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10.09.2026 à 19:12

L’explosion (de la bulle IA) qui vient

Philippe VION-DURY

Un nouveau spectre hante le monde de la finance : la bulle de l’IA. Remplacement des humains par la machine, prolétarisation massive, destruction de la faculté de discernement, singularité technologique… L’intelligence artificielle n’était pourtant déjà pas avare de promesses accablantes qui, fantasmées ou non, n’effraient que ceux qui décident d’y croire. C’est-à-dire à peu près […]
Texte intégral (2928 mots)

Un nouveau spectre hante le monde de la finance : la bulle de l’IA. Remplacement des humains par la machine, prolétarisation massive, destruction de la faculté de discernement, singularité technologique… L’intelligence artificielle n’était pourtant déjà pas avare de promesses accablantes qui, fantasmées ou non, n’effraient que ceux qui décident d’y croire. C’est-à-dire à peu près tout le monde, à commencer par les patrons du secteur et leurs investisseurs que l’on voit se bousculer au micro pour renchérir et affermir leur récit d’une révolution technologique qui, bonne ou mauvaise, sera sans précédent dans l’histoire humaine — tout comme sa lucrativité.

Sauf que, une fois écartées les affectations de circonstance et les comparaisons délirantes avec Skynet, l’IA exterminatrice de Terminator, la menace d’une bulle les fait, elle, authentiquement pâlir d’effroi. Et depuis un an, les alertes abondent de toutes parts. « Je continue de croire qu’il est possible que nous soyons près d’un sommet majeur, et qu’une chute de type 1987 est possible », assure Michael Burry, investisseur devenu richissime notamment pour avoir prophétisé la crise des subprimes de 2008, fait d’arme qui lui a valu une interprétation de Christian Bale dans le film The Big Short (2015). Un simple crash boursier qui ne se dégénère pas en crise économique, donc, à l’instar du « Lundi noir » de 1987 ? Une bulle comme une autre, finalement, douloureuse sur le coup lorsqu’elle éclate mais contenue et offrant la vertu d’assainir un secteur auquel est toujours promis un grand avenir, à l’image de la bulle Dotcom de la fin des années 1990 ? Une hypothèse bien optimiste selon la Banque d’Angleterre qui a estimé qu’un éclatement pourrait en réalité entraîner un recul du PIB du Royaume-Uni de 2,2 points.

L’économiste Frédéric Lordon, qui a consacré plusieurs notes de blog au sujet1, pronostique lui une crise « au moins aussi gro[se] que la crise des subprimes de 2008 » et touchera tous les secteurs de l’économie. Il n’est pas le seul à le penser. « Nous parlons d’un crash qui fera de l’ombre à [celui de] 2008 et sera comparable ou excédera la débandade de la pandémie », écrit Cory Doctorow. 

Frédéric Lordon et Aurélie Trouvé aux Amfis de la France insoumise (août 2026)

Un décollage artificiel

Le célèbre journaliste canado-britannique vient justement de faire paraître aux éditions Verso un livre sur le sujet, The Reverse centaur’s, Guide to life after AI (Le centaure inversé, un guide de la vie après l’IA, non traduit)2. Dans cet essai de réflexion au style libre, l’auteur et activiste revient sur le développement de l’IA et sur le projet de prolétarisation défendu par ses promoteurs, visant à faire des travailleurs non pas les maîtres de nouveaux outils, mais les accessoires en voie d’obsolescence des machines. Une vision de l’IA taillée sur mesure pour attirer massivement des capitaux, et pas sans lien avec l’inflation rapide de la bulle, dont il détaille les origines, les rouages et les conséquences. Faut-il le rappeler : si ces bulles peuvent recouvrir aux yeux de la finance une apparence de phénomène aussi naturel que l’orage après une chaude journée d’été, elles ne viennent pas de nulle part et sont volumineuses — et dévastatrices — en proportion des intérêts financiers en jeu.

Cory Doctorow (photo : Dominik Butzmann / source : Wikipédia)

Comment expliquer autrement qu’alors que plus personne ou presque ne conteste qu’une bulle est en cours de formation, le monde financier et économique continue de s’appliquer à la faire enfler dans l’allégresse générale ? Car les signaux virent bien au rouge : les décrochages boursiers se multiplient, l’endettement s’envole, l’exposition au risque ne cesse de se diffuser dans le reste de la finance globalisée… La courbe astronomique des chiffres du secteur parle d’elle-même : depuis 2020, les cinq gros hyperscalaires (Microsoft, Google, Oracle, Meta, Amazon, qui fournissent l’infrastructure de données aux labos d’IA), ont investi près de 2 000 milliards de dollars dans l’affaire, et tandis que les levées de fonds ne cessent d’augmenter proportionnellement d’année en année, les prévisions sur l’introduction en bourse prochaine des deux labos américains principaux, OpenAI et Anthropic, dépassent l’entendement — ce dernier pourrait être valorisé entre 1 700 et 2 000 milliards de dollars. Tout cela sans modèle économique viable à court ou moyen terme, puisque Open AI envisage ainsi 10 000 milliards de dollars d’investissements d’ici 2033… tout en annonçant cette année n’avoir dégagé que 13 maigres milliards de chiffre d’affaires et ne prévoyant aucune rentabilité d’ici 2030. 

