02.11.2026 à 08:01
Pierre-Alexandre Lhotellier, Thomas Lefèvre
Le démantèlement silencieux de l'information scientifique.
- Journalisme et sciences / Science, Journalisme scientifique, Reworld Media, Le groupe Prisma presse, Sciences et AvenirLa concentration des médias aux mains des milliardaires et le désengagement de l'État frappent de plein fouet les rédactions scientifiques. De la décapitation de Sciences et Avenir – La Recherche à la purge au sein du groupe Prisma de Vincent Bolloré, jusqu'à la privatisation de 60 millions de consommateurs, enquête sur le démantèlement silencieux de l'information scientifique.
Le déclin du journalisme scientifique spécialisé, qui s'inscrit dans une crise de la presse plus vaste, fait peser un risque majeur sur la place des sciences dans le débat public. « Dans un contexte de désinformation, de crise climatique et de montée des pseudosciences, affaiblir les rédactions scientifiques crée un vide immédiatement occupé par des fake news », explique Charles Behr, journaliste et président de l'Association des journalistes scientifiques de la presse d'information (AJSPI). Et d'ajouter : « Le journalisme scientifique est un acteur démocratique indispensable. »
Dans la période actuelle, trois cas particuliers illustrent la fragilité de la place de l'information scientifique dans l'espace médiatique : le rachat puis la revente de Sciences et Avenir – La Recherche par LVMH, le projet de privatisation de 60 millions de consommateurs, et le plan de licenciement massif qui ravage le groupe Prisma Media, géant de la presse magazine et propriété de Vincent Bolloré.
S'ils ne font pas les gros titres, les bouleversements causés par la concentration des médias n'épargnent pas la presse scientifique. Le cas des deux titres historiques Sciences et Avenir et La Recherche, qui ont subi deux rachats successifs en l'espace de moins d'un an, par LVMH puis par Unify Group (ex-Reworld Media), l'illustre parfaitement. Propriété jusqu'ici du patron de presse Claude Perdriel (aux côtés de Challenges, au sein des Éditions Croque Futur), les deux titres scientifiques avaient vu leurs rédactions fusionnées en 2020. Mais depuis plusieurs années, le fondateur du Nouvel Obs prépare sa succession. Après un premier pacte avorté avec Renault, c'est finalement vers le groupe de luxe LVMH que Perdriel se tourne, en lui cédant 40 % du capital des Éditions Croque Futur (ECF) en 2021. En janvier puis à l'automne 2025, le calendrier s'accélère avec la cession annoncée des 60 % du capital restant.
Cette cession est officialisée le 30 décembre 2025 dans un communiqué, dans lequel LVMH – qui détient désormais 100 % de Sciences et Avenir – La Recherche et Challenges – annonce sa volonté de contribuer à la « pérennité » de ces titres, et de « promouvoir une information de qualité et la culture scientifique ainsi que sa vulgarisation ». Une opération qui permet surtout à Bernard Arnault d'agrandir sa collection de titres de presse économique, qui compte déjà Les Échos et L'Opinion. « Il était évident que LVMH ne s'intéressait pas aux titres scientifiques lors du rachat », confie Nicolas Gutierrez, journaliste pigiste à Sciences et Avenir et membre du Comité social et économique (CSE) des ECF. « C'était Challenges qui était dans leur viseur et nous, on était une pièce rapportée. Il était probable qu'ils veuillent se débarrasser de nous le plus vite possible, et c'est ce qui est arrivé. »
En interne pourtant, ce rachat n'était pas vu d'un mauvais œil, notamment pour le développement numérique des deux titres scientifiques. « Quitte à être racheté, on se disait qu'on allait pouvoir faire quelque chose de bien et avoir des moyens pour se moderniser et restructurer les sites web, qui patinaient depuis plusieurs années », explique Nathalie* [1], journaliste restée à Sciences et Avenir plus de 20 ans. Elle va pourtant rapidement déchanter durant les mois qui vont suivre, comme l'ensemble des salariés de Sciences et Avenir – La Recherche, qui vont payer les pots cassés de ce rachat et de l'appétit médiatique vorace de Bernard Arnault.
