07.07.2026 à 09:42
Lucille Giovannelli
À Noyers-sur-Serein, dans l'Yonne, un projet agrivoltaïque de 113 hectares porté par EDF et un fonds d'investissement australien promet de sécuriser les revenus agricoles et d'accélérer la transition énergétique. Mais derrière les panneaux solaires se joue une autre bataille : celle de la financiarisation des terres agricoles, de l'influence des lobbys et du partage de la valeur produite par les campagnes. Enquête.
« Black Mirror, c'est bien à la télévision. Beaucoup moins quand on ouvre (…)
À Noyers-sur-Serein, dans l'Yonne, un projet agrivoltaïque de 113 hectares porté par EDF et un fonds d'investissement australien promet de sécuriser les revenus agricoles et d'accélérer la transition énergétique. Mais derrière les panneaux solaires se joue une autre bataille : celle de la financiarisation des terres agricoles, de l'influence des lobbys et du partage de la valeur produite par les campagnes. Enquête.
« Black Mirror, c'est bien à la télévision. Beaucoup moins quand on ouvre ses fenêtres. » Depuis la terrasse de son gîte, à Noyers-sur-Serein, un habitant contemple des champs, des haies, quelques vaches. Un paysage encore préservé qui pourrait bientôt devenir un « miroir noir », glisse-t-il, avec des milliers de panneaux solaires. Classé parmi les « Plus Beaux Villages de France », ce bourg du sud-est de l'Yonne séduit par ses ruelles médiévales, ses tours rondes et ses remparts. Dans les champs qui l'entourent, il doit accueillir un méga-projet agrivoltaïque de 113 hectares (ha), réparti en parcelles d'une dizaine d'hectares chacune.
L'agrivoltaïsme consiste à associer sur un même terrain la production d'énergie solaire et une activité agricole, ici principalement de l'élevage ovin. À terme, ces terres pourraient être recouvertes par une centrale de 91,6 mégawatts-crête (unité de mesure spécifique à la production d'énergie solaire), soit l'équivalent de la consommation électrique annuelle d'une ville moyenne de 50 000 habitants.
À première vue, l'histoire ressemble à celle qu'on peut entendre partout en France : des agriculteurs qui peinent à boucler leurs fins de mois et qui voient dans l'agrivoltaïsme une sécurité financière, une transition énergétique qui avance, un territoire qui s'adapte. Mais en tirant le fil, une autre histoire apparaît. Derrière les panneaux et les baux emphytéotiques, derrière le mot-valise « agrivoltaïsme » et ses promesses se déploie une mécanique financière qui dépasse de très loin ces exploitations de l'Yonne et qui soulève beaucoup de questions sur l'avenir du secteur agricole.
Localement, le projet est porté par l'association Champs solaires nucériens, qui regroupe neuf exploitations et quatorze agriculteurs. Il est développé par Green Lighthouse Développement (GLHD), société française implantée en Nouvelle Aquitaine spécialisée dans le photovoltaïque, qui se présente sur son site internet comme un « cultivateur d'énergie » travaillant en partenariat avec les agriculteurs pour stimuler le « développement économique local ».
Pour des groupes comme Macquarie, un champ de panneaux solaires n'est pas un engagement territorial : c'est un actif.
Mais derrière cette façade paysanne, deux acteurs autrement plus puissants contrôlent GLHD à 90 % depuis 2021, à parts égales : 45% pour EDF Power Solutions (anciennement EDF Renouvelables) et 45 % pour Cero Generation. Cette dernière est une filiale du Green Investment Group de Macquarie, un fonds d'investissement australien qui gère plus de 800 milliards de dollars d'actifs dans le monde, des autoroutes aux aéroports en passant par les réseaux électriques. « On a découvert après coup que derrière les panneaux, il y avait un fonds australien », raconte une habitante engagée dans l'association locale Vivre à Noyers, opposée au projet. Pour des groupes comme Macquarie, un champ de panneaux solaires n'est pas un engagement territorial : c'est un actif. Un produit d'infrastructure, comparable à une portion d'autoroute ou à un réseau de distribution d'eau. « On nous parle d'écologie, mais ce sont surtout des investissements financiers. »
Selon nos estimations, basée sur les chiffres de Reporterre et les données fournies par certains agriculteurs, chaque hectare en agrivoltaïsme produit en moyenne 900 MWh par an, revendus à EDF au tarif garanti d'environ 80 euros le MWh. Sur les 113 ha du projet de Noyers-Censy, cela représenterait un chiffre d'affaires brut d'environ 8,1 millions d'euros annuels. Une fois déduits les frais d'exploitation (maintenance, assurances, loyers versés aux propriétaires des terres) estimés à 2,9 millions, GLHD dégagerait une marge d'exploitation d'environ 5,2 millions par an. L'amortissement des coûts d'installation, qui peuvent atteindre 90 millions d'euros, prend théoriquement entre quinze et trente ans. Passé ce cap, le modèle devient une machine à cash : les années suivantes génèrent un bénéfice quasi-pur, avec une marge de rentabilité de 6 à 8 %.
La société GLHD n'a pas souhaité confirmer nos estimations ni communiquer de chiffres plus précis.
Le montage proposé aux agriculteurs repose sur des baux emphytéotiques : des contrats de location de longue durée, généralement conclus pour vingt à quarante ans dans ce type de projet, mais pouvant légalement s'étendre de 18 à 99 ans. Le propriétaire foncier en conserve la propriété de ses terres tout en cédant l'usage, moyennant le versement d'une redevance annuelle, à un exploitant ou à un développeur qui y installe des panneaux solaires tout en maintenant une activité agricole.
Les loyers atteignent environ 3000 euros par hectare et par an, soit près de 30 000 euros annuels pour dix hectares loués, tirés non de la terre, mais de la production d'électricité. Un chiffre qui fait sourire amèrement Jean-Charles Faucheux, co-porte-parole de la Confédération paysanne de l'Yonne et agriculteur bio à Lucy-sur-Yonne, à moins de cinquante kilomètres de Noyers et Censy : « Même les années où on a de bons rendements en céréales, on peut espérer faire maximum 500 à 1 000 euros de l'hectare par an. 3 000 euros en agricole, c'est impossible. »
Ces mots disent tout de l'état du secteur. Depuis une vingtaine d'années, les agriculteurs voient leur pouvoir d'achat s'effriter : les prix proposés par les coopératives stagnent ou reculent tandis que les coûts de production s'envolent. Les négociations du traité Mercosur, qui menacent d'inonder les marchés européens de produits agricoles sud-américains à bas coût, témoignent d'une pression structurelle à laquelle les petits exploitants n'ont pas les moyens de résister. « Les politiques agricoles nous ont assommés depuis des années », lâche Romain* jeune agriculteur des villages voisins.
Les agriculteurs voient leur pouvoir d'achat s'effriter. C'est dans ce contexte que l'agrivoltaïsme cesse d'être une option pour devenir une condition de survie.
C'est dans ce contexte que l'agrivoltaïsme cesse d'être une option pour devenir une condition de survie. Antoine, 24 ans, fait partie des quatorze agriculteurs impliqués dans le projet GLHD à Noyers-sur-Serein. Pour lui, la question ne se pose pas en termes de complément de revenu : « Ce n'est pas quelque chose qui va m'aider à m'installer, c'est ma condition d'installation. Aujourd'hui, je pars de zéro. Je n'ai ni terre, ni matériel. L'agrivoltaïsme, pour moi, c'est ce qui va sécuriser mes débuts. » Nathalie Labosse, maire de Noyers-sur-Serein, soutient le projet au nom d'une réalité qu'elle connaît bien : « On est dans un milieu rural, il faut tenir compte de la situation des agriculteurs. » C'est aussi un moyen pour elle de faire sa part : « On a l'image d'un village engagé dans la transition énergétique. »
Les promesses du promoteur GLHD contribuent à emporter l'adhésion : la réduction de 25 à 30 % sur les factures d'électricité des habitants, le remplacement des luminaires en LED, l'installation de bornes électriques supplémentaires ou encore la mise à disposition d'un véhicule de service. La commune percevrait 50 000 euros par an pendant vingt ans, « un montant ensuite doublé », se réjouit la maire, sans préciser la durée de cette revalorisation. De son côté, la communauté de communes toucherait le double de ce que perçoit la commune. L'élue estime que ces recettes pourraient notamment permettre de financer des logements pour les jeunes ou de créer un poste d'agent communal. « La campagne est en train de mourir à petit feu, souligne Julie*, une riveraine. Par exemple, à Noyers, la pharmacie et la boucherie peinent à trouver repreneur et vont peut-être disparaître. On peut espérer qu'avec cet argent on puisse soutenir les commerces, la vie de village. » Théodore Catry, avocat en droit de l'environnement et habitué de ce type de contentieux, tempère pourtant : ces recettes fiscales nouvelles entraînent mécaniquement une baisse des dotations de l'État, les deux flux ne se cumulant pas.
« Ici, il est difficile de dire non à un projet, tant pour les agriculteurs que pour les mairies », résume Fabrice*, un agriculteur bio d'une commune voisine.
