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09.04.2026 à 10:55

Le Palais de la Porte Dorée sur le divan

Frédérique Cassegrain

Depuis la création de son festival L’Envers du décor, le Palais de la Porte Dorée invite des artistes à explorer et questionner la mémoire du lieu. Fidèle à sa marque de fabrique qui consiste à coucher les villes et les lieux sur le divan, l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine (ANPU) s’est penchée sur le cas du Palais pour en révéler l’inconscient colonial. Une démarche poético-scientifique que Fabienne Quéméneur restitue dans cet article.

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Texte intégral (3746 mots)
Opération divan XXL – Festival Envers du décors, février 2024  © Awatef Chengal.  

Le Palais de la Porte Dorée est à l’architecture ce que Mireille Mathieu est à la coiffure : une constance admirable, une rigidité rassurante et une incapacité de la pierre à admettre que le monde a changé. Érigé en 1931 par Albert Laprade lors d’un accouchement éclair de dix-huit mois, à l’occasion de l’Exposition coloniale internationale, il devait montrer la France impériale dans toute sa splendeur. Il montre surtout aujourd’hui l’incroyable capacité d’un bâtiment à survivre à de multiples changements de plaques tectoniques idéologiques sans jamais modifier sa coupe !

Car la Porte Dorée n’est pas un simple monument, ni même un musée. C’est un complexe psychique collectif, un inconscient occidental moulé dans le béton armé, un palimpseste architectural sur lequel la République réécrit son récit migratoire à la manière d’un carnet intime gratté au Tipp‑Ex : les mots changent, les intentions aussi, mais les traces restent. Pourtant, paradoxalement, jamais le musée n’a autant attiré. Les jeunes et divers publics affluent, curieux, critiques, souvent engagés. Le projet muséal tente sincèrement de déplacer le récit national, d’ouvrir, de complexifier, d’écouter. Quelque chose bouge à l’intérieur. Mais le corps monumental, lui, ne mute pas. Il parle plus fort que les intentions et que les cartels.

Un (ex)empire en analyse

Quand l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine (ANPU), dont la démarche artistique et de recherche est de révéler l’inconscient, les désirs et les contradictions des territoires, est appelée par la Porte Dorée en 2018, elle ne rencontre pas un bâtiment mais un patient. Un patient poli, monumental, saturé de récits contradictoires, qui parle encore couramment la langue de l’Empire tout en prétendant suivre des cours du soir de décolonisation.

Paris, le 03 février 2024 / Musée de la Porte Dorée / Envers du Décor. © Cyril Zannettacci.

Entrer dans le Palais, c’est franchir une porte surélevée qui n’a jamais été vraiment ouverte ni totalement refermée. Un entre‑deux nébuleux. Un seuil anciennement idéologique devenu narratif. Autrefois, on y exposait les « autres ». Aujourd’hui, on tente d’y raconter leur richesse. Le renversement est réel, sincère même, mais les murs contredisent.

Lors de la première intervention de l’ANPU, dans le cadre du festival L’Envers du décor en 2018, festival où des artistes investissent le Palais de la Porte Dorée avec des performances, installations et concerts pour explorer et questionner l’histoire, l’architecture et la mémoire du lieu, ce n’est pas encore le bâtiment qui est sur le divan mais ce qu’il condense : l’ex‑empire colonial français. Le Palais n’est pas né pour accueillir des récits, il est né pour imposer une vision. Une vision claire, hiérarchisée, exotique, rassurante – un PowerPoint impérial avant l’heure.

La thérapie se déploie alors sous différentes formes : visites guidées psychanalytiques, expositions cathartiques, opérations divan où les visiteur·euses sont interrogé·es sur la base d’un questionnaire de type « portrait chinois ». Puis viennent les produits coloniaux – sucre, cacao, café… – eux aussi invités à parler. À travers eux se révèle une autre couche de l’inconscient du Palais : celle de la domination rendue digeste, soluble et dégustée principalement au petit déjeuner.

Le Palais apparaît alors pour ce qu’il est aussi : une architecture‑vitrine. Un peu comme un gâteau de mariage : trop beau pour être attaqué, trop lourd pour être digéré, ou encore comme une « énorme noix de coco », dira une personne interrogée, avec une coque dure, spectaculaire et à l’intérieur une matière plus trouble, plus difficile à partager.

Ce n’est qu’en 2024 que le bâtiment accepte enfin de s’allonger à son tour. Le Palais entier sur le divan. Moment clinique rare. La thérapie pourra alors commencer.

Le bâtiment ne raconte pas ce qu’il montre. Il montre ce qu’il ne peut plus raconter.

La Porte d’orée

Le nom lui‑même travaille. Dorée non par luxe, mais parce que l’entrée se situe à l’orée du bois de Vincennes. L’orée : zone floue entre dedans et dehors, civilisation et fantasme, clairière et forêt. Rien n’est plus juste. La Porte Dorée promet l’ouverture tout en organisant le seuil. Porte qui trie. Porte qui filtre. Certaines personnes, parmi les visiteur·euses, diront même qu’elle ressemble à un « rein monumental », organe chargé de filtrer le monde.

Do‑ré : deux notes, une montée, une promesse d’harmonie qui ne se fera pas.

Mettre un bâtiment sur le divan, ce n’est pas le juger. C’est l’écouter. Et surtout écouter ce qu’il ne veut surtout pas dire. Les bas‑reliefs de Janniot ne sont pas des ornements : ils sont l’inconscient architectural du Palais. Corps disciplinés. Faune exotique maîtrisée. Travail exhibé. Et ces bas‑reliefs fonctionnent comme des rêves figés. Le mythe de la domination heureuse. Le bâtiment ne raconte pas ce qu’il montre. Il montre ce qu’il ne peut plus raconter. Ce décor sculpté est une peau idéologique qui impose un récit avant même d’entrer.

Un bâtiment aux multiples vies

Le Palais de la Porte Dorée a changé de fonction de nombreuses fois sans jamais changer de structure psychique. Né comme musée permanent des Colonies, il fut d’abord un organe de propagande impériale, chargé de rendre la domination présentable, pédagogique et décorative. Alors que l’Empire se délite, il devient le musée de la France d’outre-mer : les mots évoluent, les collections restent. Le symptôme est déplacé, non traité.

