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12.07.2026 à 00:57

« No Way Home » : la réponse d’un ancien détenu anarchiste à Fire Ant Movement Defense

CrimethInc. Ex-Workers Collective

En réponse au communiqué que nous avons publié de la part du Fire Ant Movement Defense, nous avons reçu cette contribution de la part d’Eric King.
Texte intégral (2055 mots)

En réponse au communiqué que nous avons publié de la part du Fire Ant Movement Defense, nous avons reçu cette contribution de la part d’Eric King, un anarchiste et ancien prisonnier politique qui à passé presque une décennie derrière les barreaux.

Donner sans consentements des informations à la police, procureurs ou autres personnes qui font partie de l’industrie de la justice est une des choses les plus dommageable que peux faire une personne car elle expose des gens au danger d’une vaste structure qui existe dans le but d’infliger systématiquement des violences.

Ceux qui ont produits des aveux incriminant d’autres gens ne doivent plus jamais être considérés de confiance à propos d’informations qui pourraient faire courir des risques à quelqu’un. Et à cause du fait qu’il n’est pas possible de savoir quelles informations font partie de cette catégorie, cela veut donc dire qu’il faut les garder en dehors d’une grandes parties des espaces et des relations.

Questionné par la police ou les juges, la seule décision éthique est le refus d’incriminer les autres. Quand tout le monde fait ça, les dommages que peut commettre l’état sont limités. Ceux qui pensent à donner des infos sur d’autres doivent comprendre qu’en faisant ainsi ils passent un point de non retour. De la même façon, aucun accusé ne devrait être obligé de dépendre d’un comité de défense qui défend également quelqu’un qui l’a dénoncé.

Dans le même temps nous devons faire confiance aux accusés non-coopérants pour décider quel est la meilleure façon de les défendre et comment gérer ceux qui ont témoigné contre eux. Les agences fédérales essaie d’utiliser les affaires Prairieland pour criminaliser et diviser toutes celleux qui résistent. La répression d’état est faite pour infliger des dommages autant en termes d’impacts immédiats qu’en créant des fragilités a long termes.

La polémique sur les décision du comité de soutient dans l’affaire Prairieland ne dois pas décourager les gens dans le soutient aux accusés non-coopératifs. S’il vous plaît donnez aux caisses de soutient, écrivez [aux prisonnier.es] et communiquez au sujet de leur situation difficile.

Ce qui suit est la contribution d’Eric King :


No Way Home

J’écris ceci en réponse au récent communiqué du Fire Ant Movement Defense – « Manufactured Betrayal », pas comme une confrontation mais dans l’idée d’ouvrir un dialogue et de clarifier les valeurs que nous défendons. Ce n’est pas une attaque. Je partages mon point de vue basé sur mes expériences personnelles. Je ne suis pas expert ou arbitre en révolution, je suis simplement quelqu’un qui fut directement impacté par une petite merde à la langue pendue et qui ai vu des gens qu’il aime subir la même chose.

La prison est vraiment un endroit horrible. C’est un endroit ou les gens peuvent mourir, brutalement. C’est un endroit qui vous impose la violence à chaque secondes de la journée. C’est un endroit qui active votre réaction combat/fuite jusqu’au point ou elle est n’est jamais que combat. C’est un endroit qui vous change, dans votre façon de voir le monde, comment vous gérez le stress, etc. La prison vous fait faire des choses que vous ne pouvez oublier et avec lesquelles vous devez vivre. Elle prends le cœur de vos familles et les écrase encore et encore, tout les jours, ils s’inquiètent de savoir si vous allez bien, si vous êtes toujours là. Je suis libre depuis 2 ans et demi et je repense encore aux conditions dans les lesquelles j’ai était forcé de vivres et aux traumas qui vivent encore en moi à ce jour.

Le communiqué de Fire Ant au sujet de Meagan Morris* sonne comme une insulte à toutes les personnes qui ont jamais était impactées par le système carcéral. Ce texte provoquait de la confusion, était enrageant et douloureux. Fire Ant à fait du bon travail auprès des prisonniers, c’est pourquoi ce communiqué a ajouté à ma propre confusion et m’a fait mal aussi profondément.

Je ne comprendrais jamais, et je ne veux jamais comprendre le besoin d’être un défenseur des poucaves. Que Meagan Morris ait des regrets, ou que qui que ce soit qui collabore avec les flics exprime des regrets ne signifie rien face aux vies qu’elle a aidé à détruire. Le fait que Meagan ait finalement choisi de se rétracter ne veux rien dire. Elle a donné à l’état les munitions à utiliser contre nous, pas seulement les prisonniers de Prairieland, mais nous tous. Dans chaque affaire contre des gauchistes dans le futur, l’état pourra utiliser ses mots pour décrire nos amis, nos camarades comme des terroristes violent. Elle fait le travail de l’état à sa place. Elle à donné des informations à l’état pendant des HEURES. Qu’est ce qu’on branle ?

Comme l’as dit Fire Ant, beaucoup de nouveaux radicaux vont rejoindre la lutte après l’horrible répression d’état dont nous sommes témoins. Et les conversations que nous sommes en train d’avoir sont celles que nous devons avoir — mais il faut les avoir AVANT.

Quel risques sommes-nous prêt à prendre ? Quelles sont les pires conséquences possibles, même si vous vous croyez safe et peu importe la légalité des risques pris sur le moment ? Que feriez-vous si vous vous faites arrêter ? Qui sont les plus vulnérables ? Qui sont les plus prêts ? Ce sont des conversations qu’il faut avoir. Mais jamais nous ne devons planifier de réintégrer les poucaves dans nos communautés, jamais on ne doit s’aventurer à les comprendre, jamais on ne doit justifier et dire qu’ils ont payé le prix et que leurs remords suffisent. Honnêtement, nique ça.

En tant qu’abolitionniste, je ne veux pas voir les poucaves ou n’importe qui d’autres en prison. Je veux pas qu’elles soit blessées, harcelées, attaquée en ligne, ou ce genre de merde. Je n’ai pas le temps pour ça. Mais je ne comprendrais jamais l’idée qu’il faudrait les autoriser à réintégrer les communautés radicales. Pour quelles raisons on prendrais des risques pour la sécurité de QUI QUE CE SOIT juste pour apaiser la trahison et la culpabilité de quelqu’un d’autre ? Quel est le but ? C’est la ligne à laquelle je me tiens. Si mon meilleur ami devient ami avec une poucave parce que la poucave s’est excusée, je ne parlerais plus jamais à cet ami.

Créer des espaces de réintégration ça veux dire cracher aux visages de chaque détenu et aussi de sa famille. Ça veut dire regarder en face des gens qui ont dédié leurs VIES ENTIÈRES au mouvement et leur dire « Je sais que quelqu’un.e à égoïstement détruit ta vie et trahi tout ses engagements, mais iel s’en veut ».

