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27.02.2024 à 17:09

L’algorithme comme outil de discrimination salariale : quand le patron d’Uber passe aux aveux

Ben Wray

Après des années de dénégation, le PDG d’Uber a fini par l’admettre : l’entreprise modifie la rémunération de ses chauffeurs en fonction de leurs « schémas comportementaux ». Secret de Polichinelle : depuis des années, de nombreux universitaires et syndicats accusent l’entreprise de pratiquer une « discrimination salariale algorithmique ». Elle passe par la collecte des données de leurs chauffeurs pour […]
Texte intégral (1842 mots)

Après des années de dénégation, le PDG d’Uber a fini par l’admettre : l’entreprise modifie la rémunération de ses chauffeurs en fonction de leurs « schémas comportementaux ». Secret de Polichinelle : depuis des années, de nombreux universitaires et syndicats accusent l’entreprise de pratiquer une « discrimination salariale algorithmique ». Elle passe par la collecte des données de leurs chauffeurs pour décider de leur rémunération. Un moyen de réduire subrepticement les salaires tout en contournant le principe légal « à travail égal, salaire égal ». Cet aveu coïncide avec des grèves massives de travailleurs Uber, réclamant une réforme de leur statut. Mais l’entreprise, qui possède des relais étroits dans les institutions européennes comme au sein du Parlement britannique, parvient pour le moment à mettre en échec toute réforme structurelle… Par Ben Wray, traduction Alexandra Knez [1].

Jusqu’alors, Uber niait farouchement ces accusations. Volte-face le 7 février dernier, lors d’une conférence en ligne avec des investisseurs de premier plan. Le PDG Dara Khosrowshahi était interrogé sur la politique d’Uber concernant les « tarifs initiaux », et sa réponse ne souffrait d’aucune ambiguïté : « je pense que ce que nous pouvons faire de mieux est d’assortir des trajets différents à des chauffeurs différents en fonction de leurs préférences ou des schémas comportementaux qu’ils nous montrent (…) Voilà ce sur quoi nous nous concentrerons à l’avenir : Offrir le bon voyage, au bon prix, au bon chauffeur. »

Cet aveu est intervenu quelques heures après que l’entreprise a annoncé son tout premier bénéfice annuel de 1,1 milliard de dollars, alors que ses pertes s’élevaient à plus de 30 milliards de dollars depuis 2014. Certains analystes ont effectué un lien entre ce revirement financier et l’introduction de la politique de tarification dynamique qui a camouflé une forte baisse de la rémunération moyenne des chauffeurs derrière des taux de rémunération « personnalisés ».

La nouvelle des bénéfices de l’entreprise survient alors que de nombreux conflits éclatent avec ses employés. Le 2 février, les coursiers, y compris les livreurs d’Uber Eats, ont entamé l’une des plus grandes grèves de l’histoire du secteur au Royaume-Uni, en raison de ce que les organisateurs ont qualifié de « conditions de travail épouvantables ». Une nouvelle grève a eu lieu le jour de la Saint-Valentin, les chauffeurs Uber de Bristol ayant rejoint les coursiers dans leur action syndicale.

La « tarification dynamique » pour contourner la loi

C’est à American Airlines que revient l’inauguration de la pratique de la « tarification dynamique ». Uber l’a adaptée à ses travailleurs, payés à l’avance par tâche accomplie plutôt que par heure passée au travail ou kilomètre parcouru. Les prix varient en fonction d’un ensemble de données traitées par un algorithme inconnu du travailleur, notamment les conditions de l’offre et de la demande en temps réel, la concurrence sur le marché et l’historique du chauffeur – par exemple, son taux de réponse.

Les travaillistes britanniques devaient renoncer à une réforme du statut des salariés Uber. Entre-temps, ils avaient débuté une campagne visant à « courtiser les chefs d’entreprise », selon l’expression du Financial Times. Hasard de calendrier, à n’en pas douter.

Ce manque de transparence confrère à Uber un pouvoir conséquent sur les revenus qu’il tire des chauffeurs. Alors que ceux-ci percevaient auparavant un pourcentage fixe du prix payé par le client pour la course – autour de 80 % -, le tarif initial proposé par Uber n’a plus aucun rapport avec le prix payé par le client ; l’entreprise est ainsi libre de décider de la commission qui revient au chauffeur au gré des trajets.

