09.07.2026 à 07:00
Lucille Giovannelli, Séverin Lahaye
Lancés dans une course folle à l'IA, les Big Tech cherchent à implanter des centres de données sur tous les continents. Ils se heurtent de plus en plus, y compris aux États-Unis, à des oppositions locales qui dénoncent les impacts environnementaux et le manque de transparence autour de ces infrastructures gigantesques. Panorama de ces luttes populaires qui essaiment partout dans le monde.
De pays en pays, de continent en continent, la même histoire se répète. Lancées dans une course folle (…)
Lancés dans une course folle à l'IA, les Big Tech cherchent à implanter des centres de données sur tous les continents. Ils se heurtent de plus en plus, y compris aux États-Unis, à des oppositions locales qui dénoncent les impacts environnementaux et le manque de transparence autour de ces infrastructures gigantesques. Panorama de ces luttes populaires qui essaiment partout dans le monde.
De pays en pays, de continent en continent, la même histoire se répète. Lancées dans une course folle pour dominer le marché de l'intelligence artificielle (IA), les entreprises du numérique, Big Tech en tête (Google, Amazon, Meta, Microsoft, Nvidia, TikTok…), alliées à de puissants acteurs financiers, investissent des dizaines de milliards de dollars pour construire des centres de données. Selon L'Agefi, qui cite une note de l'agence Moody's, Meta, Amazon, Oracle, Alphabet (qui détient Google) et Microsoft ont engagé en 2025 près de 1000 milliards de dollars pour construire leurs hyperscalers. Un montant qui pourrait atteindre les 3 000 milliards de dollars d'ici 2030, selon l'entreprise d'immobilier JLL. Ces entrepôts gigantesques (pour la plupart appelés « hyperscale ») hébergent de grandes masses de données produites par l'utilisation de leurs IA respectives. Leurs exigences ? Un accès au réseau électrique, du foncier disponible et peu cher, et souvent des réserves d'eau à proximité pour refroidir leurs serveurs.
Selon les pays, cette configuration peut varier, mais à chaque fois, leur stratégie reste la même : arriver masqués, en dire le moins possible sur leurs impacts environnementaux, imposer leur narratif à base de « c'est le progrès » et « nous apportons des emplois » et obtenir le soutien politique nécessaire pour que tout se fasse le plus vite possible. Une stratégie que nous avons relatée en détail dans notre enquête sur le projet de datacenter de Google près de Châteauroux. Mais un élément peut venir troubler leurs plans : la contestation locale. Car il arrive de plus en plus fréquemment, au vu du nombre et de la taille des projets, que des groupes d'opposants, inquiets de voir ces gigantesques infrastructures se construire à côté de chez eux, se mobilisent pour en empêcher l'installation. Et que parfois même ils aient gain de cause.
C'est précisément ce qu'il s'est passé au Chili, à Quilicura, une commune située au nord de l'agglomération de Santiago, la capitale du pays. C'est en 2015 que Google décide d'y construire son premier centre de données, rejoint quelques années plus tard par un datacenter de Microsoft, puis d'autres opérateurs. Aujourd'hui, la commune en compte cinq, sur 33 au niveau national. Un chiffre encore modeste en comparaison avec les plus de 4000 centres de données présents aux États-Unis, mais l'ancien président de gauche, Gabriel Boric, a lancé avant son départ un plan visant à augmenter leur nombre pour faire du Chili un « hub technologique ».
Certains résidents de Quilicura se sont inquiétés de voir les zones humides de la région s'assécher d'année en année. En 2022, l'étudiant en droit Rodrigo Vallejos a démontré, en épluchant la documentation transmise par Microsoft aux autorités chiliennes, que la firme avait menti sur la nature de son système de refroidissement. Il a déposé une centaine de plaintes, sans succès, pour contraindre Microsoft à ne pas prélever d'eau pour refroidir ses serveurs, dans un pays touché par une sécheresse qui dure depuis quinze ans. Mais le militant écologiste ne s'est pas découragé. En 2024, accompagné par Tania Rodríguez, fondatrice du Mouvement socio-environnemental communautaire pour l'eau et l'environnement (Mosacat), il contesté devant le tribunal environnemental de Santiago les immenses quantités d'eau que Google prévoyait de consommer pour un second datacenter dans la même zone (7 milliards de litres d'eau par an, soit environ 228 litres par seconde, l'équivalent de 40 000 foyers). Après un long combat juridique, le tribunal a finalement suspendu le permis de construire de la multinationale. « Nous n'avons pas besoin de nouveaux centres de données qui vont nous priver d'eau, uniquement pour que les Occidentaux puissent créer des images rigolotes grâce à l'IA », a déclaré Tania Rodríguez au média anglais The Guardian.
Comme à Châteauroux et dans d'autres lieux d'implantation de ses datacenters, Google promettait un impact environnemental minimal et jouait la carte du bon voisin. « Mais ses investissements pour la communauté locale sont restés minimaux », déplore Alexandra Arancibia, conseillère municipale à Quilicura, interrogée par The Guardian. Pour faire tourner son centre de données construit en 2015, la firme n'emploie que 208 personnes, et le parc urbain qu'elle a créé en 2019 pour compenser l'impact environnemental de son site est selon elle un « échec » : « La végétation s'est desséchée, les sentiers ne sont pas entretenus et il n'y a pas d'irrigation. »
En Amérique latine, la question de l'accès à l'eau constitue souvent la principale porte d'entrée des luttes contre les centres de données. Ainsi à Canelones, une petite ville du sud de l'Uruguay, pays marqué lui aussi par la sécheresse, où l'eau du robinet devient impropre à la consommation car trop salée, Google a annoncé un autre projet de datacenter. Les militants ont bataillé devant les tribunaux pour obtenir que la firme américaine dévoile la consommation d'eau prévue - 7,7 millions de litres par jour, soit l'équivalent des besoins en eau de 55 000 personnes – puis qu'elle accepte d'utiliser un système de refroidissement par air, bien moins gourmand en eau.
Dans le nord-est du Brésil, c'est la lutte des Anacés, un peuple indigène de l'État de Ceará, qui met des bâtons dans les roues de TikTok.
Dans l'État de Querétaro, en plein centre du Mexique, la population doit se faire livrer de l'eau par camion-citerne, à cause d'une sécheresse débutée en 2024 et accuse les Big Tech (Equinix, Amazon, Microsoft et Google notamment) de prélever l'eau du système d'eau potable pour refroidir leurs serveurs, à hauteur de plusieurs millions de litres par an. Après de nombreuses actions, les habitants du village de Maconí, un des lieux les plus touchés, ont obtenu un accord avec le gouvernement fédéral qui doit leur garantir un accès pérenne à l'eau.
Dans le nord-est du Brésil, c'est la lutte des Anacés, un peuple indigène de l'État de Ceará, qui met des bâtons dans les roues de TikTok. Le Brésil compte aujourd'hui près de 210 centres de données, soit environ la moitié de la capacité installée en Amérique latine, et son gouvernement cherche à assouplir les conditions fiscales pour attirer encore davantage les opérateurs. Le géant chinois a investi 10 milliards de dollars dans un gigantesque projet de centre de données, dont une partie impactera directement leur territoire. « Ils le construisent juste au bord de la rivière », un lieu qui revêt une importance spirituelle pour la communauté, selon Cacique Roberto Ytaysaba Anacé, interrogé par Rest of World. Le peuple Anacé a donc déposé une plainte devant les autorités fédérales pour empêcher sa construction, dénonçant notamment la violation de leur droit à la consultation, garanti par un traité international.
Selon la journaliste indépendante Nastasia Hadjadji, coauteure avec Olivier Tesquet de Apocalypse Nerds (Divergences, 2025), ces implantations reflètent la dimension coloniale du modèle économique des Big Tech : « Leur agenda consiste à exploiter toutes les failles politiques d'un État, en choisissant consciemment les lieux où les populations sont les plus vulnérables. » Un constat partagé par la journaliste étasunienne Karen Hao, auteure de Empire of IA (Penguin Press, 2025), pour qui l'IA dessine les contours d'un néo-colonialisme numérique, reproduisant les schémas d'exploitation des empires de jadis. Elle a d'ailleurs contribué au lancement de The AI Resist List en mai 2026, une initiative visant à documenter les actes de résistance à cette industrie dans le monde.