Vingt-cinq ans plus tard, le Palais se requalifie en musée des Arts africains et océaniens. Le récit politique s’efface au profit de l’esthétique. La violence coloniale est neutralisée par la contemplation.

Les produits coloniaux sur le divan, festival Envers du décor 2022.

Au tournant des années 2000, les collections les plus encombrantes sont transférées vers le musée du quai Branly. Opération chirurgicale : on déplace les objets, on laisse l’enveloppe. Le passé colonial change de lieu, mais pas de nature. La Porte Dorée se retrouve allégée, voire vidée de ses artefacts, mais toujours encombrée de ce qu’ils représentent.

Elle est alors reconvertie en Cité nationale de l’histoire de l’immigration en 2007. Renversement symbolique maximal : le bâtiment de l’Empire en expansion devient celui des arrivées. Mais les murs résistent. On ne superpose pas un récit d’hospitalité à une architecture de domination sans provoquer de friction. Le Palais devient un lieu où, pour reprendre Lacan, le réel insiste : là où le discours ne suffit plus, là où l’histoire déborde la scénographie.

À cette époque, Jacques Toubon, président du conseil d’orientation, veut changer le discours en profondeur mais « tout est un peu trop bon », certains sujets, notamment la posture coloniale de la France ou l’esclavage, restent sous le tapis. Pap Ndiaye – au passage seul dirigeant racisé de l’histoire du Palais – ne mettra en avant le sujet de l’esclavage, comme migration non choisie, qu’en 2021-2022.

Chaque fonction nouvelle n’a pas effacé la précédente : elle l’a recouverte. Comme un oignon historique, nous dira une visiteuse, où chaque époque rajoute une pelure sans jamais atteindre le centre.

Bouchain : travailler avec le symptôme

Lorsque Patrick Bouchain intervient à la Porte Dorée en 2004, il ne cherche pas à guérir le patient. Il sait qu’un tel monument est incurable. Son geste est plus subtil : refuser une architecture moralisante. Pas de rédemption. Pas de pardon ou de coup de gomme en béton ciré. Pas de réel suturé.

Le bâtiment résiste. Tant mieux. Bouchain travaille avec cette résistance comme un analyste avec le symptôme. Il transforme le monument en contradicteur permanent. L’architecture n’est plus une réponse, ni même un récit, elle est une question. Elle doit permettre d’abriter le conflit.

Le bâtiment doit fonctionner comme un lieu vivant, pas comme un musée figé. La transformation principale étant d’installer la Cité de l’histoire de l’immigration, le projet est explicitement pensé comme un renversement symbolique du bâtiment colonial. Le palais ayant été progressivement fermé et compartimenté par les anciens dispositifs muséographiques, l’architecte propose de retrouver les grands volumes d’origine et de restituer certaines fresques et décors de 1931 afin de montrer l’architecture coloniale au lieu de la cacher, pour pouvoir l’interroger.

En résumé : faire d’un temple colonial un caravansérail contemporain, c’est-à-dire un espace de passage, de rencontre et de circulation culturelle.

Cela se traduit notamment par des espaces polyvalents pour des expositions, rencontres et spectacles, une médiathèque ouverte au public, des lieux d’activités culturelles et associatives, des zones d’accueil plus conviviales, comme des bancs intégrés dans le sol du forum.

Ainsi, il choisit de ne pas pratiquer de chirurgie lourde mais d’injecter avant tout des fonctions vitales dans un corps trop sûr de lui.

Autant de gestes anti‑monumentaux dans un édifice conçu pour impressionner, non pour habiter.

Dans Patrick Bouchain, il y a « pas‑trique », « pas‑rigide ». Pas de forme sacrée. Pas de plan fétichisé. Et « bouche‑un » : la bouche avant la forme, la parole avant le dessin, le conflit avant la solution. Le « Un » en psychanalyse est un mot simple en apparence, mais c’est en fait un concept redoutablement dense. Il ne désigne pas seulement le chiffre un, ni l’unité paisible. Au contraire, il pointe souvent ce qui ne se rassemble pas si facilement, un fantasme d’unité, d’un « moi cohérent » alors que le réel est fait de morceaux, de ratés et de dissonances. Le Palais de la Porte Dorée est un bâtiment qui veut faire Un comme un moi idéal, imposant, mais dès qu’on franchit la porte le Un se défait car les récits se contredisent. En introduisant de la bouche, donc de la parole, Patrick Bouchain fissure ce Un, qui dès lors ne tient plus tout seul : il parle, il se divise, il laisse passer le réel.

On ne superpose pas un récit d’hospitalité à une architecture de domination sans provoquer de friction.

Un ghosting républicain

Le Palais subit un affront en 2007 qui le met dans un état de dissociation cérémonielle : Nicolas Sarkozy refuse de l’inaugurer !

Ce véritable ghosting républicain s’explique car, d’un côté, le musée de l’immigration veut raconter comment la France s’est construite par la richesse et la diversité des arrivées et, de l’autre, nous avons un président qui travaille surtout sur les départs, les contrôles et les identités.

Et ce refus de Sarkozy d’inaugurer le lieu est psychanalytiquement limpide. Car inaugurer, c’est poser un acte symbolique pour célébrer une ouverture mais c’est aussi un acte de clôture, c’est dire : « maintenant, c’est réglé ». Or la rénovation de la Porte Dorée version Bouchain n’est pas inaugurable, elle est trop conflictuelle, trop ambivalente, trop peu réconciliée. Le pouvoir politique ne peut pas investir un lieu qui ne promet pas l’apaisement.

En 2009, deux ministres sont envoyés comme thérapeutes de substitution. Mais le Palais veut le père de la Nation, pas deux beaux-frères administratifs envoyés en urgence.

À la suite de ce traumatisme, le Palais développe un syndrome d’invisibilité officielle : il souffre, doucement mais sûrement, d’une absence de baptême institutionnel.

Il faudra attendre 2014 pour que François Hollande entre en scène et réalise l’acte réparateur en lui disant : « Je te vois. Je t’entends. Tu existes. » L’inauguration officielle – tardive, mais libératrice a enfin lieu. Le nouveau Palais est né !