Le pot aux roses de l’IA

Mais ce gigantisme n’est rien comparé à la promesse des revenus futurs : un marché de l’IA de 13 à 16 000 milliards de dollars selon les projections de Morgan Stanley, qui est « la clef de l’ensemble du projet de l’IA », selon Cory Doctorow. Que le secteur de l’IA encore embryonnaire puisse progresser jusqu’à ce firmament est le récit que doivent impérativement cultiver les grandes entreprises de la Tech, contraintes de « raconter une histoire de croissance à leurs investisseurs ». Attirer des capitaux sur les marchés financiers par une perspective de croissance : on n’est pas loin du truisme. Sauf que, comme le pointe l’auteur, « les dirigeants des entreprises en croissance rapide ont une part disproportionnée de leur richesse personnelle liée aux actions de leurs entreprises ». Or, les capitalisations boursières de ces entreprises atteignent de tels niveaux — Alphabet, la maison mère de Google, a dépassé les 3 000 milliards — uniquement parce qu’elles sont considérées comme des entreprises en croissance… grâce aux richesses nouvelles promises par l’IA.

« Google a besoin de ça, car l’alternative à la croissance n’est pas la stase, c’est l’effondrement. Sans croissance, Google verra le cours de son action décliner au niveau de celui d’une entreprise “mature”, et perdra des employés cruciaux, ratera des acquisitions décisives, tandis que le coût du capital montera en flèche. Ajoutez à tout cela qu’une incapacité à croître dévasterait les finances personnelles de chacun des décideurs de Google, et il devient facile de comprendre pourquoi les choses prennent cette direction. C’est comme ça que l’IA a colonisé notre économie. »

Au cœur de la bulle de l’IA, il y a donc la lutte désespérée des géants de la Tech pour parvenir à ne pas être considérés comme des entreprises matures et garantir, illusion ou pas, une croissance spectaculaire à long terme. Une stratégie de prophétie autoréalisatrice qui ne date pas de la percée de l’IA : la diversification des activités des Gafam, par exemple, leurs investissements dans la réalité virtuelle, les plateformes vidéo, les services de cloud, etc., répondaient déjà à cet impératif de se présenter non pas seulement comme un réseau social, une plateforme de commerce en ligne ou un moteur de recherche, dont la maturité serait certainement déjà atteinte, mais comme des géants sectoriels aux activités multiples, en constante innovation — bref, des entreprises toujours en croissance depuis deux décennies et pour les décennies à venir. Et ce n’est que considérant cet impératif que l’on peut comprendre les manœuvres financières circulaires à l’œuvre où un nombre restreint d’acteurs et d’entreprises engagés dans l’IA (fabricants de puces, hyperscalaires et labos) se soutiennent les uns les autres par divers mécanismes de promesses, d’investissements et de prêts sans considération de rentabilité directe.

Espérer un simple « accident de parcours »

Entre intérêt personnel des dirigeants et des investisseurs, soucieux de protéger et augmenter leur fortune d’une part, et stratégie économique des grands acteurs de la tech américaine d’autre part, tout le monde a donc intérêt à croire (ou faire mine de croire) dans le potentiel de l’IA. A savoir : sa capacité à la fois à échafauder et viabiliser un modèle économique pour l’instant introuvable, et tenir la promesse technologique d’être en mesure de prolétariser, dans la vie bien réelle, des secteurs entiers en remplaçant des travailleurs par des dispositifs technologiques — car c’est ainsi qu’on arrive aux trillions : par phagocytage plutôt que par la création de nouvelles activités productives.

Or l’auto-persuasion a ses limites, et les errances sur le modèle économique de commercialisation au « token » qui apparaît intenable3, comme les résistances techniques ou sociales au déploiement de l’IA dans toute la société commencent, entre autres facteurs, à agiter la sphère financière et à faire craindre l’éclatement de la bulle. Une course contre la montre est donc engagée pour engranger le plus de profit d’ici que le pot aux roses soit découvert, en espérant que l’éclatement de la bulle ne soit qu’un krach financier temporaire, un « accident de parcours » plutôt qu’un effondrement généralisé du secteur : que la promesse de l’IA survive à l’éclatement de sa bulle comme la promesse de l’Internet a survécu à celui de la bulle Dotcom. 

La vie après l’IA

Car « la bulle éclatera, comme le font toutes les bulles », conclut Doctorow. Et « peu importe à quel point vous détestez l’IA, ce ne sera pas un bon jour ». Pour se donner une idée, le fabricant de puces NVIDIA, véritable moyeu du secteur, est l’entreprise affichant la plus haute valorisation de l’histoire avec plus de 5 trillions de dollars, tandis que près d’une société sur deux (43 %) appartenant à l’indice S&P500 relève de l’économie de l’IA — près de six fois plus qu’il y a 2 ans. Elles représentent 4200 milliards de dollars de capitalisation boursière (62 % de la valeur totale de l’indice).