Pour la journaliste étasunienne Karen Hao, l'IA dessine les contours d'un néo-colonialisme numérique, reproduisant les schémas d'exploitation des empires de jadis.
C'est précisément ce qu'il se passe en Inde, où le gouvernement a mis en place une exonération fiscale de 20 ans pour les opérateurs étrangers de centres de données. Google, Microsoft et Amazon y possèdent ou développent chacun au moins un centre de données dans le pays, et ont jeté leur dévolu sur des zones rurales dont les habitants ne jouissent pas des mêmes droits de contestation que les populations occidentales, relève l'avocate Jillian Hishaw dans un article du média Rest of World. Malgré tout, dans l'État du Telangana, une partie des habitants du village de Mekaguda ont lancé une pétition contre un datacenter de Microsoft, l'accusant de déverser illégalement des déchets industriels dans un plan d'eau à proximité de leurs élevages de vaches.
C'est le projet d'hyperscale de Google, dans l'État d'Andhra Pradesh, évalué à 15 milliards de dollars, qui concentre le plus de critiques. D'après une enquête vidéo de l'Environmental Reporting Collective, Google veut artificialiser 200 hectares de terrains appartenant à des dalits (aussi appelés Intouchables), un des groupes sociaux les plus pauvres du pays. Les paysans dénoncent les pressions et les menaces subies de la part de la firme et du gouvernement, propriétaire des terres, qui a fait supprimer les posts Instagram d'une ONG informant sur le projet. « Nous nous battrons, même si nous devons y laisser nos vies », promet Pyla Kandamma, l'ancienne cheffe du conseil du village.
Aux Philippines, la lutte anti-IA est menée par les « travailleurs du clic », les personnes chargées d'entraîner les grands modèles de langage (LLM), obligés de visionner des vidéos pornographiques à des fins de modération par exemple, et payés une misère.
Ailleurs en Asie, les habitants des grandes villes japonaises s'organisent pour résister à l'essor des datacenters urbains. En Malaisie, où le gouvernement a récemment gelé l'arrivée de centres de données non liés à l'IA par craintes de tensions sur les ressources en eau et en électricité, les premières contestations commencent aussi à émerger. Aux Philippines, la lutte anti-IA est menée par les « travailleurs du clic », les personnes chargées d'entraîner les grands modèles de langage (LLM). Obligés de visionner des vidéos pornographiques à des fins de modération par exemple, et payés une misère, ils ont créé Code AI, une coalition réunissant plus de 1,8 million de travailleurs pour défendre leurs droits.
Au Kenya, autre pays de forte concentration de travailleurs du clic, une organisation baptisée Data labelers association s'est lancée avec le même objectif. « Nous construisons un mouvement dans lequel le travail numérique est visible, valorisé et organisé, et où le rôle humain à la base de l'IA est enfin reconnu comme un élément central, et non plus périphérique, de l'innovation », explique sa fondatrice, Joan Kinyua, à Rest of the world. Au Cap, en Afrique du Sud, des associations civiles comme Housing Assembly s'opposent à la construction de deux datacenters de l'entreprise étasunienne Equinix, qui domine le secteur de l'hébergement dit de colocation. Le pays, qui lui aussi « se rêve en leader continental de ce nouveau marché », décrit Courrier international, devrait prochainement accueillir des infrastructures de Google, Microsoft, Amazon ou encore Oracle.
En Irlande, premier hébergeur européen en termes de capacité électrique, plus de 80 centres de données consommaient 22 % de l'électricité nationale en 2024, contre 5 % en 2015. Ce chiffre pourrait atteindre 30 % d'ici 2030. Cette demande exponentielle a fait grimper la facture d'électricité des ménages de 1,4 milliard d'euros et rendu le réseau électrique plus instable, à tel point que l'État a dû rouvrir dans l'urgence deux centrales à énergie fossile. Après avoir instauré un moratoire de près de trois ans, gelant 6,5 milliards d'euros d'investissement, le gouvernement impose désormais aux opérateurs de produire eux-mêmes leur électricité. Un revirement dû en partie aux mobilisations populaires débutées en 2021 sous l'impulsion de l'ONG People Before Profit et aux luttes locales.
En Irlande, premier hébergeur européen en termes de capacité électrique, plus de 80 centres de données consommaient 22 % de l'électricité nationale en 2024, contre 5 % en 2015.
À Ennis, dans le comté de Clare, trois scientifiques retraités, Bridget Ginnity, Colin Doyle et Martin Knox, ont mené pendant cinq ans une bataille juridique contre un centre de données de 200 mégawatts de l'entreprise Art Data Centres, derrière laquelle se cache Amazon. « Les politiciens suivent ce que veut Washington. Le message du gouvernement, c'est que nous avons besoin de centres de données. [...] Nous sommes dépendants des États-Unis, toutes leurs multinationales sont ici », déplorait Colin Doyle, interrogé par le média Le Soleil.
Au micro de France Inter, le porte-parole des Amis de la Terre Irlande, Rosi Leonard, appelait la France à ne pas répéter les mêmes erreurs que l'Irlande : « D'emblée, vous devriez imposer des limites strictes à l'expansion des centres de données : fixer une taille maximale pour leurs bâtiments, mettre en place des moratoires, et décider du type d'énergie qu'ils peuvent utiliser ainsi que du moment où ils peuvent la produire. » Une politique totalement opposée à celle promue par le gouvernement, qui se plie aux exigences des Big Tech pour faciliter leur installation sur le territoire.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donInstaurer un moratoire sur les projets de centres de données, c'est aussi ce que souhaite le collectif espagnol « Tu Nube Seca Mi Rio » (Ton nuage assèche ma rivière), créé en 2023, qui réunit agriculteurs, riverains et associations citoyennes. Celui-ci dénonce les investissements des Big Tech dans le pays, notamment en Aragon, où Google, Amazon et Microsoft prévoient de construire plusieurs infrastructures, dans un pays touché par des sécheresses récurrentes et une avancée de la désertification. Malgré l'opposition des militants, un projet d'hyperscale de Meta qui devrait consommer 500 millions de litres d'eau par an a été validé par les autorités locales de Castille-La Manche, aveuglées par les promesses d'emplois dans « une province déprimée qui affiche l'un des taux de chômage les plus élevés du pays (environ 24 %) », décrit Reporterre.
« On assiste à un regroupement des luttes »
Cette stratégie relève d'une « forme de prédation sur des territoires déjà précarisés, fragilisés économiquement et déjà pollués » observe Anti, du collectif français Le Nuage était nous pieds. C'est aussi le cas en Belgique, à Farciennes, commune la plus pauvre de Wallonie, où le mouvement de désobéissance civile Code Rouge s'est rassemblé fin juin 2026 à proximité du chantier du futur datacenter de Google, deuxième investissement majeur du géant étasunien en Belgique après son site à Saint-Ghislain. Réunis autour d'un sound system tekno, les militants ont dénoncé non seulement les conséquences environnementales du projet, mais aussi le rôle de Google dans le développement de l'IA et certains de ses contrats militaires. « Les terroristes, c'est Google, pas nous », a déclaré la responsable presse du mouvement au média belge la DH.
