26.10.2026 à 16:50
Jérémie Younes
Clash sur LCI.
Lundi 19 octobre, la députée Ensemble pour la République Prisca Thevenot est l'invitée d'Éric Brunet sur LCI. Comme tous ses camarades macronistes, l'ancienne porte-parole du gouvernement entonne un refrain désormais bien connu : « c'est la faute à LFI ». Mais, pour une fois, elle tombe sur un os. L'éditorialiste Isabelle Saporta, probablement échaudée par les images du week-end, n'était visiblement pas disposée à écouter sa chanson. Au point de faire dérailler le disque, dans un « échange violent » (Télérama, 20/10) que nous retranscrivons en longueur, et en deux parties distinctes :
- Isabelle Saporta : Pardon madame Thevenot, je vous ai écoutée tout à l'heure ressortir votre loi sur les mineurs alors que le ministre de l'Intérieur a dit qu'il s'agissait majoritairement de majeurs…
- Prisca Thevenot : Et des mineurs, écoutez les commerçants madame.
- Isabelle Saporta : Je vous écoute…
- Prisca Thevenot : Mais ne faisons rien !
- Isabelle Saporta : Pardonnez-moi madame Thevenot…
- Prisca Thevenot : Ne faisons rien !
- Isabelle Saporta : Je vous écoute et j'ai du mal à garder mon sang froid. Hein. Parce que, franchement, ça fait dix ans…
- Prisca Thevenot : Vous mélangez manifestants et casseurs…
- Isabelle Saporta : … ça fait 10 ans. C'est absolument pas ce que je viens de dire, si vous écoutiez… Mais le problème de la macronie, vous voyez madame, c'est qu'ils n'écoutent pas. Ils font la leçon. On avait aujourd'hui…
- Prisca Thevenot : Non je ne fais pas la leçon, je propose des propositions concrètes.
- Isabelle Saporta : Mais ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir madame. Ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir.
- Prisca Thevenot : Et je fais des propositions concrètes…
- Isabelle Saporta : Y a un moment, je ne comprends pas même comment vous vous permettez de dire quoi que ce soit sur le Premier ministre qui serait comme ci comme ça…
- Prisca Thevenot : et je ne fais pas la diff… et je fais la différence entre manifestants et casseurs.
- Isabelle Saporta : Vous faites partie de la même vague saumâtre dans laquelle nous sommes et qui a mis le pays depuis dix ans à genoux. Et vous êtes là, sur ce plateau, en train de nous faire une leçon de vertu. Mais je ne comprends même pas…
- Prisca Thevenot : Ben on m'invite ! M'invitez pas ! Dites à Éric Brunet de ne pas m'inviter, elle est marrante !
- Isabelle Saporta : Je ne comprends même pas qu'on continue à donner la parole à la macronie ! Quand je vois le Premier ministre qu'est en train de dire des… des… des choses totalement…
- Prisca Thevenot : Mais c'est incroyable ! Prenez-vous en … écoutez, vous êtes éditorialiste, vous êtes payée pour être là, moi je suis une politique, on m'invite, je viens, c'est poli…
- Isabelle Saporta : Parce que vous êtes pas payée, vous, en tant que politique ?
- Prisca Thevenot : Ben là moi j'aurais pu être ailleurs aussi.
- Isabelle Saporta : Ben très bien, soyez ailleurs !
- Prisca Thevenot : C'est trop facile madame Saporta, c'est trop facile de faire ce que vous faites. Engagez-vous et venez ! Venez défendre le budget à l'Assemblée nationale, venez faire des propositions…
- Isabelle Saporta : Écoutez, ça fait 10 ans que vous coulez le pays, et vous faites des leçons de vertu ! Ben écoutez, continuez !
- Prisca Thevenot : C'est trop facile de s'asseoir sur un fauteuil et de commenter à longueur de journée ! Prenez votre risque et venez vous engager !
- Isabelle Saporta : Et vous, vous faites quoi, vous ? Vous faites quoi, vous ?
- Prisca Thevenot : Ben je m'engage en fait.
- Isabelle Saporta : Qu'est-ce que vous faites ? À part couler la France ?
- Prisca Thevenot : Mais c'est trop facile…
- Isabelle Saporta : Ah, c'est ça. Ben ça fait 10 ans que vous coulez la France.
Reprenons notre souffle, alors que la tension est à son comble. Les deux élèvent la voix pour recouvrir l'autre (avantage Saporta), et Éric Brunet tente de remettre de l'ordre : « L'une après l'autre ! » S'ensuit un ping-pong inaudible dans lequel on distingue, en vrac, le « quoi qu'il en coûte », « les problèmes des étudiants », « les casseurs » et « les manifestants » : « Vous racontez n'importe quoi » ponctue encore Saporta. « Vous essayez juste de faire une capsule et du buzz, ça n'apporte rien », lui rétorque Thevenot. « Il n'y a pas de capsule sur LCI madame, renvoie l'éditorialiste, comme quoi vous dites vraiment que des billevesées ». Les grands mots ayant été lâchés, notre bataille de plateau gagne encore un palier d'intensité :
- Prisca Thevenot : Les gens attendent des réponses…
- Isabelle Saporta : Mais vous n'en avez pas !
- Prisca Thevenot : Ben si j'en ai proposé !
- Isabelle Saporta : La preuve, vous voyez bien dans quel état est la France ? Enfin madame, mais comment vous osez encore faire des leçons de vertu ? En ayant des résultats aussi médiocres !
