28.09.2026 à 16:42
Francis Pisani
Pas d’écriture ni de littérature sans technologie. Même dans la Caraïbe. Je l’ai compris pour la simple raison que j’ai eu le privilège d’initier Gabriel García Márquez à l’utilisation de son premier Mac. Il s’est fait à la machine avec les difficultés de tout le monde, mais nous a donné ces derniers chefs d’oeuvre avec elle avant d’en tirer une conclusion “à la Gabo”, diminutif de Gabriel, très souvent utilisé pour parler de lui. J’y reviens.
J’espère vous intéresser de façon concrète et “localisée” au débat surgit autour de l’oeuvre de Thélyson Orélien superbe auteur de C’était ça ou mourir et victime d’une cabale raciste que j’ai envie d’appeler fatwaciste tant elle me fait penser à celle qui a failli coûter la vie à Salman Rushdie.
Soyez tranquille, je ne cherche à vous convaincre de rien, seulement éclairer le débat à partir d’expériences personnelles et des réflexions qu’elles entraînent.
Le drame, il y en a bien un, est qu’on a tué pour bien trop longtemps notre rapport à l’oeuvre en question en introduisant le doute. Cette redoutable technique inventée par les marques de cigarettes pour lutter contre la preuve de leur cancérogénicité et reprise depuis par les climatosceptiques. Nous savons bien de quoi il s’agit.
L’écriture est une technologie (avec son software, l’alphabet, et son hardware, papier et stylo par exemple).
Indépendamment de ferrailler sur ce que chacune a de bon et de mauvais, l’important est de comprendre qu’aucune n’est neutre. C’est ainsi que nous devons à l’écrit la linéarité dominante dans notre façon de penser depuis quelques siècles. Homère fonctionnait autrement.
Tout aussi important, elles ne cessent d’évoluer. De plus en plus vite.
Cette question s’aborde en deux temps. S’en servir et le dire.
LE DIRE - Petite parenthèse personnelle, ma première intervention journalistique après usage de l’internet remonte à 1985. Je n’ai jamais cessé depuis et me souviens qu’au début (ce fût le cas au Washington Post si ma mémoire est bonne) il était interdit de le faire alors que la seule solution non présentielle acceptée était le téléphone. Réaction calquée sur ce qui s’était passé en 1901 la nuit ou Theodore Roosevelt est devenu Président des États-Unis alors qu’il était en promenade dans le nord de l’état de New York et qu’un journaliste a pu l’interviewer par téléphone. Génial mais inacceptable car il ne l’avait pas vu personnellement !
S’EN SERVIR - La nouveauté dans l’évolution des technologies tient au fait qu’elles font irruption de plus en plus vite, sans laisser à nos cerveaux le temps d’imaginer qu’on peut écrire autrement par rapport à hier. Et pourtant, nous finissons tou.te.s par le faire au bout d’un temps plus ou moins long. Des successeurs de Socrate, critique de l’écriture, aux luthériens profitant de l’invention de Gutenberg pour faire circuler leurs idées. Je vous fait cadeau du reste, de la machine à écrire à l’ordinateur.
La question du plagiat se pose. Elle est compliquée.
N’oublions pas que « les bons artistes copient, les grands artistes volent » selon Picasso repris par Steve Jobs. Tous travaillent “sur les épaules de géants” comme l’avait compris Bernard de Chartres au XIIème siècle avant d’être repris par Isaac Newton (j’ai trouvé ça dans les réponses IA de Google).
La Bible est pleine d’empreints et tous les scribes s’alimentent de lectures passées. L’important est ce qu’ils ou elles en font, la nouvelle dynamique qu’ils ou elles leurs donnent pour les pousser plus loin.
L’accélération digitale complique encore la question.
Au cours des ans j’ai utilisé bien plus d’une dizaine de programmes pour écrire et prendre des notes. Il en reste un éparpillement que j’essaye de réduire en les ramenant sur deux applications (Craft.do et Mem.ai). Avant d’arriver là, provisoirement sans doute, ils sont passés par plusieurs langages à la mode et chaque changement de génération peut effacer certaines données essentielles. Journaliste et pas poète, je porte une attention méticuleuse à mes sources mais ne suis plus certain de rien.
Je parie qu’on trouverait bien plus de “plagiats” qu’on ne croit si on faisait passer à la moulinette les articles des correspondants étrangers, les journalistes et les meilleurs poètes et auteurs blancs travaillant avec un ordinateur depuis quelques années. Pratiquement tous aujourd’hui.
Et n’oublions pas que la notion de plagiat est née avec l’apparition du droit d’auteur avant, bien plus tard, d’être bousculée par l’intertextualité qui illustre combien elle est moins un fait textuel qu’un jugement social.
Tout est dans ce que nous faisons de nos plagiats, dans les limites de leur importance dans nos textes et, bien sûr, de notre conscience, au sens d’être conscient mais pas que...
À cela, s’ajoute le fatwacisme...
