21.10.2026 à 09:20
Une tribune signée par 780 étudiants en journalisme.
- Mouvement des lycéens (2026)Nous reproduisons cette tribune signée par 780 étudiants en journalisme, et parue initialement dans L'Humanité le 16 octobre.
Dans le contexte du mouvement social lycéen actuel d'ampleur, nous, étudiantes et étudiants en école de journalisme, soutenons les revendications sociales de l'Union Étudiante dans sa pétition lancée le 5 octobre 2026, qui a récolté à ce jour 75 000 signatures [1].
Nous dénonçons la couverture médiatique actuelle du mouvement lycéen par une grande partie des médias. Nous l'estimons intolérable. Les revendications lycéennes se retrouvent invisibilisées par des lignes éditoriales sensationnalistes et orientées.
Tout comme la Ligue des droits de l'Homme, nous accusons certains médias d'omettre les violences policières, en se concentrant davantage sur les incidents provoqués par des « individus extérieurs », qui se seraient greffés aux groupes des lycéen·nes. Il est également important de souligner que certains médias refusent toujours de flouter les mineur·es pris·es en photos et vidéos, bafouant ainsi leurs droits.
Sous couvert d'une prétendue impartialité journalistique, certaines rédactions faussent l'accès à l'information pour décrédibiliser le mouvement. ACRIMED, l'Observatoire des médias, relate qu'entre le 28 septembre et le 1er octobre 2026, les JT de France 2 (ceux de 13h et 20h) ont consacré seulement 11 sujets aux mobilisations lycéennes : 75 % du temps des sujets abordaient la dégradation matérielle, 8 % les revendications et seulement 3 % concernaient les violences policières, soit 47 secondes d'antenne… Nous observons une dissonance entre ce que nous voyons nous-même sur le terrain, au contact des personnes qui luttent et ce que relaie la majorité des médias.
Une telle couverture médiatique ne masque-t-elle pas les enjeux de la mobilisation ? Les rédactions mettent sous silence ce mouvement social. En tant que futur·es journalistes, nous nous indignons de ces méthodes, contraires à la déontologie journalistique. C'est pourquoi nous devons nous montrer solidaires et affirmons que nous soutenons nos camarades étudiant·es et lycéen·nes face à la répression policière et médiatique.
On nous apprend que les mots servent d'abord à présenter les faits. Les événements récents mettent en lumière la manière dont la majorité des médias opèrent une inversion symbolique, consistant à traiter davantage les dégâts matériels que la perte d'un œil, d'une main ou d'une mâchoire fracturée. Nous dénonçons ici une manipulation sémantique. Pour criminaliser les revendications en cours, les médias qualifient des feux de poubelle de « violences urbaines ». Ils décrètent « violents » les moindres dégâts matériels quand la répression et les sévices physiques apparaissent sous l'appellation « maintien de l'ordre ». Il ne s'agit donc pas seulement d'une différence de vocabulaire mais d'un choix éditorial.
Ces sujets nous concernent toutes et tous. Nous devons nous mobiliser afin que ces enjeux déontologiques ne soient pas étouffés au service de cette répression exercée sur la liberté d'expression. L'essor grandissant de nouveaux médias, sur les réseaux sociaux notamment, est un indicateur important du besoin de représentation que ressentent de nombreux·ses jeunes.
Nous nous opposons aux méthodes de traitement de l'information de certains médias grand public. Ils devraient réaliser un travail important de recontextualisation, qui permettrait de comprendre la complexité d'un mouvement social. En tant qu'étudiant·es en journalisme, il est de notre devoir de nous unir contre cette désinformation qui porte préjudice à la reconnaissance des revendications et occulte les violences policières subies, en grande partie par des mineur·es.
Le journalisme est un contre-pouvoir par nature et l'information, un bien commun. N'oublions pas que l'essor de la presse prend ses racines en pleine Révolution Française, en suivant l'idée républicaine : par le peuple, pour le peuple.
Nous nous reconnaissons davantage dans la couverture de certains médias à la ligne éditoriale indépendante et appelons les médias grand public et leurs journalistes à se responsabiliser. D'autant plus que dans un contexte de campagne présidentielle, le rôle des médias occupe une place majeure.