En France, « on assiste aussi à un regroupement des luttes », observe Anti du collectif Le Nuage était sous nos pieds. Et le spectre est large : riverains mobilisés à l'échelle locale, collectifs antiextractivistes et anticoloniaux, comme Survie ou Génération Lumière, organisations environnementales comme France Nature Environnement, mouvements comme les Soulèvements de la Terre, défenseurs des libertés numériques dans la lignée de La Quadrature du Net ou de Data For Good, syndicats et travailleurs confrontés au remplacement de leur travail par l'IA, militants anarchistes et antimilitaristes, chercheurs ou sociologues, syndicats agricoles ou encore tenants du permacomputing. Au Bourget, en Seine-Saint-Denis, leur mobilisation a payé : le nouveau maire de la commune, Mehdi Nezzar a invalidé le permis de construire accordé à l'entreprise immobilière anglaise Segro, lui demandant l'abandon du projet de centre de données dans sa forme actuelle, détaille un communiqué du 17 juin 2026. Pour le journaliste Nicolas Celnik, coauteur avec Fabien Benoit de Techno-luttes : Enquête sur ceux qui résistent à la technologie (Seuil, 2022) et de Les Assoiffeurs : Enquête sur ces entreprises qui accaparent l'eau (Les Liens qui libèrent, 2026), « on observe dans les luttes contre les datacenters les mêmes configurations de résistance qu'à Sainte-Soline ».
Cette coalition de luttes est encore plus vaste et plus politiquement diverse aux États-Unis, le pays qui de loin accueille le plus de centres de données au monde. Le mouvement anti-datacenter serait parvenu, selon le média américain Grist, à réunir une coalition plus vaste que les luttes climatiques : « Des gens de tous horizons — des musiciens punk de l'Utah, des agriculteurs de l'Oregon, des employés de salons de beauté du Maryland — se mobilisent pour toutes sortes de raisons. [...] Mais leurs différences ne les empêchent pas de travailler ensemble », explique Levin Saul, animateur d'un podcast sur les résistances contre les centres de données.
L'opposition aux centres de données constituent l'un des rares sujets qui rassemblent les citoyens étasuniens.
Ce qui se vérifie aussi d'un point de vue politique. « Même dans un État « bleu » [démocrate, ndlr], tout le monde s'accorde à dire que l'opposition aux centres de données doit être bipartisane pour avoir une chance de réussir », écrit la journaliste de Grist Kate Yoder. Les centres de données constituent d'ailleurs l'un des rares sujets qui rassemblent les citoyens étasuniens : selon un sondage Gallup, 75 % des démocrates et 63 % des républicains s'opposent à la construction de centres de données dans leur région. Au point de changer totalement les orientations politiques de certains candidats aux élections de mi-mandat, comme la démocrate Keisha Lance Bottoms, qui célébrait il y a quelques années l'arrivée de Microsoft en Géorgie et qui fait désormais campagne pour un moratoire sur les centres de données, comme le raconte Libération.
Reste néanmoins un point de vigilance : quels seront les discours mobilisés pour s'opposer à l'essor de l'IA durant ces élections ? S'agira-t-il de défendre les écosystèmes et de dénoncer son coût environnemental, ou de brandir le risque d'une annihilation de l'humanité ? Nastasia Hadjadji invite à interroger la coloration idéologique de certains opposants et met en garde contre les discours qui associent le rejet des technologies à des positions réactionnaires, comme c'est le cas en France de la mouvance Anti-Tech Résistance. Certains de ses représentants voient, par exemple, dans la pilule abortive une menace technologique similaire à celle de l'IA. Mais la vague de mobilisation étasunienne, dont une frange tant à se radicaliser vers des actions violentes, pourrait inspirer les mouvements de résistance dans le monde entier, car elle semble en passe de faire infléchir les Big Tech.
Selon Data Center Watch – un projet financé par l'industrie elle-même – 130 milliards de dollars d'investissements ont été bloqués ou retardés au premier trimestre 2026, soit autant que pour l'année 2025 entière. En septembre 2025, Google a abandonné un projet d'un milliard de dollars à Indianapolis après la mobilisation de riverains. Même constat en Virginie, où une filiale de Brookfield, Compass datacenter, s'est retirée d'un vaste projet sur 333 hectares. Le projet Data Center Opposition recense 268 collectifs de protestation répartis dans 37 États, représentant près de 360 000 opposants. La célèbre activiste Erin Brockovich a également lancé un observatoire citoyen et développé sa propre cartographie des centres de données aux États-Unis. Au niveau local (villes et comtés notamment), le site US Datacenter Moratorium Tracker recense 116 moratoires actifs. Une quinzaine d'États songent également à légiférer à ce sujet, tandis qu'au niveau national, les élus démocrates Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez appellent à un moratoire national. Plus de 500 organisations ont d'ailleurs signé une lettre adressée au Congrès le 11 juin 2026 rejoignant leur proposition.
Face à ces contestations, les Big Tech investissent massivement pour se refaire une image.
Face à ces contestations, les Big Tech investissent massivement pour se refaire une image, à coup de lobbying et de promesses d'emplois recyclées par une classe politique souvent très naïve vis-à-vis du selon de la « souveraineté numérique ». La bataille pour l'acceptabilité sociale est aussi une guerre culturelle, et le récit de l'inévitabilité de ces infrastructures s'est installé dans le débat médiatique.
Mais, derrière ces rhétoriques bien huilées se profile aussi le risque d'un accroissement de la répression contre les opposants aux datacenters. En Belgique, 19 militants du mouvement de désobéissance civile Code Rouge ont été perquisitionnés, et six d'entre eux ont été inculpés par les autorités flamandes au cours du mois de juin 2026. Aux États-Unis, des documents obtenus par le média Wired révèlent que les autorités fédérales, dont le FBI, considèrent les « extrémistes anti-tech » comme une cible prioritaire de leurs activités répressives et de surveillance. Entre les opposants au datacenters et les Big Tech, le gouvernement américain a choisi son camp.
07.07.2026 à 09:42
Lucille Giovannelli
À Noyers-sur-Serein, dans l'Yonne, un projet agrivoltaïque de 113 hectares porté par EDF et un fonds d'investissement australien promet de sécuriser les revenus agricoles et d'accélérer la transition énergétique. Mais derrière les panneaux solaires se joue une autre bataille : celle de la financiarisation des terres agricoles, de l'influence des lobbys et du partage de la valeur produite par les campagnes. Enquête.
« Black Mirror, c'est bien à la télévision. Beaucoup moins quand on ouvre (…)
À Noyers-sur-Serein, dans l'Yonne, un projet agrivoltaïque de 113 hectares porté par EDF et un fonds d'investissement australien promet de sécuriser les revenus agricoles et d'accélérer la transition énergétique. Mais derrière les panneaux solaires se joue une autre bataille : celle de la financiarisation des terres agricoles, de l'influence des lobbys et du partage de la valeur produite par les campagnes. Enquête.
« Black Mirror, c'est bien à la télévision. Beaucoup moins quand on ouvre ses fenêtres. » Depuis la terrasse de son gîte, à Noyers-sur-Serein, un habitant contemple des champs, des haies, quelques vaches. Un paysage encore préservé qui pourrait bientôt devenir un « miroir noir », glisse-t-il, avec des milliers de panneaux solaires. Classé parmi les « Plus Beaux Villages de France », ce bourg du sud-est de l'Yonne séduit par ses ruelles médiévales, ses tours rondes et ses remparts. Dans les champs qui l'entourent, il doit accueillir un méga-projet agrivoltaïque de 113 hectares (ha), réparti en parcelles d'une dizaine d'hectares chacune.
L'agrivoltaïsme consiste à associer sur un même terrain la production d'énergie solaire et une activité agricole, ici principalement de l'élevage ovin. À terme, ces terres pourraient être recouvertes par une centrale de 91,6 mégawatts-crête (unité de mesure spécifique à la production d'énergie solaire), soit l'équivalent de la consommation électrique annuelle d'une ville moyenne de 50 000 habitants.
À première vue, l'histoire ressemble à celle qu'on peut entendre partout en France : des agriculteurs qui peinent à boucler leurs fins de mois et qui voient dans l'agrivoltaïsme une sécurité financière, une transition énergétique qui avance, un territoire qui s'adapte. Mais en tirant le fil, une autre histoire apparaît. Derrière les panneaux et les baux emphytéotiques, derrière le mot-valise « agrivoltaïsme » et ses promesses se déploie une mécanique financière qui dépasse de très loin ces exploitations de l'Yonne et qui soulève beaucoup de questions sur l'avenir du secteur agricole.