Je soupçonne - pour ne pas dire “j’accuse”, nous sommes tenus d’être prudents aujourd’hui - les initiateurs de la manoeuvre anti Thélyson Orélien de racisme, de ne pas concevoir ni supporter que noir.e.s, métis.ses et métèques puissent écrire superbement. La preuve en est dans les attaques dont ont été victimes récemment plusieurs auteurs caraïbes dont un s’est déjà suicidé. Ça n’en fait pas des humains irréprochables bien entendu. Mais ça devient tellement fort aujourd’hui que je choisis de le combattre.
La manoeuvre me renvoie sans cesse à ce dont Salman Rushdie est la victime au point que je la considère comme une nouvelle fatwa, fondée non plus sur une conception obtuse de la religion mais sur le racisme le plus brutal et le plus idiot.
Du point de vue de la littérature, le drame est que, depuis 37 ans, il est presque impossible de penser au texte sans le relier aussitôt au scandale religieux. « Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : islamophobie » souligne celui qui en fut et reste la victime.
Appelons FATWACISME l’offensive de destructions de la valeur littéraire d’auteurs métis ou noirs d’origine caraïbe... pour s’en tenir à cette région, pour le moment.
Qui en a dans les rayons de sa bibliothèque - ou sur sa tablette - sait ce qu’ils perdent...
La culture commence dans la rue et la langue inventive fait partie de l’air qu’on respire dans la région.
Que ce soit en français, anglais ou espagnol (sans oublier les créoles que je ne comprends pas), leur usage me fascine, au quotidien. Ça commence par l’accent... difficile à comprendre, ciselé pour ne pas l’être. Défense essentielle dans des pays ayant connu l’esclavage pour communiquer sous la surveillance des contremaîtres blancs de la plantation comme l’a si bien écrit le Martiniquais Édouard Glissant, orfèvre du concept de créolisation. Et tout aussi nécessaire quand la domination se cache sous la forme d’une prétendue assimilation.
Il faut tout un art pour survivre, celui du “détour” montre l’auteur du Discours antillais, celui que pratique Orélien.
Tout est détourné. Mots ordinaires, chansons, musique bien entendu, du Son au Reggaeton. Discours. Littérature etc.
En Haïti j’ai été émerveillé par la délicieuse vitalité du verbe de ceux qui parlaient notre langue, et par le style de leurs journaux. C’était dans les années quatre-vingt.
Même chose avec les écrivains. Ceux que j’ai lus et ceux que j’ai interviewés. Près d’une dizaine des plus grands parmi lesquels Antonio Benitez Rojo (Cuba), Álvaro Mutis (Colombie) Edgardo Rodríguez Juliá (Puerto Rico) et Patrick Chamoiseau (Martinique) sans compter ceux que j’ai lus.
Du fait de leurs contraintes, ces métèques - terme ordinaire pour moi car il était appliqué à mon père, né dans une autre périphérie - enrichissent nos langues.
Revenons à García Márquez ses écrits et à son Mac.
De la première il a déclaré : « Cela m’amuse toujours de constater que les plus grands éloges adressés à mon œuvre concernent mon imagination, alors qu’en réalité, il n’y a pas une seule ligne dans toute mon œuvre qui ne trouve son fondement dans la réalité. Le problème, c’est que la réalité des Caraïbes ressemble à l’imagination la plus débridée. »
Quant au second, le Ransom Center d’Austin où l’on trouve la plus importante documentation le concernant, estime que Gabo a bien été un utilisateur précoce du Mac (moins d’un an après l’apparition des premiers modèles) et que L’Amour aux temps du choléra (1985) compte « probablement parmi les premières œuvres littéraires majeures (sinon la première) » écrites entièrement sur ce genre de machine, révolutionnaire à l’époque.
Un jour de détente, et d’un tout petit peu de rhum, il m’a confié hilare : “si j’en avais eu un plus tôt, j’aurais eu deux Nobel”. I
l ne s’agissait que d’un ordinateur...
18.09.2026 à 08:36
Francis Pisani
Bonjour,
Bien content de vous retrouver !
Commençons par une petite info perso : l’irrégularité de mes publications depuis quelques mois est due au fait, qu’outre l’âge (84 ans tout bientôt), je suis atteint d’Amylose cardiaque ATTR, maladie rare et sérieuse. Des protéines se rigidifient et s’accumulent dans le muscle cardiaque qui s’épaissit et peine à faire son travail. D’où une fragilité accrue et une grande fatigue physique et “énergétique” : mal à marcher et à me concentrer longtemps, à parler au delà d’une petite heure. Terrible lenteur dans tout ce que je fais.
Mais je ne peux vivre sans laisser libre cours à ma curiosité - toujours aussi vorace - en quête de trucs passionnants survenant un peu partout dans le monde et que je considère essentiels à qui veut tenter de comprendre ce qui nous guette, ou dans quoi nous fonçons.
Le tout avec un optimiste de gauchiste impénitent. Car c’est de cela qu’il s’agit dans mon cas.
Le soixante-huitard revient donc... avec, quand même, un peu de bagages dans sa besace pour flairer ce qui bouge.
Voyons ce que ça donne aujourd’hui.
La grogne s’exprime en trop de points pour être ignorée.
Les Français se préparent à manifester le 26 septembre « pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale ».
