
10.09.2026 à 19:00
Au Poste
Deux livres violets, deux enquêtes, un seul canapé. Irène Despontin Lefèvre a suivi Nous Toutes de l'intérieur entre 2018 et 2021 : boucles WhatsApp, chartes graphiques, kits militants. Verdict : un collectif qui se rêve horizontal et s'organise comme un parti-plateforme, où «il y a plutôt une hiérarchie» et «un manque de démocratie en interne». Le prix du succès, c'est le lissage : «on en dit moins parce qu'on veut être repris par les médias dits traditionnels», jusqu'à ce que «ça déplace finalement la cause initiale». Reste, selon une militante rencontrée, «la formule de la militante qui ne fait pas peur aux hommes», un féminisme «qui a l'intérêt de circuler, mais à quel coût !». Dix ans plus tard, le backlash a repris les outils : des collectifs identitaires ont «dévoyé la question des violences pour stigmatiser certaines masculinités issues de l'immigration des quartiers populaires».
Pierre Brasseur, lui, a interrogé une quarantaine de créateurs et créatrices d'OnlyFans, plus une douzaine de clients. La promesse d'émancipation tient trois minutes : «la plupart des personnes que j'ai pu rencontrer gagnent peu», et «La facilité, c'est vraiment l'argument marketing principal». La plateforme ne répare rien, elle réplique : «le fait d'être blanc ou pas blanc, joue beaucoup». Derrière, des managers qu'il décrit comme l'équivalent de proxénètes, et des clients très seuls, «plus des masculinistes que des féministes». Le capitalisme du désir avance masqué : «ce n'est pas écrit sur le site à l'entrée, on va vous dominer ici».
08.09.2026 à 09:00
Au Poste
Nouveau studio, régie en panne, plateau à la dérive: l'émission commence par un aveu de bordel. Ça tombe bien. Emmanuel Marre revendique le désordre, «on essaie de nous aussi de ne pas cacher, de ne pas enlever le bordel sur le plateau», et Swann Arlaud, la veille, s'est improvisé ouvreur dans une salle bondée, «un moment de grande joie et de partage». Il commence l'entretien muet, sur la défensive: «là c'est au poste, je me méfie. On sait que les mots peuvent se retourner contre nous».
Septembre 1940. Un ingénieur de 49 ans débarque à Vichy sans un sou, un traité pétainiste sous le bras. Henri Marre, arrière-grand-père du réalisateur, devenu théoricien politique après la défaite. Le livre existait vraiment, micro-édité, réédité en 54 chez le premier éditeur de Céline, et jamais lu: «aucun des exemplaires que j'ai vu n'a jamais été ouvert». Le film sert de coupe-papier. Dessous: «il y a eu toute une mémoire fantôme de la collaboration en France», dont «les racines reprennent».
Pas de monstres à l'écran. Des notes de frais, des télégrammes corrigés au ruban, un calcul de volume d'essence pour un convoi. Vichy comme science de gestion. «On a beau toujours faire des tableurs Excel, en fait la vie elle rentre jamais dans les tableurs Excel», dit Marre, pour qui «la rationalisation est un mirage et un dangereux mirage». Le mirage broie: «le management produit du désordre». De Pétain, on ne verra qu'un képi. La question est ailleurs: pourquoi «un système qui a besoin de tenir sur un grand chef à casquette»?
Arlaud a joué sans texte, sans éclairage, avec une Bolex qu'il faut chauffer dix minutes: «il n'y a pas de sacralisation de ce qu'on va filmer», et «parfois on pense que ça tourne mais ce n'est que de la chauffe». Son Henri: «une sorte de raté très ambitieux». Convaincu ou arriviste? «Je ne crois pas avoir tout à fait la réponse.» Sur le plateau, les prises avaient des noms: conformiste, paumée. Et «parfois on avait des prises macronistes».
Le film se tourne comme il pense. Trocadéro, tournage interdit, l'équipe bluffe le vigile: «on est étudiant dans une école cinéma». La Maison du Peuple et la CGT accueillent le tournage sans rien demander, le film leur fera un don. «Ça serait quand même emmerdant si on veut dénoncer un système politique que le tournage applique les principes», dit Marre, avant de nuancer: «il faut pas être plus pur que la pureté».
Fin d'émission, Dufresne exhibe la cafetière du studio, jumelle de celle du film. Moi président? Marre refuse la question: «je n'aime pas les chefs». Arlaud tranche: «La sixième république, justice sociale, écologie.»
07.09.2026 à 07:00
Au Poste
Première matinale de la saison. Ritchy Thibault devait ouvrir le bal à 7h30. Il n'est jamais venu. On apprendra en fin d'émission pourquoi: il était en garde à vue, interpellé la veille lors d'une marche blanche. Son procès s'ouvre mardi, pour avoir rappelé à Macron que la France est le pays qui fait tomber la tête des monarques.
Elsa Gambin, journaliste Nantaise, signe avec la dessinatrice Fanny Vella «La petite histoire des luttes» (Leduc Graphic), préfacé par Olivier Besancenot. Douze chapitres, une BD pensée pour les ados, et une seule idée fixe: rien n'a été donné. «Des militants, des militantes sont descendus dans la rue, des syndicalistes, c'était vraiment rappeler ça, que tout ce qu'on a, on le doit qu'à nous, et qu'accessoirement on essaye de nous les sucrer depuis un petit moment maintenant.»
Le livre s'ouvre sur une banderole. Objet banal, objet politique: «Les banderoles sont volées par les policiers depuis quelques années, donc ça veut bien dire que cet objet vient déranger.» Suivent un papyrus égyptien attestant la grève des ouvriers de Ramsès III, faute de paye, et Flora Tristan, ouvrière en fuite d'un mari qui a tenté de la tuer: «Elle a fait sa tournée de toutes les entreprises de France avec son manifeste politique pour penser les droits des ouvriers, avec sa balle logée dans le corps.» Elle avait pensé la lutte ouvrière avant Marx.
Trois chapitres pour la répression: violences policières, maintien de l'ordre, technosurveillance. Gambin raconte le choix français: «le pays a fait le choix de laisser sa chaise vide et de se dire, nous on va continuer à taper sur la gueule de nos citoyens, de nos citoyennes.» Et le constat qui ne fait plus scandale: «Aujourd'hui la police française est celle qui mutile et qui tue le plus en Europe. Cette simple phrase, c'est un scandale d'État, et j'ai l'impression que ça passe crème.» La suite s'écrit avec les drones, les écoutes, les caméras posées chez les militants. D'où le kit du manifestant, en fin d'ouvrage, et son conseil: «Aujourd'hui le smartphone, on est obligé, légalement, de l'ouvrir si on est en garde à vue, et donc si on ne veut pas l'ouvrir, le mieux c'est tout simplement de ne pas l'avoir avec soi.»
La lutte est-elle de gauche? Le livre laisse la question ouverte, entre Danielle Tartakowsky et Ludivine Bantigny. L'ouvrage est dédié à Nantes, capitale des luttes: pas de déclaration en préfecture depuis la mort de l'ouvrier Jean Rigollet en 1955, Notre-Dame-des-Landes à trente minutes. «Il y a un fort potentiel insurrectionnel à Nantes.» Puis sont venus la répression, les contrôles judiciaires, la fatigue. Ça couve encore.