« De décembre à juin, ça a été les montagnes russes », résume Nathalie*. « Le climat était très anxiogène avec beaucoup d'incertitudes sur l'avenir des deux titres, et des informations contradictoires de la part de LVMH. » Agathe Beaujon, journaliste à Challenges et secrétaire du CSE des Éditions Croque Futur, ne dit pas autre chose : « On avait vraiment le sentiment qu'ils saucissonnaient l'information et traitaient les salariés comme des pions sur un échiquier qui les dépasse, avec aucun engagement pérenne de leur part. »
Une inconsistance particulièrement perceptible concernant la clause de cession proposée aux salariés. Initialement fixées au minimum légal, les indemnités de départ seront finalement doublées pour atteindre 2 mois de salaire par année d'ancienneté. Une façon de gentiment pousser un maximum de monde vers la sortie. Résultat : sur les 33 salariés permanents de Sciences et Avenir – La Recherche, 25 ont pris leur clause de cession bonifiée, laissant, depuis début juillet, la rédaction des deux titres scientifiques décimée. « Une clause doublée comme ça, ça ne se voit jamais dans la presse », pointe Philippe Pajot, rédacteur en chef de La Recherche depuis 2017, qui a bénéficié de ces conditions de départ avantageuses et quittera son poste à la fin de l'année. « On sentait qu'on voulait nous foutre dehors », s'agace Nathalie*, qui a également pris la clause de cession et se dit très attristée de la situation : « Je ne serais pas partie sans ce contexte de rachat, j'avais un boulot en or. C'est un vrai gâchis pour ces magazines vivants et dynamiques, tout a été décapité. » Contacté, LVMH n'a pas souhaité faire de commentaire.
Au printemps 2026, nouveau coup de théâtre : LVMH fait machine arrière et annonce que Sciences et Avenir – La Recherche va être revendu. La raison de ce revirement ? Une volonté de concentrer ses moyens sur ses titres économiques. Son attachement à la « culture scientifique » semble déjà bien loin. Une situation qui confirme ce que l'AJSPI dénonçait déjà dans une tribune publiée le 15 mars : les deux titres scientifiques n'étaient qu'une « variable d'ajustement économique » pour LVMH, qui « fait peser sur le pôle science seul le résultat du plan d'économie qu'il souhaite mener globalement ». Pour celles et ceux qui avaient cru aux belles promesses du groupe de luxe, à l'instar de Philippe Pajot, le constat est amer : « Peut-être que j'étais naïf, mais quand on est passé sous la houlette de LVMH, j'étais plutôt positif. Mais lorsque l'on a appris qu'ils allaient nous revendre, j'ai compris que je me trompais et qu'il n'y avait rien à attendre d'eux. »
Le 10 septembre, après plusieurs semaines de négociation, un communiqué vient révéler l'identité du repreneur potentiel des deux titres scientifiques : il s'agit de Unify (ex-Reworld), un groupe de presse régulièrement sous le feu des critiques à cause de sa stratégie de « miser avant tout sur le capital publicitaire des médias qu'ils rachètent, en faisant produire leurs contenus par des non-journalistes », écrit Libération. En 2019, en mettant la main sur le groupe Mondadori, Unify avait déjà racheté Science & Vie, un autre titre phare de la presse scientifique, à la suite de quoi de nombreux journalistes avaient quitté la rédaction en guise de protestation et fondé le magazine scientifique Epsiloon.
Dans son communiqué, Unify ne cache pas son ambition : « Conforter [sa] place parmi les acteurs majeurs de l'information scientifique en France ». C'est précisément ce qui inquiète Nicolas Gutierrez : « Le plus grand risque que je vois, c'est le quasi-monopole qu'ils auraient sur la presse scientifique. » Pour Agathe Beaujon, du CSE de Croque Futur : « Une des raisons de ce rachat pour Unify est de se racheter une crédibilité. Ils font beaucoup de promesses pour conserver la qualité des titres, mais pour l'instant il n'y a rien de concret derrière. » Prochaine étape : une experte missionnée par le CSE doit rendre un avis sur la revente d'ici le 15 novembre, avec une signature finale prévue fin novembre, d'après nos informations. Joint par Acrimed, Unify n'a pas répondu à nos demandes de clarification.
Bernard Arnault n'est bien sûr pas le seul milliardaire à jouer les patrons de presse. Passé sous la coupe de Vincent Bolloré en 2021, le groupe Prisma Media entame sa troisième vague de départs massifs en l'espace de deux ans. « Le plus grand plan social de l'histoire de la presse française », selon l'AJSPI dans une tribune publiée en avril 2026. L'association « porte un regard particulièrement inquiet sur le sort réservé aux titres qui font vivre la culture scientifique au quotidien ». Annoncé en mars 2026, le « plan de sauvegarde de l'emploi » (PSE) prévoit la suppression de 261 postes, soit 40% des effectifs totaux de l'éditeur de magazines tels que Capital, Femme Actuelle ou encore Ça m'intéresse. Les Jours ont révélé le 6 octobre que 270 à 280 salariés ont finalement pris la porte de sortie, dépassant ainsi l'objectif initial du groupe. Avant l'arrivée de Bolloré, Prisma Media comptait 950 salariés. Aujourd'hui, ce nombre va probablement passer sous la barre des 400. Une véritable hémorragie.
