûr… Si des journalistes de la chaîne y voient une conséquence quasi mécanique de l'obsession du remplissage et du journalisme de commentaire, la chefferie fait l'autruche. Lors de la commission déontologique du 4 juin 2025, le SNJ a bien tenté de demander des comptes sur cette affaire, révélatrice selon le syndicat des « fragilités structurelles » de France Info TV. La direction a répondu qu'elle « ne souhait[ait] pas revenir sur les erreurs commises qui ont porté préjudice à la chaîne » et s'est contentée de faire valoir un « travail de réorganisation » en interne : l'affectation de plusieurs journalistes à des « process de vérification » et la mise en place… d'une « équipe dédiée au “talk” », dissociée de « l'équipe dédiée aux “news” ». Tout changer pour que rien ne change ?
Reste ce constat : sur France Info TV, la Palestine sera apparue aux yeux des téléspectateurs davantage sous le prisme du commentaire. Les capacités du bureau Moyen-Orient de France Télévisions, qui fournit des contenus aux différents canaux de la télévision publique, paraissent dévitalisées. Arnauld Miguet, qui en a pris la tête en novembre 2024 en tant que correspondant permanent, n'a pas souhaité répondre à nos questions, faute d'accord de la part de sa hiérarchie, nous a-t-il dit. Il encadre désormais quatre journalistes, épaulés par des envoyés spéciaux ponctuels, ce qu'il reste des effectifs, après le licenciement, en 2011, des deux tiers des journalistes.
Résultat ? France Info TV déserte le terrain palestinien – et proche-oriental, plus largement – dès lors que les chefferies n'y entrevoient plus d'actualité « chaude ». Preuve en est, la diminution en flèche de la couverture de Gaza depuis le prétendu « cessez-le-feu » d'octobre 2025, alors que près de 1 300 Palestiniens ont depuis été tués par l'armée israélienne dans l'enclave, parmi lesquels 300 enfants en trois cents jours selon l'Unicef.

Cette invisibilisation structurelle, aggravée par le blocus imposé par l'État d'Israël sur Gaza – inédit dans l'histoire par sa durée – a bien sûr des conséquences multiples sur le traitement de l'information. « Il y a à la fois de la paresse intellectuelle et du lavage de cerveau, commente un journaliste. Et puis à la fin, quand tu es allé six fois en Israël, que tu as rencontré les familles des victimes [israéliennes], tu as de l'empathie pour ces gens-là ; et tu oublies ceux que tu ne vois pas. »
« Oubli »… ou normalisation ? Le 16 août dernier, alors que le ministre israélien de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir appelait publiquement à assassiner « de 30 à 40 personnes chaque nuit » à Gaza, « des gens qui ne méritent pas de vivre », qui « ne sont même pas des êtres humains », France Info TV diffusait un reportage touristique sur les jardins suspendus de Haïfa, en Israël. « Une spectaculaire brèche de verdure », s'émerveillait la journaliste. « Une cascade luxuriante » de jardins « à la symétrie parfaite », « ouverts à tous » et accueillant « un million de visiteurs chaque année ».
1« Israël/Gaza, la chronique impossible ? », « Votre télé et vous », France 3, 18 juin 2025.
2« Le 16h/18h », France Info TV, 22 novembre 2024.
3« La politique s'éclaire », France Info TV, 21 février 2026.
4« France Info et “les otages palestiniens” : emballement sémantique et indignation sélective », par Pauline Perrenot, Acrimed, 3 février 2025.
5Après avoir été nommée par l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), dont le président est quant à lui choisi par le chef de l'État, Delphine Ernotte occupe ce poste depuis 2015.
6François Beaudonnet, « Au comptoir de l'info », France Télévisions, 27 octobre 2023. Toutes les citations qui suivent proviennent de cet entretien.
7Lire Hocine Bouhadjera, « “Il n'y a aucun journaliste à Gaza” : une réponse par les voix des survivants », ActuaLitté, 14 août 2026. À propos du projet « The Living Record », dans lequel « plus de cinquante journalistes et professionnels des médias de Gaza ont enregistré des hommages à leurs confrères tués depuis le début de la guerre ».
8Association de journalistes ayant pour rôle d'assurer l'indépendance de la profession face aux actionnaires et le respect des principes déontologiques.
9Tous ces contenus sont en outre indistinctement promus sur les réseaux sociaux via un seul compte (Franceinfo), dans une volonté affichée de « renforcer […] la marque du média global, radio-tv-web ».
10Dans l'émission « Sur le terrain », titré : « Palestine, que va devenir le Hamas ? ».
11Ces deux épisodes ont respectivement eu lieu à l'antenne de France Info TV les 28 juin et 10 août 2025.
12En décembre 2023, Bruno Tertrais participait à la conférence inaugurale du réseau « Agir ensemble », une émanation d'Elnet, pour lequel il assura également une « masterclass ».
13Voir notamment Élodie Safaris, « “Des victimes coupables” : comment les journalistes français voient leurs confrères palestiniens ? », Arrêt sur images, 29 avril 2025 et Loris Guémart, « Gaza : et l'illumination vint de CNN », Arrêt sur images, 16 décembre 2023.
14« Gaza : une “inflexion” médiatique en trompe-l'œil », Célia Ch, Pauline Perrenot, Acrimed, 18 juin 2025.
15L'expression est du ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, dans une tribune au Monde publiée le 17 août 2026.
16« Franceinfo, l'info autrement ? », Frédéric Lemaire, Pauline Perrenot, Acrimed, 8 décembre 2020.
17Cette recette dédiée, qui rapportait environ 3 milliards d'euros par an à l'audiovisuel public, a été remplacée par l'affectation d'une fraction de la TVA, soit une contribution beaucoup plus dépendante des arbitrages budgétaires annuels, et du pouvoir politique.
18Il cédera sa place à Muriel Pleynet en mars 2025, laquelle sera remplacée temporairement à la direction de la rédaction nationale de France Télévisions par… Nathalie Saint-Cricq !
29.09.2026 à 06:00
Jonathan Hassine
Le monopole des armes par l'État est l'un des objectifs du gouvernement de Nawaf Salam, formé en 2025. Il implique de désarmer le Hezbollah et repose sur un calendrier par phases, établi sous la pression des États-Unis et d'Israël. Sur fond d'ingérences internationales et de divisions internes, le Liban avance sur une ligne de crête, entre une souveraineté à reconquérir et le spectre de la violence. Le 2 mars 2026, le premier ministre libanais Nawaf Salam déclare illégales les activités (…)
- Magazine / Liban, Israël, France, Hezbollah, Résistance, Armée, OLP, Milice, Histoire, Confessionnalisme , États-Unis, Guerre du Liban (1975-1990) , Forces libanaises (FL), Guerre Israël-Iran 2025 , Sud-Liban
Le monopole des armes par l'État est l'un des objectifs du gouvernement de Nawaf Salam, formé en 2025. Il implique de désarmer le Hezbollah et repose sur un calendrier par phases, établi sous la pression des États-Unis et d'Israël. Sur fond d'ingérences internationales et de divisions internes, le Liban avance sur une ligne de crête, entre une souveraineté à reconquérir et le spectre de la violence.
Le 2 mars 2026, le premier ministre libanais Nawaf Salam déclare illégales les activités militaires du Hezbollah et appelle à placer ses armes sous l'autorité de l'État. Cette décision constitue la tentative la plus manifeste d'en finir avec la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » qui aiguillait la politique de défense du Liban depuis la fin de la guerre civile (1975-1990).
Formalisée pour la première fois sous la tutelle syrienne dans la déclaration ministérielle de 1992 du premier ministre Rafic Hariri, la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » définit la politique de défense du Liban comme une division du travail : les forces armées libanaises (FAL) conservent la charge de maintenir l'ordre intérieur et de s'interposer entre rivaux politiques, tandis que le Hezbollah se voit confier la mission de libérer le sud du Liban de l'occupation israélienne et de prévenir de futures invasions.
Malgré les pressions internes de la part de certains responsables politiques et les menaces des États-Unis de suspendre leur aide à l'armée libanaise, le plan de désarmement du Hezbollah n'a pas beaucoup progressé. Au cours d'un échange houleux avec le premier ministre, le commandant en chef de l'armée libanaise Rodolphe Haykal aurait refusé d'engager ses troupes contre le Hezbollah. Ce refus fait écho à la position prudente adoptée par le général Fouad Chehab lors de la guerre civile de 19581. Le premier commandant en chef de l'armée avait alors refusé l'ordre du président Camille Chamoun (1952-1958) d'écraser l'opposition, de peur de provoquer la division politique et communautaire de l'armée. Les unités combattantes avaient seulement été déployées pour contenir le soulèvement et sécuriser les principales routes et les centres du pouvoir.
La réaction du général Haykal doit également être lue à l'aune du résultat tragique d'autres interventions contre des acteurs internes. Ces moments critiques sont essentiels pour comprendre les risques inhérents à une telle approche militaire, ainsi que les limites du débat sur le monopole des armes et la faiblesse de l'armée libanaise.
En 1975-1976 et en 1983-1984, deux des épisodes les plus meurtriers de la guerre civile libanaise, les présidents libanais Soleiman Frangieh (1970-1976) et Amine Gemayel (1982-1988) se sont tournés vers l'armée pour réprimer l'opposition et mettre fin au conflit. Leurs décisions ont plutôt entraîné la division politique, confessionnelle et territoriale de l'institution militaire. Des deux épisodes, la crise de 1983-1984 offre la comparaison la plus pertinente avec la situation actuelle au Liban puisqu'elle partage au moins trois des caractéristiques relatives au désarmement du Hezbollah.
Tout d'abord, tout affrontement militaire avec le Hezbollah nécessiterait le déploiement de la majorité des effectifs des forces armées libanaises. Le précédent historique d'un tel recours à l'armée contre des forces d'opposition internes demeure la campagne militaire menée contre le mouvement Amal et le Parti socialiste progressiste (PSP) entre août 1983 et février 1984. Certains pourraient également mentionner les affrontements entre l'armée et les Forces libanaises en 1989 et 1990, mais l'institution militaire était alors déjà divisée et n'avait pu mobiliser qu'un cinquième de ses effectifs. Quant à la période comprise entre mai 1975 et janvier 1976, les unités combattantes ont seulement été déployées de manière dispersée pour soutenir le parti Kataëb (les « Phalanges libanaises2 ») et ses alliés de la droite chrétienne contre la gauche libanaise et les factions palestiniennes.
Une deuxième analogie réside dans l'idée que le rapport de force favorise un désarmement forcé. Entre 2023 et 2025, Israël et les États-Unis ont infligé des revers sévères et inédits à l'« Axe de la résistance »3, dont fait partie le Hezbollah. Cela a conduit des responsables états-uniens ainsi que le président Joseph Aoun lui-même à conclure que le Hezbollah avait été militairement brisé. Cette analyse s'est révélée erronée puisque le Hezbollah a réussi à reconstituer une partie de son arsenal pour se préparer à une guerre d'usure.
Un sentiment d'opportunité comparable avait prévalu dans le sillage de l'invasion israélienne du Liban en 1982. Le Mouvement national libanais (MNL), une coalition de partis de gauche et nationalistes arabes, en était ressorti gravement affaibli. Après avoir imposé un siège extrêmement dur à Beyrouth-Ouest, les forces d'occupation israéliennes avaient expulsé les combattants palestiniens — les fedayin —, privant ainsi le MNL de son principal soutien militaire et financier. À la suite de ce bouleversement géopolitique, le président nouvellement élu, le phalangiste Amine Gemayel, avait pensé pouvoir ressusciter le Liban du Pacte national de 1943, caractérisé par la domination maronite et la politique des notables4.
Enfin, tout comme aujourd'hui, le gouvernement libanais bénéficiait du soutien des États-Unis. Au début de l'automne 1982, Washington voit dans l'expulsion de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) par les Israéliens une occasion décisive pour imposer un gouvernement libanais pro-occidental prêt à normaliser ses relations avec Israël. Entre décembre 1982 et mai 1983, des délégations libanaises et israéliennes participent à plusieurs cycles de négociations menées sous l'égide des États-Unis. Ces pourparlers aboutissent à l'accord mort-né du 17 mai 1983 qui prévoit la fin de l'état de guerre entre le Liban et Israël, tout en incluant plusieurs « dispositions de sécurité » qui portent sévèrement atteinte à la souveraineté libanaise5.
L'accord est approuvé par le Conseil des ministres et le Parlement, mais Amine Gemayel s'abstient de le ratifier en raison d'une lettre annexe adressée par la délégation israélienne au médiateur états-unien, Morris Draper, la veille de la signature. Datée du 17 mai, cette missive introduit délibérément une nouvelle clause irréalisable : elle subordonne le retrait d'Israël du Liban à un retrait préalable de la Syrie et confère de fait à Damas un droit de veto effectif sur l'accord. Israël se réserve aussi le droit unilatéral de se retirer de l'accord si cette condition n'est pas remplie. Faute d'obtenir des garanties suffisantes de la part des États-Unis, Gemayel finit par céder à la pression de la Syrie et d'une large coalition multiconfessionnelle de partis et de dirigeants libanais. Il renonce à l'accord du 17 mai en mars 1984.
Un scénario similaire se dessine aujourd'hui. En avril 2026, le Liban et Israël sont parvenus à un arrangement qui octroie à Israël le droit de violer en permanence la souveraineté libanaise, avant d'entamer des négociations déséquilibrées à Washington. L'accord qui en résulte, négocié par les États-Unis et signé le 26 juin, légitime la poursuite de l'occupation jusqu'à ce que « les groupes armés non étatiques soient désarmés avec succès ». Il restreint aussi considérablement la diplomatie libanaise puisqu'il empêche le Liban d'engager des poursuites pour les crimes de guerre israéliens et menace de plonger le pays dans la guerre civile en dressant les forces armées libanaises contre le Hezbollah.
Rendue publique quelques jours après sa signature, l'« annexe relative à la sécurité » de l'accord-cadre du 26 juin place de facto la souveraineté de l'État libanais au sud du Litani sous la supervision d'un « groupe de coordination militaire pour le Liban ». Doté de prérogatives étendues et composé du Liban, d'Israël et des États-Unis, cet organisme rappelle le comité de sécurité prévu dans l'accord du 17 mai 1983 pour superviser — et restreindre — le déploiement, la composition et la mission de l'armée libanaise dans le sud du Liban. En vertu de ce nouvel accord, les forces armées libanaises sont chargées de collaborer avec l'armée israélienne pour désarmer une partie de la société libanaise, sans calendrier précis sur la fin de l'occupation. Lors de son entretien avec le secrétaire d'État des États-Unis Marco Rubio, le 28 septembre 2026 à Washington, Nawaf Salam a réclamé un « calendrier clair » pour la mise en œuvre de cet accord-cadre.
Le processus de normalisation de 1983, sous les auspices des États-Unis, reposait essentiellement sur l'armée libanaise. Les États-Unis abreuvent l'institution militaire de matériel, dont une grande partie est payée comptant par l'État libanais. Plus de 10 000 hommes, issus des unités d'infanterie, d'artillerie et blindées, reçoivent un entraînement intensif aux mains des marines et des forces spéciales états-uniennes.
Avec l'aide de la France, les États-Unis cherchent à renforcer l'armée libanaise — sans jamais menacer la supériorité militaire d'Israël —, officiellement pour aider le gouvernement à rétablir son autorité sur le territoire libanais. Fortes de ce programme de modernisation, les forces armées libanaises atteignent vraisemblablement un sommet jamais retrouvé en termes de préparation au combat et d'équipement. Que s'est-il passé ensuite ?
Au début du mois de février 1984, le président Gemayel envoie des unités de l'armée pour combattre le mouvement Amal et le PSP. Aux côtés de plus petites formations issues du MNL, Amal et le PSP organisent un soulèvement pour reprendre le contrôle de Beyrouth-Ouest. Ces forces de l'opposition reçoivent du matériel militaire de la Syrie et sont aidées par un groupe de jeunes officiers libanais qui ont formé un « mouvement d'officiers libres » afin de s'opposer à la fois à la normalisation des relations avec Israël et au rétablissement de la domination chrétienne.
Ce qui suit est connu sous le nom de « soulèvement du 6 février » et marque la victoire de l'opposition sur Amine Gemayel et son protecteur états-unien. Les troupes états-uniennes, dont la présence avait déjà été fragilisée par l'attentat-suicide contre la caserne des marines le 23 octobre 1983, achèvent leur retrait du Liban à la fin du mois de février 1984. L'accord du 17 mai est abrogé par le Conseil des ministres le mois suivant et un gouvernement d'« unité nationale » est formé en avril, ce qui met de facto fin à la domination chrétienne sur le système politique et entérine la fragmentation du Liban en cantons dirigés par des milices. Reflétant l'état du pays, l'armée se scinde en brigades régionales semi-autonomes dans les semaines qui suivent le soulèvement.
Deux facteurs expliquent cette fragmentation de l'institution militaire. Le premier est d'ordre politique. Les militaires ayant fait défection, en majorité musulmans, adhéraient à la cause défendue par le PSP et le Mouvement Amal qui, à l'instar des « officiers libres », luttaient pour un nouveau système politique et rejetaient l'accord du 17 mai. Le deuxième facteur est d'ordre territorial. Si ces militaires avaient été déçus par la politique d'Amine Gemayel, beaucoup d'entre eux rejetaient aussi les milices — dont le PSP et Amal — et l'économie de prédation qu'elles imposaient à la population libanaise. Ceux-là firent néanmoins aussi défection, avant ou après la victoire de l'opposition. Comme le relate un ancien soldat chiite, certains étaient tout simplement incapables de tirer sur des membres de leur entourage : « Nous devions tirer dans une région appelée Hay Al-Sellom [dans la banlieue sud de Beyrouth], alors que j'y habitais : mes proches, mes voisins… Impossible de tirer sur les miens ! »6
Aujourd'hui, les soldats chiites représentent environ un tiers des effectifs, tandis que la majorité des militaires du rang sont d'origine rurale, ce qui signifie qu'ils conservent des liens étroits avec leurs villages d'origine. La perspective de déployer l'armée contre le Hezbollah revient donc à imposer un choix impossible à ces hommes et femmes qui chérissent leurs sociabilités du quotidien.
Malgré les leçons que l'on peut tirer du soulèvement du 6 février 1984, l'ancien président Amine Gemayel a récemment encouragé son lointain successeur, Joseph Aoun, ainsi que le premier ministre, Nawaf Salam, à « aller jusqu'au bout dans les négociations avec Israël ». Gemayel fait partie de ceux qui appellent l'institution militaire à désarmer le Hezbollah. Les partisans de cette position soi-disant souverainiste invoquent souvent — ou se cachent derrière — la neutralité de l'État. Selon leur raisonnement, celui-ci se situe au-dessus de toutes les parties et doit donc détenir le monopole de la violence pour garantir la paix civile.
Certains vont encore plus loin pour justifier une confrontation militaire. Ils présentent le Hezbollah comme une milice supplétive de l'Iran — une simple « excroissance de la République islamique » qui n'appartient pas au corps politique libanais ou s'en est exclue. Cette rhétorique est typique d'une logique de guerre civile qui suppose l'excommunication de l'autre pour justifier la violence à son encontre. Cette logique renvoie à la guerre civile libanaise, lorsque la droite chrétienne prétendait défendre le Liban contre les « étrangers » — les Palestiniens, puis les Syriens —, tout en ignorant les revendications politiques de la gauche libanaise et en niant son autonomie.
La neutralité de l'État n'est toutefois qu'un mirage, surtout lorsque l'État en question et son armée dépendent autant de l'aide étrangère. Après le retrait de l'armée syrienne en 2005, Washington est rapidement redevenu le principal partenaire des forces armées libanaises en matière de formation, d'équipement et de financement7. La crise sociale et économique à partir de 2019 a encore accentué la dépendance de l'armée libanaise aux bailleurs de fonds occidentaux et du Golfe, tels que les États-Unis, la France, le Qatar et les Émirats arabes unis. En contrepartie, la politique de défense du Liban s'est trouvée de plus en plus alignée sur la politique pro-israélienne des États-Unis au Proche-Orient.
Pour les États-Unis et leurs alliés, l'objectif est de faire de l'armée libanaise une force de maintien de l'ordre efficace, capable d'assurer la stabilité interne — tant que cela sert les intérêts des États-Unis et d'Israël — et d'affirmer sa primauté sur le Hezbollah. Dans une interview filmée accordée en septembre 2025 à l'émission « On the Record with Hadley Gamble » sur The National News, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie Tom Barrack en arrive même à reconnaître sans fard que les États-Unis n'armaient pas les forces armées libanaises pour qu'elles combattent Israël, mais « pour qu'elles combattent leur propre peuple, le Hezbollah ». Cette politique est fondée sur le principe du qualitative military edge (« avantage militaire qualitatif ») qui doit garantir la supériorité militaire israélienne dans la région.
Les autorités libanaises ont déjà tenté de miser sur les États-Unis pour rétablir la souveraineté de l'État et obtenir le retrait pacifique de l'armée israélienne du territoire national, en vain. Après l'invasion israélienne du Liban en mars 1978, le président Elias Sarkis (1976-1982) ne ménage aucun effort diplomatique pour reprendre le contrôle du sud du pays. Avec son ministre de la défense et des affaires étrangères, Fouad Boutros, ils exhortent Washington à faire pression sur Israël pour qu'il autorise le déploiement de l'armée libanaise dans la zone frontalière. Ignorant les avertissements états-uniens, Israël transforme cette zone en une « ceinture de sécurité » en s'appuyant sur l'Armée du Liban Sud (ALS8).
À l'heure où l'alliance états-uno-israélienne se révèle plus forte que jamais, la question du désarmement du Hezbollah ne peut être dissociée d'un effort plus large qui vise à bâtir un État libanais véritablement souverain. La souveraineté consiste d'abord à construire une relation de confiance entre l'État libanais et une population qui n'a connu qu'un État absent — et parfois répressif — depuis sa création en 1920. Même avant la longue occupation israélienne débutée en 1978, les habitants du sud du Liban, en majorité chiites, se sentaient abandonnés par l'État. Malgré les efforts déployés pour réduire les inégalités dans le pays sous la présidence de Fouad Chehab (1958-1964) et de son successeur Charles Helou (1964-1970), le Sud a continué de pâtir d'un manque de services publics et d'infrastructures, à l'instar d'autres régions périphériques, telles que le Akkar et la plaine de la Bekaa. Mais contrairement à ces régions, il a également connu une longue histoire de guerre et de dépossession.
Dans les années 1950 et 1960, avant l'arrivée des combattants palestiniens, le sud du Liban subit au moins deux cents attaques israéliennes contre des habitations, du bétail et des récoltes. À la suite de la défaite arabe de 1967, Israël mène des incursions dévastatrices pour écraser les fedayin qui font de cette région un nouveau sanctuaire pour leur lutte de libération. Entre 1968 et 1974, quelque 3 000 attaques de l'armée israélienne ont lieu, occasionnant la mort de 880 civils et forçant un cinquième des 150 000 habitants de la zone frontalière à fuir plus au nord.
Tout au long de cette période, les gouvernements libanais successifs ordonnent à l'armée d'éviter tout affrontement avec les troupes israéliennes ; les militaires restent donc l'arme au pied, tout comme aujourd'hui. Sous la présidence de Charles Helou puis celle de Soleiman Frangieh, la majorité des unités sont chargées de contenir les activités de la résistance palestinienne. De temps en temps, elles aident également les Forces de sécurité intérieure — l'équivalent de la police et de la gendarmerie au Liban — à réprimer les vastes mouvements sociaux auxquels participent de nombreux habitants du Sud.
Après la guerre de 1967, le Liban devient un foyer important de mobilisation populaire dans le contexte des Global Sixties9 : paysans, ouvriers, étudiants et intellectuels descendent dans la rue pour réclamer des réformes sociales et politiques et pour soutenir la lutte armée palestinienne. Loin d'être neutre, l'armée défend le statu quo. En avril 1969, l'armée tire à balles réelles sur des manifestations de solidarité avec les fedayin à Beyrouth et à Saïda. En février 1975, une manifestation de pêcheurs à Saïda est réprimée dans le sang par les militaires. Pour Tabitha Petran, comme pour de nombreux autres observateurs, « nombre de facteurs internes qui ont contribué au déclenchement de la guerre civile étaient déjà présents dans les événements de Saïda : l'injustice sociale liée aux disparités régionales et confessionnelles ; l'impuissance de l'État et le déploiement de l'armée comme instrument du pouvoir maronite ; et l'émergence d'un front populaire en faveur du changement10. »
Rompre avec cet héritage douloureux nécessite une refonte du système politique qui permette une véritable représentation populaire, à l'abri des marchandages confessionnels et clientélistes, ainsi que l'élaboration d'une politique de défense consensuelle.
La faiblesse de l'armée libanaise est souvent présentée comme le fruit de l'impéritie de l'État, illustrée par la crise post-2019, et de l'impérialisme états-unien. Ses origines sont toutefois plus complexes. De l'indépendance de 1943 jusqu'au début de la guerre civile, les élites politiques s'accordent à privilégier le maintien de l'ordre au détriment de la défense des frontières11.
D'une part, pour les leaders traditionnels de toutes les communautés, les capacités limitées de l'armée libanaise servaient à justifier son absence de participation à l'effort de guerre arabe face à Israël. D'autre part, tout renforcement de l'institution militaire risquait de saper les fondements de la domination politique chrétienne puisqu'il nécessiterait le recrutement d'une majorité de soldats musulmans face au manque de recrues chrétiennes.
La faiblesse de l'armée devait être compensée par la protection d'une puissance occidentale : la France, puis, de plus en plus, les États-Unis, après le déclin de la puissance française dans le sillage de la débâcle de Suez en 1956 et de la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962). Pierre Gemayel, fondateur du parti Kataëb, a résumé cette doctrine dans son intervention devant le Parlement en 1973 :
La force du Liban ne réside pas dans l'armée, mais dans notre force, dans son respect des conventions internationales et dans nos amitiés.
Sa formule a été reprise de manière tronquée dans le slogan « la force du Liban réside dans sa faiblesse », en vogue parmi les milieux conservateurs dans les années qui ont précédé la guerre civile.
Les mots de Pierre Gemayel résonnent encore aujourd'hui. Dans une interview accordée le 21 avril 2026 à Sky News Arabia, Samir Geagea, chef des Forces libanaises — un rejeton du Parti Kataëb —, a suggéré que le seul levier du gouvernement libanais dans ses négociations avec Israël résidait dans « les nombreuses personnes [qui] aiment le Liban ». Son argument repose sur l'idée que le Liban ne peut être un « État de la confrontation » — une expression utilisée dans les années 1960 pour désigner les États arabes en première ligne pour la libération de la Palestine —, comme si le renforcement de l'institution militaire portait nécessairement sur ses capacités offensives. Un tel raisonnement exclut la défense légitime, à commencer par la protection contre les drones et les avions de combat, et laisse ainsi le Liban vulnérable.
L'équation militaire a évolué depuis la fin de la guerre civile puisque plus des deux tiers des soldats de l'armée libanaise sont désormais musulmans. Seul le corps des officiers conserve une proportion équivalente entre chrétiens et musulmans. Le renforcement des forces armées libanaises est néanmoins toujours perçu comme une menace par les deux principaux camps politiques du Liban : par le Hezbollah et ses alliés qui estiment qu'un tel renforcement se retournerait contre eux ; par les leaders politiques pro-occidentaux et leurs parrains étrangers — les États-Unis et l'Arabie saoudite au premier chef — qui redoutent que les équipements de l'armée ne tombent entre les mains du Hezbollah. Ce sont ces craintes qui ont amené Riyad à suspendre, en 2016, l'aide de 3 milliards de dollars promise à l'armée libanaise.
La polarisation actuelle de la scène politique libanaise rappelle les débats houleux qui entouraient le renforcement de l'armée au début des années 1970. À cette époque, les leaders traditionnels musulmans, tels que Rachid Karamé, premier ministre (1969-1970), et Saëb Salam, ministre de l'intérieur (1970-1973), exigent une plus grande participation au sommet de l'État avant d'accepter tout renforcement de l'institution militaire. Ils réclament des prérogatives accrues pour le premier ministre, la parité entre chrétiens et musulmans au Parlement et un commandement collégial et multiconfessionnel de l'armée. Le Mouvement national libanais rejette ce compromis confessionnel et prône une refonte complète du système politique et l'abolition du confessionnalisme comme conditions préalables. Le leader du MNL, Kamal Joumblatt, et ses alliés craignent à juste titre que l'armée libanaise ne soit utilisée pour réprimer la coalition de la gauche et de l'OLP plutôt que pour défendre le pays contre les agressions israéliennes.
En janvier 1976, un groupe restreint d'officiers progressistes cherche à sortir de cette impasse. Les « officiers libres patriotes », comme ils se dénomment eux-mêmes, fondent l'Armée du Liban arabe (ALA), une faction dissidente qui vise à empêcher l'utilisation de l'armée contre la gauche et la résistance palestinienne.
À l'instar du MNL, l'ALA n'échappe pas aux clivages confessionnels et aux rivalités internes. Le coup de grâce vient toutefois d'une intervention étrangère. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1976, quelque six mille soldats syriens franchissent la frontière libanaise. Avec l'accord des États-Unis et d'Israël, le président syrien Hafez Al-Assad intervient pour sauver la droite chrétienne, au bord de la défaite. Soucieux de préserver leurs acquis militaires, le MNL et l'Armée du Liban arabe choisissent de résister à l'offensive syrienne, mais sont finalement écrasés à l'automne 1976.
L'âge d'or contrasté des officiers révolutionnaires arabes est depuis longtemps révolu. Pourtant, comme par le passé, nombreux sont ceux qui, au sein des forces armées libanaises, refusent catégoriquement de voir leur institution retourner ses armes contre son propre peuple. Le 12 mars 2026, une déclaration attribuée à un groupe d'« officiers patriotes »12 avertit :
Placer l'armée en situation de confrontation avec sa propre population ou lui confier la mission de traquer ceux qui résistent à l'agression étrangère crée un dangereux précédent qui met gravement en péril la cohésion de l'armée et la stabilité nationale. De telles décisions risquent d'affaiblir le rôle fédérateur de l'armée et d'exposer son unité interne à de dangereuses secousses dont les conséquences s'annoncent funestes.
1Le président Camille Chamoun, pro-occidental, refuse catégoriquement d'intégrer la République arabe unie créée par l'Égypte et la Syrie en 1958. Le clivage entre partisans de Chamoun et nationalistes arabes, dirigés par Rachid Karamé, donne lieu à des combats armés, attentats, assassinats et manifestations. Le conflit s'étend. Les États-Unis envoient l'US Army en renfort à Camille Chamoun et plaident dans le même temps en faveur d'une solution politique. Celle-ci prendra la forme de l'élection, à la présidence de la République, le 31 juillet 1958, du général Fouad Chehab.
2Fondées en 1936 par Pierre Gemayel. Le parti détient aujourd'hui 4 sièges au Parlement, sur 128.
3Alliance informelle de groupes armés issus d'Iran, de Syrie, de Palestine, du Liban, d'Irak, d'Afghanistan et du Yémen.
4La « politique des notables » est associée au modèle proposé par Albert Hourani pour décrire le gouvernement des provinces arabes à la fin de la période ottomane. Selon ce modèle, les élites locales jouaient le rôle d'intermédiaires entre l'État central et ses sujets. Le concept conserve une partie de sa pertinence dans le Liban post-indépendance. Jusqu'à aujourd'hui, le pouvoir des leaders politiques repose sur leur capacité à assurer l'accès aux ressources de l'État et à procurer des emplois et des services à leurs clientèles. Voir Andrew Arsan, Lebanon : A Country in Fragments, Hurst, 2018.
5Ces dispositions prévoyaient notamment la création d'une « zone de sécurité » dans le sud du Liban, où un petit nombre d'unités des FAL seraient autorisées ; la réintégration de l'Armée du Liban Sud — une milice issue d'une ancienne faction de l'armée libanaise créée en 1976 avec le soutien du commandement de l'armée et d'Israël — au sein de l'institution militaire ; et le déploiement d'une « garde civile » (une milice) dans les villages frontaliers sous la supervision d'un comité de sécurité composé de représentants du Liban, d'Israël et des États-Unis. Doté de larges prérogatives, ce comité permettait à Israël de surveiller certaines parties du territoire libanais et limitait les relations du Liban avec les pays arabes et étrangers. Texte de l'accord libano-israélien sur le retrait des troupes, Journal of Palestine Studies, vol. 12, n° 4 (été 1983).
6Entretien collectif avec le sergent-chef Haydar et les adjudants-chefs Hamad et Youssef, à Jnah, le 16 juillet 2021.
7Lire Aram Nerguizian, « Lebanon : Assessing US-Led Capabilities Development », dans Security Assistance in the Middle East : Challenges and the Need for Change, sous la direction de Hicham Alaoui et Robert Springborg, 2023.
8En novembre 1976, le commandant en chef de l'armée Hanna Saïd envoie le commandant Saad Haddad prendre la tête d'une faction militaire répartie entre trois villages chrétiens frontaliers : Qlayaa, Rmeish et Alma Al-Shaab. Dans le cadre de la politique israélienne dite de la « bonne frontière », ces villages avaient commencé à recevoir une aide civile et militaire dès 1975 et à attirer des militaires chrétiens de la région opposés aux Forces communes du MNL et de l'OLP. À la suite de l'invasion israélienne de mars 1978, la faction de Haddad devient l'Armée du Liban-Sud (ALS), une force paramilitaire qui soutient l'occupation israélienne du sud du Liban jusqu'en 2000. Sur les origines de l'ALS, voir Beate Hamizrachi, The Emergence of the South Lebanon Security Belt : Major Saad Haddad and the Ties with Israel, 1975-1978, Praeger, 1988, et Mounzer Jaber, La Zone libanaise occupée : stratégies d'occupation, trajectoires de la résistance, destinées des habitants, (en arabe), Institut des études palestiniennes, 1999).
9NDLR. Historiographie transnationale des mouvements de contestation mondiale des années 1960 et 1970.
10Tabitha Petran, « The Struggle over Lebanon », Monthly Review Press, 1987.
11Y compris sous la présidence de Fouad Chehab, qui s'appuie principalement sur le service de renseignement militaire, le « Deuxième Bureau », pour gouverner.
12Publiée dans Al Akhbar English sous le titre « A Lebanese Army Officers Warn Against Clash with Resistance ». Une enquête militaire est en cours.
28.09.2026 à 06:00
Helen Lackner
Depuis le déclenchement de l'attaque israélo-états-unienne sur l'Iran en février 2026, les houthistes semblaient hésiter à s'engager. Il leur a fallu, au cours de l'été, déconnecter formellement leur stratégie militaire de celle de l'Iran et de ses intérêts pour lancer une opération éclair et capturer les abords du détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le tout aux dépens de l'Arabie saoudite. Lancées le 6 août 2026, les attaques des houthistes, aussi nommés Ansar Allah, contre les (…)
- Magazine / Iran, Yémen, Émirats arabes unis (EAU), Pétrole, Golfe Arabo-Persique , Arabie saoudite, États-Unis, Houthistes, Détroit d'Ormuz, Groupe armé, Bab El-Mandeb
Depuis le déclenchement de l'attaque israélo-états-unienne sur l'Iran en février 2026, les houthistes semblaient hésiter à s'engager. Il leur a fallu, au cours de l'été, déconnecter formellement leur stratégie militaire de celle de l'Iran et de ses intérêts pour lancer une opération éclair et capturer les abords du détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le tout aux dépens de l'Arabie saoudite.
Lancées le 6 août 2026, les attaques des houthistes, aussi nommés Ansar Allah, contre les positions du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale (GRI) ont ouvert la voie à la reprise d'une guerre de grande échelle. Beaucoup la redoutaient, certains l'avaient anticipée. Certes, les Yéménites, tant parmi la population que parmi les responsables politiques de tous bords, étaient las de la situation de « ni guerre ni paix » qui prévalait depuis le retrait saoudien. Après s'être engagé imprudemment dans la guerre au Yémen en 2015, Riyad cherche depuis plus de cinq ans à s'extraire du bourbier. La plupart des Yéménites espéraient que les évolutions récentes dans la région conduiraient à un règlement plus ou moins acceptable. Celui-ci aurait permis d'éviter les morts et les destructions massives qui, une fois encore, s'abattent sur la population. Dorénavant, tout porte à croire que l'on s'achemine vers la reprise d'un conflit de longue durée, marqué par des mouvements successifs sur de nombreux fronts et par le recours croissant à des drones, des missiles et des moyens aériens pilotés faisant appel à des technologies avancées. Les évolutions récentes sur le terrain de bataille complexifient la situation. Aucune option n'offre une issue raisonnable.
Comme en 2015, l'Arabie saoudite est profondément impliquée et décrite comme l'ennemi principal de la nouvelle campagne par les dirigeants houthistes. En désignant le royaume comme responsable des maux yéménites, ils se tiennent formellement à distance de la stratégie iranienne — que peu de Yéménites, soutiens des houthistes compris, accepteraient de suivre. Malgré l'affirmation initiale selon laquelle la stratégie militaire vise exclusivement à entraîner la levée du blocus saoudien sur le Yémen, vieux de onze ans, les attaques d'Ansar Allah contre le territoire saoudien restent limitées. Elles visent de manière ciblée les installations de production et d'exportation de pétrole. Conformément à leur slogan « blocus contre blocus », les houthistes cherchent principalement à empêcher le royaume d'exporter son pétrole.
En coordination avec les actions armées menées depuis le nord par des groupes irakiens, Ansar Allah est presque parvenu, pour l'heure, à interrompre les exportations par l'oléoduc saoudien Est-Ouest. L'annonce de la reprise progressive de ses activités, le 23 septembre, ne contredit pas l'impression d'une grande fragilité. Entre mars et juillet, cette infrastructure a été utilisée pour acheminer environ 4 millions de barils par jour vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge. Quatre-vingts pour cent étaient ensuite dirigés vers le sud, en direction de l'Asie de l'Est, par le détroit de Bab El-Mandeb. Les attaques des milices irakiennes menées le 11 septembre 2026 contre l'oléoduc empêcheront, pendant au moins six semaines, l'acheminement de quantités substantielles de pétrole par cette voie. Le blocus houthiste des navires à destination ou en provenance de l'Arabie saoudite via le détroit fera en sorte que, une fois l'oléoduc totalement réparé, seules des quantités beaucoup plus faibles pourront passer par le canal de Suez — une voie maritime plus lente et plus coûteuse.