Ailleurs, le prix du pétrole mobilise. Au Portugal des centaines d’automobilistes lambins se sont mis d’accord pour paralyser la circulation et bloquer une raffinerie près de Lisbonne. Au Guatemala les manifestants ont protesté contre le gouvernement et les “riches qui vivent dans le luxe”. Le feu a été mis à quelques voitures.
Tournure plus violente en Syrie à quelques dizaines de kilomètres au sud d’Alep où des groupes en colère sont descendus dans la rue juste après l’annonce d’une augmentation de 40% du prix de l’essence. “Dans une vidéo mise en ligne, un homme s’est aspergé la tête de ce qu’il a présenté comme de l’essence et a menacé de s’immoler par le feu avant qu’une foule n’intervienne.”
Le débit auquel se manifestent les signaux faibles s’accélère presque de jour en jour.
De cet été caniculaire je retiens une multitude de frémissements, de palpitations qui se manifestent un peu partout et pourraient devenir grogne contre ce qui ne va plus.
Ne vous affolez pas, ou ne rêvez pas trop si vous êtes comme moi.
Ça me branche parce que je crois qu’un monde meilleur est possible et qu’on peut y contribuer (par petites impulsions).
Révolutions politiques, bouddhisme à la petite semaine, philo en curieux, enseignement à la marge, plus technologies de l’information jusqu’à l’intelligence artificielle... j’ai tâté un peu de tout. Et continue... online.
Avec moins d’illusions, mais pas moins d’envie.
Voilà pourquoi j’évoque aujourd’hui l’émergence d’un moment de volatilité sociale et politique diffuse mais présente de ci de là.
Je n’envisage pas un grand soir annonçant des lendemains qui chantent mais une sorte d’état comparable à de l’eau qui frémit et pourrait se mettre à bouillir... aussi bien que se calmer.
Certes.
Mais...
Ça proteste. Ça s’organise pour être efficace. Et ça l’est.
En Asie du Sud le rythme des palpitations est d’autant plus soutenu qu’elles font vibrer spécifiquement les jeunes.
En Inde, ils sont parvenus cet été à faire céder le très autoritaire Narendra Modi obligé de destituer son ministre de l’éducation qui avait eu la très mauvaise idée de traiter de “cafards” (coakroaches) des étudiants qui protestaient contre la corruption lors des examens. Faisant de l’injure le nom de leur mouvement, ils ont mobilisé des dizaines de milliers de personnes dans la rue et 20 millions sur les réseaux sociaux.
Pas mal pour une génération qui compte à son actif, rien que dans la même région, le renversement des régimes du Bangladesh (été 2024) et du Népal (septembre 2025). Mais le plus important sans doute, et le plus difficile à réaliser pour nous Européens, est qu’en Inde 700 millions de personnes ont moins de 30 ans. La proportion est égale ou supérieure à 50% de la population dans ces trois pays.
Maria Reza la journaliste philippine prix Nobel de la paix (que j’avais interviewée en 2011 sans comprendre sa vraie valeur : je n’ai rien publié sur elle) dévoile une logique répétée en différents endroits :
Les atteintes à la démocratie commencent par “la guerre narrative lancée par un régime”. (Promettre d’annexer un pays voisin en 48h par une simple opération spéciale, ou vouloir apposer son nom sur autant de monuments historiques de son pays que possible).
Puis “les institutions démocratiques qui assurent un système de freins et contrepoids — comme la presse et les tribunaux — sont systématiquement délégitimées et démantelées”.
“Troisièmement, une fois les institutions de contrôle neutralisées, le système sombre dans la kleptocratie.”
Comme dans un rêve - et j’en fais plein sur ce genre de sujet - j’en étais là de mes réflexions quand j’ai reçu des épreuves d’un livre de mon amie la grande photographe Susan Meiselas sur les mouvements de protestations “No Kings” aux US.
Dans la rue, comme toujours, elle a saisi des centaines d’images de ce que disaient les pancartes improvisées et publie une carte impressionnante de toutes les villes états-uniennes le long desquelles elles s’exprimaient.
Implacables instantanés (disponibles le 1er octobre).
Et si la gen-Z sud asiatique contaminait le nord américain ?
La montée de l’extrême droite ne vient pas seule.
Des gens s’organisent pour lutter contre l’insupportable, ou l’injuste selon leur situation. Mais la grogne existe et s’entend.
Ces frémissements me réjouissent et confirment l’indécrottable optimisme qui alimente ma curiosité.
N’a-t-on pas toujours raison de résister ?
PS - Je n’oublie jamais les problèmes que nous pose l’IA dont je parlerai très bientôt...
18.06.2026 à 18:08
Francis Pisani
La façon dont Trump vient de fêter ses 80 ans nous concerne directement. C’est le véritable évènement de la semaine. Bien plus que l’annonce d’une paix incertaine entre les US et l’Iran.
J’exagère ?
Regardons les faits... :
Face à la Maison Blanche mais dressé plus haut qu’elle, un dôme de 60O tonnes baptisé the Claw (ce qui peut se traduire par “griffe” ou “serre”).
Sous le dôme et dans une cage des combattants de Mixed Martial Arts, mélange de sports de combats dans lequel presque tous les coups sont permis... sauf les morsures, les crachats et les coups de boule. Ça saigne.