Quand le réel fait irruption par effraction

« Tant que le réel ne parle pas, le symbolique bafouille et l’imaginaire se défend », aurait pu dire Lacan.

En 2010, des sans‑papiers occupent le Palais plusieurs mois pour demander leur régularisation. Pas des récits. Pas des archives. Pas des dispositifs. Des corps bien réels.

Le réel entre brutalement dans la pièce. Celui qui ne se représente pas. Celui qui ne se scénographie pas.

Les sans‑papiers ne sont pas un discours sur l’immigration. Ils sont l’immigration comme réel brut. Ils ne demandent pas à être compris mais à être reconnus.

À cet endroit précis, le monument Art déco vacille. Les murs décorés de bonnes intentions ne suffisent plus. Ce n’est plus le passé colonial qui insiste, mais le présent migratoire, non symbolisé, non digéré.

Après cela, quelque chose se referme. Sécurisation accrue, contrôles, restrictions. Le Palais se recroqueville sur lui-même.

Ombre et surmoi

Dans une lecture franchement freudienne, le Palais de la Porte Dorée fonctionne comme un surmoi architectural. Massif, vertical, décoré de bonnes intentions, il rappelle en permanence ce qu’il faudrait être – sans jamais dire comment y parvenir. Il incarne l’État dans ce qu’il a de plus familier et de plus inquiétant : un parent qui affirme aimer tout le monde, mais qui vérifie les papiers avant l’étreinte. Le surmoi ne produit pas du soin, il produit de la culpabilité. L’État ici monumentalise. Il ne réprime pas : il encadre. Il transforme le conflit en fresque, la violence en décor, l’histoire en bas‑relief.

Dans une lecture jungienne, il est surtout une Ombre, épaisse, non reconnue. Et ce qui n’a pas été reconnu continue d’agir. Plus le discours s’éclaire, plus l’ombre s’allonge. Et encore plus inquiétant, à l’avant du bâtiment !

Le Palais n’est pas hanté : il est actif.

Sous‑sol et inconscient

L’aquarium tropical, lui, est toujours resté intact, figé dans son récit initial. Inconscient humide, poisseux, jamais analysé. On y montre le vivant derrière une vitre, dans un décor reconstitué, sans interaction possible.

Ironie suprême : la seule zone réellement vivante du Palais est au sous‑sol.

Opération divan XXL, festival Envers du décor 2024, fresque Clémence Jost © ANPU

Le spectacle vivant comme contre-architecture

Le spectacle vivant n’est pas ici un supplément d’âme. Il est un outil clinique. Corps en scène contre corps en bas‑relief. Temporalité du vivant contre fixité monumentale.

Que ce soit lors des week-ends de L’Envers du décor ou dans des programmations en lien avec les expositions, danse, performance, parole incarnée réintroduisent du risque, du présent, de l’irréversible et du bricolage. Il empêche le Palais de se refermer sur lui‑même. Il force l’institution à composer avec ce qui ne se conserve pas.

C’est par le spectacle vivant que le Palais respire, que le discours change progressivement. Le vivant comme contre‑monument, comme séance collective où l’inconscient peut enfin transpirer. Là où le monument fige, la performance fait vaciller. Là où l’histoire se pétrifie, le vivant déborde.

Des créations comme La visite, danse filmée en dialogue avec la pierre et les fresques, ou Raayam Fa Roog, rituel‑performance sur les mémoires de la traite, déplacent le regard du spectateur vers des récits sensibles et conflictuels. Dans l’esprit de ces propositions, les sœurs Chevalme jouent des vocalises et des corps comme autant d’agencements de mémoire, confrontant l’épaisseur du lieu aux strates intimes et collectives des migrations. Ces nombreuses propositions ambitieuses et souvent risquées ont profondément modifié le rapport du public au lieu et permis au récit de s’ajuster.

Soigner sans guérir

La Porte Dorée n’a pas vocation à être apaisée. Vouloir la guérir serait une erreur clinique. Certains lieux ne guérissent pas : ils travaillent.

Freud parlerait d’analyse interminable, qui ne peut ni ne doit se fermer.

C’est un peu contre-intuitif comme proposition de thérapie mais le Palais ne devrait jamais être vraiment réhabilité, plutôt continuer à parler, voire à danser.

Si sa coupe reste inchangée, il serait bon pour la nation que son corps tremble, bégaye, accepte ses cicatrices et se fasse de nouveaux tatouages, pas pour les recouvrir, mais à côté, pour raconter de nouvelles histoires.

De nombreuses pistes ont été proposées lors de nos opérations divan comme des portes ouvertes pour respirer, de la lumière pour éclairer les zones d’ombre, une terrasse en été, un bal démasqué, un lifting, une potion magique pour dire la vérité, des séances de yoga pour plus de souplesse. Il a même aussi été proposé de le transformer en maison plutôt qu’en palais ou carrément un traitement de cheval en le détruisant pour récréer un musée de l’immigration et de la décolonisation.

Quoi qu’il en soit la question n’est pas de savoir si la Porte Dorée est coupable ou innocente. Elle ne satisfera jamais personne complètement. Elle ne demande pas à être aimée, elle demande à être lue. Elle est un symptôme historique à ciel ouvert. Un éléphant colonial dans un salon républicain.

Et ce n’est qu’en assumant ses contradictions que la France peut l’utiliser comme divan collectif géant et sortir du déni.

C’est précisément pour cela que le Palais de la Porte Dorée nous est si précieux.

Équipe impliquée pour traiter du cas de La Porte Dorée : Laurent Petit, psychanalyste urbain ; Fabienne Quéméneur, co-pilote, méta-foreuse ; Clémence Jost, psycho-aquarelliste, attachante de production ; Émilie Olivier, kinésiologue psycho-systémique ; Charles Altorffer, Urbaniste enchanteur ; avec l’aide de la psychanalyste et interpretaiseuse Hélène Genet.