Au-delà des suppressions de postes, l'entreprise met fin à la publication de plusieurs titres, dont GEO Histoire et ses hors-séries, Ça m'intéresse Histoire, Ça m'intéresse Questions Réponses ou encore Dr Good et ses hors-séries. « Ce qui se joue ici, c'est le rejet d'un journalisme de qualité, au profit d'une idéologie de la rentabilité immédiate, précise l'AJSPI. En sacrifiant les journalistes spécialisés qui travaillent pour ces titres, Prisma Media décapite la fiabilité de l'information scientifique. » D'autres titres du groupe voient leur pagination réduite, comme le mensuel GEO qui passe de 120 à environ 100 pages.
Ce n'est pas tout : « Il y a une éviction totale des pigistes du PSE, c'est surréaliste », d'après Émilie Gillet, journaliste scientifique pigiste depuis plus de 25 ans et collaboratrice régulière pour plusieurs magazines édités par Prisma. Plusieurs pigistes du groupe ont confirmé s'être vu refuser les dispositions prévues par l'accord collectif dans le cas d'un licenciement économique, y compris concernant l'arrêt des titres, sous prétexte qu'ils sont rémunérés à la pige. Une décision qui contrevient directement à la loi Cressard de 1974, qui précise les droits des pigistes réguliers, considérés comme salariés, et les obligations des entreprises de presse à leur encontre. Contacté, Prisma Media n'a pas souhaité donner suite à nos sollicitations.
Émilie Gillet pointe aussi l'opacité dont fait preuve la direction du groupe : « Tous les mois, on envoie le même courrier à nos rédacteurs en chef et au DRH pour dire qu'on aimerait avoir des infos. Toujours zéro réponse. Officiellement, j'ai encore des commandes pour un prochain numéro d'un titre dont je sais qu'il ne paraîtra pas. » Reste à savoir quels seront les potentiels débouchés judiciaires et s'ils donneront raison aux revendications des journalistes évincés par Prisma Media.
Ce n'est pas sur la puissance publique qu'il faut compter pour défendre l'information scientifique, en témoigne le projet de privatisation de 60 millions de consommateurs aux mains de Xavier Niel, actuellement dans les tuyaux. Créé en 1970, ce magazine est dédié à l'information et à la protection des consommateurs en publiant notamment des essais comparatifs et des enquêtes, et est édité par l'Institut national de la consommation (INC), un établissement public sous la tutelle du ministère de l'Économie. 60 millions de consommateurs collabore régulièrement avec des journalistes scientifiques et des ingénieurs, notamment sur les questions de santé et d'alimentation, et fut à l'origine de nombreuses révélations d'intérêt général, par exemple sur la nocivité des produits ménagers.
Pourtant, l'État a progressivement délaissé l'INC et son magazine, avec notamment des baisses régulières de subventions, jusqu'à décider de privatiser 60 millions de consommateurs, qui fait face à une chute de ses ventes et de son nombre d'abonnés. Son déficit dépassait les 700 000 euros en 2024 mais le magazine était revenu dans le vert en 2025, note Libération, mettant à mal l'argument budgétaire avancé par le gouvernement. L'INC est malgré tout finalement liquidé au printemps 2026 et le magazine est mis en vente. C'est alors que le milliardaire Xavier Niel entre en piste via sa holding NJJ en déposant une offre de rachat pour un montant « qui tournerait autour de 1,5 million d'euros », écrit Le Monde, suscitant des craintes de « conflits d'intérêts » et pour « l'indépendance éditoriale » du magazine, rapporte Libération.