Il en résulte que les chauffeurs Uber et les livreurs Uber Eats ne peuvent jamais être sûrs de la rémunération qui leur sera proposée, ni des raisons qui ont conduit à la fixer à cette hauteur. Sur la chaîne YouTube « The Rideshare Guy », des chauffeurs ont démontré que deux travailleurs Uber assis côte à côte peuvent se voir proposer des taux de rémunération très différents pour un trajet similaire. Une expérience qui ne faisait que corroborer les recherches de Veena Dubal, professeur de droit à l’université de Californie, qui a été l’une des premières universitaires à étudier la politique de tarification dynamique d’Uber – la décrivant comme une « discrimination salariale algorithmique ».

Elle a constaté que cette pratique enfreignait les lois sur l’égalité au travail qui exigent un salaire égal pour un travail égal, conformément à la loi britannique de 1970 sur l’égalité de rémunération (Equal Pay Act). Uber a rejeté les recherches de Mme Dubal, affirmant que son « postulat de base » était « tout simplement erroné ».

« Personnaliser les tarifs – en utilisant des données extraites du propre travail des employés – est un véritable cauchemar », nous déclare Veena Dubal. « Il ne s’agit pas seulement du fait que l’entreprise offre des salaires trop bas, mais aussi du fait que ces salaires sont imprévisibles, variables et distribués d’une manière qui s’apparente à un jeu de hasard. Plus grave encore : ces pratiques s’étendent à d’autres entreprises et à d’autres secteurs. » Les aveux du PDG d’Uber vont-ils permettre de changer la donne ? « J’espère qu’ils réveilleront les régulateurs. Il faut mettre un terme à ces pratiques dès maintenant. »

« Détruire l’emploi tel que nous le connaissons »

James Farrar, ancien chauffeur d’Uber qui a poursuivi l’entreprise devant la Cour suprême du Royaume-Uni en 2021 avec gain de cause, a déclaré que la tarification dynamique était l’aboutissement « inévitable et sinistre » d’une « évolution de l’économie collaborative qui dure depuis une décennie ». Farrar, qui est cofondateur et directeur du Worker Info Exchange, une organisation britannique de défense des droits des travailleurs en matière de données personnelles, précise que la tarification dynamique est « la naufrage du respect de la dignité de l’individu au profit d’un marché isolé d’une seule personne à exploiter ».

« Ce qui est effrayant, c’est que cela ne s’arrêtera pas aux plateformes de l’économie collaborative. Cela risque de détruire l’emploi tel que nous le connaissons. » Même si Uber est présent dans l’Union européenne et au Royaume-Uni depuis douze ans, et que plus de la moitié des travailleurs de l’économie collaborative gagnent moins que le salaire minimum dans ce dernier pays, les partis de gauche et de droite ont reculé devant des réformes structurelles qui auraient pu améliorer la sécurité de l’emploi et la rémunération des travailleurs de l’entreprise.

Pourtant, ces modalités de travail sont tout sauf marginales. Une étude menée par le Trades Union Congress en 2021 a révélé que 14,7 % des travailleurs en Angleterre et au Pays de Galles travaillaient sur des plateformes de travail numérique au moins une fois par semaine, un chiffre qui a presque triplé en cinq ans.

En 2021, le Parti travailliste britannique promettait d’imposer le statut de travailleur unique, qui aurait mis fin au statut limb (b), à mi-chemin entre celui de salarié et de travailleur indépendant, actuellement utilisé par Uber pour ses chauffeurs. Courageux mais pas téméraires : les travaillistes devaient renoncer à cette réforme en août 2023. Entre-temps, ils avaient débuté une campagne visant à « courtiser les chefs d’entreprise », selon l’expression du Financial Times. Hasard de calendrier, à n’en pas douter.

Autre coïncidence fortuite : Uber apparaissait comme l’un des « partenaires commerciaux » du Parti travailliste lors d’une conférence patronale en janvier. Un peu auparavant, Novara Media avait révélé que le directeur britannique de Deliveroo avait profité d’un événement sponsorisé de la conférence du Parti travailliste pour affirmer que la France donnait « l’exemple le plus progressiste » en matière de réglementation de l’économie collaborative, alors même que l’entreprise y avait été sanctionnée pour abus des droits des travailleurs.

« Cette utilisation régressive de la technologie pour accroître l’exploitation des travailleurs est qualifiée d’innovante, tant par les membres de notre gouvernement que par notre opposition » ironise Alex Marshall, président du syndicat IWGB. Marshall, ancien coursier chargé de la livraison de repas à Londres, surenchérit : « Les entreprises telles qu’Uber et Deliveroo utilisent la technologie pour tirer systématiquement vers le bas les salaires des coursiers, créant des divisions au sein de la main-d’œuvre et piétinant les normes fondamentales relatives au travail obtenues de haute lutte par le mouvement syndical au fil des ans ». Jusqu’à ce que des mouvements sociaux d’ampleur contraignent les législateurs à interdire la « discrimination salariale » ?