- Prisca Thevenot : Madame Saporta…
- Isabelle Saporta : Mais c'est honteux en fait !
- Éric Brunet : Prisca Thevenot…
- Prisca Thevenot : J'ai proposé…
- Isabelle Saporta : Moi, je n'ai même plus envie d'entendre la macronie…
- Prisca Thevenot : Ben m'écoutez pas alors…
- Isabelle Saporta : Mais vous non plus vous n'écoutez pas !
- Éric Brunet : Prisca Thevenot…
- Prisca Thevenot : J'ai proposé trois choses très concrètes…
- Isabelle Saporta : … idiotes !
- Prisca Thevenot : … renforcer les moyens de police et d'assurer la sécurité des bâtiments…
- Isabelle Saporta : Bravo ! Ça a bien marché ! Remarquable ! Bravo, alors ça a été… ça a été formidable… Le 17…
- Prisca Thevenot : Mais moi, je suis d'accord, ça n'a pas marché !
- Isabelle Saporta : Mais vous faites partie de ce gouvernement, vous faites partie de ce monde, en fait ! Ça fait 10 ans que vous êtes au pouvoir ! 10 ans !
- Éric Brunet : Pas en même temps, mesdames, pas en même temps, parce que c'est passionnant parce que…
- Isabelle Saporta : 10 ans ! 10 ans que vous êtes au pouvoir ! Mais comment vous osez encore ouvrir en fait la bouche, quoi ?
- Prisca Thevenot : Pardon ?
- Isabelle Saporta : Moi, je comprends même pas ! Moi, j'aurais honte ! Mais je me couvrirais de cendres tellement j'aurais honte à la place de la macronie !
- Prisca Thevenot : Madame Saporta…
- Isabelle Saporta : Mais c'est pas grave, on continue de nous faire la morale, c'est génial, c'est génial.
- Prisca Thevenot : Insupportable, insupportable…
- Isabelle Saporta : c'est vous qui l'êtes madame, vraiment quoi !
Dans la minute qui suit cet échange, l'ambiance en plateau ne s'améliore pas : Isabelle Saporta refuse purement et simplement d'écouter les propositions de Prisca Thevenot : « Ça ne m'intéresse pas, comme ça fait 15 fois que vous racontez les mêmes choses, ça ne m'intéresse pas. » « C'est lunaire, là c'est un manque de respect », répond dépitée Thevenot.
Épilogue : au lendemain de cette passe d'armes, Télérama nous apprenait qu'Isabelle Saporta était sanctionnée par une suspension provisoire d'antenne de LCI.
Si nous avons pris la peine de retranscrire presque in extenso cette séquence effectivement « lunaire », c'est parce qu'elle nous inspire plusieurs remarques :
1. Si la séquence a surpris, et qu'elle a fait le tour des réseaux sociaux en moins de temps qu'il n'en faut pour dire « éditorialiste », c'est parce que la cible de ce traitement particulier était… une macroniste et ancienne ministre. En un mot, le pouvoir. La scène n'est pas inédite, mais il faut bien convenir que le registre est habituellement réservé à celles et ceux qui sortent du « cercle de la raison » : syndicalistes, grévistes, manifestants, activistes, opposants politiques, etc. Tous subissent fréquemment des interrogatoires médiatiques dont la virulence, l'insolence et le mépris n'ont rien à envier au traitement réservé (pour une fois) à Prisca Thevenot, et cela n'a jamais provoqué le moindre émoi – sans même parler de mise à pied. Les archives d'Acrimed regorgent d'exemples.
2. Pour autant, considère-t-on qu'un tel traitement, qui vire à la joute verbale, est souhaitable ? On reconnaîtra aisément qu'Isabelle Saporta a franchi lors de cette séquence les limites du débat contradictoire, lui préférant le terrain du clash, outrepassant largement la discussion de faits ou d'idées, enchaînant les « moi je ». Au-delà de la légitimité ou non de l'agacement d'Isabelle Saporta, la séquence illustre surtout le caniveau dans lequel les interminables bavardages de plateaux entraînent la discussion publique. Ce n'est pas la rupture de la bienséance bourgeoise le problème : c'est que cette séquence n'a aucune valeur informative ! Se réjouir de voir une ancienne ministre subir un sort déploré pour d'autres reviendrait à appliquer un double standard… qui ne mène à rien d'un point de vue journalistique.
3. Un double standard que nous dénonçons, au contraire, dans la suspension immédiate d'Isabelle Saporta : force est de constater que la célérité avec laquelle elle fut suspendue ne s'explique que par le fait que sa cible était, pour une fois, le pouvoir. Le hasard fait bien les choses : une élue de gauche, Sandrine Rousseau, subissait quelques heures plus tôt un traitement remarquablement similaire sur BFM-TV. L'éditorialiste Charles Consigny lui assénait, avec un mépris incommensurable, les mots suivants : « Je trouve insensé que […] des gens de gauche osent venir dans un média. Vous devriez présenter vos excuses aux Français. Tout ça, c'est le résultat de la politique de la gauche. C'est le résultat de l'immigration de masse, de la mollesse judiciaire et des réformes abandonnées. Je n'en peux plus de vos conneries. Je trouve que vous devriez vous écraser aujourd'hui, et vous venez tout heureux dans les médias faire votre numéro pathétique. » Nous ne sachons pas que Charles Consigny ait été immédiatement suspendu de BFM-TV.
La « morale » de l'histoire est toujours la même : il faut, d'urgence, couper le micro aux éditorialistes, et les remplacer par des journalistes. Si possible dotés d'une conception du contradictoire qui ne consiste pas à organiser un concours d'éloquence ou un pugilat.