Malgré les inquiétudes, Bertrand Loiseaux, secrétaire du CSE de 60 millions de consommateurs et membre de la rédaction depuis plus de trente ans, se félicite de la survie du magazine : « Pour l'instant, nous ne sommes pas mécontents que ce soit Xavier Niel qui nous reprenne, surtout dans le paysage médiatique actuel. La reprise est une inquiétude mais surtout un soulagement. » Le 26 octobre, le CSE a rendu un avis « favorable avec réserves » sur la cession. « Le repreneur a clairement exprimé sa volonté de préserver le titre, de le développer et d'évoluer vers une majorité numérique, sans abandonner le magazine papier », souligne Bertrand Loiseaux. Il évoque aussi les « garanties d'indépendance » avancées : une charte opposable, le maintien des méthodes de travail et l'interdiction pour les actionnaires d'intervenir dans les enquêtes. Les 21 membres de la rédaction permanente et les 8 salariés des services techniques seront repris... mais pas les 22 pigistes réguliers, ni une vingtaine d'autres salariés, notamment dans les services juridique et administratif, précise-t-il. Ça promet !
Autre zone de flou : les investissements prévus par Xavier Niel restent incertains. « Il y a des promesses d'investissement mais on n'a aucun budget prévisionnel, les engagements restent très généraux », regrette le secrétaire du CSE. Plusieurs postes « indispensables à la continuité de l'activité » ne sont pas non plus garantis, notamment ceux de juriste en droit de la consommation, de maquettiste et de secrétaire de rédaction. Surtout, l'avenir éditorial demeure en suspens : « Il reste encore tout un projet à construire : va-t-on continuer à avoir cette ligne éditoriale pour la défense des consommateurs ? », s'interroge Bertrand Loiseaux. Les premiers licenciements devraient être actés d'ici fin décembre, et le déménagement est prévu d'ici début 2027. « Nous serons particulièrement vigilants à ce que cette bascule dans le champ du privé préserve les moyens alloués au titre et que son éthique soit garantie », prévient Charles Behr.
La question du financement de la presse reste primordiale, mais, d'après Émilie Gillet, la crise actuelle « n'est pas une crise d'audience » – le succès du magazine Epsiloon en témoigne. « Le besoin est là et je ne comprends pas que les patrons de presse ne le voient pas, souffle Émilie Gillet. C'est un mauvais calcul de penser que la science est la cinquième roue du carrosse. » Philippe Pajot le confirme et s'enthousiasme : « L'information scientifique existe toujours, et sous de nombreux formats ! » Les sujets scientifiques de santé, d'écologie, d'énergie et de technologie sont et seront encore omniprésents dans le débat public. La question est donc de financer et de protéger le journalisme scientifique, afin de produire un travail indépendant des pressions extérieures. « Que ce soit face aux actionnaires privés, aux lobbies ou aux institutions de recherche, la presse scientifique doit garder son rôle d'espace critique, rappelle Charles Behr, président de l'AJSPI. Si la rigueur scientifique a un coût, sa disparition aura un prix inestimable pour la société. »
Thomas Lefèvre et Pierre-Alexandre Lhotellier
[1] *Le prénom a été modifié à la demande de la personne concernée par souci d'anonymat.
30.10.2026 à 08:38
Mathias Reymond
Dès la soirée du 17 octobre et dans les jours qui ont suivi, la plupart des grands médias ont repris sans distanciation le récit du gouvernement : LFI serait responsable des débordements et des pillages en marge des manifestations. Des accusations qui ne reposent sur aucun fait et relèvent de la pure propagande d'État.
Depuis plusieurs années, nous documentons le traitement médiatique que subissent Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise. Longtemps, malgré le mépris et les coups bas, les médias s'efforçaient de leur opposer des arguments relevant encore du débat d'idées. Désormais, et singulièrement depuis le 7 octobre 2023, tout semble permis pour combattre les idées de ce mouvement politique : calomnies, injures, fake news – qui, même après avoir été « débunkées », selon le jargon imposé, continuent d'être proférées [1].
Le traitement des événements du 17 octobre s'inscrit pleinement dans cette fabrique de la désinformation. Lors des mobilisations sociales, les médias ont pour coutume de relayer aveuglément les informations de la préfecture (ce qu'ils n'ont pas manqué de faire), et de s'aligner sur les discours et le récit officiels. Ce suivisme se caractérise d'ordinaire par un recyclage des éléments de langage gouvernementaux visant à promouvoir telle ou telle contre-réforme en cours d'examen. Aucune n'est en jeu dans les mobilisations actuelles, mais le mécanisme demeure le même : un alignement sur le contre-feu du gouvernement qui, dans le cas présent, repose sur la diabolisation de LFI.