C'est là que la question de la répartition de la valeur devient brutale. Sur les 8,1 millions d'euros estimés de revenus annuels générés par ces terres, les agriculteurs propriétaires ne perçoivent qu'environ 30 000 euros par an pour dix hectares loués, soit moins de 0,4 % du chiffre d'affaires total. GLHD, elle, conserverait environ 64% du chiffre d'affaires sous forme de marge d'exploitation, avant amortissements, frais financiers et impôts. « C'est dégueulasse ! Pour moi, les pires dans ces histoires, ce sont les sociétés qui mettent en place ces projets : la moindre chose qu'ils peuvent gratter, ils le font. Tout est une question de fric », déplore Marius* un jeune agriculteur tout juste installé dans le département.
Actif depuis une vingtaine d'années à la ferme familiale de La Borde, sur les hauteurs de Noyers, Alexandre Bardet préside aujourd'hui Champs Solaires Nucériens, l'association d'agriculteurs à l'origine du projet agrivoltaïque. À terme, une dizaine d'hectares de ses terres devraient être équipés de panneaux. L'agriculteur en bio arbore une veste floquée « agriculteur indépendant » avec une ironie revendiquée : « Cela s'appelle le capitalisme. Bien ou pas bien, on est dans ce système, et en tant qu'agriculteur, pour essayer de vivre de son métier aujourd'hui, on est obligé de jouer le jeu. S'il n'y a pas de rentabilité, ça ne marche pas. C'est factuel. »
Ses contradicteurs ne partagent pas cette résignation. « C'est un véritable retour en arrière. Comme avec le remembrement, on retire encore de l'autonomie aux agriculteurs ! », s'insurge Philippe*, viticulteur, qui suit le dossier de près. Loïc Santiago, co-fondateur de la Coordination nationale Photo Révoltée, collectif né en opposition aux projets agrivoltaïques et aux grandes centrales solaires au sol jugés accapareurs de terres agricoles, prolonge le diagnostic : « Ce type de projet n'existe que parce qu'il y a de la misère paysanne, et que celle-ci rencontre toute la ligne politique des mandats de Macron de numérisation de l'agriculture. »
Si les industriels ont pu s'engouffrer aussi facilement dans les campagnes françaises, c'est aussi qu'on leur en a ouvert la porte et qu'ils ont contribué à la fabriquer.
Le terme « agrivoltaïsme » émerge au Japon au début des années 2000, dans un contexte de forte pression foncière. L'idée est de faire du deux-en-un sur un même terrain : produire à la fois des denrées agricoles et de l'énergie solaire. Le concept sera ensuite introduit en France par deux hommes : Christian Dupraz, agroforestier chercheur à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), et Antoine Nogier, patron de Sun'agri une entreprise qui vend une technologie permettant de piloter l'inclinaison des panneaux solaires à distance via intelligence artificielle, rachetée en 2022 par… le géant du BTP Eiffage.
La Confédération paysanne considère que l'article 54 n'a pas permis de mettre en place un cadre national capable de protéger les terres agricoles de « l'appétit des marchands de soleil ».
La consécration vient en mars 2023 avec la loi d'accélération de la production d'énergies renouvelables, dite loi APER, dont l'article 54 inscrit l'agrivoltaïsme pour la première fois dans le droit français. Une installation est désormais « agrivoltaïque » si elle rend quatre services à l'activité agricole : augmenter le potentiel agronomique, adapter au changement climatique, protéger contre les aléas et améliorer le bien-être animal.
Beaucoup jugent que ces critères, qui peuvent rassurer sur le papier, sont conçus de manière bien trop large et trop permissive pour véritablement encadrer le développement de la filière et éviter la marginalisation de l'activité agricole au profit de la production d'électricité. Loïc Santiago, de la coordination Photo Révoltée, estime que l'article 54 n'impose « pas trop de contraintes ». « L'idée c'est décrire un truc suffisamment flou pour que la filière puisse évoluer à sa guise », poursuit-il. La Confédération paysanne partage ce constat et considère que l'article 54 n'a pas permis de mettre en place un cadre national capable de protéger les terres agricoles de « l'appétit des marchands de soleil ».
Pour Fanny Le Reste, avocate spécialisée en droit de l'environnement et de l'urbanisme, engagée dans plusieurs contentieux liés à des projets agri-voltaïques, notamment en milieu forestier, « la réglementation actuelle constitue un véritable boulevard pour l'installation de ces infrastructures ». L'Ademe recense aujourd'hui plus de 1 600 projets en Franc e, tous stades confondus, et la dynamique continue de s'accélérer, y compris dans l'Yonne, bien qu'il n'existe aujourd'hui pas de recensement public unique et à jour donnant le nombre exact de projets.
Le caractère permissif de la législation est justement l'orientation revendiquée par Stéphanie Elpiné, directrice générale de France Agrivoltaïsme, qui affirme qu'« il ne faut pas s'enfermer dans des grilles et des critères trop contraignants et trop exigus par rapport à l'évolution inévitable de la filière ». La rédaction de l'article 54 est de fait une victoire de ce lobby créé en juin 2021, co-présidé par Antoine Nogier, le patron de Sun'agri déjà cité, et par la FNSEA, premier syndicat agricole français. Parmi ses membres figurent EDF, qui détient 45 % de GLHD, et a fait du lobbying auprès des pouvoirs publics pour clarifier le cadre juridique en faveur du développement de l'agrivoltaïsme, mais aussi des entreprises comme Mulliez, RWE ou TotalEnergies.
La rédaction de l'article 54 est de fait une victoire du lobby France Agrivoltaïsme, lobby créé par la FNSEA, et dont sont membres EDF, Mulliez, RWE ou TotalEnergies.
Alexandre Bardet, le président de Champs Solaires Nucériens, a par ailleurs dirigé pendant deux ans une autre organisation professionnelle du secteur, la Fédération française des producteurs agrivoltaïques (FFPA), dont EDF est également adhérente. La FFPA a elle aussi mené des actions de lobbying auprès de parlementaires pour peser sur la rédaction du décret d'application de l'article 54 de la loi APER.
Comme le raconte un article collaboratif de L'Empaillé et de la revue Silence !, le « père français » de l'agrivoltaïsme Christian Dupraz intervient régulièrement dans les médias pour saluer les initiatives censées encadrer et réguler le secteur, parmi lesquels un label Afnor et un rapport de cadrage sous l'égide de l'Ademe. Le chercheur ne mentionne pas qu'il est lui-même adhérent du lobby France Agrivoltaïsme, à l'origine du label, et qu'il a siégé dans le comité d'experts du rapport Ademe qu'il cite en référence. Autrement dit, ce sont pour une part les acteurs du secteur qui, pour une large part, se régulent eux-mêmes et qui sont même appelés à juger de la qualité de leur propre régulation ! « Que voulez-vous, l'agrivoltaïsme est un terme marketing, on ne peut pas réglementer le marketing », tranche Loïc Santiago.
Ce cadre juridique façonné de l'intérieur n'aurait cependant pas suffi. Pour que les projets se déploient concrètement sur les terres agricoles, il fallait encore convaincre ceux qui les cultivent. Loïc Santiago et Romain Carausse, géographe politique spécialiste des problématiques énergie-agriculture, se sont penchés sur certains des leviers rhétoriques construits à cette fin par les industriels.
Les industriels ont introduit un nouveau vocabulaire , à base de « combinaison » et de « synergie », pour démarquer l'agrivoltaïsme du photovoltaïque traditionnel.
Le premier est sémantique. Face aux circulaires ministérielles recommandant d'exclure les panneaux solaires des forêts et terres agricoles, les industriels ont introduit un nouveau vocabulaire , à base de « combinaison » et de « synergie », pour démarquer l'agrivoltaïsme du photovoltaïque traditionnel. Ce glissement terminologique s'est progressivement imposé dans le débat public, contournant ainsi les restrictions réglementaires par la seule force du langage.
Deuxièmement, en requalifiant les panneaux en ombrières destinées à protéger les cultures, les industriels ont ouvert une brèche juridique : un guide de l'urbanisme de 2020 permet à de telles installations d'être autorisées directement en mairie, et un décret de 2022 a encore allégé les contraintes en ne soumettant ces projets aux études environnementales qu'au cas par cas. « La notion d'ombrière reste juridiquement floue et offre aux développeurs une marge de manœuvre précieuse, même si ceux-ci l'utilisent avec discrétion pour ne pas attirer l'attention », explique l'avocate Fanny Le Reste. L'argument semble avoir pris auprès de certains agriculteurs, qui en reprennent les termes presque mot pour mot : « Les panneaux font pare-soleil. Ça engendre moins de transpiration des plantes, l'eau reste au sol au lieu de partir dans l'air, c'est écologique. »
Le troisième levier porte sur l'artificialisation des sols. En respectant un ensemble de critères (couvert végétal adapté, panneaux surélevés à au moins 1,10 mètre, espacement d'au moins 2m 50 entre les rangées, et réversibilité de l'installation) les porteurs de projets peuvent prétendre que leurs infrastructures n'artificialisent pas les sols avec une formule magique pour convaincre les agriculteurs rapportée par Loïc Santiago : « On loue seulement le volume d'air au-dessus de vos terres. »
Au final, pour le co-fondateur de la Coordination Photo Révoltée, l'agrivoltaïsme n'est « rien d'autre qu'un business habilement dissimulé derrière les impératifs de la décarbonation ». Un constat que semblent involontairement confirmer les agriculteurs rencontrés aux abords du projet de Noyers-Censy, dont les discours se rejoignent avec une troublante uniformité. Les mots « résilience » et « adaptation au changement climatique » reviennent, presque mécaniquement, d'un entretien à l'autre.