Jérémie Younes
23.10.2026 à 18:35
Jérémie Younes, Pauline Perrenot
Jouer le maintien de l'ordre contre « le chaos » de la rue, au point d'abandonner le journalisme en rase campagne ? C'est le bilan que l'on peut dresser après avoir patiemment observé la manière dont les « 13h » et « 20h » de TF1 et France 2 ont rendu compte des mobilisations du 17 octobre et de ses suites. Analyse des six journaux télévisés diffusés les 17 et 18 octobre, pour un temps d'antenne cumulé, sur le sujet, de 2 heures, 56 minutes et 9 secondes (hors gros titres).
« Madame, monsieur, bonjour, bienvenue dans ce journal intégralement consacré aux violences d'hier. » Au 13h de TF1, le 18 octobre, Anne-Claire Coudray ne fait aucun mystère de la ligne éditoriale qui sera celle de la chaîne amiral du groupe Bouygues tout au long du week-end. Affrontements entre policiers et manifestants, mairies incendiées ou vandalisées, « violences urbaines », « émeutes », « pillages » en centres-villes, etc. : le répertoire des violences survenues le 17 octobre, grande journée de mobilisation où ont convergé révoltes lycéennes et lutte « contre la vie chère », a été décliné sur tous les tons.
De quoi reléguer les centaines de milliers de manifestants du 17 octobre à une note de bas de page ou à une mention en fin de sujet… Les 17 et 18 octobre, sur TF1 comme sur France 2, les rédactions des journaux télévisés ont accentué une tendance lourde de la grand-messe : dépolitisation de la mobilisation, invisibilisation des cortèges, des revendications des manifestants et de leurs organisations syndicales, sans oublier l'occultation quasi-totale des violences, des blessures graves et des mutilations infligées par la police.
Sur un ton faussement contrit, les présentateurs ânonnent de JT en JT le même message automatique : « Les cortèges d'hier qui ont rassemblé dans le calme plus de 550 000 personnes sont, eux, totalement éclipsés par la violence » (Anne-Claire Coudray, 13h de TF1, 18/10). Comme si cette « éclipse » n'était pas un choix éditorial… La preuve ? Dans le JT en question, la rédaction de TF1 aura consacré 86,3% du temps d'antenne aux « quartiers dévastés » après une « nuit d'émeute » (8 sujets sur 9), auxquels s'ajoutent 12,8% dédiés à différents questionnements autour du « maintien de l'ordre » (1 sujet sur 9) : au total, 99,1% du JT a gravité ce jour-là autour des violences du 17 octobre. Les « cortèges […] qui ont rassemblé dans le calme plus de 550 000 personnes » ? 9 secondes, soit 0,4% du temps d'antenne. Qui « éclipse » quoi ?
Dans les cinq autres JT que nous avons observés, si la disproportion n'est pas toujours aussi spectaculaire, l'asymétrie est en revanche systématique. La catégorie « "Chaos", violences et dégradations » arrive toujours en tête, occupant 68,9% de l'antenne sur TF1 et même 81,1% si on lui adjoint la catégorie « "Maintien de l'ordre" et renseignements en question » – 60,4% et 72,5% aux journaux télévisés de France 2. L'information sur les centaines de milliers de manifestants est quant à elle partout résiduelle : sur les trois JT de TF1 confondus, elle représente 6,6% du temps d'antenne consacré au 17 octobre ; 13,1% du côté de France 2.
Ce bilan n'empêchera pas la journaliste Anne-Claire Coudray d'alerter ses téléspectateurs – « Beaucoup craignent que les violences ne rendent les revendications totalement inaudibles » (20h de TF1, 18/10) –, ni la présentatrice Leïla Kaddour-Boudadi de parler d'un « message contre la vie chère […] étouffé » (13h de France 2, 18/10), et encore moins Laurent Delahousse d'évoquer, dans le 20h du même jour, « cette violence qui occulte […] les revendications exprimées par les lycéens et sur les questions de la vie chère ». À nouveau : qui « étouffe » ? qui « occulte » ? qui « rend inaudible » ?
Réponses illustrées concernant les deux principaux JT du pays, à l'audience de masse, ayant rassemblé en moyenne plus de 5,5 millions (TF1) et près de 3,5 millions de téléspectateurs (France 2) sur la période observée, soit environ 9 millions de personnes cumulées [1].
Ces données statistiques soulignent en outre à quel point l'agenda et les cadrages – mais aussi, nous le verrons, les modes de traitement de l'actualité – sont tendanciellement identiques entre les journaux du puissant groupe privé et ceux du service public. Et ce, jusqu'aux gros titres annoncés par les présentateurs, grâce auxquels les téléspectateurs savaient d'emblée à quoi s'en tenir :
Il est incontestable que les mobilisations du 17 octobre ont donné à voir un très haut degré de conflictualité sociale et des destructions matérielles d'ampleur, tout particulièrement dans les plus grandes métropoles. Cependant, le choix de braquer ses caméras uniquement sur cet aspect et de livrer une couverture à la fois dépolitisée et sensationnaliste des événements – de ce point de vue totalement alignée sur le prêt-à-penser gouvernemental, partagé par une large partie du champ politique –, alors même que des cortèges massifs ont déferlé dans tout le pays, demeure bel et bien une prise de position éditoriale hautement biaisée. Interpellé par des téléspectateurs, le médiateur de France Télévisions, Pascal Doucet-Bon, l'assume néanmoins de bout en bout (Franceinfo, 20/10) :
Pascal Doucet-Bon : Le 17 octobre, j'ai interrogé les reporters les plus expérimentés. Ils sont unanimes : ils n'avaient pas connu un tel niveau de violences depuis les affrontements en marge d'une des manifestations de gilets jaunes, à Paris. À mon sens, le critère arithmétique ne peut dicter à lui seul l'équilibre d'une couverture. Le niveau rare de violence justifie cette proportion. Elle n'est pas, par ailleurs, représentative de l'ensemble de la couverture du mouvement social qui a débuté en septembre.