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02.04.2026 à 11:04

Les arts littéraires ou la littérature hors du livre

Frédérique Cassegrain

La littérature s’augmente depuis plusieurs années de nouvelles géographies littéraires, avec des pratiques mobilisant l’oralité et mariant le texte à d’autres pratiques artistiques. Quand le littéraire s’écrit, se lit et se vit collectivement, comment contribue-t-il au renouvellement de l’enjeu du livre comme filière ? Cet article propose une exploration du continent méconnu des arts littéraires à l’occasion du Printemps des Poètes et en écho à une table ronde lors du Forum Entreprendre dans la Culture en 2025.

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Texte intégral (2607 mots)

Que sont les arts littéraires ?

Qualifier ce phénomène émergent était justement le propos de la table ronde Elle rassemblait divers professionnels du secteur pour analyser les pratiques, les enjeux de la filière et les perspectives de politiques culturelles dédiées et était animée par Arnaud Idelon, auteur du présent article., tenue le 2 juillet 2025, à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville dans le cadre du Forum Entreprendre dans la Culture. On désigne par « arts littéraires » l’ensemble des formes de création littéraire qui s’écartent du livre pour trouver d’autres modes d’existence, de diffusion et de création. Ils se vivent, non comme un refus de l’objet-livre, mais comme une mise en résonance du littéraire hors de ses pages. Ils incluent la littérature exposée, performée, lue, racontée, échangée, numérique, le rap, le slam ou le spoken word, mais aussi les formes diffusées sur les réseaux sociaux, les podcasts, les arts visuels et la scène. Les festivals Extra ! au Centre Pompidou à Paris ou Actoral à Marseille, avec des formes artistiques hybrides, à la croisée de la littérature, de la performance, des arts visuels, de la musique et du spectacle vivant, font partie des précurseurs. Depuis, d’autres événements ont pris le relais : les festivals Sturmfrei et Créatine (Île-de-France), les programmations des Maisons de la Poésie à Nantes ou Bordeaux, le festival Grand Boucan des Scènes du Golfe à Vannes, le temps fort Raffut de La Machinerie à Vénissieux, sans oublier les scènes ouvertes de Mange tes Mots, Le Bœuf Monstre ou Cri du Cœur en Île-de-France ou encore La Griffe à Lyon… Tous ont contribué à l’essor des arts littéraires en France ces dernières années et à la rencontre avec un nouveau public.

Leurs praticien·nes suggèrent des dénominations multiples : « littérature au plateau » (titre d’une journée professionnelle organisée en 2022 par l’association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis), « arts littéraires » (comme le propose le Réseau international des arts littéraires [RIAL]), « néo-littérature » (Magali Nachtergael), « arts déclamatoires et sonores au plateau » (Rozenn Le Bris) ou encore « littérature exposée » (Lionel Ruffel et Olivia Rosenthal). Avec eux, comme le souligne Jean-Max Collard, directeur du festival Extra ! : « La littérature est centrale, mais effectivement elle sort du secteur du livre qui est en général le territoire assigné. Il s’agit d’affirmer un champ spécifique où la création littéraire est le point de départ d’une hybridation avec une quantité d’autres disciplines. »

Ainsi, la littérature « hors du livre » est partout : du récital de la poétesse Amanda Gorman lors de l’investiture de Joe Biden, à la publication d’un recueil de poèmes intitulé Violet Bent Backwards Over the Grass par la chanteuse et compositrice américaine Lana Del Rey, jusqu’au succès phénoménal d’« instapoets » tels que Rupi Kaur et Nayyirah Waheed.

Embrasser une histoire plus longue permet de relativiser l’ampleur que ce phénomène connaît depuis le début des années 2020. On peut ainsi avancer que la littérature est née oralement et que les pratiques performatives furent les premières formes d’expressions littéraires. Des artistes comme Anne James Chaton ou Fred Moten ont contribué à la vitalité de la littérature « hors du livre », en revenant à son oralité et sa corporéité, dans la lignée des performances poétiques des avant-gardes françaises du début du xxe siècle, de la poésie sonore des années 1960, du spoken wordbritannique et du slam dans les années 1980 aux États-Unis, puis en Europe une décennie plus tard. Comme le note Olivia Rosenthal, autrice et codirectrice du master de création littéraire de l’université Paris 8, l’historicité du phénomène est à souligner : « Nous assistons à un retour des formes orales de la littérature, formes qui mettent en scène directement l’adresse et qui, dans l’histoire littéraire, n’ont cessé de questionner le rapport entre celui qui parle et celui qui écoute. » Mais l’essor de ces pratiques est peut-être plus sensible de nos jours, tant par le bouillonnement et la pluralité des formes qui s’inventent, et l’engouement d’un public en nombre, faisant passer ces écritures en présence de la marge au centre. Aujourd’hui, les arts littéraires ne sont plus une « niche ».

Un homme lit un texte face à un micro. Salle plongée dans le noir, lumière sur lui.
Photo © : Chama Chereau/Maison de la Poésie de Nantes

Des formes qui bousculent les géographies du littéraire

Les arts littéraires viennent en particulier rencontrer les désirs d’un public plus jeune, en recherche d’un rapport à l’art plus direct et collectif qui réinterroge autant les rituels traditionnels du spectacle que la modalité individuelle de rencontre avec le texte qu’instaure la lecture. À la croisée de ces modes de réception, les arts littéraires contribuent à « dépoussiérer » la littérature et à renouveler son audience. Depuis cinq ans environ, les ventes de poésie augmentent en France de plus de 20 % par an, et le développement des arts littéraires n’y est pas pour rien selon Alexandre Bord, auteur, ancien libraire (La Librairie de Paris) et éditeur (L’Iconopop), désormais directeur commercial aux Belles Lettres et président de l’agence de booking poétique Book : « D’un côté, le lectorat habituel devient public et vient élargir ses zones de rencontre avec le texte. De l’autre, c’est le public qui devient lecteur avec des personnes pour qui le premier contact avec le texte se fera au travers de l’oralité, et qui viendront ensuite au livre. »