Chaque journaliste a une responsabilité. S'affranchir du cadre déontologique, en faisant primer l'opinion sur la véracité des faits, revient à condamner à mort, non pas uniquement la profession, mais la démocratie elle-même. Nous ne voulons pas de ce journalisme.
780 étudiantes et étudiants de 15 écoles de journalisme (École de journalisme de CY Cergy, Celsa – Paris, CFJ – Paris et Lyon, ESJ – Lille, École de journalisme de Grenoble, les étudiant.es de l'école de journalisme de l'IFP – Paris, EJCAM – Marseille, les étudiant.es mobilisé.es de l'IJBA – Bordeaux, IPJ – Paris, EDJ – Paris, CUEJ – Strasbourg, IUT de Lannion, EJC – Cannes, Master de journalisme de Metz, EPJT – Tours).
[1] Depuis la parution de la tribune, ce nombre a augmenté. Au 21 octobre, la pétition compte 91 000 signataires. Note d'Acrimed
20.10.2026 à 11:37
Olivier Cyran
« Ça fait vraiment peur ».
- Médias en AllemagneDeux soirées électorales, deux ambiances dans les rédactions allemandes : la victoire triomphale du parti d'extrême droite AfD en Saxe-Anhalt le 6 septembre et l'arrivée en tête de la formation de gauche Die Linke à Berlin deux semaines plus tard. Lequel de ces deux événements politiques a-t-il suscité le plus d'effroi ?
« Ça fait vraiment peur », frissonne face à la caméra Julius Böhm, l'envoyé spécial du média en ligne NIUS. « Berlin c'est la fin », se lamente sur X Felix Dachsel, chef du service des grands reportages au Spiegel, l'hebdomadaire le plus diffusé d'Allemagne. « La police berlinoise est horrifiée », alerte de son côté le fil d'infos du quotidien conservateur Die Welt, qui rapporte ce constat lugubre d'un porte-parole en képi : « Berlin ist gefallen », Berlin est tombée. Nous sommes le dimanche 20 septembre au soir et la presse allemande découvre avec stupeur et tremblements les résultats des élections régionales qui viennent de se clore dans la capitale allemande.
Manifestement, l'heure n'est pas seulement grave : elle est apocalyptique. Est-ce parce que l'AfD vient de remporter à Berlin le meilleur score de son histoire avec 16,2 % des voix, presque deux fois plus qu'il y a cinq ans ? Bien sûr que non. De l'extrême droite et de son ascension dans le pays, il sera relativement peu question tout au long de la soirée. Deux semaines plus tôt, pourtant, le parti couvé par Elon Musk a raflé près de 44 % des voix en Saxe-Anhalt. Il se trouve aujourd'hui en position de gouverner le Land, qui deviendrait ainsi le premier territoire allemand à succomber à l'extrême droite depuis les années 1930. Mais à quoi bon s'en inquiéter, puisque ce qui monopolise l'attention ce soir et fait couler des hectolitres de sueur sur les plateaux, c'est la victoire à Berlin de Die Linke, la formation de gauche arrivée largement en tête avec 25,7 % des voix, bien au-delà de ce qui était attendu.
Sa cheffe de file, Elif Eralp, est une juriste spécialisée en droit de l'immigration, fille d'un couple de syndicalistes turcs qui ont fui leur pays lors du coup d'État militaire de 1980. Elle a axé sa campagne sur un positionnement antifasciste clair et sans ambages, mais aussi sur la promesse de porter remède à la crise du logement. Face à un coût du mètre carré qui a presque doublé en dix ans, Elif Eralp propose de plafonner les loyers, de construire de l'habitat social et de « communaliser » (vergesellschaften) 220 000 logements détenus par les grands groupes immobiliers. Manifestement, la perspective d'une expropriation massive des accapareurs n'a pas trop rebuté l'électorat.