Ainsi, pour le médiateur de France TV, consacrer cinq fois plus de temps aux images de violences qu'aux cortèges et aux revendications est une « proportion » qui se « justifie », selon un critère validé par des reporters expérimentés : un « niveau rare de violence ». Dont acte. C'est oublier un peu vite que nous avions documenté la même tendance pour les journaux du 28 septembre au 1er octobre. Le directeur de la rédaction nationale de France Télévisions, Julien Duperray, pousse quant à lui le déni et l'autosatisfaction un cran plus haut au moment de décrire la ligne éditoriale supposément suivie par la télévision publique :
Julien Duperray : Raconter d'une part comment des centaines de milliers de personnes manifestent dans la rue et pour quelles raisons, raconter d'autre part comment dans de nombreuses villes les violences et les pillages se sont déroulés. L'un n'empêche pas l'autre et l'un n'annule pas l'autre. Il s'agit pour nous de trouver le bon équilibre journalistique par rapport aux faits.
C'est en réalité tout le contraire : l'un annule l'autre dans des proportions telles qu'aucune revendication d'« équilibre » ne résiste à l'observation de l'antenne. Mais le cadre dirigeant de France Télévisions n'en est pas à une facétie près : « Et surtout, soutient-il, nous continuons de donner la parole à ceux qui se mobilisent dans le calme ». Vraiment ? Sur les trois JT de France 2 observés, cette largesse équivaut à 3 minutes de micros-trottoirs – dont 33 secondes pour n'évoquer que les difficultés à rejoindre un cortège –, éclatées entre une quinzaine d'interlocuteurs ; soit environ 3,5% du temps d'antenne consacré aux manifestations du week-end. Une seule syndicaliste (étudiante) s'exprimera : Elisa Boinet, représentante de la Fage, disposera de 13 secondes pour dénoncer une surenchère sécuritaire… (13h du 18 octobre) À titre de comparaison, on dénombre 5 prises de parole de syndicalistes policiers. Les micros-trottoirs des passants, touristes, commerçants et manifestants sollicités pour commenter les violences sont quant à eux d'une durée deux fois supérieure : 6 minutes et 8 secondes (6,9% de l'antenne). Et qu'on se le dise : dans les deux cas, la valeur informative frôle quasi systématiquement le néant.
Au total, la mobilisation et ses revendications ne seront presque jamais traitées en tant que telles, tantôt parasitées par des commentaires sur « les-violences », tantôt « traitées sous l'angle […] du "sentiment de gâchis des manifestants" », comme l'a justement dénoncé la CFDT France Télévisions (19/10). Elles sont en tout cas toujours reléguées en fin de cortège. Au 20h du 18 octobre par exemple, « il faut attendre plus de 36 minutes pour que France 2 reconnaisse que "les revendications sont toujours là" », souligne le syndicat. Il en allait de même la veille : alors que le 17 octobre occupe les dix-sept premières minutes du journal, le sujet intitulé « Des centaines de milliers de Français dans la rue » arrive au bout de treize minutes après l'annonce des titres. Dans la plupart des JT observés, le mouvement social et ses mots d'ordre n'apparaissent donc que par bribes, dans des collections de micros-trottoirs et de « sonores » fragmentés que nous avons (généreusement) glanés çà et là pour arriver à une somme dérisoire. Tant et si bien qu'un téléspectateur lambda se trouverait dans l'incapacité de restituer les raisons pour lesquelles près d'un million de personnes défilaient ce jour-là partout en France… « en marge » de scènes de chaos, à en croire les JT !
Accordons-nous néanmoins sur un point avec le médiateur : le « critère arithmétique » ne suffit pas. Voyons donc pour le qualitatif. Et disons-le d'emblée : une partie des journalistes ne partage pas le point de vue de leur hiérarchie. « Avec [son] édition spéciale "La France sous le choc" [diffusée au 20h du 18 octobre, NDLR], France 2 a franchi un cap que même BFM n'aurait imaginé. Une ligne rouge déontologique. Piétinant […] le contradictoire, la mesure, le traitement des faits, tous les faits. » Ces mots sont ceux de la CFDT, déplorant une « spéciale qui tourne en rond » et, plus généralement, un « traitement médiatique qui […] fait le lit du RN et de son obsession pour le tout sécuritaire et l'ensauvagement de la France ». Et de conclure : « Nous sommes manifestement incapables de voir ce qu'attendent les jeunes des médias et de nous en particulier. » Si le syndicat avance plusieurs exemples à l'appui de sa critique, le cas du reportage intitulé « Au cœur des violences » (20h du 18/10) concentre à juste titre son indignation, comme celle de la CGT France Télévisions, à l'origine d'un communiqué publié le lendemain (20/10) portant singulièrement sur cette séquence.