Pour les auteur·ices, les arts littéraires offrent aussi la possibilité de transformer leurs modes d’expression et de diffusion. Parmi les nombreux artistes et auteur·ices, quelles figures émergent ? Marin Fouqué, Diaty Diallo, Louise Chennevière, Lisette Lombé, Rim Battal, Héloïse Brézillon, Simon Johannin, Laura Tinard, Sara Mychkine, Florence Jou, Constant Spina, Shane Haddad, Eva Mancuso, Josèfa Ntjam, Gorge Bataille (alias Élodie Petit), Joëlle Sambi, Théo Casciani et tant d’autres, tantôt venu·es du livre, tantôt de la performance, des mondes de la musique ou de la scène. La nouvelle génération littéraire s’approprie sans complexe ces dimensions « hors-livre » avec créativité, pour élargir leur visibilité, trouver d’autres terrains d’expérimentation formelle mais également pour allonger la durée de vie de leurs livres. Jean-Max Collard alerte cependant sur l’injonction potentielle qui conduirait à systématiser ces formes : « Le risque est que l’on transforme ces arts littéraires en lieu de promotion. »

Pour certain·es, en se rapprochant de l’économie du spectacle vivant et des musiques actuelles, les arts littéraires permettent également l’accès au statut de l’intermittence. S’il est nourri par le bouillonnement des pratiques transdisciplinaires et la soif de découverte du public, cet engouement s’explique aussi malheureusement par des raisons structurelles et économiques qui traversent le monde culturel. Les difficultés budgétaires du spectacle vivant contribuent à valoriser des formes moins spectaculaires – et donc moins coûteuses.

Des écritures inclassables ?

En Île-de-France, le festival Sturmfrei est financé par la sous-direction de la musique de la Ville de Paris, les arts visuels au Département de Seine-Saint-Denis et la lecture publique à la DRAC Île-de-France, signe du caractère interstitiel des arts littéraires. La contrepartie ? Ces formes intermédiaires peinent à trouver leur place dans les différents champs disciplinaires du secteur culturel. Quand les festivals littéraires et médiathèques manquent de moyens et d’expertise technique pour les produire et les accueillir, les théâtres les cantonnent bien souvent à des premières parties ou programmations événementielles. Marie-Pia Bureau, directrice de l’Office national de diffusion artistique (ONDA), va dans ce sens : « Si vous me demandez des chiffres sur la prise en compte de ces formes et pratiques dans le monde du spectacle vivant, autant vous dire tout de suite que je n’en ai aucun. Tout simplement parce que ce n’est pas une catégorie perçue comme appartenant au spectacle vivant. Si le texte et les interprétations sont au centre, cela va forcément être classé dans le théâtre. Mais si la musique prend plus de place, le spectacle sortira de notre radar. En revanche, je prête à ces pratiques une attention toute particulière car il me semble qu’elles témoignent, chez les publics, d’une recherche de formes plus directement adressées, d’une forme de présence. Cela corrobore les témoignages que l’on reçoit de la part des directeur·ices de théâtre qui constatent une remise en cause des rituels du spectacle vivant (venir à telle heure, devoir se taire, devoir s’asseoir…), notamment chez un public jeune. Et j’ai l’impression que ces arts littéraires vivants proposent une expérience de représentation qui correspond davantage à une demande du temps présent. » Actrice hyperactive de la promotion des arts littéraires mais également à la direction d’un théâtre avec les Scènes du Golfe à Vannes, Rozenn Le Bris détecte les paradoxes que ces formes rencontrent : « Dans les théâtres, on estimera que ce n’est pas suffisamment spectaculaire et que ceux qui pratiquent ces formes ne sont des professionnels ni de la lecture publique, ni de l’interprétation. »

Du côté de l’édition, si certaines maisons comme L’Arche ou La Contre Allée prennent en compte les arts littéraires, en tant que circuits alternatifs de diffusion, et viennent soutenir leurs auteur·ices dans ces pratiques, les grandes maisons d’édition n’ont pas encore sauté le pas en les intégrant à leurs stratégies de diffusion. Pour Alexandre Bord, c’est l’un des chantiers à venir : « La vitalité de la littérature ne peut pas tenir simplement aujourd’hui sur le livre. Parce que pour qu’un livre existe, on demande à l’auteur de l’accompagner, sur scène et dans des librairies, de venir en parler, de rencontrer le public, et ces arts littéraires s’intègrent dans ce continuum. »

Défis et chantiers à venir

Les arts littéraires souffrent encore d’un manque de reconnaissance institutionnelle. Le Centre national du livre (CNL), par exemple, ne dispose pas de commissions dédiées ou de dispositifs d’accompagnement. Afin de faire reconnaître les singularités d’une filière en construction, producteurs, diffuseurs et artistes tentent de créer des espaces de réflexivité, d’échange de pratiques et de mutualisation. C’est le cas du RIAL Le Réseau international des arts littéraires est né d’une rencontre à l’initiative de Maison poème à Bruxelles en 2021, qui s’est ensuite prolongée d’autres temps de réflexion à la MéCA en 2023, à Extra ! en 2024 et à la Maison de la poésie à Bordeaux. qui est né du désir de praticien·es issu·es du milieu littéraire de se fédérer et d’œuvrer ensemble à accompagner l’émergence d’une nouvelle filière pour la littérature. Parmi ses membres fondateurs : l’Hôtel des Autrices (Berlin), les Scènes du Golfe (Vannes), Rhizome (Québec), Maison poème (Bruxelles), Extra ! (Paris) et Sturmfrei (Île-de-France). « Il s’agit de nous doter d’une voix unifiée, pas forcément alignée, acceptant cette pluralité, mais en capacité de faire plaidoyer », résume Rozenn Le Bris.

Parmi les chantiers identifiés : encourager les arts littéraires dans leur transversalité tout en militant pour les inscrire pleinement dans le champ littéraire. Les membres du RIAL vont même jusqu’à proposer de renommer le CNL « Centre national des littératures » pour faire bouger son centre de gravité au-delà de l’objet livre et embrasser l’ensemble du continent littéraire. « La politique de la lecture doit inclure les arts littéraires, car la vitalité de la littérature ne peut plus reposer uniquement sur le livre dans un monde dominé par les écrans », glisse Jean-Max Colard. Les agences régionales du livre – à l’instar de Ciclic en Centre-Val de Loire et sa politique volontariste dans l’accompagnement de projets littéraires transversaux – apparaissent comme des alliées de choix pour inventer des mécanismes de soutien aux arts littéraires, tandis que l’idée d’une « Maison des arts littéraires » – à l’image de ses cousines québécoises – est évoquée pour structurer la chaîne de production et servir de lieu de reconnaissance et de promotion.

