15.04.2026 à 06:00
Human Rights Watch
(Londres, 15 avril 2026) – Le gouvernement singapourien devrait immédiatement suspendre l’exécution d’Omar bin Yacob Bamadhaj pour trafic de cannabis, prévue le 16 avril, ont conjointement déclaré aujourd’hui Human Rights Watch, Amnesty International, Capital Punishment Justice Project (CPJP) et Anti-Death Penalty Asia Network (ADPAN).
Les autorités singapouriennes ont arrêté Omar bin Yacob Bamadhaj, un ressortissant singapourien aujourd’hui âgé de 41 ans, le 12 juillet 2018 ; par la suite, un tribunal l’a reconnu coupable d’avoir importé un peu plus d’un kilogramme de cannabis, considéré comme une drogue contrôlée de classe A en vertu de la Loi sur l'usage abusif de drogues (« Misuse of Drugs Act ») de 1973. Après que la plus haute juridiction de Singapour eut rejeté son appel en octobre 2021, il a été condamné à mort en février 2022.
« La peine de mort est le châtiment le plus cruel, inhumain et dégradant qui soit », a déclaré Rachel Chhoa-Howard, chercheuse sur l’Asie du Sud-Est à Amnesty International. « Le maintien de la peine de mort par Singapour pour les infractions liées à la drogue constitue une violation du droit international et des normes internationales relatives aux droits humains, et crée un décalage de plus en plus vaste entre cette cité-État et le reste du monde, à ce sujet. »
Le 2 avril, la famille d’Omar bin Yacob Bamadhaj a reçu un avis de l’administration pénitentiaire de Singapour l’informant qu’il serait exécuté deux semaines plus tard. Le 12 avril, son épouse, Alexandra Maria, de nationalité allemande, a adressee une lettre au bureau du président Tharman Shanmugaratnam une lettre sollicitant sa clémence.
Le 12 juillet 2018, Omar bin Yacob Bamadhaj avait été arrêté après avoir été trouvé en possession de 1 009 grammes de cannabis lors d’un contrôle de routine au poste-frontière de Woodlands, situé à la frontière entre Singapour et la Malaisie.
Au moment de son arrestation, Omar bin Yacob Bamadhaj vivait en Allemagne et n’était plus résident de Singapour. Dans son courrier adressé au président, son épouse Alexandra Maria a expliqué qu’Omar bin Yacob Bamadhaj était revenu à Singapour pour passer le mois sacré du ramadan avec des proches. Son épouse Alexandra Maria, leur fille Amal et leur fils Naqeeb se trouvaient en Allemagne à ce moment-là. En raison de l’état de santé de leur fils, qui nécessite des soins médicaux spécialisés, et de leur situation financière, la famille n’a pas pu rendre visite à Omar bin Yacob Bamadhaj en prison. Naqeeb est décédé en novembre 2025, à l’âge de 11 ans.
« Omar et sa famille ont déjà enduré des souffrances inimaginables depuis son incarcération en 2018 », a déclaré Karen Gomez-Dumpit, coordinatrice de l’ADPAN. « L’exécuter maintenant ne ferait qu’aggraver cette douleur et laisserait sa fille sans jamais avoir vraiment connu son père. »
Le système pénal de Singapour prévoit la peine de mort pour toute une série d’infractions, notamment le trafic, l’importation ou l’exportation de quantités de drogue dépassant un certain seuil. Le droit international et les normes en matière de droits humains stipulent que les pays qui n’ont pas aboli la peine de mort devraient limiter son application aux « crimes les plus graves » ; selon des experts des Nations Unies, ainsi que le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, ces crimes n’incluent pas les infractions liées à la drogue.
Le juge chargé de l’affaire d’Omar bin Yacob Bamadhaj a estimé que son implication se limitait au transport de drogue, mais le ministère public ne lui a pas fourni de certificat confirmant qu’il avait apporté une aide substantielle aux enquêtes visant à mettre fin à d’autres activités de trafic de drogue. Ces deux conditions sont requises par la loi sur l’usage abusif de drogues, pour que les accusés puissent bénéficier d’une certaine marge dans la détermination de la peine dans les affaires de trafic de drogue. Le juge n’avait donc d’autre choix que d’imposer la peine de mort obligatoire.