D'une durée de 11 minutes et 30 secondes, le sujet est présenté par Laurent Delahousse comme un document d'« une de nos équipes [qui] était hier en immersion au cœur de cette journée du 17 octobre. Elle a assisté à cette bascule dans cette violence désinhibée au cœur de la capitale ». « Au cœur de cette journée du 17 octobre »… ou place de la République à Paris ? Montées quasiment sans voix off à la manière d'une longue séquence cinématographique, les images du « documentaire » juxtaposent de manière saccadée des plans d'affrontements et des plans de destructions ; et pour 85,5% d'entre elles, elles ont été tournées sur la place parisienne… ou dans un rayon de 400 mètres autour [2] : l'effet de loupe journalistique est, en effet, particulièrement saisissant. Il l'est même doublement : sur 11 minutes et 30 secondes, 10 minutes et 11 secondes correspondent à des images de violences, 1 minute et 19 secondes à la photographie du cortège « traditionnel », zoomant de surcroît sur la présence de Jean-Luc Mélenchon.
La CGT ne mâche pas ses mots. En plus de dénoncer « un procédé grossier et malhonnête qui fait honte à la profession » revenant à diffamer le candidat LFI, le syndicat déplore qu'« un mouvement social d'ampleur nationale [soit] réduit à un message de haine sans filtre » et à « un clip de propagande ». « Même une caméra de vidéosurveillance aurait fait mieux », cingle la CGT, qui conclut en affirmant que « le 20h fait la démonstration de sa fascination pour la violence » [3], se « désolidarise complètement de ce JT de désinformation », avant d'enfoncer le clou de manière assez inédite avec cet appel final : « Pour la CGT, toute l'équipe du 20h du 18 octobre a failli et doit démissionner. » Une reconversion auprès des équipes de Michael Bay semble toutefois à portée de caméra !
Et dire qu'un peu plus tôt, en introduction du sujet intitulé « Les 24 heures qui ont bouleversé le pays » – au cours duquel seulement « six secondes [ont été] données à une lycéenne qui manifeste », selon le décompte de la CFDT –, Laurent Delahousse déclarait doctement : « Alors n'oublions pas que la journée d'hier était d'abord celle d'un rassemblement contre la vie chère réunissant syndicats, étudiants, lycéens avec plus de 550 000 personnes dans les cortèges. » Un rappel que les journalistes seraient inspirés de s'auto-adresser lors de leurs propres conférences de rédaction.
Ce d'autant que le court-métrage made in France 2 est loin d'être la seule pratique journalistique problématique à l'appui d'un cadrage quasi exclusivement focalisé sur les affrontements, les actes de casse et de vol. Visiblement non repues, les deux rédactions se sont par exemple délectées d'un supplément « violences » en médiatisant les Unes et/ou les images de la presse étrangère, France 2 ayant été jusqu'à sélectionner l'extrait d'un journal télévisé chinois sur le sujet ! Dépourvues là encore de toute épaisseur analytique, ces séquences ne servent que la télégénie du chaos, laquelle fonctionne à plein régime, au rythme où le commerce de la peur fait florès.
Ivres d'un sensationnalisme low cost, les deux chaînes n'ont pas hésité non plus à diffuser plusieurs fois les mêmes images et/ou micros-trottoirs au sein d'un seul et même JT. Le 17 octobre par exemple, les téléspectateurs de TF1 ont eu droit à une double ration de l'incendie de la mairie de Limoges et du buste de Marianne au nez égratigné, renversé un peu plus tôt dans la mairie de Marseille. Le lendemain, ceux de France 2 entendront quant à eux deux fois le même témoignage de deux Limougeauds… à seulement quatorze minutes d'intervalle !
Que les JT s'inspirent toujours davantage des chaînes d'information en continu n'est pas nouveau, mais de là à repasser la même séquence dans le même JT, il y a une marche ! Le 17 octobre toujours, vingt-six minutes après avoir clos le chapitre sur la mobilisation de la journée, Anne-Claire Coudray relance d'un jeton peu après la 41ème minute : « Avant de refermer cette édition, revenons quelques instants sur les violences […]. On refait un dernier point ». Pour le plaisir de recycler les mêmes images, agrémentées de légères variations dans le commentaire en voix off. La présentatrice avait du reste prévenu dès son lancement :
Anne-Claire Coudray : Des centaines de casseurs ont pris en otage cette journée de mobilisation, commençant bien avant le départ des cortèges qui, eux, se sont déroulés dans le calme. Contraste saisissant entre ces deux réalités. Mais ce soir, ce sont les images de vandalisme que l'on retient.
Et tant pis pour les manifestants mobilisés partout en France. Et ailleurs : « Pour être tout à fait complète, lancera plus tard la présentatrice sans ironie, sachez que d'autres manifestations ont eu lieu hier en Europe sur la question du pouvoir d'achat et de la vie chère. À Milan, le rassemblement a dégénéré avec là aussi des pillages, la ville de Bruxelles en Belgique a aussi connu de forts moments de tensions. » Bref, dans l'univers de TF1, le monde s'embrase sans raison apparente, ou, en tout cas, sans contexte ni revendication qui méritent d'être médiatisés au-devant des rideaux de flammes.
Le dernier constat que nous dégageons est le suivant : si la couverture générale est « tout feu tout flamme » et braquée sur les violences matérielles des « casseurs », les violences d'État sont un sujet proprement inexistant. Ou tout comme : sur les 2 heures 56 minutes et 9 secondes ayant porté sur le 17 octobre et ses suites dans les six journaux télévisés que nous avons observés, les rédactions ont consacré seulement 77 secondes aux blessures et aux mutilations infligées par la police à des manifestants ou à de simples passants, évoquées comme telles. Soit 0,73% du temps d'antenne.
