"Ça flatte, quand on sort de prison et qu'on a été ramené à zéro, sans statut, sans droits" et "ça me donne de la force", déclare-t-il dans la grande salle de l'Académie déjà aménagée pour la réception officielle.
Son élection dans cet aréopage bruxellois de 40 "fauteuils", dont dix réservés à des étrangers, a eu lieu en octobre 2025, quelques semaines avant sa libération.
L'Académie avait alors dit vouloir honorer un homme "portant haut la fonction créatrice de l'écrivain", à ses yeux "inséparable de la liberté dans laquelle elle s'exerce".
Six mois plus tard, l'installation de Boualem Sansal intervient en pleins remous dans le monde parisien de l'édition liés à son arrivée chez Grasset, une maison contrôlée par le groupe Hachette du milliardaire conservateur Vincent Bolloré.
Sansal a quitté le mois dernier son éditeur historique, Gallimard, et son arrivée chez Grasset coïncide avec le départ du PDG de cette maison, Olivier Nora, considéré par de nombreux auteurs comme un "licenciement" décidé par Vincent Bolloré.
Les deux dirigeants étaient en désaccord sur la date de publication du prochain livre de Sansal, finalement anticipée à juin.
Le départ d'Olivier Nora a provoqué une fronde inédite dans l'édition, marquée par le départ de nombreuses signatures connues de Grasset et un appel largement relayé à étendre à ce secteur une "clause de conscience, semblable à celle existant pour les journalistes.
Grasset serait-elle devenue une maison d'édition au service du camp conservateur ?
A l'AFP, Boualem Sansal dit refuser d'être instrumentalisé politiquement et qu'on l'associe à Vincent Bolloré.
"Je déteste Paris"
"Pourquoi avant mon arrivée chez Grasset personne n'a dit +les gens qui sont chez Grasset sont chez Bolloré+... J'arrive moi et on dit +ah il est chez Bolloré+", proteste l'écrivain, y voyant "une cabale" pour le décrédibiliser.
"Bolloré, je ne l'ai jamais rencontré, je ne connais pas ce Monsieur. Il n'a pas besoin de moi, je n'ai pas besoin de lui".
Yves Namur, secrétaire perpétuel de l'Académie, reconnaît que la polémique en cours chez Grasset vient perturber l'événement de samedi après-midi. "Oui ça nous met mal à l'aise, nous aurions préféré éviter le trouble", dit-il à l'AFP.
Il relativise toutefois les conséquences. Il y a certes eu quelques appels à différer la réception le temps que la controverse s'apaise. Mais seule une académicienne a prévenu qu'elle serait absente samedi. "Sans pour autant regretter son geste d'avoir voté" pour Boualem Sansal, souligne-t-il.
Dans l'Académie, Boualem Sansal occupera le fauteuil 37, qui fut celui notamment de Georges Duby et Mircea Eliade. Il y succède au Français Michel del Castillo, décédé en décembre 2024 et auquel il rendra un hommage dans un discours. "C'était un enfant abandonné comme moi", lâche-t-il.
Incarcéré en Algérie pendant un an pour certaines prises de position sur son pays natal, l'écrivain a retrouvé la liberté en novembre. Il a été gracié par le président algérien Abdelmadjid Tebboune, qui a répondu favorablement à une demande des autorités allemandes.
L'octogénaire est aujourd'hui en traitement médical en région parisienne pour plusieurs pathologies lourdes. Mais "je déteste Paris, je ne pense pas que je vais rester en France", relève-t-il.
La parution de "La Légende", livre dans lequel il raconte sa détention, est prévue le 2 juin, selon Grasset.
Vendredi, Boualem Sansal a laissé entendre qu'il y revenait sur sa brouille avec Gallimard, pour cause de stratégie divergente durant l'emprisonnement. Il aurait aimé être défendu en résistant, en "homme libre", affirme-t-il. "Je ne suis pas une marchandise dont on négocie la peau".