La société GLHD est l'acteur historiquement le plus avancé dans le département. En 2024, elle annonçait officiellement six projets dans l'Yonne, représentant environ 800 hectares de terres agricoles et près de 60 agriculteurs. L'entreprise assure ne pas raisonner en termes de quota territorial, mais partir d'« aires d'étude parfois larges » pour les réduire « au fil des expertises et des échanges ». Le projet de Noyers-Censy est présenté comme la preuve de cette bonne foi : proposé initialement sur 320 hectares, il a été ramené à 113 hectares retenus, soit une réduction que l'entreprise affiche comme un gage de concertation.
Si la Chambre d'agriculture de l'Yonne recommande de limiter à dix hectares par exploitant les surfaces consacrées à l'agrivoltaïsme, cette disposition ne revêt aucun caractère contraignant.
Pour l'avocat Théodore Catry, c'est précisément le mécanisme inverse : « À chaque fois, ils vous vendent un projet à 100%. Et puis petit à petit, ils finissent par dire “finalement, ce sera que 60%". En fait, depuis le départ, ils voulaient faire le projet à 60%. » L'objectif, poursuit-il, est de « donner l'illusion qu'ils ont fait des sacrifices pour être acceptés par la population et pour respecter l'environnement et le paysage », une stratégie pilotée par des bureaux d'études spécialisés dans l'acceptabilité locale.
D'autres opérateurs, comme RWE ou Renner Energies, font désormais leur entrée sur le territoire. La superficie totale des projets en développement dépasse donc très probablement le millier d'hectares. Si la Chambre d'agriculture de l'Yonne recommande, dans une charte, de limiter à dix hectares par exploitant les surfaces consacrées à l'agrivoltaïsme, cette disposition ne revêt aucun caractère contraignant. « Dans le Sud, on a les olives. Dans l'Yonne, on aura les panneaux », se résigne Manuel*, agriculteur. La boutade résume à elle seule les craintes de certains agriculteurs que l'agrivoltaïsme ne devienne, à terme, une sorte de spécialité locale. À l'est du département, autour de Noyers et de Moulins-en-Tonnerrois, les infrastructures électriques se préparent d'ailleurs déjà à accueillir cette montée en puissance avec de nouveaux postes RTE et Enedis.
En théorie, chaque nouveau projet doit être validé par le préfet. Or, avertir l'avocate Fanny Le Reste, « le préfet n'a pas la connaissance technique pour juger du sérieux des études d'impacts, surtout lorsque chaque projet est conduit par des opérateurs privés selon des approches qui leur sont propres ».
« Il faut qu'on arrive nous-mêmes, les opposants, à faire notre contre-expertise, bénévolement », confirme un riverain mobilisé. Certains résidents de Noyers pointent la grande difficulté de lecture et de compréhension des études produites par GLHD pourtant destinées au grand public.
Certains résidents de Noyers pointent la grande difficulté de lecture et de compréhension des études produites par GLHD pourtant destinées au grand public.
En examinant les dossiers, François Sebillotte, président de l'association Vivre à Noyers, affirme quant à lui avoir identifié de nombreuses références contestables. Dans l'étude, une prétendue démonstration des bénéfices environnementaux des centrales photovoltaïques s'appuie ainsi sur des travaux du BNE (Bundeverband Neue Energiewirtschaft) présentés comme une source scientifique indépendante. Or le BNE est en réalité un lobby représentant les industriels allemands des énergies renouvelables. Plus loin, une étude citée pour étayer les effets favorables des parcs photovoltaïques sur les chauves-souris renvoie en fait à des travaux portant sur les pratiques agricoles dans les systèmes d'élevage, sans lien direct avec la question abordée.
« On pourrait certainement multiplier les exemples », estime François Sebillotte, qui voit dans l'abondance des références bibliographiques un moyen de conférer à ces études « un caractère extraordinairement sérieux, scientifique, rigoureux, exhaustif » qui ne résiste pas toujours à une vérification minutieuse des sources.
Interrogée sur ces points, GLHD balaie les critiques : l'évaluation environnementale « ne repose pas sur une source isolée » mais « sur des études réalisées par des bureaux d'études spécialisés et indépendants », puis sur « l'instruction des services de l'État et de l'Autorité environnementale ».
Plusieurs témoignages recueillis pour cette enquête auprès d'acteurs du secteur décrivent pourtant des mécanismes de minimisation des impacts environnementaux assez répandus dans ce type de dossier. Un ancien membre de l'autorité environnementale, qui requiert l'anonymat, affirme avoir constaté que certains maîtres d'ouvrage parvenaient à faire disparaître de leurs dossiers la présence d'espèces protégées pourtant identifiées lors des inventaires de terrain. « Je le sais par plusieurs sources, notamment de personnes qui travaillent dans les bureaux d'études », indique-t-il. L'avocat Théodore Catry, qui connaît bien le fonctionnement de ces cabinets, évoque quant à lui des « manipulations », des « trafics de données » et des rapports « maquillés scientifiquement » pour qu'ils « disent ce que le promoteur a envie d'entendre ». Un professionnel du secteur souhaitant garder l'anonymat décrit par ailleurs des « scripts déjà tout prêts » pour répondre aux avis critiques de la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe).
Un professionnel du secteur souhaitant garder l'anonymat décrit par ailleurs des « scripts déjà tout prêts » pour répondre aux avis critiques de la Mission régionale d'autorité environnementale (MRAe).
L'autosaisine du Conseil national de la protection de la nature (CNPN) du 19 juin 2024 confirme qu'il ne s'agit pas d'une pratique isolée : les entretiens avec les services déconcentrés de l'État indiquent systématiquement que les développeurs mandatent les bureaux d'étude avec l'objectif d'éviter d'avoir à demander une dérogation « espèces protégées ». Le résultat est mécanique : en 2022 et 2023, seulement 11 % des projets de centrales photovoltaïques ayant nécessité une évaluation environnementale ont sollicité une telle dérogation, et lorsqu'elle est demandée, près des deux tiers échouent à passer le filtre des exigences réglementaires. Une pratique semblable à celle observée autour de bien d'autres projets de développement comme celui de l'A69, où l'Autorité environnementale a elle-même pointé une « évaluation très limitée des impacts sur les espèces protégées ». « C'est du cynisme industriel si vous voulez, ça n'a rien à voir avec le visage angélique de la transition énergétique », tranche Théodore Catry.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donCertaines parcelles du projet de GLHD à Noyers empiéteraient sur des habitats d'espèces protégées, dont le circaète Jean-le-Blanc, sans que l'étude d'impact ne les ait recensées. François Sébillote pointe une méthode qu'il juge expéditive : « Quand vous regardez plus en détail l'étude locale, vous vous apercevez qu'ils ont fait venir deux fois un spécialiste pour vérifier la présence de cette espèce rare de rapace. Et tu m'étonnes qu'il n'en a pas vu : par définition, une espèce rare, vous ne la voyez pas souvent ! » Selon lui, l'étude ne prendrait pas non plus en compte l'effet des clôtures grillagées, installées autour des parcelles pour limiter les actes de vandalisme, susceptibles de gêner les déplacements de la faune locale.
De son côté, la société GLHD assure qu'aucune consigne n'a été donnée au bureau d'études pour éviter une demande de dérogation espèces protégées et affirme que son analyse s'appuie sur des prospections de terrain, des données bibliographiques et l'historique des observations. Elle estime que le Circaète Jean-le-Blanc n'est pas présent sur les parcelles du projet, notamment parce que les grandes cultures intensives seraient « peu favorables aux reptiles », sa principale source d'alimentation.
Au-delà de la faune, c'est aussi le sous-sol qui inquiète. Les microperforations des pieux servant de fondations aux panneaux pourraient, selon une étude hydrologique, perturber la circulation des eaux souterraines dans des sols karstiques particulièrement vulnérables.
Theodore Catry, résume l'imprévisibilité du phénomène : « C'est très compliqué de savoir, quel va être le dommage causé. Vous pouvez très bien perturber une voie d'eau qui aura des répercussions à des kilomètres de là, parce que ça va assécher ou modifier l'écoulement des eaux à un endroit qu'on n'avait pas du tout prévu. »
« Les opposants reprochent à l'agrivoltaïsme de reléguer l'agriculture au second plan, et je pense qu'ils n'ont pas tout à fait tort », estime Xavier*, un agriculteur voisin. « On dégrade le sol. Sous les panneaux, il peut y avoir moins d'humidité, ce qui perturbe le cycle des vers de terre. Le sol ne fonctionne plus de la même manière. Et le jour où il faut tout enlever, ce n'est pas comme retirer une simple clôture en bois. La durée de vie d'un panneau est d'environ 25 ans, et s'ils ne sont pas remplacés, leur retrait laissera des sols qui, selon moi, mettront bien une dizaine d'années à se régénérer complètement. »
La crainte, au fond, est celle d'un agrivoltaïsme de façade : une activité agricole progressivement abandonnée faute de rentabilité, tandis que la rente énergétique, elle, deviendrait structurelle. Ces projets risquent alors de vider de leur sens les mutations pourtant nécessaires de l'agro-industrie vers des modèles plus vertueux.