Mais le principal chantier semble être celui de l’accompagnement de la diffusion et d’un long travail de pédagogie quant aux spécificités de ces formes hybrides ainsi que la formalisation d’un référentiel de rémunération qui en uniformiserait les montants quand, aujourd’hui, les artistes sont baladés entre les chartes du CNL, du CNAP ou de l’ONDA (avec de fortes disparités). Enfin, comme le rappelle Olivia Rosenthal, les masters de création littéraire et la recherche universitaire sont des acteurs clés qui intègrent déjà ces formes dans leurs études et pratiques, offrant un socle théorique et réflexif solide.

Les arts littéraires, en modifiant en profondeur les géographies usitées du littéraire, contribuent à la recomposition de ses écosystèmes. Les défis à venir sont à la mesure de l’élan. Faire reconnaître ce continent encore mal cartographié suppose que les acteur·ices de la filière (artistes, diffuseurs, éditeurs, institutions publiques et universitaires) surmontent les logiques de silos qui ont longtemps fragmenté leur action. Sans lisser les singularités de ces formes, il s’agit de réunir les conditions de leur vitalité. C’est à ce prix que la littérature, en débordant du livre sans le renier, pourra rendre durable cet enthousiasme sans précédent qu’elle suscite en devenant un art vivant.

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26.03.2026 à 10:37

Des artivistes féministes face aux politiques culturelles illibérales en Pologne

Frédérique Cassegrain

Dans la Pologne du gouvernement ultraconservateur Droit et justice (PiS), la culture a servi d’arme politique pour la diffusion de valeurs nationalistes et identitaires. La résistance culturelle est venue d’artistes et activistes féministes déjà en lutte contre la remise en question du droit à l’avortement. Une contestation puissante qui a pris place dans l’espace public pour y dénoncer la censure, défendre les minorités et produire des contre-récits.

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Texte intégral (3871 mots)

Cet article analyse les liens entre les politiques culturelles illibérales menées par le parti Droit et justice (PiS) en Pologne, entre 2015 et 2023, et le travail d’artivistes féministes – concept associant production artistique et activisme politique M. Salzbrunn, « Researching Artivism through the Event Approach. Epistemological and Methodological Reflections about Art and Activism », Connessioni Remote, no 2, 2021. – qui proposent des récits contre-hégémoniques. Cette recherche repose sur une enquête (n)ethnographique Irène Despontin Lefèvre utilise le terme « (n)ethnographie » pour montrer que les observations en et hors ligne sont réalisées conjointement et que les liens entre les deux espaces sont très étroits. Voir I. Despontin Lefèvre, « Négocier sa position en et hors ligne en terrain féministe. Retour sur une approche (n)ethnographique auprès du collectif #NousToutes (2018-2021) », Communication, vol 40/2, 2023. menée depuis 2024. Celle-ci s’appuie sur trois principaux matériaux empiriques : 1) dix entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès d’artistes et de professionnel·les de la culture, exerçant notamment au sein de musées, de théâtres et d’universités ; 2) des observations menées sur les comptes Facebook et Instagram de plusieurs artivistes féministes. Enfin, ce corpus est complété par une analyse croisée d’articles de presse (publiés en polonais, en anglais et en français) et de la littérature académique pertinente, afin de situer empiriquement et théoriquement les pratiques observées.

Le gouvernement ultraconservateur du PiS a instrumentalisé la politique culturelle afin de diffuser dans la société ses valeurs nationalistes, identitaires et patriarcales. Dans ce cadre, il a révoqué de nombreux directeur·ices d’institutions culturelles nationales et a censuré de nombreux événements culturels (festivals, pièces de théâtre, etc.) de manière directe (interdiction) ou indirecte (coupes budgétaires, intimidations, etc.). Après une brève présentation de ces actions publiques, nous nous intéresserons au travail de la photographe Karolina Breguła et du collectif Czarne Szmaty (CzSz), mettent leurs savoir-faire, talents et connaissances artistiques au service de leur engagement féministe et contre les politiques menées par le PiS. Toutes se mobilisent au moyen de ce que nous appelons des répertoires d’actions artistiques (performances, photographies diffusées dans l’espace public ou en ligne). À travers les œuvres étudiées ici, nous montrerons que leur travail contribue à resignifier des symboles nationaux, à combattre l’homophobie et la discrimination des personnes LGBTQIA+, et plus largement à proposer des contre-récits face aux discours du PiS.