« Il est possible que les gouvernements entrent en jeu pour renflouer le secteur, mais en réalité, que peuvent-ils faire ? Chaque jour où vous maintenez en service un data center d’IA est un jour où vous perdez de l’argent. Et plus le service d’IA est populaire, plus vous en perdez. Sans compter que ce data center est en train — littéralement — d’incinérer en permanence des puces graphiques qui doivent sans cesse être remplacées. Un renflouement ponctuel ne permettra pas de maintenir les fondations du modèle. »

Restera-t-il quelque chose de l’IA après l’éclatement de cette bulle ? Cory Doctorow pronostique, lui, que cet éclatement emportera avec lui une certaine IA : celle qui promettait la prolétarisation du travail au profit du capital grâce à son déploiement généralisé dans la société et notre quotidien. Devraient cependant échapper à la ruine « un large éventail de nouveaux outils extrêmement utiles » et déployés localement, du traitement d’image à la traduction, autant d’outils qui « retrouveront leur statut de services ennuyeux, développés par des gens bizarres de l’open source et quelques startupers ambitieux ». Alors pourra-t-on, espère-t-il, sortir de l’opposition, aujourd’hui incontournable, entre anti-IA et pro-IA.


  1. Voir notamment sur son blog « La Pompe à Phynance » : La crise financière qui vient (16 mars 2026), IA Krach ? (1er juillet 2026), et IA le mur (4 septembre 2026). Il faut également voir son intervention aux Amfis d’août 2026, largement consacrée à la bulle IA et à son explosion prochaine. ↩
  2. The Reverse Centaur’s Guide to Life After AI : How to Think About Artificial Intelligence Before It’s Too Late, Cory Doctorow, 240 pages, juin 2026. ↩
  3. La commercialisation « au token » désigne un modèle de tarification à l’unité, où l’on paie pour chaque unité de texte (un mot ou un bout de mot) traitée ou créée par une intelligence artificielle.
    ↩

08.09.2026 à 18:37

Gino, militant antifasciste, ne doit pas être extradé

Vivian PETIT

Si Rexhino Abazaj venait à être extradé par la France, l’Allemagne pourrait ensuite le transférer en Hongrie, malgré une décision rendue le 9 avril 2025 par la cour d’appel de Paris, qui refusait de répondre positivement au mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie, en invoquant « des risques d’atteintes aux droits garantis » par […]
Texte intégral (3409 mots)

Si Rexhino Abazaj venait à être extradé par la France, l’Allemagne pourrait ensuite le transférer en Hongrie, malgré une décision rendue le 9 avril 2025 par la cour d’appel de Paris, qui refusait de répondre positivement au mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie, en invoquant « des risques d’atteintes aux droits garantis » par la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Dans le jugement, la cour d’appel faisait explicitement référence aux risques de torture et au fait que le droit à un procès équitable n’était pas garanti. Cependant, le 19 août 2026, la cour a validé un nouveau mandat d’arrêt européen émis à l’encontre du militant, cette fois-ci par l’Allemagne. La coopération entre les institutions allemande et hongroise est pourtant connue, et une militante antifasciste allemande visée par les mêmes accusations a déjà été remise à la Hongrie.

Rexhino Abazaj (photo : Julien Jaulin /Hans Lucas)

« Jour de l’honneur » ou célébration des crimes nazis

Rexhino Abazaj, dit « Gino », âgé d’une trentaine d’années, milite pour le droit au logement, pour la justice sociale, contre le racisme et l’extrême droite. Les néo-nazis qu’il est accusé d’avoir violentés en Hongrie se rassemblaient à l’occasion du « Jour de l’honneur », instauré en 1997 et connu comme le deuxième plus grand rassemblement néo-nazi d’Europe après celui qui, en Allemagne, commémore chaque mois de février les bombardements de Dresde. Depuis 2020, à Budapest, l’hommage aux troupes nazies fait face à un rassemblement antifasciste.

La marche de ce mal nommé « Jour de l’honneur » emprunte sur soixante kilomètres le parcours des troupes de l’armée hongroise, de la Wehrmacht et de la Waffen-SS lors de leur retrait face aux armées soviétique et roumaine en l’hiver 1945. Ferenc Szálasi, dictateur hongrois membre du parti pro-nazi des Croix fléchées, était alors l’un des derniers alliés d’Adolf Hitler et le pays abritait la seule raffinerie encore intacte au sein des puissances de l’Axe. Selon les historiens, cette situation explique l’acharnement des armées hongroise et allemande à défendre leur position, la bataille de Budapest étant, dans son nombre de morts, comparable à celles de Berlin et de Stalingrad. En parallèle des combats, à l’hiver 1944-1945, les membres des Croix fléchées fusillaient les Juifs par centaines sur les quais du Danube. Ils massacraient aussi les Rroms, ceux qui avaient résisté au régime fasciste ou simplement refusé de combattre aux côtés des nazis. Aujourd’hui, la manifestation du « Jour de l’honneur » inclut un rassemblement au parc Városmajor, lieu d’un massacre perpétré contre des Juifs en janvier 1945.

Ferenc Szálasi (photo : Margaret Bourke-White / source : Google)

En Hongrie, cette journée est parfois désignée par les institutions comme une simple commémoration de « la rupture du siège » ou un hommage aux victimes des crimes de guerre commis par l’armée soviétique (notamment les viols et les pillages). Dans les années 2010, la manifestation a bénéficié de subventions de la part de la mairie du premier arrondissement de Budapest dirigée par le Fidesz, parti d’extrême droite de Viktor Orbán. À la même époque, la télévision d’État lui consacrait un documentaire en plusieurs parties extrêmement favorable.