Un article de Mediapart daté du 19 octobre a révélé que les renseignements territoriaux avaient reçu pour consigne de déclarer LFI responsable des débordements survenus lors des mobilisations du 17 octobre. Extrait :
Un commissaire du renseignement territorial (RT) n'en revient pas : « Il y a des choses indicibles, mais quand on nous demande texto d'écrire que c'est LFI qui est derrière le mouvement alors que c'est objectivement faux de l'avis général des RT, forcément on a des décisions politiques. »
Coauteurs, avec un large spectre de la classe politique, du récit selon lequel le mouvement lycéen serait « un grand complot de LFI et de ses "proxys d'ultra-gauche" », de nombreux médias ont aisément repris l'idée d'une responsabilité de LFI dans le « chaos » du 17 octobre... Avec à la clé une double faillite journalistique, puisque l'article de Mediapart taillant en pièces ce scénario n'a eu quasi aucun écho, et n'a en tout cas pas modifié le cadrage médiatique des événements.
Le 18 octobre, à l'instar de nombreux médias et en particulier des chaînes d'information en continu, L'Opinion offre par exemple une tribune à la police qui défend la thèse du gouvernement en titrant : « Maintien de l'ordre : comment LFI a planifié le chaos du 17 octobre selon la police ». On y lit que, selon une source policière, « on récolte ce que LFI a semé. […] Le parti de Jean-Luc Mélenchon a encouragé, accompagné le mouvement sachant très bien ce qui allait se passer. » Le Figaro du même jour dénonce « le jeu trouble de Jean-Luc Mélenchon dans l'engrenage de la violence » et donne la parole à un « expert en sécurité intérieure » bien connu d'Acrimed, Éric Delbecque, qui déroule la propagande du gouvernement : « La responsabilité morale et politique de LFI dans la désinhibition de la violence est évidente. »
Sur CNews, on pointe « la responsabilité de LFI » (20/10), dont les cadres sont qualifiés de « vautours du chaos » (19/10). Serge Raffy, sur le site du Point, accuse : « En attisant la violence, les soutiens de Jean-Luc Mélenchon pourraient bien avoir ouvert la voie du pouvoir à Marine Le Pen. » (18/10) Le même jour dans le même média, Franz-Olivier Giesbert s'emporte : « Le 17 octobre, ce n'est pas le peuple qui a défilé mais la populace, marteaux en main. Mélenchon jubile, l'État recule : c'est le vent de la Terreur qui souffle de nouveau sur la France. » Dans Le Télégramme, Hubert Coudurier se déchaîne : « Réalisant, samedi soir, que sa stratégie du chaos risquait de se retourner contre lui, Jean-Luc Mélenchon opérait un repli tactique. […] Samedi 17 octobre, ce ne fut pas la convergence des luttes mais celle des violences associant black-blocs et racailles… » (18/10)
Sur les réseaux sociaux, le dessinateur Xavier Gorce propose, comme à son habitude, de prendre un peu de recul : « Lfi est un groupuscule factieux. Il doit être dissout, interdit et ses cadres poursuivis. […] Il est largement temps de taper fort. Très fort. » (17/10) Et Bernard-Henri Lévy relaie en bon soldat le discours du gouvernement : « Honte à ceux (Mélenchon et Cie) qui répètent depuis des mois que "la police tue" ou que "la violence" est parfois légitime […] Responsabilité écrasante. » Et de tweeter un peu plus tard : « Il faut une Commission d'enquête parlementaire sur les dires, outrances, agissements et éventuelles responsabilités de LFI dans les semaines précédant ce désastre démocratique. »
Sur France Inter, au lendemain des révélations de Mediapart, Sophia Aram cible LFI et Jean-Luc Mélenchon pour la sixième fois depuis la rentrée (sur 8 chroniques), suggérant que certains manifestants violents auraient répondu à « l'appel de Mélenchon » (20/10). Selon L'Express, toujours le même jour, « Jean-Luc Mélenchon [serait] pris au piège de sa propre stratégie ». Sur le site du JDD, le 21 octobre, on accuse « les membres » de LFI d'avoir « excité les lycéens puis les manifestants du week-end dernier ». Dans Franc-Tireur, Caroline Fourest arbore même un complotisme bon teint : « La responsabilité de LFI et de ses élus, celle des Écologistes, qui n'ont cessé de trouver des excuses à cette violence politique, sont immenses. Ils ont trop de culture pour ne pas avoir vu le risque d'une telle manifestation un 17 octobre... Précisément le jour où des policiers ont jeté à la Seine des manifestants algériens pendant la guerre d'Algérie. Qui ne voit pas le calcul ? »
Dans un esprit encore plus vindicatif, on retrouve le grand Xavier Gorce sur X, que l'article de Mediapart n'a manifestement pas apaisé :
On monte encore d'un cran dans la propagande quand, le 21 octobre, la journaliste Alix Bouilhaguet, désormais célèbre pour ses mensonges et son militantisme forcené contre LFI, assène sur Franceinfo : « Jean-Luc Mélenchon, tout en se réclamant de la non-violence, n'a jamais nettement condamné les violences du 17 octobre, ni les pillages, ni les intrusions et dégradations des bâtiments publics comme la mairie de Limoges. » Des propos sidérants – puisque faux : trois jours plus tôt, le leader insoumis s'était longuement exprimé en direct sur LCI, affirmant que la violence est « une stratégie qu'[il] n'a jamais approuvée » et condamnant, puisqu'on le lui demandait, les violences du 17 octobre : « Aller mettre le feu à la mairie de Limoges, c'est un crime, parce que c'est la maison du peuple, elle est à tout le monde. Et la même chose pour la mairie de Marseille. » [2]
Les révélations de Mediapart n'ont eu aucun effet non plus sur Renaud Dély : dans son éditorial de France Info (20/10), l'éditorialiste affirme que Mélenchon « joue à l'apprenti sorcier […] [et] prête le flanc aux attaques de ses adversaires et du gouvernement en cultivant volontairement l'ambiguïté ».
