09.04.2026 à 16:50
Jérémie Younes, Pauline Perrenot
Jeudi 2 avril 2026, trop pressées de taper sur l'une de leurs cibles favorites, de nombreuses rédactions ont propagé des fausses informations à propos de la garde à vue de la députée européenne LFI Rima Hassan, distillées au goutte-à-goutte et en direct par leurs sources policières. Ce naufrage médiatique illustre à merveille la dynamique du journalisme de préfecture, enclenchée par des services « police-justice » n'ayant aucun mal à fouler au pied les principes élémentaires du journalisme, pour peu que leur source fût la police.
Le 2 avril, Rima Hassan est une nouvelle fois entendue dans le cadre d'une procédure pour « apologie du terrorisme » à la suite de plaintes et/ou de signalements déposés par un député d'extrême droite, des associations pro-israéliennes et le ministre de l'Intérieur. Auditionnée librement lors des convocations précédentes – treize procédures ont toutes abouti à un classement sans suite [1] –, la députée européenne est cette fois-ci placée en garde à vue pour un tweet effacé. L'affaire est instantanément (et massivement) médiatisée.
Donne-t-elle lieu à une présentation des faits équitable et pluraliste ? À des interrogations quant au recul des libertés publiques et au caractère coercitif de cette garde à vue ? À un débat sur la judiciarisation à géométrie variable des expressions publiques relatives à la question « Israël-Palestine » ? À des mises en perspective sur la criminalisation de la solidarité avec la Palestine en général, et, en particulier, des activités politiques de la juriste franco-palestinienne ? La plupart du temps, non : le journalisme dominant ne se pose pas ces questions – ou alors dans ses marges [2]. Comme au printemps 2024, les grands médias légitiment au contraire la (ré)pression et, dans la droite ligne du traitement stigmatisant qu'ils réservent à Rima Hassan, participent pleinement à la co-construction d'une séquence à charge. Et tous les coups sont (de nouveau) permis.
Très tôt, les moindres détails de la garde à vue de Rima Hassan fuitent dans la presse. Et ce qui devait arriver arriva : c'est en relayant sans distance un bruit de commissariat que les grands médias vont céder aux sirènes du sensationnalisme. « Il y a une affaire dans l'affaire, s'emballe le journal de RTL à 18h, puisque les policiers ont trouvé dans son sac quelques grammes de drogue de synthèse ». L'« information » circulait en boucle sur BFM-TV dès 16h30 : la cheffe adjointe du service « police-justice », Alexandra Gonzalez, relayait alors « une source proche de l'enquête confirmant une information de nos confrères du Parisien », tout en concédant ne pas savoir grand-chose, encore moins « ce que l'eurodéputée dit de ces faits [nous soulignons] pour l'instant ». Et pour cause : cette dernière ne sortira de garde à vue que… sept heures plus tard.
Peu importe : des 20h aux journaux radio, en passant par les chaînes d'information en continu, la presse audiovisuelle choisit de s'affranchir du contradictoire et de s'engager tête baissée dans le « scoop ». Florilège non exhaustif :
Comme nous l'apprendra six jours plus tard l'avocat de Rima Hassan, Vincent Brengarth, « la procédure concernant la prétendue découverte d'un produit stupéfiant dans les affaires de madame Rima Hassan lors de sa garde à vue a fait l'objet d'un classement sans suite par le parquet du tribunal judiciaire de Paris. […] Le scellé ayant fait l'objet de la fuite abusivement présenté comme contenant de la "3-MMC" ne contient en réalité aucun produit stupéfiant ».
Un fiasco médiatique dans les règles de l'art, donc, dont la palme revient comme souvent à CNews… et à l'émission de Gauthier Le Bret en particulier. « Parti de drogués », « véritable séisme au sein de La France insoumise », « nouvel épisode de la triste série narco-LFI », « sentiment d'impunité absolument total », « comportement de délinquant », « problème d'immigration » : le plateau du 2 avril s'est surpassé dans tous les domaines. Extraits montés :
Si le vaisseau amiral du groupe Bolloré agite à l'extrême le cocktail racisme/misogynie, la quasi-totalité des médias audiovisuels sont impliqués dans l'emballement. BFM-TV, notamment, aura nourri la séquence avec roulements de tambour [3]. Les présentateurs de toutes les émissions diffusées entre 16h30 et 21h ont en effet soigné leur mise en scène : « Quand elle arrive en garde à vue, elle a ses petites affaires personnelles, et là… drogue dans le sac ! », déclare Alain Marschall. Lorsque Marc Fauvelle prend l'antenne à 18h48, le journaliste en fait sa Une : « Bonsoir à tous, ravis de vous retrouver. Une garde à vue pour apologie du terrorisme et de la drogue retrouvée sur elle. Rima Hassan, l'étoile des Insoumis au cœur de la tempête ce soir. » Idem lorsqu'à 20h18, la journaliste Julie Hammett abrège temporairement son édition spéciale sur l'Iran et s'amuse avant la page de pub : « On reviendra sur Rima Hassan qui a été placée en garde à vue pour apologie du terrorisme à Paris et qui avait pris dans son sac pour sa convocation quelques drogues de… quelques drogues de synthèse. Voilà ! "C'est ballot", dit Didier François ! On marque une courte pause, à tout de suite. »
Dans ce grand tohu-bohu, il ne se trouve presque aucun invité pour marquer ses distances à l'égard de ce qui est reçu et commenté comme une information certifiée : dans la roue du service « police-justice », c'est bien toute la chaîne rédactionnelle qui est impliquée. Ainsi, lorsqu'un présentateur soutient que « c'est la deuxième fois qu'un député LFI se retrouve impliqué dans une affaire de drogue » (Olivier Truchot), l'éditorialiste politique rebondit sans le moindre doute : « Absolument ! » (Guillaume Daret). Posté devant le commissariat du 10e arrondissement de Paris, le « reporter » y va lui aussi franco : « On sait que c'est une drogue de synthèse qui est plus communément appelée de la 3-MMC, qui fait les effets d'une drogue de synthèse qui peut s'apparenter entre la cocaïne, la MDMA, c'est une drogue de synthèse qui était dans son sac à main » (Maxime Brandstaetter). Et lorsqu'Alain Marschall demande à l'un de ses invités – en l'occurrence le maire de Béziers et pilier de comptoir sur BFM-TV – son sentiment sur le fait que Rima Hassan « avait [dans son sac] des substances diverses et variées, bref, de la drogue », la saillie de Robert Ménard donne à la chaîne un titre de bandeau instantané : « Hassan/Ménard : "Ça fait beaucoup de drogués à LFI" ».