Demandez-vous si Kuwasi Balagoon serait OK avec cet état d’esprit ? Ou Emma Goldman ou autre ? Nous vivons dans une époques ou les gens établis et bien vu dans le mouvement créent un espaces pour les traîtres. Ceux qui balancent sont des flics. Ce sont des gardiens de prisons. Des juges et des procureurs. Ils ont pris les vies d’autres dans leurs mains et les ont réduits en pièces. Ils n’y a pas de place dans les mouvements et les orgas que j’aime pour des gens comme ça. C’est inconcevable. Est ce que Fire Ant Defense Movement pourrais regarder dans les yeux ma famille et leur dire que la personne qui a aidé à ce que je sois torturé, agressé sexuellement et hospitalisé a assez souffert ? Que ce n’est pas juste pour eux d’être exclus pour ma sécurité et celle des autres ? Que les émotions sont plus importantes que les brutalité qu’ils ont permis sur nous tous ?

Imaginez que le FBI ait lu le communiqué (nous devons présumer qu’ils les ont littéralement tous lus), seraient-ils heureux de nous voir considérer le retour des collabos au bercail ? Ils seraient ravis. 1). Ils saurais déjà que ceux qui ont parlé sont vulnérables à la pression et pourrais recommencer mais aussi 2). Ils pourraient facilement voir ça comme une porte ouverte en continue, sans aucune peur des conséquences. Comment cela doit être plus facile de convaincre quelqu’un de « faire le bon choix », quand ils peuvent prouver aux gens qu’il n’y a pas de conséquences durables à leur trahison. La confiance au sein du mouvement s’érodera aussi complémentent. Comment imaginer que je pourrais faire confiance à un camarade qui a une ligne aussi molle sur un truc si dangereux ? Ce sont des questions de vie ou de mort. Ce n’est pas un petit débat idéologiques, c’est mettre l’ensemble de la communauté en péril. Les portes du retour, même après la plus petites des collaborations, doivent rester fermées et les gens doivent le savoir. C’est le strict minimum qui doit arriver à ceux qui aident la police à détruire nos vies et maintenir le statu quo fasciste.

Je ne comprends pas le chemin de pensée derrière votre communiqué. Le « pourquoi de tout ça » ne fait pas sens pour moi. Ça ne fait même pas deux mois depuis les condamnations de Prairieland et on a déjà des déclarations de soutiens pour les poucaves ? Les gens peuvent avoir leurs propres pensées et vivre leur vie et j’ai le droit de ne pas être en accord avec. Cependant ça m’a presque triggé de voir les gens qui ont dit au flics ou je me cachais et de m’imaginer qu’un camarade que j’aimais et en qui j’avais confiance me demanderait de redevenir ami avec la taupe. Les cicatrices sur ma tête, le sang dans ma bouche, la douleurs dans mon cœur ne laisseront jamais cela advenir. Car j’ai de l’empathie pour ceux dont la vie à était ruiné par les balances, je ne serais jamais ami avec une balance. Balancer c’est décider que la vie de vos camarades vaut moins que la votre.

Ce sont mes idées. J’espère que je les transmette avec respect. Mais je suis blessé. J’ai envie de crier « C’EST QUOI CE MONDE ? » Certains de mes amis les plus proches et des gens que j’admire et soutient se sont fait balancer, et j’espère que je ne verrais ou n’entendrais plus parler de leurs poucaves à nouveau. À mon avis, il ne doit pas y avoir d’espace pour ça. C’est une trahison de tout ce en quoi je crois de leurs donner un centimètre quand ils ont arrachés des décennies.

Amour et respect à tout.es celleux qui supportent les prisonnier.es. Je te couvre le dos si tu couvre le mien.

Jusqu’à la Libération.

EK

08.06.2026 à 23:11

De la Syrie vers le monde : Au lendemain d’une révolution inachevée, les Syrien.nes participent à un mois transnational de mobilisation

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Au lendemain d’une révolution inachevée, les Syrien.nes participent à un mois transnational de mobilisation.
Texte intégral (4737 mots)

Au cours de plus d’une décennie de révolution inachevée et de guerre civile en Syrie, des militant.es syrien.nes en exil se sont organisé dans d’autres régions du monde. Enfin, fin 2024, le régime de Bachar al-Assad s’est effondré, leur permettant de commencer à rentrer chez elles et eux. L’un des projets que les exilé.es syrien.nes ont contribué à mettre en place est le réseau des Peuples Veulent, un réseau transnational d’organisations et de collectifs cherchant à promouvoir un internationalisme par le bas.

Dans l’entretien qui suit, des membres du « groupe Syrie » au sein du réseau des Peuples Veulent évoquent la situation à laquelle iels sont confronté.es aujourd’hui en Syrie et décrivent comment iels participeront à la campagne Mujawara, un mois d’événements destinés à tisser des liens entre les initiatives d’auto-organisation à travers le monde.


Pouvez-vous nous faire un point sur la situation politique actuelle en Syrie ? Quelle est la dynamique sur le terrain pour les révolutionnaires, les mouvements sociaux et les autres luttes populaires ? Quel rôle jouent les communautés en exil et de la diaspora dans ce contexte ?

La chute du régime a permis à des millions de personnes de rentrer chez elles et eux, réunissant ainsi des familles qui étaient séparé pendant des longues années. Les gens commencent à reconstruire leurs maisons, villages et quartiers. Des villes entières avaient été complètement vidées de leur population.

Le premier obstacle est donc tombé – les gens peuvent rentrer en sécurité –, mais il y a un deuxième obstacle assez important : l’économie. La majorité des personnes qui sont parties se trouvent encore dans des camps ou en exil, incapables de revenir faut de moyens. Aujourd’hui, le gouvernement privilégie l’attraction d’investisseurs étrangers et la construction des centres commerciales, il centralise les ressources et les profits plutôt que de travailler sur la reconstruction des vastes zones détruites par le régime d’Assad, dont la plupart étaient déjà très pauvres. Et puis, les horreurs de l’ancien régime sont toujours présentes ; on continue de découvrir des fosses communes, les familles cherchent toujours leur disparu.es, trouvant parfois des actes de décès sans retrouver les dépouilles. En somme, les syrien.nes attendent toujours que justice soit faite.

Nous traversons également des catastrophes économiques et écologiques. Les prix sont extrêmement élevés, les salaires très bas, et le nouveau gouvernement a augmenté de manière disproportionnée et sans précédent le coût des produits de première nécessité tels que l’électricité ou des produits alimentaires subventionné par le passé. Parallèlement, après des années de sécheresse, cette année a été marquée par de fortes pluies et des tempêtes qui ont provoqué de violentes inondations, affectant la récolte de blé et endommageant les infrastructures dans des régions telles que Deir Ezzor et Raqqa, entraînant des coupures d’électricité et d’eau.

Après la chute du régime, des forces appartenant au nouveau gouvernement ou alliées à celui-ci ont commis deux massacres, l’un sur la côte ouest de la Syrie en mars 2025 et l’autre à Sweida en juillet 2025. Les auteurs de ces crimes jouissent toujours d’une impunité quasi totale. De graves affrontements entre le nouveau régime et les forces kurdes dans le nord-est en janvier 2026 ont contraint à l’intégration d’une grande partie des Forces démocratiques syriennes au sein du nouveau gouvernement central à Damas. Dans les provinces de Deraa et de Quneitra, l’occupation israélienne continue d’annexer des terres et des positions stratégiques. Dans d’autres zones dans le pays, nous assistons à une pression sectaire systématique exercée sur des groupes minoritaires par le biais de violences directes ainsi que d’abus de pouvoir politiques et économiques, notamment l’enlèvement de femmes et des affrontements réguliers entre différents groupes ethniques ou religieux, avec ou sans la complicité des forces gouvernementales.