Le développement de politiques culturelles illibérales en Pologne

Dans la Pologne du PiS, comme dans d’autres régimes illibéraux – en Hongrie ou aux États-Unis – les apparences d’un régime démocratique sont maintenues (avec des élections régulières), mais ni l’indépendance des trois pouvoirs ni l’État de droit ne sont respectés ; les libertés individuelles et les droits des minorités sont attaqués M. Laruelle, « L’instrumentalisation de la culture au service de l’idéologie illibérale », média de l’OPC,  https://www.observatoire-culture.net/instrumentalisation-culture-service-ideologie-illiberale/ ; F. Zakaria, « The Rise of Illiberal Democracy », Foreign Affairs, vol. 76, no 6, 1997,  p. 22-43 ; A. Graff,  E. Korolczuk, Anti-Gender Politics in the Populist Moment, Londres, Routledge, 2022.. Le PiS a développé un programme néoconservateur et populiste combinant nationalisme économique, euroscepticisme et traditionalisme catholique F. Zalewski, « L’émergence d’une démocratie antilibérale en Pologne », Revue d’études comparatives Est-Ouest (RECEO), vol. 47, no 4, 2016, p. 57-86 ; J. Heurtaux, La Démocratie par le droit : Pologne 1989-2016, Paris, Presses de Sciences Po, 2017.. Dans cette économie discursive, la culture est le terrain central pour la production de l’hégémonie A. Gramsci, Cahiers de Prison, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2021., tel que l’a défini Antonio Gramsci pour désigner la capacité d’un groupe social dominant à imposer sa vision du monde, ses valeurs et ses normes comme allant de soi, en obtenant le consentement des groupes subalternes plutôt qu’en recourant uniquement à la contrainte. Menées par le PiS, les politiques culturelles polonaises canalisent les fonds culturels européens et nationaux vers des projets patrimoniaux célébrant les récits catholiques-nationalistes du martyre et de la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et l’ère communiste L. Bonet, M. M. Zamorano, « Cultural policies in illiberal democracies: a conceptual framework based on the Polish and Hungarian governing experiences », International Journal of Cultural Policy, vol. 27, no 5, 2021, p. 559-573.. Dans le même temps, la surveillance des musées, des théâtres et des médias publics s’intensifie. Le PiS a exploité l’ambiguïté de la loi de 1991 relative à l’organisation des activités culturelles qui autorise le ministre de la Culture à nommer de manière discrétionnaire les directeur·ices des institutions culturelles. À partir de 2015, le ministère a remplacé la direction des six principaux musées nationaux K. Bojarska, « Unlawful and Unjust – Cultural Politics in Poland 2015-2023 and its Aftermath », Séminaire à l’Institut d’études européennes, université Paris 8, 19 mars 2025., tout comme dans d’autres institutions culturelles (le théâtre de Wroclaw par exemple). Des expositions, des festivals et des pièces de théâtre font souvent l’objet de censure. Les libertés de création et de programmation sont bafouées à travers la censure directe et indirecte (révocations de directeur·ices et de programmateur·ices, coupes budgétaires, envoi de militants pour empêcher l’accès aux lieux culturels visés). Le discours du PiS sur la « culture nationale » a recodé le multiculturalisme et la modernité en tant qu’intrusions étrangères, présentant le pluralisme artistique comme une subversion idéologique A. Żuk, (dir.), Hourras et désarrois. Scènes d’une guerre culturelle en Pologne, Paris, Noir sur Blanc, 2019.. La culture est devenue un « champ de bataille symbolique » où le contrôle esthétique a servi à reproduire la légitimité politique M. Kotwas, J. Kubik, « Symbolic Thickening of Public Culture and the Rise of Right-Wing Populism in Poland », East European Politics and Societies, vol. 33, no 2, 2019, p. 435-471..

Les mondes de la culture se sont mobilisés contre ces actions gouvernementales, mais aussi contre la criminalisation de l’avortement A. Chełstowska, A. Ignaciuk, « Criminalization, medicalization, and stigmatization: Genealogies of abortion activism in Poland », Signs: Journal of Women in Culture and Society, vol. 48, no 2, 2023, p. 423-453.. Les œuvres que nous allons analyser sont produites par des artivistes qui ont mis leurs techniques, leur travail intellectuel et leurs ressources financières au service de mobilisations contre les politiques et discours du PiS.

Artivisme féministe : mobilisations et contre-récits

Les artistes que nous présentons ici se trouvent dans des positions minorisées et subordonnées dans la société polonaise : en tant que femmes, personnes queers, et productrices d’un art politiquement engagé à gauche. Elles font partie de ce que Nancy Fraser appelle les « contre-publics subalternes », c’est-à-dire des arènes discursives parallèles, diffusant des contre-discours et des représentations visuelles véhiculant leurs interprétations de leurs identités, leurs intérêts et leurs besoins N. Fraser, « Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy », Social Text, no 25/26, p. 56-80, 1990..

Rendre visibles les couples et familles homoparentales 

La photographe et réalisatrice Karolina Breguła veut rendre visibles les couples homosexuels dans l’espace public. Let Them See Us, projet qu’elle a monté en 2003 alors qu’elle était encore étudiante, entend montrer que ces couples sont des Polonais·es comme les autres et que s’ils ne se tiennent pas la main dans la rue, « c’est parce que la société ne le leur permet pas » (entretien avec Karolina Breguła, 30 avril 2025). Son projet initial est de coller des portraits, imprimés en taille réelle, sur les abribus et les murs, afin que les passant·es aient l’impression de côtoyer ces couples dans la rue.

Families, avec l’aimable autorisation de Karolina Breguła

Faute d’obtenir les autorisations nécessaires pour coller dans la rue, elle se tourne vers l’association de lutte contre l’homophobie Kampania Przeciw Homofobii (KPH). Ses photos sont imprimées sur de grands panneaux publicitaires et quelques expositions sont organisées dans des galeries. Très rapidement, les photos sont vandalisées. Des panneaux publicitaires – et même certains de leurs socles – sont endommagés dans la volonté de détruire ces photos. Des manifestations ont lieu devant les galeries qui présentent ce travail, certaines reçoivent des menaces d’incendie et déprogramment l’exposition. 

Vingt ans plus tard, un conservateur et ami de Karolina Breguła lui propose de réexposer ces portraits, mais elle préfère créer un nouveau projet qui, dit-elle, « exprime mes souhaits pour maintenant : que nous puissions nous marier, adopter des enfants et vivre comme tout le monde » (entretien cité). En 2023, quand le projet Families voit le jour, les mesures et campagnes discriminatoires envers les minorités de genre se sont intensifiées. Pour ces portraits, elle utilise des programmes d’intelligence artificielle afin de créer des images de famille homoparentale, sans mettre en danger ces personnes. Cette fois, la censure provient des algorithmes : « Si vous écrivez “une famille composée de deux hommes et d’un enfant”, le système bloque », la demande étant considérée comme illégale, car elle « contrevient à la protection de l’enfance » (entretien cité). Elle utilise alors différents prompts et programmes pour contourner ces blocages. Elle paye elle-même l’impression d’une demi-douzaine de posters de ces portraits et, avec l’aide de militant·es de l’association Lambda, elle les colle dans les rues de Szczecin et de Varsovie. Quelques jours après leur installation, la plupart des posters de Szczecin sont vandalisés (déchirés ou recouverts d’insultes homophobes). En revanche, ceux collés à Varsovie sont restés plusieurs mois.

Les projets de Karolina Breguła présentés ici proposent des contre-récits à la famille traditionnelle polonaise mise en avant par le PiS, en donnant à voir d’autres types de familles et de couples.