À cet égard, les récentes victoires des houthistes sur la côte orientale de la mer Rouge jusqu'au détroit facilitent ce processus, sans, toutefois, provoquer une transformation fondamentale. Depuis le détroit de Bab El-Mandeb, les houthistes peuvent attaquer des navires avec des armements ordinaires et peu sophistiqués, tandis que plus au nord, dans la mer Rouge, ils ont besoin de technologies de ciblage plus sophistiquées. Reste que le simple fait d'être la cible potentielle d'attaque détourne les armateurs comme cela a été le cas en 2024 quand le soutien à Gaza a justifié les attaques houthistes.
Dans ce contexte, l'économie saoudienne happée de nouveau dans le conflit yéménite s'en trouve grandement fragilisée et souffre de trois maux. Le premier est la diminution des revenus due à la réduction des exportations pétrolières, avec les contraintes budgétaires qui en résultent. Le second concerne la possible destruction d'infrastructure nouvellement construite en raison de potentielles attaques. Enfin, le dernier touche les dommages causés à la réputation internationale du pays par la guerre, qui affectent les investissements étrangers.
Bien qu'elle ne soit pas mentionnée par Ansar Allah, cette stratégie soutient clairement l'Iran dans ses efforts visant à contrôler les exportations pétrolières de la région. Une perturbation grave de l'approvisionnement mondial en hydrocarbures constitue la principale arme iranienne pour faire pression sur les États-Unis, les autres États du Nord global et les pétromonarchies régionales. L'enjeu est bien de les conduire à faire des concessions permettant de rétablir le marché dans une situation ressemblant à celle qui prévalait avant la guerre israélo-états-unienne contre l'Iran. Empêcher l'Arabie saoudite d'exporter 5 millions de barils par jour constitue un élément fondamental de cette stratégie et les houthistes en sont dorénavant directement partie prenante. Mais ce mode opératoire permet à ces derniers de présenter leur lutte comme dirigée contre un ennemi historique, le royaume saoudien, plutôt que comme un soutien à un régime iranien généralement impopulaire.
À ce jour, l'Arabie saoudite a réagi avec retenue à cette nouvelle crise. Elle dispose de peu d'options, particulièrement en l'absence d'un soutien militaire efficace de la part de ses supposés alliés occidentaux, les États-Unis en tête. Bien que les Saoudiens aient tiré les leçons de septembre 2019, lorsque des missiles iraniens et irakiens avaient causé d'importants dommages aux installations de traitement de pétrole Saudi Aramco d'Abqaiq et de Khurais, ils n'ont pas été en mesure d'identifier une solution de remplacement. À cette époque, la première administration Trump avait refusé d'apporter un quelconque soutien, le président soulignant que c'était l'Arabie saoudite qui avait été attaquée, et non les États-Unis ! Cette fois-ci, lorsque le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) a demandé personnellement à deux reprises au président états-unien Donald Trump un soutien aérien, il s'est vu proposer, en guise de réponse, davantage de conseillers dans ses salles d'opérations militaires. Celles-ci comptent déjà une multiplicité de conseillers internationaux, qui pourraient fort bien prodiguer des conseils mutuellement contradictoires. Les annonces d'achats de matériel militaire états-unien — 3,5 milliards de dollars (3 milliards d'euros) en missiles et 48 avions de combat F-35 d'une valeur projetée de 24 milliards (21 milliards d'euros) — n'ont rien changé à l'affaire.
Face aux refus de Washington, c'est le président français Emmanuel Macron qui a annoncé, le 24 septembre 2026, l'envoi prochain de personnel militaire pour protéger le port de Yanbu et les infrastructures pétrolières saoudiennes des attaques, notamment celles venues du Yémen. Les détails sur la mission des militaires français manquent, mais il est peu probable que cela affecte le blocus houthiste du détroit de Bab El-Mandeb. La baisse des prix des carburants, objectif des dirigeants français et européens, risque donc d'être minime.
Indépendamment de la rhétorique et des enjeux régionaux, la guerre actuelle se déroule bel et bien au Yémen, où elle a des répercussions désastreuses pour les civils. Le mouvement houthiste, doté d'une milice militaire efficace et bien entraînée, fait face aux forces divisées et plus faibles du GRI. Cette milice est renforcée par deux décennies de combats et de préparatifs militaires, et bénéficie actuellement du soutien de conseillers iraniens et libanais. Son équipement est pour l'essentiel produit localement, mais comprend également des technologies très avancées. Elle a appris à tirer le meilleur parti du cyberespace et de l'intelligence artificielle, notamment en recourant à la désinformation sur le champ de bataille. Les préjugés racistes qui les dépeignent en « va-nu-pieds en sandales, montagnards arriérés » démontrent que ceux qui les profèrent méconnaissent totalement leurs capacités. Leurs forces, tout comme leurs facultés d'organisation et de mobilisation, ont été systématiquement sous-estimées.
Les événements de septembre ont tout aussi clairement montré que les forces gouvernementales restent profondément divisées et en concurrence, malgré les efforts entrepris pour restructurer la chaîne de commandement et les forces militaires depuis l'exclusion du Conseil de transition du Sud (CTS) du gouvernement en janvier 2026. Elles n'étaient pas de taille à affronter la blitzkrieg (« guerre éclair ») d'Ansar Allah, méthodiquement conduite et soigneusement planifiée, qui a entraîné l'effondrement rapide de la côte méridionale de la Tihama1 jusqu'à Bab El-Mandeb au début du mois de septembre.
Les événements de ce mois-ci démontrent également la rationalité des houthistes dans le choix du moment de leur offensive. Il convient de rappeler la situation d'ensemble. Confrontés à des menaces croissantes contre leur pouvoir, les houthistes ont choisi d'attaquer avant que leur situation ne se détériore davantage. Ces derniers mois, les conditions de vie des plus de 20 millions de Yéménites placés sous leur autorité s'étaient grandement dégradées. La situation humanitaire était désastreuse un an après que le Programme alimentaire mondial a cessé toute aide dans les zones contrôlées par Ansar Allah. Les transferts de fonds ont aussi diminué et les difficultés affectent l'ensemble des transactions financières à la suite du déplacement de la plupart des banques de Sanaa vers Aden. La désignation d'Ansar Allah par les États-Unis, en mars 2025, comme « organisation terroriste étrangère », empêche la plupart des institutions financières mondiales de traiter avec leurs homologues basés à Sanaa. Bien que les dirigeants houthistes ne se laissent pas influencer par les sondages de popularité, ils ne pouvaient totalement ignorer la situation des millions de personnes placées sous leur autorité.
Sur le plan politique, la principale menace pour le régime houthiste réside à long terme dans le rapprochement et l'amélioration des relations entre le GRI et le régime saoudien. Une meilleure coordination pourrait avoir un effet sur le terrain militaire et mettre les houthistes sous pression, forcés de négocier. À l'échelle internationale, l'absurdité de la position actuelle des houthistes ne peut être ignorée : Ansar Allah a informé les États-Unis qu'il n'avait aucune intention d'attaquer leurs navires ni ceux sans lien avec l'Arabie saoudite. Qu'en est-il donc du slogan houthiste scandé à tout va ? Après avoir loué Dieu, son premier impératif est « Mort à l'Amérique ». La nouvelle position pragmatique est-elle liée à l'impact de la campagne de bombardements états-uniens de cinquante-deux jours menée contre eux en 2025 ? D'autres questions restent en suspens. Par exemple, qu'en est-il donc des navires liés à Israël qui ne sont plus ciblés depuis le « cessez-le-feu » à Gaza ? Sont-ils, eux aussi, libres de circuler ?
Pour l'heure, les houthistes contrôlent l'intégralité de la côte yéménite de la mer Rouge, ainsi que les îles dans le détroit de Bab El-Mandeb. Les forces du gouvernement yéménite combattent actuellement pour reprendre d'importantes positions montagneuses surplombant la plaine côtière. L'autre grand front septentrional, la région de Marib, productrice d'hydrocarbures, constitue également un axe majeur de la guerre, tandis que d'autres fronts militaires sont réactivés. Les forces du gouvernement tentent par ces contre-offensives d'inverser les pertes spectaculaires et d'améliorer leur coordination. Modifier l'équilibre des forces prendra du temps, notamment parce que certains des fidèles du CTS semblent discrètement coopérer avec les houthistes en leur vendant des armes qu'ils avaient retirées d'Aden en janvier 2026. Cela laisse penser que les Émirats arabes unis sont, à tout le moins, encore peu susceptibles de soutenir le GRI et les Saoudiens dans leur lutte.
Avec un soutien saoudien limité, le gouvernement yéménite se retrouve largement livré à lui-même dans cette guerre. Les déclarations internationales de solidarité ne se traduisent pas par des actions concrètes, même pour contribuer à faire face à la détérioration récente et considérable de la situation humanitaire déjà désastreuse. À moins d'une improbable défaite militaire totale de l'un des deux camps principaux, la guerre risque de devenir une nouvelle catastrophe durable pour le peuple yéménite. Cent cinquante mille personnes ont été déplacées au cours des dernières semaines. Elles s'ajoutent aux 5 millions déjà recensés en interne.
1NDLR. Plaine côtière de la mer Rouge, à cheval sur l'Arabie saoudite et le Yémen.
25.09.2026 à 14:00
Treize ans d'Orient XXI Depuis le 1er octobre 2013, Orient XXI propose une approche riche et diversifiée des mondes arabes et musulmans qui souffrent d'une image déformée et partielle ici, mais dont l'avenir nous concerne pourtant toutes et tous. Treize ans d'existence, c'est aussi treize ans d'archives qui permettent de comprendre les mutations actuelles. Nous sommes persuadés que le présent ne peut se comprendre sans le passé. Si nous mettons régulièrement ces archives en avant, en Une (…)
- Archives
Depuis le 1er octobre 2013, Orient XXI propose une approche riche et diversifiée des mondes arabes et musulmans qui souffrent d'une image déformée et partielle ici, mais dont l'avenir nous concerne pourtant toutes et tous.
Treize ans d'existence, c'est aussi treize ans d'archives qui permettent de comprendre les mutations actuelles. Nous sommes persuadés que le présent ne peut se comprendre sans le passé. Si nous mettons régulièrement ces archives en avant, en Une ou dans des dossiers, nous souhaiterions à terme les valoriser au mieux.
Dans notre volonté d'accessibilité, notre média a toujours mis un point d'honneur à pouvoir être lu par des publics non francophones : nos articles peuvent être ainsi disponibles en arabe, en persan, en italien, en anglais et en espagnol. Toujours en accès libre. Vous pouvez également vous abonner gratuitement à la lettre en arabe.
C'est également dans ce même souci d'accessibilité que nous avons mis en place, il y a quelques mois, une lecture automatique de nos articles en français (située en haut de chacun d'entre eux).
Depuis 2021, Orient XXI anime aussi une collection de livres chez Libertalia, éditeur indépendant, autour de thématiques couvertes par notre site. L'objectif de cette collection est d'aller plus loin sur des sujets traités par notre magazine en ligne, de publier des enquêtes approfondies, des essais inédits et des documents pour l'histoire.
Être accessible au plus grand nombre, c'est aussi toucher un autre public par un médium différent. Ainsi, depuis plus d'un an, nous sommes accueillis par les camarades du média indépendant Au Poste qui nous offre, avec Afrique XXI, une carte blanche chaque mois avec notre émission Horizons XXI.
Nous ne pourrions pas souffler ces treize bougies ni mener à bien tous nos projets sans votre soutien indéfectible. Vos petits mots lors de nos campagnes de dons, votre présence et vos encouragements lors de nos événements (culturels, conférence ou table ronde) nous réchauffent le cœur.
De la part de toute l'équipe d'Orient XXI, merci.
Le samedi 26 septembre à partir 15 heures, retrouvez Orient XXI à la salle Olympe de Gouges. Nous y tiendrons un stand avec les livres de notre collection chez Libertalia à l'occasion de la grande journée festive organisée pour les 30 ans de l'observatoire des médias Acrimed (acronyme d'« Action-Critique-Médias »).

Acrimed fête ses 30 ans !
26 septembre
15h à 22h
Salle Olympe de Gouges, 15 rue Merlin, 75011 paris
Entrée libre
Informations et programme