L'association Terre de Liens, qui accompagne l'installation de paysans et documente les dynamiques de propriété des terres, a mis en évidence plusieurs effets en cascade. Le premier est mécanique : dès qu'une parcelle accueille des panneaux solaires, sa valeur s'emballe. Jean-Charles Faucheux, co-porte-parole de la Confédération paysanne de l'Yonne, en décrit le mécanisme avec précision : « Le problème principal, c'est qu'on a un changement de nature du sol. » Un propriétaire voisin d'un projet photovoltaïque ne valorise plus sa terre à l'aune de ce qu'elle peut produire agronomiquement, mais à celle de ce qu'elle peut rapporter en énergie solaire. « Au lieu de dire “ on va payer 2 000, 3 000 euros de l'hectare “ , il va plutôt se baser sur 3 000 euros de produits par an » et le prix de la parcelle monte alors à 10 000 ou 15 000 euros l'hectare. La logique est contagieuse : « Mon voisin a réussi à valoriser ses terres à ce prix-là. Pourquoi moi, je ne le ferais pas ? »
Un propriétaire voisin d'un projet photovoltaïque ne valorise plus sa terre à l'aune de ce qu'elle peut produire agronomiquement, mais à celle de ce qu'elle peut rapporter en énergie solaire.
Dans un pays où l'accès au foncier constitue déjà l'un des principaux obstacles à l'installation, l'effet est dévastateur. Terre de liens alerte sur le risque de spéculation par anticipation des investisseurs qui pourraient acquérir des terres situées à proximité des postes sources électriques, ces nœuds de raccordement au réseau sans lesquels aucune centrale solaire ne peut fonctionner. Les développeurs privilégient déjà ces emplacements , dès lors que connecter une centrale au réseau peut coûter entre 120 000 et 150 000 euros par kilomètre.
Le bail rural, par lequel un propriétaire loue sa terre à un agriculteur, n'est pas adapté dans sa forme actuelle à un projet agrivoltaïque : il doit être résilié pour laisser la place à un bail emphytéotique entre le propriétaire et l'énergéticien, supprimant les protections fondamentales du fermier. Un prêt à usage de la parcelle est ensuite accordé par l'énergéticien à l'agriculteur, assorti d'un contrat détaillant les activités agricoles autorisées. Dans cette convention tripartite au rapport de force inégal, les promoteurs peuvent, selon Jean-Charles Faucheux, « du jour au lendemain, vous couper les vivres. Vous vous retrouvez le bec dans l'eau avec des panneaux sur votre terre que vous ne pouvez pas enlever, une structure que vous ne pouvez pas récupérer pour refaire de la culture ou de l'élevage. »
Jean-Charles Faucheux, de la Confédération paysanne, met donc en garde contre les conséquences plus larges sur l'autonomie paysanne : « L'entrée d'un énergéticien dans l'équation dépossède le paysan de ses savoir-faire et soumet ses choix culturaux aux impératifs de la production électrique. » Le syndicat a chiffré une alternative : avec environ 3 000 exploitations agriculteur dans le département de l'Yonne, un hectare par agriculteur suffirait à développer l'agrivoltaïsme sans concentrer les installations. Jean-Charles Faucheux ne se fait pourtant pas d'illusions : « Les promoteurs n'accepteront jamais une telle dispersion : ce n'est pas rentable. »
L'ambition affichée par Emmanuel Macron le 10 février 2022, à Belfort, de dépasser 100 gigawatts de puissance photovoltaïque installée d'ici 2050 serait atteignable en utilisant les surfaces déjà artificialisées tels que les toits, les entrepôts, les parkings comme l'ont démontré le Cerema et l'Ademe. Alors pourquoi viser les champs ? Par choix politique : maintenir le prix de l'électricité au plus bas. Dans les appels d'offres de la Commission de régulation de l'énergie, ce critère prime sur tout. Il favorise mécaniquement les opérateurs qui proposent les coûts de production les plus faibles, donc les projets les plus étendus, les plus rentables. Or, malgré un investissement initial élevé, l'agrivoltaïsme reste deux fois moins coûteux que les installations sur grandes toitures, grâce à une moindre complexité technique et à des économies sur le raccordement.
« Comme l'éolien il y a dix ans, le solaire semble reproduire la même erreur de confier aux industriels des renouvelables le soin de choisir comment aménager la transition énergétique », résume François Sébillote, président de l'Association Vivre à Noyers. L'avertissement mérite d'être pris au sérieux. Faute d'avoir été entendues, les oppositions locales offrent à une extrême droite pro-fossile une prise inattendue : retourner l'opinion contre l'ensemble des politiques de soutien aux énergies renouvelables.
*Les prénoms ont été modifié
03.07.2026 à 07:00
Olivier Petitjean
Donald Trump tente de s'approprier la célébration du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis à travers une organisation à sa botte qui organise des journées de prières et des spectacles de combat. Des travaux d'« embellissement » ont été lancés dans la capitale Washington, comme la construction d'un arc de triomphe et d'une immense salle de bal à la Maison Blanche. Le tout financé par l'argent public mais aussi par les dons très intéressés de multinationales et de milliardaires. (…)
- Trumpisme et complicités / États-Unis, extrême droite, ArcelorMittal, JCDecaux, LVMH, CMA-CGM, TotalEnergies, Capgemini, Iliad
Donald Trump tente de s'approprier la célébration du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis à travers une organisation à sa botte qui organise des journées de prières et des spectacles de combat. Des travaux d'« embellissement » ont été lancés dans la capitale Washington, comme la construction d'un arc de triomphe et d'une immense salle de bal à la Maison Blanche. Le tout financé par l'argent public mais aussi par les dons très intéressés de multinationales et de milliardaires. Des groupes français sont aussi de la partie.
Ce 4 juillet, les États-Unis fêtent le 250e anniversaire de leur déclaration d'indépendance. Réceptions, portes ouvertes, spectacles... De nombreuses festivités sont prévues outre-Atlantique et dans les ambassades américaines. Préparé depuis des années, l'événement a cependant pris une autre tournure avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. « America 250 », la structure transpartisane et à but non lucratif mise en place par le Congrès pour organiser l'anniversaire, a été marginalisée par une nouvelle organisation directement inspirée par le président et ses proches, Freedom 250.
Donald Trump cherche à s'approprier les célébrations du 250e anniversaire du pays pour imposer une certaine vision de son histoire, blanche, mâle et chrétienne.
Entreprise commerciale dépendant du service des Parcs nationaux, Freedom 250 a récupéré une partie des fonds publics préalablement réservés à America 250 et, selon un rapport des élus démocrates au Congrès, une partie au moins de l'argent que cette dernière a collecté auprès de mécènes privés. Parmi ses premiers faits d'armes : l'organisation une journée de prières de rue à Washington le 17 mai dernier, et celle d'un spectacle de combat UFC pour commémorer l'anniversaire du président en exercice. Sont aussi prévus, entre autres, une flotte de six camions-musées appelés « Freedom Trucks » pour sillonner le pays, ou encore une course de voitures baptisée le « Freedom 250 Grand Prix ». Apparemment impressionné par l'Arc de Triomphe lors d'un passage à Paris, Donald Trump veut également imposer la construction d'une arche similaire, mais encore plus grande, dans la capitale américaine, surmontée de statues dorées.
Pour ses opposants, Donald Trump cherche à travers Freedom 250 à s'approprier les célébrations du 250e anniversaire du pays pour imposer une certaine vision de son histoire (blanche, mâle et chrétienne, et minimisant les aspects plus sombres comme le rôle de l'esclavage dans sa fonction). C'est aussi et peut-être surtout une opportunité de faire la publicité de sa personne et de ses prétendus accomplissements.
Parmi les sponsors privés de Freedom 250, on retrouve sans surprise des géants de la tech comme Oracle et Palantir, dont les dirigeants affichent leur proximité avec le président, des poids lourds du pétrole comme Chevron ou ExxonMobil, des marchands d'armes comme RTX, Northrop Grumman, Lockheed Martin et Boeing, et d'autres grands noms du capitalisme américain. Une seule entreprise européenne apparaît : l'allemande SAP, numéro un mondial des logiciels de gestion. Elle s'était déjà distinguée par son empressement à mettre fin à ses politiques anti-discriminations (DEI) l'année dernière à la demande l'administration Trump (lire notre enquête).
Parmi les sponsors privés de Freedom 250, on retrouve sans surprise des géants de la tech comme Oracle et Palantir, dont les dirigeants affichent leur proximité avec le président américain.
La section « Partenaires » du site de Freedom 250 réserve cependant une surprise : la présence de l'entreprise française d'affichage publicitaire JC Decaux. Interrogée, la direction de la communication du groupe nous a répondu que « JCDecaux participe à l'opération Freedom250 uniquement via la mise à disposition d'espaces gracieux sur certains de ses mobiliers dans les villes et aéroports » et qu'il « ne s'agit en aucun cas d'un sponsoring financier ou d'une donation ». L'entreprise précise qu'il s'agit d'une opération « coordonnée par l'association professionnelle américaine de la communication extérieure (Outdoor Advertising Association of America – OAAA), avec la participation de plusieurs acteurs du secteur (Clear Channel, Outfront, Lamar, entre autres) ».
Pourtant, ni l'OAAA ni aucune de ces firmes ne sont citées sur le site de Freedom 250, au contraire de JCDecaux, dont le logo défile au milieu de ceux de la NASA, du think tank MAGA America First Policy Institute, de la Bourse de New York, de l'entreprise de sports de combat UFC ou du site chrétien Pray.com (entre autres), offrant un condensé de l'Amérique trumpiste.