Révisionnisme historique de l’État hongrois

Si cette marche néo-nazie est tolérée en Hongrie depuis près de trente ans et que les antifascistes sont aujourd’hui poursuivis, c’est notamment du fait du discours révisionniste qui fut développé au sommet de l’État. Lorsqu’il était au pouvoir, Viktor Orbán a réhabilité Albert Wass et Joseph Nyírö, écrivains antisémites des années 30, mais aussi Miklós Horthy, régent de Hongrie de 1920 à 1944, proche de l’Italie fasciste puis allié de l’Allemagne nazie. L’accent était mis sur les crimes du stalinisme quand ceux du nazisme étaient parfois minimisés. En outre, si le monument érigé près du Parlement hongrois sur décision d’Orbán rend hommage aux victimes du nazisme, il présente l’État hongrois comme victime, alors qu’il fut allié du régime nazi dès les années 30.

Aujourd’hui, la Constitution hongroise suggère qu’aucun des crimes commis contre les minorités en Hongrie durant la seconde guerre mondiale ne saurait être imputé à l’État hongrois. C’est aussi la vision développée au sein du Musée de la Terreur voulu par Orbán et dirigé par Maria Schmidt, l’une de ses proches idéologues, connue pour sa minimisation voire sa négation de la responsabilité de l’État hongrois dans le génocide des Juifs et des Tziganes. Situé dans un immeuble qui fut le Quartier Général des Croix fléchées, organisation hongroise pro-nazie, puis celui de la police politique stalinienne de 1945 à 1956, le musée couvre de façon disproportionnée les crimes staliniens aux dépens de ceux du nazisme. Aussi, les seuls crimes nazis évoqués sont ceux commis à partir de la fin de l’année 1944, soit après l’invasion de la Hongrie par l’Allemagne, qui voulait empêcher que la Hongrie ne se désolidarise des puissances de l’Axe pour négocier séparément la paix avec les Alliés. Les lois antisémites mises en place en Hongrie dès 1920 n’y sont pas documentées, comme le fait que la déportation de 450 000 Juifs à l’été 1944 fut effectuée par la gendarmerie hongroise, alors noyautée par les Croix fléchées.

Dès la première arrivée au pouvoir d’Orbán en 1998, les responsabilités de Miklós Horthy ont été ignorées par l’histoire officielle. Horthy a pourtant écrasé la République des conseils de Hongrie avec le soutien des forces françaises, roumaines et serbes. La terreur blanche qui allait succéder s’articulait à une vague d’antisémitisme, sous prétexte qu’un nombre conséquent de dirigeants de la République des conseils étaient juifs. Horthy déciderait ensuite de limiter le nombre d’étudiants juifs dans les facultés, de les exclure de nombre de métiers et de fonctions, d’interdire les mariages mixtes et de retirer la nationalité hongroise à 250 000 juifs. Il allait s’allier avec Hitler pour récupérer une partie des territoires perdus pendant la Première guerre mondiale, avant d’envahir la Yougoslavie puis l’URSS en coordination avec la Wehrmacht.

Miklós Horthy (photo : Adolf Szenes / source : Wikipédia)

La responsabilité hongroise dans la persécution des minorités est encore aujourd’hui généralement ignorée ou tout simplement niée par l’État. Pourtant, ceux qui participent au « Jour de l’honneur » ne s’y trompent pas. Comme chaque année, en 2023, les néo-nazis insultaient et agressaient des personnes non-blanches sur leur passage et partaient à la chasse aux contre-manifestants. Brièvement interpellés par la police hongroise, les agresseurs néo-nazis étaient relâchés sans poursuite dans les 24 heures. A contrario, depuis 2023, quatre organisations antifascistes sont classées « terroristes » par l’État hongrois et dix-neuf personnes sont accusées d’avoir infligé quelques contusions aux nostalgiques du nazisme. Gino Abazaj fait partie de ceux-ci.

Soutenir Gino et les antifascistes contre l’arbitraire

Si nous devons aujourd’hui nous opposer à l’extradition de Gino Abazaj vers l’Allemagne, c’est non seulement parce que nous partageons ses engagements, mais aussi car nous savons que la justice allemande risque de faire primer la coopération européenne avec la Hongrie sur le respect des droits humains.

En effet, à l’été 2024, l’Allemagne a remis à la Hongrie l’une de ses ressortissantes sur la base, là aussi, d’une enquête peu fiable menée par la police hongroise, et malgré l’absence d’indépendance de l’institution judiciaire en Hongrie. Pourtant, les risques de mauvais traitements étaient aggravés par le fait que la personne concernée, Maja T., se définit comme non-binaire et qu’Orbán menait la guerre aux personnes LGBT.

