30.03.2026 à 15:46
A series of investigations about international ultraconservative networks, their funding and their influence in France and Europe.
- The Reactionary InternationalA series of investigations about international ultraconservative networks, their funding and their influence in France and Europe.
26.03.2026 à 07:00
Restée dans la mémoire comme un moment de pénuries énergétiques, la crise de 1973 a aussi entraîné une transformation profonde du secteur pétrolier, au profit des multinationales et des régimes du Proche-Orient. Les velléités d'économies d'énergie et de développement des alternatives aux hydrocarbures ont fait long feu. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la consommation de pétrole ne cesse d'augmenter, et nulle part (…)
Restée dans la mémoire comme un moment de pénuries énergétiques, la crise de 1973 a aussi entraîné une transformation profonde du secteur pétrolier, au profit des multinationales et des régimes du Proche-Orient. Les velléités d'économies d'énergie et de développement des alternatives aux hydrocarbures ont fait long feu. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la consommation de pétrole ne cesse d'augmenter, et nulle part plus qu'aux États-Unis. Les grandes entreprises pétrolières anglosaxonnes – celles que l'on surnomme les « sept sœurs » – contrôlent le marché et maintiennent des prix bas qui favorisent une explosion de la demande pour le transport et dans l'industrie. Au tournant des années 1970, les champs pétroliers du Texas et de l'Oklahoma, qui assurent jusque-là l'essentiel des besoins de l'Amérique du Nord, montrent des signes de déclin. Les importations de pétrole augmentent en conséquence, notamment en provenance d'Arabie saoudite.
Depuis 1945 également, les pays producteurs réclament avec de plus en plus d'insistance un meilleur partage des revenus tirés des hydrocarbures. Même si certaines tentatives politiques, comme en Iran, sont sanctionnées par des coups d'État organisés par les États-Unis et le Royaume-Uni, la tendance est à un rééquilibrage du rapport de forces. L'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) est fondée en 1960 à Bagdad à l'initiative de l'Iran, de l'Arabie saoudite et du Vénézuela dans l'objectif d'obtenir une hausse des prix. Au cours de la décennie qui suit, ils sont rejoints par l'Irak, le Koweït, l'Indonésie, la Libye, Abu Dhabi, l'Algérie et le Nigéria. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, la nationalisation des ressources pétrolières est à l'ordre du jour. Des négociations ont lieu en Arabie saoudite pour faire monter progressivement la maison royale au capital de l'entreprise pétrolière Aramco, jusqu'ici contrôlée par les américaines Exxon, Mobil, Texaco et Chevron.
L'Opep décide d'une hausse de 70 % du prix du pétrole, mais aussi d'une réduction concertée de la production d'hydrocarbures, ainsi que d'un embargo total contre les États-Unis et les autres pays soutenant Israël.
La demande de hausse des prix se fait plus pressante encore en 1972 lorsque les États-Unis abandonnent l'étalon-or, provoquant une forte dévaluation du dollar qui affecte les revenus des pays producteurs, puisque les ventes d'hydrocarbures s'effectuent dans cette monnaie. Le pétrole, qui vient de dépasser le charbon, fournit alors la moitié de l'énergie primaire du monde. En octobre 1973, l'Opep tient sa conférence annuelle au Koweit et s'apprête à exiger une hausse substantielle du cours du baril. C'est alors qu'intervient la guerre du Kippour : l'Égypte et la Syrie attaquent par surprise Israël en pleine fête religieuse. Déstabilisé, l'État hébreu finit par rétablir la situation grâce aux armes que lui envoient les États-Unis. L'Opep décide d'une hausse de 70 % du prix du pétrole, de 3,01 à 5,12 dollars le baril, mais aussi d'une réduction concertée de la production d'hydrocarbures de 5 % par an, ainsi que d'un embargo total contre les États-Unis et les autres pays soutenant Israël.
Ces annonces entraînent ce que l'histoire retiendra comme le premier choc pétrolier. Le prix du baril s'envole (il atteindra presque 12 dollars en mars 1974) et la pénurie s'installe dans les pays occidentaux, provoquant une grave crise économique. L'Europe et le Japon, entièrement dépendants du pétrole du Moyen-Orient, sont particulièrement touchés. Les stations-service sont à sec et les gouvernements du Vieux Continent doivent prendre des mesures d'économie forcées comme l'interdiction de conduire le dimanche, la semaine de trois jours dans l'industrie (au Royaume-Uni), et l'introduction d'un changement d'heure en été. Partout, il n'est question que de sortir de la dépendance au pétrole et de développer les énergies renouvelables et le nucléaire, qui sera finalement privilégié.