Si l'audiovisuel agit telle une caisse de résonance assourdissante, la fake news a surgi de la presse écrite, en l'occurrence d'un quotidien très en pointe dans le journalisme de préfecture [4]. Dès 12h30 le 2 avril, Le Parisien revendiquait en effet son exclusivité avec un gros titre tapageur : « Info Le Parisien. De la drogue de synthèse retrouvée dans le sac de Rima Hassan lors de sa garde à vue ». À l'origine de l'article, deux journalistes du service « police-justice », Denis Courtine et Jean-Michel Décugis. Se prévalant de « sources concordantes » n'incluant pas le parquet de Paris – dont les deux journalistes soulignent l'absence de réaction –, ces derniers sont formels et ne s'embarrassent d'aucun conditionnel :
[Rima Hassan] était d'abord en garde à vue pour apologie du terrorisme. Elle l'est maintenant également pour usage, transport et détention de drogue. La députée européenne Rima Hassan est dans de sales draps. Quelques grammes de drogue de synthèse ont été découverts ce jeudi matin dans le sac qu'elle avait apporté pour sa convocation [...]. Une convocation pour apologie du terrorisme qui avait aussitôt débouché, sans surprise, sur un placement en garde à vue. Ce qui était, en revanche, beaucoup plus inattendu c'était donc la présence d'un produit stupéfiant dans le baise-en-ville de la femme politique. On ignore, pour l'heure, de quelle drogue de synthèse précise il s'agit et quelle est la quantité exacte.
Les « informations » avancées sont plus que parcellaires, mais les deux fins limiers ne se démontent pas. Au cours de la journée, le quotidien éditera cet article à plusieurs reprises en aggravant son cas. Les modifications, que nous avons réussi à identifier au fil de (trois) versions successives, sont en partie les suivantes :
Bref, Le Parisien ne sait rien avec certitude, mais n'hésite pas à gloser sur le chemsex avec un « expert » anonyme à l'appui : non seulement le journalisme est passé par-dessus bord, mais la pratique vise ici, très clairement, à nuire doublement à la réputation de Rima Hassan. Même pratique du côté de BFM-TV. Dans un article présenté comme factuel [5], auquel contribuent pas moins de quatre journalistes « police-justice » de la chaîne et sa cheffe adjointe, BFM-TV affabule au point d'inclure, l'air de rien, un ancien podcast sur les « pratiques dangereuses » du chemsex dans le corps de l'article consacré à la garde à vue de l'eurodéputée :
Idem jusque dans L'Indépendant, où un journaliste entretient la circulation circulaire de la fake news tout en écrivant ne rien savoir de la « nature de la drogue dont les traces ont été trouvées dans les urines de l'eurodéputée » – nous y reviendrons… –, mais en consacrant un paragraphe entier aux effets de la 3-MMC, avec les mots-clés tapageurs attendus :
La faillite journalistique est totale.
Dans la foulée du Parisien, d'autres journalistes vont activer leurs réseaux policiers pour entretenir le « feuilleton » de la drogue. Et c'est une prime à celui ou celle qui dispose de la meilleure vue sur l'intérieur du commissariat ! À 13h57 le 2 avril, l'AFP « confirme les infos du Parisien » au présent de l'indicatif : « "Quelques grammes de drogue" de synthèse ont été trouvés dans le sac de l'eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan, lors de sa garde à vue à Paris pour "apologie du terrorisme", a-t-on appris de source proche du dossier. » Notons ici l'emploi du mot « source » au singulier. La dépêche est reprise massivement et la « drogue de synthèse » figure dans tous les titres : Libération, Le Figaro, Le Nouvel Obs, le HuffPost, France 24, Europe 1, 20 Minutes, Valeurs Actuelles, Ouest-France, Midi Libre, L'Indépendant, etc.
Puis, à partir de 15h43, c'est le journaliste « police-justice » du groupe TF1-LCI, Raphaël Maillochon, qui se transforme publiquement en courroie de transmission police-média. Sans aucun filtre : « En faisant la liste des biens personnels de la députée européenne lors de sa fouille, les [policiers] ont mis la main sur... des stupéfiants = GAV supplétive », écrit-il avec assurance sur X. L'inspecteur Maillochon ajoute : « La députée européenne avait donc en sa possession 1g de 3-MMC (drogue de synthèse) et du cannabis (test en cours pour savoir s'il s'agit de CBD). » Puis, il s'autocite quelques heures plus tard de manière à parfaire le voyeurisme, piétiner plus encore le contradictoire et ajouter à son tableau de chasse une autre « exclusivité » made in TF1 : « Le test urinaire de [Rima Hassan] fait apparaître un résultat positif à une drogue. » Résumons : la garde à vue est toujours en cours, mais des journalistes ont accès à des éléments particulièrement précis ne pouvant provenir que de l'intérieur du commissariat et décident de transgresser allégrement, au compte-gouttes et en direct sur les réseaux sociaux, le secret de l'instruction : présence de « stupéfiant », grammage et nature de la drogue, jusqu'au résultat du test urinaire !
Les tweets de Maillochon connaissent un franc succès : sa consœur Ruth Elkrief le cite par exemple dans sa chronique du soir même sur LCI (« 24h Pujadas ») et juge ces déclarations assez solides pour se passer du conditionnel : « Il y a une petite quantité de drogue de synthèse qui a été retrouvée dans le sac de Rima Hassan, des cristaux d'un dérivé de la 3-MMC. » Dans la journée, le parquet de Paris communique lui-aussi : « La fouille des effets de Rima Hassan a révélé la présence de matières s'apparentant d'une part à du CBD et d'autre part à de la 3MMC. » La plupart des journalistes ne s'attardent pas sur la curieuse expression : « s'apparentant à » [6]. Il se sentent, au contraire, confortés dans leurs « révélations » : si les informations se révèlent erronées, au moins n'auront-ils fait que relayer la parole officielle… Dans le sujet qu'il consacre à Rima Hassan le 3 avril dans l'émission « C à vous » (France 5), c'est d'ailleurs ce que sous-entend le courageux Paul Larrouturou, intervieweur du matin sur Franceinfo, en retraçant le déroulé des événements et ses prémices : « Une affaire éclate dans l'affaire. Effectivement, le parquet annonce que du cannabis aurait été trouvé dans les affaires de l'eurodéputée. » À quel communiqué se réfère ici le journaliste ? On ne saura pas… mais Paul Larrouturou croit en tout cas pouvoir exempter la presse de sa responsabilité : las, la fausse information sur la « drogue de synthèse » fut d'abord et avant tout divulguée par Le Parisien (sans confirmation alléguée du parquet), avant d'avoir été répercutée dans la quasi-totalité des grands médias.