« Ambiguïté » : le terme revient en boucle. Non pour commenter l'attitude pour le moins ambiguë du gouvernement face au mouvement lycéen (en prétendant écouter et en réprimant), ni son discours sur celui-ci (entre reconnaissance de la « justesse des revendications », accusation de manipulation et disqualification), mais bien et seulement pour alimenter le feu nourri contre La France insoumise. Le Nouvel Obs (22/10) rappelle ainsi que « le leader de LFI tient un discours ambigu depuis le début de la contestation ». Marianne s'attarde longuement sur « l'éternelle ambiguïté de Jean-Luc Mélenchon sur les épisodes de violence ». Et Sophie Coignard, dans Le Point, s'agace : « Comme si, depuis des jours, son mouvement ne pratiquait pas l'ambiguïté à l'égard de la violence. »
Ambigus, les médias ne le sont guère dès qu'il s'agit de LFI. Les journalistes de Mediapart apportent-ils des informations majeures sur la fabrication délibérée d'un bouc émissaire par le pouvoir en place, en plein mouvement social de masse ? La grande majorité des médias n'y voit pas le moindre problème. Et pour cause, ils semblent n'y avoir pas prêté la moindre attention… et choisissent quoi qu'il en soit de ne pas en tenir compte : la sous-médiatisation de ces révélations est symétrique à la surmédiatisation du récit gouvernemental.
Cette séquence n'est pas un accident : elle est une énième étape dans le processus de diabolisation méthodique, à l'œuvre depuis quinze ans, de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise. Un traitement où « l'ambiguïté » – le mot d'ordre de la disqualification – est toujours imputée à LFI, jamais au pouvoir, et dans lequel la responsabilité politique des débordements est attribuée systématiquement à la gauche politique, en ignorant, au besoin, les faits. En refusant de questionner la propagande d'État (et en la relayant jusqu'à plus soif), les médias dominants ne trahissent pas seulement leur fonction : ils participent activement à la criminalisation d'un parti d'opposition et à la construction d'un récit fallacieux, au détriment de toute compréhension du mouvement social en cours.
Mathias Reymond
[1] Voir les articles consacrés à Rima Hassan et, plus généralement, les rubriques concernant LFI et Jean-Luc Mélenchon.
[2] Après avoir diffusé sa fake news, Alix Bouilhaguet a fait un très bref mea culpa le lendemain à l'antenne et sur X, en reconnaissant de nouveau « une erreur »… sans fournir plus d'explications. Une récidive est à craindre.
29.10.2026 à 07:39
Juliette Alonzo
« Registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants » : dans un précédent article, nous analysions la couverture de la mobilisation du 17 octobre par La Provence. Autre grand quotidien régional, même constat : dans les pages du Dauphiné Libéré, le projecteur est braqué sur « le chaos ». Un traitement qui ne fait pas l'unanimité en interne.
Dans son billet du 21 octobre, le rédacteur en chef adjoint du Dauphiné Libéré, Frédéric Aïli, a le cœur lourd :
Frédéric Aïli : On aurait aimé parler d'autre chose, des vacances de la Toussaint par exemple […], de la pluie, du beau temps, d'une éclaircie, d'un coin de ciel bleu, bref, de légèreté. D'autre chose pour ne plus seulement commenter les violences du 17 octobre. Impossible. À l'image des magasins éventrés, des bâtiments incendiés, la plaie va mettre du temps à cicatriser. La France est touchée, blessée […].