Les majors occidentales comme Exxon jouent un rôle central dans l'application de l'embargo et dans la gestion de la pénurie qui s'ensuit, dans un contexte où chaque pays tente de mettre la main en priorité sur le pétrole disponible. Elles se mettent d'accord entre elles pour distribuer les hydrocarbures au prorata de la consommation des pays européens avant 1973. Du fait de la hausse des prix, la crise est aussi pour elles l'occasion de profits records. Exxon détrône alors General Motors pour devenir la plus grosse entreprise au monde.
Grâce à leurs bénéfices, et parce que le prix désormais élevé des hydrocarbures le permet, les multinationales nord-américaines et européennes ouvrent de nouvelles frontières pétrolières et gazières dans des régions comme l'Alaska ou la mer du Nord.
Grâce à ces bénéfices, et parce que le prix désormais élevé des hydrocarbures le permet, les multinationales nord-américaines et européennes investissent pour ouvrir de nouvelles frontières pétrolières et gazières dans des régions comme l'Alaska ou la mer du Nord. Celles-ci ont l'avantage d'être sous contrôle occidental, mais elles se caractérisent aussi par leurs conditions extrêmes. L'exploitation par Exxon de l'immense gisement de Prudhoe Bay dans l'Alaska requiert la construction d'un oléoduc placé sur des piliers autoréfrigérants pour éviter qu'il n'entraîne la fonte du sol et s'y enfonce. On n'avait jamais encore construit de plateformes offshore en eaux aussi profondes que dans la mer du Nord, où elles sont battues par des vagues violentes. Les débuts de l'exploitation des huiles de schiste étatsuniennes et des sables bitumineux canadiens datent également de cette époque. Alors que les dirigeants du secteur pétrolier commencent à prendre connaissance du risque climatique lié à la consommation d'hydrocarbures, ils font le choix d'une fuite en avant.
Si l'Opep est encore largement considérée comme le principal responsable du choc pétrolier de 1973, ces éléments donnent du crédit aux accusations, formulées rétrospectivement par des experts et certains responsables, saoudiens notamment, selon lesquelles la hausse drastique du cours du baril aurait en réalité été orchestrée par les majors et le gouvernement étatsuniens avec la complicité du shah d'Iran.
Après 1973, les grandes entreprises nationales d'hydrocarbures comme Aramco ou ses homologues au Moyen-Orient et ailleurs (y compris en Europe avec l'entreprise publique norvégienne Statoil, aujourd'hui Equinor, active en mer du Nord) prennent une dimension comparable à celle des multinationales occidentales, et se lancent pour certaines dans des activités à l'international. C'est aussi le début de l'enrichissement des pays du Moyen-Orient. Les pétrodollars affluent à Wall Street où ils alimentent le boom financier qui se prépare. Si les milieux d'affaires étatsuniens doivent accepter de se défaire d'Aramco, qui est intégralement nationalisée en 1980, ils peuvent se consoler avec de nombreux contrats d'infrastructures pétrolières en Arabie saoudite qui profitent à des firmes comme Bechtel et Halliburton, ainsi qu'avec les ventes d'armes, qui explosent dans la région
Un extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain, co-dirigé par Olivier Petitjean et Ivan du Roy, éditions La Découverte, 2025, 860 pages, 28 euros.
(c) La Découverte, tous droits réservés
26.03.2026 à 07:00
Aux début des années 1950, l'obstination d'un empire britannique déclinant à défendre ses positions et les intérêts de la British Petroleum (BP) entraîne la nationalisation du pétrole iranien puis un coup d'État contre le premier ministre Mossadegh avec le soutien de la CIA. Des événements qui nourriront le ressentiment du peuple iranien et continuent de faire sentir leurs effets aujourd'hui. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
Au sortir de la Seconde Guerre (…)
Aux début des années 1950, l'obstination d'un empire britannique déclinant à défendre ses positions et les intérêts de la British Petroleum (BP) entraîne la nationalisation du pétrole iranien puis un coup d'État contre le premier ministre Mossadegh avec le soutien de la CIA. Des événements qui nourriront le ressentiment du peuple iranien et continuent de faire sentir leurs effets aujourd'hui. Extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le pétrole iranien reste la chasse gardée d'un Empire britannique qui a dû céder la place aux Américains dans le reste du Moyen-Orient. L'Iran est à cette époque le principal producteur d'hydrocarbures de la région, et ses ressources sont contrôlées par l'Anglo-Iranian Oil Company, dont le Royaume-Uni détient 51 %. En plus d'être une source de revenus appréciable pour le gouvernement de Londres, l'Anglo-Iranian vend également son pétrole à la marine britannique à un prix défiant toute concurrence.
Cette mainmise sur les ressources naturelles du pays suscite un ressentiment croissant au sein de la population iranienne. C'est d'autant plus le cas qu'au même moment le Vénézuela et l'Arabie saoudite réussissent à négocier avec les majors occidentales un accord de partage des revenus pétroliers à 50/50. Les Britanniques refusent d'en entendre parler, mais la pression monte. Les grèves se succèdent dans l'immense raffinerie d'Abadan, alors la plus grande du monde, où les ouvriers travaillent et vivent dans des conditions misérables.
