Etait-ce la douceur printanière, le millier de kilomètres qui le séparait de Paris ou, plus prosaïquement, la méthode Coué ? Cette semaine, à Madrid, le garde des Sceaux n'était en tout cas que sourire, magnanime au possible face aux annonces de "grèves du zèle" des robes noires partout en France: "Continuons à discuter..."
En cause, un projet de loi examiné au Sénat à partir du 13 avril - le barreau de Paris a appelé à une action "justice morte" ce jour-là. Le texte prévoit notamment une "procédure de jugement des crimes reconnus", ou "plaider-coupable" pour les infractions les plus graves.
Objectif: réduire les délais, avec des audiences qui pourraient se tenir sur une demi-journée, sans témoins ni experts, quand les procès de cours d'assises ou de cours criminelles nécessitent au moins deux à trois jours de débats.
Suffisant pour déclencher l'ire des avocats, dont les représentants craignent "une justice expéditive", "à deux vitesses" et, possiblement, "de faux aveux".
"Sans aucun problème" en Espagne
Le projet, s'il concerne théoriquement tous les crimes, a pour principale vocation à s'appliquer pour les viols.
D'où l'escapade ibérique ministérielle, puisque "les Espagnols ont toujours donné le la" en matière de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, reconnaît la procureure générale de la cour d'appel de Paris, Marie-Suzanne Le Quéau, l'un des hauts magistrats embarqués dans le périple.
A Ségovie, à une petite centaine de kilomètres au nord-ouest de Madrid, les magistrats d'un tribunal flambant neuf spécialement destiné à juger les affaires de "violences de genre" ont longuement expliqué à leurs collègues français la procédure accélérée espagnole érigée en modèle.
D'autant que l'Espagne a élargi en 2024 son système de "conformidad" - le plaider-coupable espagnol - aux crimes, avec le même but que celui affiché par Gérald Darmanin: désengorger les juridictions.
Le ministre - socialiste - de la Justice espagnol, Félix Bolaños, jure que la mesure a été adoptée "sans aucun problème", encouragée par "tous les politiques" - elle a en fait été critiquée par les conservateurs et n'a été votée qu'à une courte majorité.
Sourire en coin, Gérald Darmanin s'est surtout fait confirmer par son homologue que les avocats espagnols étaient au moins autant impliqués dans ces procédures accélérées que pour les procès "classiques", en ce qu'ils négocient la peine avec le procureur.
"Les avocats ont un attachement très fort aux assises et au jury populaire, mais la négociation, ils le font déjà au civil dans les procédures d'arbitrage", relève pour sa part Rémy Heitz, l'avocat général de la Cour de cassation, soutien assumé de la réforme Darmanin.
A ses côtés, le premier président de la cour d'appel de Paris, Jacques Boulard, pas moins emballé, note que ce sera d'ailleurs plutôt "au ministère public d'apprendre aussi à entrer dans cette négociation".
"Il fait des trucs"
Le concert de satisfecit de l'élite des juges français entendait illustrer une magistrature globalement favorable au projet, même si le Syndicat de la magistrature (gauche, minoritaire) s'est rangé dans le camp des opposants.
Côté politique, le sénateur écologiste Guy Benarroche, l'un des six parlementaires conviés en Espagne, appuie certes sur quelques éléments "irritants" du texte. Tout en saluant les garde-fous du projet: accord nécessaire de toutes les parties et, surtout, possibilité à tout moment pour chacune de se rétracter pour revenir à une procédure ordinaire.
Si le texte ne devrait pas connaître de difficultés majeures à la chambre haute, son examen à l'Assemblée nationale pourrait s'avérer davantage chaotique, tant l'hémicycle éclaté procède d'une "science originale", reconnaît Gérald Darmanin.
Dans sa botte, des concertations depuis "neuf mois", un feu vert du Conseil d'Etat et une ouverture affichée à "prendre des amendements".
A un an de la présidentielle, celui qui "n'exclut rien", mais que les sondages présentent comme un outsider, joue les modestes autant qu'une victoire personnelle: "Le pouvoir d'incantation et de commentaire, c'est sympathique, mais...", souffle son entourage. "Gérald, il fait des trucs. On aime ou on n'aime pas, mais il essaie".