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09.04.2026 à 00:59

Le bruit et la fureur d’un ordre qui s’effondre : Alors que le pouvoir de Trump s’affaiblit, une opportunité pour le changement s’offre à nous

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Alors que le pouvoir de Trump s’affaiblit, des opportunités vont émerger. Nous examinons les difficultés qui minent son administration et proposons des pistes au-delà de sa simple destitution.
Texte intégral (5086 mots)

À l’approche de la fin du règne de Donald Trump, des opportunités s’offriront à nous pour un changement social profond. Nous examinons ici la nature des difficultés qui minent son administration et proposons quelques pistes de réflexion pour celles et ceux qui souhaitent aller au-delà du fait de simplement le remplacer par un·e autre représentant·e politique.


En moins d’un an et demi, Trump a complétement épuisé les atouts dont il disposait au début de son second mandat. D’une image d’invincibilité, il est passé à celle d’une agitation pathétique. Obsédé par l’idée de projeter une image de force, Trump est en effet – comme le disait Shakespeare – un piètre comédien dont le temps sur scène touche bientôt à sa fin. Le flot de mensonges et de menaces émanant de son administration peut être vu pour ce qu’il est : un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien.

Le fiasco en Iran est déjà le deuxième bourbier de Trump cette année. Il a commencé l’année 2026 par une manœuvre plus ou moins réussie au Vénézuéla, mais à peine quatre jours plus tard, le meurtre de Renee Good l’a supplanté à la une des journaux. Pendant près de trois semaines, alors que les mercenaires de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) brutalisaient et assassinaient des personnes dans les « Villes Jumelles », l’ensemble de l’administration Trump a menti effrontément, en contradiction avec des preuves vidéo largement diffusées. Ayant créé une situation dans laquelle ils ne pouvaient pas se permettre de paraître faibles, les acolytes de Trump ont tenté d’imposer leur version de la réalité par décret, alors que de plus en plus d’habitant·e·s des « Villes Jumelles » rejoignaient la résistance contre l’occupation de l’ICE. Finalement, face à la chute de sa cote de popularité et à la perspective de grèves générales récurrentes, l’administration Trump a été contrainte de changer de cap, en limogeant Greg Bovino, le « commandant en chef » de la police des frontières, et en tentant de faire disparaître de l’actualité la mesure phare de Trump (« la plus grande opération d’expulsion de l’histoire des États-Unis »).

Les mercenaires au service du régime Trump ont perdu toute légitimité morale.

Le départ de Bovino a ouvert la voie aux départs de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, et de la procureure générale, Pam Bondi. Le fait que Trump ait entamé son second mandat déterminé à éviter le renouvellement incessant de son personnel qui avait caractérisé le premier souligne à quel point cela représente un échec pour lui. Alors que ses sbires partent en disgrâce, cela sape non seulement la loyauté de ses subordonnés restants – qui voient leur propre avenir dans le sort ignoble réservé à leurs collègues –, mais cela remet également en cause les discours par lesquels les laquais démissionnaires cherchaient à justifier les agissements de l’administration. Le licenciement de Greg Bovino et de Kristi Noem revient à admettre que les opérations de l’ICE à Los Angeles, Chicago et dans le Minnesota n’étaient que des tentatives maladroites visant à terroriser la population des États-Unis pour la soumettre.

En envahissant l’Iran un mois après avoir viré Bovino, Trump a cherché à redorer son blason en reproduisant ce qui semblait être son succès au Vénézuéla. Au lieu de cela, comme au Minnesota, il s’est retrouvé plongé dans une débâcle dont il n’est toujours pas parvenu à se sortir.

Toutes les personnes liées au régime Trump sont désormais connues pour leurs mensonges incessants et pathologiques.

Après avoir sans cesse modifié son discours sur l’objectif de l’offensive tout au long du mois de mars, Trump a cherché à mettre un terme au conflit début avril en menaçant de lancer des attaques massives contre les infrastructures civiles – ce qui, techniquement, constitue un crime de guerre. Le 6 avril, Trump persistait à affirmer que la proposition de cessez-le-feu en dix points de l’Iran n’était « pas suffisante ». Le lendemain matin, il a déclaré : « Une civilisation entière va mourir ce soir », terrifiant de nombreuses personnes qui ont cru qu’il menaçait d’utiliser des bombes nucléaires – et répétant peut-être sans le savoir la prophétie de l’Oracle de Delphes, qui avait dit à Crésus que s’il partait en guerre, « un grand empire s’effondrerait », sans préciser qu’il s’agissait de l’empire de Crésus.

Une heure et demie avant l’échéance qu’il s’était lui-même fixée, Trump a annoncé qu’en concertation avec le Premier ministre pakistanais – et non avec un représentant du gouvernement iranien –, il était parvenu à un cessez-le-feu, qualifiant la proposition en dix points qu’il avait auparavant rejetée de « base acceptable » pour les négociations.

Du Minnesota à l’Iran, en passant par le Liban et la Palestine, ils n’ont rien d’autre à offrir que la mort et la destruction, au profit d’une poignée de magnats.

Le Premier ministre pakistanais a affirmé que les États-Unis, l’Iran et tous leurs alliés respectifs avaient « convenu d’un cessez-le-feu immédiat partout, y compris au Liban ». Pourtant le lendemain, l’armée israélienne continuait d’attaquer le Liban et, en réponse, l’Iran a maintenu la fermeture du détroit d’Ormuz.

On peut difficilement imaginer pire issue pour Trump. Il n’a atteint aucun de ses objectifs déclarés en Iran, ni le changement de régime, ni la suppression du programme nucléaire iranien. Il ne semble plus être un partenaire de négociation crédible. Tant sa menace de frapper des infrastructures civiles que son affirmation selon laquelle il aurait négocié un cessez-le-feu se sont révélées vaines. Ni le gouvernement iranien ni le gouvernement israélien ne respectent les accords qu’il prétend avoir conclus. Il se retrouve en conflit avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, tandis que la pression sur l’économie mondiale ne faiblit pas.

On ne sait toujours pas si Trump a réellement envisagé de lancer une frappe massive contre des infrastructures civiles – voire une frappe nucléaire – ou s’il se contentait de proférer des menaces en l’air pour le simple plaisir de le faire. Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir dû passer une journée à se demander s’il allait déployer des armes nucléaires a fait prendre conscience à des millions de personnes à quel point il est dangereux de vivre sous le joug d’un autocrate sénile – et, dans le même temps, cela n’a pas rendu Trump plus effrayant aux yeux de ses ennemis. Il apparaît à la fois imprévisible et faible.

Quoi qu’il arrive ensuite en Iran, les défaites coup sur coup essuyées au Minnesota et au Moyen-Orient marquent un nouveau tournant pour le régime Trump.


La stupidité armée

Lorsque Trump a remporté les élections de 2024, une grande partie des débats sur la manière de réagir tournait autour de la question de savoir si lui et ses acolytes étaient des génies du mal ou de simples pions aveuglés par les forces de l’histoire. La paralysie engendrée par son retour au pouvoir s’articulait en grande partie autour de cette question. Les libéraux ont averti que toute forme de résistance ferait le jeu de Trump, lui permettant de déclarer la loi martiale ; les centristes ont cyniquement profité de la situation pour affirmer que le Parti démocrate devrait adopter des positions d’extrême-droite sur l’immigration. À peine dix-sept mois plus tard, il est presque impossible de se souvenir, et encore moins de comprendre, à quel point ses adversaires se sont convaincus de baisser les bras sans se battre.

La question a depuis trouvé une réponse définitive. Trump n’a qu’un seul tour dans son sac – flatter ce qu’il y a de plus vil chez les éléments les plus lâches et les plus haineux de la société –, qu’il répète avec une constance inhumaine. Dans un ordre social lui-même avili, qui récompense l’égoïsme vorace tout en punissant la générosité et la bienveillance, cette stratégie lui a permis d’aller loin. Mais aujourd’hui, il se heurte à un obstacle après l’autre.

La formation d’un gouvernement fondé sur cette stratégie a donné naissance à des agences peuplées de bouffons incompétents, principalement soucieux de soigner leur image publique et de se disputer les faveurs de Trump. La conduite de la politique publique sur cette base a monté la majorité de la population contre l’ICE et a même poussé les gens à se tourner à nouveau vers le Parti démocrate, l’une des seules institutions aussi impopulaires que Trump.