Un chiffre sidérant, qui ne correspond évidemment à aucune réalité de terrain [4] tant de très nombreux témoignages, émanant de manifestants, d'élus ou de journalistes, convergent pour raconter la même histoire : une répression d'ampleur dans plusieurs villes, parfois déchaînée et gratuite, qui survint en outre très tôt dans la journée. Lorsqu'elles sont tout de même évoquées, les blessures et mutilations des manifestants sont reléguées à des fins de phrases, des transitions, et ne doivent bien souvent leur médiatisation qu'à l'existence… d'une enquête de l'IGPN. Ainsi, au 20h de TF1 le 17 octobre, une main arrachée à Saint-Étienne vaut 9 secondes d'antenne ; 11 secondes au même moment sur France 2. La chaîne publique progresse de deux secondes le lendemain. Transcription in extenso (20h de France 2, 18/10) :
Laurent Delahousse : Autre information après l'enquête de l'IGPN à Saint-Étienne hier après la main arrachée d'un mineur par une grenade, l'Inspection générale de la police a également été saisie après la grave blessure à l'œil d'une manifestante de 17 ans à Mulhouse.
Cette dernière sera éborgnée à vie : l'information était déjà connue, mais Laurent Delahousse ne prendra pas la peine de le signaler.
En lieu et place, le présentateur annonce un retour à Marseille, « où le chiffre annoncé est édifiant : plus de 30 000 pilleurs auraient été dénombrés ». Si Laurent Delahousse ne juge pas nécessaire de donner sa source, il s'agit évidemment du chiffre « édifiant » et néanmoins totalement fantaisiste de la Préfecture des Bouches-du-Rhône, dont France 2 amplifie la voix sans demander son reste. De quoi plagier une remarque de la CFDT : en définitive, que valent la main arrachée et l'œil en moins de deux adolescents « face à une Marianne de plâtre qui a perdu son nez ? »
Et ce pour ne rien dire de cette autre information qui, quoique confirmée par la Préfecture de Paris, n'a pas été jugée digne d'intérêt : un homme est mort le 17 octobre. La presse a fait état de la nouvelle au matin du 18 octobre et celle-ci fut rapportée en ces termes par Leïla Kaddour-Boudadi au 13h de France 2 : « Et on a appris ce matin qu'un homme était mort hier pendant la manifestation parisienne d'un arrêt cardiorespiratoire. Il aurait fait un malaise boulevard Magenta où passait le cortège autorisé par la Préfecture. » Sur les six JT observés, ce sera la seule et unique occurrence de cette information. Ou plutôt de cette non-information… Si les éléments sont encore parcellaires à l'heure où nous écrivons ces lignes [5], et si l'on ne saurait reprocher à des journalistes de ne pas médiatiser un événement dont ils ne connaissent pas les tenants et les aboutissants, force est de constater que cette information n'a trouvé place nulle part, pas même dans sa forme minimale : un homme est mort, mais les zones d'ombre autour des circonstances de son décès n'intéressent nullement les journaux télévisés.
« Comment ne pas avoir honte, en tant que salarié·es [de France Télévisions], de ce traitement indigne du moment historique que traverse le pays ? », demande solennellement le syndicat Sud France Télévisions. Le SNJ-CGT élargit la focale au reste des grands médias, dont les « choix rédactionnels majoritaires jouent davantage sur le sensationnalisme et la peur que sur la réflexion ». À ce stade, on peut parler sans mal de chaos médiatique. Si les représentants syndicaux de la télévision publique se sont élevés de façon salutaire contre le traitement univoque infligé au mouvement social, à notre connaissance, la SDJ de la rédaction nationale de France Télévisions n'a pour l'instant fait part d'aucune réaction publique. Rien non plus du côté de TF1. Quant aux directions, rédactions en chef et médiateurs des deux chaînes, l'autosatisfecit semble pour l'instant de mise. Et pour cause… Comment, en effet, ne pas rappeler la doctrine journalistique à suivre par temps de crise, que formulaient Élie Cohen et Gérard Grunberg à la veille de l'acte IV des Gilets jaunes, le 7 décembre 2018 ? « Les journalistes doivent se rappeler qu'ils ne sont pas de simples observateurs mais qu'ils font partie des élites dont le rôle est aussi de préserver le pays du chaos. »
Pauline Perrenot et Jérémie Younes
[1] Du côté de TF1, on compte 4,8 millions de téléspectateurs pour le 20h du 17/10 ; 5,1 millions pour le 13h et 6,8 millions pour le 20h du 18/10. Sur France 2, ce sont 3,6 millions de téléspectateurs pour le 20h du 17/10 ; 2,38 millions pour le 13h et 4,4 millions pour le 20h du 18/10.
[2] 6,5% des plans (45 secondes) correspondent à la tête du cortège où se trouvait notamment Jean-Luc Mélenchon. Les 8% restants (55 secondes) ont été tournés ailleurs… dans Paris, introduits par la voix off comme suit à la toute fin du documentaire : « Paris reste belle vue de Montmartre, malgré les émeutes qui l'ont par endroits saccagée ».
[3] « Elles sont magnifiques les images d'aujourd'hui, hein ! », entend-on d'ailleurs au cours du documentaire. Gageons que la citation ne soit pas le fait d'un journaliste de l'équipe…
[4] Lire par exemple « "J'ai cru mourir" : enquête sur les blessés du 17 octobre », Mediapart, 23/10.