Sur les éditorialistes, en revanche, elle fait l'effet d'une averse de grêle. « Radical », « fou », « irréaliste », « démagogique » et « dangereux » sont les maîtres mots de la soirée. Lorsque le chancelier Friedrich Merz annonce en urgence une loi interdisant la communalisation de logements privés au nom des sacro-saints intérêts des « investisseurs allemands comme étrangers », les convives de l'animateur Markus Lanz, sur la deuxième chaîne publique ZDF, hochent la tête d'un air entendu : sanctuariser les profits des nababs de l'immobilier leur paraît une mesure de bon sens. Pour conjurer le retour des soviets, le journaliste Jörg Thadeusz exhorte les partis de centre-gauche (SPD et Grünen) à refuser toute coalition avec Die Linke. « Il faut étouffer dans l'œuf la formation d'un gouvernement de gauche à Berlin », vocifère-t-il sur le plateau de « Tagesthemen », le JT de la première chaîne publique ARD (20/09). En somme, le cordon sanitaire qui était autrefois de mise avec l'extrême droite doit désormais s'appliquer aux antifascistes.
Comme ailleurs en Europe, l'aversion contre la gauche se nourrit aussi de l'instrumentalisation de l'antisémitisme : une grande partie des médias allemands accusent Elif Eralp et son parti de haine anti-juive du fait de leur dénonciation du génocide de Gaza. Dans un pays où les grands médias persistent encore à parler de « guerre contre le Hamas », et où l'acquisition de la citoyenneté est conditionnée à la reconnaissance du droit à l'existence d'Israël, toute expression d'une sympathie pour les victimes palestiniennes est nécessairement suspecte d'hérésie. Surtout venant d'une candidate d'origine turque, et plus encore d'un parti politique qui, à Berlin, compte une proportion non négligeable de militants issus de l'immigration.
Ce n'est donc pas une surprise si les clameurs médiatiques soulevées par le vote berlinois vont se déplacer en un clin d'œil du terrain économique – sauver la rente immobilière des fonds d'investissement – vers les sables mouvants de la « Staatsräson » et leur composante aujourd'hui la plus viscérale : l'islamophobie. Rien n'indique mieux ce changement de focale que le cri du cœur de Ulf Poschardt, l'ancien directeur de Die Welt et toujours porte-parole influent d'Axel-Springer, premier groupe de médias et d'édition du pays : « Tout le monde a peur de 1933. Le véritable danger, pourtant, c'est 1949 : le retour de la RDA – avec, en prime, des islamo-fascistes arabes », s'étrangle-t-il sur X au soir du scrutin, dans une version typiquement germanique du cross-over « islamo-gauchiste ». Ainsi va le révisionnisme de la classe médiatique allemande, friande de « devoir de mémoire » lorsqu'il s'agit de justifier les livraisons d'armes à Israël, mais où la résurgence du nazisme est considérée comme un moindre mal face au péril rouge sarrasin.
Cette fulgurance donne le ton de la campagne de presse qui va se déployer dans les jours qui suivent. Certes, beaucoup l'admettent, il n'y a pas grand-chose à se mettre sous la dent avec Elif Eralp, qui s'est toujours illustrée par sa modération sur la question palestinienne et qui, dès son discours de victoire, a réitéré l'assurance qu'elle ferait de la lutte contre l'antisémitisme une de ses priorités. Mais on peut tout de même trouver des osselets à ronger – comme, par exemple, la présence de la candidate à un concert de soutien donné fin août dans le quartier populaire de Neukölln, au cours duquel le rappeur Dahabflex a lancé « death to IDF [1] ». Dans la quasi-totalité des portraits qui lui seront consacrés au lendemain de l'élection, il n'en faudra pas plus pour soupçonner Elif Eralp de « duplicité », voire de « complaisance envers les antisémites » (Tagesspiegel, 21/09). Les médias vont aussi relayer avec gourmandise l'intervention de l'ambassadeur d'Israël à Berlin, Ron Prosor, pour qui la percée de la gauche berlinoise représente une « menace immédiate pour la survie » de la communauté juive de la ville – déclaration contre laquelle cent cinquante membres de ladite communauté signeront le 24 septembre une lettre ouverte en défense de Die Linke. « Ce déluge d'accusations vise à étouffer les opinions divergentes et à saper le droit international, écrivent-ils. Dans un contexte où l'antisémitisme ne cesse de gagner du terrain partout, le fait de pointer du doigt un parti de gauche démocratique constitue non pas une observation neutre, mais un instrument politique destiné à détourner l'attention et à la réorienter. [2] » Sans surprise, leur texte bénéficiera d'une couverture médiatique nettement moins abondante que les diatribes de l'ambassadeur.