L’un des traits les plus caractéristiques de l’ère Trump est la malhonnêteté délibérée, considérée comme une forme de transgression intentionnelle symbolisant la force. Lorsque Donald Trump proclame des mensonges facilement réfutables, ses partisans y voient une forme d’audace ; iels peuvent ainsi démontrer l’intensité de leur loyauté en affirmant croire à ces mensonges, tout comme le faisaient les sbires de Staline. Mais on ne peut pas prendre de décisions militaires sur la base de mensonges car tôt ou tard, il y aura des conséquences.

La force de Trump repose en grande partie sur la peur qu’il a inspirée aux gens. Ses premiers succès fulgurants, à l’instar des attaques éclair d’Hitler entre 1939 et 1941, étaient dus à la faiblesse de ses adversaires : des politiciens, des dirigeants d’entreprise et des administrateurs qui, comme Trump lui-même, ne sont motivés que par l’avarice et le fait de se croire tout permis. Ce n’est qu’après que lui et ses mercenaires à son service se sont heurtés à une véritable résistance qu’il est devenu possible d’évaluer leur véritable force. Comme l’a écrit Mikhaïl Bakounine dans une lettre à Maria Reichel : « Ce n’est qu’au combat que l’on voit ce dont une personne est capable. »

Ou ce dont elle n’est pas capable.

La principale motivation qui guide les décisions de l’administration Trump est la nécessité de projeter une image de force. Elle a tout misé sur le renforcement du « hard power » plutôt que sur le « soft power », sur l’intimidation plutôt que sur la persuasion. Maintenant qu’elle a épuisé la majeure partie de son capital politique, le terrain s’ouvre à d’autres.

À Minneapolis, un·e manifestant·e brave les gaz lacrymogènes pour défendre ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité.


C’est le moment

Après avoir vécu le Printemps de Prague, Milan Kundera a écrit en substance que la forme idéale de gouvernement est une dictature en décomposition.

Toutes les formes de gouvernement reposent sur la hiérarchie et la violence. Les inégalités politiques et économiques se renforcent mutuellement : plus la richesse est concentrée entre quelques mains, plus les structures politiques deviennent verticales, et inversement. Pourtant, ce phénomène reste largement invisible tant que les gens perçoivent les gouvernements qui les dirigent comme légitimes, ou du moins inévitables. La souffrance à elle seule ne suffit pas à susciter le désir de changement chez les gens : ce désir naît de ce qu’ils sont capables d’imaginer. Ce n’est que lorsqu’un régime discrédité commence à s’effondrer – créant une tension entre ce que les gens voient autour d’elleux et ce qu’iels sont capables d’imaginer – qu’un grand nombre de personnes commencent à s’interroger sur la manière dont elles souhaiteraient changer la structure de la société.

Aujourd’hui, ces questions sont plus urgentes que jamais, alors que le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser et que les responsables politiques suppriment les filets de sécurité et les mesures sociales qui, autrefois, atténuaient l’impact du capitalisme sur les communautés et les écosystèmes.

À l’heure actuelle, Trump est plus impopulaire que jamais, et il a peu de chances que sa cote de popularité s’améliore. Pourtant, il lui reste encore près de trois ans à passer à la présidence. Pour des milliers de personnes, l’ascension au pouvoir de Trump et l’inefficacité des institutions censées le contrôler remettent en cause l’ensemble du système politique. On peut voir cette rage et radicalisation émerger, même si c’est de manière confuse, parmi les participant·e·s de la base aux manifestations massives qui ont eu lieu au cours de l’année écoulée.

Il s’agit là d’une opportunité sans précédent pour les anarchistes, les abolitionnistes et tou·te·s celles et ceux qui ont des propositions concrètes pour apporter un changement social structurel. À l’heure actuelle, alors qu’aucune force institutionnelle n’est en mesure de proposer une solution au problème, nous devrions faire cause commune au-delà de nos divergences, démontrer la puissance de la solidarité et l’efficacité de l’action directe, partager ce que nous avons appris au cours de nos efforts pour résister au gouvernement, et exposer clairement notre vision d’un monde meilleur.

Cette occasion ne durera pas longtemps. Plus nous nous rapprocherons des élections de mi-mandat de 2026, plus les gens se concentreront sur la politique électorale, y compris bon nombre de celles et ceux qui participent actuellement à des initiatives populaires. Nous sommes peut-être mieux placé·e·s aujourd’hui pour toucher le public que nous ne le serons jamais au cours de l’ère Trump.

Souvent, le moment où le danger est le plus grand – par exemple, lorsque des fascistes ou des agents de l’ICE assassinent des gens à Charlottesville ou à Minneapolis – s’avère, avec le recul, être celui où les possibilités sont les plus grandes. Lorsque la terreur est apaisée et que nous prenons conscience du potentiel de la situation, le moment est déjà passé.

Des mercenaires fédéraux attaquent sans raison des personnes à Portland. Aucune force brute ne suffira à mater une population de plus en plus désespérée.

Nous devrions garder cela à l’esprit, car à mesure que la position de Trump s’affaiblit, lui et ses partisans tenteront des manœuvres de plus en plus effrayantes et extravagantes pour conserver leur emprise sur le pouvoir. Lui et ses partisans ont encore suffisamment de temps pour infliger d’énormes souffrances, tant aux États-Unis qu’à l’étranger. Nous devons nous préparer à des vagues de répression bien plus agressives. De même, nous avons déjà constaté que Trump ne quittera pas ses fonctions de son plein gré.

Selon toute vraisemblance, l’issue des élections de mi-mandat dépendra de ce qui se passera dans les mois à venir – non pas de l’efficacité des campagnes menées par les politiciens, mais plutôt de la mesure dans laquelle la résistance populaire empêchera la classe dirigeante d’envisager que Trump puisse continuer à défendre ses intérêts, et de la mesure dans laquelle certains éléments de cette classe dirigeante parviendront à se regrouper autour d’autres forces institutionnelles, telles que le Parti démocrate.

Alors que nous préparons le 1er mai et l’été, nous devons adopter une vision à plus long terme. Comment les tactiques que nous mettrons en œuvre lors de ces événements contribueront-elles à familiariser un large public avec le type de stratégies qu’il devra adopter à nos côtés pour contrecarrer la deuxième tentative de coup d’État de Trump ? Comment les discours que nous diffusons nous permettront-ils de poursuivre la lutte contre tous les autres partisans du capitalisme et de l’oppression une fois que Trump aura quitté le pouvoir ?

Nous devrions nous empresser de mettre à nu tous les liens qui unissent les fascistes, les milliardaires, les militaristes, les sionistes et les nationalistes chrétiens, les charlatans des cryptomonnaies, les magnats de la tech, les plateformes des grandes entreprises et des réseaux sociaux, les agences fédérales telles que l’ICE ainsi que la police et les shérifs qui les soutiennent, sans oublier les centristes et les démocrates qui ont ouvert la voie aux tragédies de la deuxième ère Trump en réprimant la résistance populaire à la fin de la première. Nous devons établir des lignes rouges au sein de l’opposition à Trump, rendant impensable toute promotion ou excuse de ces forces, en montrant à quel point les compromis avec elles se sont avérés toxiques.

Voici quelques objectifs concrets que nos mouvements pourraient se fixer :

  • Rejeter toutes les propositions timides visant à apporter des réformes superficielles à l’ICE et au département de la Sécurité intérieure, et plaider plutôt en faveur d’une résistance sans concession, avec pour objectif à long terme leur abolition. Ceux qui ont rejoint ou sont restés au sein de ces agences sous Trump ont manifesté leur haine envers le reste de la population, montrant clairement que ces institutions existent dans le seul but de servir les autocrates. Il faut permettre à celles et ceux qui ont été emprisonné·e·s ou expulsé·e·es de retrouver leurs proches.

  • Relier la lutte contre l’ICE aux mouvements abolitionnistes qui s’opposent à la police et aux prisons. Si les responsables politiques démocrates n’avaient pas déployé autant d’efforts pour réprimer ces mouvements entre 2021 et 2024, les mouvements sociaux auraient été bien mieux préparés à la deuxième ère Trump, et le régime aurait disposé de moins d’outils pour imposer son contrôle.

  • S’organiser pour libérer les prisonnières et prisonniers et contraindre les procureurs à abandonner les poursuites contre les accusé·e·s dans toutes les affaires liées à la résistance à l’ICE et au régime Trump en général. Nous pouvons nous appuyer sur le refus des grands jurys d’inculper et des jurys de condamner les personnes accusées d’avoir résisté à l’ICE. À mesure que de plus en plus de gens se rendent compte que la loi est un instrument politique au service de ceux qui détiennent le pouvoir plutôt qu’une institution neutre, beaucoup chercheront des moyens de lutter contre l’injustice qui ne concentrent pas le pouvoir entre les mains d’une Cour suprême composée de réactionnaires d’extrême droite.