Dans une capitale américaine où la corruption s'étale au grand jour, le financement par des grandes entreprises, des milliardaires ou des gouvernements de projets chers à Donald Trump est devenu un moyen commode – et peu onéreux, car ouvrant droit à une réduction fiscale – de s'acheter les faveurs de son administration. C'est ainsi que le Qatar lui a « offert » un nouvel avion Air Force One, dans lequel le président étasunien a fait son premier voyage cette semaine. De manière similaire, les dirigeants émiratis semblent avoir investi dans l'entreprise de cryptomonnaies de la famille Trump pour assurer leur accès à des semi-conducteurs stratégiques (lire notre enquête).
Côté entreprises, outre « Freedom 250 », c'est le financement de la nouvelle salle de bal voulue par Donald Trump dans l'aile Est de la Maison Blanche qui attire l'attention. Le président avait d'abord promis que le chantier ne coûterait rien aux contribuables grâce à de généreuses « donations » privées. Au final, le budget de l'opération, estimé désormais à 600 millions de dollars, sera finalement abondé en grande partie par des fonds publics, dont pour plus de 300 millions de fonds destinés initialement aux agences de sécurité.
ArcelorMittal, un des piliers du CAC 40, a fait une donation d'acier – d'une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour la nouvelle salle de bal de la Maison Blanche.
De nombreuses multinationales ont également mis la main à la poche pour financer le projet, dont seules une partie sont connues. La liste rendue publique par la Maison Blanche mentionne les géants de la tech Amazon, Apple, Google, Meta, Microsoft et Palantir, ainsi que des entreprises du secteur des cryptomonnaies, de l'énergie ou du tabac. Selon un article du New York Times qui cite d'autres contributeurs comme Nvidia ou BlackRock, la Maison Blanche aurait promis l'anonymat à ceux qui le souhaitaient, en dépit de ses promesses et des innombrables situations de conflit d'intérêt qu'occasionnent ces dons.
Le quotidien américain a également révélé que le groupe sidérurgique ArcelorMittal, un des piliers du CAC 40, a fait une donation d'acier – d'une valeur estimée à 37 millions de dollars – pour la nouvelle salle de bal de la Maison Blanche. Quelques jours après ce don, Donald Trump a annoncé une série d'ajustements sur ses tarifs douaniers bénéficiant à ArcelorMittal et à d'autres entreprises du secteur.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÀ Paris, l'ambassade des États-Unis organise une grande réception pour célébrer l'anniversaire de l'indépendance, dont l'invité d'honneur sera le PDG de LVMH.
À Paris, l'ambassadeur des États-Unis Charles Kushner – père de Jared Kushner, gendre de Donald Trump – organise lui aussi une grande réception à l'ambassade ce 3 juillet pour célébrer l'anniversaire de l'indépendance. Selon les documents divulgués par La Lettre, l'invité d'honneur de l'événement sera le PDG de LVMH Bernard Arnault. Pas très étonnant sans doute, puisque le milliardaire est lié au président américain et à sa famille depuis son exil à New York au début des années 1980. Après avoir assisté à sa cérémonie d'investiture en janvier 2025, il a vanté le « vent de liberté » qui souffle selon lui outre-Atlantique. Quelques mois plus tard, sur fond de menace des hausses des tarifs douaniers, il a aussi joué des pieds et des mains pour convaincre les dirigeants européens de passer un « deal » avec Trump.
La Lettre révèle également la liste (provisoire) des entreprises qui ont accepté de financer l'événement parisien. On y retrouve des multinationales américaines (Amazon, Bank of America, Google, Meta, Uber, X) mais aussi des grands groupes français, dont plusieurs se sont déjà fait remarquer pour leurs relations étroites avec la nouvelle administration américaine, comme CMA-CGM ou encore TotalEnergies (lire notre article). On y trouve aussi le groupe Bolloré, via sa filiale Lagardère. Capgemini, dont nous avons révélé le contrat controversé avec la police anti-migrants ICE, est également de la partie, tout comme Thales, les banques Société Générale et BNP Paribas, les fonds d'investissement proches de la Macronie Ardian et Meridiam, ou encore le groupe Iliad de Xavier Niel. Ce dernier avait déjà été impliqué dans une autre opération chère au cœur de Donald Trump : le rachat de la branche américaine du réseau TikTok par un consortium d'investisseurs dont beaucoup d'amis du président.
À Bruxelles, l'ambassade américaine a vu encore plus grand en privatisant le week-end dernier le parc du Cinquantenaire pour un événement public avec concerts et survols d'avion. Coût total ? 5 millions d'euros, là aussi apportés par des multinationales américaines et belges. Les participants ont été accueillis par des manifestants dénonçant la politique de Trump. Rien de tel en France où l'on a fait le choix de rester entre élites.
30.06.2026 à 07:00
Cécile Marchand
Beaucoup d'entre nous passerons bientôt devant un magasin Relay avant de prendre le train ou l'avion pour nos vacances estivales. Contrôlée par Vincent Bolloré, l'enseigne détient le quasi-monopole de la vente de presse et de livres dans les gares françaises, grâce à un contrat avec la SNCF renouvelé en 2023. La forte visibilité des titres d'extrême droite et le récent refus de distribuer un livre-enquête sur Bernard Arnault nourrissent les soupçons d'instrumentalisation politique. Nous (…)
- Le système Bolloré / France, Bolloré, extrême droite, monopoles
Beaucoup d'entre nous passerons bientôt devant un magasin Relay avant de prendre le train ou l'avion pour nos vacances estivales. Contrôlée par Vincent Bolloré, l'enseigne détient le quasi-monopole de la vente de presse et de livres dans les gares françaises, grâce à un contrat avec la SNCF renouvelé en 2023. La forte visibilité des titres d'extrême droite et le récent refus de distribuer un livre-enquête sur Bernard Arnault nourrissent les soupçons d'instrumentalisation politique. Nous avons mené l'enquête dans les magasins de trente gares partout en France pour en avoir le cœur net.
« Aucun salarié n'est autorisé à s'exprimer auprès des journalistes ou de tout autre média. » Telles sont les consignes reçues par les salariés des magasins Relay en janvier 2026. La direction de la communication de cette filiale du groupe Lagardère expliquait vouloir « garantir la cohérence et la maîtrise des informations communiquées ». Depuis sa prise de contrôle par le milliardaire Vincent Bolloré, en effet, l'enseigne rouge et blanche est régulièrement accusée d'être transformée en vitrine des idées d'extrême droite. Sur les réseaux sociaux, les controverses se sont multipliées sur les choix de mise en avant de livres et titres de presse dans ces points de vente omniprésents dans les gares, les aéroports, les métros et les hôpitaux.
Suite au limogeage soudain du patron de Grasset en avril, les craintes suscitées par la concentration de pouvoir de Vincent Bolloré sur le monde de la culture, de l'édition et des médias sont revenues sur le devant de la scène. Pour Fabrice Février, codirecteur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès, cette crise a servi à rappeler qu'« un contenu n'arrive jamais seul jusqu'à son lecteur ». Il y a autour de la publication d'un livre une « chaîne de décisions et de légitimation », dont plusieurs maillons – dont les Relay en gares – sont aujourd'hui entre les mains d'un seul homme, « porteur d'un projet politique parfaitement identifiable ».
Avec la diminution progressive du nombre de kiosquiers, les quelque 450 Relay – dont plus de 300 dans les gares, où ils sont en situation de monopole – jouent aujourd'hui un rôle central dans la distribution de la presse et des livres en France. Pour les magazines, ils peuvent représenter jusqu'à 20% des ventes. Pour les livres, les chiffres varient en fonction des maisons d'édition. Selon Richard Gouard, responsable du pôle Enseignes chez Actes Sud diffuseur, les Relay peuvent peser 8 à 10% pour les livres de son groupe en poche, et 3 à 4 % pour les grands formats. Au-delà des parts de marché, il se joue dans ces librairies où flânent les voyageurs une véritable bataille des imaginaires, à travers les unes de journaux et les auteurs qui sont mis en valeur dans les rayons.
Le réseau des magasins Relay est-il devenu le dernier maillon de la chaîne, allant d'une idée jusqu'à ses lecteurs, progressivement façonnée par Vincent Bolloré pour mener sa croisade idéologique ? Ou est-il simplement le reflet de l'importance grandissante que prennent les idées réactionnaires dans la société ? Afin d'en avoir le cœur net, l'Observatoire des multinationales a enquêté aux quatre coins de la France, dans des gares de tailles diverses, en collectant soigneusement des données sur les livres et les titres de presse qui y étaient mis en avant (voir encadré méthodologique).
Dans son dernier essai, le cardinal Robert Sarah, prélat ultraconservateur connu pour ses propos homophobes et misogynes, s'exprime à propos de l'avortement. « C'est un massacre mondial qui fait apparaître à quelle décadence, à quelle dégradation et à quelle barbarie impitoyable conduit la culture de la mort, promue largement et financée massivement par le monde occidental. » Cet ouvrage titré 2050 et publié aux éditions Fayard (elles aussi contrôlées par le groupe Hachette et son actionnaire Vincent Bolloré), s'est retrouvé, face visible, sur les tables d'un tiers des magasins Relay que nous avons visités lors de notre enquête. Il a été coécrit avec Nicolas Diat, un proche du milliardaire conservateur et, selon Le Nouvel Obs et Libération, le responsable du litige qui a mené à l'éviction du patron de Grasset.