Néanmoins, malgré tout, la chute du régime a ouvert un certain espace pour l’organisation collective. Ceux qui opéraient dans la clandestinité ont commencé à agir au grand jour ; les groupes fonctionnant de manière informelle souhaitent désormais mieux s’organiser, et ceux qui mènent des actions locales veulent se mettre en relation avec d’autres initiatives à travers le pays. Nous avons vu émerger des groupes tels qu’un syndicat indépendant de journalistes, des coopératives agricoles, des initiatives locales pour la paix civile et la résolution du conflit, et même un syndicat de femmes au foyer. Cela représente un acquis de la révolution. Aujourd’hui, il est possible d’organiser des manifestations dans la rue sans que des bombes-barils ne tombent sur nos têtes. Le gouvernement craint les manifestations et est revenu sur certains décisions à la suite de manifestations contre l’interdiction de l’alcool à Damas, un projet de construction contesté à Homs et le prix du blé par exemple. Dans ces cas, le gouvernement a fait marche arrière, montrant ainsi qu’il craint même les petites mobilisations populaires.

« Si l’agriculteur meurt de faim, le pays meurt de faim. » Une manifestation contre le prix du blé à Raqqa, le 22 mai 2026.

Pourtant, cela ne durera pas s’il n’y a pas de lutte soutenue pour défendre et maintenir ces acquis face à un État qui vire de plus en plus à l’autoritarisme. Le nouveau gouvernement est en train de mettre en place son propre appareil de surveillance et de répression ; on recense déjà des cas de détentions arbitraires, de torture dans les prisons et de pressions visant à suspendre les activités politiques. La question est de savoir pourquoi il reste difficile de construire une large opposition capable de s’opposer à ses tendances néolibérales, réactionnaires et autoritaires. L’espace politique existe, mais le principal obstacle empêchant les différents fragment du peuple de s’organiser contre l’oppression et la vie chère n’est pas tant le nouveau gouvernement que les divisions identitaires qui traversent le pays.

Les conflits identitaires sont extrêmement vifs. Au cours de l’année écoulée, les mouvements d’opposition se sont souvent cristallisés autour de clivages ethniques et sectaires : des druzes du sud réclamant l’indépendance, des kurdes du nord-est se réorientant vers un projet nationaliste kurde plus marqué, des alaouites exigeant une forme de séparation ou d’autonomie. Dans le même temps, la suprématie sunnite parmi les partisans du gouvernement conduit à la violence et à la haine dirigées contre des communautés entières. Bien que la colère face aux politiques économiques du gouvernement ne cesse de croître dans toutes ces communautés, y compris chez les sunnites, il reste difficile d’établir des alliances concrètes fondées sur la classe sociale. C’est une aubaine pour le nouveau gouvernement : cela le protège de toute opposition sérieuse, lui permettant de se présenter comme la force d’équilibre centrale capable de maintenir un semblant d’ordre.

La situation est encore plus complexe car il existe aussi de profondes divisions au sein de ce qui constituait autrefois le camp révolutionnaire, en particulier à la suite des deux massacres, car certains ex-révolutionnaires ont tenté de les justifier ou d’en minimiser l’horreur. Le principal débat stratégique aujourd’hui porte sur la manière de se positionner face à un nouveau gouvernement qui compte de nombreux ex-révolutionnaires occupant des fonctions publiques et ayant des emplois au sein des nouvelles forces de sécurité. Certains s’opposent au nouveau gouvernement parce qu’il reproduit la logique répressive de l’ancien régime ; d’autres cherchent à éviter les confrontations directes en cette période d’instabilité locale, régionale et mondiale.

Nous pensons que nous devons lutter contre toutes les manifestations d’autoritarisme et les politiques néolibérales de ce nouveau regime chaque fois que cela est possible, tout en mettant à distance une lecture de la situation qui se concentre exclusivement sur l’idéologie religieuse de ceux qui dirigent actuellement l’État.

Enfin, pour celles et ceux d’entre nous qui ont réussi à revenir au pays après la chute du régime, il est important d’apprendre à comprendre le contexte local à nouveau et d’écouter celles et ceux qui n’ont pas quitté le pays. La transmission d’expérience entre les militants locaux et celles et ceux qui reviennent d’exil sera essentielle, mais celles et ceux qui étaient à l’étranger, en particulier dans les pays occidentaux, ne doivent pas reproduire des attitudes paternalistes du type « Nous devrions enseigner aux gens d’ici comment les choses se font à l’étranger ».

La révolution syrienne a bénéficié d’une reconnaissance moindre de la part des révolutionnaires d’autres régions du monde que les luttes au Rojava, en Palestine ou au Chiapas. Quelles leçons en avez-vous tirées ? Pourquoi pensez-vous qu’il est important de se concentrer sur le développement des réseaux internationaux de soutien et de solidarité ?

Plusieurs raisons expliquent pourquoi la solidarité envers la révolution syrienne n’a pas été aussi forte. Tout d’abord, comparée au mouvement kurde, au mouvement palestinien ou aux zapatistes, la révolution syrienne était un nouveau réveil, qui a dû commencer à établir des liens internationaux à partir de zéro. Tous ces mouvements avaient établi une solidarité sur une longue période grâce à un travail de fond et à la construction de relations sur plusieurs décennies. Dans le cas de la révolution syrienne, une grande partie de ce travail a commencé après 2011, mené par des Syrien.nes en exil et de la diaspora, tandis que les Syrien.nes restés dans le pays devaient de plus en plus se concentrer sur leur survie.

Un autre facteur expliquant le manque de solidarité envers la révolution syrienne est le « campisme » qui a divisé la gauche tant en Occident que dans le monde arabe. Le campisme est la position adoptée par ceux qui voient tout à travers un prisme « anti-impérialiste », selon lequel les États-Unis, les autres États occidentaux et Israël sont les seuls acteurs impérialistes, ou du moins les seuls impérialistes auxquels il faut s’opposer. En conséquence, les partisans de cette position défendent invariablement les rivaux géopolitiques de ces nations — tels que la Russie, l’Iran, le Hezbollah et le régime d’Assad (l’« axe de la résistance »). Ils ont ignoré ou justifié l’oppression des Syrien.nes, refusant de soutenir le mouvement populaire et ont appuyé au contraire les forces contre-révolutionnaires.

Un autre facteur encore est l’absence d’un discours et d’un récit clairs permettant de parler aux luttes de libération et les différents traditions de la gauche en dehors de la Syrie. Le mouvement révolutionnaire en Syrie était très décentralisé. Une grande partie de ce mouvement manquait de fondements idéologiques solides, même si diverses nuances de courants islamistes étaient de plus en plus présentes. L’une des leçons à tirer est que nous ne pouvons pas compter sur le soutien de la « communauté internationale » qui utilise le langage des « droits de l’homme ». Nous devions développer un projet positif et articuler le type de changement que nous souhaitions apporter, au-delà de la simple chute d’Assad.

