
Presque aucun autre pays européen ne connaît le délit d'association de type mafieux. On juge les délits individuels – le trafic, le meurtre, le blanchiment d'argent –, mais pas l'organisation en tant que telle, ni la méthode, ni la force d'intimidation que représente le lien d'appartenance. Et presque partout, l'attaque contre le patrimoine fait défaut : mesures de prévention, confiscation élargie, administration judiciaire des entreprises. Le reste de l'Europe arrête des personnes ; l'Italie a compris qu'il fallait leur retirer leur argent, car un parrain en prison dont le patrimoine reste intact continue de diriger.
Y a-t-il à ce niveau un décalage entre l'Europe du Nord et l'Europe du Sud ?
L'Europe du Nord a longtemps entretenu un malentendu : celui selon lequel la mafia serait un problème folklorique du Sud, fait de casquettes et de fusils. Pendant qu'on pensait cela, la cocaïne est entrée par Rotterdam et Anvers, la ‘ndrangheta a investi dans toute l'Allemagne (Duisbourg 2007 n'a rien enseigné) et à Marseille, la DZ Mafia a mis en place un système de violence que la France peine même à nommer. Ce n'est pas que les mafias soient arrivées en Europe : c'est que l'Europe ne disposait pas des catégories pour les percevoir.
Car le véritable phénomène est tout autre : ce ne sont pas seulement les mafias qui se sont capitalisées, c'est le capitalisme qui s'est mafiosisé. Les organisations criminelles ne sont plus le corps étranger qui s'attaque à l'économie légale. Elles sont le fournisseur de liquidités le plus fiable du marché : elles ne demandent pas de garanties, paient en espèces, et en cas de crise, elles arrivent avant les banques. Et l'économie légale a cessé de se demander d'où vient cet argent.
Tant que l'Europe traitera la mafia comme une question d'ordre public et non de marché, de marchés publics, de logistique portuaire, de fonds publics, elle restera structurellement sans défense, et continuera à demander conseil à l'Italie sur les morts sans en copier les lois.