Maja T. fut transférée vers la Hongrie en hélicoptère quelques heures seulement après le verdict, sans laisser le temps à la Justice d’examiner un éventuel recours. La Cour constitutionnelle fédérale allait ensuite condamner cette décision, sans pouvoir revenir sur ses effets. En février 2026, Maja T. était condamnée à 8 ans de prison, 30 minutes seulement après la fin de la plaidoirie en défense. Le temps de délibération extrêmement court laissait deviner un verdict écrit à l’avance dans un contexte où Viktor Orbán et ses ministres, alors en campagne électorale, avaient appelé à une sévérité exemplaire.

Le quotidien allemand Die Tageszeitung titrait alors que Maja T. avait été « abandonnée par l’État de droit «  de son propre pays. Il est aujourd’hui peu probable que l’Allemagne traite autrement l’Albanais Rexhino Abazaj1, dont les avocats ne disposent d’aucun moyen pour s’assurer qu’il n’a pas déjà été condamné en son absence en Hongrie. C’est aussi en raison de la coopération entre l’Allemagne et la Hongrie qu’un autre militant antifasciste, Zaid A., de nationalité syrienne et réfugié en Allemagne à partir de 2014, a décidé de venir vivre en France. Il doit lui aussi faire l’objet de notre soutien jusqu’à ce que le mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie à son encontre soit définitivement écarté par la Justice française.

Aujourd’hui, Maja T. reste incarcérée dans des conditions de détention que le député insoumis Thomas Portes a pu aller constater sur place et qu’il a dénoncées comme « absolument ignobles ». L’activiste est maintenue en isolement prolongé, avec des fouilles à nu répétées et une vidéosurveillance constante. Sa cellule, infectée de cafards et de punaises de lit, reste éclairée en permanence. Maja T. n’a droit qu’à une heure de contact humain par jour et elle est enchaînée à chaque sortie de cellule.

Ces conditions de détention ne sont malheureusement pas rares. Le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants a recueilli les témoignages faisant état de nombreux cas de mauvais traitements dans plusieurs prisons de Hongrie entre 2023 et 2025, mentionnant aussi des coups de poings, de pieds, des violences avec des objets, des gifles, ainsi que des insultes racistes ou homophobes.

Une autre militante antifasciste, Ilaria Salis, avait été libérée en juin 2024, suite à son élection sur la liste de l’Alliance des Verts et de la Gauche. Auparavant, l’Italienne de 40 ans, enseignante et militante de longue date (elle avait notamment participé à 18 ans à la fondation d’un centre social à Monza) avait subi en Hongrie pendant un an des conditions d’emprisonnement qu’elle décrit comme « inhumaines et dégradantes ». Alors que ses avocats ne pouvaient pas avoir accès à son dossier d’accusation, elle refusait l’accord de plaider coupable proposé par le procureur, qui prévoyait de la condamner à 11 ans de prison pour sa présence supposée sur les lieux de la confrontation entre néo-nazis et antifascistes. Ilaria Salis risquait en conséquence 24 ans d’incarcération. Lors de son procès, elle était exhibée menottée aux pieds et aux poignets, tandis que des néo-nazis en tenue paramilitaire menaçaient les personnes suspectées d’être venues en solidarité avec la militante de gauche.

En prison, Ilaria Salis a subi la privation de produits d’hygiène élémentaires et elle a dû porter des vêtements souillés. Elle fut aussi privée de nourriture et de soins médicaux. À l’isolement pendant une trentaine de jours, empêchée de communiquer avec sa famille durant plus de six mois, elle était en outre soumise à des interrogatoires sans traducteur ni avocat. Après plus d’un an de détention, elle était finalement assignée à résidence sous bracelet électronique dans l’attente du verdict. Son adresse était alors révélée publiquement par le juge et aussitôt relayée par des sites hongrois d’extrême droite.

Le 7 octobre 2025, le Parlement européen a finalement refusé de lever l’immunité parlementaire de l’élue italienne, par 306 voix, contre 305 et 17 abstentions. Si le vote était secret, la faiblesse de l’écart démontre que ceux qui souhaitaient la voir remise à Orbán ne siègent pas uniquement sur les bancs de l’extrême droite et que la guerre menée à l’antifascisme n’est pas leur propriété exclusive.

Péter Magyar après Viktor Orbán, une relative continuité

Face au durcissement autoritaire d’une Europe en pleine droitisation, dans un contexte de développement de groupes de rue fascistes ou néo-nazis, l’antifascisme est aujourd’hui un devoir. Ce constat devrait, seul, convaincre de prendre fait et cause pour les antifascistes poursuivis. Nous devons cependant insister sur le fait que Gino Abazaj ne bénéficierait pas d’un procès équitable s’il était extradé par la Justice française.

Par ailleurs, si l’extrême droite « illibérale » de Viktor Orbán a été remplacée au printemps dernier par la droite néo-libérale et europhile de Péter Magyar, celle-ci se situe pour l’instant sur plusieurs points dans une relative continuité vis-à-vis du gouvernement qui l’a précédée. Si Magyar a commencé à revenir sur le transfert des institutions éducatives, universitaires et de culture à des fondations privées dirigées par des proches d’Orbán, s’il promet de refinancer les services publics, de lutter contre la corruption, de rendre son indépendance à la Justice et d’instaurer une nouvelle Constitution remplaçant celle de 2012, une partie de ces promesses, notamment celles relatives à la restauration de la démocratie, engagent surtout ceux qui les croient. Aujourd’hui, les groupes antifascistes restent classés « terroristes » en Hongrie, les droits des réfugiés sont toujours niés, le droit de grève est très limité et la loi qui interdit l’évocation publique des questions LGBT est encore en vigueur.