Des Syriens participent à un rassemblement dans le quartier de Bab Touma à Damas, le 22 mars 2026. « Le peuple syrien est uni ; ne le divisez pas avec des lois discriminatoires. »

Il est souvent plus facile de construire une solidarité et des réseaux fondés sur la confiance et le soutien mutuel en période de « paix » relative, afin de renforcer nos alliances pour l’avenir. C’est le moment pour les Syrien.nes, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Syrie, de se rapprocher et d’approfondir nos relations, car nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres, mais aussi de nouer des liens avec d’autres personnes à travers le monde. Nous pensons qu’en travaillant ensemble, en approfondissant notre connaissance des luttes transnationales, en partageant nos ressources et en nous reconnaissant mutuellement comme des acteurs d’une lutte commune pour la libération, nous pouvons renforcer et pérenniser nos mouvements chez nous.

Que pouvez-vous nous dire sur la campagne « Mujawara » des peuples veulent et sur son lien avec les initiatives auto-organisées en cours en Syrie ?

La campagne « Mujawara » n’est pas un slogan général sur la solidarité, mais une tentative concrète de tisser des liens entre des espaces et des initiatives qui existent déjà sur le terrain, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la Syrie. L’idée est de rechercher des lieux où l’esprit d’auto-organisation a survécu — maisons, fermes, centres sociaux, conseils locaux, initiatives agricoles, groupes féministes et de jeunes — et de voir comment nous pouvons les soutenir, apprendre d’elles et d’eux et les mettre en relation avec d’autres expériences.

En Syrie, nous avons commencé à travailler de manière très concrète : en rendant visite, en rencontrant, en discutant avec des espaces qui sont actives sur le niveau local aujourd’hui. Par exemple, dans X, il existe un espace géré par une équipe dont les membres n’ont pas quitté le pays, doté d’un bâtiment et d’un jardin, et capable d’accueillir des personnes sur le passage et d’organiser différents types d’activités. Cet espace est un lieu indépendant ancré dans la ville et les zones rurales qui lui entoure, fondé sur des relations de confiance et d’entraide, ouvert aux actions sociales, politiques et culturelles d’autres groupes aussi. C’est un veritable Mujawara. C’est pourquoi nous y organiserons une rencontre au cours du mois de juin dans le cadre de notre campagne. À travers cette rencontre, notre objectif est de mieux connaître les personnes qui gèrent cet espace, et de faire croiser et rencontrer d’autres groupes et lieux que nous avons visités en Syrie. Nous cuisinerons ensemble, écouterons les expériences et les luttes de chacun, et discuterons de que faire ensemble et du rôle que le réseau peut jouer dans le contexte syrien.

Dans une autre ville, il existe une nouvelle initiative lancée par des révolutionnaires de retour d’exil : une ancienne maison “arabe” qui accueille des activités politiques, sociales et culturelles pour adultes et enfants. En juin, dans cet espace, nous organiserons une projection de film suivie d’une discussion sur la révolution soudanaise, avec un militant soudanais membre du comité de résistance à Khartoum. La possibilité de faire cela — non seulement en exil, mais en Syrie même — représente la concrétisation d’un rêve : mettre en relation les personnes impliquées dans les deux expériences révolutionnaires qui ont inspiré notre manifeste «Révolutions de notre temps» et qui servent en quelque sorte de boussole politique du réseau.

Nous avons visité plein d’autres espaces tout autour du pays. Par exemple, un lieu dans l’une des banlieues de Damas, un charmant centre social doté d’un café et de vastes espaces autour. Des événements politiques s’y déroulaient clandestinement avant la chute du régime. Dans la campagne proche de Damas, nous avons également visité des projets agricoles, des pépinières et banques de semences travaillant sur la question de la souveraineté alimentaire et à la reconstruction des terres après leur destruction. Dans le nord-ouest, nous entretenons des liens avec d’autres initiatives agricoles et féminines axées sur les plantes médicinales et les savoirs locaux. Les initiatives d’agriculture écologique nous offrent un exemple clair de la manière dont la politique peut naître non seulement des déclarations, mais aussi des semences, de l’eau, de la terre.

Dans tous ces lieux, nous avons échangés sur nos modes et méthodes d’organisation et de nos visions politiques pour l’avenir. Nous n’avons pas abordé ces initiatives avec romantisme. Chaque lieu et chaque projet a ses contradictions, ses problèmes et ses enjeux sociaux et politiques, ainsi que ses limites. C’est pourquoi nous ne considérons pas le « Mujawara » comme un label que nous apposons sur n’importe quel espace, mais plutôt comme un processus visant à instaurer la confiance et à mener un travail commun.

Une banderole de la campagne Mujawara ailleurs sur la surface de la Terre, déployée par d’autres participant·e·s du réseau.

Ce qui compte pour nous, c’est d’établir des liens avec des initiatives auto-organisées et de les soutenir, et non de les remplacer ou de les diriger. En tant que Syrien.nes, nous savons que les gens sur le terrain en ont assez des organisations qui arrivent avec des projets tout prêts et des financements qui créent une relation donateur-bénéficiaire. De notre côté, nous commençons par demander : De quoi avez-vous besoin ? Comment travaillez-vous ? Quelle est votre relation avec l’environnement local ? Cet espace peut-il accueillir des personnes de différentes régions du pays ? Contribue-t-il à renforcer l’autonomie matérielle et politique des gens sur place ?

Le lien entre « Mujawara » et la Syrie trouve son origine dans ce constat : la révolution syrienne elle-même a donné naissance à des expériences considérables en matière d’auto-organisation, des conseils locaux aux comités de coordination, des cuisines collectives aux hôpitaux de campagne, des initiatives de justice pour les victimes et les disparus aux projets agricoles et aux coopératives. Aujourd’hui, après la chute du régime, après toute cette destruction, il ne suffit plus de se contenter du slogan « la révolution continue ». La question est : où se poursuit-elle ? Et qui la porte concrètement ? Dans quelle maison, quelle ferme, quelle bibliothèque, quel centre social, quel comité communautaire ? À travers quelle rencontre entre des personnes venues de différentes régions de Syrie se poursuivra-t-elle ?

C’est pourquoi, en Syrie, le processus de « Mujawara » est un pas modeste mais très tangibles : des espaces pour réfléchir collectivement à la manière de construire un réseau d’entraide durable. L’objectif n’est pas d’annoncer « l’ouverture d’un quartier général révolutionnaire », mais de contribuer à rétablir les liens de confiance et de camaraderie entre les personnes, les territoires et les expériences que des années de guerre et de révolution ont séparés.


Annexe : L’appel de la campagne Mujawara

Voici l’appel original visant à faire du mois de juin un mois de mobilisation mondiale.

Rejoignez-nous pour un mois d’organisation internationaliste tout au long de juin ! Il s’agit d’un appel mondial lancé à tous les lieux et collectifs locaux pour organiser des rassemblements, des actions, des banquets communautaires, des célébrations, des collectes de fonds, des marches et des rituels en l’honneur de celles et ceux qui sont tombés.

L’objectif est de tisser de nouveaux liens et de mutualiser nos ressources afin de soutenir la création de nouveaux espaces partagés par les révolutionnaires syrien.nes et soudanais.es.

Mujawara : tisser un voisinage révolutionnaire par-delà les frontières

Nous pourrions commencer à nouveau par une liste. Liste de menaces, de guerres, de révoltes fauchées, de révolutions incomplètes. Une liste de tous ces morts, de tous·tes nos mort·es.

Mais pourquoi rappeler encore ce que tous·tes savent, lisent, voient, sentent : Le monde, une fois de plus, est ravagé par la soif de pouvoir et la cupidité des puissants.