Une petite histoire rapportée le soir-même de l'élection va occuper une place encore plus envahissante dans le récit médiatique : parmi les sympathisants de Die Linke rassemblés cette nuit-là au siège berlinois du parti, un photographe saisit l'image d'un homme racisé qui lève le pouce en signe de victoire. Il s'agit de Issa Remmo, patriarche d'une famille libano-allemande régulièrement mise en cause pour ses activités criminelles. Pour les médias, c'est du grain à moudre inespéré. Certes, la salle était ouverte à qui voulait entrer, certes, l'homme fut prié de quitter les lieux à peine reconnu, comme le relatera le lendemain le journaliste indépendant Yossi Bartal, témoin de la scène, sur Bluesky. Qu'importe, la machine est huilée et prête à mouliner. D'autant qu'un détail providentiel va encore lui fournir du carburant : l'homme était accompagné d'un réfugié palestinien de 70 ans identifié comme ancien militant du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Un soupçon de mafia libanaise et un parfum de terrorisme palestinien : le mélange parfait pour attiser le scandale.
« Pour les Juifs et les Juives à Berlin c'est une situation extrêmement menaçante », alerte dès le lendemain Focus, l'un des plus gros hebdomadaires du pays. En sous-titre : « Les dirigeants de Die Linke fêtent leur victoire en posant avec des partisans du Hamas. » Durant plusieurs jours, la quasi-totalité des journaux de la ville et du pays vont faire leur miel de cette incrimination par association. Du quotidien ex-alternatif Tageszeitung (ou Taz) au conservateur Frankfurter Allgemeine en passant par la presse Springer, les ondes publiques ou le centre-gauche Süddeutsche, tous s'indignent et spéculent sur les sombres apparentements entre la gauche berlinoise, les « clans arabes » et les Palestiniens forcément suppôts du Hamas (le FPLP est d'inspiration marxiste). On en oublierait presque l'abominable spoliation qui guette les gros propriétaires immobiliers.
La répugnance avec laquelle les médias allemands accueillent l'irruption d'une candidate progressiste sur la scène politique contraste singulièrement avec la normalisation de l'extrême droite consacrée deux semaines plus tôt par le triomphe de l'AfD en Saxe-Anhalt. Cette fois, pas de vent de panique dans les rédactions, ni de sirènes annonciatrices de la fin du monde, ni d'extrapolations disqualifiantes : quelques mines abasourdies, consternées parfois, mais aussi de prodigieux efforts de compréhension, notamment sur les plateaux de Caren Miosga et Markus Lanz, hôtes des deux principaux talk-shows politiques de la télévision publique (respectivement sur ARD et ZDF).
Ici, le fameux cordon sanitaire qui prévalait si longtemps dans les médias allemands, et rendait impensable l'invitation d'un politique d'extrême droite, a craqué il y a déjà quelques années. Caren Miosga et Markus Lanz n'hésitent plus à tendre un siège bien rembourré aux dirigeants de l'AfD. Et notamment à la première d'entre eux, Alice Weidel, intronisée sur le plateau de Caren Miosga le 2 février 2025 pour une causerie ainsi présentée : « Quel genre d'Allemagne voulez-vous, Madame Weidel ? » Elle y trouva l'occasion d'étaler longuement et librement sa haine des immigrés et ses projets de « remigration » conçus pour rendre au Vaterland sa blancheur immaculée. « Cette émission donne un nouveau et triste exemple de la manière dont la télévision publique offre gratuitement de la publicité aux fascistes – dans l'espoir naïf qu'il serait possible, d'une manière ou d'une autre, de "désenchanter" le fascisme en mettant ses représentants suffisamment souvent devant les caméras, nota le lendemain le site de critique des médias Übermedien. La désinformation, les théories du complot et l'incitation à la haine détruisent le débat. Les mensonges et les fausses informations sont difficiles à réfuter une fois qu'ils ont été diffusés. Leur répétition constante les ancre dans l'esprit du public. Cela ne semble pas préoccuper l'ARD et la ZDF. The talk must go on. [3] »
