À l’aube de la révolution, le pouvoir bolchévique voit dans le développement de la restauration collective un formidable moteur de progrès. Celle-ci doit permettre de rationaliser la production en substituant aux méthodes artisanales de préparation de la nourriture une organisation plus moderne, d’améliorer l’alimentation des travailleurs, de libérer du temps de travail et, last but not least, d'émanciper la femme en réalisant la « séparation de la cuisine et du mariage » . Une décennie plus tard, le pouvoir soviétique tient toujours ce discours, mais présente désormais comme réalisé ce qui n’était qu’un horizon. Comme souvent sous le stalinisme, le hiatus avec la réalité est conséquent : cantines sales et mal aérées, nourriture en quantité insuffisante et de qualité médiocre, elles sont le lieu d'expression d'une violence sourde.C’est à ces cantines que François-Xavier Nérard, spécialiste d'histoire sociale de l'Union soviétique, consacre son dernier ouvrage, Les cantines bolchéviques : une histoire du stalinisme vécu (CNRS Éditions, 2026). Cet objet d’étude a priori anodin lui sert d’« ouvroir d’histoire potentielle». Outre le rappel bienvenu du caractère inopérant du concept de totalitarisme, l’ouvrage permet de préciser ce que fut le « stalinisme vécu ». La violence du stalinisme ne réside pas uniquement dans les crimes de masse mais aussi dans la gestion ordinaire de la société. En se privant de la possibilité de résoudre les problèmes auxquels il est confronté, ne disposant pour les expliquer que des catégories de l’« incompétence » et du « sabotage », en assignant aux individus des objectifs inatteignables, le pouvoir soviétique les condamne à l’inverse de la vie « meilleure » et « plus gaie » qu’il leur promet . Nous en publions ici la conclusion.
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À l’aube de la révolution, le pouvoir bolchévique voit dans le développement de la restauration collective un formidable moteur de progrès. Celle-ci doit permettre de rationaliser la production en substituant aux méthodes artisanales de préparation de la nourriture une organisation plus moderne, d’améliorer l’alimentation des travailleurs, de libérer du temps de travail et, last but not least, d'émanciper la femme en réalisant la « séparation de la cuisine et du mariage » . Une décennie plus tard, le pouvoir soviétique tient toujours ce discours, mais présente désormais comme réalisé ce qui n’était qu’un horizon. Comme souvent sous le stalinisme, le hiatus avec la réalité est conséquent : cantines sales et mal aérées, nourriture en quantité insuffisante et de qualité médiocre, elles sont le lieu d'expression d'une violence sourde.C’est à ces cantines que François-Xavier Nérard, spécialiste d'histoire sociale de l'Union soviétique, consacre son dernier ouvrage, Les cantines bolchéviques : une histoire du stalinisme vécu (CNRS Éditions, 2026). Cet objet d’étude a priori anodin lui sert d’« ouvroir d’histoire potentielle». Outre le rappel bienvenu du caractère inopérant du concept de totalitarisme, l’ouvrage permet de préciser ce que fut le « stalinisme vécu ». La violence du stalinisme ne réside pas uniquement dans les crimes de masse mais aussi dans la gestion ordinaire de la société. En se privant de la possibilité de résoudre les problèmes auxquels il est confronté, ne disposant pour les expliquer que des catégories de l’« incompétence » et du « sabotage », en assignant aux individus des objectifs inatteignables, le pouvoir soviétique les condamne à l’inverse de la vie « meilleure » et « plus gaie » qu’il leur promet . Nous en publions ici la conclusion.