Le spectacle permet de faire de la pub à des entreprises dans lesquelles Trump et les siens ont des sous. Il est, en outre, sensé lancer les cérémonies du 250ème anniversaire de la création des États-Unis.
Outre le gouvernement et la famille royale, le public est largement composé de militaires qui exultent derrière leur ministre de la guerre.
Premier paradoxe, ironique, à la différence de leur hôte, les praticiens du sport en cage acceptent la défaite... je ne dirai pas “comme des hommes”.
Des médailles commémoratives à l’effigie de Trump sont en vente pour 12.OOO dollars.
Force, brutalité, violence sont à l’honneur. Les rois sont dépassés, on revient au “vae victis” des empereurs romains.
Malheur aux vaincus.
Comme un gamin qui refuse l’âge, le vieux président a fait venir son cirque préféré pour son anniversaire. Les clowns sanglants en semblent plus conscients que lui.
Assez de ce spectacle grotesque.
Mais sa symbolique éclaire le monde trumpien dans lequel nous nous engageons à la légère sans en être conscients. Un monde fait de violence et de brutalité croissante comme les agressions contre le personnel de santé, entre autres manifestations.
Il permet de mettre le boycott du cinéaste israélien Nadav Lapid dans sa perspective la plus importante, la montée de l’intolérance, des diktats et des interdictions.
Faits : ils sont connus, je vais vite
Nadav Lapid est un cinéaste israélien tellement opposé au gouvernement de Netanyahu qu’il s’est exilé en France d’où il a réalisé Oui un film très critique. L’Europe lui ayant refusé une participation (12%) au financement il a accepté l’argent d’un organisme israélien (étatique mais non gouvernemental). Argument avancé par une partie de la gauche française pour s’opposer à sa participation au Festival de Cinéma de Marseille où il devait d’abord faire partie du jury puis donner une master class avant de renoncer à tout.
Réactions :
La crème du monde culturel français s’oppose à cette interdiction en invoquant une “assignation identitaire” (”le fait de renvoyer l’individu à une identité figée, en lui attribuant des caractéristiques censées être celles de son groupe d’appartenance réel ou supposé“), un “échec intellectuel”, une persécution réduite à la possession d’un passeport. Une chroniqueuse du New York Times écrit que les gauchistes le condamnent mais que tout le monde devrait voir le film.
Les arguments de ceux qui s’opposent à Israël valent pour une partie non négligeable de la population : il est indispensable de boycotter, de ne pas laisser s’exprimer un pays dont le gouvernement tue et détruit sans pitié à Gaza, au Liban, en Iran et pas seulement. Le plus grand promoteur de la violence trumpienne.
Mise en relations :
Les sympathisants ou militants de LFI ne s’en rendent sans doute pas tous compte mais ils sont devant un redoutable paradoxe, dogmatique celui-ci. Leur leader et leur parti font une grande et juste place à l’agonisme qui veut (pour simplifier) que si l’antagonisme est le champ même de la politique, il est possible de le dépasser en acceptant de dialoguer avec l’autre. Malgré cela ils interdisent de tribune... un adversaire de leur ennemi. Un comble. De Chantal Mouffe (agonisme) à Édouard Glissant (créolisation), ils ont des références idéologiques riches en ouvertures. Dommage qu’ils n’en tiennent pas mieux compte.
Il y a pire : Quelle que soit la valeur de leurs arguments, leur façon de les défendre les plonge dans la logique trumpienne d’augmentation de la violence sous toutes ses formes, comme l’a montré l’implacable jeu du cirque de dimanche.
J’y vois un signal d’alarme.
La vision du monde de ces autocrates brutaux et mafieux qui nous gouvernent gagne du terrain.
Les combattre, sur tous les terrains est une urgence.
Il faut souvent, toujours, affronter l’adversaire. Mais lui fermer le bec par la force me semble une mauvaise faiblesse. Pas encore un crime, mais une erreur. De cible, en l’occurence, et de méthode.
Apprenons à lutter et dialoguer, pas “en même temps”, mais dans la même stratégie...
PS - Au moment de mettre ce billet en ligne, je découvre un article de Marc-Olivier Behrer publié sur le site du Monde.fr le mercredi 17 juin Dans l’Amérique polarisée de Donald Trump, l’empathie fait l’unité contre elle. Sous un tout autre angle, il apporte de l’eau à ce moulin qui s’emballe en montrant comment l’extrême droite s’en prend à cette faculté de comprendre et ressentir ce sentiment qu’éprouvent les autres. Jadis de bon ton elle est maintenant vue comme “suicidaire”, “toxique” et propre aux femmes, coupables de “trop grande compassion”. Ce qui justifierait, selon certains catholiques qu’elles ne soient pas ordonnées prêtre. Que ne vont-ils pas chercher?
Pas mon souci principal, mais tous ces gens veulent nous manger la tête et pourraient bien y arriver...
09.06.2026 à 11:59
Francis Pisani
Plus de “révélations”
Moins d’informations
Pour une approche relationnelle de l’actu
Bonjour,
Heureux de vous retrouver.