« Secrètement, tout le monde rigole. Le cardinal Sarah, ça n'a rien à faire dans les Relay. »
Pourquoi les équipes de Lagardère Travel Retail, qui gère les enseignes Relay, ont-elles autant mis en avant cet essai malgré son succès commercial plutôt limité (3 740 exemplaires vendus six semaines après sa sortie selon GfK) ? Nous avons posé la question à l'entreprise, qui n'a pas souhaité nous répondre. « Secrètement, tout le monde rigole. Le cardinal Sarah, ça n'a rien à faire dans les Relay », commente un fin connaisseur de la maison d'édition, qui a tenu à conserver l'anonymat.
Notre enquête confirme que dans la catégorie « essais », les titres de la maison Fayard – qui accueille depuis son rachat par Vincent Bolloré la plupart des grands noms de l'extrême droite française – sont très visibles dans les Relay. D'un point de vue commercial, il est normal que les ouvrages de Nicolas Sarkozy, Philippe de Villiers ou de son neveu Pierre de Villiers, qui se vendent très bien, se retrouvent en nombre. Mais la présence d'autres livres, comme celui du cardinal Sarah, surprend. D'autant que d'autres succès de librairies d'auteurs plus à gauche du spectre politique, sélectionnés comme points de comparaison selon le top des ventes GfK, n'étaient pas ou presque plus distribués dans les magasins que nous avons visités.
Dernièrement, les soupçons d'ingérence de Vincent Bolloré dans les Relay ont été renforcés avec le refus de diffuser un livre-enquête sur Bernard Arnault. Publié aux éditions La Tribu, l'ouvrage avait été pré-commandé en 400 exemplaires sous X, pour protéger la confidentialité des informations qu'il contenait jusqu'à sa publication. À la dernière minute, les équipes de Lagardère ont informé La Tribu que le livre leur serait retourné car il avait été commandé « malencontreusement » et qu'il « ne se vendrait pas », selon des propos rapporté par son autrice Audrey Millet. Une forme de « censure » selon elle, alors que les deux milliardaires ont multiplié ces derniers temps les signes de bonne entente.
À la dernière minute, les équipes de Lagardère ont informé La Tribu que leur livre-enquête sur Bernard Arnault leur serait retourné car il avait été commandé « malencontreusement ».
Pourtant, deux semaines après sa publication, les ventes de son ouvrage avaient déjà dépassé celles du cardinal Bustillo, paru trois mois plus tôt. Lui aussi édité par Fayard, son essai intitulé Carnets corses, Tome premier a été diffusé dans les magasins Relay sur la période de notre enquête malgré des ventes quasi confidentielles. Au vu de la sélection très resserrée des boutiques en gare, qui ont de moins en moins de place dédiée aux livres et en particulier aux essais, ce choix étonne tout autant que celui du cardinal Sarah.
Dans d'autres parties du groupe Hachette, des pressions ont déjà été exercées pour médiatiser les deux cardinaux. En 2022, avant que Paris Match ne soit revendu à LVMH, la direction du journal aurait reconnu du bout des lèvres s'être fait imposer sa une dédiée au cardinal Sarah, associée à un portrait de six pages. En octobre 2025, l'hebdomadaire Femme actuelle s'est vu de manière similaire imposer une double page d'entretien, titrée « Le Christ est le coach qui nous apprend à vivre », à l'occasion de la sortie d'un autre livre du cardinal Bustillo. « Les journalistes de “Femme Actuelle” ont halluciné. Personne n'a voulu écrire ce papier qui déviait de la ligne éditoriale habituelle, alors la direction a pris une pigiste extérieure, une journaliste de CNews », se souvient Emmanuel Vire, délégué syndical SNJ-CGT chez Prisma Media.
Certes, les mises en avant dans les Relay ne bénéficient pas qu'aux titres Fayard. C'est l'essai Les nouveaux maîtres, signé par des journalistes du Monde, qui a bénéficié de la meilleure exposition durant la période de notre enquête, devant les livres de Philippe de Villiers et Nicolas Sarkozy. Ce livre-enquête sur les milliardaires de la tech a été publié aux éditions Albin Michel, indépendantes mais diffusées par Hachette. Il est resté plusieurs semaines dans le « top 16 » des meilleures ventes affiché dans les Relay (tous genres confondus et au milieu de romans), alors que dans le classement GfK, il occupait dans le même temps la 66e place. Le classement affiché dans les Relay est établi, témoigne un diffuseur, « selon un mélange entre les ventes du réseau et le classement Gfk », ce qui laisse potentiellement une place à l'interprétation. Du côté des romans, dans cette catégorie de livres grands formats, la représentation de différentes maisons d'édition et la concordance avec le classement de référence semblait en revanche assurée.
Le classement affiché dans les Relay est établi « selon un mélange entre les ventes du réseau et le classement Gfk », ce qui laisse une place à l'interprétation.
Dans une récente enquête du journal Le Monde, les témoignages de différents éditeurs se succèdent pour infirmer les soupçons selon lesquels les Relay favoriseraient les titres publiés par des maisons appartenant elles aussi à Hachette. « En centrale, je n'observe aucune idéologie d'extrême droite, ni de partialité vis-à-vis de la ligne politique des livres que je leur propose », confirme Richard Gouard d'Actes Sud. Il se déclare par exemple content du traitement de l'essai de Salomé Saqué Résister, ou même de celui d'Olivier Legrain et Vincent Edin Sauver l'information de l'emprise des milliardaires, tous deux publiés aux éditions Payot.
Alors comment expliquer la forte présence dans les Relay d'essais publiés par Fayard, dont certains n'ont qu'un succès commercial très limité ?
Un élément de réponse se situe dans les critères de sélection des ouvrages, qui sont distribués dans tout le réseau en quantités décidées par le siège. À partir d'un premier choix fait par les maisons d'édition, les équipes de Lagardère prennent leur décision finale en fonction des objectifs de vente, de la notoriété des auteurs et du plan média qui leur est présenté.
Grâce à la chambre d'écho offerte par la galaxie Bolloré, où les différents supports du groupe participent à la promotion croisée des contenus, les auteurs de Fayard peuvent facilement bénéficier d'une couverture dans CNews, Europe 1, le Journal du Dimanche (JDD) ou JDNews. Le cardinal Sarah a ainsi pu faire la promotion de son essai 2050 à plusieurs reprises sur le plateau de CNews, ainsi que dans les colonnes et sur les réseaux sociaux du JDNews et du JDD.
« Il ne faut pas non plus négliger le rôle du centre logistique de Maurepas, appartenant à Hachette Distribution, auprès duquel les Relay s'approvisionnent directement », ajoute la salariée d'une maison d'édition, qui a souhaité garder l'anonymat. Tous les ouvrages distribués par Hachette sont déjà sur place, contrairement à ceux distribués par d'autres groupes comme Gallimard ou Interforum, ce qui réduit les coûts et facilite la diffusion de leurs livres dans les points de vente en gare et en aéroport.
Lors de leur sortie, les deux derniers livres de Jordan Bardella ont été positionnés en caisse à au moins deux reprises. C'est, dans les Relay, un espace habituellement payant, et plutôt réservé aux magazines.
« La sélection c'est une chose, mais ce qui compte pour booster les ventes d'un livre c'est également son positionnement dans le magasin », rappelle Vincent Edin, le co-auteur de Sauver l'information de l'emprise des milliardaires, critiquant la visibilité accrue des essais d'extrême droite dans les Relay depuis la prise de contrôle de Vincent Bolloré. Plusieurs vendeurs, qui ont accepté de parler malgré les consignes, nous ont affirmé décider par eux-mêmes du positionnement de la plupart des livres. Une employée d'une gare métropolitaine nous assure ainsi que même si elle ne choisit pas les quantités initiales livrées, elle reste libre de recommander les livres « qui se vendent bien ». Sauf exception pour le classement des meilleures ventes déjà mentionné – mis à jour chaque semaine par la direction – et pour les opérations commerciales, qui sont moins fréquentes que pour la presse et majoritairement réservées aux romans.
Lors de leur sortie, les deux derniers livres de Jordan Bardella ont été positionnés en caisse à au moins deux reprises. C'est, dans les Relay, un espace habituellement payant, et plutôt réservé aux magazines. Interrogée à ce sujet, la maison Fayard qui les a édités n'a pas souhaité faire de commentaire, ni confirmer s'il s'agissait d'opérations commerciales. En octobre 2024, sous la pression des syndicats, la régie publicitaire de la SNCF a refusé la campagne publicitaire du livre signé par le président du Rassemblement national. Pourquoi refuser la publicité de ce livre dans les gares, mais pas au sein des Relay, exploités par une entreprise co-détenue par la SNCF ? Ce deux poids, deux mesures interroge, d'autant plus que plusieurs témoignages de vendeurs s'accordent pour dire que l'essai a été livré en très grandes quantités par la centrale dans les points de vente.