Localement, le projet est porté par l'association Champs solaires nucériens, qui regroupe neuf exploitations et quatorze agriculteurs. Il est développé par Green Lighthouse Développement (GLHD), société française implantée en Nouvelle Aquitaine spécialisée dans le photovoltaïque, qui se présente sur son site internet comme un « cultivateur d'énergie » travaillant en partenariat avec les agriculteurs pour stimuler le « développement économique local ».
Pour des groupes comme Macquarie, un champ de panneaux solaires n'est pas un engagement territorial : c'est un actif.
Mais derrière cette façade paysanne, deux acteurs autrement plus puissants contrôlent GLHD à 90 % depuis 2021, à parts égales : 45% pour EDF Power Solutions (anciennement EDF Renouvelables) et 45 % pour Cero Generation. Cette dernière est une filiale du Green Investment Group de Macquarie, un fonds d'investissement australien qui gère plus de 800 milliards de dollars d'actifs dans le monde, des autoroutes aux aéroports en passant par les réseaux électriques. « On a découvert après coup que derrière les panneaux, il y avait un fonds australien », raconte une habitante engagée dans l'association locale Vivre à Noyers, opposée au projet. Pour des groupes comme Macquarie, un champ de panneaux solaires n'est pas un engagement territorial : c'est un actif. Un produit d'infrastructure, comparable à une portion d'autoroute ou à un réseau de distribution d'eau. « On nous parle d'écologie, mais ce sont surtout des investissements financiers. »
Selon nos estimations, basée sur les chiffres de Reporterre et les données fournies par certains agriculteurs, chaque hectare en agrivoltaïsme produit en moyenne 900 MWh par an, revendus à EDF au tarif garanti d'environ 80 euros le MWh. Sur les 113 ha du projet de Noyers-Censy, cela représenterait un chiffre d'affaires brut d'environ 8,1 millions d'euros annuels. Une fois déduits les frais d'exploitation (maintenance, assurances, loyers versés aux propriétaires des terres) estimés à 2,9 millions, GLHD dégagerait une marge d'exploitation d'environ 5,2 millions par an. L'amortissement des coûts d'installation, qui peuvent atteindre 90 millions d'euros, prend théoriquement entre quinze et trente ans. Passé ce cap, le modèle devient une machine à cash : les années suivantes génèrent un bénéfice quasi-pur, avec une marge de rentabilité de 6 à 8 %.
La société GLHD n'a pas souhaité confirmer nos estimations ni communiquer de chiffres plus précis.
Le montage proposé aux agriculteurs repose sur des baux emphytéotiques : des contrats de location de longue durée, généralement conclus pour vingt à quarante ans dans ce type de projet, mais pouvant légalement s'étendre de 18 à 99 ans. Le propriétaire foncier en conserve la propriété de ses terres tout en cédant l'usage, moyennant le versement d'une redevance annuelle, à un exploitant ou à un développeur qui y installe des panneaux solaires tout en maintenant une activité agricole.
Les loyers atteignent environ 3000 euros par hectare et par an, soit près de 30 000 euros annuels pour dix hectares loués, tirés non de la terre, mais de la production d'électricité. Un chiffre qui fait sourire amèrement Jean-Charles Faucheux, co-porte-parole de la Confédération paysanne de l'Yonne et agriculteur bio à Lucy-sur-Yonne, à moins de cinquante kilomètres de Noyers et Censy : « Même les années où on a de bons rendements en céréales, on peut espérer faire maximum 500 à 1 000 euros de l'hectare par an. 3 000 euros en agricole, c'est impossible. »
Ces mots disent tout de l'état du secteur. Depuis une vingtaine d'années, les agriculteurs voient leur pouvoir d'achat s'effriter : les prix proposés par les coopératives stagnent ou reculent tandis que les coûts de production s'envolent. Les négociations du traité Mercosur, qui menacent d'inonder les marchés européens de produits agricoles sud-américains à bas coût, témoignent d'une pression structurelle à laquelle les petits exploitants n'ont pas les moyens de résister. « Les politiques agricoles nous ont assommés depuis des années », lâche Romain* jeune agriculteur des villages voisins.
Les agriculteurs voient leur pouvoir d'achat s'effriter. C'est dans ce contexte que l'agrivoltaïsme cesse d'être une option pour devenir une condition de survie.
C'est dans ce contexte que l'agrivoltaïsme cesse d'être une option pour devenir une condition de survie. Antoine, 24 ans, fait partie des quatorze agriculteurs impliqués dans le projet GLHD à Noyers-sur-Serein. Pour lui, la question ne se pose pas en termes de complément de revenu : « Ce n'est pas quelque chose qui va m'aider à m'installer, c'est ma condition d'installation. Aujourd'hui, je pars de zéro. Je n'ai ni terre, ni matériel. L'agrivoltaïsme, pour moi, c'est ce qui va sécuriser mes débuts. » Nathalie Labosse, maire de Noyers-sur-Serein, soutient le projet au nom d'une réalité qu'elle connaît bien : « On est dans un milieu rural, il faut tenir compte de la situation des agriculteurs. » C'est aussi un moyen pour elle de faire sa part : « On a l'image d'un village engagé dans la transition énergétique. »
Les promesses du promoteur GLHD contribuent à emporter l'adhésion : la réduction de 25 à 30 % sur les factures d'électricité des habitants, le remplacement des luminaires en LED, l'installation de bornes électriques supplémentaires ou encore la mise à disposition d'un véhicule de service. La commune percevrait 50 000 euros par an pendant vingt ans, « un montant ensuite doublé », se réjouit la maire, sans préciser la durée de cette revalorisation. De son côté, la communauté de communes toucherait le double de ce que perçoit la commune. L'élue estime que ces recettes pourraient notamment permettre de financer des logements pour les jeunes ou de créer un poste d'agent communal. « La campagne est en train de mourir à petit feu, souligne Julie*, une riveraine. Par exemple, à Noyers, la pharmacie et la boucherie peinent à trouver repreneur et vont peut-être disparaître. On peut espérer qu'avec cet argent on puisse soutenir les commerces, la vie de village. » Théodore Catry, avocat en droit de l'environnement et habitué de ce type de contentieux, tempère pourtant : ces recettes fiscales nouvelles entraînent mécaniquement une baisse des dotations de l'État, les deux flux ne se cumulant pas.
« Ici, il est difficile de dire non à un projet, tant pour les agriculteurs que pour les mairies », résume Fabrice*, un agriculteur bio d'une commune voisine.
C'est là que la question de la répartition de la valeur devient brutale. Sur les 8,1 millions d'euros estimés de revenus annuels générés par ces terres, les agriculteurs propriétaires ne perçoivent qu'environ 30 000 euros par an pour dix hectares loués, soit moins de 0,4 % du chiffre d'affaires total. GLHD, elle, conserverait environ 64% du chiffre d'affaires sous forme de marge d'exploitation, avant amortissements, frais financiers et impôts. « C'est dégueulasse ! Pour moi, les pires dans ces histoires, ce sont les sociétés qui mettent en place ces projets : la moindre chose qu'ils peuvent gratter, ils le font. Tout est une question de fric », déplore Marius* un jeune agriculteur tout juste installé dans le département.