Depuis le 1er janvier 2026, Singapour a exécuté sept personnes, toutes pour des infractions liées à la drogue. En 2025, les autorités ont exécuté quinze personnes pour des infractions liées à la drogue, soit sept de plus qu’en 2024.
Le gouvernement recourt également régulièrement à des lois excessivement vagues et restrictives pour réduire au silence les activistes opposés à la peine de mort et les défenseurs des droits humains, étouffant ainsi tout débat public éclairé sur la question.
« Alors que les pays voisins d’Asie ont pris des mesures importantes ces dernières années pour réduire leur recours à la peine capitale, le gouvernement de Singapour semble déterminé à continuer de l’appliquer et à intensifier les exécutions, en particulier pour les crimes liés à la drogue », a déclaré Jacinta Smith, présidente de CPJP. « La position du gouvernement singapourien sur la peine capitale reflète un mépris total du droit à la vie. »
Il existe un précédent de grâce présidentielle à Singapour. Le 14 août 2025, le président Shanmugaratnam a accordé sa grâce à Tristan Tan Yi Rui, 33 ans, qui avait été condamné à mort en 2023 pour avoir trafiqué 337,6 grammes de méthamphétamine – également une drogue contrôlée de classe A – en 2018. Sa peine de mort a été commuée en réclusion à perpétuité.
À l’époque, le ministère de l’Intérieur avait déclaré que la grâce avait été recommandée par le Cabinet de Singapour « en raison des faits et des circonstances spécifiques de l’affaire ».
Dans sa lettre au président, l’épouse d’Omar bin Yacob Bamadhaj a qualifié la décision du président dans l’affaire Tan Yi Rui d’« acte de compassion et d’équité, qui a été perçu par de nombreuses personnes à travers le monde comme un signe fort d’un système judiciaire capable de reconnaître des circonstances humaines uniques et la possibilité de rédemption ». Elle a ajouté : « Veuillez donner à Amal, âgée de neuf ans cette année, la chance de connaître la joie de renouer avec son père, et non la douleur et le regret irréversibles de ne jamais avoir pu le connaître. »
« Les gouvernements préoccupés devraient exhorter de toute urgence Singapour à suspendre immédiatement l’exécution d’Omar bin Yacob Bamadhaj, et à commuer sa peine de mort », a déclaré Bryony Lau, directrice adjointe de la division Asie à Human Rights Watch. « Le gouvernement singapourien devrait commuer les peines de mort de toutes les personnes condamnées uniquement pour des infractions liées à la drogue, en tant que première étape vers l’abolition totale de ce châtiment. »
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14.04.2026 à 17:47
Human Rights Watch
(Berlin, le 14 avril 2026) – Les dirigeants réunis à Berlin le 15 avril 2026 – date marquant le troisième anniversaire du début du conflit en cours au Soudan – devraient s’engager à prendre des mesures concrètes assorties d’échéances précises afin de protéger les civils et d’établir les responsabilités pour les crimes internationaux graves, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.
Des représentants de l’Union européenne, de l’Allemagne, de la France, du Royaume-Uni, ainsi que de l’Union africaine et des États-Unis, se réuniront à Berlin pour aborder la question du conflit opposant les Forces armées soudanaises (FAS) aux Forces de soutien rapide (FSR), ainsi que leurs alliés respectifs. Fin février, cinq pays – l'Allemagne, l'Irlande, la Norvège, les Pays-Bas et le Royaume-Uni – ont conjointement annoncé la formation d'une coalition visant à prévenir les atrocités et à promouvoir la justice au Soudan. La conférence de Berlin offre l’occasion d’élargir la participation à cette coalition et de redoubler d’efforts.