En France, les organismes chargés d'une mission de service public – à l'image du groupe SNCF – sont tenus de veiller au respect des principes de laïcité et de neutralité du service public. C'est sur ce fondement que la régie publicitaire de la compagnie ferroviaire a refusé la campagne d'affichage pour le livre de Jordan Bardella, mais aussi pour celui de Gabriel Zucman Les milliardaires ne paient pas d'impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin. Selon Yacine Baïta, avocat spécialisé en contrats publics, « le principe de neutralité doit être garanti sur l'ensemble du domaine public », pas seulement sur les panneaux d'affichage des gares mais aussi dans « les locaux concédés à des fins commerciales dans leur enceinte ».
Il souligne toutefois que « les choses sont quelque peu différentes » dans les Relay, dans la mesure où « les libertés d'expression, d'opinion, et la liberté de la presse doivent être prises en compte et mises en balance avec le principe de neutralité ». Il ne saurait donc y avoir par principe une interdiction de mise en vente des contenus de nature politique, idéologique et religieux. Toutefois, l'avocat considère qu'une « juste conciliation entre ces libertés et principes devrait conduire à faire obstacle à ce que des contenus d'une même ligne politique, idéologique ou religieuse soient systématiquement mis en avant au détriment des autres. Dans ce cas, le principe de neutralité pourrait effectivement s'en trouver affecté. »
En rachetant le groupe Lagardère, Vincent Bolloré n'a pas seulement pris le contrôle des enseignes Relay et d'une dizaine de maisons d'édition, dont Fayard. Il a aussi mis la main sur Europe 1 et le Journal du Dimanche, deux médias dont il a rapidement fait partir la majorité de la rédaction pour la remplacer par des journalistes plus proches de ses idées, comme il l'avait déjà fait avec iTélé, devenu CNews. Il a aussi lancé en 2024 un nouvel hebdomadaire, baptisé JDNews, qui s'est distingué dès le départ par sa ligne très droitière et qui a récemment fait polémique pour une « une » pro-russe. L'enquête que nous avons menée dans les Relay montre une nette surreprésentation du JDNews, par rapport à son audience réelle, dans les zones non-payantes consacrées à la presse magazine.
Selon le classement de l'Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), mesurant l'audience de la presse magazine française au premier semestre 2026, le JDNews, avec 678 000 lecteurs réguliers, arrive loin derrière d'autres hebdomadaires comme Paris Match, Le Point, Le Nouvel Obs, L'Express ou encore Marianne. Sur la période étudiée, il apparaît pourtant comme le cinquième magazine le plus mis en avant dans les Relay, juste derrière le Nouvel Obs. Il est notamment le deuxième plus présent en tête de gondole, dans des zones qui ne relèvent pas d'opérations commerciales.
En 2025, le magazine s'écoulait à 148 000 exemplaires chaque semaine, en petite partie grâce à des ventes ponctuelles couplées à d'autres magazines du groupe, logés chez Prisma Media, comme Télé Loisirs, Capital ou Voici. « Les synergies sont partout au sein des différentes entités du groupe contrôlé par Bolloré. À Prisma, on nous dit de mettre du Canal + dans les programmes TV par exemple », réagit Emmanuel Vire, délégué syndical SNJ-CGT. Au moment du rachat de Prisma par le magnat d'extrême droite en 2021, il aurait été dit selon lui en comité social d'entreprise (CSE) que l'intégration dans le groupe faciliterait les placements dans les Relay pour booster les ventes. Ce qui ne s'est pas vérifié dans les faits parce que, ajoute-t-il en référence au plan social en cours, « de toute façon, Bolloré veut détruire les titres de Prisma Media ».
La distribution de la presse est davantage régulée que celle de l'édition en matière de respect du pluralisme.
En théorie, la distribution de la presse est davantage régulée que l'édition en matière de respect du pluralisme. Quand un titre de presse est reconnu d'information politique et générale (IPG), un marchand de journaux ne peut pas refuser de le diffuser. Quand ils ont l'agrément de la Commission paritaire de la presse et des agences de presse (CPPAP) hors IPG, les journaux sont assortis dans les points de vente selon leurs chiffres de vente, en application des règles de l'accord interprofessionnel. L'Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) est chargée de faire respecter ces règles. Elle nous a précisé ne jamais avoir reçu de plaintes d'éditeurs de titres de presse en lien avec leur placement dans les Relay.
De fait, de la même manière que pour les maisons d'édition, aucun magazine que nous avons interrogés pour cette enquête ne se juge mal traité par Lagardère – qui est pour eux un partenaire incontournable. Romain Jubert, le fondateur du magazine de société Vieux affirme « avoir de très bonnes relations avec les équipes de Relay » et être satisfait du positionnement de sa revue trimestrielle. Il voit plutôt dans le déploiement des titres d'extrême droite « le reflet des opinions de la société française ».
Tout comme dans les grandes et moyennes surfaces ou dans les maisons de la presse, il est possible pour les médias papier de souscrire à des offres commerciales, pour qu'un titre soit mis en avant dans les points de vente Relay. La plaquette officielle de Lagardère Travel Retail indique par exemple qu'une mise en avant en caisse dans 400 points de vente « STAR » pour « déclencher des achats d'impulsion » coûte 9 900 euros pour trois à quatre jours et 12 900 euros pour sept jours.
« Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes. »
Néanmoins, à en croire les témoignages des vendeurs qui ont accepté de nous parler anonymement, certains magazines sont mis en tête de gondole dans les Relay entre les rayons, sans budget publicité associé. « Depuis deux ans, la direction nous donne de plus en plus de consignes pour mettre en avant certains journaux. Depuis que Bolloré est à la tête du siège, les magazines à mettre en rayon à l'entrée du magasin, à côté des produits alimentaires sont obligatoires », rapporte un vendeur dans un Relay d'une gare métropolitaine. Les données récoltées montrent que sur ces espaces, sur les côtés des rayons, le JDNews est effectivement très présent. Il est souvent exposé aux côtés d'autres magazines comme Le Nouvel Obs, L'Express et Le Point. Quand ils sont tous les quatre positionnés sur la même étagère, le titre appartenant à Bolloré est le plus visible, à hauteur d'œil. Une autre employée qui a travaillé trois ans dans un Relay d'une grande ville indique elle aussi qu'à partir du moment où « le directeur du JDD a changé » et que le supplément JD News a été ajouté, « ils ont été plus mis en avant ».
Nos données font ressortir d'autres anomalies, comme la présence dans les Relay de la revue satirique d'extrême droite La Furia, qui a perdu son agrément en juillet 2025 suite à une saisine de SOS Racisme. Les marchands de journaux ne sont plus obligés de la diffuser, la CPPAP ayant estimé que les propos qu'elle contient étaient susceptibles de faciliter des actes xénophobes et racistes pénalement réprimés et ne relevait donc pas d'un « intérêt général quant à la diffusion de la pensée ». Sur la couverture du dernier numéro du trimestriel, ouvertement raciste et LGBTphobe, une question est posée sous la moustache d'Adolf Hitler : « Faut-il le ressusciter ? » Pour Clémentine Elfasci, membre du pôle juridique de SOS Racisme, « d'autres distributeurs ont, suite à la décision de la CPPAP, arrêté de diffuser la revue. La SNCF doit faire de même dans les Relay en gares pour ne pas se rendre complice de la banalisation de la haine dans l'espace public. »
En tête de gondole du plus grand Relay de la Gare de l'Est à Paris, autre surprise : la revue "Transitions & Energies" rachetée en 2024 par un think tank anti-éolien.
En tête de gondole du plus grand Relay de la Gare de l'Est à Paris, autre surprise : la revue trimestrielle Transitions & Energies, rachetée en 2024 par un think tank anti-éolien, le Cérémé, aux côtés de l'un des ses proches partenaires Fabien Bouglé (lire notre article). Ce magazine au tirage limité prétend apporter un contrepoint aux débats sur les politiques énergétiques en n'hésitant pas à flirter avec le climato-scepticisme. Pour preuve cet extrait de l'édito du rédacteur en chef Eric Leser dans le numéro 28 de la revue (mars à mai 2026) : « La température moyenne à la surface de la Terre, un chiffre qui ne signifie pas grand chose en soi, est généralement estimée à environ 15°C, soit 4°C en dessous du seuil minimal de confort thermique pour l'être humain. Toutes choses égales par ailleurs, un léger réchauffement climatique serait bénéfique à la vie humaine. Il s'agit certes d'une analyse simpliste, mais on ne peut pas balayer la réalité physique d'un revers de main. »
Pour la climatologue Valérie Masson-Delmotte, « ces quelques phrases sont un condensé de déni scientifique, reflétant une ligne éditoriale tournée vers la désinformation, en contradiction totale avec les valeurs de la SNCF ». Le groupe valorise régulièrement le voyage en train comme une solution au réchauffement climatique et subit de plein fouet ses impacts, à l'image des nombreux trajets annulés à cause de la canicule qui s'est abattue récemment sur le pays.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
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Interrogée à plusieurs reprises pour cette enquête, la SNCF n'a pas souhaité faire de commentaires. En revanche, selon nos informations, un audit serait en discussion pour objectiver la logique commerciale derrière la sélection et la mise en avant des livres et magazines dans les magasins Relay. « On veut comprendre si des consignes ont été passées », nous a indiqué une source proche du dossier. SNCF Gares & Connexions n'a pas confirmé si l'audit aurait bien lieu. .