Un groupe de députés emmenés par Mohammad Mossadegh, un nationaliste formé à la Sorbonne et à l'université de Neufchâtel en Suisse, réclame que l'Iran reprenne le contrôle intégral de ses ressources. Les ministres désignés par le shah Mohammad Reza Pahlavi temporisent, affirmant devant le Parlement qu'il leur est légalement impossible d'annuler la concession de l'Anglo-Iranian.
La Grande-Bretagne instaure un embargo strict sur le pétrole iranien. La Royal Navy patrouille dans le golfe Persique pour empêcher les tankers de passer.
Finalement, le Parlement puis la Chambre haute de l'Iran votent la nationalisation du pétrole iranien en 1951. Le shah refuse d'abord de mettre en œuvre la décision, mais il est finalement obligé de céder. Le même jour où il signe la loi mettant fin à l'existence de l'Anglo-Iranian, il nomme Mossadegh Premier ministre.
La Grande-Bretagne riposte immédiatement en instaurant un embargo strict sur le pétrole iranien. La Navy patrouille dans le golfe Persique pour empêcher les tankers de passer, privant le pays de ses revenus et le précipitant dans la crise économique. Il faut dire que certains dirigeants britanniques, à commencer par le ministre des Affaires étrangères Anthony Eden, ont placé une partie de leur fortune dans l'Anglo-Iranian.
Les États-Unis, en revanche, font initialement preuve de sympathie pour le nationalisme iranien et refusent d'appuyer l'intervention militaire que préparent les Britanniques. Mossadegh est reçu à Washington par le président Harry Truman et désigné homme de l'année par le magazine Time. La diplomatie étatsunienne tente en vain de négocier un compromis.
Tout change avec l'arrivée du pouvoir de Dwight D. Eisenhower au début de l'année 1953. Le nouveau président place les frères Dulles à la tête de la politique internationale des États-Unis, Allan à la Central Intelligence Agency (CIA) et John Foster au Département d'État, équivalent du ministère des Affaires étrangères. Tous deux sont partisans d'une politique ferme à l'égard du communisme et de ses soutiens potentiels dans le monde. Tous deux ont aussi travaillé de longues années pour le prestigieux cabinet Sullivan & Cromwell, qui compte parmi ses clients de nombreuses multinationales pétrolières étatsuniennes (ainsi que United Fruit, pour le compte de laquelle les frères Dulles supervisent en 1954 le renversement du colonel Arbenz au Guatémala).
Par crainte que le régime de Mossadegh, dont la coalition inclut le parti communiste iranien, ne devienne une dictature sous influence soviétique, les États-Unis décident de passer à l'action. Un coup d'État est organisé en 1953 par la CIA et son homologue britannique le MI6, s'appuyant en partie sur les opposants à Mossadegh, notamment dans les milieux religieux. Le Premier ministre est arrêté et remplacé par le général Zahedi, choisi par les Occidentaux. C'est surtout une réaffirmation du pouvoir absolu du shah Mohammad Reza Pahlavi, dont le régime modernisateur mais répressif dure jusqu'en 1979.
Un nouvel accord pétrolier est négocié, qui voit l'arrivée en force des majors américaines Exxon et Chevron, de Shell et même de l'ancêtre de TotalEnergies.
Après le coup d'État, il semble impossible de revenir au statu quo antérieur du fait de l'impopularité des Britanniques. Un nouvel accord est négocié, qui voit l'arrivée en force des majors américaines Exxon et Chevron, de Shell et même de la Compagnie française des pétroles, ancêtre de TotalEnergies, avec 6 %. Dans le consortium qui se voit attribuer le monopole de l'achat et de la vente du pétrole iranien, les intérêts britanniques représentés par British Petroleum (BP) ne pèsent plus que 40 %.
Trois ans après ces événements, le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez qui appartient alors encore à la Compagnie de Suez (elle réinvestit l'indemnité reçue en Europe pour lancer la Compagnie financière de Suez, ancêtre de l'entreprise Suez actuelle ainsi que d'Engie). Les Britanniques se liguent avec les Français et les Israéliens pour lancer une offensive qui reprend le contrôle du canal par la force en novembre 1956. Cette fois, ils ne sont pas suivis par les États-Unis, et, sous la pression internationale, doivent renoncer et retirer leurs troupes.
En 1978, les grèves des ouvriers iraniens du pétrole contribuent à la révolution qui mène au départ définitif du shah, et à l'installation l'année suivante du régime clérical de l'ayatollah Khomeini.
Un extrait de Multinationales. Une histoire du monde contemporain, co-dirigé par Olivier Petitjean et Ivan du Roy, éditions La Découverte, 2025, 860 pages, 28 euros.
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