C'est donc assez logiquement que le travail de légitimation de l'extrême droite passe un nouveau cap le soir de son triomphe en Saxe-Anhalt le 6 septembre dernier. Caren Miosga reçoit cette fois le politologue Christian Stecker, qui milite pour effacer les derniers vestiges du cordon sanitaire d'antan. Lorsqu'elle lui demande pourquoi l'immigration provoque un tel rejet en Saxe-Anhalt, l'un des Länder du pays comptant la plus faible proportion d'étrangers, l'universitaire rétorque doctement : « Je crois que l'acceptation du pluralisme fait qu'on peut aussi bien défendre un projet de société multiculturel que la conception ethno-pluraliste portée par l'AfD, à savoir que le peuple allemand est une communauté culturelle que l'on souhaite protéger en se demandant quelle immigration on veut et en quelle quantité. » Ni l'animatrice, ni son autre invité (l'ancien ministre de l'Intérieur Thomas de Maizière, de droite lui aussi) ne bronchent face à cette justification pseudo-savante du racisme. « Ethno-pluralisme » est une notion forgée dans les années 1970 par Henning Eichberg, idéologue de La Nouvelle Droite aux côtés du français Alain de Benoist. Elle véhicule l'idée d'un « droit à la différence culturelle » qui justifierait une séparation étanche des groupes ethniques. Au racisme biologique des nazis canal historique, mal vu à l'époque, elle substituait un racisme « culturel » que la bourgeoisie éclairée pouvait épouser en toute bonne conscience. « Ce concept fournit donc une base idéologique à l'exclusion, à l'expulsion et au nettoyage ethnique », comme le souligne la journaliste et autrice Annika Brockschmidt [4].
Trois jours plus tard, surprise : le chancelier Friedrich Merz, qui n'a eu de cesse de plagier les mots d'ordre de l'AfD pour accélérer sa propre politique d'expulsions de réfugiés, prononce un discours au Bundestag dans lequel il accuse le parti d'extrême droite de vouloir mettre en œuvre un « nettoyage ethnique en fonction de l'origine et de la couleur de peau ». Tel est en effet le projet revendiqué par l'AfD : rafler et expulser en masse des millions d'étrangers, de demandeurs d'asile et d'Allemands naturalisés. Mais la presse s'interroge : le chancelier ne va-t-il pas trop loin ? Dans Bild, le tabloïd droitier du groupe Springer et titre le plus diffusé d'Allemagne, on convoque un historien membre de la CDU, Andreas Rödder, qui juge la déclaration de Merz excessive : « Il ne s'agit pas d'un nettoyage ethnique tel que nous le connaissons à travers l'histoire et qui a toujours été associé à des mesures de violence. » La « remigration » voulue par l'AfD sera non-violente bien sûr et respectueuse des droits humains. « Nous ne devrions pas jeter d'huile sur le feu », opine un autre historien consulté par Bild, Michael Wolffsohn (09/09).
Cette injonction aux bonnes manières se révèle assez largement partagée dans le monde médiatique. « Un nettoyage ethnique, comme dans les Balkans ? Malgré toutes les critiques justifiées que l'on peut porter sur les idées nationalistes de l'AfD, Merz s'est laissé emporter », tempère également le journal de référence des milieux d'affaires, Frankfurter Allgemeine (11/09).
Vues de France, pareilles attentions paraîtront sans doute étonnamment familières. L'accoutumance au fascisme structure désormais la vie politique dans les deux pays. Mais, en Allemagne, elle constitue encore un phénomène relativement nouveau. L'effet de rattrapage est d'autant plus brutal. Si certains journaux, comme le Spiegel, se refusent toujours – jusqu'à quand ? – à interviewer les dirigeants de l'AfD, la plupart n'ont plus de scrupule à les traiter en interlocuteurs comme les autres. La normalisation du génocide de Gaza, qui a vu la grande majorité des rédactions s'aligner docilement sur les éléments de langage des gouvernements allemand et israélien, n'est sans doute pas étrangère à cette remise à jour. Lorsqu'on ferme les yeux sur des massacres de civils, on peut aussi bien avaler un programme de guerre contre les minorités.