Me revoici… émergeant du fossé. Enfin !
Des demandes d’excuses, d’abord, pour le long silence. Outre les petits soucis personnels qui se glissent sans demander la permission, la sidération face à l’actu m’a rendu paralysé - le comble pour un rédacteur - et j’avais besoin de comprendre pourquoi. J’ai pris mon temps.
Vous êtes peut-être passés par là. Je vous souhaite d’avoir démêlé l’écheveau plus vite que moi.
Défi personnel : je n’ai pas arrêté de me demander à quoi peut bien servir un vieux journaliste dans un moment où tout change. Un ancien qui a subi aussi bien les mensonges des révolutionnaires, vite staliniens, que le discours intéressé des responsables marketing des grosses boites de la tech.
Peut-être, tout simplement à partager son expérience pour aider à mieux suivre le redoutable spectacle en cours.
Essayons voir avec un sujet qui peut paraître anodin mais que je trouve révélateur.

En février 2026 Trump annonce sur son Facebook perso, TruthSocial, qu’il a donné l’ordre à son Ministre de la Guerre de publier des “dossiers gouvernementaux relatifs à la vie extraterrestre, aux phénomènes aériens non identifiés (UAP) et aux objets volants non identifiés (OVNI)“. L’initiative s’appelle PURSUE, Presidential Unsealing and Reporting System for UAP Encounters. “Unsealing“ peut indiquer le fait d’“enlever un sceau” comme dans une lettre cachetée de l’ancien temps, mais cache très mal son odeur de bénitier associée aux religions “révélées”. Un signe de plus que le bonhomme continue de se prendre pour un dieu.
Les images publiées en deux temps - 6 et 22 mai - sont soumises à un glissement sémantique tellement discret (habile?) que les médias y semblent totalement insensibles alors qu’il est essentiel pour comprendre le mécanisme. Intentionnel ou pas, peu importe. Seul le résultat compte.
En fait, l’existence d’”objets”, même non-identifiés, n’a rien à voir avec celle de phénomènes “aériens”, encore moins quand ceux-ci deviennent “anormaux”, terme finalement retenu. Nous avons maintenant affaire à des “phénomènes anormaux non-identifiés”. Coquetterie administrative ou gouffre sémantique ? Je penche pour la seconde interprétation. Remplacer “objet” par “phénomène” et “volant” par “anormal” nous fait passer de la suggestion d’un engin physique (soucoupe) à celle d’une manifestation qui peut être optique, météorologique, ou technologique.
Pourquoi y vois-je un problème?
Parce qu’un trop grand nombre de gens et de médias sautent à pied joints sur la conclusion la plus excitante : l’existence “prouvée” de civilisations extra-terrestres alors que la communauté scientifique, et le Pentagone lui-même se contentent de reconnaître aujourd’hui la “vraisemblance” de l’existence de vie sur d’autres planètes dans et hors de notre galaxie.
La question de la vie extraterrestre est scientifiquement ouverte et légitime. La certitude que “c’est prouvé” ne l’est pas. D’autant moins qu’il faut distinguer entre la vie exobiologique (des bactéries sur une exoplanète, probabilité statistique très haute) et la visite de technologies extraterrestres sur Terre (probabilité jugée infime par les mêmes scientifiques).
Un entretien avec Spielberg publié par LeMonde.fr le 7 juin illustre bien l’importance de ces bien plus que “nuances” et l’intérêt, dans certains cas, d’entretenir la confusion.
Le cinéaste y annonce la sortie de son prochain film Disclosure Day, Le jour de la divulgation ou, mieux encore, de la révélation qui colle parfaitement (le hasard ?) avec le terme “unsealing” utilisé par Trump dont une des traductions est précisément “révélation”.
Le réalisateur de Rencontre du troisième type et de E.T., l’extra terrestre est très clair quand il déclare :”Un véritable disclosure day consisterait à nous révéler une vérité cachée depuis au moins huit décennies. Un véritable disclosure day signifie nous annoncer qu’« ils » sont là, et ont été présents depuis plusieurs générations.”
Auteur de fiction il n’y prétend donc pas. Mais comment se passer d’un tel attrape couillon quand on veut attirer les spectateurs en grand nombre? C’est sans doute pour cela qu’il affirme s’être mis au travail sur son dernier film à la suite d’une audition de la Chambre des représentants sur la “connaissance des OVNIS” dont il dit que “rien ne [lui] échappe”. Notamment le fait que ça passionne les foules sans qu’on aie la preuve de leur existence...

Nous faire prendre des vessies pour des lanternes - pardon, des anomalies pour des objets - ne suffit pas au maître de la Maison Blanche dont la couleur virginale n’a jamais été autant usurpée. Supprimer carrément les infos ou, mieux encore, leur source est encore plus efficace.
C’est ce que l’administration est en train de faire en retirant les installations de l’Initiative des observatoires océaniques, lancée en 2016 pour 30 ans et qui “repose sur plus de 900 instruments répartis au large des Etats-Unis et en mer d’Irminger, entre le Groenland et l’Islande”, informe Le Monde. Une mesure qui entraîne “la fragilisation du système mondial d’observation des océans, dont les Etats-Unis constituent la principale cheville ouvrière”.