Actif depuis une vingtaine d'années à la ferme familiale de La Borde, sur les hauteurs de Noyers, Alexandre Bardet préside aujourd'hui Champs Solaires Nucériens, l'association d'agriculteurs à l'origine du projet agrivoltaïque. À terme, une dizaine d'hectares de ses terres devraient être équipés de panneaux. L'agriculteur en bio arbore une veste floquée « agriculteur indépendant » avec une ironie revendiquée : « Cela s'appelle le capitalisme. Bien ou pas bien, on est dans ce système, et en tant qu'agriculteur, pour essayer de vivre de son métier aujourd'hui, on est obligé de jouer le jeu. S'il n'y a pas de rentabilité, ça ne marche pas. C'est factuel. »
Ses contradicteurs ne partagent pas cette résignation. « C'est un véritable retour en arrière. Comme avec le remembrement, on retire encore de l'autonomie aux agriculteurs ! », s'insurge Philippe*, viticulteur, qui suit le dossier de près. Loïc Santiago, co-fondateur de la Coordination Nationale Photorévoltée, collectif né en opposition aux projets agrivoltaïques et aux grandes centrales solaires au sol jugés accapareurs de terres agricoles, prolonge le diagnostic : « Ce type de projet n'existe que parce qu'il y a de la misère paysanne, et que celle-ci rencontre toute la ligne politique des mandats de Macron de numérisation de l'agriculture. »
Si les industriels ont pu s'engouffrer aussi facilement dans les campagnes françaises, c'est aussi qu'on leur en a ouvert la porte et qu'ils ont contribué à la fabriquer.
Le terme « agrivoltaïsme » émerge au Japon au début des années 2000, dans un contexte de forte pression foncière. L'idée est de faire du deux-en-un sur un même terrain : produire à la fois des denrées agricoles et de l'énergie solaire. Le concept sera ensuite introduit en France par deux hommes : Christian Dupraz, agroforestier chercheur à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), et Antoine Nogier, patron de Sun'agri une entreprise qui vend une technologie permettant de piloter l'inclinaison des panneaux solaires à distance via intelligence artificielle, rachetée en 2022 par… le géant du BTP Eiffage.
La Confédération paysanne considère que l'article 54 n'a pas permis de mettre en place un cadre national capable de protéger les terres agricoles de « l'appétit des marchands de soleil ».
La consécration vient en mars 2023 avec la loi d'accélération de la production d'énergies renouvelables, dite loi APER, dont l'article 54 inscrit l'agrivoltaïsme pour la première fois dans le droit français. Une installation est désormais « agrivoltaïque » si elle rend quatre services à l'activité agricole : augmenter le potentiel agronomique, adapter au changement climatique, protéger contre les aléas et améliorer le bien-être animal.
Beaucoup jugent que ces critères, qui peuvent rassurer sur le papier, sont conçus de manière bien trop large et trop permissive pour véritablement encadrer le développement de la filière et éviter la marginalisation de l'activité agricole au profit de la production d'électricité. Loïc Santiago, de la Coordination Photorévoltée, estime que l'article 54 n'impose « pas trop de contraintes ». « L'idée c'est d'écrire un truc suffisamment flou pour que la filière puisse évoluer à sa guise », poursuit-il. La Confédération paysanne partage ce constat et considère que l'article 54 n'a pas permis de mettre en place un cadre national capable de protéger les terres agricoles de « l'appétit des marchands de soleil ».
Pour Fanny Le Reste, avocate spécialisée en droit de l'environnement et de l'urbanisme, engagée dans plusieurs contentieux liés à des projets agri-voltaïques, notamment en milieu forestier, « la réglementation actuelle constitue un véritable boulevard pour l'installation de ces infrastructures ». D'après les données de Reporterre, au moins 1 573 centrales solaires au sol ont été construites sur plus de 11 400 hectares de terrains qui étaient autrefois des forêts (53%) et des parcelles agricoles (41%), et la dynamique continue de s'accélérer, y compris dans l'Yonne, où les cartographies produites par la direction départementale interministérielle témoignent de la saturation du territoire.
Le caractère permissif de la législation est justement l'orientation revendiquée par Stéphanie-Anne Pinet, directrice générale de France Agrivoltaïsme, qui affirme qu'« il ne faut pas s'enfermer dans des grilles et des critères trop contraignants et trop exigus par rapport à l'évolution inévitable de la filière ». La rédaction de l'article 54 est de fait une victoire de ce lobby créé en juin 2021, co-présidé par Antoine Nogier, le patron de Sun'agri déjà cité, et rejoint en 2023 par la FNSEA, premier syndicat agricole français. Parmi ses membres figurent EDF, qui détient 45 % de GLHD, et a fait du lobbying auprès des pouvoirs publics pour clarifier le cadre juridique en faveur du développement de l'agrivoltaïsme, mais aussi des entreprises comme Mulliez, RWE ou TotalEnergies.
La rédaction de l'article 54 est de fait une victoire du lobby France Agrivoltaïsme, lobby créé par la FNSEA, et dont sont membres EDF, Mulliez, RWE ou TotalEnergies.
Alexandre Bardet, le président de Champs Solaires Nucériens, a par ailleurs dirigé pendant deux ans une autre organisation professionnelle du secteur, la Fédération française des producteurs agrivoltaïques (FFPA), dont EDF est également adhérente. La FFPA a elle aussi mené des actions de lobbying auprès de parlementaires pour peser sur la rédaction du décret d'application de l'article 54 de la loi APER.
Comme le raconte un article collaboratif de L'Empaillé et de la revue Silence !, le « père français » de l'agrivoltaïsme Christian Dupraz intervient régulièrement dans les médias pour saluer les initiatives censées encadrer et réguler le secteur, parmi lesquels un label Afnor et un rapport de cadrage sous l'égide de l'Ademe. Le chercheur ne mentionne pas qu'il est lui-même adhérent du lobby France Agrivoltaïsme, à l'origine du label, et qu'il a siégé dans le comité d'experts du rapport Ademe qu'il cite en référence. Autrement dit, ce sont pour une part les acteurs du secteur qui, pour une large part, se régulent eux-mêmes et qui sont même appelés à juger de la qualité de leur propre régulation ! « Que voulez-vous, l'agrivoltaïsme est un terme marketing, on ne peut pas réglementer le marketing », tranche Loïc Santiago.
Ce cadre juridique façonné de l'intérieur n'aurait cependant pas suffi. Pour que les projets se déploient concrètement sur les terres agricoles, il fallait encore convaincre ceux qui les cultivent. Loïc Santiago et Romain Carausse, géographe politique spécialiste des problématiques énergie-agriculture, se sont penchés sur certains des leviers rhétoriques construits à cette fin par les industriels.
Les industriels ont introduit un nouveau vocabulaire , à base de « combinaison » et de « synergie », pour démarquer l'agrivoltaïsme du photovoltaïque traditionnel.
Le premier est sémantique. Face aux circulaires ministérielles recommandant d'exclure les panneaux solaires des forêts et terres agricoles, les industriels ont introduit un nouveau vocabulaire , à base de « combinaison » et de « synergie », pour démarquer l'agrivoltaïsme du photovoltaïque traditionnel. Ce glissement terminologique s'est progressivement imposé dans le débat public, contournant ainsi les restrictions réglementaires par la seule force du langage.
Deuxièmement, en requalifiant les panneaux en ombrières destinées à protéger les cultures, les industriels ont ouvert une brèche juridique : un guide de l'urbanisme de 2020 permet à de telles installations d'être autorisées directement en mairie, et un décret de 2022 a encore allégé les contraintes en ne soumettant ces projets aux études environnementales qu'au cas par cas. « La notion d'ombrière reste juridiquement floue et offre aux développeurs une marge de manœuvre précieuse, même si ceux-ci l'utilisent avec discrétion pour ne pas attirer l'attention », explique l'avocate Fanny Le Reste. L'argument semble avoir pris auprès de certains agriculteurs, qui en reprennent les termes presque mot pour mot : « Les panneaux font pare-soleil. Ça engendre moins de transpiration des plantes, l'eau reste au sol au lieu de partir dans l'air, c'est écologique. »
Le troisième levier porte sur l'artificialisation des sols. En respectant un ensemble de critères (couvert végétal adapté, panneaux surélevés à au moins 1,10 mètre, espacement d'au moins 2m 50 entre les rangées, et réversibilité de l'installation) les porteurs de projets peuvent prétendre que leurs infrastructures n'artificialisent pas les sols avec une formule magique pour convaincre les agriculteurs rapportée par Loïc Santiago : « On loue seulement le volume d'air au-dessus de vos terres. »
Au final, pour le co-fondateur de la Coordination Photorévoltée, l'agrivoltaïsme n'est « rien d'autre qu'un business habilement dissimulé derrière les impératifs de la décarbonation ». Un constat que semblent involontairement confirmer les agriculteurs rencontrés aux abords du projet de Noyers-Censy, dont les discours se rejoignent avec une troublante uniformité. Les mots « résilience » et « adaptation au changement climatique » reviennent, presque mécaniquement, d'un entretien à l'autre.