La presse Springer constitue à cet égard un cas d'école, puisque l'extrême droite y bénéficie du même traitement de faveur que les porte-voix de l'armée israélienne. Sous les manchettes graisseuses de Bild comme dans l'habillage bourgeois de Die Welt, les dirigeants de l'AfD jouissent d'un accueil affable, tandis que les mobilisations de soutien à Gaza sont constamment décriées comme antisémites et pro-Hamas. Et la tribune d'Elon Musk, publiée à la Une de Die Welt en décembre 2024, qualifiant le parti d'Alice Weidel de « dernière lueur d'espoir », fait naturellement écho à la déclaration d'amour au Premier ministre israélien déclamée deux mois plus tôt par le porte-étendard du groupe, Ulf Poschardt : « Netanyahou est l'avant-garde de l'occident », on peut compter sur lui pour nous protéger du « virus anti-occidental et anti-Lumières » propagé par les « décadents » et les « barbares » (N24, la chaîne info de Die Welt, 06/10/2024).
Aujourd'hui Poschardt s'éponge le front en observant le mouvement des lycéens français, qui ont l'audace de ne pas tous être blancs et chrétiens. « Les élections à Berlin le montrent, l'immigration musulmane est devenue un facteur déterminant dans les stratégies de conquête de la gauche. On voit ces jours-ci en France comment cela se termine », grondait-il le 2 octobre dans Die Welt. On a vu : ça se termine par des reporters d'extrême droite chassés des manifestations comme des malpropres. Bientôt aussi en Allemagne ?
Olivier Cyran
[1] Israel Defense Forces, c'est-à-dire l'armée israélienne.
[2] Lettre ouverte publiée sur le site du « Forum de la gauche syndicale de Berlin » (Forum Gewerkschaftliche Linke Berlin).
[3] « Hört auf, die AfD in Talkshows einzuladen ! » (« Arrêtez d'inviter l'AfD dans les talk-shows ! »), Übermedien, 03/02/2025.
[4] Annika Brockschmidt, « Normalisierung zur besten Sendezeit » (« La normalisation aux heures de grande écoute »), sur son podcast, 13/09/2026.
19.10.2026 à 14:00
Jérémie Younes, Pauline Perrenot
Marginalisation des mobilisations, occultation des violences policières.
- Mouvement des lycéens (2026) / France Inter, Etudiants, lycéens
Comment et avec qui les intervieweurs de « La grande matinale » de France Inter ont-ils choisi de parler des mobilisations lycéennes ? Nous avons écouté (et minuté) l'intégralité des entretiens de l'émission entre le lundi 28 septembre et le mardi 13 octobre. Le constat est accablant, entre désintérêt pour le sujet, priorité à la parole gouvernementale et occultation des violences policières.
« La grande matinale » de France Inter, en tête dans le paysage radiophonique français avec 4,6 millions d'auditeurs chaque jour, dispose de deux cases d'interview : « L'invité de 7h50 » (un entretien de 9 à 11 minutes chaque jour [1]), et « L'invité de 8h20 » (un grand entretien de 20 à 25 minutes, du lundi au vendredi [2]). Constitué entre le 28 septembre et le 13 octobre, notre corpus compte 28 interviews au total. Ces prestigieux segments sont les temps forts de l'émission quotidienne : ceux qui font le plus d'audimat, qui génèrent des posts sur les réseaux sociaux, des commentaires dans le champ politique et des reprises à travers toute la presse. Comment les journalistes-vedettes qui les animent ont-ils traité les mobilisations lycéennes et étudiantes ? Réponses chiffrées – et accablantes pour la « première matinale de France ».
Premier constat : alors que le pays connaît un mouvement lycéen d'une ampleur inédite, le sujet ne semble pas passionner les matinaliers de France Inter. Entre le 28 septembre et le 13 octobre, sur 28 entretiens (d'une durée cumulée de 7 heures et près de 36 minutes), seulement 14% du temps d'antenne a porté sur le sujet.
Sur ces 28 entretiens, trois ont été consacrés entièrement (ou presque) à la mobilisation lycéenne ; un quatrième le fut en grande partie : celui de Manuel Bompard (29/09), au cours duquel le sujet a occupé 8 minutes et 15 secondes – soit un tiers du temps d'antenne. Pourtant brûlante, cette actualité occupera une part résiduelle de cinq entretiens supplémentaires, pour une durée allant de 27 secondes (face au gouverneur de la Banque de France Emmanuel Moulin, 07/10) à 2 minutes et 50 secondes (face à l'acteur Vincent Lindon, 08/10).