« Encore une année au Soudan a été entachée par des crimes de guerre généralisés, des déplacements massifs de civils et un afflux continu d’armes vers les factions belligérantes responsables d’exactions » a déclaré Mohamed Osman, chercheur auprès de la division Afrique à Human Rights Watch. « La conférence de Berlin ne devrait pas être une autre simple formalité, mais devrait au contraire enfin mobiliser la communauté internationale pour empêcher de nouvelles atrocités, faire progresser la justice et protéger les civils, notamment les travailleurs humanitaires locaux. »
Cette conférence se réuniront dans un contexte de combats dévastateurs dans la région du Kordofan et dans l’État du Nil Bleu. Depuis janvier, les parties belligérantes ont fait un usage généralisé d’armes explosives lors d’attaques perpétrées contre des zones peuplées, tuant des civils et touchant des infrastructures civiles, certaines à l’aide de drones.
Selon Médecins Sans Frontières (MSF), le 20 mars, une frappe de drone des FAS visant un hôpital du Darfour-Oriental a tué 70 personnes, dont 15 enfants. L’organisation a également indiqué que, le 2 avril, les RSF ont mené une frappe de drone contre un hôpital dans l’État du Nil Blanc, tuant au moins 10 personnes, dont sept membres du personnel médical. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) a déclaré en mars que l’utilisation de drones lors d’attaques au Soudan « souligne l’impact dévastateur des armes technologiques, relativement peu coûteuses, dans les zones peuplées ».
Les FSR ont lancé un assaut final contre El Fasher, capitale du Darfour du Nord, en octobre 2025, au terme d’un siège qui a duré 18 mois. Une mission d’établissement des faits de l’ONU a conclu que la manière dont les FSR avaient mené leurs attaques contre les civils, au moment de la chute de la ville et dans ses environs, portait les « caractéristiques d’un génocide ».
Des chercheurs de Human Rights Watch se sont entretenus avec des survivants qui ont décrit une campagne de bombardements ayant tué un grand nombre de civils, des massacres généralisés à l’intérieur et aux abords de la ville, des détentions arbitraires généralisées – incluant des enlèvements systématiques contre rançon – ainsi que des viols à grande échelle. Malgré les avertissements répétés de la société civile quant au risque d’atrocités de masse, d’autres pays n’ont pas agi contre les dirigeants des FSR, a constaté Human Rights Watch.
Human Rights Watch a également documenté le fait que les Forces armées soudanaises et les forces affiliées ont procédé à des arrestations arbitraires, manifestement en ciblant les individus en raison de leur ethnicité, de leur convictions politiques ou de leur action humanitaire au niveau local. Les détenus, dont les droits à une procédure régulière ont été niés, ont souvent été soumis à la torture ainsi qu’à d’autres formes de mauvais traitements.
L’UE en particulier, s’appuyant sur les conclusions du Conseil des affaires étrangères adoptées en octobre 2025, devrait mettre en œuvre des recommandations visant à protéger les civils et s’engager à rejoindre la coalition pour la prévention des atrocités. De même, les États membres de l’Union africaine devraient dépasser les déclarations de principe pour exercer une pression diplomatique concertée, apporter un soutien aux mécanismes de surveillance et s’engager en faveur de la protection des civils.
Les pays participants devraient également soutenir la mise en place d’un mécanisme chargé de suivre les violations du droit international des droits humains et du droit humanitaire – y compris les attaques en cours contre les travailleurs humanitaires locaux – et y apporter une réponse ; ils devraient par ailleurs fournir un soutien politique et financier à leur travail vital d’assistance à la population, a préconisé Human Rights Watch.
Les pays préoccupés – notamment par l’intermédiaire de la coalition pour la prévention des atrocités et la justice, récemment formée – devraient également prendre des mesures concrètes pour exiger l’établissement des responsabilités. Ces mesures pourraient inclure un soutien total à l’enquête actuellement menée par la Cour pénale internationale (CPI) au Darfour, ainsi que des pressions sur les parties belligérantes afin qu’elles accordent un accès sans entrave aux observateurs et enquêteurs indépendants. D’autres pays devraient faire pression sur le Soudan pour qu’il livre Omar el-Béchir – l’ancien dictateur du pays – et les autres individus recherchés par la CPI, et œuvrer à l’extension de la compétence de cette juridiction internationale à l’ensemble du pays, et non plus au seul Darfour.