Invité par Julien Théry pour son émission « On s'autorise à Penser » diffusée sur Le Média, le journaliste Thierry Brésillon revient sur l'attitude des socialistes français face à la République du Rif (1921-1926) et leur ambiguïté sur la question coloniale qu'il avait développé dans cet article pour Orient XXI :
Depuis 2020, le Poetry Day a pour ambition de renouveler et de réinventer les formes de célébration de la poésie en proposant un événement partagé simultanément par une trentaine de lieux partenaires en France et à l'international. Cette année, il met à l'honneur Mahmoud Darwich (1941-2008), poète palestinien dont l'œuvre, reconnue comme l'une des plus importantes de la poésie arabe contemporaine, occupe également une place essentielle dans le patrimoine littéraire universel.
Du 25 au 27 septembre, l'événement se déploie selon deux axes complémentaires. À Paris, l'Institut du monde arabe propose une programmation riche et plurielle autour de son œuvre, réunissant concerts, lectures, conférences et rencontres littéraires, avec notamment Walid Ben Slim, Marcel Khalifé, Simone Bitton, Farouk Mardam-Bey.... Dans le même temps, une trentaine de lieux, en France et à l'étranger, s'approprient cette figure majeure de la poésie en élaborant des propositions artistiques singulières, en accord avec leur identité et leurs spécificités. Parmi eux, Actoral et la Factorie-Maison de la poésie en France, ainsi que le Festival international de littérature de Montréal, Giorno Poetry System à New York et Poetik Bazar à Bruxelles à l'étranger.
Mahmoud Darwich Poetry Day
25 au 27 septembre
Institut du monde arabe
1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris
Informations et programmation
[« Pour Andrée Blouin, l'intégrité était un garde-fou essentiel »>https://afriquexxi.info/Pour-Andree-Blouin-l-integrite-etait-un-garde-fou-essentiel], Samuel Fergombé, 25 septembre 2026.
Mon pays, l'Afrique, l'autobiographie d'Andrée Blouin, rééditée en 2025, est désormais disponible en français aux éditions Hors d'atteinte. Longtemps oubliée, cette figure majeure des indépendances africaines a récemment retrouvé une visibilité, grâce au documentaire Soundtrack to a Coup d'État. Sa fille Ève, cheville ouvrière de la réédition et de la traduction, a reçu Afrique XXI.
25.09.2026 à 06:00
Marine Bequet
Dans Requiem pour Gaza, des Palestiniens exilés en Égypte témoignent, de manière intime, auprès de Joe Sacco et Chris Hedges, du génocide encore en cours. Un livre pour lutter contre l'oubli, l'indifférence et la complicité. Le 7 octobre 2023, à 7h30. Angy est devant le portail de l'école, à Gaza-ville, avec ses enfants. La veille, son frère est parti pour l'Égypte pour épouser sa fiancée égyptienne. La nuit a été longue et toute la famille manque de sommeil. Tandis qu'elle leur dit au (…)
- Lu, vu, entendu / Bande de Gaza, Exilés, Bande dessinée, Génocide, Livres, Gaza 2023-2025
Dans Requiem pour Gaza, des Palestiniens exilés en Égypte témoignent, de manière intime, auprès de Joe Sacco et Chris Hedges, du génocide encore en cours. Un livre pour lutter contre l'oubli, l'indifférence et la complicité.
Le 7 octobre 2023, à 7h30. Angy est devant le portail de l'école, à Gaza-ville, avec ses enfants. La veille, son frère est parti pour l'Égypte pour épouser sa fiancée égyptienne. La nuit a été longue et toute la famille manque de sommeil. Tandis qu'elle leur dit au revoir, le gardien dit à Angy de ramener ses enfants chez elle. Il y a des bombardements, lui dit-il, mais personne ne sait ce qui se passe.
À Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, Afnan Ali prépare l'anniversaire de ses jumeaux. Le thème de celui-ci est la Pat'Patrouille, leur dessin animé préféré. Elle entend des explosions au loin, mais ne s'attarde pas dessus. Les tirs et les bombardements israéliens sont fréquents, ils font partie du quotidien des Palestiniens de Gaza. Sur le tableau blanc aimanté sur son réfrigérateur, elle note sa liste de courses. Elle ne doit pas oublier d'acheter « un gâteau à la boulangerie Mazaj ».
Hayat Ismaeel est institutrice dans une école du camp de réfugiés d'Al-Maghazi, non loin de Deir Al-Balah, dans le centre de l'enclave. Elle et ses filles de 12 et 15 ans se préparent également à aller à l'école. Elles entendent le bruit des roquettes. De peur, tout le monde dans la rue se met à courir. « On est allés sur internet pour voir ce qui se passait », dit Hayat. « Ils disaient que le Hamas était entré dans des colonies israéliennes. […] On redoutait la réaction d'Israël. » Les bombardements massifs israéliens débutent dès le lendemain. Ni Hayat, ni ses enfants ne retourneront à l'école. Ni ceux d'Angy. Ni ceux d'Afnan.
Deux ans après la parution de Guerre à Gaza (Futuropolis, 2024), dont le ton pamphlétaire visait à interpeller ses compatriotes, l'auteur de bande dessinée documentaire états-unien Joe Sacco revient au journalisme de terrain dans Requiem pour Gaza. Pour cet ouvrage mêlant récit et dessins, il retrouve Chris Hedges, ancien correspondant du New York Times pour le Proche-Orient. Ensemble, ils avaient déjà écrit Jours de destruction, jours de révolte (Futuropolis, 2012), un reportage sur les habitants des zones sinistrées par le capitalisme aux États-Unis.
Les deux journalistes ont recueilli pendant plusieurs mois les témoignages de Palestiniens de Gaza exilés en Égypte. Derrière chaque histoire personnelle, une histoire commune se dessine : celle du génocide. Toutes et tous vivent les mêmes drames : les bombardements, l'exode constant, les sièges, l'aide humanitaire bloquée, les corps que l'on ne peut pas enterrer, les adieux que l'on ne peut pas faire. Ils et elles parlent des exécutions sommaires, des assassinats ciblés contre les soignants, les journalistes et les enseignants, des enlèvements, de la destruction de toutes les infrastructures.
Il y a aussi la faim, la soif, la peur… Et l'humiliation. Sur la route de l'exode vers le sud de la bande, une soldate tire dans la direction de la jeune Zaina sans la toucher puis se moque de sa peur en l'imitant. Même chose lors des distributions alimentaires de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), une organisation privée soutenue par les États-Unis et Israël qui détenait le monopole de la distribution de l'aide humanitaire entre mars et mai 2025. Les soldats israéliens et les mercenaires états-uniens filment, hilares, les Palestiniens se battant pour les maigres colis. Puis, ils leur tirent dessus de loin et les abattent. Plus de 850 Palestiniens ont été tués à proximité de ces centres, presque tous par balles.
En Égypte, un autre sentiment émerge : la culpabilité. Celle d'avoir laissé les autres, celle de pouvoir boire un thé alors qu'il n'y en a plus à Gaza. Les remords remontent : avoir dû fuir sans avoir eu le temps de chercher le chat, avoir dû trainer sa mère par les pieds parce qu'elle ne pouvait plus marcher lors du déplacement forcé vers Rafah. Ces exilés n'ont aucun statut en Égypte. « On n'est rien », dit Ossama Abdou. « On est vivants, mais on n'existe pas officiellement. On n'est ni réfugiés, ni touristes, ni résidents. » Ils ne peuvent pas accéder à l'école, aux services sociaux et aux soins.
À Gaza, Ossama Abdou était psychologue clinicien, spécialisé dans les traumatismes. Il explique à Joe Sacco que s'il avait vu des signes de traumatismes lors des précédentes attaques israéliennes, l'on « ne pouvait pas parler d'une communauté traumatisée », car l'entraide « permettait de préserver “la résilience” des habitants de Gaza. » Mais avec le génocide, « toute la communauté essaie de survivre ». La solidarité ne peut plus s'appliquer de la même manière. Un autre facteur permettait aux Palestiniens de « tenir bon » : « l'idée que leur souffrance avait un sens, qu'il y avait une forme d'honneur à se dresser contre l'impérialisme et le colonialisme. » Mais cela a changé aussi, dit-il :
L'intensité de la souffrance a déformé le sens même de la souffrance. Les questions que nous nous posons, à nous-mêmes et au monde, ont profondément changé. On en arrive à douter de notre humanité. […] Les Palestiniens pourraient intégrer l'idée que le monde ne veut pas d'eux. Ce n'est pas seulement qu'il les a abandonnés. Non. Le monde ne verrait aucun inconvénient à ce que les Palestiniens n'existent pas.
L'exil ne met pas un terme à la souffrance. La plupart des Palestiniens interrogés confient que, la nuit, les fantômes de leurs proches viennent les visiter en rêve. Ils disent être toujours vivants, et tous se serrent dans les bras. Au réveil, ils ne sont plus là. Aucun d'entre eux n'a pu être enterré dignement. C'est ici que le titre du livre de Sacco et Hedges se révèle : ces témoignages sont un requiem destiné à l'âme des défunts, pour qu'ils reposent en paix.
24.09.2026 à 06:00
Jonathan Bonjean
Fondée par les familles Trump et Witkoff en 2024, la société de cryptoactifs World Liberty Financial permet de contourner les sanctions états-uniennes, notamment contre l'Iran. Le conflit d'intérêts qui en résulte n'est que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers parallèles mondiaux. La domination du dollar au sein de l'ordre mondial repose sur plusieurs fonctions. Première monnaie de réserve au monde, c'est un symbole de la puissance (…)
- Magazine / Iran, Pakistan, Corruption, Crise économique, Abou Dhabi, États-Unis, Monnaie, Sanctions économiques
Fondée par les familles Trump et Witkoff en 2024, la société de cryptoactifs World Liberty Financial permet de contourner les sanctions états-uniennes, notamment contre l'Iran. Le conflit d'intérêts qui en résulte n'est que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers parallèles mondiaux.
La domination du dollar au sein de l'ordre mondial repose sur plusieurs fonctions. Première monnaie de réserve au monde, c'est un symbole de la puissance des États-Unis et de leur capacité protectrice. C'est pourquoi les banques centrales et les acteurs privés du monde entier ont toujours cherché à détenir et à accumuler des dollars au détriment d'autres monnaies ou actifs. Cette forte demande finance depuis plusieurs décennies le gigantesque déficit commercial des États-Unis ainsi qu'un mode de vie caractérisé par un taux de consommation élevé, pour la très grande majorité des habitants. Enfin, vecteur essentiel du principe d'extraterritorialité, qui permet aux décideurs états-uniens d'imposer aux autres pays des sanctions unilatérales, la devise états-unienne possède également une indéniable fonction punitive.
L'anatomie du dollar évoque ainsi les trois fonctions des sociétés indo-européennes telles que théorisées par l'anthropologue Georges Dumézil : une fonction sacrée comme première monnaie de réserve, une nourricière grâce au financement du déficit commercial états-unien et une guerrière comme arme des sanctions. Toutefois, les tensions qui existent entre ces différentes fonctions constituent un des signes de son déclin. En témoigne l'ambiguïté des objectifs de l'administration Trump dans le conflit entre États-Unis et Iran. Un des enjeux de cette guerre, très peu évoqué, réside dans la lutte pour le contrôle des flux et avoirs financiers non conventionnels, tels que les cryptoactifs*, face auxquels la législation états-unienne, assise sur le contrôle du système bancaire, dispose d'une capacité d'action restreinte.
En effet, le Corps des Gardiens de la révolution islamique cherche à contourner l'embargo sur le pétrole iranien, source essentielle de revenus pour le régime, en utilisant des flottes fantômes1, des devises autres que le dollar ou des cryptomonnaies pour assurer les transactions. Le blocus du détroit d'Ormuz par Washington visait précisément à empêcher cette circulation et à tarir cette source de revenus. C'est également le sens des mesures appliquées, en janvier et en juillet 2026, par l'Office of Foreign Assets Control (Bureau du contrôle des avoirs étrangers)2 sur la personne, les biens et le réseau de Babak Zanjani, une des figures centrales de l'architecture du blanchiment d'argent pour les Gardiens de la révolution, ou sur d'autres acteurs iraniens de cette « guerre dans la guerre » tels que Siavash Kayvanpour, Alireza Derakhshan et Arash Estaki Alivand3.
Néanmoins, l'opération « Economic Outcast » (« Paria économique ») imposée par Washington à l'endroit de Téhéran implique des exigences de plus en plus contraignantes pour les pays à la fois partenaires de l'Iran et des États-Unis, au premier rang desquels la Chine, les Émirats arabes unis (EAU) ou encore la Turquie. Cela pousse ces derniers à diversifier leurs moyens de paiement au détriment du dollar et au profit d'autres devises ou actifs, tels que l'or ou des monnaies digitales. La Chine, dont certaines banques et entreprises se voient menacées de sanctions secondaires en raison de leurs liens supposés avec l'Iran, n'hésite d'ailleurs pas à dénoncer « l'illégalité des sanctions unilatérales » sans « aucun fondement légal au regard du droit international »4.
Avec World Liberty Financial, leur société de stablecoins* (« cryptomonnaie stable »), la famille Trump offre une opportunité de conserver le « privilège exorbitant » du dollar, tout en enrichissant le clan présidentiel. Mais pas sans risques.
L'économie iranienne, confrontée au poids des sanctions du Trésor états-unien depuis plusieurs décennies auxquelles s'ajoutent celles de l'ONU et aux nouvelles mesures punitives actuelles, connaît à intervalles réguliers des épisodes d'inflation particulièrement critiques, dévorant l'épargne et les revenus des Iraniens. Dans un article récent du média qatari Al-Jazira5, des Iraniens déplorent l'appauvrissement généré par l'écart entre les revenus versés en rials, dont le cours ne cesse de s'effondrer, d'une part, et d'autre part, les dépenses qui sont largement indexées sur la valeur du dollar. Face à cette situation, nombre d'entre eux sont tentés d'investir dans les cryptomonnaies ou même d'épargner des dollars. Selon le Trésor états-unien et pour la seule année 2024, près de 9 milliards de dollars (7,8 milliards d'euros) seraient ainsi passés des États-Unis à l'Iran par des circuits bancaires complexes, impliquant notamment la filiale émiratie de la banque égyptienne Misr6.
Cette « dollarisation par le bas » de l'économie iranienne, qui répond à un besoin de stabilité monétaire, constitue sans nul doute une opportunité pour les plateformes d'émission de stablecoins, dont le cours est en général adossé à celui du dollar. En s'implantant dans les EAU et le Pakistan, deux pays voisins et partenaires économiques de l'Iran, particulièrement investis dans les produits financiers non conventionnels, World Liberty Financial s'introduit au cœur des circuits de contournement de sanctions imposées par Washington. Fondée en septembre 2024 par Donald Trump, Steve Witkoff, actuel envoyé spécial des États-Unis au Proche-Orient, et leurs fils respectifs, l'entreprise est dès janvier 2025 — c'est-à-dire dès l'investiture du président états-unien — massivement financée par des sociétés liées à la famille régnante d'Abou Dhabi. Si les EAU sont notoirement connus pour abriter ou faire transiter d'importants avoirs du régime iranien, le choix du Pakistan, très différent de la petite pétromonarchie, peut néanmoins surprendre.
Certes, Islamabad connaît des épisodes d'inflation chroniques, or une des vertus du stablecoin est d'offrir une valeur refuge contre l'inflation à une population que l'on cherche à détourner de son régime, ou à d'autres investisseurs dans une situation analogue. Le Pakistan est d'ailleurs identifié comme le troisième pays au monde en matière de croissance du secteur des cryptomonnaies en 2025. Mais ce n'est sans doute pas la principale raison de ce rapprochement.
En proposant à ses clients d'investir dans des stablecoins, World Liberty Financial donne accès à des actifs échappant à la surveillance des protocoles bancaires et à la traçabilité des transactions effectuées par le système de communication interbancaire SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication)*. Ainsi Donald Trump et les membres de son entourage, qui sont en mesure de déclencher le châtiment des sanctions par leur pouvoir exécutif, proposent une solution pour les contourner. Juges et partis, ils peuvent faire l'objet de nouvelles accusations de conflit d'intérêts.
World Liberty Financial doit une part significative de ses fonds d'origine, sa technologie et son poids actuel dans l'économie des stablecoins à l'entreprise Binance, la plus grande plateforme d'échange de cryptomonnaies au monde. Celle-ci fut condamnée par la justice états-unienne en 2023 pour blanchiment d'argent, notamment au bénéfice de l'Iran et de ses proxys. En octobre 2025, son fondateur sino-canadien Changpeng Zhao fut officiellement gracié par Donald Trump. Contrainte de retirer sa branche principale du marché états-unien, Binance demeure un partenaire très impliqué de World Liberty Financial comme de la République islamique d'Iran.
Selon un article du New York Times7, 1,7 milliard de dollars (1,4 milliard d'euros) auraient été versés, entre mars 2024 et août 2025, à des comptes liés au régime iranien par le biais de cette plateforme. Dans la foulée, entre la fin 2025 et fin février 2026, Binance aurait licencié des analystes qui auraient signalé les flux financiers vers des portefeuilles détenus par des entités liées aux Gardiens de la révolution8. Or, le poids de Binance dans l'entreprise de la famille Trump est considérable : 87 % des stablecoins dits USD1, émis par World Liberty Financial, sont détenus en fonds propres par Binance ou sur des comptes enregistrés sur cette même plateforme9. Et c'est peut-être là le point le plus critique.
Le clan Trump est donc massivement associé à une entreprise suspectée de servir de canal de financement au régime iranien, et son entreprise, World Liberty Financial, émet des actifs circulant sur cette plateforme, sans autre régulation (ou presque) que celle décidée par Binance.
Même mélange des genres avec le Pakistan. Le 12 décembre 2025, le gouvernement pakistanais signait un accord avec Binance, via une officine d'État dédiée à la supervision des cryptomonnaies, Pakistan Virtual Assets Regulatory Authority (PVARA). Un mois plus tard, le 14 janvier 2026, il en paraphait un autre avec SC Financial Technologies, filiale de World Liberty Financial. Dans les deux cas, l'intermédiaire clé fut Bilal Bin Saqib, Anglo-Pakistanais, conseiller stratégique de World Liberty Financial pendant plusieurs mois, devenu dirigeant de la PVARA le 2 décembre 2025. Les accords avec Binance et SC Financial Technologies furent donc conclus quelques jours après sa prise de fonctions pour le premier, et quelques semaines plus tard pour le second.
Des élus démocrates, tels que Ron Wyden, Elizabeth Warren ou Richard Blumenthal ont engagé des procédures destinées à mettre en évidence ces liens et la possibilité de conflits d'intérêts entre la figure présidentielle et les sources de financement de World Liberty Financial, et notamment Binance.
Mais ce conflit d'intérêts ne constitue en définitive que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers mondiaux. Le recours à Binance relève indéniablement de l'enrichissement des fondateurs de World Liberty Financial, mais aussi et surtout d'une logique d'encerclement et de colonisation des flux de financement parallèles.
Au cours de son mandat, Donald Trump a compté parmi ses conseillers du plus haut niveau des figures telles que Stephen Miran ou David Sacks, notoirement liées à l'industrie des cryptomonnaies. Au sein de celle-ci, la plateforme Coinbase ou le fonds Andreessen Horowitz s'imposent comme d'importants donateurs des campagnes électorales états-uniennes, alors que les élections de mi-mandat ont lieu le 3 novembre 2026. Signe des temps, le Sénat a rejeté, le 15 septembre 2026, le projet de loi « Clarity Act » qui visait à légitimer le secteur des cryptomonnaies et l'accroissement de son poids au détriment du secteur bancaire traditionnel. Le texte interdisait au président ou à son épouse de détenir des cryptoactifs, mais pas aux autres membres de la famille d'un représentant fédéral ni au cas où les fonds seraient placés dans un qualified blind trust* (« fonds de dépôt aveugle »). Ces deux exceptions apportaient des marges de manœuvre largement exploitables par le président et presque conçues spécifiquement à sa mesure.
Capter les ressources de l'épargne mondiale est un enjeu stratégique pour Washington, car celle-ci permet de payer le déficit commercial du pays (et donc de l'alimenter). Dans un contexte où les épargnants pourraient être amenés à investir de manière croissante dans des cryptomonnaies, les États-Unis pourraient-ils conserver la capacité à militariser leur monnaie contre des nations ou régimes désignés comme ennemis ? En d'autres termes, le secteur des cryptoactifs qui produit des alternatives au dollar peut-il maintenir le lien organique qui a longtemps prévalu entre le secteur financier états-unien et l'État fédéral ? La capacité à articuler les trois fonctions fondamentales de la mythologie indo-européenne à partir du dollar a constitué une des conditions de la domination états-unienne depuis la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971.
Le pari extrêmement risqué de l'administration Trump n'est pas dénué d'atouts, au regard des difficultés économiques des Iraniens. Ailleurs, d'autres populations sont également frappées par les conséquences inflationnistes du conflit et surtout du blocus du détroit d'Ormuz. Mais la guerre contre l'Iran incite déjà massivement les pays tiers à limiter leurs engagements dans les domaines diplomatiques, économiques et militaires avec les États-Unis. Le secteur financier états-unien demeure particulièrement attractif et a très certainement de très beaux jours encore devant lui. Mais peut-on en dire autant du dollar, ou du moins de son monopole sans partage sur ce secteur ?
Quant à Donald Trump, brandissant dans une main les sanctions et avançant dans l'autre l'opportunité d'un « deal » en stablecoins, il peut être assimilé au pharmakon, (ce qui signifie à la fois poison et remède) pour la population iranienne, mais également pour le régime iranien, voire pour l'économie mondiale. Néanmoins, comme le rappelle l'anthropologie de la violence, le pharmakon peut devenir pharmakos, le bouc émissaire sacrifié afin d'apaiser la communauté.
* Les termes suivis d'un astérisque sont définis dans l'encadré ci-dessous
Les mots pour le dire
➞ Cryptoactif : terme générique qui désigne un actif (monnaie, action, bons du Trésor, objet de collection ou même part d'un projet) qui est numérique et n'a aucune forme physique. Il ne transite pas par une banque.
➞ Stablecoin : Monnaies créées et gérées par des entreprises privées, adossées sur une monnaie essentiellement le dollar, censé assurer sa stabilité. Les plus connus : USDT (60 % environ des stablecoins), émis par la société Tether longtemps basée aux Îles Vierges et à Hongkong, désormais au Salvador.
➞ SWIFT : Réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée ; il est devenu l'instrument central des sanctions financières.
➞ Qualified blind trust : Système qui permet à un dirigeant ou élu états-unien de transférer ses actifs à un tiers théoriquement indépendant pour éviter (ou cacher) les conflits d'intérêts.
1NDLR. Réseau clandestin de pétroliers et de sociétés écrans.
2« Treasury Further Dismantles Iranian Financier Zanjani's Network », US Department of Treasury, 24 juillet 2026.
3« Treasury Sanctions Crypto Exchanges Funding Iran's IRGC and Enabling Illicit Finance », US Department of Treasury, 7 août 2026.
4Ma Tong, « China's opposition to illegal unilateral sanctions is consistent and unequivocal : FM on possible US sanctions on Chinese banks over Iran ties », Global Times, 28 août 2026.
5« Les “dollars domestiques“…Voici comment les Iraniens échappent à l'érosion de leurs salaires » (en arabe), Al-Jazira, 5 septembre 2026.
6« FinCEN Identifies $9 Billion of Iranian Shadow Banking Activity in 2024 », Financial crime enforcement network, US Department of Treasury, 23 octobre 2025.
7David Yaffe-Bellany et Michael Forsythe, « Binance Employees finds $1.7 billions in crypto was sent to Iranian entities », New York Times, 23 février 2026.
8Leo Schwartz et Ben Weiss, « Exclusive : Binance fires top investigators who claim to have uncovered evidence of Iranian sanctions violations », Fortunes, 13 février 2026.
9Zach Everson, « Conflict Coin : How the Trumps' Billion-Dollar Crypto Stake Depends on a Company That Helped Iran Evade Sanctions », Public Citizen, 27 avril 2026.
23.09.2026 à 06:00
Amina Kalache
À La Haye, le Nicaragua tente d'obtenir, devant la Cour internationale de justice, l'ouverture d'un procès sur la responsabilité de l'Allemagne dans les crimes commis à Gaza. En même temps, douze gouvernements occidentaux tentent de donner une traduction économique à leur condamnation de la colonisation israélienne. Les deux événements posent la question de la responsabilité d'États tiers dans le génocide contre les Palestiniens. De notre envoyée spéciale à La Haye Devant la Cour (…)
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À La Haye, le Nicaragua tente d'obtenir, devant la Cour internationale de justice, l'ouverture d'un procès sur la responsabilité de l'Allemagne dans les crimes commis à Gaza. En même temps, douze gouvernements occidentaux tentent de donner une traduction économique à leur condamnation de la colonisation israélienne. Les deux événements posent la question de la responsabilité d'États tiers dans le génocide contre les Palestiniens.
De notre envoyée spéciale à La Haye
Devant la Cour internationale de justice (CIJ), la question posée lors des audiences qui ont lieu du 7 au 10 septembre 2026 n'est pas encore de savoir si l'Allemagne porte une responsabilité dans le génocide en cours à Gaza. Les juges doivent d'abord trancher un préalable : la procédure engagée par le Nicaragua peut-elle se poursuivre ?
Le 1er mars 2024, Managua entame une procédure contre Berlin, l'accusant d'avoir manqué à ses obligations internationales en continuant à autoriser des exportations militaires vers Israël et en suspendant son financement à l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) entre janvier et avril 2024. Le Nicaragua invoque notamment la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, le droit international humanitaire, le droit du peuple palestinien à l'autodétermination et les interdictions de la discrimination raciale, de la ségrégation et de l'apartheid. Il demande de juger l'État européen sur ce qu'il savait et sur les mesures qu'il a prises ou s'est abstenu de prendre.
De son côté, l'Allemagne fait valoir un vice de procédure pour soutenir que la Cour ne serait pas compétente, que certaines demandes seraient irrecevables et qu'aucun différend juridique suffisamment constitué n'existait avec le Nicaragua lorsqu'il a déposé sa requête. Surtout, l'Allemagne estime que la Cour ne peut statuer en l'absence de l'État d'Israël, dont on l'accuse d'être complice.
Le Nicaragua fonde une partie de sa démonstration sur le caractère préventif de la Convention sur le génocide. Selon Managua, l'obligation d'agir ne naît pas lorsque le crime est définitivement établi, mais lorsque l'État sait ou devrait normalement savoir qu'il existe un risque sérieux qu'il soit commis. Elle s'appuie pour cela sur l'ordonnance rendue par la CIJ le 26 janvier 2024 et qui reconnaît le risque plausible de génocide à Gaza, un risque suffisamment grave pour rendre l'inaction allemande difficilement justifiable. Berlin refuse que la décision de la CIJ soit interprétée comme une interdiction automatique de ses exportations. Elle affirme que ses licences étaient contrôlées, que tous les équipements ne constituaient pas des armes offensives et qu'il faudrait, pour engager sa responsabilité, établir un lien entre ses exportations militaires et les actes commis spécifiquement à Gaza.
À l'audience, l'avocat Alain Pellet a insisté sur ce point. Attendre la fin d'un génocide pour évaluer la passivité d'un État reviendrait, selon lui, à rendre le devoir de prévention contradictoire avec sa finalité. L'obligation de prévenir est une obligation de comportement : elle ne garantit pas que le crime sera empêché, mais elle impose à l'État qui dispose de moyens d'influence de les utiliser de manière raisonnable. Quant aux raisons de cette offensive nicaraguayenne contre l'Allemagne spécifiquement, elles tiennent au soutien inconditionnel que celle-ci a montré à l'égard d'Israël, notamment à la suite de la plainte déposée par l'Afrique du Sud pour crime de génocide.
Pour étayer sa requête, le Nicaragua s'est appuyé sur les données allemandes relatives aux licences d'exportation militaire vers Israël. Selon les chiffres rendus publics par Berlin, l'Allemagne a autorisé près de 800 millions d'euros d'exportations militaires vers Israël au cours des cinq premiers mois de 2026, dont environ 508,8 millions relevant de la catégorie « armes de guerre ». Ces licences concernent notamment un projet de défense maritime, ainsi que des munitions, projectiles, charges propulsives et autres composants militaires. En faisant le calcul, Managua affirme que le total des autorisations accordées depuis le 7 octobre 2023 dépasse 1,5 milliard d'euros.
En avril 2024, la CIJ avait refusé d'ordonner les mesures conservatoires demandées par le Nicaragua pour éviter un dommage irréparable avant le jugement définitif. La Cour a néanmoins rappelé les obligations des États concernant les transferts d'armes vers une partie à un conflit, notamment lorsqu'il existe un risque de violations graves du droit humanitaire. Pour Managua, Berlin ne pouvait donc pas traiter cette ordonnance comme une autorisation générale de poursuivre ses exportations.
La défense allemande s'appuie notamment sur le principe dit de « l'or monétaire »1. Selon cette règle, la CIJ ne peut pas trancher une affaire sans la présence de l'État dont le comportement représente l'objet du litige. Pour Berlin, le raisonnement nicaraguayen obligerait la Cour à déterminer au préalable si Israël a commis les actes qui auraient été facilités ou insuffisamment prévenus par l'Allemagne. Il serait impossible, selon cette thèse, d'établir la responsabilité allemande sans statuer sur celle d'Israël.
Alors que les avocats plaident à La Haye, onze pays européens ainsi que le Canada annoncent une initiative coordonnée visant les produits, services ou activités liés aux colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. La liste comprend la France, le Royaume-Uni, le Canada, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, l'Irlande, l'Islande, la Norvège, la Pologne, le Portugal et la Suède.
Le calendrier donne à cette annonce une portée particulière. Elle intervient pendant la deuxième journée des audiences de la CIJ, au moment où les obligations des États tiers sont précisément au centre des débats.
La France dit préparer un projet de loi visant les produits, les services, les financements et les activités qui contribueraient à la colonisation. Le texte annoncé entendrait notamment atteindre les opérations économiques qui ne se limitent pas à la vente de marchandises fabriquées dans les colonies : financement, investissement, prestations, construction, publicité ou participation à des infrastructures pourraient être concernés.
Il faut cependant distinguer trois niveaux. Une déclaration politique fixe une orientation. Une intention gouvernementale annonce une future mesure. Une loi entrée en vigueur crée une obligation juridique opposable, après son adoption, sa promulgation et la publication des textes nécessaires à son application. Tant que cette dernière étape n'est pas franchie, il est inexact de présenter le dispositif comme une interdiction déjà applicable dans toutes ses composantes.
Le Royaume-Uni est allé plus loin dans la formulation de son projet. Le ministre des affaires étrangères Ed Miliband a annoncé un « reset » de la politique britannique envers Israël et les territoires occupés palestiniens. Londres entend interdire le commerce de biens issus des colonies et élargir les restrictions aux entreprises, aux services, à l'immobilier et aux exportations qui contribueraient matériellement à l'occupation.
En réalité, les produits des colonies représentent une faible part des échanges commerciaux avec le Royaume-Uni, seulement 38 millions de livres (44,32 millions d'euros) des importations britanniques depuis les territoires occupés en 2025, soit 1 % du commerce entre le Royaume-Uni et Israël. L'enjeu concerne surtout les entreprises et les banques liées à l'extension des colonies. Miliband a désigné le projet E1, à l'est de Jérusalem, comme un point de rupture. La construction de milliers de logements dans cette zone coupe la Cisjordanie en deux et compromet la continuité territoriale d'un futur État palestinien. Londres rattache son initiative à l'avis consultatif rendu par la CIJ le 19 juillet 2024, qui juge illégale la présence continue d'Israël dans le territoire palestinien occupé et demande aux États de ne pas reconnaître la situation créée par cette présence et de ne pas prêter aide ou assistance à son maintien. L'avis consultatif n'est pas un arrêt contentieux condamnant un État tiers, mais il fournit un cadre juridique aux gouvernements.
Washington demeure le principal allié politique et militaire d'Israël et dispose d'une capacité d'influence supérieure à celle des pays européens pris séparément. Si les États-Unis ne s'associent pas aux sanctions, ils ne semblent pas chercher à dissuader les douze pays de les appliquer. Cette prudence peut s'expliquer par le calendrier politique états-unien et israélien, avec les élections de mi-mandat aux États-Unis le 3 novembre 2026, et les législatives israéliennes le 27 octobre.
L'initiative des pays européens peut produire un effet politique réel, mais elle ne remplace pas une politique commerciale européenne harmonisée. Elle risque aussi de créer des régimes différents selon les pays, avec des obligations et des contrôles inégaux pour les entreprises. La question est d'autant plus délicate que l'Union européenne est liée à Israël par un ensemble d'accords commerciaux et politiques. Modifier les relations économiques avec les colonies sans toucher aux échanges avec Israël dans son ensemble exige des définitions précises et des mécanismes de traçabilité. L'absence de consensus politique renforce la tentation de déclarations nationales, certes positives, mais elle limite leur efficacité collective, tandis que la Commission européenne condamne officiellement les agissements israéliens mais refuse de prendre des mesures concrètes dans ce sens.
À La Haye comme pour les onze États européens, la question centrale est celle du soutien indirect. Un État doit-il seulement s'abstenir de commettre lui-même un crime, ou doit-il également interrompre ses relations lorsqu'elles rendent possible, financent ou consolident l'accomplissement de ce crime par un autre État ? La réponse ne sera pas identique sur le terrain judiciaire et sur le terrain politique. Le calendrier rappelle néanmoins une réalité : les États ne peuvent plus traiter les colonies en se contentant de déclarations politiques. L'avis du 19 juillet 2024 de la CIJ a resserré l'espace juridique de la neutralité. Il n'impose pas automatiquement une liste universelle de sanctions, mais il établit que la présence israélienne dans le territoire palestinien occupé et les activités qui la prolongent ne peuvent être considérées comme une situation ordinaire.
1Issu de l'arrêt rendu en 1954 dans l'affaire dite de l'or monétaire pris à Rome en 1943.
22.09.2026 à 06:00
Giulia Della Michelina
Désigné comme l'une des trois « zones pilotes » de l'accord-cadre signé en juin 2026 à Washington par Israël et le Liban, ce village largement détruit est désormais sous le contrôle de l'armée libanaise. Mais les habitants peinent à croire à un véritable retrait israélien du Sud-Liban. Reportage. L'adhan (l'appel à la prière) résonne depuis la mosquée de Zawtar El-Gharbiyeh, partiellement détruite par les bombardements israéliens. Pendant quelques minutes, le chant religieux parvient à (…)
- Magazine / Liban, Israël, Hezbollah, Occupation, Guerre du Liban (2024) , Sud-Liban , Guerre du Liban (2026)
Désigné comme l'une des trois « zones pilotes » de l'accord-cadre signé en juin 2026 à Washington par Israël et le Liban, ce village largement détruit est désormais sous le contrôle de l'armée libanaise. Mais les habitants peinent à croire à un véritable retrait israélien du Sud-Liban. Reportage.
L'adhan (l'appel à la prière) résonne depuis la mosquée de Zawtar El-Gharbiyeh, partiellement détruite par les bombardements israéliens. Pendant quelques minutes, le chant religieux parvient à couvrir le bourdonnement du drone de surveillance qui vole à basse altitude, si proche qu'il est visible à l'œil nu. Les fidèles se frayent un chemin à travers les décombres et commencent à prier dans l'une des salles encore intactes ; celle d'à côté a le toit effondré et le sol recouvert de gravats. Dans ce village du sud du Liban, la vie continue comme elle peut.
Depuis le 8 octobre 2023, Israël n'a pas cessé d'attaquer le sud du Liban, bien que le conflit avec le Hezbollah ait traversé des phases d'intensité variable. Après le cessez-le-feu du 27 novembre 2024, Tel-Aviv a continué de mener des raids dans le sud et, parfois, contre Beyrouth, sans que le mouvement chiite riposte — jusqu'au 2 mars 2026, à la suite de l'assassinat du guide suprême iranien, Ali Khamenei, deux jours auparavant. Le 26 juin, après plusieurs mois de combats et plus de 4 000 morts du côté libanais, les négociateurs israéliens et libanais ont signé à Washington un « accord-cadre » censé ouvrir la voie à la fin des hostilités.
L'accord ne mentionne aucune date pour le retrait de l'armée israélienne du sud du Liban, où elle occupe toujours une zone frontalière. Ce retrait est soumis à la condition du désarmement du Hezbollah, un objectif que le gouvernement de Beyrouth s'était déjà fixé l'été dernier, sans parvenir à l'atteindre. De son côté, le parti chiite refuse fermement de rendre les armes, et Tel-Aviv a confirmé à plusieurs reprises qu'il ne retirerait pas ses troupes avant d'avoir achevé sa « neutralisation » totale.

L'un des points les plus controversés de l'accord est celui des « zones pilotes », c'est-à-dire des zones du sud du Liban dans lesquelles les Israéliens doivent se retirer pour laisser la place à l'armée libanaise, qui « assumera progressivement la pleine et effective responsabilité sécuritaire ». Ces zones serviront de mécanisme « pour le redéploiement progressif et vérifié des forces israéliennes ainsi que pour le déploiement de l'armée libanaise ». L'objectif est d'y assurer le désarmement complet des groupes non étatiques et le démantèlement de leurs infrastructures. L'article 3 de l'accord ajoute également que « les États-Unis entendent travailler en étroite coopération avec les deux pays afin de vérifier et d'accompagner ce processus ». Le document désigne trois zones pilotes initiales : Fron, Srifa et Zawtar El-Gharbiyeh. D'autres localités doivent être sélectionnées par la suite d'un commun accord.
Le village de Zawtar El-Gharbiyeh est désormais sous le contrôle de l'armée libanaise. Elle a établi un check-point à l'entrée et doit assurer la sécurité sur le terrain. « Nous ne comprenons pas pourquoi ils ont choisi Zawtar. Il n'y a jamais eu de véritable occupation ici, alors que des dizaines de villages du Sud sont toujours occupés », explique le maire, Abed Ezzeddine. Orient XXI l'a rencontré dans ce qu'il appelle son « bureau provisoire », installé dans un petit bâtiment préfabriqué après le bombardement de la mairie. Certes, poursuit l'édile, les Israéliens sont rentrés dans le village et il y a eu des affrontements, mais ils ne l'ont jamais occupé. Alors, comment peut-on parler de « retrait » ? « C'est de la poudre aux yeux », commente Karim El-Mufti, professeur de sciences politiques et de droit international à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth et à Sciences Po Paris. Il déplore un certain « amateurisme » de la diplomatie libanaise : « Personne ne connaît le sud du Liban dans le gouvernement. Le Hezbollah, lui, connaît très bien le terrain. Il est très bien encadré et a des tactiques qui lui permettent souvent de tirer son épingle du jeu, même si c'est au prix fort. »

Depuis le 21 juillet, date à laquelle les Forces armées libanaises ont pris le contrôle du village, une centaine de familles ont pu rentrer à Zawtar El-Gharbiyeh, sur un total d'environ 450. Selon une estimation de l'armée, 85 % des maisons du village ont été complètement détruites, tandis que les 15 % restantes ont été endommagées. Des troupes israéliennes sont toujours stationnées à quelques kilomètres de là et les bombardements se poursuivent tout autour. Le village voisin, Zawtar El-Charqiyé, fait l'objet de tirs israéliens quasi quotidiennement. Les deux villages homonymes sont seulement séparés par une route. Depuis la partie occidentale (Gharbiyeh, qui signifie « de l'ouest »), on peut observer les démolitions de bâtiments menées par l'armée israélienne dans la partie orientale (Charqiyé, qui signifie « de l'est »). Au loin, on aperçoit le château de Beaufort, une forteresse située sur une hauteur stratégique et occupée par Israël depuis fin mai.

Le 3 septembre, Israël a annoncé avoir pris le contrôle de la zone d'Ali Taher, une colline surplombant Nabatiyeh, l'une des plus importantes villes du Sud et qui est située à neuf kilomètres du village. Au-dessous de cette hauteur (600 mètres) assiégée se trouverait une importante base du Hezbollah ainsi qu'un réseau de tunnels. L'armée israélienne a confirmé avoir utilisé plus de 1 100 tonnes d'explosifs pour détruire les tunnels sous la colline, provoquant un séisme de magnitude 4,1. Dans ce contexte, beaucoup d'habitants de Zawtar El-Gharbiyeh ne se sentent toujours pas en sécurité. « Il y a quelques jours, une forte explosion a été entendue en provenance d'un village voisin », explique le maire, ajoutant que cela a poussé certains résidents à partir, craignant une nouvelle escalade.
Pour ceux qui ont décidé de retourner dans le village, les conditions de vie restent précaires : de nombreuses maisons sont trop endommagées pour être habitables et les services essentiels sont limités. « L'armée libanaise a installé des panneaux solaires pour fournir de l'électricité et gère également l'approvisionnement en eau en collaboration avec la Protection civile », poursuit Abed Ezzeddine. « Nous avons beaucoup de respect pour l'armée », déclare Fadel, un habitant sexagénaire qui a servi dans les Forces armées libanaises pendant près de trente ans. « Sans eux, nous n'aurions rien. Ils font de leur mieux pour nous permettre de retrouver une vie normale. Mais ils ne reçoivent aucune aide. »
Cet ancien soldat explique qu'il n'y a même pas de marché où acheter de la nourriture. Les habitants dépendent de l'aide humanitaire qu'ils reçoivent ainsi que de celle des villages voisins. Une partie de la famille de Fadel est toujours déplacée à Kfar Nebrakh, un village de montagne du Chouf, à environ 50 kilomètres au sud-est de Beyrouth. Pour l'instant, explique Fadel, « les conditions ne sont pas réunies pour que les autres membres de la famille puissent rentrer vivre ici ». Avec son neveu Abbas, âgé de 17 ans, il essaie de réparer les dégâts subis par leur maison. Le jeune garçon contribue aux dépenses familiales en ramassant du cuivre et du fer, qu'il vend quelques dollars le kilo, mais il devrait bientôt reprendre ses études. « Mon école à Mayfadoun [un village voisin, ndlr] a été bombardée, alors les cours se font en ligne », explique-t-il. Il aime les langues étrangères et apprend le français. À l'avenir, il souhaite poursuivre ses études et aller à l'université. « Les gens pensent que nous n'avons pas d'ambitions ou de rêves ici, mais ce n'est pas le cas. »