  • Relier la lutte contre Donald Trump à celle contre les caméras Flock et les centres de données (ou data centers) et, plus généralement, à la résistance contre les techno-fascistes avides de profits tels qu’Elon Musk et Mark Zuckerberg.

  • Canaliser la mobilisation contre la guerre pour cibler les entreprises d’armement responsables du génocide à Gaza et du nettoyage ethnique en Palestine.

  • Montrer comment le racisme, la misogynie, la transphobie et d’autres formes de discrimination favorisent les pratiques impitoyables par lesquelles les milliardaires appauvrissent nos communautés.

  • Mettre en place des projets d’entraide, des initiatives éducatives populaires et d’autres formes d’infrastructures sociales indépendantes de l’État, qui ne puissent être démantelées par les mesures d’austérité gouvernementales ni menacées par la répression visant les établissement d’enseignements et les organisations à but non lucratifs.

L’effondrement des mouvements sociaux radicaux à la fin de l’année 2020 est une mise en garde. Nous devons sortir de cette deuxième ère de Trump plus fort·e·s que nous n’y sommes entré·e·s. Cela est d’autant plus important que les véritables combats ne font que commencer. Une vague de victoires politiques fascistes se profile en Europe, même si une défaite suffisamment cuisante de Trump pourrait bien briser leur élan. L’intelligence artificielle commence tout juste à plonger un nombre considérable de personnes dans le chômage, tout en intensifiant la surveillance étatique et le militarisme.

Comme nous l’avons déjà souligné auparavant, au XXIe siècle, alors que l’État ne peut guère atténuer l’impact du capitalisme, le pouvoir étatique est une patate chaude qui brûle quiconque s’en empare. Les mêmes conditions qui propulsent les partis d’extrême droite au pouvoir partout dans le monde font également qu’il leur est difficile de conserver ce dernier. Mais cela vaut également pour celui qui succédera à Trump : si Trump est chassé du pouvoir, sa base se scindera en factions sionistes et néonazies, chacune plus virulente que la dernière génération de républicains, tandis que l’administration qui lui succédera suscitera elle aussi colère et désillusion – mobilisant probablement un nouvel élan de l’extrême droite. Si ce qui s’est passé sous l’administration Biden se reproduit, le contrecoup sera la prochaine fois plus horrible que tout ce que nous pouvons imaginer. C’est pourquoi nous devons nous attaquer aux racines des problèmes que le capitalisme engendre, et non pas simplement protester contre ses figures de proue les plus néfastes.

Nous devons veiller à ce que chacune et chacun puisse facilement distinguer nos projets populaires de tout gouvernement au pouvoir, et continuer à les développer et à les approfondir, qu’un démagogue incompétent pousse ou non les gens à descendre dans la rue. Comme nous l’avons appris à maintes reprises – tantôt par le courage, tantôt par la lâcheté – c’est plus sûr d’être en première ligne.

Un manifestant renvoie une grenade lacrymogène aux meurtriers qui l’ont lancée lors des manifestations organisées à Minneapolis en mai 2020, en réaction au meurtre de George Floyd.


Annexe : à propos de la stupidité

Dans ce texte, lorsque nous parlons de stupidité, nous ne faisons pas référence à un manque d’aptitudes naturelles, mais plutôt à la question de savoir si l’on choisit de mettre à profit ses aptitudes ou de les réprimer activement. À présent, il devrait être évident pour toutes et tous que les personnes qui ont ouvert la voie à l’ascension de Trump – dont beaucoup sont étrangement obsédées par l’idée qu’elles possèdent des aptitudes naturelles que les autres n’ont pas – ont délibérément et obstinément refusé de voir ce qui se trouvait juste sous leurs yeux. La stupidité, en ce sens, n’est pas un état intellectuel, mais une défaillance morale.

Personne ne l’exprime plus clairement que le pasteur Dietrich Bonhoeffer, qui a été témoin de la montée du nazisme :

La stupidité est peut-être moins un problème psychologique qu’un problème sociologique. Il s’agit d’une forme particulière de l’impact des circonstances historiques sur les êtres humains, une conséquence psychologique de certaines conditions extérieures. À y regarder de plus près, il apparaît clairement que toute forte hausse du pouvoir dans la sphère publique, qu’elle soit de nature politique ou religieuse, contamine une grande partie de l’humanité par la stupidité. Il semblerait même qu’il s’agisse là pratiquement d’une loi sociologique et psychologique. Le pouvoir de l’un a besoin de la stupidité de l’autre. Le processus à l’œuvre ici n’est pas que certaines capacités humaines, par exemple l’intellect, s’atrophient ou défaillent soudainement. Il semble plutôt que, sous l’impact écrasant d’un pouvoir en pleine ascension, les humains soient privés de leur indépendance intérieure et, plus ou moins consciemment, renoncent à adopter une position autonome face aux circonstances émergentes. Le fait que la personne stupide soit souvent obstinée ne doit pas nous faire oublier qu’elle n’est pas indépendante. En conversant avec elle, on a pratiquement l’impression de ne pas avoir affaire à elle en tant que personne, mais à des slogans, des mots d’ordre et autres qui se sont emparés d’elle. Elle est sous le charme, aveuglée, exploitée et maltraitée dans son être même. Devenue ainsi un instrument sans esprit, la personne stupide sera également capable de faire tout type de mal et en même temps incapable de voir que c’est du mal. C’est là que se cache le danger d’une manipulation diabolique, car c’est cela qui peut détruire les êtres humains une fois pour toutes.

Pourtant, c’est précisément à ce stade qu’il devient tout à fait clair que seul un acte de libération, et non l’instruction, peut vaincre la stupidité. Nous devons ici accepter le fait que, dans la plupart des cas, une véritable libération interne ne devient possible que lorsqu’elle a été précédée d’une libération externe. Jusque-là, nous devons abandonner toute tentative de convaincre la personne stupide. Cet état de fait explique pourquoi, dans de telles circonstances, nos tentatives pour savoir ce que « le peuple » pense réellement sont vaines et pourquoi, dans ces circonstances, cette question est si peu pertinente pour la personne qui pense et agit de manière responsable.

Dietrich Bonhoeffer, « De la stupidité » dans Lettres et écrits de prison

Ceux qui choisissent de servir en tyrans parviennent peut-être à réprimer tout ce qu’il y a de sage et de beau en eux, mais ils ne parviendront pas à détruire la sagesse et la beauté.


La photo d’en-tête a été prise par Mark Graves le dimanche 1er février 2026, au centre de détention de l’ICE de Portland. C’était le deuxième jour consécutif où des agents fédéraux s’en prenaient aux manifestant·e·s à l’aide d’agents chimiques.

09.03.2026 à 21:01

Organisez des événements et les gens viendront : Un compte-rendu de la semaine d’action « Melt the ICE » au Minnesota

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Du 25 février au 1er mars, les Villes Jumelles ont accueilli des centaines de personnes lors de la semaine d'action « Melt the ICE ». Un compte-rendu.
Texte intégral (6191 mots)

Du 25 février au 1er mars, les révolutionnaires en herbe des « Villes Jumelles » ont accueilli des centaines de personnes venues dans le Minnesota pour participer à la semaine d’action « Melt the Ice » (« Faire fondre l’ICE »). De nombreux événements ont eu lieu chaque jour, notamment des marches, des blocages, des manifestations bruyantes, des conférences et des formations. Ces actions et ateliers ont permis à la fois de renforcer la résistance contre les agents des services de l’immigration et des douanes (ICE) dans le Minnesota et d’enseigner aux militant·e·s de tout le pays comment exporter le modèle d’intervention rapide des « Villes Jumelles » vers leurs villes d’origine.

Dans ce compte-rendu, les organisatrices et organisateurs reviennent sur la semaine d’action et tirent des leçons pour l’ensemble du mouvement.

Le 27 février 2026.


Depuis trois mois, les habitant·e·s du Minnesota ont soutenu leurs ami·e·s, leur famille et leurs voisin·e·s qui se sont retranché·e·s chez elles et chez eux et qui ont dû faire face à la menace constante d’être kidnappé·e·s par des agents fédéraux. Nous avons été confronté·e·s quotidiennement à des gaz lacrymogènes, à des courses-poursuites en voiture à vive allure et à la menace d’une violence meurtrière. Dans le même temps, nous avons assisté à une avalanche vertigineuse d’analyses sur les raisons pour lesquelles notre résistance était si forte et si solide. Jusqu’à où cette situation pourrait-elle nous mener ?