[5] Lire « Mort d'un manifestant le 17 octobre à Paris : la famille de Christophe M. envisage de porter plainte pour "violences volontaires" », Libération, 22/10.
22.10.2026 à 12:09
Marion Moinet
Registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants.
- Mouvement des lycéens (2026) / La Provence
Nous avons étudié la couverture de la mobilisation du 17 octobre par La Provence. Bilan : registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants.
« Le chaos », puis « La désolation ». C'est ainsi que le quotidien régional La Provence décrit en Une, au lendemain et surlendemain du 17 octobre, la situation à Marseille. Poubelles en flammes, vitrines fracassées, nuages lacrymogènes et jets de pierre : les pages du quotidien regorgent d'images choc, assorties de titres mobilisant le registre de la violence et de la peur : « Marseille à feu et à sac » [1], « C'était pire que les émeutes de Nahel » [2], « Samedi noir dans l'Hexagone » [3]…
On l'aura compris : la seule chose qui mérite d'être retenue du 17 octobre, pour les responsables éditoriaux de La Provence, c'est les pillages et les violences qui ont mis la ville sens dessus dessous. Mais uniquement celles imputables aux contestataires : les titres des articles ne mentionnent ni gazages, ni nassages, ni manifestants blessés par les « forces de l'ordre » – ou seulement dans les brèves [4]. Comme dans de nombreux médias nationaux [5], le récit qui émerge dans La Provence au lendemain des manifestations est sensationnaliste. Il ne cherche pas à comprendre la mécanique des débordements qui ont conduit à ces « scènes honteuses » de chaos – qu'il se délecte d'ailleurs à décrire ad nauseam. Manichéen, ce récit médiatique oppose les « casseurs », « pilleurs » et autres « émeutiers » aux « forces de l'ordre », auxquelles il convient d'apporter un « soutien évident » (édito du 19/10). Quant au mouvement social porté par des milliers de manifestants, il a purement et simplement disparu – et leurs revendications avec.
De quoi s'interroger sur les choix éditoriaux de la hiérarchie du journal, dans l'édition du lendemain et du surlendemain : les angles qui ont été retenus, le choix des titres, la sélection des images et des interlocuteurs à qui le quotidien régional a donné, ou non, la parole.
Au lendemain du 17 octobre, l'indignation est de mise dans la plupart des médias dominants. La Provence n'est pas en reste : l'éditorial du 18 octobre, intitulé « Arrêtons avec les excuses », donne le ton. « Ce à quoi nous avons assisté dans plusieurs villes françaises hier, en particulier à Marseille, est une honte », affirme le directeur de la rédaction, Olivier Biscaye. « Ça ne mérite ni compassion, ni circonstances atténuantes, ni excuses […]. Ce à quoi nous avons assisté est très grave, avec, sous nos yeux, des scènes d'émeutes, de pillages organisés, de guerre civile. » Et de conclure : « Cette insurrection […] doit être condamnée sans la moindre nuance. »
La comparaison des violences avec « des scènes de guerre civile » revient à plusieurs reprises dans le dossier de huit, puis de onze pages spéciales dans le journal du 18 et du 19 octobre. Celui du 18 octobre ne contient qu'une page et demie sur les manifestations [6] – contre 6,5 consacrées aux « émeutes », « casseurs », « pilleurs », ou encore à la « mise à feu et à sac » de la ville. L'édition du 19 octobre est exclusivement anglée sur la « casse », les « saccages », les « pillages » et les « violences ». Aucun titre ne fait référence aux manifestations pacifiques ou au vécu des manifestants. En pied de page, un article promet pourtant de s'intéresser à une « victime collatérale » des événements : s'agirait-il enfin de parler de manifestants blessés, de revendications invisibilisées ou d'une mobilisation tuée dans l'œuf aux premières heures du 17 octobre ? Non, il s'agit d'évoquer le report d'une course caritative, « annulée en raison des émeutes survenues la veille » [7].
Dans la titraille de ces deux journaux, La Provence mobilise presque exclusivement le registre émotionnel de la peur et de la violence : « "On a peur pour la suite" : la vie continue malgré tout sur la Canebière » [8], « Des plaies à l'âme qu'on ne peut oublier » [9], « Des attaques jamais vues » [10], ou encore « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes » [11]. Les journalistes semblent avoir reçu pour consigne de sillonner les rues les plus dévastées de la ville pour en tirer des « témoignages », quand bien même les interlocuteurs ne sont pas tous des « témoins » à proprement parler, n'ayant pas assisté aux événements de la veille. Devant les micros tendus, les passants, commerçants ou touristes rivalisent de comparaisons martiales. « On dirait un lendemain de guerre » [12], confie un habitant qui estime que « dans ces cas-là, il faut faire venir l'armée ». « Je n'ai jamais vu ça sauf chez moi au Pérou, où cela avait été considéré comme du terrorisme » [13], explique une autre. « On a assisté à des scènes de guerre » [14], ajoute un troisième.
Grâce à la multiplication de ce genre de micros-trottoirs, le pathos est omniprésent dans ces deux dossiers spéciaux. Mais les faits, les chiffres et l'analyse manquent cruellement. Du déroulement des manifestations elles-mêmes (présence policière, stratégie déployée contre les manifestants, composition des cortèges), on n'apprendra rien – si ce n'est au détour d'un énième micro-trottoir : « Ils ont tout fait pour nous voler la manif. J'ai été gazé cinq fois depuis ce matin » [15], dit un manifestant. « J'ai eu peur avec toute la lacrymo qu'on a reçu dessus » [16], indique un lycéen. « On voulait manifester mais on a été bloquées et gazées et on est vite rentrées » [17], ajoutent deux Marseillaises.