« Impossible »… ou impensable du point de vue d'un rédacteur en chef ? Comme la plupart de ses confrères et consœurs, le cadre du quotidien régional fait passer un choix éditorial pour une fatalité.
Ce 21 octobre, « les émeutes » du 17 octobre à Grenoble font la Une du Dauphiné Libéré pour la quatrième fois d'affilée… et resteront en couverture toute la fin de semaine, jusqu'au samedi suivant. Selon la CGT, 22 000 personnes défilaient dans les rues le 17 octobre : « La manifestation a rassemblé lycéens, étudiants, syndicats et gilets jaunes », rapporte un reportage d'Ici Isère, tous réunis « pour demander plus de moyens pour l'éducation nationale mais aussi plus de justice sociale ». Mais les lecteurs du Dauphiné Libéré n'y ont vu littéralement que du feu : en une semaine, les manifestants et leurs revendications ne figureront nulle part à la Une, ni en gros titre, ni en photo. À bien lire le quotidien, le 17 octobre est et restera ce « samedi noir » (Une du 23/10) où « Grenoble [a] bascul[é] en plein chaos » (Une du 18/10).
Entre le samedi 17 et le vendredi 23 octobre, une cinquantaine d'articles ont été consacrés à la journée du 17 octobre dans l'édition « Grenoble » du Dauphiné Libéré. À l'instar des grands médias nationaux, le journal local place donc les dégradations au centre de l'attention, et sa rédaction… au chevet des commerçants. Bilans des « pillages », témoignages à foison d'habitants sous « le choc » et de petits commerçants, dévaluation de la note de la France sur les marchés, « qui va payer la facture ? », etc. : différents angles sont déployés dans différentes rubriques au service d'un seul et même cadrage, lequel domine la production du Dauphiné Libéré. Florilège d'articles parus entre le 18 et le 24 octobre :
À l'image des titres hyperboliques – « Le centre-ville de Grenoble est devenu un désastre à ciel ouvert » (18/10) – ou normalisant de facto la loi de la jungle – « "S'il y en a un qui rentre, je lui coupe la main" : face aux casseurs, la tentation de se défendre soi-même » (24/10) –, le lexique utilisé pour parler des bâtiments dégradés donne le ton.
Dès le 18 octobre, la rédaction du quotidien avait du reste appelé « les victimes » à témoigner dans ses pages. Mais pas n'importe lesquelles : alors que localement, le journal se garde d'évoquer les blessures des manifestants liées au dit « maintien de l'ordre », il sur-sollicite les « victime[s] [des] pillages et dégradations matérielles » : « Au lendemain de cette journée du 17 octobre chaotique, quel est votre sentiment ? La colère ? L'amertume ? L'écœurement ? L'insécurité ? La peur ? » Et de l'appel à témoins, on passe « naturellement » à l'appel à délation dans l'édition du 22 octobre, Le Dauphiné libéré n'hésitant pas à sortir définitivement de son rôle de média d'information pour se faire auxiliaire de police :
Depuis dimanche, les services de police sont destinataires de nombreux témoignages mais également de photos et de vidéos de particuliers montrant les exactions commises le samedi 17 octobre. Pour faciliter la collecte de ces éléments qui contribuent à l'avancée des enquêtes et à l'identification des auteurs, une adresse fonctionnelle a été ouverte par la direction départementale de la police nationale de l'Isère. Il s'agit de : […]
Ainsi le cadrage du Dauphiné Libéré définit-il donc clairement ce qu'est « la-violence », quelles en sont les victimes légitimes – les biens matériels et la police –, mais également les responsables, de « casseurs » et « pilleurs » en militants de « l'ultra-gauche », laquelle est qualifiée de « détonateur » des « émeutes à Grenoble » dans un titre du 20 octobre. Normalisé, le journalisme de préfecture se traduit par un soutien palpable aux forces de l'ordre dans les pages du journal local – leur état allant jusqu'à faire la Une de l'édition du 21 octobre –, tandis que les mesures répressives et autoritaristes sont la plupart du temps légitimées via des comptes rendus platement descriptifs et dépolitisés, notamment sous la plume de la cheffe de rubrique « Faits divers / Justice » du quotidien.