Malgré les destructions, les habitants s'engagent pour retrouver une certaine normalité. Les plus jeunes participent aux opérations de nettoyage. Il y a quelques semaines, des volontaires de la communauté ont participé aux travaux de restauration de l'église catholique Notre-Dame de l'Annonciation, dans ce village à majorité chiite.
« Nous en avons marre de la guerre », lance Fadel. « Nous avons perdu nos enfants, nous avons perdu nos maisons. Il ne nous reste plus rien. » Pour de nombreux habitants du Sud-Liban, la situation actuelle rappelle celle qui a suivi le cessez-le-feu instauré en novembre 2024 : une trêve de façade, tandis que sur le terrain le statu quo se consolide avec la poursuite des opérations militaires et de l'occupation. Beyrouth et Tel-Aviv poursuivent les négociations — les dernières sessions se sont tenues cet été à Rome et devraient reprendre en octobre —, mais pour l'instant, la situation semble figée dans une impasse. « Le gouvernement a promis de nous aider, mais nous avons besoin de résultats concrets, sinon ce ne seront que des paroles en l'air », dit le maire de Zawtar El-Gharbiyeh.
21.09.2026 à 06:00
Sylvain Cypel
Principal concurrent de Benyamin Nétanyahou pour les élections générales du 27 octobre, le général Gadi Eisenkot surfe sur le rejet du premier ministre israélien par une fraction importante de l'opinion publique. Sur l'avenir des Palestiniens, thème peu présent dans la campagne, il s'inscrit dans le consensus d'un refus de tout État pour eux. Les électeurs israéliens sont incurables. Quand il faut décider, leur regard se porte en premier lieu vers les généraux. Les élites sécuritaires — (…)
- Magazine / Israël, Palestine, Élections législatives, Partis politiques, Racisme, Démocratie, Juifs
Principal concurrent de Benyamin Nétanyahou pour les élections générales du 27 octobre, le général Gadi Eisenkot surfe sur le rejet du premier ministre israélien par une fraction importante de l'opinion publique. Sur l'avenir des Palestiniens, thème peu présent dans la campagne, il s'inscrit dans le consensus d'un refus de tout État pour eux.
Les électeurs israéliens sont incurables. Quand il faut décider, leur regard se porte en premier lieu vers les généraux. Les élites sécuritaires — armée, services spéciaux — sont les détenteurs de la pensée juste. Historiquement, ils sont une grosse quarantaine à avoir dirigé les ministères régaliens les plus importants, et trois d'entre eux — Yitzhak Rabin, Ehud Barak et Ariel Sharon — sont devenus premiers ministres. Le dernier en date à créer son parti dans l'espoir de devenir premier ministre après les élections législatives du 27 octobre 2026 se nomme Gadi Eisenkot.
Il a été, bien entendu, chef d'état-major (2015-2019). Après le 7 octobre 2023, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou l'a invité à entrer dans son cabinet de guerre. Mais les dissensions entre les deux hommes sont vite apparues. Eisenkot misait sur une guerre à Gaza aux objectifs bien fixés et réalistes. Nétanyahou envisageait de la poursuivre jusqu'à la « victoire totale », sans jamais définir les buts et les termes de cette victoire, pour l'inscrire dans une transformation politique plus radicale de la région — transformation pas plus définie, d'ailleurs.
Aujourd'hui, Eisenkot mène aux élections un nouveau parti nommé Yashar. Le mot signifie « droit », mais aussi « honnête », ou « juste ». Il pourfend un Nétanyahou dépeint comme un menteur malhonnête pathologique, tant politiquement que personnellement. Pour l'emporter, lui, le néophyte en politique, joue sur trois fibres essentielles. La première concerne les échecs de Nétanyahou — il remporte toutes ses guerres sans glaner aucun succès politique. La deuxième vise les manipulations des faits et les velléités du premier ministre actuel de réduire les droits des Juifs israéliens, menaçant ainsi leur démocratie. Enfin, sa troisième carte réside dans ses origines.
Fils d'une famille marocaine, il espère gagner à sa cause un nombre important de citoyens d'origine séfarade (orientale) — en particulier du Maroc. Ces Marocains ont quitté leur pays dans une opération du Mossad menée avec l'accord des autorités françaises et du futur monarque Mohammed V. Dans la décennie 1945-1955, ils ont organisé un exode massif des juifs marocains vers Israël. Les dirigeants sionistes, quasi exclusivement issus d'Europe centrale et orientale, dites « ashkénazes », entendaient faire venir le plus possible de juifs orientaux pour consolider le nouvel État. Ils voyaient dans ces séfarades des êtres inférieurs peu éduqués. Dans les années 1930, le grand poète sioniste Haïm Nahman Bialik aurait dit : « Savez-vous pourquoi je n'aime pas les Arabes ? Parce qu'ils ressemblent trop aux séfarades »… Des gueux incultes, pour résumer.
Gadi Eisenkot, né en 1960, a forcément connu cette époque où fleurissait en Israël un racisme ashkénaze de grande ampleur envers les juifs orientaux, venus du Maghreb, du Machrek ou de Turquie, dont le judaïsme était perçu comme inférieur par les élites ashkénazes. Au passage, cela démontrait leur propre ignorance de l'histoire juive, où le cœur méditerranéen, jusqu'au XVIIIe siècle, a été beaucoup plus riche, éduqué et actif culturellement, du Maroc à l'Irak, que dans les misérables shtetls (« petite ville » en yiddish) de l'Europe orientale ghettoïsée. L'historien israélien Shay Hazkani a décrit l'accueil effroyable octroyé dans les années 1945-1950 à ces yéménites, irakiens et maghrébins, et tout particulièrement aux juifs marocains1.
Le chef d'état-major Ygael Yadin (1917-1984) traitait alors les juifs orientaux de « primitifs ». À l'époque, un terme en Israël désignait ces juifs arrivés de Rabat, Fez ou Marrakech : « Marocco sakin », le Marocain au couteau entre les dents. La cinéaste Michale Boganim a décrit comment, à leur arrivée, ces Marocains furent installés en quasi-totalité dans des bourgs déshérités2.
Cette population a rapidement manifesté une immense déception devant cette réception. « Nous sommes venus en Israël croyant trouver un paradis, nous y avons trouvé des juifs avec des cœurs d'Allemands », écrivait un soldat à ses parents3. Le mépris dans lequel sont traités ces orientaux suscita chez eux une détestation du régime. Or, ce régime était celui du suprémacisme ashkénaze, des « socialistes » du Parti travailliste, détenteurs de tous les pouvoirs. À droite, un homme va vite comprendre le potentiel politique de la rage des séfarades. Il s'appelait Menahem Begin (1913-1992). Il était chef du « parti révisionniste », le Hérout (« Liberté »), une droite ultranationaliste qui resta minoritaire durant les trente premières années du pays (1948-1977).
Lui aussi était ashkénaze, mais il se faisait le porte-parole des revendications de ces nouveaux immigrants, ces séfarades si méprisés. Il jouait de leurs souffrances : ils étaient juifs et voilà qu'on les traitait comme des Arabes. C'est sur cette musique-là que Begin a gagné leurs suffrages. C'est une configuration coloniale commune : les populations coincées entre dominants et dominés (arabes) choisissent le soutien au camp des premiers pour ne pas voir leur propre statut sombrer dans le camp des plus faibles. Beaucoup des juifs orientaux — pas tous, évidemment — vont fournir en Israël les pires soldats du nationalisme chauvin anti-arabe.
Gadi Eisenkot vient de là. Son nom peut apparaitre typiquement ashkénaze. En allemand, Eisen, c'est le « fer », et Kot, le « fessier ». « Fessier de fer », la consonance sonne yiddish (la langue des juifs d'Europe centrale). Mais l'étymologie infirme cette piste. Azincot, Azenkoud, Eizenkot, ces noms signifient « gazelle » dans les dialectes amazighs situés entre l'Atlantique et l'Oued Draa, à 400 kilomètres d'Agadir. Le père d'Eisenkot est né à Marrakech, sa mère à Casablanca. Dans sa campagne, il a beaucoup fait de ses ascendances une arme politique. Il a également été le premier chef d'état-major israélien d'ascendance marocaine. Face à Nétanyahou, né Mileikowsky, il ne l'oubliera pas.
Sa carrière est celle d'un officier classique et ambitieux. Dès 1999, il est secrétaire militaire du premier ministre travailliste, Ehud Barak. Il sera patron d'une célèbre brigade, Golani, avant de devenir chef d'état-major, en 2015 — nommé par Nétanyahou. Il aura eu le temps de codifier une nouvelle « doctrine » de l'armée, la « doctrine Dahiya », qui tirait le bilan des déboires israéliens de l'attaque menée contre le Hezbollah en 2006, soldée par un échec (officiellement non reconnu). Deux ans plus tard, Eisenkot inscrit la doctrine Dahiya dans le codex militaire officiel. Elle prône que dans les guerres asymétriques, où l'armée d'un État se confronte à un ennemi « illégal » caché par une population qui lui est favorable, le seul moyen de l'emporter est d'utiliser contre elle de « frappes disproportionnées » sans distinction entre civils et combattants. « Une telle réponse est de nature à inscrire un souvenir durable renforçant ainsi la dissuasion », précise l'Institut sécuritaire de recherches israélien.
Le mot « dissuasion » a toujours été le mot clé de l'armée israélienne. Désormais, il signifie destruction totale. En octobre 2008, Eisenkot déclara :
Ce qui est arrivé au quartier Dahiya de Beyrouth en 2006 [la destruction quasi totale] arrivera à tous les villages qui servent de base à des tirs contre Israël. […] Nous y ferons un usage disproportionné de la force et causerons de grands dommages et destructions. Il ne s'agit pas de villages civils, mais de bases militaires. […] Il ne s'agit pas d'une recommandation, mais d'un plan approuvé. […] S'en prendre à la population est le seul moyen de retenir Nasrallah4.
Israël usera ouvertement de cette philosophie dans ses guerres suivantes à Gaza, en 2008-2009, puis en 2014. L'après 7 octobre 2023 sera l'apogée de cette vision, amenant l'armée israélienne à sombrer dans des pratiques génocidaires avérées.
Sorti de l'armée en janvier 2019, Eisenkot envisage, rapidement, une carrière politique, dans la tradition israélienne des militaires aux manettes. Il adhère à un parti centriste, Kahol Lavan (« Bleu et Blanc »). Élu à la Knesset aux élections de 2022, Nétanyahou fait de lui, cinq jours après le 7 octobre 2023, un ministre du cabinet de guerre. Le début de cette guerre lui est personnellement très douloureux. Fin décembre 2023, il y perd un fils, un soldat de 25 ans. Il y perdra encore deux neveux. Il manifeste son hostilité à l'attitude du premier ministre, qui persiste, avec l'appui de son gouvernement et de l'opinion israélienne, à clamer que la « victoire totale » est le préalable à la libération des otages.
En juin 2025, il quitte la Knesset et démissionne de son parti, l'Unité nationale, dirigé par… un autre ex-chef d'état-major, Benny Gantz, qu'il juge trop mou face à Nétanyahou. Trois mois plus tard, il crée sa propre formation, Yashar. Il fait de Yoram Cohen, un ex-chef du Shin Bet, le service de renseignement intérieur, son numéro 2. On est entre « sécuritaires ». Bientôt, Yaïr Lapid, chef du parti Yesh Atid (« L'espoir »), se rallie à lui. Son nouveau parti rassemble rapidement nombre d'ex-ministres de divers gouvernements, tous de la mouvance « centriste » hostile à Nétanyahou, critiques de la volonté du gouvernement de maitriser la Cour suprême.
Depuis, Eisenkot martèle que s'il l'emporte, le pays reviendra aux fondements de sa déclaration d'indépendance, définissant Israël comme un État « juif » et « démocratique ». Seuls les Israéliens comprennent la nature non dite de cet engagement. En fait, Eisenkot se démarque politiquement de la « loi sur Israël État-Nation », votée en 2018, qui a imposé deux catégories de citoyens israéliens, aux droits différents sur une base ethnique : les juifs et ceux qui ne le sont pas — les Palestiniens citoyens israéliens. Par ailleurs, il promeut plusieurs actions rejetées par le Likoud, l'actuel parti dominant, et ses alliés des droites messianiques.
Il exige une commission d'enquête publique indépendante sur le fiasco du 7 octobre 2023, ce qui est la hantise de Nétanyahou. Il imposera aux jeunes ultras-religieux (les craignant-Dieu) et aux jeunes citoyens palestiniens soit un service militaire soit un service civil national, les obligeant de renoncer à l'exemption dont ils bénéficient aujourd'hui. La mesure est très populaire parmi les laïcs israéliens, qui payent indument une contribution — trois ans de service militaire — dont les « craignant-Dieu » et les citoyens arabes sont exemptés.
Pour le reste, rien de neuf. Il insiste sur le renforcement de l'armée et des services de sécurité, un engagement impératif pour quiconque ambitionne de gagner une élection. Eisenkot promet d'améliorer le coût de la vie, l'éducation, la santé, les services publics, etc. Il entend, enfin, « faire d'Israël une puissance régionale majeure »5. Dans sa plateforme en dix points, il n'a pas un mot pour la situation des Palestiniens, pas même ceux citoyens israéliens, sinon leur possible insertion dans les forces armées…
Sur la question palestinienne, rien donc. Eisenkot s'en tient à l'air du temps. Avant le 7 octobre 2023, il avait mollement plaidé pour « deux États » à échéance indéfinie, avec les colons qui garderaient les villes et les terres prises aux Palestiniens et où Israël préserverait sa gestion de la sécurité, colonies, bases militaires, etc. Mais dès les lendemains du 7 octobre, le discours change. Désormais, « un État palestinien n'a plus lieu d'être », déclare-t-il6. Il devient « fermement convaincu de la nécessité d'une colonisation en Judée-Samarie ». Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, le ministre annexionniste en charge de la Cisjordanie qui ne cache pas son intention d'en expulser tous les Palestiniens, c'est que lui veut coloniser « proprement ». « Cette colonisation doit être conforme aux intérêts nationaux de l'État d'Israël et à la loi ». Il n'y croit pas lui-même, mais son attitude est typique du camp anti-Nétanyahou, ceux qui craignent seulement que les pogroms des colons en Cisjordanie « nuisent à la réputation d'Israël », a-t-il dit7.
Pour l'après-scrutin, il laisse des portes ouvertes. D'un côté il, il est « prêt à discuter » avec beaucoup de ses adversaires actuels s'ils trouvent un terrain d'entente — hormis bien entendu les partis arabes8 et ceux des Juifs qui s'écartent des « valeurs de la Déclaration d'Indépendance », ce qui, dans son esprit, récuse l'ultra-droite raciste telle que les formations de Itamar Ben Gvir, Smotrich ou de l'ex-général Ofer Winter, nouvel arrivant dans la mouvance messianique. De l'autre côté, il souhaite un nettoyage des écuries : « Quiconque a occupé une fonction de direction ou de commandement le 7 octobre n'est pas apte à occuper une fonction [gouvernementale] à l'avenir. Il est inapte »9. Cela fait du monde, et place Nétanyahou en tête de liste.
Pourtant, certains plaident que tous ses propos ne sont que de vaines paroles. Le directeur du quotidien Haaretz, Aluf Benn, s'interroge. Selon beaucoup de sondages, le bloc des partis soutenant Nétanyahou et celui plébiscitant Eisenkot s'équilibreraient, avec, environ, 53 à 54 élus chacun (sur 120 députés). Les partis arabes obtiendraient 13-14 membres. Bref, un match nul est possible, probable même, d'après Benn10. Dès lors, note-t-il, les deux dirigeants, malgré leurs propos très aigres l'un envers l'autre, sèment derrière eux des petits cailloux qui « laissent entendre qu'ils pourraient gouverner ensemble ». Cela reste très improbable : les deux camps ont accumulé beaucoup de détestations mutuelles.
Mais en y regardant de plus près, conclut le journaliste, malgré leurs dissensions, pourquoi ne pas regarder vers un gouvernement d'unité nationale en cas de blocage ? Car il existe « la base d'une coopération post-électorale : tous deux s'opposent à un État palestinien ». Ils divergent sur tout le reste, mais, bien que personne n'en parle dans cette campagne, chacun sait que la question palestinienne est la clé de tout. Or, que pèsent les haines intestines israéliennes face à l'enjeu « existentiel » permanent ?
1Shay Hazkani, Dear Palestine, A Social History of the 1948 War, Stanford University Press, octobre 2021.
2Voir le film de Michale Boganim, Mizrahim, les oubliés de la Terre promise, 2022.
3Hazkani, op. cit.
4« Israel warns Hizbullah : war would invite destruction », Reuters, 10 mars 2008, repris de Yedioth Aharonot.
5Linda Dayan, « Netanyahu biggest challenger : who is Gadi Eisenkot, and what does he stand for », Haaretz, 14 juillet 2026.
6Simone Saidmehr, « Who is Gadi Eisenkot, the Israeli politician who could dethrone Netanyahu ? », The Forward, 31 décembre 2026.
7Linda Dayan, op. cit.
8La Liste unie, réunissant les citoyens palestiniens et quelques juifs progressistes
9Ibidem.
10Aluf Benn, « Between the lines : Are Netanyahu and Eisenkot signaling they could govern together ? », Haaretz, 8 septembre 2026.
18.09.2026 à 06:00
Sarra Grira, Bally Bagayoko, Marie Le Roch, Michael Pauron, Pierre Tévanian
Fête de l'Huma 2026. Table ronde "Racisme, islamophobie, immigration… Informer pour mieux résister" Orient XXI et Afrique XXI étaient présents à la Fête de l'Huma 2026, au Village des médias indépendants. Le dimanche 13 septembre, avec Retronews, nous avons co-organisé une table ronde intitulée « Racisme, islamophobie, immigration : informer pour mieux résister ». Avec : Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis (La France insoumise, LFI) ; Pierre Tevanian, (…)
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Orient XXI et Afrique XXI étaient présents à la Fête de l'Huma 2026, au Village des médias indépendants. Le dimanche 13 septembre, avec Retronews, nous avons co-organisé une table ronde intitulée « Racisme, islamophobie, immigration : informer pour mieux résister ».
Avec :
La discussion était animée par Michael Pauron, rédacteur en chef d'Afrique XXI.
17.09.2026 à 06:00
Abdelrahim Shalaby
Après l'Irak (dans les années 1990) et la Syrie (dans les années 2010), c'est le tour de l'Iran de subir une vague de sanctions des États-Unis sans précédent. Annoncées de manière fracassante par le président états-unien, elles ne risquent cependant pas de faire tomber le régime, et renforcent plutôt ses éléments les plus radicaux. Le président états-unien Donald Trump aime les formules tonitruantes, et surtout les formules définitives. Le 20 août, sur son réseau Truth Social, il a (…)
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Après l'Irak (dans les années 1990) et la Syrie (dans les années 2010), c'est le tour de l'Iran de subir une vague de sanctions des États-Unis sans précédent. Annoncées de manière fracassante par le président états-unien, elles ne risquent cependant pas de faire tomber le régime, et renforcent plutôt ses éléments les plus radicaux.
Le président états-unien Donald Trump aime les formules tonitruantes, et surtout les formules définitives. Le 20 août, sur son réseau Truth Social, il a présenté sa nouvelle campagne de sanctions contre l'Iran comme un « ECONOMIC D-DAY », en référence au débarquement allié du 6 juin 1944 en Normandie, et comme « l'opération économique la plus écrasante » de l'histoire états-unienne. Le message est clair : un coup unique, décisif, qui doit faire plier le régime iranien. C'est le langage du combat de boxe, celui du knock-out au premier round.
Mais très vite, un autre discours s'est fait entendre, émanant de son propre gouvernement. Le vice-président J. D. Vance, dans plusieurs interviews données au moment du lancement des sanctions, a choisi un ton très différent. Il a parlé d'une « pression calibrée », d'un effort pour changer, petit à petit, les calculs stratégiques de Téhéran, sans aller jusqu'à une confrontation militaire immédiate. Ce n'est plus le langage du coup final, mais celui d'une stratégie plus longue, plus prudente, presque l'inverse du « D-Day » annoncé par Trump.
Une autre voix est venue confirmer ce glissement. Lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche le 24 août 2026, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a employé des mots que ni Trump ni Vance n'avaient utilisés : « asphyxie économique de ce régime », « suffocation économique ». Asphyxier, faire suffoquer, ce n'est pas assommer d'un coup. C'est un processus lent, qui suppose que l'adversaire continue, pendant longtemps, à respirer difficilement plutôt que de mourir tout de suite. En quelques jours, le « D-Day » promis par Trump s'était transformé, dans la bouche de son propre secrétaire au Trésor, en long étranglement économique.
Trois discours, trois registres, venant du même gouvernement, à quelques jours d'intervalle : ce genre de glissement de vocabulaire n'est jamais innocent.
Sur le fond, l'Operation Economic Outcast ( « Opération Paria économique ») a été lancée le 24 août 2026, par le décret présidentiel 13902. Les mesures visent cinq secteurs précis : les actifs numériques, la technologie, l'or, l'aviation et le transport maritime. Tout acteur non états-unien — banque étrangère, registre maritime, entreprise — opérant dans ces secteurs s'expose désormais à des sanctions secondaires automatiques. Près de soixante entités, individus et navires de la « flotte fantôme » ont été ajoutés à la liste noire du Trésor états-unien, touchant Hong Kong, la Chine, les Émirats arabes unis, Singapour, l'Égypte et la Suisse. L'inclusion de l'Égypte illustre la portée limitée de ces mesures : les avertissements de Washington ont visé exclusivement les succursales de la Banque Misr aux Émirats arabes unis, et non le siège au Caire. La Banque centrale d'Égypte est d'ailleurs en contact avec le Trésor états-unien pour régler ce différend réglementaire.
Washington a même suspendu des licences humanitaires qui autorisaient jusque-là les transferts d'argent personnels, les échanges universitaires et certains événements sportifs. La cible principale reste claire : les circuits non bancaires, les bureaux de change basés aux Émirats arabes unis, les sociétés-écrans, les plateformes de cryptomonnaies — tout ce qui permet de contourner le dollar.
L'histoire récente nous enseigne pourtant pourquoi ce genre de dispositif produit rarement le résultat annoncé. Les sanctions économiques, même très dures, ne font presque jamais tomber un régime. Elles changent parfois ceux qui, à l'intérieur du régime visé, tiennent le pouvoir — et ce sont le plus souvent les acteurs les plus durs qui en sortent renforcés. Et quand les régimes tombent, comme en Irak ou en Syrie, c'est pour d'autres raisons, et ils laissent une société et un État affaiblis et privés de nombreux moyens d'action.
Ainsi en a-t-il été de l'Irak des années 1990. Les sanctions internationales ont duré plus de dix ans, détruit l'économie du pays et fait souffrir d'abord la population civile, sans l'aider à renverser Saddam Hussein. Elles ont renforcé le contrôle de l'État sur les ressources rares, et donné plus de pouvoir aux cercles proches du régime qui savaient comment contourner les sanctions. Il a fallu en fin de compte l'intervention états-unienne de 2003 pour renverser Saddam Hussein, alors que l'État était détruit, favorisant la guerre civile des années 2000.
Le deuxième exemple est celui de Cuba. Depuis plus de soixante ans, l'embargo économique états-unien n'a pas provoqué le changement fondamental recherché. Il a seulement donné au pouvoir cubain un argument, une excuse pour toutes ses difficultés, et une raison de rester uni face à un ennemi extérieur.
Le troisième exemple, sans doute le plus pertinent, est la Syrie. Pendant des années, la loi César1 et les sanctions états-uniennes ont visé le régime de Bachar Al-Assad. Elles n'ont pas provoqué sa chute par asphyxie économique. C'est finalement une offensive militaire sur le terrain qui a fait tomber le régime. Mais l'effet le plus durable des sanctions a été ailleurs, un peu comme en Irak. Après plus de dix ans à vider l'État syrien de ses moyens — son système bancaire, ses douanes, sa fonction publique — il ne restait presque plus d'institutions capables de gérer une transition. Le vide a été rempli par des groupes armés, souvent les plus radicaux, et non par les forces favorables à une transition ordonnée. La Syrie d'après-Assad a hérité d'un pouvoir fragmenté, où les logiques les plus dures dominent.
D'autant qu'il existe de nombreux mécanismes de contournement des sanctions. Pour l'Iran, les choses se jouent déjà, à ciel ouvert, avec les partenaires commerciaux de Téhéran. La Chine a dénoncé ces sanctions comme du « harcèlement économique unilatéral », mais sa politique reste à géométrie variable : ses grandes banques d'État respectent les règles pour ne pas perdre l'accès au système SWIFT2, tandis que le pétrole iranien continue d'entrer sur son territoire, à travers des banques régionales et de petites raffineries, réglées en yuans plutôt qu'en dollars.
La Russie constitue l'autre pilier stratégique du contournement : Moscou et Téhéran ont interconnecté leurs systèmes bancaires nationaux (Mir et Shetab) pour se passer totalement du réseau SWIFT, tout en développant les routes à travers la Caspienne et le couloir Nord-Sud (International North-South Transport Corridor, INSTC) afin d'acheminer marchandises et pétrole à l'abri des contrôles occidentaux.
L'Inde, elle, a choisi la conformité totale, redirigeant ses achats vers le Golfe et la Russie. L'Union européenne applique les règles à la lettre, ses banques étant trop exposées au système financier états-unien pour prendre des risques. Les monarchies du Golfe, enfin, resserrent leurs contrôles tout en laissant filer, dans les zones grises maritimes, des réseaux de transbordement pétrolier difficiles à arrêter totalement. Ici aussi la même règle s'applique : plus le système est verrouillé, plus il profite à ceux qui savent déjà comment le contourner.
En Iran même, ce mécanisme est déjà bien connu. Chaque nouvelle vague de sanctions a renforcé le rôle économique des Gardiens de la révolution, le corps des Pasdaran, qui contrôlent une grande partie des réseaux de contournement, du marché noir du pétrole et des circuits financiers parallèles.
Les discours iraniens de ces derniers jours illustrent bien cette dynamique, et montrent aussi que Téhéran ne reste pas passif. Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a été l'un des premiers à fixer le ton, le 18 août, en affirmant que le détroit d'Ormuz « ne sera pas ouvert tant que les engagements américains prévus dans le mémorandum d'entente ne seront pas mis en œuvre ». Trois jours plus tard, à Bagdad, il ajoutait : « Si vous regardez les ressources et les matières premières des pays musulmans, vous comprendrez que nos ennemis viennent pour les piller… nous devons donc nous organiser face à des sanctions injustes pour les surmonter. »
Le président Massoud Pezeshkian, pourtant présenté comme la voix la plus modérée du système, a d'abord tenu un ton tout aussi ferme, le 21 août, devant l'Association islamique du corps médical iranien : « Il vaut mieux mettre fin à la guerre maintenant, alors que nous sommes en position de force et de dignité… le monde entier reconnaît notre victoire. » Une semaine plus tard, dans une interview télévisée, le ton s'est fait plus mesuré : « Il faut savoir raison garder… La poursuite des sanctions signifie la poursuite de la hausse des prix, c'est pourquoi la négociation reste une priorité. » Même l'homme le plus modéré du système doit naviguer entre deux registres, sans jamais paraître faible.
Le ministre de l'Économie, Seyed Ali Madanizadeh, a été plus direct encore, le 24 août, sur la télévision d'État : « Ils veulent lancer une attaque économique terroriste contre nous. Nous avons aussi nos propres outils, et nous connaissons les règles de ce jeu... ils ne devraient pas penser que notre approche sera purement défensive ; ils devraient aussi s'attendre à une attaque de notre part. » Ce n'est pas le langage d'un pays qui subit sans réagir.
1NDLR. Votée au Congrès états-unien en décembre 2019, cette loi étendait les sanctions aux sociétés étrangères impliquées plus ou moins directement dans des secteurs de l'économie syrienne liés au régime, notamment dans l'énergie et le BTP.
2NDLR. Le système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée.
16.09.2026 à 06:00
Jean-Pierre Séréni
En France, l'Algérie provoque trop souvent passions et excommunications dans un climat de guerre froide rarement rencontré depuis soixante ans. À contre-courant, l'écrivain franco-algérien Karim Amellal avance, dans La Part algérienne de la France, un plaidoyer bienveillant. Quelque neuf millions d'habitants vivant dans l'Hexagone ont un lien avec l'Algérie. Immigrés, rapatriés, harkis, anciens de la Guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), coopérants ou travailleurs, trois (…)
- Lu, vu, entendu / Algérie, France, Diplomatie, Guerre d'indépendance algérienne, Livres
En France, l'Algérie provoque trop souvent passions et excommunications dans un climat de guerre froide rarement rencontré depuis soixante ans. À contre-courant, l'écrivain franco-algérien Karim Amellal avance, dans La Part algérienne de la France, un plaidoyer bienveillant.
Quelque neuf millions d'habitants vivant dans l'Hexagone ont un lien avec l'Algérie. Immigrés, rapatriés, harkis, anciens de la Guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), coopérants ou travailleurs, trois générations ont eu à un moment de leur vie un attachement plus ou moins fort avec l'autre rive. Si la majorité a souvent oublié, il reste néanmoins trois à quatre millions qui « entretiennent un lien direct, charnel, familial » avec l'Algérie.
Dans La Part algérienne de la France, Karim Amellal, écrivain franco-algérien et ancien ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée (2020-2025), déconstruit, chapitre après chapitre, des convictions largement répandues dans l'opinion métropolitaine et montre l'intimité de la relation franco-algérienne.
Non, la Guerre d'indépendance algérienne n'est pas passée : ni chez ceux pour qui le 18 mars 1962 marque une défaite de la France ni chez les descendants des militants du Front de libération nationale (FLN) pour qui c'est le jour de la libération du joug colonial.
Les relations entre Paris et Alger ne sont pas qu'une affaire politique et concernent également la vie quotidienne d'Algériens et de Franco-Algériens qui travaillent, élèvent leurs enfants, partagent les épreuves du peuple français — du COVID au chômage et à la canicule —, fréquentent les consulats et trop souvent font les frais de crises qui les oublient.
Contrairement aux hallucinations de certains responsables politiques et de médias mal intentionnés, la diaspora algérienne ne constitue pas « un bloc compact et homogène ». Au contraire, elle se diversifie socialement et culturellement. Génération après génération, ses enfants, à force de ténacité et d'endurance, font des études supérieures — la moitié des plus jeunes est diplômée de l'enseignement supérieur et occupe des emplois qualifiés ou indispensables. Où en seraient les hôpitaux français, déjà bien malades, sans les quelque 6 000 médecins venus d'Algérie et les dizaines de milliers d'infirmiers et d'infirmières qui les secondent ?
En Algérie, les classes moyennes continuent à parler français, et la population suit avec passion la vie politique dans l'Hexagone — même si la normalisation diplomatique de la Ve République ne la mobilise plus comme il y a vingt ans au moment du voyage triomphal de Jacques Chirac à Alger en pleine guerre d'Irak1.
Enfin, les tenants d'une ligne dure vis-à-vis du régime autoritaire d'Alger, qui se recrutent très à droite et à l'extrême droite, ne réussissent le plus souvent qu'à souder la population et le régime. Un exploit !
1Le voyage a eu lieu en mars 2003. Des milliers d'Algérois étaient alors descendus dans la rue pour soutenir Jacques Chirac dans son opposition à la guerre contre l'Irak menée par les États-Unis. Lors de ce séjour, Jacques Chirac avait rendu au président algérien Abdelaziz Bouteflika le sceau du dey d'Alger que celui-ci avait remis en 1830 aux autorités françaises, marquant ainsi le début de la colonisation.
16.09.2026 à 06:00
Paul Audinet
Elaine Mokhtefi s'est éteinte le 11 septembre à New York, à l'âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l'un des témoins privilégiés d'une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l'oubli, alors qu'un documentaire sur sa vie sortira prochainement. Elaine Klein naît le 10 décembre 1928 à New York, (…)
- Magazine / Algérie, Révolution, Front de libération nationale (FLN), Guerre d'indépendance algérienne, Décolonisation, Portrait
Elaine Mokhtefi s'est éteinte le 11 septembre à New York, à l'âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l'un des témoins privilégiés d'une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l'oubli, alors qu'un documentaire sur sa vie sortira prochainement.
Elaine Klein naît le 10 décembre 1928 à New York, dans une famille juive non pratiquante que le krach de 1929 précipite dans la pauvreté. Ses parents, commerçants dans le textile, déménagent dans le Connecticut, puis au Texas. C'est de cette errance qu'elle tire sa première éducation politique. « Quand nous sommes arrivés dans le Sud, au pays de la ségrégation, nous avons de nouveau observé une pauvreté insoutenable », écrit-elle dans ses Mémoires1.
En septembre 1945, à 16 ans, elle part seule pour la Géorgie, au Wesleyan College, une université pour femmes. « J'étais vraiment inconsciente », dira-t-elle de ce départ pour le Sud profond. Ce qu'elle y découvre n'a rien de l'invisibilité qu'elle avait observée dans le Nord : la ségrégation « sautait aux yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l'ordre ». Elle devient rebelle, écrit-elle, assez du moins pour que la doyenne lui refuse sa réinscription l'année suivante. « Mes idées sur le racisme, la culture et la religion se sont intensifiées avec le temps pour devenir des convictions politiques. »
Retour à New York en 1946, au Latin American Institute, pour deux ans de traduction en espagnol. Une conférence sur son campus lui fait découvrir le mouvement des United World Federalists (UWF), qui plaident pour un gouvernement mondial. Elle y adhère, devient directrice nationale de la section étudiante en 1950. L'année suivante, au congrès de l'Assemblée mondiale de la jeunesse à l'université Cornell, elle dénonce publiquement le racisme états-unien devant des délégations africaines. Les services de renseignement, le FBI, commencent à interroger son entourage. L'UWF, lui, se défait : parti d'un objectif simple, un gouvernement fédéral mondial garantissant la paix entre les nations, il a reformulé ses buts jusqu'à ne plus réclamer que le renforcement des Nations unies. La rupture entre les jeunes idéalistes et la direction centriste est consommée ; on la met à la porte. Quelques jours après ses 23 ans, elle prend le large.
Elle arrive à Paris au début de l'année 1952 et travaille comme interprète pour diverses organisations internationales. La jeune femme y prend la mesure de la condition faite aux travailleurs nord-africains, notamment lorsqu'elle se rend dans les bidonvilles en banlieue. Lors du défilé du 1er Mai, auquel elle participe, arrivent en fin de cortège des milliers d'ouvriers maghrébins. Ils n'y étaient pas conviés : la Confédération générale du travail (CGT) était revenue sur l'accord conclu avec les nationalistes algériens, refusant qu'une revendication d'indépendance s'exprime dans ses rangs, au moment où la France entendait étouffer toute contestation de sa présence en Afrique du Nord2. Elaine Klein ne le comprendra que quelques semaines plus tard, à l'arrestation du leader nationaliste algérien Messali Hadj3. L'image, elle, la frappe immédiatement. Ces hommes lui rappellent la condition des Noirs du sud des États-Unis : « J'ai fait un lien, et peut-être même un transfert de mes combats américains4. » Son engagement anticolonialiste s'enracine là, au moment où la guerre d'Algérie se profile.
Ce n'est pourtant pas à Paris que se noue le fil décisif de son parcours, mais dans une autre capitale : Accra. En août 1960, à l'université du Ghana, elle indique le chemin de la salle de conférences à un homme en chemise blanche qui l'interroge dans un anglais approximatif. Il s'appelle Frantz Fanon et représente le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Avec Mohamed Sahnoun, délégué de l'Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), ils forment pendant quelques jours un trio qui milite pour des résolutions sur la Palestine, l'Afrique du Sud et la fin du colonialisme. « L'entente fut immédiate », écrit-elle. Un an plus tard, elle rendra visite chaque week-end à Fanon mourant, à l'hôpital de Bethesda, près de Washington.
Mohamed Sahnoun la présente à Abdelkader Chanderli, qui dirige à New York la représentation du Front de libération nationale (FLN) auprès des Nations unies et compte parmi les principaux artisans de sa diplomatie. Celui-ci lui expose sa stratégie : l'indépendance ne se gagnera pas sur le terrain, mais par l'internationalisation du conflit. En 1960, elle rejoint ce bureau, proto-ambassade d'un État qui n'existe pas encore. Elle traduit, rédige, organise, fait circuler Yasmina et Djazaïrouna, ces films, produits par le GPRA, réalisés par Djamel-Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina, destinés à porter la question algérienne devant les délégations afro-asiatiques.
Ce travail est tout sauf accessoire. Il constitue l'une des armes principales d'une guerre asymétrique où le FLN, conscient de son infériorité militaire, mise sur l'opinion internationale et sur l'arithmétique nouvelle de l'Assemblée générale, que l'admission massive des anciennes colonies vient de bouleverser. Elle y côtoie de nombreux hommes qui formeront l'élite du pays indépendant — M'hamed Yazid, Mohamed Benyahia, Lakhdar Brahimi, Ahmed Boumendjel — et deux hommes écartés après la crise de l'été 1962 et la prise de pouvoir par le groupe de Tlemcen5 : Benyoucef Benkhedda et Krim Belkacem, condamné à mort par contumace avant d'être assassiné à Francfort en 1970.
Elaine Klein s'installe à Alger en 1962, la veille des célébrations du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de l'insurrection de 1954. Le pays manque de tout : sur neuf à dix millions d'habitants, quelque 1 500 étudiants et 500 diplômés de l'université. « L'improvisation était la règle. » Office national du tourisme, bureau de presse de la présidence, Algérie Presse Service puis la Radio-Télévision algérienne : Elaine devient l'une des traductrices les plus sollicitées du régime, y compris auprès d'Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères.
Ces années sont celles où l'Algérie fait de sa victoire un capital diplomatique. Anti-impérialiste par doctrine autant que par expérience, elle accueille, forme et finance les mouvements de libération : « Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger », écrit-elle, du Vietcong au Congrès national africain (ANC), de l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo) au Front de libération du Mozambique (Frelimo) et au Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), sans oublier les militants indépendantistes basques d'Euskadi ta Askatasuna (ETA), les exilés d'Espagne, du Portugal et d'Amérique latine. La formule d'Amílcar Cabral, dirigeant du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, restera comme le résumé de cette séquence : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les révolutionnaires vont à Alger6. »
Le point culminant est le premier Festival culturel panafricain7, en juillet 1969, qu'elle contribue à organiser : trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée. C'est aussi le moment où ses combats la rattrapent. Éconduits par La Havane, les Black Panthers d'Eldridge Cleaver sont envoyés en Algérie, où ils ouvrent une « ambassade ». Ils ne parlent ni arabe ni français ; elle sert d'interprète et d'intermédiaire avec les autorités.