Pourtant, moins de deux semaines après le meurtre d’Alex Pretti, nous avons commencé à perdre de notre élan. Le tollé international qui a suivi la mort de Pretti a contraint le régime Trump à faire des concessions, à changer de tactique dans le Minnesota et à licencier Greg Bovino, le soi-disant « commandant en chef » des douanes et de la protection des frontières étatsuniennes et la figure publique de l’opération Metro Surge. Ces concessions visaient à couper l’herbe sous le pied de la résistance, et dans une certaine mesure, la stratégie a fonctionné.

Le 27 février 2026.

Cela n’a été possible que parce que notre mouvement n’avait pas d’horizon politique au-delà du slogan « ICE out » (« ICE, dégage »). Alors que la solidarité et le militantisme quotidiens s’étaient développés autour des objectifs communs de vaincre l’ICE et de soutenir nos voisines et voisins, il y avait moins d’élan autour des revendications visant à libérer ces mêmes voisines et voisins des camps de concentration où iels sont actuellement détenu·e·s.

L’un·e de nos camarades a eu l’idée d’organiser une semaine d’action afin de partager les tactiques qui se trouvent au cœur de notre mouvement de résistance et de continuer à construire la lutte révolutionnaire. Cela nous a immédiatement semblé logique. Depuis le meurtre de Renee Good, nos camarades à travers le pays nous faisaient part de leur souhait de venir ici pour se joindre à nous. Et nous étions loin d’être prêtes et prêts à laisser passer le potentiel révolutionnaire d’un tel événement dans les « Villes Jumelles ».

Le 1er mars 2026.

Ce que nous espérions faire

En tant que révolutionnaires en herbe vivant dans les « Villes Jumelles », à la fin du mois de février 2026, nous étions tiraillé·e·s entre des perceptions contradictoires de la réalité. D’un certain point de vue, nous avions triomphé : nous avions chassé une force paramilitaire fasciste déterminée à kidnapper des personnes innocentes. Aux côtés de nos voisines et voisins, nous avions démontré que nous ne tolérions pas l’autoritarisme dans nos villes. D’un autre point de vue, nous n’avions pas du tout l’impression d’avoir gagné. Des milliers d’habitantes et d’habitants du Minnesota avaient été capturé·e·s, au moins trois étaient mort·e·s aux mains de l’ICE, et la plupart des personnes enlevées étaient retenues dans des camps de concentration à travers tout le pays, attendant un sort incertain dans des conditions horribles. Certes, nous avions déjoué de nombreux enlèvements mais nous en étions encore témoins aujourd’hui.

À l’exception de la rébellion qui a éclaté dans le nord de Minneapolis après que l’ICE ait tiré sur Julio Sosa-Celis le 14 janvier, et des zones autonomes que les gens ont brièvement établies autour des lieux où Renee Good et Alex Pretti ont été assassinés, nous avions vu peu de cas de confrontation prolongée avec l’État. Même la journée de mobilisation massive « No Work, No School, No Shopping » (« Pas de travail, pas d’école, pas de shopping ») – que les représentants syndicaux, liés par la loi, ne pouvaient même pas qualifier de « grève » –, ne nous a guère rapproché·e·s d’un conflit direct avec l’ICE et ses collaborateurs. Malgré la participation historique de plus de 300 000 personnes, la logique et la puissance d’une grève générale étaient tellement obscurcies que, lorsque certains groupes ont fait pression pour organiser une nouvelle grève le 30 janvier, – une semaine après la première –, les volontaires à qui l’ont avait demandé de faire passer le mot auprès des petites entreprises ont rapporté : « Iels ne veulent pas fermer à nouveau à cause de la perte de bénéfices, y a-t-il un moyen de leur offrir un soutien financier ? »

Le 1er mars 2026.

Les questions nous assaillaient : comment pouvions-nous faire évoluer ce mouvement vers une lutte révolutionnaire, affiner notre analyse et veiller à ce que cette situation qui accaparait notre quotidien ne se solde pas par un épuisement général dans toute la ville ?

Nos expériences passées nous avaient appris le potentiel qu’il y a à rassembler des personnes venues de tout le pays pour construire une résistance. Parmi celles-ci figuraient les appels massifs à l’action pour stopper la construction de Cop City, la mobilisation « Treaty People Gathering » dans le nord du Minnesota lors de la construction de l’oléoduc Line 3, ainsi que l’héritage des actions de « summit-hopping » au début des années 2000. Les liens que nous avons tissés lors de ces mobilisations ont façonné nos mouvements. C’est de là que sont nées bon nombre de nos amitiés les plus chères.

Nous avons décidé de retenter notre chance. Nous espérions que, si nous parvenions à mobiliser suffisamment de monde et d’énergie, la prochaine fois que l’ICE planifierait une opération de grande envergure n’importe où dans le pays, cette même convergence pourrait avoir lieu à nouveau.

Donc oui, si l’ICE débarque dans votre ville, nous viendrons leur mettre la pression avec vous.

Le 28 février 2026.

Alors que nous diffusions l’idée de planifier cette semaine d’action, des organisatrices et organisateurs locaux se sont montré·e·s enthousiastes malgré la fatigue accumulée au fil du temps. Les premières discussions ont confirmé que cet événement rassemblerait toutes les tendances. Des militant·e·s et des organisations de tout l’État ont adhéré à nos objectifs à long terme : l’abolition de l’ICE, du Département de la Sécurité intérieure, de la police et des prisons. Cette unité trouve son origine dans les soulèvements liés au meurtre de George Floyd, aux cours desquels l’abolition de la police est devenue une valeur dominante dans le Minnesota. Aujourd’hui, même les organisations à but non lucratif peuvent être incitées à adhérer à l’objectif de l’abolition.

Cette exigence a certes rebuté certains groupes, qui n’ont pas adhéré à notre initiative. Mais nous avions largement assez de collaboratrices et de collaborateurs. L’une des erreurs de l’administration Trump a été de nous donner un objectif sur lequel nous pouvons travailler ensemble.

Alors que la semaine d’action commençait à prendre forme, nous savions que nous voulions mettre l’accent sur les tactiques qui, selon nous, sont les plus susceptibles de continuer à éroder le pouvoir de l’État. La plus importante d’entre elles est celle des réseaux d’intervention rapide, réseaux qui ont joué un rôle central dans le fait de déjouer des opérations de l’ICE. Nous voulions mobiliser le plus grand nombre possible de personnes dans la rue pour mettre en pratique les techniques d’intervention rapide, à la fois pour permettre aux nouvelles et nouveaux venu·e·s de s’exercer sur le terrain et pour renforcer les effectifs dans la rue pendant ce que les autorités présentaient comme étant les derniers jours de l’occupation. C’est cette partie du mouvement qui amène les gens vers un affrontement direct avec l’ICE et l’État.

Une réunion le 26 février 2026.

Nous avons également conçu cette semaine d’action comme un moyen d’attirer l’attention sur les « cibles secondaires », à savoir les entreprises et les instances gouvernementales qui collaborent avec l’ICE et soutiennent la machine à expulser.

Le système du logement prédateur constitue un exemple de cible secondaire. Nous savions qu’à partir de la première semaine de mars, de nombreuses personnes vulnérables qui n’avaient pas pu travailler pendant l’opération Metro Surge commenceraient à faire face à des expulsions. Les organisatrices et organisateurs de groupes de locataires locaux avaient commencé à réclamer un moratoire sur les expulsions dès le mois de janvier dernier. En février, iels ont lancé un appel à la grève des loyers pour défendre les familles menacées d’expulsion. Il s’agissait d’une forme de solidarité concrète avec nos voisines et voisins sans papiers et d’une initiative visant à exercer un pouvoir économique sans précédent aux États-Unis depuis des décennies.

De même, nous avons voulu exercer une pression économique sur diverses autres entités qui facilitent les opérations fédérales, notamment Hilton et plusieurs autres chaînes hôtelières sous contrat avec l’ICE, des entreprises comme Enterprise Rent-a-Car qui leur fournissent des véhicules, et des sociétés comme Target et Home Depot qui leur permettent de s’installer sur leurs sites au détriment d’employé·e·s vulnérables. Nous avons également appelé les gens à s’organiser pour rendre leurs lieux de travail aussi hostiles et réfractaires à l’ICE que possible. Les infirmières et infirmiers et autres personnels hospitaliers ont mené la charge dans ce domaine, en particulier dans les établissements qui avaient subi des attaques de l’ICE, comme le Hennepin County Medical Center.