Historiquement, le fondateur du groupe Hachette, qui a ouvert sa première bibliothèque de gare en 1853 dans la Gare du Nord à Paris, s'était arrangé pour négocier des contrats d'exclusivité avec les compagnies ferroviaires. Cette exclusivité perdure aujourd'hui à travers un partenariat entre la filiale Gares & Connexions du groupe SNCF et Lagardère Travel Retail, appartenant au groupe Louis Hachette, lui-même détenu par Vincent Bolloré. C'est en novembre 2023 que ce dernier a finalisé cette acquisition, après trois ans et demi de négociations.
Gares & Connexions et Lagardère Travel Retail ont créé une société baptisée Lagardère & Connexions, dont ils sont co-actionnaires à parts égales, pour gérer les 328 boutiques réparties dans les gares. Ces boutiques comprennent dans certains cas d'autres enseignes que Relay, comme Monoprix ou la FNAC. En janvier 2023, le contrat d'occupation temporaire a été renouvelé pour dix ans, suite à la modification des statuts et du pacte d'actionnaires de leur société commune. Ces modifications étaient censées permettre à la filiale de la SNCF d'exercer un « contrôle étroit » sur la co-entreprise et de bénéficier d'un plus grand pouvoir sur la majeure partie des décisions stratégiques.
Comment la SNCF exerce-t-elle donc ce « contrôle étroit » pour s'assurer que le principe de neutralité des services publics est respecté ou qu'aucun traitement de faveur n'a lieu entre Relay, les médias, les maisons d'édition et le distributeur Hachette appartenant tous au même groupe ? « En l'état des pièces dont je dispose, aucune stipulation contractuelle portant sur l'occupation d'emplacements en gares ne porte sur les modalités de détermination des titres de presse, livres et magazines mis en avant dans les Relay », analyse Yacine Baïta, avocat spécialisé en contrats publics. La directrice de Lagardère & Connexions a fait toute sa carrière chez Lagardère, et la commercialisation des produits est gérée par des employés de Lagardère.
Cette incohérence fait réagir le délégué syndical de Sud-Rail, Julien Troccaz. « On nous parle sans cesse d'éthique et de valeurs à la SNCF. Au siège, ils aiment commémorer l'engagement des cheminots dans la Résistance contre le nazisme. On ne peut pas, à la fois, célébrer cet héritage et aider Bolloré à diffuser des propos racistes, xénophobes, climato-sceptiques, misogynes et homophobes dans les Relay. » Le syndicat s'est déjà mobilisé avec succès pour appeler la SNCF à refuser la campagne publicitaire autour du livre de Jordan Bardella, mais aussi pour que la compagnie ferroviaire cesse d'offrir aux cheminots des coffrets cadeau Smartbox, appartenant au milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Dans le cas des Relay, il appelle la SNCF à assurer un « vrai contrôle ».
Guillaume Dasquié, membre du collectif d'auteurs les États généreux formé suite à la crise chez Grasset, formule la même demande en ce qui concerne les livres, afin qu'un « respect de la pluralité des opinions soit appliqué à la vente et aux choix de mise en avant dans les gares ». Critiquant « la logique de concentration qui fait petit à petit disparaître le pluralisme dans l'édition » et la possibilité pour Vincent Bolloré de « faire monter artificiellement un bouquin qui vient de nulle part », il avertit sur les risques du partenariat entre la SNCF et Louis Hachette Group.
« La SNCF a plus de responsabilités que ce que l'on aurait pu croire. »
« Ce qui est frappant, c'est que la SNCF a plus de responsabilités que ce que l'on aurait pu croire. L'inaction jusqu'ici relève d'une forme mauvaise volonté évidente », réagit Aurélien Saintoul, député LFI. « Elle aurait dû prendre en considération le risque d'instrumentalisation des Relay à des fins idéologiques, déjà connu au moment du renouvellement du contrat, et mettre des gardes-fou pour empêcher Bolloré de vampiriser de l'espace public à bas bruit », ajoute la députée écologiste Sophie Taillé-Polian, porteuse d'une proposition de loi sur la concentration des médias.
Fabrice Février, co-directeur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès, plaide de son côté pour des mesures plus structurelles permettant de limiter la concentration verticale culturelle. Le gouvernement pourrait selon lui s'inspirer du concept de « gatekeeper », utilisé par la Commission européenne pour réguler les plateformes et permettant de repenser la domination d'un acteur sur un marché. À ce titre, un acteur n'est pas considéré comme dominant parce qu'il détient une certaine part de marché, « il l'est parce qu'il contrôle un point de passage dont dépendent d'autres acteurs pour atteindre leurs marchés ou leurs publics », comme des médias, des capacités logistiques de distribution ou des points de vente.
« Ce monopole n'est pas une fatalité », déclare quant à lui Rémi Donaint, porte-parole d'Alternatiba, association membre de la coalition Désarmer Bolloré, qui avec Sud-Rail a lancé une pétition aux côtés de plusieurs mouvements et associations. « La SNCF doit y mettre un terme et laisser place à des acteurs diversifiés et indépendants. »
Dans le Relay de la Gare de Lyon à Paris, le rayon livres se démarque par rapport à tous les autres points de vente visités lors de notre enquête, avec une sélection plus progressiste et pluraliste. Cette exception – un « petit village gaulois » selon les propos d'un libraire-employé cité par Le Monde – s'explique par son statut un peu particulier. Au début des années 2000, les équipes de Relay ont décidé de s'associer à la chaîne suisse de librairie Payot dans quelques gares et aéroports pour répondre à une demande plus exigeante des voyageurs en matière de sélection littéraire. Depuis, le Covid est passé par là, et seul le Relay de la Gare de Lyon a encore la possibilité de s'approvisionner directement auprès des maisons d'édition, en complément des livres envoyés par la centrale.
Au moment où une partie de la classe politique, médiatique et littéraire s'émeut de la menace d'un « groupe médiatique et éditorial », qui « mène une guerre culturelle et idéologique au grand jour » (selon les termes d'une tribune rassemblant 200 éditeurs et éditrices), cet exemple démontre qu'un autre modèle, moins dépendant des décisions du groupe Hachette et de son actionnaire majoritaire, est possible.
| Méthodologie |
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| Le travail d'analyse quantitative s'est déroulé sur une période de cinq semaines, du 9 mars au 12 avril 2026, dans trente gares de différentes tailles réparties sur tout le territoire (Grenoble, Villefranche-sur-Saône, Lyon, Chambéry, Besançon, Chalon-sur-Saône, Redon, Rennes, Vannes, Brest, Fleury-les-Aubrais, Orléans, Strasbourg, Dunkerque, Lille, Amiens, Paris Gare de l'Est, Paris Gare du Nord, Fontainebleau, Rouen, Caen, Le Havre, Bayonne, Montpellier, Brive, Toulouse, Marseille, Avignon, Nantes et Angers). La collecte de données hebdomadaire s'est portée sur : la présence d'une liste d'essais sélectionnés selon le classement des meilleures ventes GfK, les dates de sortie et une diversité d'opinions politiques exprimées ; l'analyse du classement des meilleures ventes de livres affiché dans les Relay ; la mise en avant de magazines dans les rayons des Relay. Les mises en avant comptabilisées sont celles en caisse, sur des présentoirs individuels spécifiques sous-titrés (Focus, Must-Have, Star, On aime) appelé “Présentoir Flash” (selon les termes marketing des enseignes Relay) ou en tête de gondole. Les têtes de gondole sont les magazines mis en avant sur des étagères rouges sur les côtés des rayons. Les zones Actu ou Hors-Séries comportant plusieurs titres de presse magazine n'ont pas été comptabilisées car elles ne sont présentes que dans certains points de vente. À première vue, elles semblent plutôt pluralistes. La mise en avant d'un magazine plusieurs fois dans le Relay n'est pas comptabilisée. Lorsque c'est le cas, la mise en avant est comptée en priorité comme « En caisse », puis en second rang « Présentoir Flash », et enfin en « Tête de gondole » (voir plus haut le schéma sur l'organisation d'un Relay). La presse quotidienne n'a pas été analysée. Les chiffres sur les ventes de livre sont basés sur l'outil de comptabilisation et de classement de référence GfK, utilisé par la profession. Pour collecter les données, l'Observatoire des multinationales a développé une méthode d'enquête participative, à laquelle ont pris part des membres d'Alternatiba, du syndicat Sud-Rail et des Soulèvements de la Terre. Des tableaux ont été remplis chaque semaine. Les données ont été vérifiées par l'Observatoire des multinationales grâce à des photos dans 92% des cas. Les 8% qui n'ont pas pu être vérifiés n'ont pas d'impact significatif sur l'interprétation des résultats. Tous les Relay étant organisés de manière différente, il n'est pas toujours facile de comparer les techniques de mise en avant. La méthodologie permet grâce à des catégories assez larges de classifier les types de mises en avant de la presse magazine. Néanmoins, il peut arriver que des anomalies se soient glissées dans le set de données, par exemple lorsque nous avons trouvé des présentoirs spécifiques pour un magazine comme JDNews. Ces présentoirs ne semblent pas relever d'opérations commerciales car ils sont pérennes mais sont quand même classifiés comme « Présentoir Flash ». Le travail d'analyse quantitative a été complété par une série d'entretiens et l'obtention de différents documents. SNCF Gares & Connexions, Lagardère Travel Retail et Fayard ont été contactés pour confirmer et commenter nos conclusions, mais n'ont pas répondu. |