C'est également à cette époque qu'elle rencontre Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l'Armée de libération nationale passé par le ministère de l'armement et des liaisons générales (MALG), puis devenu écrivain. Elle l'épouse en 1972 et porte depuis son nom. « Il cherchait la justice en toute chose », dira-t-elle de cet homme mort en 2015, dont les Mémoires, J'étais français-musulman, Itinéraire d'un soldat de l'ALN, paraîtront l'année d'après chez Barzakh.
Son histoire algérienne s'interrompt pourtant brutalement. En 1974, après avoir refusé à deux reprises de renseigner les services algériens sur son amie Zohra Sellami, mariée à l'ancien président Ben Bella, alors détenu, elle est contrainte de quitter le pays. Un billet d'avion pour Paris l'attend à l'aéroport. Dès lors interdite de séjour, elle ne pourra retourner en Algérie que quarante-quatre ans plus tard.
Elle revient en novembre 2018, à la veille de la parution française de ses Mémoires, Alger, capitale de la révolution, qu'elle a elle-même traduits en français et que Barzakh publie en Algérie. Son livre restitue de l'intérieur, mais sans complaisance, une décennie au cours de laquelle Alger s'est imposée comme l'un des centres de la politique révolutionnaire internationale. Il raconte aussi les contradictions de l'Algérie indépendante, les déceptions et les coups d'éclat.
Une poignée de mois après, alors qu'elle est de retour chez elle, le Hirak éclate. Interrogée sur son sentiment par Contretemps, la « revue de critique communiste », elle dira voir dans ce soulèvement « l'ouverture des cœurs et des esprits pour demander le départ du “pouvoir”, l'exigence du peuple pour la restitution de la démocratie, le pays pour tous ses citoyens… » « C'est en effet une deuxième révolution ! », conclura-t-elle.
Décembre 2025 prend des allures de consécration8. Invitée d'honneur de la 12e édition du Festival international du film d'Alger, elle enchaîne, en une semaine, rencontre et colloque, puis, le 10 décembre, jour de ses 97 ans, deux hommages et une standing ovation au Théâtre national algérien. On lui annonce ce soir-là que la nationalité algérienne lui sera accordée, décision formalisée par décret présidentiel le 23 juillet 20269.
Elaine Mokhtefi s'éteint le vendredi 11 septembre à New York, la ville où elle était née, quelques semaines avant un ultime voyage à Alger, où une réception était prévue pour célébrer sa nationalité. La réalisatrice serbe Mila Turajlić, autrice de Ciné-guérillas, Scènes des archives Labudović (2022), lui consacre un documentaire aujourd'hui en montage. L'occasion de maintenir vivante la flamme qui animait cette militante infatigable et de célébrer une longue histoire d'engagement auprès de celles et ceux qui luttaient pour leur émancipation.
1Alger, capitale de la révolution, De Fanon aux Black Panthers, La fabrique, 2019.
2L'année suivante, la CGT revient sur son refus et associe le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj au défilé du 14 juillet 1953, où plusieurs milliers de militants algériens se rassemblent. La police tire sur le cortège place de la Nation : six d'entre eux sont tués, ainsi qu'un syndicaliste français.
3Considéré comme le père du nationalisme nord-africain, Ahmed Messali (1898-1974) fonde successivement trois mouvements déterminants dans la lutte pour l'indépendance. Avec le Mouvement national algérien, il s'engagera dans une lutte fratricide avec le Front de libération nationale.
4« Dans les années 1960, l'Algérie était très généreuse avec les mouvements de libération », entretien avec Elaine Mokhtefi, Libération, 16 juillet 2019.
5Alliance formée durant la crise de l'été 1962 entre Ahmed Ben Bella et l'état-major de l'Armée de libération nationale des frontières, dirigé par Houari Boumediène. Son noyau d'officiers, réuni à Oujda, au Maroc, à partir de 1960 — le « clan d'Oujda » —, occupera ensuite les positions clés de l'appareil d'État et portera Boumediène au pouvoir après le coup d'État du 19 juin 1965. Voir notamment, Ferhat Abbas, L'Indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, 1984.
6Jeffrey James Byrne, Mecca of Revolution : Algeria, Decolonization, and the Third World Order, Oxford University Press, 2016.
7Voir le film documentaire Festival panafricain d'Alger 1969 réalisé par William Klein.
8« Rencontre littéraire avec Elaine Mokhtefi aujourd'hui à Alger », Le Soir d'Algérie, 6 décembre 2025 ; « Hommages, émotion et nationalité : la folle semaine d'Elaine Mokhtefi à Alger », El Watan, 16 décembre 2025.
9Voir notamment « Elaine Klein obtient la nationalité algérienne à 98 ans : la couronne de toute une vie d'engagement », El Moudjahid, 29 juillet 2026 ; « Algérie : une Américaine de 98 ans obtient la nationalité algérienne par décret présidentiel », RFI, 2 août 2026.
15.09.2026 à 06:00
Agnès Callamard, Sarra Grira, Jean-François Corty, Johann Soufi
Dans le cadre de l'évènement La Fabrique de la Diplomatie organisé par le ministère de l'Europe et des affaires étrangères les 4 et 5 septembre, Orient XXI a participé à la table ronde « Génocides et crimes de masse : quelle réponse internationale ? » Épuration ethnique, crimes de guerre, génocide, autant de termes qui traduisent des réalités humaines et juridiques différentes sujettes à controverses politiques. Dans les multiples conflits actuels aux relais médiatiques inégaux où (…)
- Magazine / Bande de Gaza, Soudan, Droit international, Vidéo, Crime contre l'humanité, Génocide, Humanitaire, Congo, Famine , Nettoyage ethnique
Dans le cadre de l'évènement La Fabrique de la Diplomatie organisé par le ministère de l'Europe et des affaires étrangères les 4 et 5 septembre, Orient XXI a participé à la table ronde « Génocides et crimes de masse : quelle réponse internationale ? »
Épuration ethnique, crimes de guerre, génocide, autant de termes qui traduisent des réalités humaines et juridiques différentes sujettes à controverses politiques. Dans les multiples conflits actuels aux relais médiatiques inégaux où l'impunité règne et où l'aide est considérée comme une variable d'ajustement, quels sont les leviers du droit international pour prévenir, empêcher et condamner ces drames ? Quels sont les obligations des États et l'espace interventionnel possible des ONG humanitaires et de défense des droits Humains à l'heure où une offensive anti-droits s'accélère, y compris au sein des démocraties occidentales ?
Avec Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, chercheur associé à l‘IRIS ; Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International ; Johann Soufi, juriste international, travaille depuis près de vingt ans pour des juridictions internationales et des mécanismes d'enquête de l'ONU, sur de nombreux terrains de crise à travers le monde.
Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.
15.09.2026 à 06:00
Amira Hass
Amira Hass est une journaliste israélienne installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Dans une tribune publiée dans Haaretz le 1er septembre, elle explique qu'à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, le mécanisme visant à rendre la vie des Palestiniens impossible est déjà en marche. Et prépare le terrain à une expulsion massive. Nous la publions ici. Dans une interview accordée au quotidien Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre (…)
- Magazine / Israël, Palestine, Bande de Gaza, Cisjordanie, Colonies, Génocide, Nettoyage ethnique
Amira Hass est une journaliste israélienne installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Dans une tribune publiée dans Haaretz le 1er septembre, elle explique qu'à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, le mécanisme visant à rendre la vie des Palestiniens impossible est déjà en marche. Et prépare le terrain à une expulsion massive. Nous la publions ici.
Dans une interview accordée au quotidien Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre prochain et chef du parti Yashar (centre) a déclaré : « Ceux qui envisagent une solution à deux États après le 7 octobre se font tout simplement des illusions. » Mais sa position, en fin de compte, n'a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd'hui, ce n'est pas une « solution diplomatique », mais l'existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée. Les forces israéliennes qui s'efforcent de les « effacer » ne connaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions nous fier uniquement à la fermeté et au soumoud1 d'un peuple qui a déjà subi les plans d'expulsion mis en œuvre par Israël.
Le monde reste impassible. La gauche est minuscule, faible et aphone à force de lancer des avertissements. L'opposition anti-Nétanyahou oscille entre minimisation du danger, indifférence et soutien sans réserve à l'expulsion. Les condamnations sporadiques, principalement suscitées par une publication sur X, le 13 août, de l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee, à propos du siège de trois maisons de Qusra par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux — « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes » —, sont aussi efficaces qu'un tamis sous une averse. Les « phalangistes » juifs attaquent constamment et partout, pas seulement à Qusra.
Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d'abord la reconnaissance du problème et une définition claire de celui-ci. Trop de Juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d'un peuple palestinien enraciné, bénéficiant d'une continuité historique et économique, d'un patrimoine culturel et matériel, d'un riche héritage agricole et d'un profond attachement à sa patrie.
« L'effacement » est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour davantage. Lois de la Knesset, déclarations politiques, ordres militaires, manuels scolaires et sacro-saints bataillons immobiliers opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev, tous œuvrent, ensemble et séparément, à la mise en œuvre de cette « solution » avec diligence et sans crainte de condamnation internationale.
Après les avoir privés de conditions de vie digne, la politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu'ils soient, afin que leur départ puisse être présenté comme volontaire, et non comme une expulsion. En Israël même, les autorités laissent carte blanche aux organisations criminelles arabes pour s'armer et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes donnent carte blanche aux « bataillons de Dieu » pour s'armer, tuer et expulser, tandis que l'armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l'armée alimentent des milices armées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de représailles qui fauchent la vie d'encore plus d'enfants. Toutes ces viriles démonstrations de force sont liées entre elles.
Dans le même temps, Israël détruit ou restreint considérablement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est accomplie. Une population de deux millions de « morts-vivants » dépendants de l'aide humanitaire — portant le poids de quelque 74 000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de professions, et d'économies anéanties — est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre brûlée. La créativité, l'ingéniosité et l'entraide sont étouffées par l'ampleur de la destruction et par l'interdiction faite par Israël de reconstruire et de se relever.
En Cisjordanie, l'étau économique du ministère des finances se resserre autour d'environ trois millions de personnes et de l'Autorité palestinienne. Le détournement systématique des recettes est aggravé par les campagnes de destruction menées par l'armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par d'autres méthodes employées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres : points de contrôle, interdictions bureaucratiques, clôtures et présence de bergers juifs israéliens.
En Israël même, la « judaïsation de la Galilée et du Néguev » était et demeure un euphémisme pour désigner le vol des terres et des ressources aux citoyens palestiniens d'Israël. Les discriminations à leur encontre en matière d'attribution de terres, de subventions et d'emploi, ainsi que les interdictions de construire et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle menée de l'autre côté de la Ligne verte.
Je le répète : l'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée. Trop de forces agissantes contribuent à ce danger : la puissance et les capacités militaires d'Israël ; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements ; l'obéissance érigée en valeur ; le recours systématique aux armes et aux attaques militaires ; la banalisation du syndrome de stress post-traumatique et des suicides chez les soldats ; l'attrait d'une carrière militaire et les opportunités qu'elle offre ; la tentation d'une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou dans une banlieue de colons en Samarie ; les mensonges de la propagande officielle et officieuse ; l'indifférence face à l'enfer sur terre qu'Israël a créé dans la bande de Gaza ; le déni de soixante ans d'occupation et de domination par la force ; le réflexe pavlovien du « Mais le 7 octobre… » ; la synergie entre l'armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie ; l'indifférence face à la destruction du Liban ; le mépris pour l'occupation de nouvelles régions de Syrie ; la normalisation du discours sur l'expulsion ; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme tant laïque que religieux ; et l'armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, sur ordre ou de leur propre chef.
Ensemble, ces forces — et d'autres similaires — créent au sein de la société juive israélienne l'infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l'accompagner : un massacre de masse. Les « héros » des milices de colons proclament ouvertement que l'expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement la disposition de larges pans de la société juive israélienne à y participer, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les « phalangistes » cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui « réussisse » afin de l'instrumentaliser pour déclencher une nouvelle guerre sainte.
Les « phalangistes » juifs et les organisations de droite qui les alimentent comptent sur une mobilisation massive — incluant les dirigeants, électeurs et partisans de Yashar et du parti Les Démocrates (centre gauche) — en faveur d'une guerre qui pourrait déjà se résumer au slogan : « Un peuple, une armée, une terre débarrassée des Arabes ».
1NDLR. Le terme soumoud n'a pas d'équivalent exact en français. Il renvoie au fait de tenir bon dans la résistance.
14.09.2026 à 06:00
Ariadna Roig
Les 30 et 31 juillet, après une déclaration mal interprétée volontairement propagée sur les réseaux sociaux, des milliers d'exilés ont tenté de gagner l'exclave espagnole depuis le Maroc. Aussitôt, une vague xénophobe s'est emparée de la ville, devenue une caisse de résonance à l'échelle européenne. Sur place, la solidarité doit désormais composer avec la suspicion et le rejet. Reportage. Au large de l'exclave espagnole de Ceuta, les navires semblent immobiles. L'épaisse brume du Levant (…)
- Magazine / Maroc, Espagne, Exilés, Racisme, Reportage, Politique migratoire, Frontières, Extrême droite, Ceuta
Les 30 et 31 juillet, après une déclaration mal interprétée volontairement propagée sur les réseaux sociaux, des milliers d'exilés ont tenté de gagner l'exclave espagnole depuis le Maroc. Aussitôt, une vague xénophobe s'est emparée de la ville, devenue une caisse de résonance à l'échelle européenne. Sur place, la solidarité doit désormais composer avec la suspicion et le rejet. Reportage.
Au large de l'exclave espagnole de Ceuta, les navires semblent immobiles. L'épaisse brume du Levant annonce la fin de l'été. Sur la plage du Trampolín, depuis plusieurs semaines, le même rituel se répète chaque jour. Plusieurs centaines de personnes avancent par petits groupes pour recevoir le seul repas qui leur sera distribué de la journée. Sous la surveillance des agents de la Policía Nacional, elles attendent, alignées et accroupies. Un homme tarde à s'asseoir. D'un geste sec de la main, un policier lui ordonne de regagner sa place. La Croix-Rouge distribue ici quotidiennement 6 000 repas.
Depuis un mois, les associations locales absorbent une partie de l'urgence. À Sidi Embarek, l'ONG Luna Blanca (« Lune blanche ») accueille plusieurs centaines de femmes et d'enfants dans un campement installé près de la mosquée. Les places manquent, les bénévoles aussi. À 70 ans, Hamed, Ceuti d'origine marocaine et bénévole de l'association, ne compte plus ses heures et ses journées. Depuis la fin juillet et l'arrivée depuis le Maroc de dizaines de milliers de personnes — dont beaucoup à la nage —, suscitant une nouvelle vague xénophobe en Europe, il dit avoir perdu 25 kilos, rongé par le stress et l'anxiété.


« La porte du paradis est ouverte à celui qui aide celui qui est dans le besoin », répète-t-il. Parmi les bénévoles, une trentaine sont eux-mêmes des exilés arrivés à Ceuta pendant ces journées de juillet. Ceux qui avaient besoin d'aide quelques semaines plus tôt participent désormais à l'effort. Dans cette ville saturée, habitants, associations et nouveaux venus tentent de maintenir à flot une solidarité improvisée. Mais après plus d'un mois, elle s'épuise elle aussi.
Sur à peine 20 km² vivent quelque 84 000 habitants. Ceuta est espagnole, mais se trouve sur le continent africain, séparée de la péninsule Ibérique par le détroit de Gibraltar et presque entièrement encerclée par le Maroc. Avec Melilla, un peu plus au sud, où les mêmes scènes se répètent, elle constitue l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Quelques kilomètres de clôture séparent ici des territoires aux niveaux de richesse profondément inégaux.
Cette géographie façonne toute la ville. L'industrie y est presque inexistante et l'économie dépend largement de l'État espagnol : près de quatre emplois sur dix relèvent du secteur public. Militaires, policiers, gardes civils et fonctionnaires font partie du paysage quotidien. Ceuta bénéficie d'un régime fiscal particulier mais reste marquée par un chômage supérieur à 20 %. Chrétiens, musulmans, juifs et hindous composent le récit d'une ville qui revendique depuis longtemps la coexistence de ses « quatre cultures ». Dans certains quartiers, le darija résonne autant que l'espagnol.
Les 30 et 31 juillet, cet équilibre a volé en éclats. Le gouvernement espagnol avance le chiffre d'environ 72 000 entrées, presque l'équivalent de la population de la ville. La majorité repart vers le Maroc dans les premières 24 à 48 heures. Plusieurs milliers restent. En quelques heures, la station balnéaire prend des allures de caserne à ciel ouvert.
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Elle repose notamment sur l'interprétation d'une récente décision du Tribunal suprême espagnol, montée en épingle par des actions de propagande attribuées par l'Espagne puis par de nombreuses enquêtes à des plateformes liées à Israël, à la Russie et au Maroc1. Depuis 2015, la loi prévoit à Ceuta et Melilla un régime spécifique permettant le « rejet à la frontière » des personnes interceptées alors qu'elles tentent de franchir irrégulièrement la frontière. Cette année, le Tribunal suprême a précisé que ce mécanisme ne peut pas s'appliquer aux entrées irrégulières par voie maritime lorsqu'aucun dispositif de contrôle frontalier n'a été franchi. Sur les réseaux sociaux, cette nuance devient une toute autre information, massivement poussée par des comptes propagandistes : la frontière serait donc ouverte.
« Je me suis sentie comme entourée de milliers de fourmis », se souvient Latifa Idrissi, une habitante musulmane de Ceuta, qui était à bord d'un ferry en provenance d'Algeciras quand des milliers de personnes tentaient de rejoindre l'exclave espagnole. « Tout a fermé. Les commerces ont baissé leur rideau pendant au moins quarante-huit heures après avoir été saccagés par cette foule complètement hors de contrôle. »

La mer charrie alors un flot continu de personnes. « On sentait sous nos pieds des bras, des corps, des choses molles », racontent ceux qui sont parvenus à nous décrire ces heures de traversée. Certains comprennent qu'ils nagent au milieu de corps sans vie. Sur les plages, les premiers cadavres sont recouverts d'un drap blanc puis emportés par la Guardia Civil.
Les morts se comptent par dizaines. Faute d'identification pour une partie d'entre eux, des dépouilles sont enterrées au cimetière musulman de Sidi Embarek, désignées par un simple numéro. Elles reposent dans des tombes identiques, tournées vers La Mecque. Pour seuls témoins de certaines inhumations, quelques journalistes et les employés du cimetière.
Ceux qui restent sont progressivement répartis entre plusieurs dispositifs d'accueil, organisés notamment selon leur profil et leur vulnérabilité. Le quartier de Loma Margarita accueille principalement des hommes originaires d'Afrique subsaharienne, celui de Loma Colmenar, des Maghrébins, tandis que le centre équestre Hípica reçoit des femmes et des jeunes filles. Le Centre de séjour temporaire pour immigrants (Ceti), seul lieu d'accueil pour adultes géré par l'État, complète un dispositif rapidement saturé. Les mineurs non accompagnés relèvent, eux, de la Ville autonome (autre nom donné à Ceuta), confrontée à la prise en charge de près de 1 500 jeunes.
Dehors, de jeunes Marocains se reconnaissent dans le terme harraga, « ceux qui brûlent » les frontières pour tenter de gagner clandestinement l'Europe. Beaucoup avaient trouvé refuge dans les reliefs qui entourent Ceuta. Depuis plusieurs nuits pourtant, les cachettes se vident : plusieurs racontent en être redescendus par peur des interventions nocturnes des militaires et s'être repliés vers les quartiers périphériques.


« Certains méritent une seconde chance. » « Il y en a des bons et des mauvais. » « On n'en peut plus. » « Ils n'ont pas de toilettes, alors forcément ils urinent dans les rues. » Les phrases s'égrènent à Loma Colmenar, où la quasi-totalité des habitants sont musulmans. « Nous voulons qu'ils soient identifiés », lâche Fatima Belkhairi, qui habite l'une des résidences situées face au centre d'accueil. Autour d'elle, les jeunes femmes du quartier se succèdent. « Ils ne m'ont rien fait, mais je ne mets plus de vêtements aussi serrés depuis qu'ils sont là en bas. Je ne me sens plus en sécurité », confie l'une d'elles.
La fatigue se mêle pourtant à la compassion. « Comment voulez-vous qu'on leur dise non ? Chez nous, certains hébergent déjà des gens. Ils nous font de la peine, mais on ne peut pas aider tout le monde », poursuit Fatima. « Hier, ma mère a passé toute la journée à pleurer dans sa chambre parce qu'elle ne sait plus comment les aider. »
Depuis plusieurs semaines, les habitants font des courses, remplissent des bidons d'eau et préparent des repas. Dans l'entrée d'un immeuble, un garçon de 17 ans dort à même le sol. Les jeunes femmes tentent de le réveiller. Il réagit à peine. « Boulis, boulis ! » (« Police ! », en darija), plaisante l'une d'elles. Le garçon sursaute et se redresse d'un bond, les yeux écarquillés. Son visage se détend lorsqu'il reconnaît les filles du quartier.
Plus haut, à moins d'un kilomètre, le centre de Príncipe Alfonso accueille 320 mineures non accompagnées. Pendant notre entretien avec Ahmed Enfedal, président de l'association de quartier, une jeune femme se présente à l'entrée. Elle cherche une place pour sept autres femmes qui dorment dans la rue. Il n'y en a pas.
« Ici, elles se sentent protégées », affirme Ahmed. Il raconte le cas d'une adolescente marocaine de 13 ans qui, après avoir quitté seule son foyer, aurait subi des attouchements à son arrivée à Ceuta. Ses cris alertent une habitante. L'histoire bouleverse le quartier et pousse ses habitants à s'organiser pour ouvrir le centre.
Loma Colmenar, Hadú, Los Rosales ou le Príncipe comptent aussi parmi les secteurs les plus défavorisés de Ceuta. Baba Achraf, 25 ans, raconte avoir quitté les abords de la plage du Chorrillo après avoir été frappé pendant son sommeil par ceux qu'il appelle les askar, les militaires. D'autres hommes font des récits similaires : réveils nocturnes, coups, téléphones ou argent dérobés. Des accusations directement dirigées contre des membres des forces de l'ordre déployées dans la ville.

« C'est toujours nous qui nous les prenons », répètent plusieurs habitants des quartiers périphériques. Une femme s'emporte :
Les chrétiens disent qu'il n'y a pas de divisions, mais ils ne veulent pas voir de migrants dans le centre, là où ils vivent. Si nous, on ne va pas aux manifestations, on nous traite de traîtres. Mais nous ne sommes simplement pas d'accord avec la manière dont ils sont traités. Ce ne sont pas des animaux.
À cet instant, un jeune homme allongé dans la rue semble pris d'une crise d'angoisse. Rafael, président de l'association de quartier, appelle une ambulance : « Où sont les ministres ? Où sont les droits humains ? » Puis il regarde l'heure. « On va voir combien de temps elle met à arriver. »
Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez concentre l'essentiel des critiques. On lui reproche d'avoir perdu le contrôle de la frontière et abandonné Ceuta face à la crise. Les organisations humanitaires sont elles aussi prises à partie. Le 27 août, des manifestants tentent d'empêcher un camion de la Croix-Rouge d'accéder au Trampolín pour y distribuer les repas.
Sur la plage, le rejet s'exprime parfois sans détour. Des voitures ralentissent. Depuis les fenêtres, des passagers filment avec leur téléphone les centaines d'exilés installés en contrebas. Un après-midi, une femme passe à son tour. Elle sort presque tout le buste par la fenêtre et hurle dans leur direction : « Moi, je les brûlerais tous ! » La voiture poursuit sa route.

Quelques jours plus tard, sur la Plaza de los Reyes, une manifestation se forme devant la Délégation du gouvernement. Les drapeaux espagnols se multiplient. Depuis le début de la crise, le récit des « quatre cultures », si souvent invoqué à Ceuta, s'accompagne presque toujours d'une précision : « Cela n'a rien à voir avec le racisme. » Dans la foule, les slogans se chargent pourtant de colère : « Pedro Sánchez, fils de pute ! », « Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend ! ». Sur la Plaza de Correos, deux garçons à l'air à peine majeurs, en claquettes et vêtements légers, sont assis à l'écart et regardent passer les manifestants. Soudain, deux femmes les remarquent. « Dehors ! » Des dizaines de voix reprennent le cri. Plusieurs jeunes hommes se détachent de la foule et se lancent à leur poursuite. Les garçons disparaissent dans une rue adjacente.
Ceux qui vivent encore dehors disent désormais éviter le centre les jours de manifestation. Certains parlent moins de peur que de honte : celle d'être montrés du doigt, filmés ou chassés de l'espace public sous les regards. Dans le cortège, le vocabulaire dit aussi le déplacement qui s'est opéré depuis la fin juillet. « La violence, c'est que 80 000 personnes envahissent ton pays ! », hurle quelqu'un. Le mot revient d'une manifestation à l'autre : « Invasion. » « Ce n'est pas une crise humanitaire. C'est une invasion. »
À quelques mètres de là, Elena Iribas, journaliste de 28 ans au quotidien El Mundo, tente de photographier la scène. Une dizaine d'hommes l'encerclent et exigent qu'elle efface sa photo : « Tu ne vas plus pouvoir marcher dans la rue. On sait qui tu es. » Sous la pression, elle finit par effacer l'image. Lorsqu'elle s'éloigne, elle tremble.
Journalistes et ONG deviennent à leur tour la cible de rumeurs et d'intimidations. No Name Kitchen est notamment accusée sur les réseaux sociaux de fournir aux exilés du matériel pour s'attaquer aux habitants, ce que l'organisation dément. Sa coordinatrice à Ceuta, Francesca Fusaro, dit désormais craindre de sortir seule tant son visage est devenu identifiable.
Le 27 août, sur la plage de Benítez, des abris de fortune sont incendiés. « Ils ont brûlé nos tentes et jeté nos affaires, tout ce qu'on avait, dans la mer », raconte le lendemain l'un des hommes qui y dormaient. Plusieurs habitants interrogés attribuent ces violences à des groupes d'ultradroite mêlés aux manifestations, sans se reconnaître eux-mêmes dans ces actes. « Les gens ont enlevé leur masque », résume un chauffeur de taxi.
La crise s'est installée jusque dans le calendrier intime de la ville. Au lendemain des arrivées, les autorités annulent la Feria, les fêtes patronales qui devaient commencer quelques jours plus tard. Un mois après, son absence revient encore dans les conversations. « Moi je suis jeune, alors qu'on me prive de la Feria, ça, je ne l'accepte pas », peste un habitant.
« Ce n'est plus une vie », entend-on ailleurs. Certains disent craindre que les événements se reproduisent ; quelques-uns envisagent même de quitter Ceuta pour la péninsule. Pour ceux qui ont nagé depuis le Maroc, Ceuta représente la porte vers l'Europe continentale. Pour certains de ceux qui y vivent, c'est désormais la péninsule qui apparaît comme une porte de sortie.
La peur traverse particulièrement les conversations entre femmes. Certaines mères disent empêcher leurs filles de sortir seules. D'autres reconnaissent pourtant avoir du mal à distinguer ce qu'elles ont vécu de ce que le climat général leur fait redouter. « Ils ne m'ont jamais rien fait, ils ne m'ont même jamais rien dit », reconnaît Laura, une trentenaire qui, depuis fin juillet, ne sort plus seule que pour aller à la salle de sport.
Cette peur coexiste avec une réalité moins présente dans les discours sur l'insécurité : les principales victimes des violences sexuelles recensées depuis la crise sont elles-mêmes exilées. Au 31 août, le parquet avait enregistré vingt-trois agressions sexuelles contre des personnes exilées. Parmi les huit auteurs présumés alors identifiés, quatre étaient marocains, trois espagnols et un belge. À Ceuta, la violence épouse donc moins clairement la frontière entre « eux » et « nous » que ne le suggèrent certains discours.
Cette frontière est d'autant plus difficile à tracer qu'ici religion, origine et nationalité ne se superposent pas. « Ma religion n'a rien à voir avec mon identité. Je peux être musulman et espagnol », tranche un chauffeur de taxi. Quelques jours plus tard, un autre chauffeur, musulman lui aussi, trace pourtant une autre frontière : « Moi aussi je suis musulman, mais eux, ce ne sont pas des gens civilisés. » Dans une ville où une grande partie de la population est d'origine marocaine, le « nous » et le « eux » se recomposent ainsi au gré des conversations.

