Le lieu est habituellement réservé aux défilés de la Fashion Week ou aux foires d'art. À la place, mercredi, un océan géométrique de 300 lits picots bleus et verts sature l'espace, alignés au centimètre près sur le parquet de chêne clair.
Alors que Paris traverse un épisode de froid critique mettant en danger les personnes à la rue, le lieu a été réquisitionné par la préfecture. A ce jour, le numéro d'urgence sociale 115 y a orienté 229 personnes: 129 membres de familles, 69 femmes isolées et 31 hommes seuls.
– "Je dors sous les chaises" –
"Mon sang a trop coulé... les passeurs", lâche-t-il. Aujourd'hui chauffé par des canons à air rouge vif, il balaie le dortoir géant sans s'y attarder. Il a une seule obsession : "Je veux aller à l'école. C'est ma destination".
Quelques mètres plus loin, Lydie, 47 ans, est assise au bord de son lit de camp, entourée de sacs plastiques. Revenue de Guadeloupe pour faire opérer son fils cardiaque, elle s'est retrouvée à la rue en août dernier. Sa voix est calme, pragmatique: "Quand on n'a pas d'hébergement, je vais à Roissy-Charles de Gaulle. Je dors sous les chaises".
Souffrant d'apnée du sommeil, elle traîne une lourde valise contenant son assistance respiratoire. "Dehors, je ne peux pas la brancher. Je prends des risques chaque nuit", explique-t-elle.
Ici, elle a repéré une multiprise. Pour la première fois depuis des semaines, elle dormira connectée à sa machine.
Pour d'autres, l'épuisement vient du mouvement perpétuel imposé par le système d'hébergement.
Dansoko, Guinéen de 35 ans, berce son nourrisson de cinq mois qui tousse.
"On tourne, on tourne. Parfois c'est Mantes-la-Jolie, parfois c'est Coulommiers", résume-t-il. La veille, il a traversé l'Île-de-France sous la neige avec deux enfants et des valises. Pourtant, il garde un objectif précis en tête, noté mentalement: "Je dois commencer une formation de cariste le 19". Il a la date, la volonté, mais pas de toit fixe.
– Le 14 janvier, le retour du réel –
C'est la présence massive des enfants qui marque la gravité de la situation. Partout, des parcs à bébé dressent leurs filets noirs entre les lits de camp. Ariel Weil, le maire de Paris Centre, traverse les allées avec un constat d'impuissance technique: "Ce qui me rend dingue, c'est que ces mômes ne sont pas à l'école", l'institution scolaire se grippant faute d'adresse stable.
Aurélie El Hassak-Marzorati, directrice du Centre d'action sociale protestant (CASP) qui gère le lieu, pose un regard lucide sur les chiffres du jour.
"Ce n'est plus la misère classique de l'homme isolé, on a aussi des femmes seules. C'est toute la violence du système: on leur offre un répit de quinze jours, mais le 14 janvier, faute de places pérennes, la réalité du trottoir les rattrapera", déplore-t-elle.
Cette parenthèse repose sur une logistique de l'ombre.
Sollicitée vendredi par la Ville, Sandrina Martins a rappelé la sécurité en urgence pour ouvrir la halle dès le lendemain. Une évidence pour la directrice générale du lieu: "Je vois ça en termes de responsabilité. Si le site est disponible, on prend notre part".
A l'entrée, la solidarité du quartier s'organise par petites touches. Des riverains déposent aux vigiles des sacs de brosses à dents ou de produits d'hygiène.
Une parenthèse à durée déterminée. Le 14 janvier, la priorité économique reprendra ses droits pour le retour des salons commerciaux. Le campement sera démonté, signifiant pour la grande majorité de ces familles un retour brutal à la rue.