Disons-le tout net : nous sommes ici devant un cas d'école de journalisme de préfecture. Et même devant un paroxysme du genre. Dépendance aux sources policières, croyance aveugle dans leurs « révélations », course à l'audience et au scoop, sensationnalisme, recoupement des sources inexistant, traitement dénigrant, instrumentalisations politiques : tous les ingrédients du fiasco sont réunis. Et celui-ci est de taille, car les éléments distillés par des « insiders » du commissariat vont bel et bien se révéler frelatés. Pour une bonne raison : des bruits de commissariat ou de « source proche du dossier » – selon la formule tristement consacrée –, ne constituent pas une « information ». En théorie, pour que ces bruits deviennent une « information », il faut les soumettre à des recroisements, puis à ce que le journalisme appelle « le contradictoire ». Ce qui, en l'occurrence, ne pouvait être fait puisqu'au moment où les journaux et les plateaux divaguaient sur la « drogue de synthèse retrouvée dans le sac de Rima Hassan », celle-ci était encore au commissariat, d'où elle ne sortira qu'aux alentours de 23h.
Le contradictoire arrive donc enfin le lendemain, 3 avril, lors d'une conférence de presse tenue en fin d'après-midi par Rima Hassan, son avocat Vincent Brengarth et le député LFI Paul Vannier. Dans celle-ci, au moins deux précisions d'importance sont apportées après 24h de matraquage médiatique à sens unique. D'une part, l'avocat déclare que les deux contenants saisis « correspondent à du CBD », que la députée européenne a indiqué s'être procuré de manière légale dans une boutique de Bruxelles, dont elle a en outre indiqué l'adresse à la police ; le « test urinaire positif » – « scoop » rapporté par Maillochon et brandi par une partie de la presse comme preuve ultime du fait que la députée était « une droguée » –, n'a fait que « [confirmer], rapporte son avocat, qu'il n'y a pas de consommation de drogue ou de stupéfiant », celui-ci ne détectant chez Rima Hassan que de faibles traces de THC, correspondantes à une consommation… de CBD.
En bref : sept heures d'attente auraient suffi à ce que la presse ne s'engage pas dans un gigantesque emballement, avec, à la clé, un gloubi-boulga de raccourcis, fausses informations, mensonges par omission et élucubrations diverses et variées. Une séquence qui, toute bien pesée, aurait dû être un « non-événement » médiatique, mais qui s'est au contraire transformée en un violent déferlement de sensationnalisme, de fake news policières, de mise à l'index, de stigmatisation, de racisme et de misogynie. En peu de mots : une désinformation de masse.
À la mi-journée le lendemain, sur BFM-TV (3/04), le présentateur Christophe Delay commence à douter en questionnant la formulation du parquet de Paris : « "S'apparentant à une drogue de synthèse", c'est ce que disait hier le parquet. » « Je pense que c'est une question de vocable », rebondit la cheffe du service « police-Justice », Pauline Revenaz. « Franchement, "s'apparentant", c'est pas très sérieux, s'agace le présentateur qui se sent sans doute dupé. Soit c'est, soit c'est pas ! » Pauline Revenaz en convient : « C'est très bizarre de la part du parquet qui est très prudent en général… Gardons la prudence nous aussi de notre côté. » Une consigne (et une exigence journalistique de base) bien trop tardives : comme à chaque fois dans pareils cas, le mal est déjà fait.
Et ce d'autant que la chaîne ne va pas (du tout) dépenser autant d'énergie à médiatiser les démentis qu'elle n'en avait déployé la veille pour matraquer les informations erronées : alors que Christophe Delay avait par exemple annoncé que les téléspectateurs de BFM-TV pourraient « évidemment » suivre la conférence de presse à partir de 17h, l'heure venue, la chaîne fait l'impasse et ne la diffuse que sur sa chaîne numérique [7], BFM2 ! Si Franceinfo la donne à voir, LCI et CNews n'en retransmettront en revanche pas un mot en direct. Cette disproportion volontaire entre la médiatisation massive de la fake news et la mise en sourdine de son correctif s'illustre aussi dans la pratique du 20h de France 2. Le 3 avril, la rédaction se contente en effet d'un tweet de « mise à jour » posté sous le sujet qui, la veille, affirmait que « les policiers font état d'une petite quantité de drogue retrouvée dans son sac ». Selon les chiffres de Médiamétrie, le 20h a été regardé par 3,43 millions de téléspectateurs ; à l'heure où nous écrivons ces lignes, le tweet de « mise à jour » apportant une partie du contradictoire cumule 3 913 vues [8], dont rien ne garantit, en outre, qu'elles correspondent ne serait-ce qu'à une partie des téléspectateurs du 20h…
Le Monde, qui avait repris le 2 avril à 17h55 la dépêche de l'AFP rapportant les pseudo-« confirmations » du parquet de Paris sur la détention de « drogue », s'est vu lui aussi contraint de se doter d'une mise à jour mentionnant le contradictoire, le 3 avril, à 12h36. D'autres médias n'ont même pas eu cette élégance minimale : au lendemain de la conférence de presse, samedi 4 avril, Le Parisien, BFM-TV et L'Indépendant n'avaient par exemple toujours pas jugé bon de modifier les trois articles (en ligne) dont nous parlions plus haut, n'y d'y adjoindre le moindre erratum… et encore moins d'excuse.