Notes :

[1] Article originellement publié par notre partenaire Novara Media sous le titre « Uber Boss Makes Shocking Admission Over “Algorithmic Wage Discrimination” ».

26.02.2024 à 20:20

Quand la Corée du Sud éradiquait l’opposition communiste : retour sur les années Rhee Syngman

Baptiste Galais-Marsac

L’inquiétude règne parmi les journalistes sud-coréens, alors que l’exécutif accroît son ingérence. En novembre 2023, une émission critique du pouvoir était définitivement annulée par la chaîne KBS, tandis que son directeur, M. Park Min, licenciait un journaliste et renouvelait de fond en comble son personnel. Le cadre restrictif imposé aux médias n’est pas sans rappeler […]
Texte intégral (3270 mots)

L’inquiétude règne parmi les journalistes sud-coréens, alors que l’exécutif accroît son ingérence. En novembre 2023, une émission critique du pouvoir était définitivement annulée par la chaîne KBS, tandis que son directeur, M. Park Min, licenciait un journaliste et renouvelait de fond en comble son personnel. Le cadre restrictif imposé aux médias n’est pas sans rappeler aux Sud-coréens le long moment autoritaire qui a précédé la transition démocratique de 1987. Et l’épisode sanglant qu’a constitué la dictature de Rhee Syngman, fondateur oublié du régime sud-coréen d’après-guerre. Retour cet épisode de terreur anti-communiste, l’un des plus brutaux des premières années de Guerre froide.

Demeuré au pouvoir pendant dix-sept ans (de 1962 à 1979), Park Chung-Hee est probablement le visage le plus connu de la dictature militaire installée en Corée du Sud. Rendu célèbre par sa responsabilité dans le massacre de Gwangju (mai-juin 1980), son successeur, Chun Doo-Hwan, n’est pas non plus totalement inconnu des opinions publiques occidentales.

Un personnage reste pourtant assez méconnu du grand public malgré son rôle déterminant pour la trajectoire politique du pays ; Rhee Syngman, premier président et fondateur de l’actuelle République de Corée, renversé par la foule d’étudiants en colère en avril 1960. Si son parcours est peu familier de l’opinion publique française, son gouvernement n’a rien à envier aux agissements politiques de ses successeurs. État d’exception justifié par le danger communiste, arrestations massives des opposants politiques, répression meurtrière des grèves et des mouvements sociaux, censure ; tous les ingrédients de l’autoritarisme sont réunis.

Militant indépendantiste en exil jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Rhee Syngman est un homme déjà bien connu des dirigeants américains lorsqu’il revient sur le territoire coréen en octobre 1945. En 1934, il devient représentant du gouvernement coréen en exil aux États-Unis, où il pousse sans relâche les intérêts de la péninsule auprès de Washington. À partir de 1947, Rhee Syngman apparaît à l’administration Truman comme le candidat idéal pour gouverner la zone sud, à un moment où la partition du pays semble devoir se prolonger.

Alors même qu’ils constituent le mode d’expression démocratique privilégié des Sud-Coréens, les comités populaires sont pris pour cible et méthodiquement démantelés.

Charismatique, familier des ambitions américaines dans la région, apprécié par les élites foncières sud-coréennes, il est également un des rares hommes politiques du pays dont la réputation n’est pas entachée par la collaboration avec le Japon. Ainsi, en mai 1948, Rhee Syngman est élu président de la République de Corée contre son principal rival, Kim Ku, lui aussi résistant pendant la période coloniale.

Bien que son nom ne dise rien à personne entre les frontières de l’Hexagone, Rhee Syngman a pourtant mis en place une des dictatures atlantistes les plus répressives de la région indopacifique dans l’immédiat après-guerre.

Le devenir autoritaire de la Corée du Sud

Avant même l’établissement officiel du régime sud-coréen, le gouvernement provisoire de la zone sud est aux mains des conservateurs, ouvertement appuyés et soutenus par le Gouvernement militaire des États-Unis en Corée (USAMGIK). Celui-ci trouve en eux une force capable de maintenir l’ordre public et de mater la subversion communiste. L’inflation, les pénuries alimentaires, la vigueur des comités populaires issus de la résistance et la réorganisation économique rapide du Nord offrent en effet au projet socialiste des conditions favorables à son développement dans le sud de la péninsule.