Alors comment continuer ? Pour nous qui avons connu les foules exultantes, les palais mis à sac et la puissance de notre tendresse. Comment continuer face à l’horreur et l’impuissance ? Comment continuer en révolutionnaire ?

Il y a les cyniques, les “réalistes”, qui aveuglés par l’angoisse de leur faiblesse nous disent qu’il faudrait choisir. Choisir entre ceux qui massacrent leurs propres peuples et ceux qui pensent pouvoir ralentir leur propre chute en déclarant la guerre au monde.

Il y a ceux et celles qui abandonnent ou qui cessent d’espérer. Épuisé·es, résigné·es. Mais qui un jour pourraient bien se retrouver à nouveau à nos côtés.

Et puis il y a nous.

Nous qui pleurons, nous qui nous sentons faibles, nous qui doutons parfois. Mais nous, aussi, qui n’avons pas abandonné. Ni notre boussole, ni notre flamme. Ni l’espoir de venger les nôtres, ni celui de voir un jour la fin de la nuit.

Nous qui plutôt que rester enfermé dans la sidération du présent et de ses bombes cherchons partout celles et ceux qui continuent de résister. Car nous nous rappelons que, de nos révoltes, une force s’est réveillée. Et que si les têtes ont tendance à oublier, les corps -eux- se souviennent.

Nous qui voyons que cette force continue de vivre au grand jour, qu’elle est portée par une génération pirate qui hurle à la gueule du monde que les jeux ne sont pas faits.

C’est cette force que nos camarades au Népal ont refait éclater au grand jour en faisant disparaître leur assemblée dans les flammes. C’est elle que l’on a aperçue au sein des plénums de Serbie, ces gigantesques assemblées organisant pendant des mois et des mois la révolte par le bas. C’est elle aussi qu’incarnent les habitant.es des villages libanais restant sur leur terre malgré un énième ordre d’évacuation de Tsahal tout comme ces paysans qui en Palestine replantent encore et encore leurs cultures après les bombes. C’est elle que l’on ressent au sein des chambres d’urgence soudanaises nées dans la guerre pour prendre la relève, sur place comme en exil, des puissants comités de résistances de la révolution.

C’est cette force qui fait tenir bon nos camarades dans la jungle du Myanmar ou du Chiapas, au sein des tranchées ukrainiennes ou dans les montagnes du Rojhelat. C’est elle que l’on voit flotter en haut de ces bateaux qui prennent la mer pour défier Israël le génocidaire. C’est elle, enfin, qui pousse les foules d’Iran, de Minneapolis, du Pérou, d’Indonésie, des Philippines, du Maroc ou de Madagascar à braver encore et encore la mort promise par tous ces régimes qui haïssent leurs peuples.

Oui notre force est réelle. Balbutiante, incomplète, fragmentée, mais réelle. Contrairement à ce que les contre-révolutionnaires de droite comme de gauche essaient de nous faire croire. Et aucun parti ou sauveur suprême ne pourra l’unifier à notre place.

Alors la tâche nous revient : de nous chercher, de nous reconnaître et de rendre visible au monde comme à nous même la puissance qui pourrait émerger de notre rencontre.

C’est ce que nous nommons Mujawara. La mise en commun de nos efforts et de nos moyens par l’entrelacement de cordages suffisamment étendus et solides pour nous permettre de tenir ensemble face aux défis de notre temps. Un voisinage révolutionnaire que nous avons déjà commencé à tisser depuis tous ces territoires, ces espaces et pouvoirs populaires nés de nos combats. Ce Mujawara ne sera pas fait de palabre ou de grands communiqués sur chaque soubresaut que notre monde connaît. Il se construit et se construira sous les radars, dans les tunnels des révolutions à venir.

C’est pour l’inaugurer et commencer à tisser ce voisinage qui traversent les frontières, que nous allons organiser, sur cinq continents et tout au long du mois de juin des actes internationalistes, au sein de tous ces lieux nés avant ou dans le sillage de nos révoltes et maintenus toutes ces années malgré les difficultés : conseils de quartier, espaces autonomes, centres sociaux, maisons refuges, fermes collectives, librairies autogérées, coopératives.

Tout ce qui permettra de mettre en acte matériellement comme symboliquement ce voisinage dont nous avons besoin : Rencontres, actions, banquets, grandes fêtes, levées de fonds, marches, rituels en l’hommage de celles et ceux qui sont tombé.es.

De cette entraide planétaire que nous allons déployer en juin, de nouveaux lieux sortiront de terre, des routes plus sûres seront tracées, des murs seront réparés, de nouvelles alliances seront tissées et de tout cela, peut être, des blessures seront guéries et de nouveaux espoirs commenceront à germer. Ce moment n’est qu’une étape — mais une étape décisive : celle de la construction lente mais déterminée, d’une puissance matérielle ancrée reliant aux quatre coins de la planète les fragments de notre force naissante.

Depuis les géographies que nous avons pris l’habitude de nommer :

Taipei, Mexico, Nancy, la vallée de la Bekaa, Berlin, Santiago du Chili, les collines du Galloway, Paris/Montreuil, Damas, la Provence, la montagne Limousine

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09.04.2026 à 00:59

Le bruit et la fureur d’un ordre qui s’effondre : Alors que le pouvoir de Trump s’affaiblit, une opportunité pour le changement s’offre à nous

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Alors que le pouvoir de Trump s’affaiblit, des opportunités vont émerger. Nous examinons les difficultés qui minent son administration et proposons des pistes au-delà de sa simple destitution.
Texte intégral (5086 mots)

À l’approche de la fin du règne de Donald Trump, des opportunités s’offriront à nous pour un changement social profond. Nous examinons ici la nature des difficultés qui minent son administration et proposons quelques pistes de réflexion pour celles et ceux qui souhaitent aller au-delà du fait de simplement le remplacer par un·e autre représentant·e politique.


En moins d’un an et demi, Trump a complétement épuisé les atouts dont il disposait au début de son second mandat. D’une image d’invincibilité, il est passé à celle d’une agitation pathétique. Obsédé par l’idée de projeter une image de force, Trump est en effet – comme le disait Shakespeare – un piètre comédien dont le temps sur scène touche bientôt à sa fin. Le flot de mensonges et de menaces émanant de son administration peut être vu pour ce qu’il est : un conte raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, qui ne signifie rien.

Le fiasco en Iran est déjà le deuxième bourbier de Trump cette année. Il a commencé l’année 2026 par une manœuvre plus ou moins réussie au Vénézuéla, mais à peine quatre jours plus tard, le meurtre de Renee Good l’a supplanté à la une des journaux. Pendant près de trois semaines, alors que les mercenaires de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) brutalisaient et assassinaient des personnes dans les « Villes Jumelles », l’ensemble de l’administration Trump a menti effrontément, en contradiction avec des preuves vidéo largement diffusées. Ayant créé une situation dans laquelle ils ne pouvaient pas se permettre de paraître faibles, les acolytes de Trump ont tenté d’imposer leur version de la réalité par décret, alors que de plus en plus d’habitant·e·s des « Villes Jumelles » rejoignaient la résistance contre l’occupation de l’ICE. Finalement, face à la chute de sa cote de popularité et à la perspective de grèves générales récurrentes, l’administration Trump a été contrainte de changer de cap, en limogeant Greg Bovino, le « commandant en chef » de la police des frontières, et en tentant de faire disparaître de l’actualité la mesure phare de Trump (« la plus grande opération d’expulsion de l’histoire des États-Unis »).