Pire : alors que les rédactions observent un silence gêné après avoir saturé leurs médias de fausses informations, la fine équipe de Franc-Tireur revient à la charge… cinq jours plus tard. « Exclusif. Rima Hassan et la drogue. Révélations », annonce en manchette la Une de l'hebdomadaire (8/04), dont Caroline Fourest fait le service avant-vente sur LCI, à l'occasion de sa chronique attitrée dans l'émission « 24h Pujadas » (7/04). Si nous aurons probablement l'occasion de revenir sur cet épisode, contentons-nous de souligner, pour l'heure, qu'il s'agit de jeter la suspicion et de discréditer la défense de Rima Hassan… en (re)boostant la fake news. Au moment même où s'accumulent des éléments qui devraient inciter les journalistes à faire profil bas, c'est au contraire la tête haute que Caroline Fourest remet dix pièces dans la machine. En répétant par exemple dans sa chronique, à plusieurs reprises et sans conditionnel, qu'« on avait retrouvé de la drogue, pas simplement du CBD mais aussi de la drogue de synthèse dans la valise lors de cette garde à vue de Rima Hassan ». Et tout en soutenant par cinq fois que « le parquet confirme », ce qui est faux, comme le rapportera explicitement une dépêche AFP le 8 avril : « Cette information n'a pas été corroborée par le parquet à l'issue de la garde à vue, affirmant qu'il fallait attendre les résultats "d'analyses complémentaires" du produit pour se prononcer. » Le 2 avril peu après 23h, la communication du parquet en question, répondant aux journalistes sollicités, était la suivante : « La fouille des effets de Rima Hassan a révélé la présence de matières s'apparentant d'une part à du CBD et d'autre part à de la 3MMC, sur lesquelles elle a été interrogée. Ces éléments sont disjoints et feront l'objet d'une procédure distincte. » Et nous avons aujourd'hui le fin mot de l'histoire : le sac de Rima Hassan ne contenait aucune drogue.
Dans Les médias contre la gauche, nous résumions en quelques mots le processus qui caractérise régulièrement les épisodes de journalisme de préfecture : « Phase 1 : désinformation massive. Phase 2 : rétropédalage et demi mea culpa. Phase 3 : maintien des informations bidonnées. » Dans le cas d'espèce, la deuxième phase fut généralement passée par pertes et profits. Intoxiqués aux sources policières, aveuglés par leur traitement ordinaire à charge contre Rima Hassan, incapables de tirer les leçons de leurs errements passés, les médias dominants ont sauté à pieds joints dans une nouvelle cabale. Le rythme instantané du traitement de l'« information » accélère le phénomène de circulation circulaire… et aggrave le pouvoir de nuisance : en seulement quelques heures, les mots-épouvantails ont fusé sans le moindre recul d'une chaîne à l'autre, d'une radio à une autre, d'une colonne à une autre. Restent les faits : la procédure pour prétendue « détention de drogue » contre Rima Hassan est classée sans suite ; le ministre de la Justice Gérald Darmanin a annoncé avoir saisi l'inspection générale de la justice après un article du Canard enchaîné (7/04) et une enquête est ouverte par la procureure de la République sur la « violation du secret de l'instruction »… que les médias ont massivement confondus avec le « journalisme ».
Pauline Perrenot et Jérémie Younes, avec Florent Michaux pour le premier montage vidéo.
[1] Dans une communication à la presse du 2 avril, le parquet de Paris indique que Rima Hassan est mise en cause dans « 6 autres procédures toujours en cours, soit au parquet, soit confiées à la BRDP [...]. Il n'y a pas de communication sur ces procédures toujours en cours ».
[2] Une fois n'est pas coutume, signalons que le billet de Thomas Legrand dans Libération (4/04) constitue une goutte de pluralisme au sein des grands médias.
[3] Le 7 avril, Manuel Bompard et Paul Vannier rendent public un courrier dans lequel ils annoncent qu'ils ont saisi l'Arcom. Le lendemain, les deux députés LFI adressent un courrier public à la direction de BFM-TV « pour exiger un rectificatif clair au sujet des fausses informations diffusées en boucle le 2 avril » (X, 8/04).
[4] Voir, pour rappel, le fiasco du quotidien autour de l'affaire Dupont de Ligonnès (jour 1 et jour 2), et bien d'autres cas de journalisme de préfecture.
[5] « "Apologie du terrorisme", drogue de synthèse, immunité parlementaire : ce que l'on sait de la garde à vue de Rima Hassan », BFM-TV, 2/04.
[6] Raphaël Maillochon tweete d'ailleurs le 3 avril en coupant la citation du parquet à l'endroit précis de cette formule… tout en postant une capture d'écran de la communication en question !
[7] C'est-à-dire accessible sur internet et via les box des fournisseurs d'accès et les télévisions connectées.
[8] Contre plus de 130 000 vues pour le tweet ayant relayé le sujet du 20h.
06.04.2026 à 09:37
Jérémie Younes
La contamination de notre alimentation par un métal lourd cancérogène, le cadmium, revient dans l'actualité périodiquement, présentée comme une « bombe sanitaire ». Retour critique sur le travail du magazine Le Point, qui a pendant des mois traité cette information comme une « fausse alerte ».
Mercredi 25 mars, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a rendu public un rapport « alarmant », indiquant qu'une part significative de la population française était « imprégnée » à des niveaux « préoccupants » par un métal cancérogène que l'on trouve dans les engrais phosphatés (et donc dans notre alimentation), le cadmium. L'information est largement relayée par la presse, quelle que soit la ligne éditoriale. La pollution de l'alimentation par le cadmium est « préoccupante » dans Le Figaro comme dans Libération, qui lui consacre sa Une (26/03). La Croix se demande « comment réduire notre exposition au cadmium » (26/03), et Le Parisien dresse une liste des aliments les plus contaminés (26/03). Le Nouvel Obs explore la question de savoir « D'où vient le cadmium dans nos assiettes ? » (26/03), quand Les Échos se demandent si nous avons là « une nouvelle bombe sanitaire ».