Au cours de ces deux semaines, les mobilisations lycéennes ont bel et bien été traitées ailleurs dans la matinale, dans « Le grand débat » du week-end [3] et, bien sûr, dans les journaux d'information. Mais on le sait : beaucoup plus courts, bien moins exposés et rarement repris par les confrères, les sujets de journaux n'occupent pas la même place dans la hiérarchie de l'information. La parole des premiers concernés y est de surcroît sélectionnée et fatalement compressée par le format du micro-trottoir, donc de portée moindre que lors d'un entretien seul à seul face à un intervieweur pendant près de dix ou vingt minutes en continu…
Deuxième constat : parmi les trois entretiens focalisés sur le mouvement social, deux ont été accordés à des ministres – Laurent Nuñez (« L'invité de 8h20 », 06/10) et Édouard Geffray (« L'invité de 7h50 », 13/10) – et un seul à des représentants de lycéens : le 2 octobre, Sabrine Kharbach et Ryad Rani, respectivement porte-parole de l'Union étudiante et de l'Union syndicale lycéenne (USL), ont été conviés pour le créneau d'interview le plus court, dont nous avons en outre pu observer la teneur…
Bilan des courses : au cours des deux premières semaines de médiatisation du mouvement social, alors que les intervieweurs de « La Grande matinale » ont consacré 1 heure 2 minutes et 6 secondes au sujet, ils auront passé la moitié du temps d'antenne (31 minutes et 30 secondes) à en discuter… avec des membres du gouvernement !
Sur cette soixantaine de minutes au total, 22 minutes et 24 secondes ont été consacrées aux « violences » en général – poubelles brûlées et mains arrachées confondues. L'entretien avec Laurent Nuñez en accapare pas moins de 15 minutes et 20 secondes. Si le ministre de l'Intérieur n'est pas ménagé, et si l'entretien questionne avec insistance sa « stratégie de maintien de l'ordre », les violences policières ne sont jamais problématisées comme telles par les intervieweurs. S'il mentionne quelques cas précis au détour de relances (main arrachée à Lens, mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l'Aumône, lycéens éborgnés par des tirs de LBD à Tours et Argenteuil), Benjamin Duhamel ne les mobilise que comme des exemples d'éventuels abus de la force (toujours) légitime. Une approche qui se pense neutre et factuelle, qui oppose de fait un propos contradictoire… mais qui se borne à parler de « maintien de l'ordre » plutôt que de « violences policières ». Un cadrage d'ailleurs bien pratique pour le ministre qui, même placé face à des cas concrets, peut justifier son recours à la force au nom de l'ordre et de la lutte contre les « violences urbaines ». Les intervieweurs parleront bien volontiers de « consignes de retenue » ; ils questionneront une « disproportion » de la force, mais le feront en présentant systématiquement cette dernière comme une « réponse » ou des « répliques » des « forces de l'ordre ». Le ministre ne s'y trompe pas et félicite d'ailleurs la présentatrice Florence Paracuellos au terme de sa toute première question : « J'aime bien que vous parliez de "répliques" ». Courageux mais pas téméraires, les matinaliers délègueront l'emploi du terme « répression policière »... à un auditeur reçu par téléphone (en l'occurrence Kaïs, un lycéen de Créteil). L'inégalité du dispositif se chargera du reste : « On ne peut pas parler de répression », balaye en une phrase Laurent Nuñez. Les journalistes n'y reviendront pas.