Dès 1946, la contestation populaire est canalisée par le Parti des travailleurs de Corée du Sud (affilié au parti communiste de la zone nord) qui parvient à mobiliser les campagnes contre le nouvel « occupant » américain et ses mandataires locaux. Manifestations et grèves se succèdent à la suite du soulèvement spontané de Daegu (octobre 1946), âprement réprimé par les troupes de l’USAMGIK1. Rapidement, un climat de guérilla s’installe dans l’ensemble du pays. Sous l’impulsion des dirigeants du PTCS, comme Park Hon-Yong, les membres et sympathisants du parti s’arment clandestinement dans la perspective d’une confrontation avec les autorités.

Face à la montée du mécontentement et au potentiel déstabilisateur du PTCS, les États-Unis poussent la candidature de Rhee Syngman aux élections de mai 1948. Parvenu au pouvoir, le président nouvellement élu fait de la remise en ordre du pays sa priorité. Alors même qu’ils constituent le mode d’expression démocratique privilégié des Sud-Coréens, les comités populaires sont pris pour cible et méthodiquement démantelés. Il s’agit, pour la jeune République de Corée, de tordre le cou à la contestation en brisant les réseaux militants, en entravant leurs communications et, par conséquent, leur coordination.

Dans les premiers mois de sa présidence, Rhee Syngman interdit les grèves et les manifestations, asphyxie la presse de gauche par la censure et dote la police de moyens humains, matériels et juridiques considérablement accrus. En effet, alors que les affrontements s’intensifient, l’exécutif fait adopter en novembre 1948 une loi de sécurité nationale qui, bien qu’assouplie en 1998, est toujours en vigueur aujourd’hui. Pensée comme une loi d’exception, ce texte offre aux forces de police et aux tribunaux une plus grande latitude dans l’arrestation, le jugement et l’emprisonnement des individus menaçant la sécurité de l’État.

Délibérément imprécises, ses dispositions simplifient drastiquement les démarches et autorisations nécessaires à la lutte contre les « activités anti-État » – qui ne sont, par ailleurs, jamais clairement définies. Ainsi, « les députés coréens ont créé un outil de répression qui peut s’étendre virtuellement à toute forme d’opposition »2.Selon un rapport des Nations Unies de 1949, 89 710 personnes ont été arrêtées par le gouvernement de Rhee Syngman entre septembre 1948 et avril 1949 (dont 6 députés)3 tandis que 80% des 60 000 détenus coréens en 1950 ont été incarcérés au moyen de cette loi4.

Néanmoins, l’intransigeance de Rhee Syngman n’aurait pu trouver sa réalisation politique concrète sans le soutien à peine voilé des États-Unis. Si leur implication directe dans la répression est avérée – mobilisation de briseurs de grèves, envoi de troupes en renfort de la police nationale –, l’aide apportée par les Américains est surtout d’ordre matériel, technique et financier. Un rapport du Conseil national de sécurité des États-Unis, rendu public le 22 mars 1949, conclut au maintien des troupes américaines en Corée du Sud pour l’année en cours et prévoit « la mise en œuvre de programmes, présents ou en projet, d’entraînement, d’équipement et d’approvisionnement des forces de l’ordre de la République de Corée […] pour assurer leur capacité à servir effectivement de dissuasion à toute agression extérieure et de garantie du maintien de l’ordre interne en Corée du Sud »5.

Pendant l’été 1950, l’exécution sommaire de plus de 100 000 prisonniers politiques et sympathisants communistes par l’armée sud-coréenne se fait sous le regard attentiste des officiers américains

Mais la participation des Américains à la violence d’État sud-coréenne ne se réduit pas à la formation et à l’équipement de la police locale. En de nombreuses occasions, les troupes stationnées en Corée du Sud cautionnent la contre-insurrection – voire y prennent part -, dépassant parfois le cadre de leurs prérogatives. Pendant l’été 1950, l’exécution sommaire de plus de 100 000 prisonniers politiques et sympathisants communistes par l’armée sud-coréenne se fait sous le regard attentiste des officiers américains6. Plus encore, en juillet 1950, alors que la guerre n’est entamée que depuis un mois, le 7e régiment de cavalerie américain se rend coupable d’un véritable crime de guerre en massacrant environ 300 civils sud-coréens, réfugiés près du village de No-Geun Ri – sous le prétexte que pouvaient se trouver parmi eux des infiltrés nord-coréens7.