La société GLHD est l'acteur historiquement le plus avancé dans le département. En 2024, elle annonçait officiellement six projets dans l'Yonne, représentant environ 800 hectares de terres agricoles et près de 60 agriculteurs. L'entreprise assure ne pas raisonner en termes de quota territorial, mais partir d'« aires d'étude parfois larges » pour les réduire « au fil des expertises et des échanges ». Le projet de Noyers-Censy est présenté comme la preuve de cette bonne foi : proposé initialement sur 320 hectares, il a été ramené à 113 hectares retenus, soit une réduction que l'entreprise affiche comme un gage de concertation.
Si la Chambre d'agriculture de l'Yonne recommande de limiter à dix hectares par exploitant les surfaces consacrées à l'agrivoltaïsme, cette disposition ne revêt aucun caractère contraignant.
Pour l'avocat Théodore Catry, c'est précisément le mécanisme inverse : « À chaque fois, ils vous vendent un projet à 100%. Et puis petit à petit, ils finissent par dire “finalement, ce sera que 60%". En fait, depuis le départ, ils voulaient faire le projet à 60%. » L'objectif, poursuit-il, est de « donner l'illusion qu'ils ont fait des sacrifices pour être acceptés par la population et pour respecter l'environnement et le paysage », une stratégie pilotée par des bureaux d'études spécialisés dans l'acceptabilité locale.
D'autres opérateurs, comme RWE ou Renner Energies, font désormais leur entrée sur le territoire. La superficie totale des projets en développement dépasse donc très probablement le millier d'hectares. Si la Chambre d'agriculture de l'Yonne recommande, dans une charte, de limiter à dix hectares par exploitant les surfaces consacrées à l'agrivoltaïsme, cette disposition ne revêt aucun caractère contraignant. « Dans le Sud, on a les olives. Dans l'Yonne, on aura les panneaux », se résigne Manuel*, agriculteur. La boutade résume à elle seule les craintes de certains agriculteurs que l'agrivoltaïsme ne devienne, à terme, une sorte de spécialité locale. À l'est du département, autour de Noyers et de Moulins-en-Tonnerrois, les infrastructures électriques se préparent d'ailleurs déjà à accueillir cette montée en puissance avec de nouveaux postes RTE et Enedis.
En théorie, chaque nouveau projet doit être validé par le préfet. Or, avertit l'avocate Fanny Le Reste, « le préfet n'a pas la connaissance technique pour juger du sérieux des études d'impacts, surtout lorsque chaque projet est conduit par des opérateurs privés selon des approches qui leur sont propres ».
« Il faut qu'on arrive nous-mêmes, les opposants, à faire notre contre-expertise, bénévolement », confirme un riverain mobilisé. Certains résidents de Noyers pointent la grande difficulté de lecture et de compréhension des études produites par GLHD pourtant destinées au grand public.
Certains résidents de Noyers pointent la grande difficulté de lecture et de compréhension des études produites par GLHD pourtant destinées au grand public.
En examinant les dossiers, François Sebillotte, président de l'association Vivre à Noyers, affirme quant à lui avoir identifié de nombreuses références contestables. Dans l'étude, une prétendue démonstration des bénéfices environnementaux des centrales photovoltaïques s'appuie ainsi sur des travaux du BNE (Bundeverband Neue Energiewirtschaft) présentés comme une source scientifique indépendante. Or le BNE est en réalité un lobby représentant les industriels allemands des énergies renouvelables. Plus loin, une étude citée pour étayer les effets favorables des parcs photovoltaïques sur les chauves-souris renvoie en fait à des travaux portant sur les pratiques agricoles dans les systèmes d'élevage, sans lien direct avec la question abordée.
« On pourrait certainement multiplier les exemples », estime François Sebillotte, qui voit dans l'abondance des références bibliographiques un moyen de conférer à ces études « un caractère extraordinairement sérieux, scientifique, rigoureux, exhaustif » qui ne résiste pas toujours à une vérification minutieuse des sources.
Interrogée sur ces points, GLHD balaie les critiques : l'évaluation environnementale « ne repose pas sur une source isolée » mais « sur des études réalisées par des bureaux d'études spécialisés et indépendants », puis sur « l'instruction des services de l'État et de l'Autorité environnementale ».
Plusieurs témoignages recueillis pour cette enquête auprès d'acteurs du secteur décrivent pourtant des mécanismes de minimisation des impacts environnementaux assez répandus dans ce type de dossier. Un ancien membre de l'autorité environnementale, qui requiert l'anonymat, affirme avoir constaté que certains maîtres d'ouvrage parvenaient à faire disparaître de leurs dossiers la présence d'espèces protégées pourtant identifiées lors des inventaires de terrain. « Je le sais par plusieurs sources, notamment de personnes qui travaillent dans les bureaux d'études », indique-t-il. L'avocat Théodore Catry, qui connaît bien le fonctionnement de ces cabinets, évoque quant à lui des « manipulations », des « trafics de données » et des rapports « maquillés scientifiquement » pour qu'ils « disent ce que le promoteur a envie d'entendre ». Un professionnel du secteur souhaitant garder l'anonymat décrit par ailleurs des « scripts déjà tout prêts » pour répondre aux avis critiques de la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe).
Un professionnel du secteur souhaitant garder l'anonymat décrit par ailleurs des « scripts déjà tout prêts » pour répondre aux avis critiques de la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe).
L'autosaisine du Conseil national de la protection de la nature (CNPN) du 19 juin 2024 confirme qu'il ne s'agit pas d'une pratique isolée : les entretiens avec les services déconcentrés de l'État indiquent systématiquement que les développeurs mandatent les bureaux d'étude avec l'objectif d'éviter d'avoir à demander une dérogation « espèces protégées ». Le résultat est mécanique : en 2022 et 2023, seulement 11 % des projets de centrales photovoltaïques ayant nécessité une évaluation environnementale ont sollicité une telle dérogation, et lorsqu'elle est demandée, près des deux tiers échouent à passer le filtre des exigences réglementaires. Une pratique semblable à celle observée autour de bien d'autres projets de développement comme celui de l'A69, où l'Autorité environnementale a elle-même pointé une « évaluation très limitée des impacts sur les espèces protégées ». « C'est du cynisme industriel si vous voulez, ça n'a rien à voir avec le visage angélique de la transition énergétique », tranche Théodore Catry.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donCertaines parcelles du projet de GLHD à Noyers empiéteraient sur des habitats d'espèces protégées, dont le circaète Jean-le-Blanc, sans que l'étude d'impact ne les ait recensées. François Sébillote pointe une méthode qu'il juge expéditive : « Quand vous regardez plus en détail l'étude locale, vous vous apercevez qu'ils ont fait venir deux fois un spécialiste pour vérifier la présence de cette espèce rare de rapace. Et tu m'étonnes qu'il n'en a pas vu : par définition, une espèce rare, vous ne la voyez pas souvent ! » Selon lui, l'étude ne prendrait pas non plus en compte l'effet des clôtures grillagées, installées autour des parcelles pour limiter les actes de vandalisme, susceptibles de gêner les déplacements de la faune locale.
De son côté, la société GLHD assure qu'aucune consigne n'a été donnée au bureau d'études pour éviter une demande de dérogation espèces protégées et affirme que son analyse s'appuie sur des prospections de terrain, des données bibliographiques et l'historique des observations. Elle estime que le Circaète Jean-le-Blanc n'est pas présent sur les parcelles du projet, notamment parce que les grandes cultures intensives seraient « peu favorables aux reptiles », sa principale source d'alimentation.