Les pays impliqués devraient également dénoncer publiquement les soutiens des parties belligérantes – notamment les Émirats arabes unis – et s’engager à prendre des mesures concrètes pour empêcher la poursuite de l’appui dont bénéficient les auteurs d’exactions. Ils devraient faire respecter l’embargo sur les armes imposé par le Conseil de sécurité de l’ONU au Darfour et œuvrer à l’étendre à l’ensemble du Soudan.
« Cette conférence ne devrait pas rester dans les mémoires comme le premier jour d’une année d’atrocités de plus commises contre les civils au Soudan », a conclu Mohamed Osman. « Les participants devraient identifier et mettre en œuvre les mesures nécessaires pour changer cette réalité, notamment en s’accordant sur une action stratégique visant à tenir les auteurs d’abus responsables de leurs actes, ainsi qu’en redoublant d’efforts pour protéger les civils et ouvrir un espace civique. »
14.04.2026 à 15:31
Human Rights Watch
Chaque jour, des livreurs de repas sillonnent Paris et Bordeaux par tous les temps, effectuant de longues heures de travail pour un salaire bien inférieur au salaire minimum français. Pour la plupart d'entre eux, ce travail constitue leur seule source de revenus.
Une nouvelle enquête menée auprès d’environ 1 000 travailleurs en France qui livrent des repas pour des entreprises telles qu’Uber Eats et Deliveroo décrit les conséquences de leur travail pour des plateformes numériques.
Leurs conclusions reflètent ce que Human Rights Watch a constaté aux États-Unis, notamment dans une enquête menée auprès de 127 travailleurs de plateformes dans l’État du Texas.
En France, 56 % des travailleurs de plateformes ont déclaré avoir passé une journée entière sans repas convenable par manque d’argent au cours de l’année écoulée. Au Texas, près des deux tiers ont déclaré avoir des difficultés à payer leur nourriture et leurs courses.
Les travailleurs des plateformes ne touchent qu’une fraction de ce que paient les consommateurs et doivent prendre en charge les coûts liés à leur équipement, à son entretien, aux assurances et aux cotisations sociales, car la plupart des entreprises de plateformes classent leurs travailleurs comme indépendants. Au Texas, où de nombreux travailleurs utilisent une voiture, ces dépenses réduisent leur salaire de près de 70 %, le ramenant à 5,12 dollars (4,35 euros) de l’heure, soit un montant inférieur au salaire minimum fédéral de 7,25 dollars (6,16 euros).
En France, alors que la plupart des travailleurs utilisent des vélos ou des vélos électriques, ce qui réduit les frais de transport, les trois quarts des personnes interrogées ont également déclaré louer l’accès au compte d’une autre personne sur les applications, versant en moyenne 528 € par mois à un particulier. Pour certains, comme les travailleurs migrants qui n’ont pas de statut migratoire sûr et ne peuvent pas créer de compte à leur nom, ce type d’arrangement comporte des risques supplémentaires.
En moyenne, les travailleurs gagnaient moins de 4 € de l’heure après déduction des frais, bien en dessous du salaire minimum français de 11,65 € de l’heure au moment de l’enquête.
Les travailleurs en France ont décrit des conditions similaires à celles documentées par Human Rights Watch : des algorithmes opaques, une surveillance constante, la crainte d’une désactivation arbitraire, une santé qui se détériore et des obstacles à leurs droits de protection sociale découlant directement de leur classification en tant que travailleurs indépendants.
Ces conclusions interviennent à un moment critique, alors que les États membres de l’Union européenne commencent à mettre en œuvre une directive européenne de 2024 visant à améliorer les conditions des travailleurs des plateformes. Parallèlement, l’Organisation internationale du travail va bientôt délibérer sur une nouvelle convention pour un travail décent dans l’économie des plateformes.
Human Rights Watch appelle les gouvernements à établir une présomption d’emploi lorsque les entreprises de plateformes exercent un contrôle sur les travailleurs, à garantir une rémunération tenant compte de l’ensemble du temps de travail et des coûts, à assurer l’accès aux soins de santé et à la sécurité sociale, et à mettre fin à la désactivation arbitraire des comptes. La réglementation de l’économie des plateformes est une question de droits.