C’est un peu comme si Staline, au lieu d’éliminer ses alliés des photos sur lesquelles ils apparaissaient avait supprimé les appareils photo. Il y a peut-être pensé. Trump le fait.
N’est-il pas fabuleux que l’homme aux cheveux orange (je ne sais plus si c’est encore d’actualité) nous empêche de disposer d’informations sur l’évolution des océans qui jouent un rôle clé dans la crise climatique au moment même où il invite à regarder notre univers stellaire en mélangeant tout pour nous empêcher de le comprendre?
Que tout ceci soit orchestré ou pas, au fond, importe peu. L’effet est là. La “ferveur ufologique” (j’ai trouvé ça en utilisant Gemini qu’un vieux journaliste peut utiliser aussi, ;-)) est une arme de distraction massive.
Mais nous pouvons lutter contre les manips, y résister comme je vous y invitais dans ma dernière chronique.
Ce que je vous propose d’utiliser en fait, c’est une méthode (existante mais insuffisamment pratiquée) qui s’intéresse moins aux faits, de plus en plus falsifiables, et plus aux relations que nous pouvons tou.te.s établir et dont nous pouvons débattre pour mieux comprendre.
J’y reviens bientôt...
13.03.2026 à 10:30
Francis Pisani
Silence
Hégémonie
Résistance
Je ne crois pas être le seul à me retrouver sans voix, sans pensée claire face à l’énormité de ce qui se passe depuis l’attaque israélo-américaine contre l’Iran et le Liban, après l’enlèvement du vénézuélien Maduro et en attendant Cuba, entre autres.
Sidéré, avec plus de questions que de réponses et moins d’expertise que vos médias préférés n’en réunissent tous les jours, tous les soirs.
Quand on n’a rien à dire, autant se taire.
Certes. Mais le silence ne peut durer.
Je suis profondément convaincu, depuis plusieurs années (4, 5, 6 je ne sais pas exactement), qu’un conflit majeur est inévitable, comme presque toujours, pour marquer le passage de la domination américaine à la chinoise, de l’ouest à l’est et au sud, sur les affaires du monde. Une conviction disais-je, pas une originalité.
Il ne s’agit pas de clamer « je vous l’avais bien dit » mais de reconnaître que de voir cette prédiction se rapprocher - commencer à se matérialiser ? - me terrifie pour la simple raison que je suis convaincu de sa possibilité, de sa probabilité. J’ai moins de doutes auxquels me raccrocher que la plupart.
Je ne me demande pas, en consultant l’actu plusieurs fois par jour (sauf le soir, ça m’empêche de dormir), si c’est le début ou pas de la troisième guerre mondiale - je ne suis même pas certain que ça prendra cette forme là - mais je guette tous les indices de dégénérescence ou d’extension du conflit. Ils sont innombrables. Plus que de chercher des signes, je vois des preuves.
C’est bien trop sérieux pour que je puisse me contenter d’approximations et ça dépasse totalement mes capacités d’analyse.
D’où le silence.
Temporaire par métier, par nécessité, par éthique, par devoir.
Leur idée c’est de gagner du temps, de prolonger aussi longtemps que possible l’hégémonie américaine pendant qu’il est encore temps.
Trump et l’extrême droite intellectuelle et politique qui a choisi de le porter ont parfaitement compris cela. C’est le coeur de leur stratégie. Ça explique qu’il faut casser le système en place avant qu’il ne soit trop tard pour le préserver.
Idée simple : prendre l’initiative, tout chambouler et voir ce qui se passe.
Dans le meilleur des cas, pour eux, ils gagnent un siècle. Plus peut-être. Au pire ils s’en mettent plein les poches pendant une ou deux décennies. Ça vaut pour les US, pour certains européens et pour pas mal de régimes un peu partout dans le monde.
Suivre la dictature de Pinochet et ses effets sur le Chili m’a mis sur la piste. Avoir décapité une génération d’activistes, préservé les puissants traditionnels et créé une culture de la peur se traduisent par le tout récent retour des siens au pouvoir. Démocratiquement. Horrible succès.
Netanyahou tente de faire la même chose au Moyen Orient et Trump au niveau planétaire.
Ils font tout pour que ça dure aussi longtemps que possible.
Ces messieurs font leur boulot… en rasant, détruisant ou massacrant tout ce qui s’oppose à leurs plans.
Leur hégémonie est indiscutable.
Leur puissance - largement dépendante de leur maîtrise des technologies les plus avancées - est telle qu’on est tenté de courber l’échine, de serrer les fesses, d’attendre et de plier quand il le faut face à ce tsunami qui nous menace tous.
Ils compliquent même la fable de La Fontaine selon laquelle « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Facile à comprendre quand le loup s’en prend à l’agneau. Plus complexe quand il s’attaque à des salopards. Mais les méthodes sont aussi brutales et l’avertissement ironique reste toujours valable. A fortiori peut-être. C’est encore plus vicieux.
On comprend que certain.e.s responsables politiques, au Mexique, en Europe, ou au Moyen Orient, par exemple, soient tentés de s’adapter, de céder aux énormes pressions qu’ils ou elles subissent.