Les mercenaires au service du régime Trump ont perdu toute légitimité morale.

Le départ de Bovino a ouvert la voie aux départs de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, et de la procureure générale, Pam Bondi. Le fait que Trump ait entamé son second mandat déterminé à éviter le renouvellement incessant de son personnel qui avait caractérisé le premier souligne à quel point cela représente un échec pour lui. Alors que ses sbires partent en disgrâce, cela sape non seulement la loyauté de ses subordonnés restants – qui voient leur propre avenir dans le sort ignoble réservé à leurs collègues –, mais cela remet également en cause les discours par lesquels les laquais démissionnaires cherchaient à justifier les agissements de l’administration. Le licenciement de Greg Bovino et de Kristi Noem revient à admettre que les opérations de l’ICE à Los Angeles, Chicago et dans le Minnesota n’étaient que des tentatives maladroites visant à terroriser la population des États-Unis pour la soumettre.

En envahissant l’Iran un mois après avoir viré Bovino, Trump a cherché à redorer son blason en reproduisant ce qui semblait être son succès au Vénézuéla. Au lieu de cela, comme au Minnesota, il s’est retrouvé plongé dans une débâcle dont il n’est toujours pas parvenu à se sortir.

Toutes les personnes liées au régime Trump sont désormais connues pour leurs mensonges incessants et pathologiques.

Après avoir sans cesse modifié son discours sur l’objectif de l’offensive tout au long du mois de mars, Trump a cherché à mettre un terme au conflit début avril en menaçant de lancer des attaques massives contre les infrastructures civiles – ce qui, techniquement, constitue un crime de guerre. Le 6 avril, Trump persistait à affirmer que la proposition de cessez-le-feu en dix points de l’Iran n’était « pas suffisante ». Le lendemain matin, il a déclaré : « Une civilisation entière va mourir ce soir », terrifiant de nombreuses personnes qui ont cru qu’il menaçait d’utiliser des bombes nucléaires – et répétant peut-être sans le savoir la prophétie de l’Oracle de Delphes, qui avait dit à Crésus que s’il partait en guerre, « un grand empire s’effondrerait », sans préciser qu’il s’agissait de l’empire de Crésus.

Une heure et demie avant l’échéance qu’il s’était lui-même fixée, Trump a annoncé qu’en concertation avec le Premier ministre pakistanais – et non avec un représentant du gouvernement iranien –, il était parvenu à un cessez-le-feu, qualifiant la proposition en dix points qu’il avait auparavant rejetée de « base acceptable » pour les négociations.

Du Minnesota à l’Iran, en passant par le Liban et la Palestine, ils n’ont rien d’autre à offrir que la mort et la destruction, au profit d’une poignée de magnats.

Le Premier ministre pakistanais a affirmé que les États-Unis, l’Iran et tous leurs alliés respectifs avaient « convenu d’un cessez-le-feu immédiat partout, y compris au Liban ». Pourtant le lendemain, l’armée israélienne continuait d’attaquer le Liban et, en réponse, l’Iran a maintenu la fermeture du détroit d’Ormuz.

On peut difficilement imaginer pire issue pour Trump. Il n’a atteint aucun de ses objectifs déclarés en Iran, ni le changement de régime, ni la suppression du programme nucléaire iranien. Il ne semble plus être un partenaire de négociation crédible. Tant sa menace de frapper des infrastructures civiles que son affirmation selon laquelle il aurait négocié un cessez-le-feu se sont révélées vaines. Ni le gouvernement iranien ni le gouvernement israélien ne respectent les accords qu’il prétend avoir conclus. Il se retrouve en conflit avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, tandis que la pression sur l’économie mondiale ne faiblit pas.

On ne sait toujours pas si Trump a réellement envisagé de lancer une frappe massive contre des infrastructures civiles – voire une frappe nucléaire – ou s’il se contentait de proférer des menaces en l’air pour le simple plaisir de le faire. Quoi qu’il en soit, le fait d’avoir dû passer une journée à se demander s’il allait déployer des armes nucléaires a fait prendre conscience à des millions de personnes à quel point il est dangereux de vivre sous le joug d’un autocrate sénile – et, dans le même temps, cela n’a pas rendu Trump plus effrayant aux yeux de ses ennemis. Il apparaît à la fois imprévisible et faible.

Quoi qu’il arrive ensuite en Iran, les défaites coup sur coup essuyées au Minnesota et au Moyen-Orient marquent un nouveau tournant pour le régime Trump.


La stupidité armée

Lorsque Trump a remporté les élections de 2024, une grande partie des débats sur la manière de réagir tournait autour de la question de savoir si lui et ses acolytes étaient des génies du mal ou de simples pions aveuglés par les forces de l’histoire. La paralysie engendrée par son retour au pouvoir s’articulait en grande partie autour de cette question. Les libéraux ont averti que toute forme de résistance ferait le jeu de Trump, lui permettant de déclarer la loi martiale ; les centristes ont cyniquement profité de la situation pour affirmer que le Parti démocrate devrait adopter des positions d’extrême-droite sur l’immigration. À peine dix-sept mois plus tard, il est presque impossible de se souvenir, et encore moins de comprendre, à quel point ses adversaires se sont convaincus de baisser les bras sans se battre.

La question a depuis trouvé une réponse définitive. Trump n’a qu’un seul tour dans son sac – flatter ce qu’il y a de plus vil chez les éléments les plus lâches et les plus haineux de la société –, qu’il répète avec une constance inhumaine. Dans un ordre social lui-même avili, qui récompense l’égoïsme vorace tout en punissant la générosité et la bienveillance, cette stratégie lui a permis d’aller loin. Mais aujourd’hui, il se heurte à un obstacle après l’autre.

La formation d’un gouvernement fondé sur cette stratégie a donné naissance à des agences peuplées de bouffons incompétents, principalement soucieux de soigner leur image publique et de se disputer les faveurs de Trump. La conduite de la politique publique sur cette base a monté la majorité de la population contre l’ICE et a même poussé les gens à se tourner à nouveau vers le Parti démocrate, l’une des seules institutions aussi impopulaires que Trump.

L’un des traits les plus caractéristiques de l’ère Trump est la malhonnêteté délibérée, considérée comme une forme de transgression intentionnelle symbolisant la force. Lorsque Donald Trump proclame des mensonges facilement réfutables, ses partisans y voient une forme d’audace ; iels peuvent ainsi démontrer l’intensité de leur loyauté en affirmant croire à ces mensonges, tout comme le faisaient les sbires de Staline. Mais on ne peut pas prendre de décisions militaires sur la base de mensonges car tôt ou tard, il y aura des conséquences.

La force de Trump repose en grande partie sur la peur qu’il a inspirée aux gens. Ses premiers succès fulgurants, à l’instar des attaques éclair d’Hitler entre 1939 et 1941, étaient dus à la faiblesse de ses adversaires : des politiciens, des dirigeants d’entreprise et des administrateurs qui, comme Trump lui-même, ne sont motivés que par l’avarice et le fait de se croire tout permis. Ce n’est qu’après que lui et ses mercenaires à son service se sont heurtés à une véritable résistance qu’il est devenu possible d’évaluer leur véritable force. Comme l’a écrit Mikhaïl Bakounine dans une lettre à Maria Reichel : « Ce n’est qu’au combat que l’on voit ce dont une personne est capable. »

Ou ce dont elle n’est pas capable.