Nous devons rappeler qu’avant d’être Premier ministre, Péter Magyar a longtemps été un proche d’Orbán, pour lequel il travaillait comme haut fonctionnaire, d’abord au sein du ministère des Affaires étrangères, ensuite à la représentation permanente de la Hongrie auprès de l’Union européenne, enfin en tant que membre du cabinet du Premier ministre. Jusqu’en 2024, il occupait des fonctions dans deux entreprises publiques et siégeait au conseil d’administration de la banque MBH. Cette banque, qui avait octroyé un prêt de plus de dix millions d’euros à Marine Le Pen en 2012, était dirigée par Lőrinc Mészáros, homme le plus riche de Hongrie et proche d’Orbán, dont la politique lui a permis de multiplier sa fortune par cinquante.

Pour toutes ces raisons, alors que l’extrême droite menace en de nombreux endroits du monde occidental, nous devons rejoindre les campagnes menées en solidarité avec tous les antifascistes. Nous devons soutenir les militants persécutés par l’État hongrois ou poursuivis sur la base des enquêtes menées par sa police2. Puisqu’il est l’un de ceux-là, nous devons nous mobiliser maintenant pour empêcher l’extradition de Gino Abazaj3.


  1. Rexhino Abazaj, dit « Gino », de nationalité albanaise, a passé la plus longue part de son existence en Italie. Cependant, il n’a jamais acquis la nationalité italienne. Malgré l’absence de condamnation, le fichage qui résultait de ses activités militantes pour le droit au logement (sur la base d’une dénonciation effectuée par les bailleurs) l’avait empêché de recevoir une réponse favorable à sa demande de naturalisation. ↩
  2. https://www.instagram.com/comite_solidarite_budapest/ ↩
  3. https://free-gino.fr/events/ ↩

03.09.2026 à 18:14

Brésil années 50 : ainsi naquit la bossa

Eric DELHAYE

En première ligne sur la plage de Copacabana, l’Edifício Palacío Champs-Élysées se dresse toujours au 2856 de l’avenue Atlântica, typique de l’architecture moderniste des années 1950 à Rio. Une plaque bleue est aujourd’hui scellée sur l’un des piliers soutenant douze étages. Elle porte le nom de Nara Leão, puis ce texte : « Ici, dans les […]
Texte intégral (3363 mots)

En première ligne sur la plage de Copacabana, l’Edifício Palacío Champs-Élysées se dresse toujours au 2856 de l’avenue Atlântica, typique de l’architecture moderniste des années 1950 à Rio. Une plaque bleue est aujourd’hui scellée sur l’un des piliers soutenant douze étages. Elle porte le nom de Nara Leão, puis ce texte : « Ici, dans les années 1950, dans l’appartement où Nara Leão habitait encore avec ses parents, la bossa-nova est née lors de soirées avec Roberto Menescal, Carlos Lyra, Sérgio Mendes et Ronaldo Bôscoli. »

Nara Leão sur la plage de Copacabana à Rio (source : festival Jaganda / Nara, premier album de Nara Leão publié en 1964

Dans l’antre de Nara

L’appartement porte le numéro 303, dans le bloc Louvre. L’année : 1957. On ne connait pas le jour, mais que la naissance d’un mouvement musical soit fixée aussi précisément, voilà qui n’est pas commun. D’autant que Nara Leão, à cette époque, n’a que 15 ans. Quelques décennies plus tard (elle est décédée en 1989, à 47 ans), en revenant sur son adolescence, la chanteuse est formelle : « Cest chez moi quest née la bossanova. […] Les gens poussaient la porte, sinstallaient, faisaient de la musique, et quelquefois, il nous arrivait de passer jusqu’à trois jours et trois nuits sans dormir une seule minute. […] C’était une maison ouverte, je te dis ! Dès que quelquun arrivait, il navait qu’à pousser la porte et il venait sinstaller au piano. Ou alors, il prenait la guitare et il jouait tout ce quil voulait : classique, samba, jazz… On mélangeait tous les genres et on pouvait jouer de tout. C’était comme ça, sans arrêt : musique, musique et musique. Sans arrêt. »

De gauche à droite : Carlos Lyra, Nara Leão et Vinicius de Morais (source : festival Jaganda)

La citation est extraite des interviews menées par Jean-Paul Delfino pour son anthologie Brasil Bossa Nova (1988), dans laquelle puisent allègrement les auteurs d’articles – dont celui-ci – ou de livres français qui lui ont succédé sur le sujet. Dernier en date, Naissance de la bossa-nova, du spécialiste de jazz et écrivain multi-primé (Interralié, Goncourt de la nouvelle) Alain Gerber, est sorti l’année dernière en même temps qu’un double CD, chez Frémeaux & Associés dont les compilations thématiques sont souvent remarquables. En écoutant ces disques, on se prend de fascination pour une musique aussi simple d’apparence qu’elle est sophistiquée dans la réalité, indolente autant qu’envoûtante, au point de jouer dans la même catégorie que le jazz ; en lisant Gerber, on retient que « la bossa-nova ayant eu de la peine à conquérir le seul quartier de Copacabana, elle ne s’était nullement préparée à conquérir le monde » ; et de toute cette histoire, on retient que João Gilberto lui-même asséna au sujet d’une musique dont il était le maître : « La bossa-nova n’existe pas. »