Au-delà de la faune, c'est aussi le sous-sol qui inquiète. Les microperforations des pieux servant de fondations aux panneaux pourraient, selon une étude hydrologique, perturber la circulation des eaux souterraines dans des sols karstiques particulièrement vulnérables.
Theodore Catry, résume l'imprévisibilité du phénomène : « C'est très compliqué de savoir, quel va être le dommage causé. Vous pouvez très bien perturber une voie d'eau qui aura des répercussions à des kilomètres de là, parce que ça va assécher ou modifier l'écoulement des eaux à un endroit qu'on n'avait pas du tout prévu. »
« Les opposants reprochent à l'agrivoltaïsme de reléguer l'agriculture au second plan, et je pense qu'ils n'ont pas tout à fait tort », estime Xavier*, un agriculteur voisin. « On dégrade le sol. Sous les panneaux, il peut y avoir moins d'humidité, ce qui perturbe le cycle des vers de terre. Le sol ne fonctionne plus de la même manière. Et le jour où il faut tout enlever, ce n'est pas comme retirer une simple clôture en bois. La durée de vie d'un panneau est d'environ 25 ans, et s'ils ne sont pas remplacés, leur retrait laissera des sols qui, selon moi, mettront bien une dizaine d'années à se régénérer complètement. »
La crainte, au fond, est celle d'un agrivoltaïsme de façade : une activité agricole progressivement abandonnée faute de rentabilité, tandis que la rente énergétique, elle, deviendrait structurelle. Ces projets risquent alors de vider de leur sens les mutations pourtant nécessaires de l'agro-industrie vers des modèles plus vertueux.
L'association Terre de Liens, qui accompagne l'installation de paysans et documente les dynamiques de propriété des terres, a mis en évidence plusieurs effets en cascade. Le premier est mécanique : dès qu'une parcelle accueille des panneaux solaires, sa valeur s'emballe. Jean-Charles Faucheux, co-porte-parole de la Confédération paysanne de l'Yonne, en décrit le mécanisme avec précision : « Le problème principal, c'est qu'on a un changement de nature du sol. » Un propriétaire voisin d'un projet photovoltaïque ne valorise plus sa terre à l'aune de ce qu'elle peut produire agronomiquement, mais à celle de ce qu'elle peut rapporter en énergie solaire. « Au lieu de dire “ on va payer 2 000, 3 000 euros de l'hectare “ , il va plutôt se baser sur 3 000 euros de produits par an » et le prix de la parcelle monte alors à 10 000 ou 15 000 euros l'hectare. La logique est contagieuse : « Mon voisin a réussi à valoriser ses terres à ce prix-là. Pourquoi moi, je ne le ferais pas ? »
Un propriétaire voisin d'un projet photovoltaïque ne valorise plus sa terre à l'aune de ce qu'elle peut produire agronomiquement, mais à celle de ce qu'elle peut rapporter en énergie solaire.
Dans un pays où l'accès au foncier constitue déjà l'un des principaux obstacles à l'installation, l'effet est dévastateur. Terre de liens alerte sur le risque de spéculation par anticipation des investisseurs qui pourraient acquérir des terres situées à proximité des postes sources électriques, ces nœuds de raccordement au réseau sans lesquels aucune centrale solaire ne peut fonctionner. Les développeurs privilégient déjà ces emplacements , dès lors que connecter une centrale au réseau peut coûter entre 120 000 et 150 000 euros par kilomètre.
Le bail rural, par lequel un propriétaire loue sa terre à un agriculteur, n'est pas adapté dans sa forme actuelle à un projet agrivoltaïque : il doit être résilié pour laisser la place à un bail emphytéotique entre le propriétaire et l'énergéticien, supprimant les protections fondamentales du fermier. Un prêt à usage de la parcelle est ensuite accordé par l'énergéticien à l'agriculteur, assorti d'un contrat détaillant les activités agricoles autorisées. Dans cette convention tripartite au rapport de force inégal, les promoteurs peuvent, selon Jean-Charles Faucheux, « du jour au lendemain, vous couper les vivres. Vous vous retrouvez le bec dans l'eau avec des panneaux sur votre terre que vous ne pouvez pas enlever, une structure que vous ne pouvez pas récupérer pour refaire de la culture ou de l'élevage. »
Jean-Charles Faucheux, de la Confédération paysanne, met donc en garde contre les conséquences plus larges sur l'autonomie paysanne : « L'entrée d'un énergéticien dans l'équation dépossède le paysan de ses savoir-faire et soumet ses choix culturaux aux impératifs de la production électrique. » Le syndicat a chiffré une alternative : avec environ 3 000 exploitations agriculteur dans le département de l'Yonne, un hectare par agriculteur suffirait à développer l'agrivoltaïsme sans concentrer les installations. Jean-Charles Faucheux ne se fait pourtant pas d'illusions : « Les promoteurs n'accepteront jamais une telle dispersion : ce n'est pas rentable. »
L'ambition affichée par Emmanuel Macron le 10 février 2022, à Belfort, de dépasser 100 gigawatts de puissance photovoltaïque installée d'ici 2050 serait atteignable en utilisant les surfaces déjà artificialisées tels que les toits, les entrepôts, les parkings comme l'ont démontré le Cerema et l'Ademe. Alors pourquoi viser les champs ? Par choix politique : maintenir le prix de l'électricité au plus bas. Dans les appels d'offres de la Commission de régulation de l'énergie, ce critère prime sur tout. Il favorise mécaniquement les opérateurs qui proposent les coûts de production les plus faibles, donc les projets les plus étendus, les plus rentables. Or, malgré un investissement initial élevé, l'agrivoltaïsme reste deux fois moins coûteux que les installations sur grandes toitures, grâce à une moindre complexité technique et à des économies sur le raccordement.
« Comme l'éolien il y a dix ans, le solaire semble reproduire la même erreur de confier aux industriels des renouvelables le soin de choisir comment aménager la transition énergétique », résume François Sébillote, président de l'Association Vivre à Noyers. L'avertissement mérite d'être pris au sérieux. Faute d'avoir été entendues, les oppositions locales offrent à une extrême droite pro-fossile une prise inattendue : retourner l'opinion contre l'ensemble des politiques de soutien aux énergies renouvelables.
*Les prénoms ont été modifié
03.07.2026 à 07:00
Olivier Petitjean
Donald Trump tente de s'approprier la célébration du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis à travers une organisation à sa botte qui organise des journées de prières et des spectacles de combat. Des travaux d'« embellissement » ont été lancés dans la capitale Washington, comme la construction d'un arc de triomphe et d'une immense salle de bal à la Maison Blanche. Le tout financé par l'argent public mais aussi par les dons très intéressés de multinationales et de milliardaires. (…)
- Trumpisme et complicités / États-Unis, extrême droite, ArcelorMittal, JCDecaux, LVMH, CMA-CGM, TotalEnergies, Capgemini, Iliad
Donald Trump tente de s'approprier la célébration du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis à travers une organisation à sa botte qui organise des journées de prières et des spectacles de combat. Des travaux d'« embellissement » ont été lancés dans la capitale Washington, comme la construction d'un arc de triomphe et d'une immense salle de bal à la Maison Blanche. Le tout financé par l'argent public mais aussi par les dons très intéressés de multinationales et de milliardaires. Des groupes français sont aussi de la partie.
Ce 4 juillet, les États-Unis fêtent le 250e anniversaire de leur déclaration d'indépendance. Réceptions, portes ouvertes, spectacles... De nombreuses festivités sont prévues outre-Atlantique et dans les ambassades américaines. Préparé depuis des années, l'événement a cependant pris une autre tournure avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. « America 250 », la structure transpartisane et à but non lucratif mise en place par le Congrès pour organiser l'anniversaire, a été marginalisée par une nouvelle organisation directement inspirée par le président et ses proches, Freedom 250.
Donald Trump cherche à s'approprier les célébrations du 250e anniversaire du pays pour imposer une certaine vision de son histoire, blanche, mâle et chrétienne.