Families, avec l’aimable autorisation de Karolina Breguła

Czarne Szmaty : performer des contre-récits

Le collectif Czarne Szmaty (CzSz) se forme en 2016, au moment des mobilisations protestataires massives contre la criminalisation de l’avortement, connues sous le nom de « manifestations noires » [czarny protest]. « Notre première action a été un blocage de rue pendant le lundi noir [avec un grand tissu noir qui indique “Granica Pogardi”, que l’on peut traduire par “ici se trouve la frontière de votre mépris”]. C’est un jeu de mots, ce tissu est une sorte de grand chiffon, et, comme les femmes sont qualifiées de manière péjorative de “torchons” [szmaty], nous avons décidé de nous réapproprier ce nom » (entretien collectif, 07-03-2025). CzCs réunit quatre artistes provenant du théâtre et de la performance ainsi qu’une photographe. Au fil des années, elles réalisent plusieurs blocages de rue au sein des manifestations protestataires avec différents messages sur leur long tissu noir, mais aussi plusieurs projets d’arts visuels.

Le 11 novembre 2017, elles publient en ligne et dans la presse https://warszawa.wyborcza.pl/warszawa/51,54420,22689898.html#s=S.galeria-K.C-B.1-L.1.duzy une série de photos intitulée Fantasmes Uhlans ; elles expliquent : « Il existe une sorte de fantasme autour des Uhlans, étroitement lié à l’imaginaire patriotique et conservateur. Et nous avons voulu nous en emparer » (entretien cité) Voir également leur description du projet sur leur site : https://czszkontakt.wixsite.com/czsz/ulanskie-fantazje. Les Uhlans sont une formation de cavalerie qui occupe une place importante dans les symboles de la mythologie nationaliste polonaise, mais aussi de la masculinité et du militarisme. Leur mise en scène détourne cet imaginaire. 

Fantasmes Uhlans, Czarne Szmaty #czsz + Pat Mic photo

Elles diffusent ces photos le jour anniversaire du rétablissement de l’indépendance polonaise durant lequel l’extrême droite organise de grandes manifestations ces dernières années, afin de proposer un autre récit lors de cette date symbolique. Une série de cartes postales de la session est également mise en vente dans des galeries d’art https://www.facebook.com/photo/?fbid=366152400491702&set=pb.100063535908743.-2207520000&locale=pl_PL.

En 2021, Patrycja Mitz, la photographe du collectif, est invitée au festival de photo de Cracovie (la Cricoteka). En amont de leur performance prévue pour le vernissage, la direction du festival leur demande un descriptif de celle-ci. Elles expliquent, entre autres, qu’elles vont marcher sur un tapis blanc et rouge (aux couleurs du drapeau). « Et ça, c’était trop pour eux », expliquent-elles en entretien. La directrice du festival parle de « geste préventif », car l’événement est financé par le ministère de la Culture. « Ça a été un choc énorme pour nous, car il ne s’agissait plus d’une censure officielle, mais de quelque chose de pire : une autocensure préventive » (entretien cité). Vêtues d’uniformes de police, elles mettent en scène l’arrestation du festival pour des faits de censure. Elles publient en ligne en mai 2021 des photos de leur performance intitulée « Mettre la saleté sous le tapis rouge » et déploient une banderole rouge indiquant « les artistes décident de ce qu’elles montrent « Artystki decydują co pokazują » ».

Arrestation de la Cricoteka, Czarne Szmaty + Pat. Mic. Photo Pat Mic ». Source 

Ces mécanismes de censure préventive, ou indirecte, et la dépendance aux subventions publiques allouées (et retirées) de manière discrétionnaire sont caractéristiques des régimes illibéraux. 

Conclusion

Les pratiques artivistes de Czarne Szmaty et de Karolina Breguła illustrent deux modalités complémentaires d’intervention féministe dans un contexte illibéral. Les premières mobilisent une performativité collective ancrée dans la présence corporelle, la ritualisation du geste et la réappropriation symbolique d’objets et de codes visuels associés aux traditions nationales et religieuses. Leurs performances, souvent éphémères et situées dans l’espace public, reposent sur une esthétique sobre et de la répétition qui matérialisent simultanément le deuil et la résistance face aux politiques du PiS. Karolina Breguła propose une visibilité fondée sur l’amplification visuelle, à travers des photographies monumentales et des collages urbains qui rendent visibles des identités LGBTQIA+ systématiquement marginalisées. En investissant l’espace urbain, ses photos perturbent les représentations dominantes et contestent l’association exclusive entre identité nationale, catholicisme et hétéropatriarcat. Malgré leurs différences formelles, ces pratiques partagent une orientation commune : elles utilisent les ressources artistiques comme instruments de mobilisation collective, visant à dénoncer des politiques spécifiques et à transformer les conditions symboliques de la visibilité et de l’appartenance.

Ces interventions peuvent être interprétées, après Gramsci A. Gramsci, 2021, op. cit., comme des pratiques contre-hégémoniques qui contestent les tentatives du PiS de stabiliser une hégémonie culturelle fondée sur une conception conservatrice de l’identité nationale. En choisissant la culture comme terrain de lutte, ces artistes révèlent que la légitimité symbolique de l’ordre illibéral dépend de sa capacité à réguler les représentations et à délimiter les formes de subjectivité et de moralité reconnues comme légitimes. Par ailleurs, conformément à la notion de contre-publics subalternes développée par Fraser N. Fraser, 1990, op. cit., leurs œuvres participent à la formation d’espaces alternatifs de circulation des significations féministes et queers. En produisant des images, des performances et des dispositifs qui rendent visibles des expériences marginalisées, elles facilitent la constitution de publics capables de formuler des interprétations critiques de l’ordre social dominant. Loin d’être périphériques, ces pratiques artivistes apparaissent ainsi comme des composantes intégrées aux dynamiques de contestation, contribuant à reconfigurer les frontières symboliques de la communauté politique. Dans cette perspective, l’artivisme féministe peut être appréhendé comme un mouvement collectif inscrit dans une mobilisation sociale féministe plus large contre les politiques du PiS, au sein duquel la construction d’une hégémonie subalterne tend à l’emporter sur l’autonomie esthétique du champ artistique, c’est-à-dire sur la logique d’auto-référentialité et d’indépendance à l’égard des luttes politiques.

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