C'est la troisième fois en moins d'un an que le nom de ce métal lourd surgit dans l'actualité. La première occurrence, en juin 2025, se situait dans la foulée d'une alerte lancée par des « médecins libéraux », parlant eux aussi d'une « bombe sanitaire ». L'article du Monde (5/06/25) était sans équivoque : « Les Français, en particulier les enfants, sont massivement contaminés par ce cancérogène présent dans les engrais phosphatés, à travers la consommation de céréales, de pain ou de pâtes. » Et le journal d'ajouter : « Santé publique France fait le lien avec l'explosion des cancers du pancréas. » À l'époque, si L'Express, Le Figaro et bien d'autres journaux de droite reprennent l'alerte, il se trouve déjà des titres de la presse réactionnaire pour relativiser le danger. Une journaliste très en vue sur les questions agro-industrielles a particulièrement creusé ce sillon à propos du cadmium dans l'alimentation, le présentant comme un « faux scandale » voire comme un complot russe : l'inévitable rédactrice en chef au Point, Géraldine Woessner.
Nous sommes en octobre 2024. Le Point produit une « enquête du dimanche » (sic) sur la « géopolitique des engrais » (13/10/2024). Au détour d'un paragraphe, Erwan Seznec parle de « la grande intox du cadmium » (c'est l'intertitre). Pour lui, c'est clair : « En Europe au moins, la situation est très rassurante », les émissions de cadmium dans l'atmosphère ayant chuté « de 81% ». « On trouve aussi du cadmium dans les engrais phosphatés », ajoute-t-il aussitôt, avant d'avancer que les niveaux de cadmium présents dans les engrais marocains, que l'Europe consomme massivement, sont 3 à 5 fois supérieurs aux recommandations de la Commission européenne. Mais le journaliste n'insiste pas sur ce point et en vient à sa conclusion : « Les phosphates russes, en revanche, sont naturellement pauvres en cadmium... À Moscou, on a senti l'aubaine ! » C'est ici que Seznec nous expose sa thèse centrale : si les ONG et les médias s'intéressent au cadmium, c'est parce qu'ils ont « marché » dans la campagne d'un lobby auquel participe un géant russe de l'agro-industrie. Indulgent, Seznec concède : « Les activistes de l'écologie, bien entendu, n'entendaient pas faire le jeu des Russes. » Mais avec ce principe de précaution élargi, ils ont tout de même tiré « une balle dans le pied » de la France : « Nous sommes exemplaires, mais est-ce vraiment utile ? », s'interroge le journaliste.
Ce n'était pourtant pas la première fois que Le Point parlait de cadmium. Et jusqu'alors, l'hebdomadaire ne se risquait pas à relativiser ses dangers. En 1999 déjà, le magazine titrait : « Marseille : alerte au cadmium ». Sous la plume du journaliste Thierry Noir, nous apprenions que, à la suite de rejets en cadmium d'une usine, les riverains marseillais étaient invités par les autorités sanitaires locales à « ne plus consommer les légumes de leurs jardins », car « il est plus grave d'ingérer [du cadmium] que d'en respirer » (24/09/1999). En 2010 ensuite, dans une brève, le magazine nous apprend la disparition d'une espèce de plante, à cause de la contamination au cadmium (8/04/2010) : « La plante carnivore Sarracenia leucophylla aurait de bonnes raisons de porter plainte contre les insectes pour empoisonnement. En effet, Iain Green (université de Bournemouth) explique sa disparition par une contamination au cadmium. Celui-ci proviendrait des larves de mouche dont elle se nourrit, elles-mêmes contaminées par les engrais. » En 2011, Le Point publie une « enquête exclusive », « Ces poisons qui polluent nos assiettes », basée (déjà) sur une alerte de l'Anses pointant 445 substances toxiques, dont le cadmium (30/06/2011) : « 15 % des enfants courent un risque de surexposition au cadmium, susceptible d'entraîner fragilité osseuse et lésions rénales en raison de leur forte consommation de pain et de pommes de terre ». En 2013 enfin, c'est un reportage en Chine que l'on pouvait lire dans les pages du magazine : « Le riz au cadmium sème la panique en Chine » (29/06/2013).
Mais Géraldine Woessner ne va pas s'inscrire dans cet héritage… et va préférer tirer le fil de son collègue Erwan Seznec. La rédactrice en chef s'y met dès février 2025 : « Cancer : alerte au "tsunami" de fausses informations » (12/02/2025). Elle écrit : « Ces dernières semaines, une avalanche d'alertes médiatiques sur les risques de cancer ont alimenté l'inquiétude : cadmium, PFAS , pesticides, aspartame, traces de mercure dans le thon , eau tritiée... » Si le cadmium figure bien dans son énumération de « fausses informations », ce sera sa seule mention de tout l'article : Woessner ne pose aucune question à propos du cadmium au cancérologue qu'elle interroge, Jacques Robert, qui ne l'évoque pas lui-même.
Deuxième occurrence en juin 2025. Comme ses confrères et consœurs préposés aux rubriques scientifiques, Géraldine Woessner rapporte l'alerte lancée par les Unions régionales des professionnels de santé (URPS) à propos du cadmium dans l'alimentation (8/06/25). Toute la presse a trouvé « alarmant » ce courrier envoyé au Premier ministre et rendu public ; Woessner l'a elle trouvé « très alarmiste » : « L'alerte lancée jeudi 5 juin […] avait tout pour soulever une formidable tempête médiatique », regrette-t-elle. « L'information n'est pourtant pas nouvelle », « le cadmium est un métal cancérogène prouvé » depuis le début des années 1990. Mais « ni les autorités sanitaires ni le gouvernement n'ont sonné le tocsin », relativise encore la journaliste. Alors, « pourquoi maintenant ? », s'interroge l'oncologue Jérôme Barrière, à qui Woessner tend cette fois le micro. Toute cette agitation médiatique ne serait-elle pas la résultante d'un « affrontement entre science, peur... et géopolitique » ? Géraldine Woessner est sur la piste russe : elle l'a remarqué, la « campagne » des lanceurs d'alerte « pointe un seul responsable de la "contamination au cadmium" : les engrais », et ne porte « qu'une seule exigence », « l'abaissement immédiat de la limite pour la teneur en cadmium des engrais phosphatés à 20 mg/kg, sans attendre 2034 ». Un abaissement que propose l'Anses depuis… 2011 (Anses, février 2026) : les autorités sanitaires avaient donc bel et bien « sonné le tocsin », contrairement à ce qu'écrivait Woesner trois lignes plus haut. Peu importe, cette revendication unique des médecins libéraux signe leurs intentions selon la journaliste : faire du lobbying pour les engrais russes, moins contaminés que les engrais marocains. « La Russie se frotte les mains », écrit Woesnner : « Ses engrais ont une teneur en cadmium remarquablement basse, inférieure à 5 mg/kg. Et elle met tout en œuvre pour le faire savoir… » La campagne contre la contamination au cadmium tombe « à point nommé », pour la journaliste.