En prévision de cette semaine d‘action, nous avons mis en place des groupes de travail et lancé un site Internet. L’opération Metro Surge a fait l’objet d’une couverture médiatique massive : un flot incessant de contenus inondait les réseaux sociaux, les journaux télévisés locaux étaient dominés par divers reportages sur le sujet, et les médias nationaux et internationaux y consacraient quotidiennement des articles. Nous avons créé des supports destinés à attirer l’attention au milieu de ce déluge d’informations, nous avons inondé les canaux de nos réseaux existants et avons attendu les réponses.

Un entrainement de patrouille à vélo le 26 février 2026.

L’idée de cette semaine d’action avait germé dans les derniers jours de janvier ; les groupes de travail ne se sont réunis qu’au cours de la deuxième semaine de février. Lorsque notre formulaire d’inscription a été mis en ligne, il ne restait plus que deux semaines avant la première de l’événement. Ce calendrier très serré est à l’origine de nombreuses lacunes dans notre initiative. Si nous avions commencé quelques jours plus tard, il aurait peut-être été tout simplement impossible d’organiser une semaine d’action.

L’une des conséquences de ce délai très court a été que cette semaine d’action a attiré des participant·e·s qui avaient fait le choix de s’engager et qui étaient en mesure de quitter leur domicile pour plusieurs jours au pied levé, sans bénéficier d’aucune aide financière pour le transport. Bien que nous ayons pu organiser des repas collectifs tous les jours du 24 février au 1er mars, et que nous soyons profondément reconnaissant·e·s envers les habitantes et habitants qui ont ouvert leur foyer à des inconnu·e·s pour que nous puissions héberger tou·te·s celles et ceux qui en faisaient la demande, cet événement est resté principalement accessible à des personnes blanches issues de la classe moyenne.

Une réunion dans une église le 26 février 2026.

Nous avons apprécié les remarques d’un·e participant·e qui a souligné une dynamique connexe : nos événements ne prévoyaient pas d’espace dédié aux immigrant·e·s et aux personnes de couleur. Le sentiment d’appartenance à une communauté et les liens sociaux sont des éléments qui permettent aux gens de rester ancrés dans les mouvements. Nous aurions pu faire davantage pour développer un sentiment collectif d’appartenance.

Nous n’attribuons pas ces problèmes uniquement à des délais serrés. Ce phénomène est au cœur même de la dynamique du mouvement et soulève une question complexe : comment construire un mouvement interracial et interculturel ? Les cultures des militant·e·s blanches et blancs, de la classe moyenne et des responsables de quartier, qui s’expriment dans les canaux des réseaux d’intervention rapide, coexistent dans une profonde séparation par rapport à leurs homologues de couleur, qui s’organisent avec acharnement pour défendre leurs propres communautés. Les raisons de cette séparation sont nombreuses. Beaucoup de nos voisines et voisins de couleur sont si vulnérables qu’iels restent confiné·e·s chez elleux. Beaucoup d’autres sont immobilisées par la pauvreté ou ne font pas confiance aux organisatrices et organisateurs blanches et blancs qui viennent vers elleux avec des programmes tout prêts. Jusqu’à présent, notre incapacité à construire un mouvement véritablement multiracial continue d’entraver notre efficacité. Le soi-disant « retrait » a révélé la nature de ce mouvement : l’ICE est toujours actif, mais comme ses agents ne sont plus aussi visibles dans les rues où ils seraient directement observés par des personnes blanches, la participation à la résistance a diminué.

Comment pouvons-nous faire avancer ce mouvement, élargir son champ d’action et aller au-delà de la modération ?

Une création artistique le 26 février 2026.

La semaine d’action

L’éducation politique est essentielle pour renforcer la force, le militantisme et l’analyse collective de nos mouvements. Dans le cadre de la semaine d’action, nous avons organisé plusieurs dizaines de sessions de formation mercredi, jeudi et vendredi. Celles-ci comprenaient des tutoriels sur la mise en place de réseaux d’intervention rapide, des ateliers de partage des compétences sur les premiers soins rudimentaires à apporter en cas d’attaque aux armes chimiques, une discussion sur l’impact du soulèvement de 2020 lié à la mort de George Floyd, des présentations par des enseignant·e·s et des parents sur les patrouilles scolaires et les réseaux d’entraide en milieu scolaire, une table ronde sur la résistance à l’ICE dans d’autres villes, et bien plus encore.

Lors de la préparation de ces sessions, nous avons mis l’accent sur les principes de l’éducation populaire : laisser la place à la participation, favoriser les discussions émanant des participant·e·s et enseigner à travers les contradictions. Nous l’avons fait autant dans l’intérêt des animatrices et animateurs que dans celui des participant·e·s. Nous savions qu’une réflexion active sur nos méthodes à travers l’enseignement nous apporterait autant qu’à celles et ceux qui étaient venu·e·s pour apprendre.

À notre grande surprise, de nombreuses personnes ont proposé spontanément d’animer des ateliers, sans qu’on leur demande. Plus la date de l’événement approchait, plus les idées fusaient sur les thèmes à aborder et la manière de le faire. Les responsables des lieux de mémoire dédiés aux endroits où George Floyd, Renee Good et Alex Pretti ont été assassinés ont proposé d’animer un atelier. Pour chaque atelier d’éducation politique que nous avons proposé, il y en avait des dizaines d’autres que nous aurions voulu proposer, et des milliers de personnes supplémentaires que nous aurions souhaité voir y assister.

Un autre élément central de cette semaine d’action consistait à inviter les participantes et participants à rejoindre les réseaux locaux d’intervention rapide. Après avoir assisté à des sessions expliquant en détail le fonctionnement des systèmes d’intervention rapide et les meilleurs pratiques pour faire face à l’ICE, nous avons proposé aux participant·e·s de choisir entre des patrouilles en voiture et des patrouilles à pied. Les responsables locaux des réseaux d’intervention rapide, qui fonctionnent sur une base géographique, ont mis en place des systèmes permettant d’intégrer des centaines de personnes venues d’autres villes. Des patrouilleuses et patrouilleurs de différents quartiers ont formé plus d’une centaine de participant·e·s. Nous les avons accompagné·e·s lors de patrouilles « ridealongs » dans nos quartiers en suivant des itinéraires de patrouille habituels, nous avons organisé des sessions de patrouille à pied et à vélo, et avons géré la répartition des appels Signal pour les personnes qui suivaient les véhicules de l’ICE à leur sortie du bâtiment fédéral Whipple.

Tout au long de la semaine, de nombreuses et nombreux participant·e·s ont exprimé leur crainte que les systèmes locaux d’intervention rapide ne soient propres qu’au contexte des « Villes Jumelles » et donc difficiles à reproduire ailleurs. Malgré ces réserves, iels ont commencé à réfléchir avec créativité à la manière dont iels pourraient adapter les structures d’intervention rapide pour tenir compte des différences démographiques et de la taille relative de leurs villes. Très peu d’interventions de l’ICE ont été signalées cette semaine-là à Minneapolis et à Saint Paul mêmes, mais des signalements de leurs activités ont été reçus en provenance des banlieues, des zones périurbaines et des zones rurales du Minnesota.

Certain·e·s camarades émettent l’hypothèse que les opérations de l’ICE se sont détournées de la région métropolitaine des « Villes Jumelles » en raison de l’action militante menée ici. Les zones périurbaines et rurales posent des défis géographiques et politiques différents aux équipes d’intervention rapide, mais il serait erroné de dire qu’elles ne sont pas organisées. Les quartiers de la région métropolitaine s’associent de plus en plus aux zones périurbaines et rurales pour renforcer leurs capacités d’action et leur coordination. Les participant·e·s venu·e·s d’autres villes ont trouvé cela inspirant pour réfléchir à des moyens de mettre en place des réseaux d’intervention rapide dans leur propre contexte.

Un lieu de réunion le 26 février 2026.

Le déclin de l’opération Metro Surge soulève une question : quel sera l’avenir de ces structures d’intervention rapide ?

Parallèlement à la sensibilisation politique et aux patrouilles, les organisatrices et organisateurs ont mené diverses actions contre l’ICE dans la région des « Villes Jumelles ». Dans nos rêves les plus fous, cette semaine aurait donné lieu à tant d’actions dans les villes que la police n’aurait pas pu suivre le rythme. Les objectifs étaient de faire pression sur l’ICE et ceux qui travaillent avec l’agence fédérale, de sensibiliser le public aux cibles secondaires (hôtels, sociétés de location de voitures, prisons de comté enfermant des personnes arrêtées par l’ICE) et d’agir contre elles, de perturber la logistique opérationnelle de l’ICE et de proposer des moyens reproductibles permettant à un large éventail de personnes et d’organisations de se joindre au mouvement.