Naissance de la bossa nova (2026) / Bossa nova, la grande aventure du Brésil (2026)

Au commencement est la samba

João Gilberto se disait sambiste. Parce que tout descend de là, des mornes1 auxquels les favelas sont accrochées et qui enserrent la baie de Rio de Janeiro. Les rythmes, les harmonies et les mélodies, amalgame d’origines africaines, européennes et indigènes, y ont infusé jusqu’à la structuration de la samba – danse et musique – dans les années 1920. Il en existe une douzaine de variantes, frénétique comme la samba-enredo du carnaval, ou mélancolique – la fameuse saudade – comme la samba-canção (samba-chanson). De cette dernière découle la bossa-nova et ce n’est pas pour rien que les standards du genre ont pour titres Samba de uma nota só (Tom Jobim), Samba de verão (Marcos Valle), Saudade fez um samba (Carlos Lyra)… « Il y avait dans la syncope une imperceptible suspension, une respiration nonchalante, un léger arrêt qu’il m’était très difficile de saisir. » La description, extraite du livre Notes sur la musique du compositeur classique français Darius Milhaud, qui séjourna à Rio en 1918, illustre la samba… mais elle aurait tout aussi bien pu s’appliquer à la bossa-nova, quatre décennies plus tard.

Le 24 août 1954, le président Getúlio Vargas, dont les conservateurs exigent le départ et qui se sait menacé par un coup d’État, se suicide d’une balle en plein cœur. Le marasme est général : politique, économique, social et même culturel puisque la création s’enferre dans un académisme qui bride les artistes populaires et les innovateurs – en musique, les chanteurs de charme ont la cote.

Getúlio Vargas, président du Brésil de 1930 à 1945 puis de 1951 à 1954 (source : Dictionnaire du jardin océanique)
Plage de Copacabana dans les années 50 (sources : Facebook)

L’appel de la modernité

Le président réformateur Juscelinho Kubitschek, élu en 1955, réveille le Brésil en trompetant son slogan : « Cinquenta anos em cinco », cinquante années en cinq – une promesse suivie d’effet, puisque l’économie est stimulée et le chantier de la nouvelle capitale Brasília engagé en 1956, après avoir été crayonné par l’architecte Oscar Niemeyer. Toute la société s’éprend de modernité, dans laquelle s’engouffrent les musiciens de la bossa-nova (avec lesquels Kubitschek liera des amitiés), les réalisateurs du cinema novo, les poètes, les dramaturges, les plasticiens… et même les footballeurs puisque le Brésil remporte sa première Coupe du monde en 1958.

Juscelinho Kubitschek à Brasilia (source : Juan Luis Hermida)

Depuis le début de la décennie, dans les clubs de Copacabana, Ipanema ou Leblon, les jeunes gens modernes des classes moyenne ou aisée sirotent des cocktails en écoutant du cool jazz et du be-bop. Les pionniers de la bossa-nova viennent s’y frotter : le pianiste Johnny Alf, arrivé trop tôt avec Rapaz de bem dès 1956 ; le guitariste Baden Powell, déjà professionnel à 15 ans, qui intègre le jazz dans ses compositions pétries de choro (genre populaire émergé au XIXe siècle) et de samba-canção – toutes ces musiques sont cousines via leur matrice africaine. Un Bahianais né en 1931, João Gilberto, écume également les nuits cariocas, mange chez les uns et dort chez les autres, puis tombe en dépression. Réfugié au calme d’une maison de Diamantina (Minas Gerais), il s’enferme dans la salle de bains dont il apprécie l’écho. Il y peaufine son jeu de guitare, sa fameuse batida basée sur le décalage des temps forts et faibles, et pose délicatement son canto falado, le chant parlé. Minutieusement et comme il s’y emploiera toute sa vie, il épure la samba pour la rendre légère comme une plume. La bossa-nova, observera Pierre Barouh qui l’a importée en France, « n’existe que par les obsessions de João Gilberto ». Lequel, enfin prêt, rentre à Rio.

João Gilberto (source : Warner archives)

Autour de João Gilberto

Dans l’appartement de Nara Leão, João Gilberto participe à d’interminables bœufs en compagnie, notamment, d’Antônio Carlos Jobim, compositeur et arrangeur, et du poète Vinícius de Moraes. Jobim et Vinícius signent d’abord Chega de Saudade qu’enregistre la chanteuse Elizeth Cardoso en 1958. João Gilberto y joue de la guitare, puis enregistre sa propre version qui figure sur son premier album du même nom, sorti en 1959. S’y trouve également, sur une musique de Jobim et des paroles de Newton Mendonça, Desafinado (« désaccordé », comme raillent leurs détracteurs), sur lequel le chanteur susurre :

« Si tu insistes pour qualifier

Ma façon de faire d’anti-musicale

Je dois mentir moi-même en soutenant

Que c’est de la bossa nova

Que c’est très naturel […] »