Dans les manifestations, les drapeaux espagnols portent eux aussi plusieurs significations. Ils expriment le rejet de la politique migratoire de Pedro Sánchez, mais également une affirmation de souveraineté face au Maroc, qui continue de revendiquer Ceuta et Melilla. La relation avec Rabat place pourtant Madrid dans une position délicate : l'Espagne dépend de la coopération marocaine pour contrôler l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Sánchez s'est donc gardé, faute de preuves, d'attribuer directement les arrivées au gouvernement de Mohammed VI et a, au contraire, salué sa coopération dans les retours. Cette prudence est devenue une arme politique : le Parti populaire (PP, droite conservatrice) accuse le gouvernement d'épargner Rabat, tandis que Vox (extrême droite) dénonce sa « soumission » au Maroc et préfère au mot « crise » celui d'« invasion ».
C'est peut-être là que Ceuta fonctionne le mieux comme laboratoire. L'extrême droite n'a inventé ni la saturation des centres, ni la peur de certaines femmes, ni l'épuisement des quartiers périphériques. Elle relie ces réalités dans un même récit : une invasion, un État impuissant, des complices et un « nous » à protéger.
Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.
Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.
Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.
Au Trampolín, pendant ce temps, les navires semblent toujours immobiles au large. Sur la plage, les exilés se remettent en file. La Croix-Rouge prépare les repas. Demain, le même rituel recommencera.
1Iago Moreno, « Le chaînon manquant : les réseaux sociaux au cœur de “l'attaque” contre Ceuta », Le Grand Continent, 2 septembre 2026.
11.09.2026 à 06:00
Henri Mamarbachi
Se battre sur tous les fronts et écrire jusqu'à son dernier souffle au milieu de la tourmente dans l'espoir d'un avenir meilleur pour la Syrie. Et, finalement, ne pas voir son combat récompensé. Tel aura été le destin de la politologue syro-française Bassma Kodmani, décédée en 2023. Journal d'un espoir et d'une désillusion, My struggle for Syria, A woman in Arab politics (« Mon combat pour la Syrie : Une femme dans la politique arabe »), en cours de publication en arabe et en français, (…)
- Lu, vu, entendu / Syrie, Conflit syrien, Démocratie, Coalition nationale syrienne, Hayat Tahrir al-Cham (HTC)
Se battre sur tous les fronts et écrire jusqu'à son dernier souffle au milieu de la tourmente dans l'espoir d'un avenir meilleur pour la Syrie. Et, finalement, ne pas voir son combat récompensé. Tel aura été le destin de la politologue syro-française Bassma Kodmani, décédée en 2023.
Journal d'un espoir et d'une désillusion, My struggle for Syria, A woman in Arab politics (« Mon combat pour la Syrie : Une femme dans la politique arabe »), en cours de publication en arabe et en français, est un témoignage personnel et un document historique unique des années de lutte pour sortir la Syrie d'un interminable combat commencé pacifiquement en 2011 avant de sombrer dans l'anarchie.
Malgré les obstacles, Bassma Kodmani (1958-2023) n'a jamais dévié de son objectif : arrimer son pays à la démocratie et lui rendre une liberté confisquée depuis plus d'un demi-siècle. Son récit, écrit avant l'arrivée au pouvoir à Damas d'Ahmed Al-Charaa fin 2024, s'étale sur une dizaine d'années. Cette universitaire documente et analyse le cauchemar syrien dans lequel elle s'est trouvée impliquée, avec ses rebondissements dramatiques, ses luttes intestines, ses rares moments d'espoir et son long calvaire.
Mais comme en Tunisie et en Égypte, le rêve d'un « Printemps arabe » n'aura guère duré. La Syrie a certes changé de visage, mais ce n'est pas celui souhaité par cette Damascène, née en 1958, fille d'un baasiste laïc de la première heure, emprisonné par ses pairs au pouvoir avant de choisir l'exil en France avec sa famille.
La politologue syro-française, décédée d'un cancer en 2023, raconte par le menu la naissance le 1er septembre 2011 du Conseil national syrien (CNS), pilier de l'opposition, dont elle sera une des figures et la porte-parole. Elle décrit les heurts et malheurs de ces années de lutte, avec son lot d'ingérences étrangères, de trahisons, de militarisation, de rivalités et de tentatives d'unité — sans oublier les massacres commis par l'Organisation de l'État islamique (OEI) et la dictature au pouvoir à Damas.
En décembre 2024, le pouvoir tombe comme un fruit mûr aux mains du groupe islamiste Hayat Tahrir Al Cham (HTC) commandé par Abou Mohammed Al-Joulani, devenu le président par intérim Ahmed Al-Charaa. « Qu'il est cruel et injuste que tu n'aies pas vécu ça ! Toi qui as mobilisé toute ton énergie, tes compétences et tes relations, pendant les dix dernières années de ta vie brutalement raccourcie, pour une Syrie libérée de la tyrannie », écrit le 15 décembre 2024 sa sœur Hala Kodmani dans une lettre publiée par Libération1, tout en reconnaissant que cette chute s'est déroulée par « une offensive fulgurante de rebelles syriens que personne n'avait vue venir ». Si cet évènement est considéré comme une victoire par la grande majorité des Syriens, il est loin du rêve de Bassma Kodmani d'un régime laïc.
Bassma Kodmani avait ainsi les Frères musulmans en horreur. Or, c'est un de leurs épigones qui gouverne la Syrie. « Dans un contexte de radicalisation rampante de la lutte sur le terrain [les islamistes] ne constituaient pas la majorité de l'opposition, mais ils étaient plus organisés (…) Et les responsables occidentaux, notamment les Américains, se rendaient à Istanbul pour y rencontrer avant toute autre force les Frères musulmans », détaille la politologue.
Ces derniers avaient une revanche à prendre après l'écrasement de leur rébellion dans la ville de Hama (ouest du pays) en 1982, qui poussa de nombreux rescapés à se réfugier en Turquie, où l'AKP, le parti islamiste au pouvoir depuis 2002, est proche idéologiquement de la confrérie.
Les Frères musulmans « tenaient la militarisation [du conflit] pour inévitable et voulaient la contrôler. Ceci a constitué un tournant dans le leadership de la Révolution », explique-t-elle, tout en pointant « la dépendance des combattants vis-à-vis des fonds provenant de l'extérieur, notamment de sources islamistes », des monarchies du Golfe, mais aussi de pays occidentaux.
Avec ses groupes armés locaux, financés au gré des puissances extérieures, la guerre civile était multiforme. Mais « parmi les combattants non-islamistes, ceux qui voulaient poursuivre la lutte ont fini par accepter armes, munitions et nourriture de la part des brigades islamistes, salafistes ou des Frères musulmans qui recevaient régulièrement armes et argent », souligne-t-elle.
Autre constat : pour les Occidentaux, dont le soutien était nécessaire, « notre crédibilité reposait sur deux sujets : la volonté d'intégrer les autres groupes d'opposition et notre capacité à proposer une vision prévoyant le scénario d'une transition pacifique et démocratique. Sur ces deux points, nous avons échoué ». Selon l'universitaire, même les chrétiens favorables à la Révolution, comme à Homs, « ont pris peur en écoutant les harangues de cheikhs salafistes fanatiques ». Elle reconnait aussi l'échec du CNS, composé des partis traditionnels, d'intégrer les nouvelles générations. Elle estime que « la Syrie a besoin d'une nouvelle formule politique (…) et nous n'étions pas les bonnes personnes car nous ne représentions pas le mouvement sur le terrain ».
Au lieu de lui servir au sein de l'opposition, dont elle était la seule représentante femme, ses atouts — polyglotte, son passé académique, des contacts privilégiés avec les Occidentaux — l'ont au contraire précipitée dans un nid de vipères. Ainsi, en juillet 2012, lors d'une réunion à Doha du bureau exécutif du CNS, le représentant des Frères musulmans Farouk Taifur a pris la parole pour la remplacer. Ce qui fut fait « à une petite majorité pour m'exclure du bureau politique », se souvient-elle, avec amertume. D'autres se sont chargés de lui faire savoir la vraie raison de son exclusion :
J'étais une ennemie de Dieu et une porteuse de la pensée juive sioniste. En réalité, la raison de mon exclusion résidait dans mon opposition au contrôle des Frères musulmans sur les groupes armés.
Au fil des années, d'autres tragédies suivront qui vont voir la Syrie s'enfoncer dans le sang, entraînant les salafistes dans le djihad armé, et l'émergence de la Coalition nationale des forces de l'opposition et de la Révolution (CNFOR)2 —« kidnappée dès sa naissance par le Qatar, à l'avantage des Frères musulmans, en coordination étroite avec le gouvernement turc », regrette Bassma. En effet, Ankara a fait figure de modèle pour beaucoup par une « combinaison d'économie moderne dans un pays dirigé par un parti islamiste modéré ».
Ses mémoires examinent longuement les négociations de Genève entre l'opposition et le régime entre 2012 et 2018, sous l'égide de l'ONU3, et autres lieux de rencontre. Elles accordent aussi une place importante aux « comités locaux » dans les villes et villages durant la Révolution, et mettent l'accent sur le rôle essentiel des femmes pour amener les combattants à déserter du groupe djihadiste Al-Nosra — qui devait rompre avec Al-Qaida le 28 juillet 2016, avant de se transformer en Hayat Tahrir Al Cham qui prendra in fine le pouvoir en Syrie. Les femmes ont « mis à profit leur influence morale et émotionnelle sur leurs époux, fils et frères » afin qu'ils renoncent au djihadisme. Ce rôle reste cependant « peu documenté », déplore-t-elle.
Ses réflexions sur le fait d'être une femme dans un univers patriarcal comptent parmi les pages les plus fortes. « Ma vie en Europe ne m'a pas préparée à l'ampleur de la misogynie dont j'ai fait l'expérience », avoue-t-elle. À propos des négociations de sortie de crise à haut niveau, elle assure que « nombre de mes collègues considéraient que je n'y avais pas ma place ». « Les hommes arabes considèrent la politique comme leur domaine réservé et je n'avais donc pas de rôle dans la lutte pour la Syrie », d'où le sous-titre des mémoires : Une femme dans la politique arabe. « Le fait que le monde arabe exclut les femmes est un des facteurs qui explique les revers de cette région pour trouver des réponses à ses insolubles conflits », argue-t-elle, en affirmant que « la majorité de l'opposition syrienne [composée de baasistes, communistes ou nationalistes] était peu ouverte aux idées libérales ».
Les derniers mots du livre sonnent comme un avertissement amer : « L'islamisme a perdu son monopole. Pourtant, malgré la faillite de son idéologie, il est organisé et conserve sa capacité de mobilisation. » Les démocrates, eux, se sont aussi montrés « incapables » de s'organiser « pour constituer une force capable de mobiliser ». Un constat qui reste valide.
1Hala Kodmani, « “Qu'il est cruel et injuste que tu n'aies pas vécu ça” : lettre de Hala Kodmani à sa sœur, l'opposante Bassma Kodmani, morte avant la chute d'Assad », Libération, 15 décembre 2024.
2La Coalition nationale des forces de l'opposition et de la Révolution (CNFOR) a été formée le 11 novembre 2012 à Doha.
3Entre 2012 et 2018, trois réunions se sont déroulées à Genève, sous l'égide des Nations unies, pour une transition, mais sans aucun résultat concret. D'autres réunions, à l'instigation notamment de Moscou, sont restées sans suite.
10.09.2026 à 06:00
Andrea Umbrello
En juillet 2025, la Russie est devenue le premier État membre des Nations unies à reconnaître officiellement le gouvernement de l'Émirat islamique d'Afghanistan. Après avoir longtemps traité les talibans d'organisation ennemie, Moscou a fini par faire le choix de l'alliance avec le mouvement islamiste au pouvoir à Kaboul. Pourquoi ? Le 27 mai 2026, Sergueï Choïgou, secrétaire du Conseil de sécurité de la Russie, et Mohammad Yaqoob, ministre de la défense et fils du fondateur du mouvement (…)
- Magazine / Afghanistan, Russie, Diplomatie, Terrorisme, Talibans, Organisation de l'État islamique (OEI), Asie centrale
En juillet 2025, la Russie est devenue le premier État membre des Nations unies à reconnaître officiellement le gouvernement de l'Émirat islamique d'Afghanistan. Après avoir longtemps traité les talibans d'organisation ennemie, Moscou a fini par faire le choix de l'alliance avec le mouvement islamiste au pouvoir à Kaboul. Pourquoi ?
Le 27 mai 2026, Sergueï Choïgou, secrétaire du Conseil de sécurité de la Russie, et Mohammad Yaqoob, ministre de la défense et fils du fondateur du mouvement taliban, le mollah Omar, ont signé un accord de coopération technique militaire lors d'un forum de sécurité près de Moscou. Le texte n'a pas été rendu public. Ni sa durée, ni ses clauses financières, ni les annexes et les mesures opérationnelles n'ont été divulguées. Reste que le Kremlin a clairement manifesté son intention de formaliser une relation qui s'est développée progressivement au fil des années.
Pendant des décennies, Moscou a considéré les talibans comme une entité hostile. Il les a désignés comme organisation terroriste et a soutenu leurs opposants durant la guerre civile afghane qui a suivi le retrait de l'Armée rouge (1989-1996). Désormais, la Fédération de Russie les reconnaît comme le gouvernement légitime de l'Afghanistan et a ouvert un canal permanent de coopération sécuritaire.
Pour comprendre cette évolution, il faut remonter à près d'un demi-siècle. En décembre 1979, l'Union soviétique a envoyé des troupes en Afghanistan pour empêcher la chute du gouvernement pro-soviétique dirigé par le Parti démocratique populaire d'Afghanistan (PDPA, marxiste-léniniste), parvenu au pouvoir l'année précédente après la révolution de Saur1. Soutenu par le Kremlin, le gouvernement de Hafizullah Amin faisait face à une insurrection armée grandissante et à de profondes divisions internes. Les dirigeants soviétiques estimaient que son effondrement affaiblirait la sécurité le long de sa frontière sud et ont ordonné le déploiement de l'Armée rouge.
Ce qui ne devait être qu'une brève opération militaire et politique, à savoir l'installation d'une nouvelle direction du PDPA, s'est transformé en une guerre qui a duré près d'une décennie contre les moudjahidins islamistes et nationalistes, qui ont reçu un soutien militaire et financier des États-Unis, du Pakistan, de l'Arabie saoudite et d'un réseau international de donateurs et de volontaires étrangers. Au moment de son retrait en 1989, l'Union soviétique avait perdu environ 15 000 soldats.
Lorsque les talibans sont entrés à Kaboul en 1996, cette défaite pesait encore lourdement dans la mémoire politique et militaire de la Russie. Moscou considérait le mouvement fondamentaliste comme une source d'instabilité pour le Caucase et l'Asie centrale plutôt que comme un partenaire potentiel.
Les attentats du 11 septembre 2001 ont bouleversé l'équilibre régional. L'intervention militaire dirigée par les États-Unis a chassé les talibans et établi une nouvelle République soutenue par l'OTAN et les nations occidentales. Si la Russie a continué à classer le mouvement taliban comme une organisation hostile, un changement s'est dessiné quand le gouvernement soutenu par l'OTAN a commencé à perdre le contrôle de larges portions du territoire.
Durant la seconde moitié des années 2010, la diplomatie russe a commencé à traiter les talibans comme une force politique qui finirait par revenir au pouvoir. En 2016, Moscou a admis que ses services de renseignement entretenaient des contacts avec le groupe islamiste, expliquant qu'ils servaient à faire face à la menace commune posée par l'État islamique au Khorassan (EI-K), une branche de l'Organisation de l'État islamique (OEI) 2. Deux ans plus tard, des représentants talibans participaient publiquement à des discussions organisées dans la capitale russe.
La chute de Kaboul en août 2021 n'a fait que consolider ce choix. Tandis que de nombreux gouvernements occidentaux évacuaient leurs diplomates et personnels, la Russie maintenait ouverte son ambassade. Quelques jours après, l'ambassadeur de Russie Dmitry Zhirnov a rencontré des représentants des nouvelles autorités, décrivant les conditions dans la capitale comme plus stables que pendant les derniers jours de la République islamique. Mais Moscou s'est abstenu de toute reconnaissance officielle.
Un tournant s'est opéré après le 22 mars 2024, lorsqu'un commando armé a envahi la salle de concert du Crocus City Hall, dans la périphérie de Moscou, ouvrant le feu sur les spectateurs et incendiant le bâtiment. L'attaque a fait 150 morts et plus de 600 blessés, la pire survenue en Russie depuis vingt ans. L'opération a été revendiquée par l'État islamique et des responsables états-uniens en ont attribué la responsabilité à l'EI-K.
Depuis la reconquête de Kaboul en 2021, cette organisation islamiste armée mène une campagne d'attentats contre le gouvernement taliban, l'accusant d'avoir renoncé au djihad global pour mieux asseoir son propre pouvoir et préserver ses relations avec d'autres États. La rivalité entre talibans et djihadistes a achevé de modifier la perspective et quelques mois plus tard, Vladimir Poutine a qualifié les talibans d'« alliés dans la lutte contre le terrorisme ».
En avril 2025, la Cour suprême russe a suspendu la mesure qui, depuis 2003, plaçait le mouvement taliban sur la liste des organisations terroristes, ôtant ainsi l'un des principaux obstacles juridiques à des relations officielles avec lui. Quelques semaines plus tard, une délégation talibane a participé au forum international de Kazan, la principale conférence économique promue par la Russie pour renforcer ses liens avec le monde islamique. Elle a pris part à des réunions dédiées au commerce, aux investissements et à la coopération économique. Le tout a été couronné en juillet de la même année par la reconnaissance du régime par Moscou.
Mais il y a davantage que la coopération antiterroriste derrière ce rapprochement. À la suite de la dégradation de ses relations avec les États-Unis, l'Union européenne et la plupart des pays occidentaux, notamment après l'invasion de l'Ukraine, Moscou a étendu ses liens avec des gouvernements et des acteurs politiques en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique, afin de consolider un réseau de relations capable de réduire les effets de l'isolement diplomatique et des sanctions occidentales.
Pour Moscou, être présent à Kaboul démontre qu'elle peut encore peser sur l'un des dossiers les plus sensibles d'Asie. Le même réalisme se reflète dans une vision géopolitique à plus long terme. Bien que l'Afghanistan ne partage plus de frontière avec la Russie, il reste coincé entre l'Asie centrale, l'Iran, le Pakistan et la Chine. Pour le Kremlin, sauvegarder une relation privilégiée avec Kaboul est la clé pour maintenir l'accès à une région qui, depuis des décennies, fait partie du pré carré de la politique étrangère russe.
Les anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale — Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizistan, Tadjikistan et Kazakhstan — délimitent toujours la ceinture méridionale de l'espace post-soviétique. Tout changement en Afghanistan se répercute sur la stabilité de ces pays et, par extension, sur les intérêts russes.
De plus, les relations avec les talibans s'inscrivent dans la confrontation avec d'autres acteurs régionaux, étant donné que la Chine étend sa présence économique et diplomatique en Afghanistan, que le Pakistan préserve des liens historiques avec une partie de la direction talibane, et que l'Iran continue de développer des relations pragmatiques avec Kaboul le long d'une frontière de plus de 900 kilomètres.
Ce rapprochement renforce également les efforts visant à relancer des organismes régionaux tels que l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS) — l'organisation politique, économique et sécuritaire qui réunit la Chine, la Russie, l'Inde, le Pakistan, l'Iran, la plupart des républiques d'Asie centrale —, et le Groupe de contact OCS-Afghanistan, établi en 2005 pour coordonner la coopération avec Kaboul.
Par le biais de ces instruments, Moscou entend replacer le dossier afghan dans un cadre régional. C'est une approche qui diffère de celle mise en œuvre depuis plus de vingt ans par les États-Unis et leurs alliés, fondée sur une présence militaire internationale, le soutien au gouvernement de la République afghane et la promotion de réformes politiques comme condition de la normalisation des relations avec Kaboul.
Il ne faut pas non plus négliger la dimension économique. Depuis 2022, l'Afghanistan importe des céréales de Russie ainsi que du pétrole, du diesel et du gaz. En septembre de la même année, les deux pays ont signé un accord prévoyant l'approvisionnement annuel d'un million de tonnes de pétrole, un million de tonnes de diesel, 500 000 tonnes de GPL et deux millions de tonnes de blé.
Il s'agissait alors du premier accord économique d'importance conclu avec une puissance internationale par les talibans depuis leur retour au pouvoir. En 2025, les cargaisons de GPL russe vers l'Afghanistan ont décollé tandis que des livraisons de condensats de gaz ont été signalées dès janvier. En outre, selon Agroexport, agence rattachée au ministère russe de l'agriculture, Kaboul est devenu en 2024 le principal acheteur de farine russe, avec des commandes avoisinant 80 millions de dollars (70 millions d'euros), soit le double de l'année précédente.
Également en 2025, Russes, Chinois et talibans ont discuté simultanément de la possibilité de régler une partie des échanges commerciaux en devises nationales, une solution cohérente à la fois avec les difficultés du système bancaire afghan et l'objectif russe de réduire le recours au dollar dans les échanges internationaux.
D'autre part, l'Afghanistan occupe une position potentiellement stratégique au cœur des connexions entre l'Asie centrale, le Pakistan et l'Iran. Il pourrait devenir un tronçon de futurs corridors logistiques vers l'océan Indien. Le pays possède aussi des ressources minérales encore largement inexploitées qui attirent l'attention de certains acteurs régionaux depuis des années.
Certes, les sanctions internationales, l'instabilité interne, la faiblesse du système financier et des infrastructures déficientes continuent de limiter le développement de ces projets. Néanmoins, la Russie se place dans une position favorable pour l'avenir. La signature de l'accord du 27 mai 2026 revitalise les relations entre les deux pays. Dans le lexique diplomatique russe, la coopération technico-militaire s'étend de la formation du personnel à la maintenance des véhicules, du conseil logistique à l'échange de retours d'expérience opérationnelle, jusqu'à l'appui aux systèmes de communication, de surveillance et de sécurité frontalière.
Il faut toutefois rester prudent en matière de matériel logistique, dans la mesure où des stocks d'armes issus de plateformes soviétiques vieilles de plus de quarante ans coexistent avec des équipements fournis par les États-Unis et les alliés de l'OTAN à l'ancienne armée afghane. Conserver un matériel aussi hétérogène nécessite des pièces de rechange, une documentation technique, du personnel qualifié et une chaîne logistique stable.
Certes, la Russie possède les compétences nécessaires pour les systèmes d'origine soviétique, mais la guerre en Ukraine absorbe une partie importante de sa production industrielle, de ses ressources économiques et de sa main-d'œuvre qualifiée. Parallèlement, le gouvernement taliban est contraint par des capacités financières limitées, handicapé par un secteur bancaire lourdement pénalisé par les sanctions internationales.
L'intérêt principal de l'accord du 27 mai pourrait résider dans les échanges entre les appareils étatiques. Les programmes de formation, le conseil technique et la coopération entre ministères de la défense assurent des contacts réguliers entre officiers, fonctionnaires et structures administratives, et ouvrent des canaux de communication que la diplomatie seule aurait eu du mal à garantir.
Pour Moscou, cela signifie acquérir une connaissance approfondie du fonctionnement interne de l'Émirat islamique, surveiller les équilibres institutionnels et comprendre avec précision les changements d'un système politique toujours aussi peu transparent.
1La révolution de Saur, connue sous le nom de révolution d'Avril, est un coup d'État orchestré par le PDPA les 27 et 28 avril 1978. Son nom Saur provient du dari (une des langues officielles de l'Afghanistan), qui désigne le deuxième mois du calendrier persan (avril).
09.09.2026 à 06:00
Hardy Mède
La restauration de l'État irakien suppose de défaire les milices. Le transfert des armes a commencé, mais la campagne a changé d'angle. Désormais prédomine l'idée de l'intégration de l'arsenal et de ses hommes au service de l'armée, sous l'égide des grandes familles du pays et de l'État. Une porte de sortie politique et stratégique. À la suite de sa rencontre en juin 2026 avec Tom Barrack, envoyé spécial des États-Unis pour l'Irak, le premier ministre irakien, Ali Al-Zaïdi, a lancé deux (…)
- Magazine / Irak, Milice, Désarmement
La restauration de l'État irakien suppose de défaire les milices. Le transfert des armes a commencé, mais la campagne a changé d'angle. Désormais prédomine l'idée de l'intégration de l'arsenal et de ses hommes au service de l'armée, sous l'égide des grandes familles du pays et de l'État. Une porte de sortie politique et stratégique.
À la suite de sa rencontre en juin 2026 avec Tom Barrack, envoyé spécial des États-Unis pour l'Irak, le premier ministre irakien, Ali Al-Zaïdi, a lancé deux vastes chantiers politiques : l'un consacré à la lutte contre la corruption, l'autre au désarmement. Le 30 septembre 2026 a été fixé pour l'aboutissement du processus de désarmement, parallèlement au retrait du pays des troupes états-uniennes, mettant fin à la mission militaire de la coalition internationale.
Pour certains observateurs, cette initiative serait le résultat de pressions états-uniennes visant à réduire la marge de manœuvre de certaines unités de l'Instance de mobilisation populaire (IMP), communément désignées sous le terme de « fassaël » (« factions »). Ces dernières appartiennent à l'« axe de la résistance islamique » et ont, depuis le 7 octobre 2023, pris part, à des degrés variables, au conflit opposant l'Iran à Israël et aux États-Unis.
Au-delà de leur participation au parlement, les fassaël sont présentes au sein d'autres institutions nationales, ainsi que dans la bureaucratie locale et les assemblées représentatives infranationales que constituent les conseils provinciaux. À rebours d'une lecture normative qui ferait de ces factions des acteurs extérieurs à l'État, voire ses ennemis, il apparaît que leurs relations avec celui-ci sont autrement plus complexes. Elles ne se situent ni simplement à l'extérieur de celui-ci ni en opposition frontale avec lui : elles sont prises dans des relations d'interpénétration avec ses institutions, ses bureaucraties et ses différents niveaux de pouvoir.
Au regard de ces éléments, la question de savoir « qui désarme qui » se pose. Cette interrogation renvoie à la fois au contexte dans lequel le désarmement s'est progressivement constitué en enjeu central du gouvernement de la violence1 et aux rapports de pouvoir entre l'État et les acteurs engagés dans ce processus.
Les fassaël sont intégrées à l'IMP, institution reconnue par l'État irakien en 2016 comme partie intégrante du système national de défense. Elles se distinguent toutefois des autres composantes de l'IMP par le développement d'activités transnationales, notamment à travers leur engagement armé contre les forces états-uniennes. Cinq organisations sont ici concernées : Kataëb Sayyid Al-Chuhada, Haraka Al-Nojaba, Kataëb Hezbollah, Kataëb Jund al-Imam et Kataëb Imam Ali. Cette dernière organisation, dirigée par Chibl Al-Zaïdi, s'est d'ores et déjà déclarée favorable au désarmement. Cette prise de position s'est accompagnée de son intégration au Cadre de coordination, coalition chiite fondée en 2021, devenu depuis un dispositif central de coordination des acteurs chiites. Elle est un instrument important de leur cohésion politique et de leur domination du champ politique national.
Le cas d'Ahmad Al-Assadi, dirigeant de Kataëb Jund Al-Imam et ministre des affaires sociales dans le gouvernement sortant, illustre une autre dimension du processus. Recherché par les autorités irakiennes dans le cadre de poursuites liées à la lutte contre la corruption, il s'est réfugié en Australie. Son retour en Irak apparaît étroitement conditionné au démantèlement de l'organisation militaire qu'il dirigeait, d'autant que son groupe parlementaire — composé de trois députés — s'est déjà désolidarisé de lui.
Hormis Haraka Al-Nojaba, les quatre autres organisations regroupées sous l'appellation de fassaël sont toutes « parlementarisées ». Après avoir enregistré auprès des autorités leur branche politique comme parti, elles ont obtenu une vingtaine de sièges — sur un total de 3292 — lors des élections législatives du 11 novembre 2025.
Un tel résultat est inédit. Leur percée électorale est en grande partie liée au conflit irano-israélien en 2024 — auquel les États-Unis se sont joints en février 2026 — et dont elles ont su tirer parti dans une société irakienne affectée par l'élimination de plusieurs dirigeants iraniens et par les bombardements visant les infrastructures de ce pays.
Il serait néanmoins réducteur d'interpréter cette mobilisation comme l'expression d'un soutien général de la société à l'Iran. Celui-ci n'est, en effet, jamais parvenu à s'assurer un soutien social large en Irak. La solidarité qui s'est manifestée à l'occasion du conflit doit plutôt être rapportée à la manière dont l'Iran est perçu par une partie de la population chiite : non comme une simple confrontation entre l'Iran et le tandem États-Unis/Israël, mais comme une attaque visant plus largement la communauté chiite et ses intérêts.
Si le désarmement des fassaël a été enclenché sous la pression de Washington, dans le contexte du conflit opposant les États-Unis à l'Iran, il ne saurait s'y réduire. La question du désarmement se pose en Irak depuis au moins une dizaine d'années, et mobilise à ce titre des acteurs tant politiques que sociaux. L'organisation de la violence relève donc d'une dynamique autant politique que sociale, ce qui invite à l'interroger dans la perspective d'une sociologie politique attentive à la fois au facteur international, aux logiques locales, et aux moments où se définissent les normes régissant l'usage de la force.
En 2016, en pleine guerre contre l'Organisation de l'État islamique (OEI), les élus chiites ont fait adopter la loi nº 40, qui organise les unités de mobilisation populaire (UMP) au sein de l'Instance de mobilisation populaire et leur confère une reconnaissance étatique en les définissant comme partie intégrante du système national de défense. Cette loi a été rejetée par la majorité des élus kurdes et arabes sunnites, qui y voyaient un instrument de domination au service du contrôle chiite de l'État, ainsi qu'un risque d'instrumentalisation dans les conflits politiques. Kurdes et Arabes sunnites considèrent en effet certaines unités de l'IMP, notamment les fassaël, comme des « milices », et regardent leur violence comme illégitime.
Cette lutte de définition autour de la violence des UMP constitue également un enjeu interne à l'espace chiite. Le mouvement contestataire de Tishreen, essentiellement chiite, ne saurait être réduit, en 2019, à une simple opposition à la violence de certaines unités de mobilisation populaire : sa contribution est bien plus profonde et significative, puisqu'il a activement pris part à la définition des normes encadrant l'usage de la contrainte, en qualifiant la violence des UMP de « non étatique ». C'est ainsi que le concept de « non-État », forgé par le sociologue irakien Faleh Abdoul Jabar, a été largement repris et diffusé par les manifestants, afin de tracer une frontière entre violence légitime et violence illégitime, tout en imposant l'idée du « monopole des armes entre les mains de l'État », non seulement comme enjeu de la reconstruction étatique, mais aussi comme condition de la paix sociale.
Cette même lutte est par ailleurs menée par les acteurs politiques chiites eux-mêmes, parmi lesquels on peut brièvement distinguer trois figures. La première rassemble des acteurs établis, issus des grandes familles chiites (Sadr, Hakim, Maliki, etc.), dont la reconversion en politique est significative et qui, à ce titre, entendent faire de la voie électorale l'unique répertoire de mobilité sociale au sein du système. Leur légitimité et leur contrôle de l'appareil d'État étant désormais assurés, ils perçoivent à présent la violence des fassaël comme un facteur d'isolement international.
La deuxième figure regroupe des individus au passé militaire, mais pleinement reconvertis dans la bureaucratie étatique. Ils défendent l'autorité de l'État pour préserver leur propre position. L'exemple de Qassim Al-Araji est à cet égard éloquent. Haut cadre de l'Organisation Badr3, il fut ministre de l'intérieur, puis conseiller à la sécurité nationale. Il occupe aujourd'hui la fonction de conseiller du premier ministre pour le dossier sécuritaire. Ce bureaucrate, fidèle à l'État, fait du « monopole des armes entre les mains de l'État » son cheval de bataille.
Le troisième acteur est le juriste. La conquête de l'État par les acteurs et les maisons chiites ne pouvait reposer sur la seule légitimité militaire acquise durant la guerre contre l'OEI, ni sur d'autres stratégies destinées à la pérennité (reproduction) de leurs maisons. Aussi les contradictions inhérentes à la reconstruction étatique préparent-elles le dépassement des acteurs militaires et ouvrent-elles la voie à des professions libérales, au premier rang desquelles celle de magistrat.
Plus que les UMP, ce sont en effet les professionnels du droit qui ont porté cette reconstruction et qui en sont devenus le visage. Cette montée en influence des juges et des magistrats tient également au retrait de la marja'iyya4 : Ali Al-Sistani5, après avoir émis une fatwa ouvrant la voie à la prolifération des groupes armés, s'est par la suite abstenu d'intervenir dans la vie politique. L'espace chiite a dès lors dû, en dehors du Cadre de coordination, se tourner vers un acteur arbitre : Faïq Zeidan, président du pouvoir judiciaire depuis 2017, ainsi devenu l'homme fort du pays.
Sous son autorité, l'ensemble du pouvoir judiciaire, ainsi que la Cour fédérale, se sont constitués en un pouvoir régulateur qui, par le droit, a non seulement contribué à unifier l'État, mais aussi favorisé l'articulation entre scènes locale et nationale. Les Irakiens parlent, à cet égard, d'un « gouvernement des juges », non pas au sens péjoratif que lui donnent les droites extrêmes occidentales, mais au sens d'une montée en influence de l'État de droit, vers lequel l'ensemble des acteurs peut désormais se tourner.
C'est par ailleurs Faïq Zeidan qui supervise la lutte contre la corruption et le désarmement. Dans cette perspective, il s'est imposé comme la figure de proue de la lutte contre la violence illégitime. Il écrivait en mars 2026, dans le journal Al-Sharq Al-Awsat, que « la déclaration de guerre est une prérogative constitutionnelle de l'État ». Dans cette tribune6, il classait les fassaël, qui venaient d'annoncer la guerre aux États-Unis, parmi les acteurs non étatiques.
À la question de savoir « qui désarme qui », l'observateur, pris dans une représentation wébérienne7 de l'État, apportera une réponse qui lui paraîtra aller de soi : c'est l'État. Or, cette évidence est loin de résister à l'épreuve du terrain irakien. La société irakienne est en effet une société à maisons, dont les stratégies de reproduction débordent sur l'appareil d'État, jusqu'à un usage proprement patrimonial de ses ressources. Le terme de « communauté », imposé après 2003 comme principe et cadre de l'action par les observateurs étrangers, s'avère ainsi non seulement trompeur, mais il masque également une réalité bien plus complexe.
Derrière les trois communautés chiite, arabe sunnite et kurde, qui renvoient à des réalités englobantes, se dissimule en effet une pluralité de maisons « biologiques » : maison Barzani et maison Talabani chez les Kurdes ; maison Sadr, maison Hakim, maison Maliki, etc., chez les chiites ; maison Nujaïfi, maison Abassi, maison Halboussi, etc., chez les Arabes sunnites.
Force est de constater que les jeux d'alliances entre ces maisons sont transcommunautaires : les alliances politiques n'obéissent que très peu à une logique communautaire. La maison Barzani s'allie avec la maison Sadr, la maison Talabani avec la maison Al-Khazali, la maison Maliki avec la maison Halboussi, etc. C'est précisément là que le registre communautaire révèle toute son inefficacité analytique : ces maisons dominantes font un usage éminemment instrumental du lien ethnique, religieux ou historique, à seule fin de mobilisation, notamment en contexte électoral, sans que leur entreprise politique s'y réduise pour autant.
La guerre contre l'OEI (de 2014 à ce jour) a accéléré et approfondi l'interpénétration entre l'État et les maisons chiites, formant ensemble ce que l'on peut qualifier de « complexe maison-État ». Au cours de cette guerre et dans ses suites, les élus chiites ont progressivement substitué, au sein du Parlement, une logique majoritaire à la logique consensuelle qui prévalait depuis 2003. Dans le même temps, les Kurdes et les Arabes sunnites se sont trouvés progressivement relégués à une position subalterne au sein du pouvoir exécutif.
En s'appuyant sur les UMP, ce complexe maison-État a solidement établi son autorité à l'échelle locale et nationalisé ses lois et sa juridiction, y compris dans la région kurde. Dans cette entreprise de reconstruction étatique, les fassaël ont joué un rôle clé, servant de bras informel au complexe maison-État, celui-ci produisant le danger tout en offrant sa protection contre lui. La conquête territoriale et le changement démographique observés à Mossoul, à Diyala et dans la ceinture de Bagdad ont été menés par les fassaël, mais jamais à l'insu des dirigeants du complexe maison-État.
Ce n'est donc pas l'État, conçu comme une entité distincte et extérieure aux maisons, qui procède au désarmement, mais ce « complexe maison-État », lui-même à l'origine de la création des UMP. Pour ce dernier, l'enjeu n'est pas tant de désarmer les UMP que de les réorganiser et de les domestiquer, afin de leur assigner une place compatible avec l'agencement du pouvoir au sein de l'État.
Le rapport entre les UMP, et notamment les fassaël, et le complexe maison-État est ainsi loin de se laisser réduire à une dichotomie opposant les partisans de l'ordre étatique à ses ennemis. Sur le plan méthodologique, la compréhension de ce rapport requiert de mobiliser un ensemble de données recueillies sur la longue durée et dans plusieurs séquences décisives.
Le processus ayant conduit à l'adoption de la loi nº 40 relative aux UMP constitue, à cet égard, un moment particulièrement éclairant pour saisir les enjeux de cette relation. Au sein de la commission des lois comme dans les couloirs du Parlement, les élus chiites défendaient alors farouchement le texte en avançant un argument qui en dit long sur la logique à l'œuvre : « Pourquoi les Kurdes et les Arabes sunnites disposeraient-ils de leurs propres forces armées, et pas nous ? »
Ce régime justificatif est révélateur : le complexe maison-État chiite envisage les UMP à la fois comme une force destinée à contenir les contre-pouvoirs internes et comme une ressource politique au service de sa propre domination.
1Par « gouvernement de la violence », nous entendons ici le processus par lequel différentes formes et sources de violence tendent à converger vers une organisation étatique de la violence, notamment par leur intégration, leur encadrement et leur incorporation progressive dans les structures de l'État.
2La répartition des élus par appartenance confessionnelle et communautaire est la suivante : 187 élus chiites, 77 Arabes sunnites et 56 Kurdes. Les 9 sièges restants sont réservés aux minorités chrétienne, yézidie et chabak.
3Fondée en 1982, financée par l'Iran, elle vise à instaurer en Irak un gouvernement islamique chiite pendant la guerre Iran-Irak.
4NDLR. Plus haute institution et autorité religieuse du chiisme duodécimain.
5Ayatollah irako-iranien né en 1930, il est une figure éminente dans le paysage politique irakien depuis la chute de Saddam Hussein.
6« Déclaration de l'état de guerre selon la Constitution »} 27 mars 2026.
7NDLR. Relative à l'œuvre et aux conceptions philosophiques du sociologue allemand Max Weber (1864-1920).
28.08.2026 à 06:00
Pierre Prier
Contournant, sans difficultés, les législations occidentales, les responsables des colonies israéliennes se voient accorder de nombreuses aides, qui bénéficient de déductions fiscales. Un documentaire d'Al-Jazeera English fait la lumière sur ces pratiques illégales mais tolérées. Les images du documentaire d'Al-Jazeera English, Complicit : How the West is Helping Israel Seize the West Bank (« Complices : Comment l'Occident aide Israël à s'emparer de la Cisjordanie ») sont difficiles à (…)
- Lu, vu, entendu / Israël, Palestine, Royaume-Uni, Droit international, Documentaire, Occupation, Violence, Colonialisme , Canada
Contournant, sans difficultés, les législations occidentales, les responsables des colonies israéliennes se voient accorder de nombreuses aides, qui bénéficient de déductions fiscales. Un documentaire d'Al-Jazeera English fait la lumière sur ces pratiques illégales mais tolérées.
Les images du documentaire d'Al-Jazeera English, Complicit : How the West is Helping Israel Seize the West Bank (« Complices : Comment l'Occident aide Israël à s'emparer de la Cisjordanie ») sont difficiles à regarder. Des bandes de colons israéliens s'approchent d'un groupe de villageois palestiniens assis sur des chaises devant leur maison et commencent à les frapper à coups de bâtons, femmes et enfants compris. Un soldat qui semble avoir accompagné les attaquants pointe son fusil d'assaut sur les Palestiniens qui tentent de se défendre. Les séquences suivantes montrent des enfants abattus à distance dans la rue, qui s'effondrent sur le sol en appelant leur mère. Puis encore des hommes ivres de violence qui frappent à coups de gourdin des femmes tentant de cueillir leurs olives. Des colons sur des quads qui dispersent un troupeau de moutons, d'autres qui les volent. L'un d'eux résume la situation, en anglais : « Je gagne, tu perds encore ! »
Tel est le quotidien de la plupart des Palestiniens en Cisjordanie : harcelés, humiliés, torturés, assassinés. Ces vidéos tournées par les caméras de surveillance des militants, mais aussi par les perpétrateurs eux-mêmes, traduisent la réalité du terrain. Il ne s'agit pas, comme on l'entend et le lit souvent, de regrettables « violences de colons extrémistes ». Ces gens sont le bras armé de l'État d'Israël dans son projet de nettoyage ethnique de ce qu'il reste des territoires palestiniens. Ils sont installés, entretenus et armés par l'État, qui leur fournit armes et uniformes, à tel point que l'on ne peut plus les distinguer de l'armée régulière, dans laquelle ils servent par ailleurs.
Mais pas seulement. Ces bandes criminelles bénéficient également de dons privés substantiels venus de l'Occident. Le documentaire commence par rappeler l'existence de l'Organisation sioniste mondiale, qui fédère de nombreuses institutions dans le monde, et qui à travers une « Division des colonies », financée par l'État d'Israël, gère les terres confisquées aux Palestiniens et les attribue à des colons. Le film s'attache ensuite à mettre en lumière les aides occidentales directes au nettoyage ethnique de la Cisjordanie occupée et de Jérusalem-Est, annexée illégalement.
Les évictions d'habitants de leurs maisons, les interdictions d'en construire de nouvelles, les 4x4, les gilets pare-balles, les casques, et parfois même les armes, tout est souvent financé par l'argent de donateurs occidentaux, récolté par des associations militantes, au nez et à la barbe des législations des pays d'origine qui interdisent l'aide militaire à des belligérants. Le processus est simple : les dons vont à des plateformes caritatives et atterrissent ensuite, grâce à quelques manipulations, dans les caisses d'organisations israéliennes soutenant l'occupation. Les journalistes ont utilisé de fausses identités pour approcher les acteurs israéliens de ces montages, se faisant passer pour des personnes souhaitant financer le nettoyage ethnique, anonymement et, si possible, en bénéficiant de crédits d'impôt liés aux dons à des causes humanitaires.
Le film montre aussi qu'il est facile de contourner les réglementations, les États ne paraissant pas toujours empressés à les faire respecter. Leur enquête s'est déroulée en 2025 dans plusieurs pays anglophones, principalement le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada — on aimerait voir le même travail en France. Dans l'une des séquences les plus frappantes, le président de l'association Ateret Cohanim, engagée dans la « judaïsation » de Jérusalem-Est, affirme très directement que l'on peut lui envoyer de l'argent pour acheter des armes : « Un fusil peut coûter 4 000 shekels [1 200 euros] et cela peut être la moitié d'un salaire pour nos adhérents, qui ne sont pas la crème de la société. » Certes, financer l'achat d'armes est interdit, mais il y a un moyen facile d'ignorer la loi et, en plus, de recevoir un crédit d'impôt : faire un don à travers une plateforme qui gère toutes sortes de contributions caritatives, UK Toremet, en précisant le destinataire. « L'association bénévole que nous avons créée, et qui semble plus OK, si vous voyez ce que je veux dire, fait-il avec force mimiques amusées, en mimant des guillemets, elle s'occupe d'éducation, de tourisme, ce genre de choses, mais c'est nous qui recevons l'argent. »
La Charity Commission du Royaume-Uni, chargée de superviser le domaine du caritatif, semble ne pas y trouver à redire. Une autre association, Regavim, qui monte des dossiers judiciaires pour interdire aux Palestiniens d'obtenir des permis de construire, utilise la même plateforme pour brouiller les pistes. « Votre nom n'apparaîtra pas. Il n'y a aucune trace », assure la présidente au journaliste qui se présente en donateur potentiel. Le film expose ainsi une kyrielle de groupes à travers le monde anglophone. Comme Israel Magen Fund, qui affirme livrer des « équipements non létaux » aux milices des colonies Yehuda et Shomron. « Nous ne fournissons pas d'armes, mais tout ce qu'il y a autour, dit son représentant. De meilleures lunettes de visée, de meilleurs casques… Les fusils viennent de l'armée. » L'association fournit également des drones et des 4x4 utilisés par les colons locaux pour harceler leurs voisins palestiniens, terroriser les enfants et disperser les troupeaux de moutons, comme le montre une vidéo. La distinction n'est pas pertinente : la Charity Law britannique ne fait pas de différence entre les armes et les autres matériels militaires. La branche britannique de l'association n'en recueille pas moins des dizaines de milliers de livres, se contentant de prétendre que les achats vont à des civils.
Pourtant, le Conseil du district de Shomron, une colonie du nord de la Cisjordanie, affirme lui-même, dans une vidéo, recevoir des armes de pays occidentaux. Un groupe de miliciens, habillés et armés comme des militaires, fait face à la caméra. Un homme barbu à lunettes désigne tour à tour les différentes parties de son équipement : « Merci beaucoup aux amis du Shomron en Amérique et dans le monde entier pour ces gilets pare-balles, ces casques et ces fusils. » Des chiffres apparaissent à l'écran, accompagnant des croquis représentant des armes : 430 fusils d'assaut, 640 pistolets-mitrailleurs, 400 pistolets automatiques, entre autres. « Leur sentiment d'impunité est tel qu'ils se sentent autorisés à publier ces vidéos bien montées et à rendre publique pour le monde entier leur volonté de violer les lois internationales », commente l'experte en droits humains Mira Naseer. « Aujourd'hui, déclare le président du district de Shomron, posant arme en bandoulière devant un mur où sont accrochés des dizaines de fusils, nous avons pu acquérir des centaines de fusils Arad, celui qu'utilisent les unités d'élite de l'armée, grâce aux Amis de Shomron aux USA, au Canada et en France ». Le film ne précise pas comment ces fonds ont été transférés.
Il n'y a pas que les armes ; une séquence montre les représentants d'une agence immobilière israélienne vantant au journaliste, qui se présente comme un Occidental intéressé par un achat, l'investissement dans l'une des colonies créant une ceinture de constructions séparant Bethléem de Jérusalem : « Regardez la carte. Sur le chemin, vous ne passerez devant aucun village arabe. On a presque l'impression que c'est une partie d'Israël. » « Le site officiel du gouvernement du Royaume-Uni déconseille d'investir en Judée-Samarie, dit le reporter en utilisant les noms bibliques de la Cisjordanie. Vous avez beaucoup d'acheteurs britanniques ? — Oui, personne ne s'en soucie », répond l'agent immobilier. Un autre renchérit : « Si vous êtes étranger, vous n'aurez aucune taxe à payer, puisque, officiellement, ce n'est pas l'État d'Israël. »
Pourtant, « il est absolument illégal de vendre des biens en territoire occupé », précise Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires occupés. « De Jérusalem à Bethléem, ces nouveaux lotissements seront peuplés de colons soi-disant “modérés” et “libéraux”, venant de pays anglophones — Américains, Britanniques, Sud-Africains, Australiens… », ironise le journaliste israélien de gauche Gideon Levy. « Ils se sentiront à l'aise avec eux-mêmes, car ils n'ont rien à voir avec les colons violents. Eux, ils sont des libéraux, des démocrates. Le fait qu'ils vivront sur des terres volées est complètement passé sous silence. »
Les organisations concernées ont répondu à Al Jazeera English par les dénégations d'usage. Ateret Cohanim assure que Jérusalem a été annexée légalement et que les juifs sont « le seul peuple indigène sur la terre d'Israël, du fleuve à la mer » [c'est-à-dire du Jourdain à la Méditerranée]. La Charity Commission du Royaume-Uni fait état de « nouvelles règles dictées par le ministère des affaires étrangères » et « invite » les auteurs du documentaire à « soumettre leurs preuves ». Pourtant, les lignes bougent et cette même commission vient d'annoncer l'ouverture d'une enquête sur le financement illégal des colonies.1
1Haroon Siddique, « Charity Commission to investigate donations to illegal Israeli settlements », The Guardian, 5 août 2026.
17.08.2026 à 06:00
Clothilde Mraffko
Tandis que se poursuit le siège par les colons de la localité de Qusra, les mesures économiques contre les Palestiniens étouffent la Cisjordanie. Rétention des droits de douane dus aux Palestiniens, annulation des permis des travailleurs, blocage des routes … L'économie palestinienne est rendue exsangue par les sanctions et la prédation de l'occupant israélien. En Cisjordanie, le taux de pauvreté a plus que doublé depuis octobre 2023. Mohammed Wadi aspire une gorgée de café puis détourne (…)
- Magazine / Israël, Palestine, Cisjordanie, Économie, Autorité palestinienne (AP), Crise économique, Banque, Colonialisme
Tandis que se poursuit le siège par les colons de la localité de Qusra, les mesures économiques contre les Palestiniens étouffent la Cisjordanie. Rétention des droits de douane dus aux Palestiniens, annulation des permis des travailleurs, blocage des routes … L'économie palestinienne est rendue exsangue par les sanctions et la prédation de l'occupant israélien. En Cisjordanie, le taux de pauvreté a plus que doublé depuis octobre 2023.
Mohammed Wadi aspire une gorgée de café puis détourne le regard, gêné. Son oncle Abdelazim Wadi, le maire de Qusra (voir encadré plus bas), petite ville du centre de la Cisjordanie, insiste : « Les excursions par exemple, c'est fini, vous ne faites plus aucune sortie en famille non ? Les dépenses alimentaires aussi sont réduites à l'essentiel… » Le neveu répond du bout des lèvres : « Avant, on s'offrait des fruits cinq ou six fois par mois. Aujourd'hui, c'est à peine si l'on fait les courses deux fois dans le mois ! Dès qu'on reçoit le salaire, on achète le strict minimum pour survivre et c'est tout. On ne mange quasiment plus de viande. »
Mohammed est fonctionnaire de l'Autorité palestinienne. Mais voilà des mois qu'il n'a pas reçu un salaire complet. Les caisses de Ramallah sont vides. Son oncle paternel assure qu'une large partie des habitants de sa petite commune, nichée entre les collines tapissées d'oliviers du sud de Naplouse, vit la même situation. Ici, les incursions des colons et de l'armée israélienne sont devenues tristement routinières. Huit habitants ont été assassinés depuis le 7 octobre 2023, dont le père et le frère de Mohammed. Le 12 octobre 2023, Ibrahim Wadi, 63 ans, et Ahmed, 25 ans, ont été tués par des colons israéliens. Leurs portraits sont affichés en grand devant la maison du maire et dans le salon où il reçoit son neveu.
Le 16 février 2026, le Bureau des droits de l'homme de l'ONU mettait en garde contre un « nettoyage ethnique » dans les territoires palestiniens occupés. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 1 100 Palestiniens ont été tués par des Israéliens en Cisjordanie et près de 41 000 Palestiniens déplacés de force à la suite d'opérations militaires israéliennes ou sous la violence des attaques de colons. L'un des fers de lance de cette politique d'annexion de la Cisjordanie est le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, sous le coup de sanctions françaises. Ce suprémaciste juif veut contrecarrer toute possibilité d'établir un État palestinien. Il promeut activement l'établissement de nouveaux avant-postes pour fragmenter le territoire de la Cisjordanie, occupée depuis 1967. Et, depuis son ministère, il mène une autre bataille pour tenter de faire s'effondrer l'Autorité palestinienne en l'asphyxiant économiquement.
Depuis des mois, les autorités israéliennes retiennent les droits de douane qu'elles prélèvent pour le compte des Palestiniens qui n'ont pas le contrôle de leurs frontières. Ces sommes représentent 68 % du budget de Ramallah ; l'Autorité palestinienne est au bord de la ruine. Les institutions peinent à payer leurs fournisseurs. Les hôpitaux ont repoussé plus de 11 000 interventions chirurgicales depuis le début de l'année1. Certains médicaments, notamment pour traiter le cancer, ne sont plus disponibles, car le ministère de la santé n'est plus en mesure de les fournir, faute de fonds. Et les fonctionnaires, comme Mohammed Wadi, ne reçoivent plus qu'une partie de leur salaire.
Ce père d'une fillette de deux ans ne tient que grâce aux revenus de son épouse « qui travaille dans le privé ». Lui est avocat à la Commission de résistance au mur de séparation et aux colonies, une institution publique palestinienne qui documente la confiscation des terres palestiniennes par Israël. Il y a quatre ans, il gagnait 4 400 shekels par mois — un peu plus de 1 260 euros. Aujourd'hui, il ne touche plus que 2 000 shekels (574 euros). À cela s'ajoutent les 2 000 shekels mensuels que perçoit sa mère pour la retraite de son mari, ex-fonctionnaire, également amputée de 50 %. Un peu plus de 1 000 euros par mois pour faire vivoter toute la famille, composée de dix frères et sœurs.
La situation dure « depuis l'arrivée au pouvoir du premier ministre Benyamin Nétanyahou et de Bezalel Smotrich, fin 2022, explique l'avocat. C'est Israël qui a la main sur le sujet. De 2017 à 2019, il y a déjà eu une crise des salaires des fonctionnaires. [Les Israéliens] bloquaient également les droits de douane. Quand Israël a rendu l'argent, l'Autorité palestinienne l'a tout de suite transféré aux fonctionnaires. » La famille vivait sur un équilibre précaire, entre les salaires du père et du fils, complétés par les petits revenus qu'elle tirait de 2,7 hectares de terres à Qusra. Depuis le 7 octobre 2023, « on ne peut plus y aller », soupire le jeune homme. Les colons ont établi des avant-postes juste à côté et l'armée boucle une partie des terrains de la ville.
Pour éviter les frais de transport, les fonctionnaires qui, comme lui, n'habitent pas à Ramallah, où se trouve le siège de l'Autorité palestinienne, ne se rendent plus au travail que deux jours par semaine. Tout fonctionne au ralenti. La guerre en Iran a fait grimper les prix de l'essence. La route principale de Qusra vers l'extérieur a été bloquée. Il ne reste que deux chemins secondaires qui contraignent les habitants à de longs et coûteux détours. Les mouvements économiques sont largement entravés.
Dans la commune d'Ein Yabroud, un peu plus au sud, les échoppes de l'artère commerçante de la ville, autrefois grouillantes de vie, ont quasiment toutes les rideaux tirés. Plus personne ne passe ici, car la rue ne débouche plus sur la route 60 qui traverse la Cisjordanie du nord au sud. La commune abrite des villas cossues, construites par des Palestino-états-uniens qui vivent à l'année aux États-Unis. « Beaucoup ne reviennent plus passer leurs vacances d'été ici à cause de la situation, note avec un sourire triste Loay Nawaf, le maire de la ville. C'est une perte de revenus pour les commerces. »
L'économie des familles palestiniennes de Cisjordanie repose en général sur deux sources principales : les salaires, faibles mais stables, des fonctionnaires de l'Autorité palestinienne qui emploie quelque 100 000 personnes dans ce territoire — et 90 000 à Gaza —, et ceux des travailleurs palestiniens en Israël et dans les colonies, beaucoup plus élevés mais souvent aléatoires. Ces deux sources se sont largement taries : depuis le 7 octobre 2023, l'État israélien ne délivre plus que quelque 14 000 permis de travail aux Palestiniens contre près de 200 000 auparavant. Ces travailleurs « injectaient 20 milliards de shekels [5,71 milliards d'euros] par an dans le marché et l'économie palestinienne. Ces montants et leurs recettes fiscales sont perdus », expliquait au Monde, le 9 juin 2026, le ministre des finances palestinien Estephan Salameh.
Certains travailleurs continuent de tenter de passer illégalement. La pratique existait avant, mais elle est devenue très dangereuse : plus de cinquante Palestiniens ont été tués en tentant de franchir le mur de séparation ces trois dernières années. Le dernier en date, Nasser Qaabaneh, a été abattu par des forces armées israéliennes vers Jérusalem le 13 juillet dernier. Il avait 20 ans.
Abou Taha est bien conscient de ces risques. Avant 2023, ce chauffeur de taxi travaillait dans la restauration. Il avait un permis pour passer en Israël depuis 2020. Il a continué après le 7 octobre 2023, clandestinement, jusqu'à ce que la police vienne le chercher sur son lieu de travail, un matin de 2025. « J'ai écopé d'une amende et d'une semaine en prison, parce que c'était la première fois qu'ils m'attrapaient et que j'avais eu un permis valide avant », explique-t-il, les yeux rivés sur l'une des routes de Cisjordanie, pavoisée aux couleurs d'Israël, où colons et Palestiniens se croisent. Le père de sept enfants n'a plus jamais retenté sa chance. Il cumule désormais deux emplois : le matin dans une entreprise de transport, le soir comme taxi. « Je gagne à peine en un mois ce que je faisais en une semaine en Israël, regrette-t-il. Tout le monde galère ici, on n'a jamais vécu ça. Le client que je viens de déposer à Bethléem me disait qu'il connait des gens qui n'ont plus de quoi acheter leur pain. »
La Banque mondiale rapportait en avril 20252 que la « pauvreté de court-terme », due à des chocs extérieurs, était passée « de 12 % avant le conflit à 28 % fin 2024 » en Cisjordanie. Les responsables palestiniens n'ont guère de leviers pour faire pression sur Israël. « Depuis 1948 et plus encore depuis l'occupation de 1967, on est allés vers une intégration de plus en plus totale de l'économie palestinienne dans l'économie israélienne », explique Taher Labadi, chercheur en économie politique, enseignant à l'université de Birzeit, vers Ramallah.
Cela n'a pas été un processus linéaire mais on se retrouve aujourd'hui dans une situation où l'Autorité palestinienne n'a pas le contrôle de son économie. Il y a une dépendance commerciale, monétaire et financière, mais aussi dans les relations industrielles, l'agriculture — terre, eau — car il n'y a pas de contrôle des ressources.
Cet état de fait n'était pas une fatalité, rappelle le chercheur, mais l'Autorité palestinienne a été largement encouragée par les bailleurs internationaux à renforcer ses liens économiques avec Israël. Ce modèle axé sur le marché est « une aberration en termes politiques », complète Taher Labadi, car « on ne prend pas en compte la variable coloniale ».
Israël peut ainsi fermer les robinets de l'économie de Cisjordanie quand bon lui semble. Face à l'offensive menée par Bezalel Smotrich, « le scénario normal voudrait que l'Autorité palestinienne s'effondre. Mais nous existons et nous fonctionnons toujours, affirmait au Monde en juin 2026 le ministre des finances palestinien. Nous ne nous sommes pas effondrés en raison — même si la formule peut sembler un peu trop poétique — de la résilience du peuple palestinien. » Les familles survivent notamment en puisant dans les réserves accumulées pour aider les moins bien lotis du clan.
« Les gens ont toujours des sources de revenus », même si elles sont bien moindres qu'avant 2023, constate Joost Hiltermann, directeur du programme Moyen-Orient au sein de l'International Crisis Group (ICG). « L'Autorité palestinienne reçoit toujours de l'argent de l'Union européenne pour soutenir son budget, et ces sommes ont augmenté ces deux dernières années. Elle prélève toujours des taxes sur les salaires et les commerces. Et il y a toujours des envois d'argent de Palestiniens qui vivent à l'étranger », détaille l'analyste, auteur d'une récente étude sur la crise économique en Cisjordanie3 pour expliquer cette résilience. En revanche, plus personne n'investit dans cette économie moribonde.
Pour l'instant, ni Israël — en particulier son appareil sécuritaire — ni les bailleurs internationaux ne semblent prêts à laisser l'Autorité palestinienne s'effondrer. Le 23 juillet 2026, une note de l'Institut d'études sur la sécurité nationale (INSS)4, un influent groupe de réflexion israélien, mettait en garde contre « les coûts économiques, diplomatiques et sécuritaires pour Israël » que pourrait générer la détérioration de la crise budgétaire en Cisjordanie sur le long terme. Le risque de déstabilisation sécuritaire augmente avec la dégradation des conditions économiques, observe le document, et « cette situation compromet les capacités opérationnelles des institutions de l'Autorité palestinienne, accroissant les coûts qu'Israël devra assumer, directement ou indirectement. »
Ramallah a bien compris qu'il s'agissait de l'une de ses rares cartes à jouer : obtenir des concessions en brandissant la menace de son effondrement. L'Autorité palestinienne fonctionne notamment grâce aux subventions internationales — le premier donateur étant l'Union européenne. Cette dernière a adopté en 2025 un plan de 1,6 milliard d'euros d'aide aux institutions palestiniennes pour 2025-2027, mais rechigne à faire réellement pression sur Israël pour l'obliger à lever les sanctions qui asphyxient l'économie palestinienne. En face, Bezalel Smotrich « sait qu'il mène une lutte de longue haleine, analyse Joost Hiltermann de l'ICG. Il peut essayer de tuer l'Autorité palestinienne, mais Nétanyahou et les États-Unis ne vont pas le laisser faire — pour l'instant. »
Alors le ministre des finances utilise d'autres leviers pour avancer l'annexion de la Cisjordanie — et détruire à petit feu toute possibilité d'un État palestinien. Du fait de la dépendance palestinienne au shekel qui régit l'immense majorité des transactions quotidiennes en Cisjordanie, les banques israéliennes doivent prêter cette monnaie aux établissements palestiniens. Ces services de correspondance bancaire sont essentiels pour permettre à l'Autorité palestinienne de financer ses importations — dont l'eau et l'électricité fournies par Israël.
Depuis 2007, le pouvoir israélien signe des lettres de décharge pour les banques israéliennes qui assurent ce service afin de les immuniser contre toute poursuite aux États-Unis du fait des strictes lois états-uniennes en matière de financement du terrorisme. Jusqu'à l'arrivée de l'actuel gouvernement israélien, ceci n'était qu'une formalité, mais le ministre des finances a réduit la durée de validité de ces décharges de responsabilité — parfois jusqu'à deux semaines, ce qui ne laisse plus aucune marge de manœuvre aux établissements palestiniens pour se projeter.
Mi-juillet, Bezalel Smotrich a finalement prolongé la décharge jusqu'à la fin de l'année 2026, au-delà des prochaines élections israéliennes prévues le 27 octobre. Le ministre « a mis à profit chacune de ces décharges pour obtenir d'importantes concessions gouvernementales en faveur de l'expansion des implantations en Cisjordanie », notait dans un article du 23 juillet le Times of Israel. Avec la dernière dispense, il a ainsi annoncé la signature d'un accord-cadre pour la construction de 12 000 logements dans des colonies en Cisjordanie avec un investissement de « plus de 8 milliards de shekels [environ 2,3 milliards d'euros] dans les infrastructures, les institutions publiques et le développement des colonies ».
Cependant, le risque d'un effondrement bancaire palestinien n'est pas encore vraiment dissipé. Mi-juillet, les deux banques israéliennes qui prenaient en charge ces services de correspondance ont fait savoir qu'elles allaient stopper d'ici deux à trois mois, visiblement exaspérées par les renouvellements à répétition des décharges de responsabilité à court terme de Smotrich. Elles demandent au gouvernement israélien de trouver un autre système. L'arrêt de ces services « aurait de profondes conséquences, non seulement pour les Palestiniens, mais aussi pour les Israéliens et pour la stabilité de la région », a mis en garde Yahya Shunnar, le gouverneur de l'Autorité monétaire palestinienne, lors d'une conférence de presse le 23 juillet à Ramallah. Le ministère israélien dit travailler à une solution ; par le passé, le Trésor états-unien avait déjà demandé à Israël le maintien de ces liens bancaires entre Israël et les Palestiniens, pour éviter une crise majeure en Cisjordanie.
Depuis le 9 août, trois maisons de Qusra sont assiégées par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux. Après avoir coupé l'électricité et l'eau, ils ont installé un avant-poste devant l'une des maisons. Parmi les personnes assiégées figure un Palestinien de nationalité états-unienne. Cette situation a poussé l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee — pourtant fervent défenseur des colonies —, à dénoncer le siège. Le 13 août, il a déclaré sur X : « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes. »
L'armée israélienne a été déployée, mais les colons n'ont pas été délogés et le secteur reste bouclé par les militaires.
1Diego Chauvet, « 11 000 opérations reportées, pénuries de médicaments… Israël asphyxie le système de santé palestinien », L'Humanité, 8 juin 2026.
2Impacts of the conflict in the Middle East on the Palestinian economy, avril 2025.
3Chokehold : Countering Israel's Grip on the West Bank Economy, International Crisis Goup, 15 juin 2026.
4Esteban Klor, « Between Clearance Revenues and International Aid : The Survival Mechanism of the Palestinian Authority ».
31.03.2025 à 06:00
Sarra Grira
Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage. De notre envoyée spéciale. Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule (…)
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Stade ultime de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme, la conférence de Jérusalem, réunie le 27 mars 2025, a scellé le pacte entre Israël et l'extrême droite européenne et américaine. Elle a également offert au président du Rassemblement national, Jordan Bardella, l'occasion de s'affirmer sur la scène internationale. Reportage.
De notre envoyée spéciale.
Une angoisse particulière, une boule au ventre qui ne vous quitte pas d'être présente à Jérusalem, dans la gueule du loup, pour cette conférence de « lutte contre l'antisémitisme », en compagnie de l'extrême droite occidentale. Tout autour, des hommes et des femmes se revendiquant de la « civilisation judéo-chrétienne », bien propres sur eux avec leurs costumes griffés, leurs tailleurs de marque et leurs talons aiguilles, venues boire du petit lait en écoutant quatre heures de discours racistes. Ils et elles applaudissent à tout rompre des suprémacistes qui vous désignent comme leur ennemi juré. Que le regard de l'une d'eux s'attarde sur vous et des scénarios peu joyeux ne manquent pas de vous traverser l'esprit. Le tout dans une ville où la présence d'Israéliens armés, civils comme militaires, est permanente.
Bouquet final : le discours de clôture de Benyamin Nétanyahou. Impossible de se trouver à quelques dizaines de mètres de cet homme, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité par la CPI, sans penser aux milliers d'enfants tués à Gaza, aux morts qui sont encore sous les décombres, sans sépulture, à la destruction quotidienne que l'homme fort de Tel-Aviv continue à opérer en toute impunité, en se réjouissant de « changer la face du Proche-Orient ».