Ils et elles font aussi, ou croient faire, leur boulot et, tant que nous ne faisons rien, n’ont aucune raison de se dresser, de prendre des risques.
Mais rappelons-nous ces phrases prononcées dans les années trente du siècle dernier par un pasteur allemand (Martin Niemöller) d’abord favorable au nazisme :
« Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif.
Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour protester. »
Cela vaut aujourd’hui pour toute la planète. Vous saurez, où que vous soyez, trouver les mots, les gens, les peuples, les pays correspondant à la situation qui vous concerne.
Et pourtant, premier pas indispensable, protester n’a jamais suffi.
Il faut résister, commencer à résister. Ici, partout, tout de suite, toujours.
À nous tous de trouver comment, d’innover quand il le faut, les un.e.s avec les autres.
Je suis convaincu - comme je l’étais de l’arrivée de cet inéluctable embrasement - que c’est le meilleur chemin, la meilleure attitude, j’oserai même dire le pari le plus sage pour écourter cette hégémonie destructrice qui menace la plupart d’entre nous pour bien plus qu’une génération si nous ne faisons rien.
« Indignez-vous ! » disait à juste titre Stéphane Hessel en 2010.
Les temps changent.
Résistons-leur !
13.02.2026 à 11:17
Francis Pisani
Bonjour et bienvenue,
Je vous ai promis, en début de semaine, de rebondir sur ma relation très personnelle avec Cuba et sa révolution et d’envisager le futur de l’île sous un angle qui parte de sa composition démographique et culturelle d’aujourd’hui.
Je tiens parole mais tel scénario n’est pas le seul possible.
Commençons par un état très succinct de la situation :
Cuba n’a plus de pétrole et doit ralentir toutes ses activités.
La Maison Blanche a montré à Caracas qu’elle pouvait laisser un régime dictatorial en place pourvu qu’il obéisse et qu’il paye.
Si le Vénézuéla a du pétrole. Cuba a le quart des ressources de nickel du monde + des plages dont les entrepreneurs immobiliers savent quoi faire.
Dans un tel contexte je vois trois scénarios possibles avec des variantes que la réalité saura inventer à mesure que la situation évolue :
Trump garde l’appareil de sécurité en le menaçant de destruction massive s’il ne fait pas ce qu’il veut en échange de sérieux avantages économiques.
Les plus hauts dirigeants refusent toute concession et s’exposent à l’élimination.
La souplesse propre au métissage cubain se fait entendre.
VlaDarcy parce qu’il se ferait sous l’égide des services de sécurité (en l’occurence les forces armées) comme dans la Russie de Vladimir Poutine, tout en gardant le système autoritaire en place, comme au Vénézuéla avec Delcy Rodriguez, l’ancienne vice-présidente.
Les Forces armées révolutionnaires (FAR) cubaines ont le pays bien en main, militairement (nombre de leur officiers âgés ont participé à nombre de guerres un peu partout dans le monde) ainsi qu’économiquement grâce au Grupo de Administración Empresarial (Gaesa) qui contrôle entre 50% et 70% de l’économie locale (infrastructures, certains commerces, flux financiers des expatriés, devises etc.).
Elles gardent officiellement les rênes du pays et le gèrent sous tutelle de Washington. La corruption bénéficie aux deux parties.
Probabilité - La plus haute. Déjà testé, c’est le plus simple, celui qui demande le moins d’imagination et représente le moindre coût relatif. Reste à savoir à quelle démonstration de force les US devront se livrer pour se faire entendre. Elle sera sans doute nécessaire mais, limite importante, la communauté cubaine de Miami tolèrerait mal un traitement « à la Gaza » de l’île dont elle espère bien récupérer quelque chose.
Le premier occident, l’européo-méditerranéen, connaît le sacrifice des juifs qui, assiégés par les Romains dans leur place forte de Massada se sont suicidés collectivement en se jetant du haut de leur forteresse en l’an 73.
Le tiers occident - l’Amérique Latine - a connu plusieurs drames comparables dont on parle moins tant le récit dominant est celui des conquistadores. Les premiers ont eu lieu à Cuba au tout début de la conquête quand les Taïnos de l’île ont refusé de se soumettre.
Le plus connu a eu lieu au Sumidero (donner la trad) au sud du Mexique en l’an 1528 lorsque les Mayas Soctones, encerclés par les Espagnols de Diego de Mazariegos, se sont jetés dans le vide plutôt que de se rendre. Mythe et réalité se mélangent mais le fait est indiscuté. Il a tellement marqué les esprits qu’il figure au centre de l’écu officiel de l’actuel État du Chiapas aujourd’hui.
Probabilité - Faible mais pas inexistante. Les descendants d’Espagnols qui gouvernent encore le pays comme Raúl Castro qui vient de Galice et le général Álvaro López Miera, Ministre des FAR et fils de Républicains espagnols ont fait preuve d’un manque de souplesse totale. Ils savent ce qui les attend en cas de renversement. Une mort digne couronnerait de façon honorable leur place dans l’histoire au cri d’un « Patria o muerte » dont le premier terme aurait disparu.