La principale motivation qui guide les décisions de l’administration Trump est la nécessité de projeter une image de force. Elle a tout misé sur le renforcement du « hard power » plutôt que sur le « soft power », sur l’intimidation plutôt que sur la persuasion. Maintenant qu’elle a épuisé la majeure partie de son capital politique, le terrain s’ouvre à d’autres.

À Minneapolis, un·e manifestant·e brave les gaz lacrymogènes pour défendre ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité.


C’est le moment

Après avoir vécu le Printemps de Prague, Milan Kundera a écrit en substance que la forme idéale de gouvernement est une dictature en décomposition.

Toutes les formes de gouvernement reposent sur la hiérarchie et la violence. Les inégalités politiques et économiques se renforcent mutuellement : plus la richesse est concentrée entre quelques mains, plus les structures politiques deviennent verticales, et inversement. Pourtant, ce phénomène reste largement invisible tant que les gens perçoivent les gouvernements qui les dirigent comme légitimes, ou du moins inévitables. La souffrance à elle seule ne suffit pas à susciter le désir de changement chez les gens : ce désir naît de ce qu’ils sont capables d’imaginer. Ce n’est que lorsqu’un régime discrédité commence à s’effondrer – créant une tension entre ce que les gens voient autour d’elleux et ce qu’iels sont capables d’imaginer – qu’un grand nombre de personnes commencent à s’interroger sur la manière dont elles souhaiteraient changer la structure de la société.

Aujourd’hui, ces questions sont plus urgentes que jamais, alors que le fossé entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser et que les responsables politiques suppriment les filets de sécurité et les mesures sociales qui, autrefois, atténuaient l’impact du capitalisme sur les communautés et les écosystèmes.

À l’heure actuelle, Trump est plus impopulaire que jamais, et il a peu de chances que sa cote de popularité s’améliore. Pourtant, il lui reste encore près de trois ans à passer à la présidence. Pour des milliers de personnes, l’ascension au pouvoir de Trump et l’inefficacité des institutions censées le contrôler remettent en cause l’ensemble du système politique. On peut voir cette rage et radicalisation émerger, même si c’est de manière confuse, parmi les participant·e·s de la base aux manifestations massives qui ont eu lieu au cours de l’année écoulée.

Il s’agit là d’une opportunité sans précédent pour les anarchistes, les abolitionnistes et tou·te·s celles et ceux qui ont des propositions concrètes pour apporter un changement social structurel. À l’heure actuelle, alors qu’aucune force institutionnelle n’est en mesure de proposer une solution au problème, nous devrions faire cause commune au-delà de nos divergences, démontrer la puissance de la solidarité et l’efficacité de l’action directe, partager ce que nous avons appris au cours de nos efforts pour résister au gouvernement, et exposer clairement notre vision d’un monde meilleur.

Cette occasion ne durera pas longtemps. Plus nous nous rapprocherons des élections de mi-mandat de 2026, plus les gens se concentreront sur la politique électorale, y compris bon nombre de celles et ceux qui participent actuellement à des initiatives populaires. Nous sommes peut-être mieux placé·e·s aujourd’hui pour toucher le public que nous ne le serons jamais au cours de l’ère Trump.

Souvent, le moment où le danger est le plus grand – par exemple, lorsque des fascistes ou des agents de l’ICE assassinent des gens à Charlottesville ou à Minneapolis – s’avère, avec le recul, être celui où les possibilités sont les plus grandes. Lorsque la terreur est apaisée et que nous prenons conscience du potentiel de la situation, le moment est déjà passé.

Des mercenaires fédéraux attaquent sans raison des personnes à Portland. Aucune force brute ne suffira à mater une population de plus en plus désespérée.

Nous devrions garder cela à l’esprit, car à mesure que la position de Trump s’affaiblit, lui et ses partisans tenteront des manœuvres de plus en plus effrayantes et extravagantes pour conserver leur emprise sur le pouvoir. Lui et ses partisans ont encore suffisamment de temps pour infliger d’énormes souffrances, tant aux États-Unis qu’à l’étranger. Nous devons nous préparer à des vagues de répression bien plus agressives. De même, nous avons déjà constaté que Trump ne quittera pas ses fonctions de son plein gré.

Selon toute vraisemblance, l’issue des élections de mi-mandat dépendra de ce qui se passera dans les mois à venir – non pas de l’efficacité des campagnes menées par les politiciens, mais plutôt de la mesure dans laquelle la résistance populaire empêchera la classe dirigeante d’envisager que Trump puisse continuer à défendre ses intérêts, et de la mesure dans laquelle certains éléments de cette classe dirigeante parviendront à se regrouper autour d’autres forces institutionnelles, telles que le Parti démocrate.

Alors que nous préparons le 1er mai et l’été, nous devons adopter une vision à plus long terme. Comment les tactiques que nous mettrons en œuvre lors de ces événements contribueront-elles à familiariser un large public avec le type de stratégies qu’il devra adopter à nos côtés pour contrecarrer la deuxième tentative de coup d’État de Trump ? Comment les discours que nous diffusons nous permettront-ils de poursuivre la lutte contre tous les autres partisans du capitalisme et de l’oppression une fois que Trump aura quitté le pouvoir ?

Nous devrions nous empresser de mettre à nu tous les liens qui unissent les fascistes, les milliardaires, les militaristes, les sionistes et les nationalistes chrétiens, les charlatans des cryptomonnaies, les magnats de la tech, les plateformes des grandes entreprises et des réseaux sociaux, les agences fédérales telles que l’ICE ainsi que la police et les shérifs qui les soutiennent, sans oublier les centristes et les démocrates qui ont ouvert la voie aux tragédies de la deuxième ère Trump en réprimant la résistance populaire à la fin de la première. Nous devons établir des lignes rouges au sein de l’opposition à Trump, rendant impensable toute promotion ou excuse de ces forces, en montrant à quel point les compromis avec elles se sont avérés toxiques.

Voici quelques objectifs concrets que nos mouvements pourraient se fixer :

  • Rejeter toutes les propositions timides visant à apporter des réformes superficielles à l’ICE et au département de la Sécurité intérieure, et plaider plutôt en faveur d’une résistance sans concession, avec pour objectif à long terme leur abolition. Ceux qui ont rejoint ou sont restés au sein de ces agences sous Trump ont manifesté leur haine envers le reste de la population, montrant clairement que ces institutions existent dans le seul but de servir les autocrates. Il faut permettre à celles et ceux qui ont été emprisonné·e·s ou expulsé·e·es de retrouver leurs proches.

  • Relier la lutte contre l’ICE aux mouvements abolitionnistes qui s’opposent à la police et aux prisons. Si les responsables politiques démocrates n’avaient pas déployé autant d’efforts pour réprimer ces mouvements entre 2021 et 2024, les mouvements sociaux auraient été bien mieux préparés à la deuxième ère Trump, et le régime aurait disposé de moins d’outils pour imposer son contrôle.