Mais pour un déplacement que Jordan Bardella qualifie d'« historique », l'événement organisé sous l'égide du ministère de la diaspora les 26 et 27 mars 2025 à Jérusalem n'émeut pas grand monde en Israël. Il passe même presque inaperçu, si l'on excepte les articles publiés depuis quelques semaines par Haaretz, comme des cris poussés en plein désert. Le quotidien de gauche a d'ailleurs été qualifié durant la conférence de « journal antisémite », sous les applaudissements de la salle.
Les Israéliens ont fort à faire déjà, inquiets de la reprise de la guerre à Gaza — exclusivement à cause du risque qu'elle fait peser sur le retour des prisonniers israéliens vivants. Ils se préoccupent des dérives de leur système politique — démocratique exclusivement pour les Juifs — qui risque de se transformer en une autocratie, entre le limogeage par Benyamin Nétanyahou de Ronen Bar, le chef du Shin Bet, contre l'avis de la Cour suprême, ou le bras de fer avec la procureure générale Gali Baharav-Miara. Quant au sort subi par les Palestiniens, qu'il s'agisse de la poursuite du génocide à Gaza ou du nettoyage ethnique en Cisjordanie, il n'intéresse pas les braves manifestants de Jérusalem ou de Tel-Aviv, qui continuent à hurler en rentrant de leurs rassemblements : « De-mo-kra-tia ! »
Après une première journée consacrée pour les hôtes d'honneur à la visite de « l'enveloppe de Gaza » (les kibboutz autour de l'enclave qui ont été attaqués le 7 octobre 2023) et à celle de Yad Vashem, le mémorial pour les victimes de la Shoah, la partie publique de l'événement se tient durant l'après-midi du jeudi 27 mars. Elle est modestement sous-titrée « Ambassadors of Truth » (Ambassadeurs de la Vérité). Sans doute au sens orwellien du terme.
Sur les hauteurs de Jérusalem-Ouest, au Centre des conventions internationales, la bonne humeur qu'affiche une majeure partie de l'assistance jure avec le dispositif sécuritaire suspicieux. On demande aux étrangers comment ils ont entendu parler de la conférence, on vérifie si les journalistes ne sont pas des militants sous couverture. Un certain nombre de confrères français sont présents, envoyés par leurs rédactions… sauf CNews, qui aurait eu le privilège d'être « invitée » par les organisateurs. Le soir même, Jordan Bardella y intervient en direct depuis Jérusalem. Le journal L'Humanité a, lui, vu son journaliste se faire retirer son accréditation. La liberté de la presse est une valeur sûre dans la « seule démocratie du Proche-Orient ».
Parmi les quelques centaines de personnes présentes, l'on note également la présence en force de représentants de DiploAct, une ONG israélienne présente en France depuis 2022 et composée d'étudiants israéliens francophones réservistes de l'armée. Ses membres sont déjà intervenus sur Radio J et I24 news. Du côté de l'Amérique du Nord, deux poids lourds : la Conservative Political Action Conference (CPAC), dont la réunion annuelle accueille régulièrement des représentants de l'extrême droite européenne, et l'homme d'affaires israélo-canadien Sylvan Adams, qui vient de faire un don de 100 millions de dollars (92,4 millions d'euros) à l'Université David Ben Gourion du Néguev, à Beersheba. L'éloge de la répression des voix critiques d'Israël sur les campus étatsuniens est d'ailleurs un leitmotiv de la soirée, repris par tous les intervenants nord-américains. Mais avant d'en arriver là, des discussions surréalistes nous plongent dans l'ambiance. Par exemple, cet Israélien qui demande à une Étatsunienne : « Vous êtes juive ? » Et elle de répondre : « Oui, ça ne se voit pas ? »
Cet événement ne marque pas tant un tournant dans la politique israélienne que la consécration d'une tendance à l'œuvre depuis quelques années. S'il est vrai que c'est la première fois que les mouvements d'extrême droite sont officiellement invités par Tel-Aviv, les liens entre le gouvernement de Nétanyahou et ces partis se sont renforcés au cours des dernières années. Le soutien à Israël fait partie du cahier des charges de la nouvelle internationale fasciste, ceux que l'on appelle « les antisémites sionistes ». L'occasion de consacrer une normalisation déjà à l'œuvre pour ces partis dans le paysage politique local. Tel-Aviv se montre prévoyant en renforçant les liens avec la classe politique montante, qu'il s'agisse du Rassemblement national qui atteint un score historique en France avec les législatives de 2024, ou des Démocrates de Suède, deuxième parti du pays depuis 2022. L'organisation de cette conférence par Israël est un coup de pouce certain pour ces formations politiques dans leur conquête du pouvoir, alors que la question de leur antisémitisme pouvait rebuter un électorat « modéré ».
Rien que sur l'année écoulée, le leader du parti d'extrême droite espagnol Vox, Santiago Abascal, a rencontré Benyamin Nétanyahou à Jérusalem en mai 2024. Le Premier ministre hongrois Victor Orbán, soutien notoire de Tel-Aviv, a invité son homologue israélien en novembre 2024 à Budapest — il s'y rendra ce mercredi 2 avril, en réaction au mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale (CPI). Une « clarté morale » saluée par ce dernier. Amichai Chikli, le ministre de la diaspora aux commandes de l'événement de Jérusalem, s'était déjà affiché aux côtés de Jordan Bardella en février 2025, lors de la CPAC. Dès sa nomination en janvier 2023, Chikli avait d'ailleurs ajouté « la lutte contre l'antisémitisme » à l'intitulé de son ministère. Le député européen du Rassemblement national (RN) animé par la foi des convertis, ne croyait pas encore, il y a quelques mois, à l'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen1. De manière plus générale, la European Coalition for Israel, un groupe de lobbying pro-israélien fondé en 2004, rappelle que pour la précédente législature du Parlement européen (2019 – 2024), les 20 partis dont les votes ont été les plus favorables à Israël appartiennent tous à l'extrême droite et aux eurosceptiques2.
Les voici donc, ces leaders de l'extrême droite, se précipitant à Jérusalem pour faire mentir ce qui historiquement n'a pas toujours relevé de l'oxymore. Des antisémites ont soutenu la création du foyer national juif en Palestine, y voyant l'occasion de se débarrasser des juifs européens. Theodor Herzl lui-même, théoricien de l'idée d'un État national pour les juifs, voyait en eux des alliés objectifs du sionisme.
Côté français, les premiers contacts connus de l'extrême droite institutionnelle avec Israël remontent à 2011, lorsque l'actuel maire de Perpignan, Louis Alliot, avait visité deux colonies en Cisjordanie. À l'époque, les autorités israéliennes avaient refusé de le recevoir. L'ex-compagnon de Marine Le Pen sera ensuite l'artisan du rapprochement entre le RN et Serge Klarsfeld, dont le fils, Arno Klarsfeld, intervient également dans cette conférence, aux côtés du « député du Likoud » — comme on le surnommait à l'Assemblée nationale — Meyer Habib. D'autres figures du RN sont présentes dans le public, à l'instar de Victor Chabert, conseiller presse de Bardella et de Marine Le Pen, ainsi que Thibaut François, secrétaire général de la délégation du parti au Parlement européen. Quant à Marion Maréchal, elle a été reléguée dans une salle annexe, intervenant devant une trentaine de personnes sur les Frères musulmans. Serait-ce parce que, contrairement au président du RN, elle n'a jamais désavoué — même timidement — son grand-père ?