Les opérations contre-insurrectionnelles à Cheju-Do : la mort du mouvement social sud-coréen

À l’exception de ces massacres de masses, dont les victimes sont en général comptabilisées avec celles de la guerre de Corée, le soulèvement de Cheju-Do reste dans les mémoires comme l’épisode répressif le plus meurtrier de la présidence Rhee. Faiblement soumise au contrôle du pouvoir central, héritière d’une longue tradition contestataire, l’île de Cheju (ou Cheju-Do en coréen) offre un terrain propice à l’implantation du PTCS. Idéalement située au sud de la péninsule, elle constitue également un lieu de passage très prisé des contrebandiers japonais, grâce auxquels il est aisé de se procurer des armes

La situation stratégique de l’île, ainsi que les réflexes insurrectionnels de ses habitants, sont donc exploités par les combattants du PTCS dès 1947, lorsque, à l’occasion de la commémoration du 1er mars, la colère des insulaires est canalisée par le parti dans une manifestation de plus d’un millier de personnes. Cependant, les premiers soulèvements d’ampleur ne prennent forme qu’au début du mois d’avril 1948. Motivés par le refus des élections séparées en zone sud, les militants du PTCS (soutenus par une grande partie de la population de Cheju-Do) entrent de nouveau en confrontation directe avec les forces de l’ordre. Les stations de police des villes côtières sont prises d’assaut et, très vite, la capitale de l’île est assiégée par les insurgés. Très vite, les heurts atteignent rapidement un degré de violence encore inédit depuis la fin de la guerre et la police locale se trouve rapidement dépassée.

Déboussolé dans les premières semaines, le gouvernement coréen entame sa première campagne de « pacification » à la fin du mois de mai. Menée conjointement par la gendarmerie et la police, les opérations s’effectuent depuis les côtes vers l’intérieur des terres, où sont basés les combattants du PTCS. La reprise en main de l’île est pensée sur le mode de la contre-insurrection ; les espaces montagneux du centre sont quadrillées par l’armée et la police, les villages situés en altitude sont vidés de leurs habitants qui, après avoir été interrogés, sont relogés dans des camps littoraux. À la fin de l’été, environ 600 suspects sont arrêtés par les troupes coréennes8.

Après un affaiblissement des combats en juillet-août 1948, un nouveau cycle de violences est entamé en septembre, lorsque le 14e régiment de gendarmerie, stationné à Yeosu, refuse de se rendre à sur Cheju-Do pour lutter contre les rebelles. Sous l’effet d’une telle manifestation de solidarité, les combattants reprennent leurs activités de guérilla et, paniqué par la pénétration des communistes au sein de la gendarmerie, le gouvernement intensifie la répression. S’ouvre alors la phase la plus meurtrière de la contre-offensive. Entre le 6 octobre et le 20 novembre, le régiment de gendarmerie présent sur l’île annonce le chiffre de 1625 mort et 1383 prisonniers9. La violence des forces de l’ordre se déchaîne indistinctement sur les insulaires, qu’ils soient combattants ou non.

Le 25 janvier 1949, des soldats américains découvrent 97 cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants dans le village d’Ora-ri, tués par des fusils M-1, c’est-à-dire par les armes de la police locale. Moins d’un mois plus tard, le 20 février, quatre conseillers militaires américains sont témoins de l’exécution, par des miliciens d’extrême-droite pro-gouvernementaux, de 76 habitants de Todu-Ri10. La répression se poursuit jusqu’à l’arrestation, au printemps, de plusieurs leaders locaux du PTCS. L’un d’entre eux, Kim Min-Seong, est décapité par les forces de l’ordre. Symbole de leur triomphe macabre et avertissement à la population insulaire, sa tête est exposée au public dans le centre-ville de Seogwipo.

Écraser l’opposition parlementaire

Autoritaire, Rhee Syngman l’est aussi par sa pratique quotidienne du pouvoir. À l’automne 1951, alors que la guerre fait rage, l’exécutif propose au parlement un projet de révision constitutionnelle transformant la République de Corée en régime présidentiel. En janvier 1952, le texte est rejeté en masse par les députés. Ce refus n’est que la première étape d’un long bras de fer entre le gouvernement et les parlementaires. Les mois suivants, Rhee Syngman s’acharne à faire plier l’Assemblée en organisant de gigantesques manifestations au pied du parlement. Les soutiens du présidents y sont acheminés aux frais de l’État pour protester contre l’entêtement du pouvoir législatif et demander une dissolution11.