Woessner creuse encore la thèse russe deux semaines plus tard : « Emballement médiatique, intérêts russes : les dessous consternants du dossier cadmium » (18/06/25). Elle écrit : « Deux semaines après l'alerte des médecins libéraux sur les dangers du cadmium dans les engrais phosphatés, l'enquête révèle une campagne de désinformation aux motivations géopolitiques. […] le soufflé retombe. Et pas qu'un peu. » Persuadée d'avoir mis le doigt sur « un emballement médiatique orchestré sur fond de rivalités géopolitiques », Géraldine Woessner donne alors la parole à un « géant marocain des engrais » : « Cette campagne est complètement folle », estime celui-ci, aidé dans sa démonstration par la journaliste qui assure que les engrais marocains « s'avère[nt] bien moins sale[s] qu'annoncé ». Dans la suite de son papier, Géraldine Woessner nous fournit d'autres « données rassurantes », qui ne sont, au fond, pas inintéressantes (nous y reviendrons) : teneur naturelle en cadmium des sols français, autres sources de contaminations que les engrais, variétés de plantes dans lesquelles le cadmium s'accumule moins vite. Mais très vite, « l'ombre de Moscou » revient : « Un acteur se frotte les mains : la Russie. » Celle qui, quelques lignes plus haut, fustigeait les « conclusions simplistes » des activistes écologistes, se contente d'une concordance de dates pour crier au complot : « Entre 2021 et 2024, les importations d'engrais phosphatés russes vont quasiment doubler […]. Avant que le Parlement européen […] n'adopte le 25 mai 2025 une surtaxe de 6,5 % visant précisément les engrais phosphatés […]. La campagne contre le cadmium, en France, rebondit quelques jours plus tard. » « Le timing est parfait » commente anonymement un « haut fonctionnaire européen ». Et Woessner de conclure son raisonnement par une dernière saillie « rassuriste » : il ne faut pas « céder, chaque semaine, à une nouvelle panique, qu'elle soit ou non orchestrée ». Circulez !
Quelques mois plus tard, en décembre 2025, sur X, Géraldine Woessner est toujours persuadée que la contamination de l'alimentation au cadmium, et son possible lien avec certains cancers, est un « faux scandale » (28/12/25). Le 4 janvier 2026, elle décrète 2025 « année de la désinformation scientifique ». La journaliste du Point interroge pour cela l'épidémiologiste Catherine Hill, et réitère le procédé qu'elle avait employé précédemment : le cadmium figure bien dans son énumération de « fausses alertes », mais aucune réponse de l'interviewée ne porte spécifiquement sur le cadmium.
Puis, le 8 février, Le Point publie une tribune, expliquant que « La politisation des cancers est insupportable et mine la démocratie », rien que ça. Elle est signée par de nombreux interlocuteurs de Géraldine Woessner, les médecins Jérôme Barrière et Jacques Robert (encore eux), le présentateur de M6 et « pseudo-rationaliste » Mac Lesggy, l'ancien ministre et conférencier occasionnel pour le lobby des semenciers François de Rugy, ou encore le moins connu Gil Rivière-Wekstein, fondateur du site Agriculture & Environnement, un site identifié comme « diffus[ant] des propos climato-sceptiques » [1].
Bref, on retrouve là en grande partie ce que le sociologue Sylvain Laurens et les journalistes au Monde Stéphane Horel et Stéphane Foucart décrivent comme l'écosystème des « marchands de doute » [2]. Leurs procédés rhétoriques s'articulent toujours de la même façon : moquer les « marchands de peur », comme le faisaient les industriels du tabac au XXe siècle ; opposer « la rationalité virile de la science » à « la déraison environnementaliste hystérique » ; présenter les velléités de régulation au nom du principe de précaution comme plus dangereuses pour la démocratie que le laisser-faire ; pourfendre, au fond, tout ce qui relève de « la critique du capitalisme agricole ».
Le 25 mars 2026, patatras ! L'Anses publie son nouveau rapport, et il est assez clair : les craintes à propos du cadmium sont confirmées. Les voies de la contamination humaine ? « Cette expertise confirme que l'alimentation est la source majeure de l'imprégnation humaine. » Les sources de la contamination de l'alimentation ? « Il en ressort qu'il faut agir avant tout à la source de la contamination des aliments, liée en grande partie à la présence de cadmium dans les sols agricoles », synthétise l'agence sanitaire. Le lien avec certains cancers ? « Compte tenu de niveaux d'imprégnation […], des effets sanitaires du cadmium sur la santé (cancérogénicité certaine ou suspectée pour l'Homme selon le type de cancer […]) et du caractère bioaccumulable dans l'organisme […], la nécessité de réduire les sources d'exposition, telle que déjà formulée (Anses 2011 ; 2019) est réaffirmée. » Bref, le discours « rassuriste » est largement balayé.
Comme l'ensemble de la presse, et à contre-courant de ce qu'elle avait produit jusque-là sur le sujet, Géraldine Woessner titre sur les « risques réels » de l'exposition au cadmium. Mais elle relativise aussitôt par un cadrage sur le « débat brouillé » : « Exposition au cadmium : risque réel, débat brouillé » (25/03). Et l'on sent bien, dès l'introduction, que c'est de ça dont a vraiment envie de parler la journaliste : « Depuis plusieurs mois, le cadmium s'est imposé dans le débat public sur un mode inhabituellement tendu. […] À l'arrivée, une série d'alertes et de prises de parole alarmistes qui ont installé un climat d'inquiétude […]. » Pas dégonflée, la journaliste ne lâche pas sa ligne « rassuriste » : « Si aucune alerte sanitaire immédiate n'est identifiée, l'agence pointe une accumulation progressive préoccupante. » Un risque sanitaire est identifié, l'accumulation progressive est préoccupante, mais l'alerte n'est pas immédiate ! Où l'on retrouve la logique fondamentale des « marchands de doute »… et la constance de leurs pratiques : ne jamais faire amende honorable, même lorsque l'on a pendant des mois, au nom de « la science », vendu le doute sur un risque pourtant avéré.