Ces témoignages, épars et vite expédiés, ne permettent pas d'en savoir plus sur le dispositif policier mis en place, si tôt dans la journée que « des affrontements entre policiers, casseurs et manifestants » [18] avaient démarré avant même l'heure du rassemblement, empêchant des manifestants de rejoindre le cortège. Mais pour La Provence, là n'est pas le sujet ! D'ailleurs, les manifestants ne seront jamais dénombrés : le seul article consacré au déroulement des cortèges à Marseille [19] y renonce, expliquant que « la Préfecture n'a pas souhaité communiquer de chiffres précis ». Un décompte de « 30 000 pilleurs » sera cependant fourni le lendemain [20] – chiffre que les journalistes eux-mêmes présentent comme peu fiable puisque la préfecture a « refusé de dissocier les manifestants pacifiques (…) et les pilleurs en action ».
Dans cette flopée d'articles sensationnalistes, quelques papiers (un peu) plus informatifs surnagent tant bien que mal. Ainsi de cet article paru le 19 octobre et intitulé « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes », qui a le mérite de s'interroger sur les choix politiques ayant conduit à une telle situation : le journaliste y confronte les chiffres avancés par le préfet (30 000 « pilleurs », dont 8 000 « émeutiers ») à ceux de sources syndicales policières, de certains gradés et journalistes présents lors des émeutes. Regorgeant de chiffres (avancés par la préfecture), il contraste avec les autres articles du dossier, qui n'en contiennent presque aucun.
Enfin, l'abondance de micros-trottoirs contraste aussi avec l'absence de sources susceptibles d'éclairer les ressorts sociaux, économiques ou politiques de ces violences, leur signification, ou de les comparer avec des mouvements sociaux passés. Aucun sociologue, politiste, historien ou spécialiste du « maintien de l'ordre » n'a été mobilisé dans les éditions du 18 et du 19 octobre pour analyser les événements. La Provence ouvre cependant ses colonnes à deux reprises à une voix critique des actions des « forces de l'ordre » : le maire de la ville, Benoît Payan, qui pose des questions que les journalistes n'ont osé formuler dans aucun article. « Quels ordres ont été donnés [aux policiers nationaux, aux gendarmes] ? Leur a-t-on demandé uniquement de lancer des lacrymos sur les manifestants mais de ne pas s'occuper des pillages ? » [21]
Décrites comme « honteuses » à plusieurs reprises par les journalistes, dans l'édition du 18 comme du 19 octobre, les scènes du 17 octobre méritaient-elles pour autant que le journal y consacre la quasi-totalité de ses deux éditions spéciales, au détriment de la couverture des manifestations elles-mêmes, des revendications, des réactions des organisations syndicales après ces débordements, ou d'une analyse plus fine des causes – et conséquences politiques – de ce « chaos » ?
Oui, répond sans hésiter La Provence, qui estime même, dans le chapô de l'article ouvrant le dossier du 18 octobre [22], que ces violences font « oublier toutes les revendications qui sont, pourtant, légitimes ». Voilà une question trop vite expédiée : les journalistes pourraient pourtant s'interroger sur leur propre responsabilité dans cette invisibilisation des revendications, qui relève de leurs propres pratiques journalistiques, sinon de choix éditoriaux, et non d'un état de fait, conséquence inévitable de l'intensité des pillages. « [Les] casseurs ont, hélas, fait totalement oublier la véritable manifestation », insiste le journaliste, qui, après un minutieux état des lieux des dégradations, ne consacrera pas une ligne de son article aux revendications des manifestants. Il tendra néanmoins le micro en fin d'article à Violaine, 62 ans, qui déplore que les manifestants aient été « dépossédés du mouvement, spoliés ». Par les casseurs, suggère entre les lignes le journaliste. Mais aussi par La Provence, qui s'est rendue volontairement complice de cette spoliation.
Marion Moinet
[1] 18/10, p. 2.
[2] 18/10, p. 5.
[3] 18/10, p. 8.
[4] La page 9 du journal du 18/10 contient une brève intitulée « Une main arrachée à St-Etienne », en 4e position (sur 5) dans la colonne de brèves.
[5] Lire par exemple ces communiqués à propos du 20h de France 2.
[6] Un article en page 4 sur la manifestation marseillaise (« On en a vraiment ras-le-bol et ce n'est que le début »), et un article d'une demi-page en page 9 (« Les manifestants étaient bien présents »). Il est placé juste sous un premier article intitulé « Les pilleurs arrivent en ville », illustrant la hiérarchie de l'information selon le journal : d'abord les pillages, ensuite les manifestations.
[7] « On essaie de rebondir après ce coup de massue », 19/10, p. 5.
[8] 19/10, p. 3.
[9] 19/10, p. 2.
[10] 19/10, p. 3.
[11] 19/10, p. 6.
[12] 19/10, p. 2.
[13] 19/10, p. 2.
[14] 19/10, p. 2.
[15] 18/10, p. 4.
[16] 18/10, p. 4.
[17] 19/10, p. 2.
[18] 18/10, p. 4.
[19] 18/10, p. 4.
[20] « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes », 19/10, p. 6.
[21] « Je veux savoir quels ordres ont été donnés aux CRS », 19/10, p. 4.
[22] « Marseille à feu et à sac », 18/10, p. 2.