Le 25 mai 1952, Rhee Syngman fait adopter la loi martiale, ce qui permet au régime de procéder à l’arrestation de 44 députés. Acculés, inquiets du sort qui leur serait réservé en cas d’intervention de l’armée, les parlementaires finissent par céder. Le 7 juillet 1952, la constitution est remaniée selon les désirs du président, de sorte que les articles 53 et 54 qui réglementaient jusque-là le renouvellement des mandats présidentiels sont amplement modifiés.

Pour se maintenir au pouvoir, Rhee Syngman n’hésite pas à se débarrasser de ses principaux opposants politiques. Lors des élections présidentielles de 1956, Cho Bong-Am, ancien chef du parti communiste coréen sous l’occupation, fondateur du parti social-démocrate après l’armistice de Panmunjom, est le seul membre de l’opposition à se présenter face à Rhee Syngman. Malgré la propagande et la répression, il parvient à obtenir environ 30% des suffrages exprimés12, révélant le progressif retournement de la opinion sud-coréenne contre le président en fonction. Sous le prétexte fallacieux d’intelligence avec l’ennemi, Cho Bong-Am est arrêté en janvier 1958, jugé par deux fois et finalement condamné à la peine capitale pour haute trahison.

Loin d’être le seul facteur du mécontentement populaire grandissant, la pendaison de Cho Bong-Am a certainement joué un rôle dans l’éclatement de cette colère en mars-avril 1960, lorsque la fraude du président aux élections est révélée. Manifestement inapte à juguler la contestation populaire, Rhee Syngman est contraint de de se retirer du pouvoir le 26 avril 1960. Son départ marque la fin d’un régime gérontocratique qui, depuis la fin de la guerre de Corée, ne tenait plus que par la peur et la violence. Un héritage autoritaire qui fournit un élément d’explication à la tentation illibérale que l’on observe actuellement en Corée du Sud ?

Notes :

1 Le rapport de la Commission de vérité publié en 2010 dénombre une soixantaine de victimes de la répression militaire américaine, voir « We must properly understand and define the 1946 Daegu uprising », Hankyoreh, 22 janvier 2013

2 Laurent Quisefit, « Autoritarismes civils et militaires en Corée du Sud : 1948-1979 », dans Jacopo Bassi, Carlos Hudson, Matteo Tomasoni, La dittature militari : fisionomia ed eredita politica, 2015

3 Rapport de la Commission des Nations Unies pour la Corée, Assemblée Générale, août 1949

4 Gregg Brazinsky, Nation Building in South Korea: Koreans, Americans and the making of democracy, Columbia, University of South Carolina Press, 2009

5 NSC 8/2, Report by the National Security Council to the President, « Position of the United States with respect to Korea », Washington, 22 mars 1949.

6 Cet évènement est aujourd’hui connu sous le nom de « massacre de la ligue Bodo »

7 A ce sujet, voir Charles J. Hanley, Sang-Hun Choi, Martha Mendoza, The Bridge at No Gun Ri: A Hidden Nightmare from the Korean War, Henry Holt & Company, 2001

8 John Merrill, « The Jeju-Do Rebellion », Journal of Korean Studies, Volume 2, 1980, pp. 139-197

9 Ibid., p. 185

10 Ibid., p. 188

11 Laurent Quisefit, art. cit.

12 Andrei Lankov, « Tragic end of communist-turned-politician Cho Bong-Am », The Korea Times, 9 janvier 2011

25.02.2024 à 21:08

« L’ère de la pénurie » par Vincent Ortiz

la Rédaction

Les injonctions gouvernementales à la « sobriété » ont-elles pour fonction de justifier l’austérité ? Derrière le spectre des limites planétaires, ne trouve-t-on pas la réalité des limites économiques et sociales imposées par le système dominant ? Dans son livre L’ère de la pénurie, Vincent Ortiz, rédacteur en chef adjoint au Vent Se Lève, s’intéresse à ces convergences contre […]
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Les injonctions gouvernementales à la « sobriété » ont-elles pour fonction de justifier l’austérité ? Derrière le spectre des limites planétaires, ne trouve-t-on pas la réalité des limites économiques et sociales imposées par le système dominant ? Dans son livre L’ère de la pénurie, Vincent Ortiz, rédacteur en chef adjoint au Vent Se Lève, s’intéresse à ces convergences contre nature entre un capitalisme de monopoles et une « écologie » d’inspiration malthusienne. Il répondait aux questions de Théophile Kouamouo au micro du Média (https://lemediatv.fr).

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