Nos actions ont été organisées par diverses organisations. Certaines actions étaient un peu moins conflictuelles, comme par exemple celle d’un rassemblement organisé devant le Capitole de l’État ou le « micro ouvert » organisé devant le bâtiment fédéral Whipple. Le vendredi 27 février, une « Marche contre les collaborateurs de l’ICE » a sillonné le centre-ville, s’arrêtant devant diverses cibles commerciales, notamment le siège social de Target, Hilton, Enterprise, CBS News et une entreprise de construction appelée United Properties, sans oublier la prison du comté de Hennepin. Les manifestant·e·s ont recouvert les rues de slogans à la craie et ont conclu leur action en lançant des boules de neige sur des effigies du maire Jacob Frey et du « tsar des frontières » Tom Homan.

Le 27 février 2026.

Toujours le 27 février, des centaines d’étudiantes et d’étudiants locaux ont organisé une grève et un sit-in au niveau de la rotonde du Capitole de l’État. Les étudiant·e·s étaient accompagné·e·s des danseuses et danseurs de Kalpulli Yaocenoxtli, un groupe Mexica-Nahua. Le même jour, plusieurs manifestant·e·s ont été inculpé·e·s pour des faits liés à la perturbation présumée d’un office religieux dans une église dirigée par un pasteur qui collaborait avec l’ICE. Ayant appris la nouvelle par les canaux de communication des réseaux d’intervention rapide, les étudiant·e·s qui avaient participé à la manifestation sont monté·e·s dans leur bus et se sont rendu·e·s directement du Capitole au tribunal fédéral.

La manifestation dans les « Villes Jumelles » contre les collaborateurs de l’ICE du 27 février 2026.

Le samedi 28 février, des quartiers ont organisé des fêtes de rues pour renforcer les liens communautaires, passer du temps ensemble et empêcher l’ICE de s’introduire dans les rues. Une coopérative locale de garde d’enfants a organisé un défilé pour les enfants et les familles. Des groupes affinitaires ont organisé des manifestations nocturnes autonomes et bruyantes devant les hôtels où logent les agents de l’ICE. Les participant·e·s à l’une de ces manifestations se sont ensuite rendu·e·s au domicile de certains responsables du DHS (« Department of Homeland Security », le Département de la Sécurité intérieure).

Nous avons invité de nombreuses organisations officielles à nous aider à organiser ces actions : Indigenous Roots, Sunrise Movement, Unidos, 50501, Democratic Socialists of America, Veterans for Peace, Black Cat Workers Collective, et bien d’autres encore. Bien que nous restions critiques à l’égard des organisations à but non lucratif défendant le complexe industriel et les politiques progressistes, toutes ces organisations ont adhéré à la ligne abolitionniste visant à abolir l’ICE, le Département de la Sécurité intérieure, la police et les prisons. Nous visons à résister au sectarisme de gauche et à travailler au-delà des clivages politiques partout où cela est possible. Ces organisations n’ont pas nécessairement organisé les actions que nous aurions menées, mais elles ont collaboré avec nous lors des réunions du comité de coordination et ont proposé aux gens différentes options pour participer à toute une gamme d’activités.

Le 28 février 2026.

Samedi, une manifestation a également eu lieu devant la prison du comté de Sherburne. Dans le Minnesota, l’ICE s’est associé à plusieurs prisons de comté pour pouvoir y incarcérer les immigrant·e·s placé·e·s en détention. Sherburne héberge actuellement de nombreuses personnes sans papiers victimes d’enlèvements, ainsi que des prisonnières et prisonniers issu·e·s du soulèvement en lien avec la mort de George Floyd en 2020. Nous avons apporté des œuvres d’art et une enceinte sur le parking de la prison de Sherburne, tandis qu’un DJ diffusait à plein volume de la musique contestataire. Nous avons dansé pour nous réchauffer. Nous avons scandé « Fuck ICE » (« Nique l’ICE ») et « We love you » (« Nous vous aimons ») dans l’espoir que nos sœurs et frères emprisonné·e·s puissent nous entendre de l’intérieur. Avec des centaines de manifestant·e·s supplémentaires, nous pourrions espérer finir par bloquer l’entrée et ralentir concrètement le fonctionnement de la prison ; pour l’instant, nous rappelons à nos proches incarcéré·e·s que nous ne les avons pas oublié·e·s.

Manifestation devant le centre de détention de l’ICE et la prison du comté de Sherburne, le 28 février 2026.

Le dimanche 1er mars, nous avons défilé jusqu’au bâtiment fédéral de Whipple pour réclamer la libération de nos voisines et voisins en détention et la restitution des terres autochtones spoliées. Nous avons défilé dans les rues situées juste au sud de Whipple, mais nous avons été repoussé·e·s par une ligne de policiers antiémeutes alors que nous tentions de bloquer l’entrée sud du bâtiment fédéral. Des altercations sporadiques avec des shérifs et d’autres agents ont dégénéré en affrontements. Au milieu de ces derniers, les Kalpulli Yaocenoxtli sont arrivé·e·s pour danser et prier. Les agents ont alors déclaré le rassemblement comme étant illégal et ont fait irruption dans la soi-disant « zone de manifestation », arrêtant 29 personnes.

Les danseuses et danseurs Kalpulli Yaocenoxtli, le 1er mars 2026.

Au moment même où ce cortège arrivait du côté sud-est de Whipple, une action autonome de moindre envergure a bloqué la route du côté nord-ouest du bâtiment à l’aide de boucliers et de banderoles renforcées. Les shérifs ont utilisé des armes chimiques et arrêté 11 personnes supplémentaires, portant le nombre total d’arrestations pour la journée à 40. Aucun véhicule de l’ICE n’a pu entrer ni sortir du bâtiment pendant plus de deux heures, même après que les manifestant·e·s aient été dispersé·e·s des deux côtés.

Le 1er mars 2026.

Au fil des sessions de formation politique, des ateliers sur les réseaux d’intervention rapides et des manifestations, nous avons pu constater une grande fatigue chez les organisatrices et organisateurs locaux. La participation des habitant·e·s a été moins importante que prévu, ce qui n’est guère surprenant compte tenu de l’épuisement de la base militante. Néanmoins, au cours de la semaine, nous avons été des milliers à mener diverses actions offensives contre l’ICE. Nous avons augmenté la pression sur des cibles déjà sous le feu des critiques ; nous avons mis en lumière des entreprises contre lesquelles nous continuerons à militer. Nous savons que notre mobilisation et notre action doivent se poursuivre à l’échelle nationale.

Vous pouvez apporter votre aide. Vous pouvez perturber les cibles principales et secondaires de l’ICE dans votre région, qu’il s’agisse de centres de détention, d’hôtels Hilton, d’agences Enterprise, de magasins Target ou d’autres entreprises qui collaborent avec l’ICE.

Manifestation devant le centre de détention de l’ICE et la prison du comté de Sherburne, le 28 février 2026.

Qu’est-ce que cette semaine d’action nous a appris sur la manière dont nous pouvons mener la lutte révolutionnaire à l’heure actuelle ?

Notre réseau regroupe des approches nombreuses et variées en matière d’organisation révolutionnaire. Nous cherchons à tirer le meilleur de chacune de ces tendances, à les concilier et à tenter de résoudre les contradictions qui en découlent. La semaine d’action a constitué une tentative pour aborder ces contradictions. De nombreux groupes communistes et anarchistes qui se sont mobilisés ici ont fait venir leurs camarades de tout le pays.

Dans le contexte des « Villes Jumelles », une tendance politique est plus profondément et largement ancrée dans les communautés pauvres et ouvrières que ne le sont les communistes ou les anarchistes, il s’agit des organisations à but non lucratif progressistes et des syndicats. Dans le meilleur des cas, ces organisations peuvent offrir une certaine forme de pouvoir politique à certain·e·s des membres les plus opprimé·e·s de la classe ouvrière. Leur principal inconvénient est qu’elles ne peuvent résister à l’inertie du complexe industriel à but non lucratif, car elles sont redevables à leurs bailleurs de fonds milliardaires et soumises aux limites de la loi. Par conséquent, elles parviennent rarement à surmonter la bureaucratie ou à s’engager dans une véritable résistance militante contre la classe dirigeante.

La semaine d’action a constitué une tentative de collaboration entre les groupes mentionnés ci-dessus — non pas en raison d’une convergence politique à long terme, mais par nécessité pratique. La création d’un mouvement révolutionnaire exigera une coordination entre toutes ces tendances.