  • S’organiser pour libérer les prisonnières et prisonniers et contraindre les procureurs à abandonner les poursuites contre les accusé·e·s dans toutes les affaires liées à la résistance à l’ICE et au régime Trump en général. Nous pouvons nous appuyer sur le refus des grands jurys d’inculper et des jurys de condamner les personnes accusées d’avoir résisté à l’ICE. À mesure que de plus en plus de gens se rendent compte que la loi est un instrument politique au service de ceux qui détiennent le pouvoir plutôt qu’une institution neutre, beaucoup chercheront des moyens de lutter contre l’injustice qui ne concentrent pas le pouvoir entre les mains d’une Cour suprême composée de réactionnaires d’extrême droite.

  • Relier la lutte contre Donald Trump à celle contre les caméras Flock et les centres de données (ou data centers) et, plus généralement, à la résistance contre les techno-fascistes avides de profits tels qu’Elon Musk et Mark Zuckerberg.

  • Canaliser la mobilisation contre la guerre pour cibler les entreprises d’armement responsables du génocide à Gaza et du nettoyage ethnique en Palestine.

  • Montrer comment le racisme, la misogynie, la transphobie et d’autres formes de discrimination favorisent les pratiques impitoyables par lesquelles les milliardaires appauvrissent nos communautés.

  • Mettre en place des projets d’entraide, des initiatives éducatives populaires et d’autres formes d’infrastructures sociales indépendantes de l’État, qui ne puissent être démantelées par les mesures d’austérité gouvernementales ni menacées par la répression visant les établissement d’enseignements et les organisations à but non lucratifs.

L’effondrement des mouvements sociaux radicaux à la fin de l’année 2020 est une mise en garde. Nous devons sortir de cette deuxième ère de Trump plus fort·e·s que nous n’y sommes entré·e·s. Cela est d’autant plus important que les véritables combats ne font que commencer. Une vague de victoires politiques fascistes se profile en Europe, même si une défaite suffisamment cuisante de Trump pourrait bien briser leur élan. L’intelligence artificielle commence tout juste à plonger un nombre considérable de personnes dans le chômage, tout en intensifiant la surveillance étatique et le militarisme.

Comme nous l’avons déjà souligné auparavant, au XXIe siècle, alors que l’État ne peut guère atténuer l’impact du capitalisme, le pouvoir étatique est une patate chaude qui brûle quiconque s’en empare. Les mêmes conditions qui propulsent les partis d’extrême droite au pouvoir partout dans le monde font également qu’il leur est difficile de conserver ce dernier. Mais cela vaut également pour celui qui succédera à Trump : si Trump est chassé du pouvoir, sa base se scindera en factions sionistes et néonazies, chacune plus virulente que la dernière génération de républicains, tandis que l’administration qui lui succédera suscitera elle aussi colère et désillusion – mobilisant probablement un nouvel élan de l’extrême droite. Si ce qui s’est passé sous l’administration Biden se reproduit, le contrecoup sera la prochaine fois plus horrible que tout ce que nous pouvons imaginer. C’est pourquoi nous devons nous attaquer aux racines des problèmes que le capitalisme engendre, et non pas simplement protester contre ses figures de proue les plus néfastes.

Nous devons veiller à ce que chacune et chacun puisse facilement distinguer nos projets populaires de tout gouvernement au pouvoir, et continuer à les développer et à les approfondir, qu’un démagogue incompétent pousse ou non les gens à descendre dans la rue. Comme nous l’avons appris à maintes reprises – tantôt par le courage, tantôt par la lâcheté – c’est plus sûr d’être en première ligne.

Un manifestant renvoie une grenade lacrymogène aux meurtriers qui l’ont lancée lors des manifestations organisées à Minneapolis en mai 2020, en réaction au meurtre de George Floyd.


Annexe : à propos de la stupidité

Dans ce texte, lorsque nous parlons de stupidité, nous ne faisons pas référence à un manque d’aptitudes naturelles, mais plutôt à la question de savoir si l’on choisit de mettre à profit ses aptitudes ou de les réprimer activement. À présent, il devrait être évident pour toutes et tous que les personnes qui ont ouvert la voie à l’ascension de Trump – dont beaucoup sont étrangement obsédées par l’idée qu’elles possèdent des aptitudes naturelles que les autres n’ont pas – ont délibérément et obstinément refusé de voir ce qui se trouvait juste sous leurs yeux. La stupidité, en ce sens, n’est pas un état intellectuel, mais une défaillance morale.

Personne ne l’exprime plus clairement que le pasteur Dietrich Bonhoeffer, qui a été témoin de la montée du nazisme :

La stupidité est peut-être moins un problème psychologique qu’un problème sociologique. Il s’agit d’une forme particulière de l’impact des circonstances historiques sur les êtres humains, une conséquence psychologique de certaines conditions extérieures. À y regarder de plus près, il apparaît clairement que toute forte hausse du pouvoir dans la sphère publique, qu’elle soit de nature politique ou religieuse, contamine une grande partie de l’humanité par la stupidité. Il semblerait même qu’il s’agisse là pratiquement d’une loi sociologique et psychologique. Le pouvoir de l’un a besoin de la stupidité de l’autre. Le processus à l’œuvre ici n’est pas que certaines capacités humaines, par exemple l’intellect, s’atrophient ou défaillent soudainement. Il semble plutôt que, sous l’impact écrasant d’un pouvoir en pleine ascension, les humains soient privés de leur indépendance intérieure et, plus ou moins consciemment, renoncent à adopter une position autonome face aux circonstances émergentes. Le fait que la personne stupide soit souvent obstinée ne doit pas nous faire oublier qu’elle n’est pas indépendante. En conversant avec elle, on a pratiquement l’impression de ne pas avoir affaire à elle en tant que personne, mais à des slogans, des mots d’ordre et autres qui se sont emparés d’elle. Elle est sous le charme, aveuglée, exploitée et maltraitée dans son être même. Devenue ainsi un instrument sans esprit, la personne stupide sera également capable de faire tout type de mal et en même temps incapable de voir que c’est du mal. C’est là que se cache le danger d’une manipulation diabolique, car c’est cela qui peut détruire les êtres humains une fois pour toutes.

Pourtant, c’est précisément à ce stade qu’il devient tout à fait clair que seul un acte de libération, et non l’instruction, peut vaincre la stupidité. Nous devons ici accepter le fait que, dans la plupart des cas, une véritable libération interne ne devient possible que lorsqu’elle a été précédée d’une libération externe. Jusque-là, nous devons abandonner toute tentative de convaincre la personne stupide. Cet état de fait explique pourquoi, dans de telles circonstances, nos tentatives pour savoir ce que « le peuple » pense réellement sont vaines et pourquoi, dans ces circonstances, cette question est si peu pertinente pour la personne qui pense et agit de manière responsable.

Dietrich Bonhoeffer, « De la stupidité » dans Lettres et écrits de prison

Ceux qui choisissent de servir en tyrans parviennent peut-être à réprimer tout ce qu’il y a de sage et de beau en eux, mais ils ne parviendront pas à détruire la sagesse et la beauté.


La photo d’en-tête a été prise par Mark Graves le dimanche 1er février 2026, au centre de détention de l’ICE de Portland. C’était le deuxième jour consécutif où des agents fédéraux s’en prenaient aux manifestant·e·s à l’aide d’agents chimiques.

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