Informer ou contribuer à rétablir l'ordre ? Le journal semble avoir choisi son cap, qu'indiquait clairement le journaliste Stéphane Pulze dans son billet du 23 octobre, à la veille de l'acte II :
Stéphane Pulze : Transports suspendus, couvre-feu élargi, manifestations interdites ! À la veille de la mobilisation du 24 octobre, qui fait redouter un climat insurrectionnel un peu partout en France tant la colère gronde, le gouvernement a décidé de prendre les devants, musclant sa réponse face à d'éventuels débordements. Difficile de lui en tenir rigueur, lui qui a semblé dépassé par les événements samedi dernier, à l'image des forces de l'ordre bousculées dans de nombreuses villes sous tension.
La répression ? Adoubée. Le mépris des libertés publiques ? Légitimé.
Ce traitement caricatural a beau avoir suscité des débats en interne, les journalistes que nous avons sollicités ont bien souvent tendance à euphémiser les biais, quand la ligne éditoriale n'est pas plus simplement revendiquée…
La déléguée syndicale SNJ du Dauphiné Libéré ne cache pas le « parti pris » à l'œuvre, « avec des images sensationnelles et une mise en avant du chaos et des dégâts... Au niveau du syndicat, il y a quelques remarques sur Grenoble de collègues qui disent que le traitement est un peu déséquilibré. Ils se demandent : "Est-ce qu'on n'en fait pas trop ?" » « Un peu » seulement ? Au lendemain du 17 octobre, sur neuf pages consacrées à la mobilisation dans le journal, seulement une et demie était consacrée aux revendications des manifestants. « Est-ce que le journal utilise le sensationnalisme pour faire du clic […] ? C'est possible », ajoute-t-elle timidement.
« On était dans le rush de la journée, c'était pas les meilleures conditions pour avoir un peu de recul », concède Stephan*, mobilisé ce jour-là. Sur les cinq journalistes sur place, il a été le seul, « par la force des choses », à couvrir les cortèges « traditionnels », ses collègues ayant tous fini par couvrir « les affrontements » et « les débordements ». « Même moi, à un moment, j'ai fait un crochet pour aller voir », rapporte-t-il. Une disproportion largement assumée par d'autres. Pour Bruno* par exemple, un autre journaliste présent sur le terrain : « C'est une expertise journalistique que de savoir discriminer ce qui constitue le fait majeur de la journée. Et le samedi 17 octobre, c'était bien les pillages et la casse ; cette superposition de colères auxquelles se sont agglomérées l'ultra-gauche et une partie des manifestants. » [1]
Autre exemple d'« expertise journalistique » ? Le journalisme de préfecture et, plus généralement, le relais des paroles institutionnelles, avec une rapidité parfois douteuse. « Le dimanche après-midi, un collègue apprend qu'il y aurait eu un tir à balle réelle sur un fourgon de police », rapporte par exemple un journaliste ; un papier est alors instantanément publié sur le site du Dauphiné Libéré. Et de poursuivre : « Mais comme ça vient de source syndicale côté police, je suis pas sûr qu'il ait cherché beaucoup plus, comme une photo du fourgon par exemple, etc. J'ai l'impression qu'il y a moins de précautions que si c'était avec d'autres sources. » Une problématique inhérente au métier de fait-diversier, comme le reconnaît, un poil trop magnanime, le même rédacteur : « Je ne leur jette pas la pierre non plus, parce que si tu te brouilles avec des sources, le lendemain tu peux avoir un accès fermé à des infos. »
Le journalisme KO ? Dans les rédactions, les dissensions existent. Mais le rapport de forces est difficile à mener, poursuit-il : « On a l'impression que ces sujets-là sont un peu chasse gardée des collègues qui font les faits divers et, par défaut, ce sont des sujets qui leur sont confiés. Comme on est une rédaction assez jeune, avec des CDD ou des personnes en poste depuis pas longtemps, on n'a pas forcément envie de s'opposer frontalement aux collègues qui sont en poste depuis longtemps. » Quant aux chefferies, rédactions en chef et direction du journal, il ne fallait pas compter sur elles pour jouer les garde-fous contre le traitement partiel et sensationnaliste de l'information : dans la presse locale, le maintien de l'ordre a encore de beaux jours devant lui.
Juliette Alonzo
[1] Mise à jour, 30/10 : la version initiale de cette citation a fait l'objet d'une reformulation, afin de mieux rendre compte de la position du journaliste interrogé. Ce dernier tient par ailleurs à insister sur le fait que Le Dauphiné Libéré a publié un nombre important d'articles sur le mouvement lycéen. Note d'Acrimed.