La célébration multiculturelle a constitué un autre élément marquant de cette semaine d’action. Pour venir à bout de l’empire étatsunien, nous aurons besoin d’un mouvement de résistance accueillant et au charme irrésistible. Ensemble, nous avons dégusté des sambusas somaliennes, dansé sur la musique chicano de Las Cafeteras, découvert la puissance de la danse « Indigenous Roots », participé à des cérémonies traditionnelles Dakota et clôturé la semaine par une rave. Nous ne citons pas ces expériences pour mettre en avant le multiculturalisme en soi, mais pour les identifier comme certains des moments les plus euphoriques et les plus importants de la semaine d’action.

Manifestation devant le centre de détention de l’ICE et la prison du comté de Sherburne, le 28 février 2026.

Il est essentiel d’intégrer les pratiques culturelles profondément enracinées dans notre lutte. Les militant·e·s aux États-Unis doivent s’inspirer de leurs camarades révolutionnaires du Sud. Il ne suffit pas que les personnes blanches manifestent simplement en faveur de leurs voisines et voisins sans papiers : nous devons tisser des liens profonds, durables et politisés qui transcendent les frontières culturelles.

Si toutes les personnes ayant déjà participé à une patrouille d’intervention rapide signaient la déclaration de grève du Syndicat des locataires des « Villes Jumelles », nous dépasserions l’objectif de 10 000 participant·e·s et nous pourrions exercer une réelle pression sur la classe dirigeante. De même, si toutes les personnes qui travaillent aux côtés d’un·e immigrant·e étaient prêtes à manifester auprès de leur patron pour elleux et avec elleux, notre mouvement gagnerait en puissance.

Nous devons approfondir et aiguiser notre analyse de la situation actuelle aux côtés de nos voisines et voisins, ainsi que de nos collègues. Pour y parvenir, nous pouvons notamment continuer à organiser régulièrement des séances d’éducation politique afin de prendre conscience et de réfléchir à ce que les habitant·e·s du Minnesota ont accompli au cours des trois derniers mois, ainsi qu’à ce que nous pouvons accomplir ensemble à l’avenir. Sans une réflexion collective et délibérée, nous risquons de ne pas pouvoir progresser.

L’opération Metro Surge est toujours en cours. En effet, nous avons constaté une reprise de l’activité de l’ICE depuis la semaine d’action. Alors que les agents fédéraux se tournent vers des méthodes plus discrètes, la résistance doit continuer à s’adapter et à se renforcer. Nous tenons à remercier toutes les personnes qui ont contribué à cette semaine d’action ainsi que tou·te·s celles et ceux qui y ont participé. Nous invitons à la critique tout en saluant la volonté, le savoir-faire et la détermination qui nous ont réunis.

Dans le grand soulèvement populaire contre l’ICE, la semaine d’action n’était qu’un élément parmi tant d’autres. Tout grand mouvement historique se compose d’une multitude de petits éléments.

Tout le pouvoir au peuple.

Le 26 février 2026.

05.03.2026 à 23:25

Faire fondre l’ICE : le combat continue : Des manifestant·e·s des « Ville Jumelles » bloquent l’ICE à l’intérieur du bâtiment fédéral

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Un·e anarchiste de Minneapolis décrit comment les manifestant·e·s ont temporairement bloqué l'ICE à l'intérieur du bâtiment fédéral le 1er mars 2026.
Texte intégral (3229 mots)

Le 1er mars 2026, à l’issue d’une semaine d’action contre l’occupation des « Villes Jumelles » par les services de l’immigration et des douanes (ICE), les manifestant·e·s se sont rassemblé·e·s devant le bâtiment fédéral de Bishop Henry Whipple à Fort Snelling, dans le Minnesota. Au moins quatre cents personnes ont défilé du côté sud-est du bâtiment pour exiger le retrait de l’ICE de l’État du Minnesota et pour que les terres occupées par Fort Snelling soient rendues au peuple Dakota. De nombreuses et nombreux autochtones ont participé à la marche, notamment des membres des tribus Dakota, Ojibwe et Chippewa. De l’autre côté du bâtiment, un groupe d’une cinquantaine de manifestant·e·s a bloqué Minnehaha Avenue à l’aide de boucliers, de banderoles renforcées, de pièges « antichars » artisanaux et de barricades improvisées.

Les shérifs du comté de Hennepin et les policiers de l’État du Minnesota ont immédiatement réprimé les deux manifestations. Dans la zone sud-est, ils ont plaqué au sol et traîné hors du cortège des dizaines de personnes. Au niveau du barrage routier situé au nord-ouest du bâtiment fédéral, ils ont frappé les manifestant·e·s, les ont aspergé·e·s de gaz lacrymogène et ont violemment frappé la tête de quelqu’un contre le trottoir. Une personne a saigné des yeux et a subi des lésions cornéennes après avoir reçu une quantité importante de gaz lacrymogène.

Les shérifs ont arrêté quarante personnes au total. Dix de ces arrestations ont eu lieu au niveau du barrage routier et trente lors de la manifestation. Les premières attaques contre la marche n’ont eu lieu qu’une fois le démantèlement des barricades situées de l’autre côté du bâtiment effectué. On peut donc supposer que le barrage routier a permis de détourner l’attention de la police et d’alléger la pression des autorités sur la marche.

De Chicago aux « Villes Jumelles », les forces de polices locales et étatiques qui répondent aux responsables démocrates ont joué un rôle essentiel en permettant à l’ICE de terroriser les communautés. Sans l’aide et le soutien continus des autorités locales, les agences fédérales auraient été dépassées depuis longtemps par les mouvements de protestation. Chaque fois que la police et les shérifs participent à brutaliser celles et ceux qui s’opposent aux méthodes de l’ICE visant à enlever et assassiner des personnes, cela montre et renforce la complicité des responsables démocrates dans la montée du fascisme.

Malgré les épreuves endurées par les participant·e·s, cette action courageuse prouve que la résistance contre l’occupation des « Villes Jumelles » par l’ICE n’est pas terminée. En remplaçant le soi-disant « commandant en chef » Greg Bovino par le « tsar des frontières » Tom Homan, Donald Trump tente de redorer l’image de l’agence fédérale responsable des meurtres très médiatisés de Renee Good et d’Alex Pretti. (Homan lui-même a accepté un sac contenant 50 000 dollars en échange de la promesse de distribuer des contrats gouvernementaux dans le cadre d’une opération d’infiltration du FBI en 2024, illustrant parfaitement comment la persécution des immigrant·e·s sert de couverture à la corruption du gouvernement et aux complexe militaro-industriel). Pourtant, même après le retrait de milliers d’agents de l’ICE des « Villes Jumelles », plus de 400 d’entre eux sont encore présents sur place – un nombre sans précédent avant l’arrivée massive des mercenaires fédéraux dans la ville il y a deux mois de cela. Heureusement, les gens n’ont pas fini de lutter contre l’ICE.

Ici, un·e anarchiste de Minneapolis qui a participé à l’action de blocage décrit ce que s’est passé.

Photo de @slunttttt.


Récit

C’était une matinée froide et ensoleillée lorsque je suis arrivé·e au parking nord situé à l’extérieur de Whipple. Une quarantaine de personnes étaient déjà présentes sur les lieux. J’étais nerveux·se. Nous étions dangereusement peu nombreuses et nombreux. Nous savions que cette action serait moins importante que les précédentes, mais je me sentais exposé·e. Le vent nous fouettait à l’ombre du centre de rétention en bêton de sept étages. Allions-nous être massacré·e·s ?

Nous avons attendu quelques minutes. Les gens se sont embrassés et se sont regroupés par affinités, chuchotant des mots d’encouragement. Onze autres camarades sont arrivé·e·s au compte-gouttes. J’ai compté chacune et chacun d’entre nous à plusieurs reprises. Deux voitures du shérif du comté de Hennepin nous surveillaient depuis l’autre côté du parking. Nous étions à peine plus de cinquante personnes.

Une camionnette a fait une embardée sur le parking nord et s’est arrêtée dans un crissement de pneu. La première équipe d’intervention en est sortie, déjà équipée de masques à gaz, et a commencé à jeter des boucliers en plastiques peints à la va-vite à l’arrière de la camionnette. Tout le monde s’est précipité pour vider la camionnette, enfiler des masques et des lunettes de protection et s’emparer des boucliers. Les shérifs sont sortis de leurs voitures et ont appelé des renforts en criant dans leurs radios. Une voiture de police qui se dirigeait vers le sud en direction de Whipple a brusquement fait demi-tour et a franchi le terre-plein central pour nous couper la route.

Photo de @slunttttt.

Nous avions à peine quitté le parking qu’un shérif corpulent et moustachu a aspergé de bombe lacrymogène la personne se trouvant à ma gauche. Cette dernière a tressailli et est tombée en arrière, mais elle n’a pas crié. Les medics ont commencé à lui rincer les yeux. Nous avons continué à avancer.