En réalité, seules 38 secondes porteront véritablement sur les violences policières désignées comme telles. Elles ne le seront qu'à l'initiative des deux représentants des lycéens, Sabrine Kharbach et Ryad Rani (02/10), et non sans opposition. Initialement interrogée sur les violences des manifestants, Sabrine Kharbach détourne en effet la question de Quentin Lafay une première fois : « Oui, on peut parler des violences policières », cingle-t-elle, avant de mentionner les cas d'un lycéen éborgné et de plusieurs « étranglements » commis par la police. Un non-sujet pour le journaliste, qui relance les deux syndicalistes sur d'autres « violences précises », à savoir « certains établissements […] incendiés » et « certains personnels de l'Éducation nationale qui ont été pris à partie, blessés ». Ryad Rani tente de boycotter la question une seconde fois. « Le gouvernement est coupable de chaque violence policière et il est responsable de l'entièreté de cette situation », amorce-t-il, avant d'être cette fois-ci interrompu et rabroué par Quentin Lafay : « Sur les violences policières, on a bien compris, mais je parle des violences du camp d'en face, comment les qualifier ? Est-ce que vous les condamnez, déjà ? »
« On a bien compris » : vraiment ? En deux semaines, en dehors de ce cas, aucun intervieweur n'aura formulé lui-même le terme « violences policières » dans une question. En revanche, le 7 octobre, la matinale de France Inter s'inquiétait auprès du gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin : « Les marchés financiers scrutent la mobilisation des lycéens. Ça a quel effet, ça, sur la signature de la France ? » À chacun ses priorités…
Après les coups de neuf heures, « La Grande matinale » se prolonge avec « La Grande matinale - Le mag » sous l'égide de Sonia Devillers, qui anime à cette occasion « Le débat » – portant sur « un grand fait d'actualité politique, économique, nationale ou internationale » – et conduit un grand entretien d'environ vingt minutes intitulé « Le Grand portrait ». Du 28 septembre au 15 octobre, aucun des dix créneaux « Le débat » ne porte sur le mouvement social [4]. Assumant une portée magazine relativement détachée de « l'actualité politique » – telle que la conçoivent en tout cas les grands journalistes… –, « Le Grand portrait » a lui aussi totalement snobé les mobilisations des lycéens. À la même période, Sonia Devillers a mené 12 interviews, principalement avec des artistes (comédiens, chanteurs, écrivains, etc.). Sur 3 heures, 55 minutes et 51 secondes d'antenne, le sujet sera uniquement abordé par Omar Sy… pendant 1 minute et 25 secondes.
Un surgissement par effraction de la politique, que Sonia Devillers se chargera d'ailleurs ni une ni deux de ramener à la niche. Alors qu'Omar Sy décrit la mobilisation des lycéens comme l'une des « petites lumières » du moment et dénonce de manière virulente le fait qu'« on ne les écoute pas du tout » et qu'en lieu et place, « le réflexe, c'est […] de leur taper sur la gueule », « de les mettre les uns en face des autres pour faire des combats d'enfants » et de « leur demand[er] de se taire », la journaliste n'embraye pas. Mieux, elle passe du coq à l'âne en jouant la carte de la pacification :
Sonia Devillers : Moi, j'ai trouvé quelque chose qui rassemble. J'ai trouvé une petite lumière qui rassemble. Dans le genre petite lumière, petite source d'énergie qui rassemble, il s'appelle Nadir Hifi [le joueur de basket-ball]. Regardez. [Extrait audio de commentateurs sportifs en liesse pendant la fin d'un match du Paris Basketball face au Mans Sarthe Basket, lorsque Nadir Hifi offre la victoire au club parisien en marquant un panier sur le buzzer final.]
À l'évidence, ce n'était là non plus ni le lieu, ni le moment pour les lycéens. Comprenez : il ne faudrait pas enrayer la « douce machinerie néolibérale ».
Pauline Perrenot et Jérémie Younes
[1] Sous le patronage de Benjamin Duhamel du lundi au jeudi, de Quentin Lafay du vendredi au dimanche.
[2] Conduit par le duo Florence Paracuellos/Benjamin Duhamel du lundi au jeudi, et par Eva Roques/Quentin Lafay le vendredi. Le week-end, ce créneau de 8h20 se transforme en « débat » entre chroniqueurs réguliers : Gilles Finchelstein et Emmanuelle Mignon (le samedi) ; Nora Hamadi et Raphaël Doan (le dimanche). Parce qu'il n'est pas de même nature et ne fait pas intervenir des invités ponctuels, nous n'avons pas intégré ce format « débat » dans nos observations.
[3] « Les mouvements lycéens : l'ampleur de la colère ? » (04/10) et « Mouvement des lycéens : "Le maintien de l'ordre ne peut être la seule solution", selon Gilles Finchelstein » (10/10).
[4] Il n'y a pas eu de « débat » le 14 octobre et le 15 octobre, il a été remplacé par « Le rendez-vous de la médiatrice » qui, lui, porte sur le traitement du mouvement social par France Inter...