Dans leur ouvrage Les Gardiens de la raison, Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens décrivent en ces termes l'action médiatique des « marchands de doute » : « Dans un monde traversé par l'incertitude et les fake news, les professionnels de l'influence investissent désormais dans la médiation scientifique. La tactique leur permet de se tenir au plus près des lieux de décision politique et de s'y présenter comme faisant œuvre utile. Revêtant leurs panoplies de fact-checkers face aux "marchands de peur", ils peuvent alors jouer le rôle de promoteurs de la "Science" auprès du grand public. » Ce retour critique sur la production éditoriale du Point à propos du cadmium permet de voir que, sur ce sujet comme sur d'autres, l'hebdomadaire a joué à plein son rôle de « marchand de doute », en appliquant les mêmes stratégies éculées (multifactorialité, instrumentalisation de l'incertitude, relativisation du risque). Ce parti pris constant, relativiste, favorable à l'agro-industrie, ne semble pas avoir écorné la crédibilité journalistique de ce magazine ou de ses rédacteurs en chef, qui continuent de bénéficier de leurs ronds de serviette à la télé et à la radio, où ils peuvent au contraire poser en « gardiens autoproclamés de la science » contre les « paniques inventées » (par la gauche, précisent-ils parfois). La « Science » ne dit pas jusqu'à quand cette imposture tiendra.
Jérémie Younes
[1] « Le lobbying de Monsanto : une attaque contre notre planète et la démocratie », Corporate Europe Observatory, 2/11/2016.
[2] Les Gardiens de la raison, La Découverte, 2020.
02.04.2026 à 15:27
Pauline Perrenot
Effet de cadrage, pouvoir de nuisance.
- Racisme médiatique / France Info (radio et télé), Racisme, La France insoumise, « Les Informés », Quartiers populaires
Effet de cadrage, pouvoir de nuisance.
Que peut-on attendre d'un plateau de Franceinfo réunissant les quatre journalistes Agathe Lambret, Renaud Dély, Alix Bouilhaguet et Étienne Girard ? Le 31 mars dans l'émission « Les informés du matin », le bandeau semblait à première vue très clair : « Le maire de Saint-Denis victime d'attaques racistes ». Un agenda salutaire compte tenu de la déferlante raciste qui, bien au-delà des médias Bolloré, s'abat contre plusieurs nouveaux maires de communes notamment franciliennes comme Bally Bagayoko (Saint-Denis), Aly Diouara (La Courneuve) ou Demba Traoré (Le Blanc-Mesnil) et, par extension, contre les habitants racisés des quartiers populaires. Sauf qu'on le comprend très vite, ce sujet n'est pas auto-suffisant, ni même ce dont semblent vouloir réellement parler les « informés ». La présentatrice Agathe Lambret synthétise le cadrage d'entrée de jeu :
Agathe Lambret : Pourquoi le maire de Saint-Denis est-il la cible d'attaques racistes et pourquoi LFI investit le champ identitaire avec son concept de « nouvelle France » ?
Ici,« l'effet de cadrage » donne instantanément la mesure de son pouvoir de nuisance : la problématique est suffisamment mal posée pour que tout le plateau dérive et s'enlise, lentement mais sûrement. D'une part, en mettant strictement sur le même plan des attaques racistes et le concept de « nouvelle France » développé et promu par les responsables LFI. D'autre part, en réduisant ce concept à la célébration d'une « nouvelle France racisée » – ainsi que le soutiendront frauduleusement Agathe Lambret et Renaud Dély à plusieurs reprises [1] – et en assimilant la volonté de faire des discriminations raciales un sujet politique de premier plan à un discours « identitaire », comparé de surcroît au corpus doctrinal des courants politiques réactionnaires et, singulièrement, de l'extrême droite.
Pour qui n'avait pas compris le projet de l'émission, Renaud Dély paraphrase sa consœur et monte d'un cran :
Renaud Dély : Alors pourquoi [Bally Bagayoko] est-il d'abord la cible de ces attaques racistes ? Est-ce qu'il y a eu comme un déclic, une libération de la parole raciste avec son élection, est-ce qu'en ce sens il est d'ailleurs un symbole de ce climat ce nouveau maire de Saint-Denis ? Et d'autre part, pourquoi est-ce que la direction de La France insoumise et plus précisément Jean-Luc Mélenchon semble, lui, recourir aussi à un vocabulaire visant à racialiser le débat politique, au risque donc d'ailleurs de susciter aussi ces réactions racistes qu'on a […] entendues ces derniers jours en réaction ?
De là à rendre Jean-Luc Mélenchon responsable des propos racistes, il n'y a qu'un pas… que Renaud Dély franchit allègrement. « Jean-Luc Mélenchon, en investissant ce terrain [identitaire], joue avec le feu ou met de l'huile sur le feu », insiste plus tard l'éditocrate, avant d'en appeler doctement à « distinguer le feu et l'huile », c'est-à-dire d'une part « le feu raciste » et, d'autre part, « l'huile » supposément « identitaire » que LFI déverserait par bidons entiers sur la société et le débat public. Une précaution d'usage sur un plateau qui, de toute évidence, s'inquiète bien davantage de « l'huile » que du « feu ». La preuve ? Les toutologues ont consacré :
- environ 5 minutes à commenter – parfois de (très) loin – l'avalanche de racisme à l'encontre des nouveaux maires ;
- environ 8 minutes et 30 secondes à divaguer sur le concept (mal compris) de « nouvelle France », à étriller le projet politique (déformé) et les stratégies (fantasmées) de La France insoumise, sans oublier de cultiver un affrontement (factice) entre Jean-Luc Mélenchon et Bally Bagayoko.
Ainsi Renaud Dély insiste-t-il à plusieurs reprises sur le fait que Bally Bagayoko « récuse ce terme de "racisé" qui est utilisé en particulier par Jean-Luc Mélenchon lorsqu'il défend sa "nouvelle France", lui se dit plutôt un Français "héritier de l'immigration" », avant de reprocher à Jean-Luc Mélenchon d'« instrumentaliser y compris des élus insoumis qui eux récusent ces termes ». Sans doute le grand penseur croit-il ici tenir son « eurêka ! », sans avoir bien l'air de se rendre compte qu'au-delà de choix sémantiques différenciés, une ligne politique commune est défendue sur le fond.