Entreprise commerciale dépendant du service des Parcs nationaux, Freedom 250 a récupéré une partie des fonds publics préalablement réservés à America 250 et, selon un rapport des élus démocrates au Congrès, une partie au moins de l'argent que cette dernière a collecté auprès de mécènes privés. Parmi ses premiers faits d'armes : l'organisation une journée de prières de rue à Washington le 17 mai dernier, et celle d'un spectacle de combat UFC pour commémorer l'anniversaire du président en exercice. Sont aussi prévus, entre autres, une flotte de six camions-musées appelés « Freedom Trucks » pour sillonner le pays, ou encore une course de voitures baptisée le « Freedom 250 Grand Prix ». Apparemment impressionné par l'Arc de Triomphe lors d'un passage à Paris, Donald Trump veut également imposer la construction d'une arche similaire, mais encore plus grande, dans la capitale américaine, surmontée de statues dorées.
Pour ses opposants, Donald Trump cherche à travers Freedom 250 à s'approprier les célébrations du 250e anniversaire du pays pour imposer une certaine vision de son histoire (blanche, mâle et chrétienne, et minimisant les aspects plus sombres comme le rôle de l'esclavage dans sa fonction). C'est aussi et peut-être surtout une opportunité de faire la publicité de sa personne et de ses prétendus accomplissements.
Parmi les sponsors privés de Freedom 250, on retrouve sans surprise des géants de la tech comme Oracle et Palantir, dont les dirigeants affichent leur proximité avec le président, des poids lourds du pétrole comme Chevron ou ExxonMobil, des marchands d'armes comme RTX, Northrop Grumman, Lockheed Martin et Boeing, et d'autres grands noms du capitalisme américain. Une seule entreprise européenne apparaît : l'allemande SAP, numéro un mondial des logiciels de gestion. Elle s'était déjà distinguée par son empressement à mettre fin à ses politiques anti-discriminations (DEI) l'année dernière à la demande l'administration Trump (lire notre enquête).
Parmi les sponsors privés de Freedom 250, on retrouve sans surprise des géants de la tech comme Oracle et Palantir, dont les dirigeants affichent leur proximité avec le président américain.
La section « Partenaires » du site de Freedom 250 réserve cependant une surprise : la présence de l'entreprise française d'affichage publicitaire JC Decaux. Interrogée, la direction de la communication du groupe nous a répondu que « JCDecaux participe à l'opération Freedom250 uniquement via la mise à disposition d'espaces gracieux sur certains de ses mobiliers dans les villes et aéroports » et qu'il « ne s'agit en aucun cas d'un sponsoring financier ou d'une donation ». L'entreprise précise qu'il s'agit d'une opération « coordonnée par l'association professionnelle américaine de la communication extérieure (Outdoor Advertising Association of America – OAAA), avec la participation de plusieurs acteurs du secteur (Clear Channel, Outfront, Lamar, entre autres) ».
Pourtant, ni l'OAAA ni aucune de ces firmes ne sont citées sur le site de Freedom 250, au contraire de JCDecaux, dont le logo défile au milieu de ceux de la NASA, du think tank MAGA America First Policy Institute, de la Bourse de New York, de l'entreprise de sports de combat UFC ou du site chrétien Pray.com (entre autres), offrant un condensé de l'Amérique trumpiste.
Dans une capitale américaine où la corruption s'étale au grand jour, le financement par des grandes entreprises, des milliardaires ou des gouvernements de projets chers à Donald Trump est devenu un moyen commode – et peu onéreux, car ouvrant droit à une réduction fiscale – de s'acheter les faveurs de son administration. C'est ainsi que le Qatar lui a « offert » un nouvel avion Air Force One, dans lequel le président étasunien a fait son premier voyage cette semaine. De manière similaire, les dirigeants émiratis semblent avoir investi dans l'entreprise de cryptomonnaies de la famille Trump pour assurer leur accès à des semi-conducteurs stratégiques (lire notre enquête).
Côté entreprises, outre « Freedom 250 », c'est le financement de la nouvelle salle de bal voulue par Donald Trump dans l'aile Est de la Maison Blanche qui attire l'attention. Le président avait d'abord promis que le chantier ne coûterait rien aux contribuables grâce à de généreuses « donations » privées. Au final, le budget de l'opération, estimé désormais à 600 millions de dollars, sera finalement abondé en grande partie par des fonds publics, dont pour plus de 300 millions de fonds destinés initialement aux agences de sécurité.
ArcelorMittal, un des piliers du CAC 40, a fait une donation d'acier – d'une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour la nouvelle salle de bal de la Maison Blanche.
De nombreuses multinationales ont également mis la main à la poche pour financer le projet, dont seules une partie sont connues. La liste rendue publique par la Maison Blanche mentionne les géants de la tech Amazon, Apple, Google, Meta, Microsoft et Palantir, ainsi que des entreprises du secteur des cryptomonnaies, de l'énergie ou du tabac. Selon un article du New York Times qui cite d'autres contributeurs comme Nvidia ou BlackRock, la Maison Blanche aurait promis l'anonymat à ceux qui le souhaitaient, en dépit de ses promesses et des innombrables situations de conflit d'intérêt qu'occasionnent ces dons.
Le quotidien américain a également révélé que le groupe sidérurgique ArcelorMittal, un des piliers du CAC 40, a fait une donation d'acier – d'une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour la nouvelle salle de bal de la Maison Blanche. Quelques jours après ce don, Donald Trump a annoncé une série d'ajustements sur ses tarifs douaniers bénéficiant à ArcelorMittal et à d'autres entreprises du secteur.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÀ Paris, l'ambassade des États-Unis organise une grande réception pour célébrer l'anniversaire de l'indépendance, dont l'invité d'honneur sera le PDG de LVMH.
À Paris, l'ambassadeur des États-Unis Charles Kushner – père de Jared Kushner, gendre de Donald Trump – organise lui aussi une grande réception à l'ambassade ce 3 juillet pour célébrer l'anniversaire de l'indépendance. Selon les documents divulgués par La Lettre, l'invité d'honneur de l'événement sera le PDG de LVMH Bernard Arnault. Pas très étonnant sans doute, puisque le milliardaire est lié au président américain et à sa famille depuis son exil à New York au début des années 1980. Après avoir assisté à sa cérémonie d'investiture en janvier 2025, il a vanté le « vent de liberté » qui souffle selon lui outre-Atlantique. Quelques mois plus tard, sur fond de menace des hausses des tarifs douaniers, il a aussi joué des pieds et des mains pour convaincre les dirigeants européens de passer un « deal » avec Trump.
La Lettre révèle également la liste (provisoire) des entreprises qui ont accepté de financer l'événement parisien. On y retrouve des multinationales américaines (Amazon, Bank of America, Google, Meta, Uber, X) mais aussi des grands groupes français, dont plusieurs se sont déjà fait remarquer pour leurs relations étroites avec la nouvelle administration américaine, comme CMA-CGM ou encore TotalEnergies (lire notre article). On y trouve aussi le groupe Bolloré, via sa filiale Lagardère. Capgemini, dont nous avons révélé le contrat controversé avec la police anti-migrants ICE, est également de la partie, tout comme Thales, les banques Société Générale et BNP Paribas, les fonds d'investissement proches de la Macronie Ardian et Meridiam, ou encore le groupe Iliad de Xavier Niel. Ce dernier avait déjà été impliqué dans une autre opération chère au cœur de Donald Trump : le rachat de la branche américaine du réseau TikTok par un consortium d'investisseurs dont beaucoup d'amis du président.
À Bruxelles, l'ambassade américaine a vu encore plus grand en privatisant le week-end dernier le parc du Cinquantenaire pour un événement public avec concerts et survols d'avion. Coût total ? 5 millions d'euros, là aussi apportés par des multinationales américaines et belges. Les participants ont été accueillis par des manifestants dénonçant la politique de Trump. Rien de tel en France où l'on a fait le choix de rester entre élites.