Pour cette demi-journée d'interventions, Jordan Bardella fait clairement figure d'invité d'honneur, ayant le privilège de prononcer un discours — en français, traduit en anglais —, là où Klarsfeld et Habib participent à des tables rondes. Arno Klarsfeld ouvre le bal des hommages, consacrant une grande partie de son temps de parole à l'éloge du RN, dont il qualifie l'invitation à cette conférence d'« initiative très sage ». « Aujourd'hui, le Rassemblement national, qui n'est plus l'extrême droite, est un parti qui favorise les juifs ». De là à parler d'un lobby juif, il n'y a qu'un pas à franchir. Il poursuit : « Aujourd'hui, c'est l'extrême gauche qui est devenue l'extrême droite. » La guerre c'est la paix, la liberté c'est l'esclavage, l'ignorance c'est la force3.
Klarsfeld mobilise son histoire familiale — ses parents chasseurs de nazis, son cousin enrôlé dans l'armée israélienne et tué le 9 octobre 2023 dans le kibboutz de Kfar Aza, lors de combats avec le Hamas — pour donner un vernis de légitimité à sa rengaine : le danger de l'extrême gauche et de l'islam radical. Même son de cloche chez Meyer Habib qui, tout en soulignant ne pas être du même bord politique que Bardella, déclare depuis la tribune : « Ce qu'il a dit était très fort. Merci. » L'ancien député apparenté Les Républicains exprime également son effarement d'entendre des manifestants en France répéter le slogan « From the River to the Sea » (« De la mer au Jourdain »), appelant à la décolonisation de toute la Palestine historique, toujours interprété par les soutiens d'Israël comme un appel à « jeter les Juifs à la mer », et qui est par contre inscrit dans la charte du Likoud. Enfin, Sylvan Adams interpelle directement le leader du RN en français dans le texte : « M. Jordan Bardella, bienvenue et merci d'être venu à Jérusalem. » Le milliardaire assume un raisonnement simpliste : « Si, avec Marine Le Pen, vous défendez nos droits et notre liberté, alors je suis avec vous. »

Le principal intéressé a, pour sa part, repris les éléments de langage répétés à l'envi en France, sur « l'antisémitisme d'atmosphère »4, « l'islamisme qui est le totalitarisme du XXIe siècle », ou encore l'enseignement impossible de l'histoire de la Shoah dans « certains territoires » de France. Il a rappelé son attachement à la définition que donne l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) de l'antisémitisme — c'est-à-dire, celle consistant à faire l'amalgame avec l'antisionisme, et n'a pas manqué de marquer ses distances avec « les groupuscules d'extrême droite » antisémites, élément clé de l'opération dite de « dédiabolisation » du RN ces dernières années. À la fin de son discours, une partie de la salle, séduite, se lève pour applaudir.
Car le public de la conférence est attentif et enthousiaste, généreux en standing ovation. Il est également un réservoir de groupies pour le gouvernement israélien, comme celles qui hurlent « We love you Bibi ! » à l'adresse de Benyamin Nétanyaou, venu spécialement pour cet événement inauguré par deux de ses ministres : celui de la diaspora et celui des affaires étrangères, Gideon Sa'ar.
Si l'extrême droite mondiale vient montrer patte blanche sur l'antisémitisme, c'est parce que sa haine — officielle — se porte aujourd'hui sur trois nouvelles cibles : les critiques d'Israël — dont la gauche radicale —, les musulmanes — et il n'est pas rare d'entendre parmi l'assistance des voix assumer l'équivalence entre islam et islamisme — et les immigrées, y compris ceux « de deuxième et troisième génération en Europe », qui seraient « encore plus radicaux » que les primo-arrivants. Autant d'ennemis partagés avec Tel-Aviv. La seule question qui se pose pour ces autoproclamés ennemis de l'antisémitisme est le positionnement par rapport à Israël et à son gouvernement. Pour le reste, un « certificat casher »5 sera toujours émis pour absoudre les errements réellement antisémites et autres racines nazies des nouveaux alliés face au « nouvel antisémitisme ». Preuve en est que la présence d'antisémites avérés sur les listes du RN aux législatives de 2024 ne disqualifie pas pour autant Jordan Bardella.
Si des Israéliens ont été choqués par l'organisation de cet événement, ils représentent une infime minorité. L'écrasante majorité de la population est déjà favorable à l'interdiction de l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza — à l'image de la Cour suprême qui vient de rejeter à l'unanimité la requête d'un renouvellement de cette aide —, ou approuve le plan de nettoyage ethnique proposé par le président étatsunien Donald Trump. Cette majorité s'accommode également très bien de vivre au quotidien dans un territoire de plus en plus militarisé. Gageons qu'elle souscrit volontiers, sinon à l'identité des acteurs invités à cette conférence, du moins à celle des ennemis communs que ces derniers partagent avec Israël : les antisionistes, les musulmanes et les immigrées. À Jérusalem, comme dans une partie du monde occidental, la haine est officiellement devenue un programme politique.
1« Pour Bardella, Jean-Marie Le Pen “n'était pas antisémite” », Le Figaro, 5 novembre 2023.
2Gilles Paris, « Les nouveaux habits pro-israéliens de l'extrême droite européenne », Le Monde, 31 mai 2024.
3George Orwell, 1984.
4Le nom de Florence Bergeaud-Blackler, à qui l'on doit l'expression « frérisme d'atmosphère », a été mentionné comme référence scientifique durant cette conférence.
5L'expression revient souvent dans la bouche d'Ariel Muzicant, président du Congrès juif européen, ou du député des Démocrates Gilad Kariv, tous deux opposés à l'invitation de l'extrême droite en Israël.
23.09.2024 à 06:00
Laurent Bonnefoy
Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan. (…)
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Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan.
Depuis vingt ans, la place prééminente occupée par les houthistes au Yémen est le fruit de divers paradoxes. Né dans les montagnes de l'extrême nord du pays, non loin de l'Arabie saoudite, le mouvement emmené par la famille Al-Houthi avait profité de sa confrontation militaire avec l'État yéménite, entamée en juin 2004, pour gagner en expérience et légitimité. Au prix de dizaines de milliers de morts et de destructions de villages entiers, il avait alors accru sa puissance armée, ses connexions tribales, sa cohérence idéologique et son assise géographique jusqu'à gagner les confins de la capitale Sanaa peu avant le soulèvement de 2011. Rattaché à une expression marginale du paysage politique et religieux, le groupe Ansar Allah (Partisans de Dieu), courant de renouveau zaydite lié au chiisme dans un pays majoritairement sunnite, avait su mettre de côté les enjeux identitaires pour capitaliser d'abord sur le ressentiment face au pouvoir du président Ali Abdallah Saleh (jusqu'en 2012), puis contre le processus révolutionnaire du « printemps yéménite ». Ce dernier avait pourtant abouti au départ de l'ancien président et à son remplacement par Abd Rabbo Mansour Hadi chargé de mener la transition vers la démocratie. C'est toutefois en s'alliant avec leurs anciens ennemis du clan Saleh à compter de 2012 que paradoxalement les houthistes ont atteint leur masse critique, devenant le « monstre de Frankenstein » que les Yéménites connaissent. En effet, entre 2012 et 2014, les houthistes ont pu s'appuyer sur les ressources de Saleh, financières et militaires, pour mettre à mal le processus révolutionnaire qu'ils avaient pourtant initialement soutenu. Ce faisant, tous deux pouvaient atteindre un autre de leurs objectifs : mettre en pièce leurs ennemis communs, les Frères musulmans du parti al-Islah. Pour Saleh, ce pacte devait lui permettre de se venger de ceux qui l'avaient trahi lorsqu'ils s'étaient engagés dans le soulèvement révolutionnaire. Mais à l'évidence, l'accord était pour lui un trompe-l'œil et était passé au bénéfice des houthistes. Ils pouvaient dès lors entamer une phase d'exercice et de consolidation du pouvoir qui, dix ans plus tard, perdure malgré d'évidentes fragilités.
Passée la surprenante phase militaire de prise de contrôle de structures étatiques (radio et télévision nationale, ministères, casernes), les houthistes à compter du 21 septembre 2014 ont agi avec méthode. Leur coup d'État a autant été caractérisé par une volonté de dénoncer les compromis du nouveau gouvernement par rapport au projet révolutionnaire que de répondre à des aspirations réactionnaires. Les houthistes ont d'abord pu neutraliser le pouvoir reconnu par la communauté internationale en assignant à résidence le président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce dernier a pu fuir vers Aden et de là faire appel à l'Arabie saoudite qui est intervenue militairement à compter du 26 mars 2015 pour restaurer son pouvoir et vaincre les houthistes, sans succès.
Le processus interne essentiel de construction d'un État houthiste a été largement occulté par l'intervention de l'armée saoudienne ainsi que par les liens entre Ansar Allah et l'Iran. L'un et l'autre ont été certes importants et expliquent l'impasse que connait le pays. Mais ils n'épuisent aucunement l'analyse d'un pouvoir qui s'est affirmé au fil du temps et dont l'organisation a été finalement contre-intuitive. En effet, loin de l'image de combattants rétrogrades venus des tribus arriérées des hautes terres du Yémen, l'exercice du pouvoir par les houthistes s'est avéré efficace à divers titres. Ils se sont employés à incarner pleinement l'État dans l'ensemble des zones qu'ils ont contrôlé — le quart occidental du pays et environ la moitié de la population. Bien que n'étant pas reconnus par la communauté internationale et confrontés aux bombardements de la coalition emmenée par l'Arabie saoudite, ils ont su mettre en place des institutions qui ont empêché un effondrement général des services publics, de l'économie et de la sécurité. La stabilité du taux de change du riyal dans les zones sous leur contrôle est comparativement meilleure à celle dans les réduits du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Le faible nombre d'attentats jihadistes atteste également de cette réalité, tout comme la permanence de médias gouvernementaux, d'une façade de vie partisane et institutionnelle.
Tout d'abord pour construire l'État houthiste, les nouveaux maitres de Sanaa ont assuré une forme de continuité en s'appuyant sur les réseaux de fonctionnaires liés à Saleh. Dans les banques, l'armée, la police, les entreprises publiques, la stabilité a un temps primé. Les petits fonctionnaires issus de domaines perçus comme moins essentiels, par exemple dans l'éducation, étaient eux délaissés, souvent privés de salaires et forcés donc de trouver des moyens de subsistance. Leur engagement, comme celui du personnel de santé, assurait malgré tout souvent une forme de continuité tout en n'empêchant pas le ressentiment parmi la population.
Progressivement les houthistes ont placé leurs hommes — d'autant plus aisément qu'Ali Abdallah Saleh, en décembre 2017, s'est retourné contre eux, finissant alors assassiné. Ils ont pu recomposer les élites politiques et sécuritaires en offrant une prime particulière à leur propre groupe, les hachémites se revendiquant descendants du Prophète. Ces derniers, forme de noblesse très minoritaire à l'échelle de la société mais qui joue un rôle central dans le zaydisme, ont avec les houthistes retrouvé leur rang perdu au moment de la révolution du 26 septembre 1962 qui avait mis fin à la monarchie.
Pour mener à bien cette recomposition, ils ont pu instrumentaliser et capter une part de l'aide humanitaire internationale, prenant en tenailles les agences de l'ONU ainsi que les ONG. Celles-ci ont été depuis 2015 tétanisées par la crainte d'une famine généralisée, acceptant finalement les exigences des houthistes et une corruption manifeste des structures de distribution. C'est ainsi qu'en 2018 l'offensive contre Hodeïda, cinquième ville la plus peuplée du Yémen, a pu être annulée à la suite de l'accord de Stockholm, ancrant leur position dans ce port et donc sur la Mer Rouge. Parallèlement, au niveau local, les houthistes ont développé un maillage sécuritaire, accentuant la surveillance et la répression de la société civile. Ils se sont appuyés sur un réflexe nationaliste en décrivant l'opération de la coalition arabe, soutenue par les Occidentaux, comme une agression, préservant ainsi un certain niveau de popularité. L'alignement de leurs ennemis yéménites sur les positions des pays étrangers — Arabie saoudite donc, mais aussi Émirats arabes unis pour ce qui concerne les sudistes —a pu faire oublier leur propre proximité idéologique et diplomatique avec l'Iran. L'idéologie portée par leur leader Abdlemalik Al-Houthi s'est affirmée, infusant dans la société à travers l'armée mais aussi les structures éducatives et religieuses, tournées vers l'effort de guerre. Une génération s'en trouve sacrifiée. Le zaydisme s'est aussi transformé, parfois à travers l'instauration de nouvelles célébrations religieuses comme Achoura ou au moment du Mouloud. Un système de taxation spécifique au bénéfice des hachémites, les restrictions exercées sur les droits élémentaires des femmes et une police morale ont enfermé la société dans une logique que bien des opposants des houthistes décrivent comme totalitaire ou finalement proche de ce que les talibans afghans imposent. L'idéologie est également structurée autour d'une contestation de l'ordre international, faisant de la question palestinienne un élément essentiel et ancrant le mouvement dans l'Axe de la résistance porté par l'Iran. Au plus fort de la guerre en Syrie, les portraits du président syrien Bachar Al-Assad trônaient dans Sanaa. L'idéologie reste pourtant caractérisée par des non-dits autour de la place des hachémites et des objectifs politiques internes. Bien que se revendiquant républicains, il est entendu que la prééminence d'Abdelmalik Al-Houthi et de son clan en général, notamment la tutelle exercée par Hussein, son demi-frère et fondateur du mouvement, tué par l'armée en 2004, acte pour les houthistes le passage vers un pouvoir héréditaire. Celui-ci s'autonomise en partie aussi de l'État et marginalise de fait la majorité sunnite, il s'appuie sur une peur de la répression qui est d'autant plus efficace dans un contexte de guerre.
L'inefficacité militaire de l'opération Tempête décisive menée par l'Arabie saoudite depuis 2015 a été largement actée, y compris par les dirigeants saoudiens. Ceux-ci ont en effet depuis avril 2022 entrepris de se retirer du dossier yéménite. Depuis lors, les bombardements aériens des positions houthistes ont cessé. Abd Rabbo Mansour Hadi a été forcé à la démission et les discussions menées grâce à Mascate ont un temps donné le sentiment que la paix était à portée de main. Les houthistes toutefois n'entendaient pas faciliter le travail des Saoudiens. En interne, ils tiennent militairement leurs positions et n'ont pas réduit la pression sur Taez par exemple. Depuis plus de deux ans, ils s'emploient à humilier l'Arabie saoudite en faisant monter le prix de la paix. Leurs exigences ont ainsi notamment été financières, visant à faire payer à la coalition les arriérés de salaires des fonctionnaires.
L'engagement armé des houthistes en Mer Rouge depuis novembre 2023 a rendu toute signature d'un accord impossible. Il a placé les Saoudiens dans l'embarras, incapables de reprendre les armes au nom des Américains et des Israéliens contre un mouvement affirmant s'engager en faveur des Palestiniens et qui a gagné en popularité sur le plan régional. Le mufti omanais, Ahmed Al-Khalili, avait pu signaler sa reconnaissance, tout comme Yahya Sinouar, chef du Hamas.
En dix mois, les plus de 120 attaques contre les navires marchands, de plus en plus sophistiquées, puis les missiles envoyés vers Israël en solidarité avec la population de Gaza ont de nouveau braqué les projecteurs sur le Yémen. En réaction à l'ouverture de ce nouveau front, les États-Unis et les Britanniques ont relancé les bombardements contre les houthistes dès décembre 2023, sans davantage de succès. Le bombardement israélien du port de Hodeïda le 20 juillet 2024 a eu pour effet principal de désorganiser l'aide humanitaire, aucunement d'affecter la capacité de projection des houthistes. Deux mois plus tard, un missile d'une nouvelle technologie explosait à six kilomètres de l'aéroport de Tel-Aviv.
La stratégie régionale des houthistes pèse indéniablement sur les Yéménites ainsi que sur les populations des pays voisins. L'attaque contre le navire Ruby Mar qui transportait des engrais en mars 2024 et a coulé avec sa cargaison, puis contre le pétrolier Sounion en août 2024 rendent compte d'une logique jusqu'au-boutiste. Une marée noire d'ampleur historique a, semble-t-il, été évitée in extremis en septembre 2024. L'Égypte elle-même a perdu près de la moitié des revenus liés à l'exploitation du canal de Suez. Les ONG et agences onusiennes gérant l'aide internationale ont subi au cours de l'été une vague de répression à Sanaa. Les houthistes se sentent autorisés à s'extraire des règles internationales.
Si la nuisance causée par les houthistes en Israël (et pour les pays occidentaux) n'est pas que symbolique et si elle flatte l'engagement sincère de la population en faveur des droits des Palestiniens, nombre des Yéménites sont avant tout impatients d'en finir avec la guerre. Ils demandent des houthistes une clarification de leur projet politique de long terme sans laquelle la stabilité de leur régime imposée depuis dix ans risque de ne pas durer.
19.12.2023 à 06:00
Alain Gresh, Sarra Grira
La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer. En quelques semaines, les autorités (…)
- Magazine / Israël, France, Racisme, Éditorial, Islamophobie, Antisémitisme, Gaza 2023-2025
La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer.
En quelques semaines, les autorités françaises, aidées par nombre de forces politiques et de médias, ont levé le dernier obstacle à la « normalisation » de l'extrême droite dans l'espace politique, en tolérant, voire en se félicitant de la participation du Rassemblement national (RN) et de Reconquête à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme. La haine des juifs n'est donc plus liée aux héritiers du Front national — parti cofondé par un ancien Waffen SS — qui continuent à affirmer que Jean-Marie Le Pen n'est pas antisémite.
Cet antisémitisme n'aurait aucun lien non plus avec Reconquête, dont le dirigeant Éric Zemmour va répétant, malgré ses condamnations, que le maréchal Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Désormais, ce racisme se manifesterait notamment par « la désertion de la France insoumise » selon Dov Alfon, directeur de Libération, pour qui « la participation du Rassemblement national à la marche civique » serait simplement « gênante » (sic). Et pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, des participantes à cette marche ont, contrairement à ce qu'ont affirmé nombre de médias, arboré des drapeaux israéliens, entérinant ainsi la confusion — trop fréquente, trop systématique, trop dangereuse — entre Israël et les juifs. Un geste qui s'inscrit dans la droite ligne de la volonté déjà affichée par le président Emmanuel Macron en juillet 2017, lors de la commémoration de la Rafle du Vel' d'Hiv' aux côtés de Benyamin Nétanyahou, de faire d'Israël le dépositaire de la lutte contre l'antisémitisme à travers le monde.
Car l'exemple est venu de haut. Le gouvernement d'Emmanuel Macron, celui-là même qui affirmait que Philippe Pétain fut « un grand soldat », souhaitait commémorer la naissance de Charles Maurras, défenseur de l'antisémitisme d'État. Quant au ministre de l'intérieur Gérald Darmanin, il a écrit un livre pour expliquer que Napoléon Bonaparte « s'intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaines de milliers de juifs en France. Certains d'entre eux pratiquaient l'usure et faisaient naître troubles et réclamations »1.
Pour le RN, le processus de blanchiment a commencé en 2011 : Marine Le Pen affirmait alors le soutien de son parti à Israël, tandis que Louis Aliot, son compagnon et numéro 2 de ce qui s'appelait encore le Front national, se rendait à Tel-Aviv et dans les colonies pour tenter d'y séduire l'électorat français. De quoi faire oublier l'ardoise du père et rassurer les autorités israéliennes qui, depuis plusieurs années, ne cachent pas leurs accointances avec ces sionistes antisémites, dont le populiste hongrois Victor Orban est un des chefs de file. Récemment, Israël a ouvert un dialogue avec le parti Alliance pour l'unité des Roumains, qui glorifie Ion Antonescu, le leader du pays pendant la seconde guerre mondiale. Il avait collaboré avec les nazis et porte la responsabilité de la mort de 400 000 juifs2. De l'Autriche à la Pologne, Nétanyahou ne compte plus ses alliés d'extrême droite, néofascistes, souvent négationnistes, voire nostalgiques du IIIe Reich.
La classe dirigeante israélienne ne fait en réalité que perpétuer ainsi une tradition qui remonte au temps des pères fondateurs du sionisme : trouver dans les antisémites européens des alliés à leur entreprise, et qui se prolonge à la faveur de la « convergence coloniale ». L'universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi écrivait, à propos de l'alliance entre son pays et l'Afrique du Sud de l'apartheid dans les années 1960 — 1980, dont le parti au pouvoir depuis 1948 avait eu des sympathies pour l'Allemagne nazie :
On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners3.
Ainsi, trouver des accommodements avec l'antisémitisme européen est depuis longtemps le choix des dirigeants israéliens qui ne s'intéressent à la lutte contre ce racisme que pour faire taire les critiques de leur gouvernement, à l'image de Nétanyahou qui qualifie d'« antisémite » toute velléité de la Cour pénale internationale (CPI) ou de l'ONU d'enquêter sur les crimes de guerre commis par l'armée israélienne. Le journaliste Amir Tibon de Haaretz raconte à quel point cette alliance « est une priorité des forces religieuses de droite en Israël, qui proposent aux nationalistes européens un marché : Israël vous donnera un sceau d'approbation (certains l'ont cyniquement décrit comme un "certificat casher"), et en retour vous soutiendrez les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée »4. On retrouve la même stratégie à l'égard des États-Unis, quand Nétanyahou ferme les yeux sur l'entourage antisémite de Donald Trump, sur l'idéologie des fondamentalistes chrétiens — le lobby pro-israélien le plus puissant à Washington qui le soutient, ou quand il reçoit le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk à Jérusalem, quelques jours après avoir cautionné un tweet antisémite de ce dernier. Si le milliardaire américain s'est finalement excusé, sa plateforme a vu augmenter de 60 % les tweets antisémites depuis qu'il en a pris le contrôle.
C'est précisément autour de la « convergence coloniale » que s'articule le « nouvel antisémitisme » contre lequel marchent, côte à côte, les partis dits républicains et ceux de l'extrême droite. Ses deux cibles ? La gauche décoloniale d'une part, celle qui refuse la hiérarchie des racismes, qui n'en dénonce pas un (l'antisémitisme) pour nier l'existence de l'autre (l'islamophobie), et les musulmanes dans leur ensemble, qu'on appelait hier encore « les Arabes », et dont les aînées marchaient il y a 40 ans déjà contre le racisme d'État. Cette gauche qui a refusé de blanchir le RN est diabolisée, qualifiée d'antisémite à la moindre critique contre Israël, tandis que le ministre de l'intérieur interdit à plusieurs reprises aux soutiens des victimes palestiniennes de manifester ou de se rassembler, au nom de la lutte contre l'antisémitisme, avant d'être rappelé à l'ordre par les tribunaux.
C'est que les Israéliens comme les dirigeants d'extrême droite européens perçoivent les musulmanes comme l'ennemi principal. Le génocide en cours à Gaza sert de catalyseur à cette stratégie. Autour de la défense d'Israël se rencontrent la fachosphère et les soutiens de cet État, tous deux mobilisant l'imaginaire de la « guerre de civilisations » à l'œuvre depuis le 11 septembre 2001. Aux déclarations belliqueuses et eschatologiques de Nétanyahou, parlant d'une bataille du « peuple de la lumière » contre « le peuple des ténèbres » répondent en écho les propos de Gilles-William Goldnadel dans Le Figaro évoquant « la bataille finale » entre « l'être occidental, sa culture paisible et démocratique » et « l'Orient ». Entre la réalité coloniale en Palestine occupée et celle, fantasmée, d'un « ensauvagement » des banlieues (musulmanes, évidemment) dont « les petits blancs » seraient les premières victimes, il n'y a qu'un pas, qu'une partie de plus en plus large de la classe politique franchit allègrement. Des parallèles que relève le journaliste Daniel Schneidermann dans un tweet du 30 novembre :
Civilisés contre barbares : j'ai parfois l'impression qu'on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépol5.
C'est ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, membre de Reconquête, peut déclarer au Sénat le 11 octobre lors d'une séance de questions au gouvernement :
Ces Frères musulmans qui vivent parmi nous à cause de la folle politique d'immigration que vous tous avez soutenue ici, mes chers collègues, par faiblesse ou par conviction, il faut les traiter comme en Israël : par une réplique radicale et impitoyable.
Ainsi, l'ennemi intérieur est là, hier juif, aujourd'hui musulman. Gagné lui aussi par la rhétorique électoraliste de l'extrême droite, le gouvernement français a décidé de faire de la lutte contre l'immigration sa « grande cause », et tente désespérément d'obtenir le soutien des Républicains que rien ne sépare, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, du Rassemblement national. « Aujourd'hui, il y a une volonté d'accord », a déclaré à ce propos la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Depuis son arrivée à la présidence, Macron a transformé — ou plutôt poursuivi la transformation — de la laïcité de 1905 en laïcité punitive contre les musulmanes. Il a agité le spectre du séparatisme en faisant tout pour que les musulmanes françaises ne se sentent pas chez eux sur notre territoire. Si les actes antisémites ont été, à juste titre, dénoncés, aucune parole publique ne s'est élevée contre le déferlement de propos ouvertement arabophobes et islamophobes, voire les incitations au meurtre et à la violence, sur les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, y compris contre des journalistes musulmanes.
Ce deux poids deux mesures, l'immobilisme de la France et de l'Union européenne devant le génocide en cours à Gaza et le déchaînement de violence islamophobe institutionnelle n'auront qu'une conséquence : creuser le fossé de plus en plus large non seulement entre les pays du Nord et du Sud — et notamment entre la France et le Maghreb —, rendant performatif le discours du « choc des civilisations », mais également au sein même de nos sociétés. La stigmatisation permanente d'une partie de nos concitoyennes et des immigrées, en plus du musellement de toute voix critique à l'encontre de Tel-Aviv n'auront qu'un seul effet : nourrir une colère qui se transformera en haine, et viendra s'abattre aveuglément dans les rues de nos villes.
1Gérald Darmanin, Le Séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité, L'Observatoire, 2021.
2« ‘Shared Values' : Netanyahu's Israel Cements Another Grim Alliance With Europe's Far Right », éditorial de Haaretz, 29 août 2023.
3Benjamin Beit-Hallahmi, The Israeli Connection. Who Israel Arms and Why, Pantheon Books, New York, 1987. Cité par Alain Gresh dans De quoi la Palestine est-elle le nom ?, Les Liens qui libèrent, 2010.
4Amir Tibon, « Koshering Antisemites : Israel's Shameful Jewish Year », Haaretz, 14 septembre 2023.
5NDLR. C'est à Crépol qu'a eu lieu le meurtre du jeune Thomas lors d'une rixe. De nombreux responsables politiques et éditorialistes se sont saisi de l'incident pour en faire un cas de « racisme anti-blanc ».