Mon ami Jorge Castañeda, ancien Ministre des Affaires Étrangères du Mexique et grand connaisseur de la révolution cubaine, note la participation du fils de Raúl Castro dans les négociations en cours. L’intransigeance des fondateurs saura se faire entendre. Si tel est le cas, il faudra plus qu’un coup de main des troupes états-uniennes. Les « dommages collatéraux » seront considérables.
C’est peut-être le moins probable, mais sûrement le plus intéressant.
Il part d’une question trop rarement posée, celle de la composition ethnique et de la culture des Cubains. « Au centre de la problématique cubaine, la question noire est une blessure ouverte » ai-je écrit dans Le Monde Diplomatique en 1992. C’est toujours le cas.
Si vous regardez attentivement les récentes photos prises par Lucien Lung et publiées dans Le Monde, vous constaterez qu’on n’y voit pratiquement aucune personne susceptible d’être considérée, dans les États-Unis de Marco Rubio et Donald Trump, comme « blanche », c’est-à-dire sans la moindre goutte de sans noir.
Leur ADN le confirme.
Une étude réalisée en 2013 sur 531 personnes de plus de 65 ans a montré qu’en moyenne, parmi ceux qui avaient la peau « noire », 49% de leurs gènes étaient d’origine africaine et 45% d’origine européenne. Chez ceux dont la peau était couleur « métisse », les proportions étaient de 28% et 64%, en moyenne, alors que pour les peaux « blanches » elle était de 6% et 91% en moyenne. Conclusion, même les blancs sont noirs ou, plus exactement, tous sont métis.
Au risque d’être excessivement simplificateur je dirai que la question de la race dans les Caraïbes est passée par trois étapes : l’asservissement racisé dans la plantation, la revendication de l’identité noire (avec Aimé Césaire côté francophone) puis la découverte de la réalité métisse et de sa dynamique « créolisante »(avec Édouard Glissant).
En termes simples, les métis des caraïbes, outre leur sang mêlé ont une façon d’être bien à eux forgée dans la lutte pour survivre depuis des siècles.
Un « truc » poétiquement racontée par Antonio Benitez Rojo, (1931-2005) sans doute l’intellectuel le plus remarquable de sa génération, dans son livre La Isla que se repite: el Caribe y la perspectiva posmoderna (L’île qui se répète: Les Caraïbes et la perspective postmoderne, non traduit en français).
Il en a la révélation un après-midi d’Octobre 1962, en pleine crise des fusées. Les enfants de son quartier ont été évacués. Un silence grave plane sur la ville quand il voit « deux vieilles noires passer d’une certaine façon (de cierta manera) sous [son] balcon ».
Un terme insaisissable, mais le seul qui rende compte de ce moment encore unique dans l’histoire : « Il m’est impossible de décrire cette « certaine manière » ; je dirai seulement qu’il y avait une poussière dorée et ancienne entre leurs jambes noueuses, une odeur de basilic et de menthe dans leurs vêtements, une sagesse domestique, presque culinaire, dans leurs gestes et dans leur bavardage ». Cette vision, raconte-t-il, lui fit comprendre instantanément que l’apocalypse n’était pas pour ce jour-là. Une telle notion « n’existe pas dans la culture caribéenne. Les propositions de crime et de châtiment, de la bourse ou la vie, de la patrie ou de la mort, n’ont rien à voir avec [nous] ; il s’agit de propositions occidentales [...] que les Caraïbes ne partagent qu’en termes déclamatoires, ou plutôt en termes de lecture superficielle. […] La plantation de fusées semée à Cuba était une machine russe ; mais ni la mer ni les rivières ne l’étaient. » Dans toute autre partie du monde, précise-t-il, une telle crise aurait entraîné la destruction de l’île et son retour à l’âge de pierre pour ses habitants.
Probabilité - Faible. Elle passe essentiellement par une prise de conscience et une volonté des cadres les plus jeunes des FAR, aussi noirs (ou métis) que la population. Les Afro-Cubains ont participé de toutes les insurrections anti-coloniales et anti impérialistes depuis le début du XIXème siècle et se sont toujours vus reléguer au deuxième plan après la victoire.
Je ne dispose d’informations récentes ni sur leurs sentiments, ni sur leurs positions hiérarchiques au sein des forces armées, mais suis convaincu qu’ils y occupent assez de postes de commandement pour lancer un coup « noir », « métis » ou comme ils voudront l’appeler.
J’ignore s’ils y pensent, s’ils le veulent.
Mais ils représentent une source d’énergie encore disponible. Pas totalement libérée.
La voie des Castro a échoué. Peut-être parce qu’elle était encore trop blanche.
La flexibilité se trouve pourtant au coeur de la culture cubaine habituée à négocier « de cierta manera » avec beaucoup plus puissants qu’eux. Il en faut beaucoup aujourd’hui pour sauver le droit de se révolter face à des réalités changeantes mais toujours adverses.
Et si vous voulez - sans trop d’illusion - vous en faire une idée joyeuse, et clairement contestataire, pensez à Bad Bunny au Super Bowl, à la réaction de Trump et à son impuissance…