Une ligne de shérifs nous a bloqué la route avant que nous atteignions le point de blocage que nous nous étions fixé. Certains d’entre eux portaient des uniformes normaux, d’autres étaient vêtus d’un équipement tactique complet, ressemblant presque exactement aux agents fédéraux qui gardaient cette même zone dans un passé encore récent. L’un d’eux nous a menacé avec une bombe de spray anti-ours (type de bombe lacrymogène en spray ou en gel ayant une longue portée). J’ai tripoté mes lunettes de protection, essayant frénétiquement d’empêcher ces maudites dernières de s’embuer dans le froid.

« SI VOUS AVEZ UN BOUCLIER, POSEZ-LE IMMÉDIATEMENT PAR TERRE ! » nous a hurlé un shérif. Il a répété la même phrase à deux reprises, puis une troisième fois.

« Pas aujourd’hui connard », a répondu quelqu’un à ma droite. « Ta famille est fière de toi, espèce de porc ? »

Les flics se sont précipités vers nous. Ils ont aspergé quelqu’un de gaz lacrymogène. Ils ont commencé à saisir les boucliers et à les arracher des mains des gens. Je me tenais en première ligne. Un shérif a posé ses deux mains sur le bouclier de quelqu’un pour le lui arracher et iels se sont battu·e·s. La personne a fini par lâcher le bouclier, le shérif a basculé en arrière et est tombé sur le dos.

Quelqu’un a commencé à crier des instructions pour que tout le monde recule. La plupart d’entre nous l’ont fait. Les shérifs ont plaqué au sol deux personnes courageuses qui avaient été plus lentes à battre en retraite. Trois ou quatre agents se sont alors jetés sur chacune d’elles. Le casque de l’une d’elles a volé et elle a eu du mal à se relever. Un shérif s’est de nouveau jeté sur elle pour l’immobiliser, lui cognant la tête sur le trottoir dans un craquement audible.

Une personne munie d’un mégaphone s’est avancée dans la rue, tentant une deuxième fois d’occuper la route. Elle a commencé à entonner un slogan : « À qui appartiennent les rues ? À nous ! » Les flics l’ont immédiatement plaquée au sol. Le reste d’entre nous a suivi le mouvement, essayant à notre tour de reprendre la rue pour former un mur de protection. Deux shérifs ont pris en sandwich la personne se trouvant devant moi et ont essayer de la tirer vers l’avant pour l’extraire du groupe. Les gens dans notre camp ont attrapé la personne par son sac à dos et ont essayé de la tirer en arrière. Les shérifs nous ont attaqué avec un autre jet de spray anti-ours et nous n’avons pas pu sauver la personne en question. Quelqu’un d’autre à l’avant de l’action tenait la ligne du mieux qu’elle ou il pouvait, poussant les agents avec son bouclier dans un mouvement de va-et-vient. Un shérif a essayé de l’attraper par les bras, mais un·e camarade se trouvant derrière la ou le manifestant·e au bouclier s’est accroupi·e et l’a enlacé par la taille, la ou le tirant vers l’arrière. Cette personne a réussi à échapper à la tentative d’arrestation.

À la fin de l’échauffourée, les autorités avaient arrêté dix d’entre nous. Il ne restait plus que quarante manifestant·e·s dans la rue. Le nombre de policiers qui nous faisaient face avait également diminué, car beaucoup d’entre eux étaient occupés à finaliser les arrestations de nos camarades et à les faire monter dans un fourgon. Nous avons reculé à nouveau et avons formé un mur de boucliers, dont le nombre avait désormais considérablement diminué. Quelqu’un a attrapé une palette et un panneau stop cassé sur le bord de la route et les a jetés dans la rue devant nous.

Ce n’est qu’après les arrestations que les shérifs ont émis un ordre de dispersion.

Les dix minutes qui suivirent m’ont semblé durer des heures. Désormais, les shérifs gardaient leurs distances. Je pense qu’ils appelaient des renforts. Quatre véhicules bloquaient la route devant nous et deux autres bloquaient l’intersection de Minnehaha et Hiawatha derrière nous. J’avais peur que nous soyons encerclé·e·s. Nous nous sommes blotti·e·s les un·e·s contre les autres dans le vent glacial, accroupi·e·s derrière nos quelques boucliers restants. Une femme d’âge moyen a garé sa voiture derrière nous. Pendant un instant, j’ai pensé qu’elle pouvait être une membre de l’ICE. Puis elle a crié par la fenêtre côté conducteur : « Vous êtes tou·te·s si sexy et courageux·ses !!! »

À ce moment-là, notre moral était au plus bas, mais ces mots nous ont aidé·e·s à faire en sorte que ce dernier remonte.

Puis, enfin, la cavalerie est arrivée. Une deuxième équipe s’est arrêtée à bord dans un camion à plateau. Les gens se sont rassemblés à l’arrière du camion, ont arraché une bâche verte et ont sorti des seaux remplis de charnières, de clous et de morceaux de ferraille. Nous les avons déversés sur la barricade. Nous avons également sorti trois pièges « antichars » : des crics soudés d’environ 1,20m de haut qui ressemblaient aux barricades des plages de Normandie, et nous les avons positionnés pour bloquer la route. Empilées sous tout ce bazar, nous avons récupéré deux banderoles renforcées de 2,40m x 1,20m en acier ondulé. « J’aurais aimé qu’on ait eu ce truc avec nous il y a 20 minutes », ai-je grommelé.

Nous avons tenu la route pendant encore une demi-heure. Les shérifs ne se sont plus approchés de nous. Surpris par la barricade, ils communiquaient sans cesse par radio. À 10h24, j’ai reçu un SMS sur mon téléphone jetable m’informant que la marche de l’autre côté de Whipple ne bloquait plus la rue. Cela signifiait que l’ICE avait un point de sortie au niveau de la porte numéro 3 et qu’ils n’étaient plus piégés à l’intérieur du bâtiment fédéral. C’était le signal pour nous de partir. Nous avons appelé notre équipe d’exfiltration.

Ironiquement, la facilité avec laquelle nous avons réussi à nous échapper semblait avoir déstabilisé les shérifs plus que tout ce que nous avions fait lors de notre action de blocage. Huit voitures se sont arrêtées derrière nous et nous nous sommes entassé·e·s à l’intérieur de ces dernières, abandonnant la barricade et filant vers Hiawatha.

Une voiture a été suivie par un SUV de l’ICE alors qu’elle quittait les lieux. La conductrice ou le conducteur les a entraînés dans une course-poursuite à travers le sud de Minneapolis jusqu’à Powderhorn Park, où iel a utilisé un fil de discussion d’un réseau d’intervention rapide local pour appeler des renforts. Des dizaines de voisin·e·s se sont rendu·e·s au parc et ont filmé la scène avec leurs téléphones. Le véhicule de l’ICE a fait demi-tour et à quitter la zone.

Photo de @slunttttt.

J’étais effrayé·e et stressé·e pendant la majeure partie de l’action du 1er mars, mais je l’ai quand même faite. Beaucoup de choses ont mal tourné pendant la planification et l’exécution de cette action. Nous avons subi une perte de 20% de nos effectifs à cause des arrestations, et certaines des personnes arrêtées ont été accusées de délits mineurs. Nous n’avons jamais eu les effectifs nécessaires pour accomplir correctement notre tâche, mais nous avons quand même réussi à bloquer la route pendant 52 minutes. De toutes les manifestations organisées au bâtiment Whipple au cours de ces trois derniers mois, celle-ci était de loin la plus petite. C’était aussi la première et unique fois où nous avons réussi à entièrement bloquer l’accès au siège de l’ICE pendant un certain temps.

Ce qui s’est passé le 1er mars marque une nouvelle phase dans la lutte contre l’ICE dans les « Villes Jumelles ». Nous sommes clairement passé·e·s de l’autre côté du pic d’activité du mouvement qui a atteint son apogée en janvier. La soi-disant « réduction des effectifs » – qui laisse encore 407 agents de l’ICE dans nos rues – visait à démobiliser notre mouvement, et à cet égard, cette stratégie a en partie réussi. Les milliers de personnes qui ont combattus les agents fédéraux dans les rues en janvier sont épuisées.

Pourtant, nous devons continuer de les combattre.

« Nous ne sommes pas nombreuses et nombreux, peut-être plus que vous ne l’imaginez, mais nous sommes toutes et tous déterminé·e·s à nous battre jusqu’au bout. »

– Plain Words, 1919


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