Après avoir donc soigneusement laissé de côté le sujet principal – le racisme en roue libre –, les commentateurs se raccrochent avec une spontanéité déconcertante au prêt-à-penser médiatique : c'est le temps des divagations autour du concept de « nouvelle France ». L'inénarrable Alix Bouilhaguet s'y colle la première. Et contre toute attente, ça commence plutôt « bien »… ou en tout cas moins mal qu'on l'attendait : cette dernière évoque en effet « une France […] on peut dire plus jeune, plus populaire, plus urbaine, qui est issue de la diversité, qui est donc plus métissée », avant de souligner : « Ça, c'est pour ceux qui portent ce combat et notamment La France insoumise. » Las… Apparemment dotée d'une lucidité hors-norme lui permettant de lire dans les entrailles insoumises, la journaliste politique reprend immédiatement le dessus et prétend dévoiler la véritable signification de cette ligne politique :
Alix Bouilhaguet : Après, on peut voir les choses d'une autre manière : on peut aussi se dire que ce sont deux France qui s'opposent. En clair, la France des blancs contre la France des diversités. Dire qu'il y a une « nouvelle France », c'est dire qu'il y a une « ancienne France » qui serait à mettre finalement à la poubelle et on est plus dans une lecture communautariste des choses. On n'est pas dans le vivre ensemble, on n'est plus dans le vivre ensemble, et finalement, la couleur de peau fracture l'unité nationale, et ça effectivement, ça pose un problème.
Une interprétation qui ne repose sur aucun élément concret mais à laquelle se rattache l'ensemble du plateau par la suite, comme en témoigne d'ailleurs la relance d'Agathe Lambret : « En tout cas, Jean-Luc Mélenchon a investi le champ identitaire qui était plutôt délaissé par la gauche et occupé surtout à droite et à l'extrême droite. »
Quiconque a écouté ou lu ne serait-ce qu'un semblant des développements de responsables insoumis à propos de la « nouvelle France » sait que l'exégèse qu'en propose Franceinfo est faussée. Sans réclamer aux « informés » de longues lectures, une formation accélérée aurait pu consister à parcourir la note synthétique publiée la veille de l'émission sur le blog de Jean-Luc Mélenchon sous un titre apparemment encore trop abscons pour retenir leur attention : « Qu'est-ce que la nouvelle France ? » (30/03). Mais on le sait : les fast-thinkers ont la science infuse. Cette note mentionne-t-elle « d'importantes mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques » et esquisse-t-elle différents « groupes sociaux émergents, en pleine dynamique et particulièrement visés par le système économique et politique » ? L'éditocratie n'en retient qu'un seul et accuse du même coup LFI d'« obsession identitaire ». Qui est obsédé ?
Auto-intoxiqué par son propre commentaire, ses raccourcis permanents et ses idées reçues – lesquelles sont assises sur le prêt-à-penser de « la quête des quartiers » durablement installé par des années de matraquage –, le plateau ne cesse ainsi de dériver :
Alix Bouilhaguet : Il n'y a pas plus clivant que ce concept dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon parce qu'en fait, il faut le traduire quand même comme grosso modo une France racisée versus une France raciste. Enfin… je caricature un peu mais c'est les deux France qu'il veut quand même opposer. Alors naturellement, on peut dire que dans cette stratégie de La France insoumise, il y a une volonté de dénoncer un racisme décomplexé, il y a une volonté de politiser les discriminations pour finalement mettre le doigt dessus. Après, on peut aussi dire le contraire ! On peut aussi dire que ce grand remplacement, ça veut bien dire qu'il y a une forme de revanche à prendre, de revanche sur les gens qu'on doit remplacer et c'est pour ça que certains peuvent dire : bah voilà, ils ont fait preuve de clientélisme électoral, les Insoumis, ils ont flatté les discriminations et les relents identitaires pour pouvoir effectivement étendre leur mainmise.
L'incarnation du n'importe quoi tient lieu de « journalisme ». Le reste est en effet du même tonneau, témoignant des plus spectaculaires renversements dont est capable, 24h/24, le commentariat ordinaire. Florilège :
Résumons :
- Quand un plateau de Franceinfo prétend rendre compte des attaques racistes subies par le maire de Saint-Denis, les journalistes évacuent le sujet au profit d'un autre – « Est-ce qu'il est dangereux ce concept de "nouvelle France", […] a minima clivant ? » (Agathe Lambret) – et sur la base de cette inversion victime/coupable, en font le « problème » n°1.
- Une fois installé, le commentaire sur le concept de « nouvelle France » peut être déformé (à l'unisson) par quatre journalistes « respectables », lesquels communient dans la désinformation et décrètent qu'il en va là d'une « stratégie identitaire ». Les questions de la représentativité ethno-sociale des élus et des discriminations raciales, notamment, sont passées par pertes et profits, interprétées comme autant d'éléments à charge contre LFI.
- Sur la base de ces interprétations frauduleuses, les journalistes peuvent ressortir le prêt-à-penser des « extrêmes qui se valent », en réussissant le tour de force de dresser une équivalence entre la « nouvelle France » et le « grand remplacement » [2] – un fantasme raciste et complotiste légitimé par les grands médias –, c'est-à-dire à banaliser l'extrême droite dans un sujet supposément consacré au racisme qu'elle déverse à torrent continu contre des élus noirs et arabes. Terminus de ce grand voyage accéléré au pays des éditocrates ? « Jean-Luc Mélenchon sert en fait l'extrême droite ». Dixit Renaud Dély.
Pauline Perrenot
[1] Si l'on trouve l'expression de « nouvelle France racisée » dans un tweet de Jean-Luc Mélenchon (X, 4/10/2024), c'est aux côtés d'autres versants que recouvre précisément le concept de « nouvelle France », au rang desquels par exemple « la nouvelle France des femmes » ou encore « la nouvelle France des villes ».
[2] Ils s'appuient pour ce faire sur l'un de leurs procédés favoris, éprouvé très largement, à savoir sélectionner des bouts de déclarations de Jean-Luc Mélenchon pour soutenir qu'il fait lui-même ce rapprochement, alors que son propos, tenu lors d'un meeting à Toulouse le 22 janvier, visait précisément (et classiquement) à retourner le stigmate.