Antônio Carlos Jobim en 1965 (source : Wikipédia)

João Gilberto pour la batida, Jobim pour les harmonies et Vinícius pour la poésie forment la Trinité de la bossa-nova, à l’édification de laquelle participe une génération fabuleuse d’auteurs, compositeurs, arrangeurs, vocalistes et instrumentistes : Oscar Castro-Neves, Ellis Regina, Edu Lobo, Astrud Gilberto, Marcos Valle, Sylvia Telles, João Donato, Rosinha de Valença… la liste est longue. En novembre 1962, une délégation rejoint New York où le mouvement doit être consacré au Carnegie Hall. Sont du voyage Jobim, Vinícius et João Gilberto, mais aussi Luiz Bonfá, Carlos Lyra, Roberto Menescal, Sergio Mendes… Mais si le concert reste historique, il est aussi ruiné par les problèmes de son et des interprètes tétanisés par le fait jouer sur une aussi grande scène loin de chez eux. D’autant que leur popularité au Brésil est bien moindre que celle de leurs chansons aux États-Unis où les jazzmen, après s’être entichés des musiques cubaines dans les années 1940, adaptent la bossa-nova dans le sillage de Stan Getz. Le saxophoniste commence par signer Jazz Samba avec le guitariste Charlie Byrd (1960), jusqu’à rencontrer João Gilberto au sommet sur Getz/Gilberto (1965). Dans l’intervalle, tous y sont allés de leur reprise, de Miles Davis à Sonny Rollins en passant par Ella Fitzgerald, Coleman Hawkins, Herbie Mann, Dave Brubeck… avec plus ou moins de bonheur. Au Brésil, cette appropriation n’est guère appréciée. « Les reprises des succès de la bossa-nova par les Nord Américains, c’est de la merde », assène carrément Baden Powell tandis que Carlos Lyra, dans Influência do jazz, déplore la contamination de la bossa-nova par le jazz qui la prive de sa syncope.

Les enfants rebelles de la bossa

Alors que les poètes écrivent sur les amours en bord de mer, Lyra est l’instigateur (avec Edu Lobo et Chico Buarque notamment) de la canção de protesto, la chanson engagée, au moment où le coup d’Etat de 1964 ramène les militaires au pouvoir. Le terrain est préparé pour le Tropicalisme teinté de rock psychédélique, porté par la génération des Gal Costa, Gilberto Gil et Caetano Veloso. Cité dans le livre d’Alain Gerber, Caetano raconte : « Les années bossa-nova constituent une parenthèse apollinienne dans le monde dionysiaque de la musique populaire brésilienne… Quand nous sommes arrivés, nous autres les tropicalistes, nous avons voulu proposer autre chose qui [lui] tourne le dos. Ce n’est pas que nous ne l’appréciions pas. Bien au contraire : nous étions fous d’elle ! Ce qu’on appréciait beaucoup moins, pour ne pas dire du tout, c’est ce que la bossa-nova était devenue… À partir du moment où elle a connu le succès commercial, sa vitalité a été mise sous le boisseau, ainsi que la capacité qu’elle avait eue de prendre des risques dans les premiers temps. […] Nous sommes ses enfants rebelles. »

Après avoir occupé le paysage culturel de 1958 à 1965, la bossa-nova s’est diluée dans la musique populaire brésilienne, tout en l’influençant, et elle a retrouvé des couleurs en étant influencée par elle. Aux États-Unis, au Japon et bien sûr en France, elle a rencontré des adeptes doués dans les champs du jazz, de la chanson, dans le rap qui l’a samplée, jusqu’aux musiques électroniques, tandis que sa batida inventée dans une salle de bains fait l’objet d’études universitaires. Et sur Copacabana, on continue de lever la tête devant le 2856 de l’avenue Atlântica, pour se rêver en 1957 dans l’appartement de Nara Leão.

Écouter

Elizeth Cardoso, Canção do amor demais (1958)

João Gilberto, Chega de Saudade (1959)

Rosinha de Valença, Apresentando (1963)

Vinicius de Moraes & Odette Lara, Vinicius & Odette Lara (1963)

Nara Leão, Nara (1964)

Marcos Valle, O compositor e o cantor (1965)

Stan Getz & João Gilberto, Getz/Gilberto (1965)

Gal Costa & Caetano Veloso, Domingo (1967)

Antônio Carlos Jobim, Wave (1967)

Edu Lobo, Sérgio Mendes presents Lobo (1971)

Lire

David Rassent, Musiques populaires brésiliennes. Le Mot et le Reste. 2012.

Jean-Paul Delfino, Bossa nova, la grande aventure du Brésil. Le Passage. 2017.

Alain Gerber, Naissance de la bossa nova. Frémeaux & Associés. 2025. La parution de ce livre a accompagné la sortie d’une compilation double CD du même nom, chez Frémeaux qui a aussi consacré des coffrets à la samba, aux musiques nordestines, à Baden Powell, etc.

Mário de Andrade, Écrits sur la musique populaire brésilienne. Philharmonie de Paris. 2026.

  1.  Les mornes désignent principalement de petites collines ou des hauteurs de forme arrondie que l’on trouve dans les îles tropicales et sur certains littoraux. ↩

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