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09.07.2026 à 15:32

« Guillaume Erner ne doit plus être la voix de France Culture »

Un communiqué de la CGT Radio France.

- Radio France / , , ,
Texte intégral (682 mots)

Nous reproduisons ce communiqué de la CGT Radio France.

Marine Le Pen, montage et manipulation : le jour où Radio France a renié ses principes

Depuis l'interview de Marine Le Pen le mercredi 24 juin dans Les Matins de France Culture, et la diffusion d'une vidéo trompeuse de « LEON le média », un pure-player actif sur les réseaux sociaux, la colère des auditeur·ices, celle des équipes de France Culture et celle de la CGT Radio France ne faiblit pas. La réponse de la direction de Radio France semble bien éloignée de ses principes jusqu'ici exposés en matière de déontologie.

Ce jour-là, soit le producteur de la matinale Guillaume Erner savait qu'il s'agissait d'un montage fallacieux, et il a choisi délibérément de le diffuser contre l'avis explicite de son équipe et des journalistes, soit il n'a pas fait le travail minimum et élémentaire de vérification qui incombe à tout professionnel de l'information. Dans les deux cas, il s'agit d'une faute majeure qui entache la réputation de toutes les antennes de la radio de service public. Rappelons qu'en novembre 2023, la direction a mis en avant 8 grands « principes de l'information de Radio France », avec notamment le travail de vérification, la crédibilité des sources, la distinction entre opinions et faits, et l'indépendance pour « ne pas entamer la confiance du public », autant de principes incontournables bafoués par Guillaume Erner.

Comme l'a rappelé le SNJ-CGT Radio France, à la faute professionnelle, le producteur a ajouté la complaisance à l'égard du RN, parti d'extrême droite toujours pas purgé de ses racines antisémites, et participé à la diabolisation politico-médiatique de La France Insoumise. La CGT Radio France avait déjà dénoncé un précédent dangereux quand le même producteur avait osé un parallèle insoutenable entre les victimes de l'attentat de Charlie Hebdo et la mort de Charlie Kirk, l'influenceur américain d'extrême droite. La CGT Radio France s'inquiète d'une dérive éditoriale plus profonde. La veille de l'invitation de Marine Le Pen, lors d'un entretien avec l'historien et producteur sur France Culture Patrick Boucheron, ce dernier, malgré l'insistance de Guillaume Erner, a refusé d'instrumentaliser la mémoire et les écrits de Marc Bloch pour trancher un débat biaisé sur l'antisionisme. Depuis, Patrick Boucheron fait l'objet d'une campagne hostile et haineuse, alimentée par les réseaux sociaux.

Après tant de dérapages, l'avertissement adressé par la direction de Radio France à Guillaume Erner, ainsi que le retrait de son billet d'humeur, ne peuvent suffire. D'autres salariés de Radio France, bien connus des auditeur·ices, ont été directement licenciés ou privés de la reconduction de leur contrat suite à des cabales d'extrême droite. En vertu de ce dangereux précédent, suffira-t-il de s'excuser lors d'entretiens disciplinaires pour mériter et obtenir la clémence de la direction, ou celle-ci s'exerce-t-elle à géométrie variable ? La CGT Radio France soutient les personnels de France Culture dont l'éthique professionnelle est injustement remise en cause par la faute d'un seul homme. Elle interpelle la direction de Radio France sur son traitement partial de ces manquements graves, qui entame la confiance de tous·tes les salarié·ies de la radio publique et renie les principes déontologiques qui régissent nos antennes.

Nous ne voyons pas comment Guillaume Erner pourra encore présenter à la rentrée cette matinale dans des conditions satisfaisantes et sereines, à l'aube de campagnes pour les élections présidentielle et législatives qui seront traversées par des questions politiques cruciales, et qu'il sera impossible de ne pas évoquer. Le présentateur d'une matinale radio incarne la voix de son antenne. Guillaume Erner ne doit, ne peut plus être la voix de France Culture.

Paris, le 8 juillet 2026.

09.07.2026 à 09:10

Entre deux canicules, les médias promeuvent les super-pollueurs

Pauline Perrenot

CMA CGM à l'honneur.

- Médias et écologie
Texte intégral (4392 mots)

« Géant français des mers », « symbole de la puissance maritime française », « fleuron d'une nouvelle génération de porte-conteneurs géants », « plus moderne que jamais », « pionnier du transport maritime écologique »… Entre deux canicules, les grands médias n'ont pas manqué de s'esbaudir devant le nouveau porte-conteneurs de la multinationale CMA CGM, détenue par le super-pollueur Rodolphe Saadé, industriel milliardaire également propriétaire de médias. L'écologie ? Exit.

« C'est l'attraction depuis le début de la semaine dans le port du Havre, s'emballe la présentatrice Élise Denjean à l'antenne de RMC (02/07). Des curieux viennent apercevoir un des plus gros porte-conteneurs du monde ! » « Il appartient à la compagnie CMA CGM, également propriétaire de la radio RMC », rebondit succinctement son confrère Quentin Vinet, avant d'introduire un sujet apologique illustré par des images directement fournies… par la CMA CGM. Au même moment sur BFM-TV (02/07), on entend aussi parler de « ce nouveau navire de la compagnie CMA CGM, propriétaire de BFM-TV » : la présentatrice Pascale de la Tour du Pin annonce un reportage « embedded » sur le porte-conteneurs, qui, précise-t-elle, « fonctionne au gaz naturel » – un « transport moins polluant », soutient le « reporter ». « Le premier d'une série de dix navires géants », lit-on encore sur le post de Brut (Instagram, 02/07), à l'origine d'une vidéo que ne renierait pas le service comm' de la multinationale : « Grâce à ces nouvelles capacités, CMA CGM, propriétaire de Brut, espère se hisser au deuxième rang des armateurs mondiaux d'ici 2027. »

Le lendemain (03/07), c'est sur le site de La Tribune que le gros bateau de Rodolphe Saadé, « l'armateur marseillais (propriétaire de la Tribune) », est mis à l'honneur. Supposément en reportage au port du Havre, le journaliste assure le SAV commercial du groupe, activité dont témoigne le panel des interlocuteurs cités : Rodolphe Saadé lui-même ; Emmanuel Delran, directeur des opérations du groupe CMA CGM ; « les dirigeants de CMA CGM » ; « une porte-parole du groupe » ; sans oublier Philippe Tabarot, le ministre des Transports. « Avec le CMA-CGM Notre-Dame, la souveraineté française prend le large », proclame le titre de La Tribune, où le journalisme, quant à lui, fait naufrage. Quelques jours plus tôt, l'hebdomadaire La Tribune dimanche (28/06) saluait déjà « le Notre-Dame de CMA CGM (propriétaire de La Tribune Dimanche) » dans sa rubrique « Good News » – un « porte-conteneurs d'exception » –, seulement quelques pages après un éditorial grandiloquent de Bruno Jeudy, appelant à ce que la « prise de conscience » quant au changement climatique « débouche sur des actes » : « La maison brûle davantage encore, désespère l'éditorialiste. Et nous continuons trop souvent de regarder ailleurs. » En direction des gros bateaux, par exemple ?

Au terme d'une semaine caniculaire en effet, le déni dont s'offusque Bruno Jeudy inclut-il la promotion du deuxième milliardaire français présentant la plus grande empreinte carbone financière [1], patron de la troisième entreprise mondiale de transport maritime, un secteur aujourd'hui responsable d'environ 3% des émissions mondiales de gaz à effet de serre selon l'Ademe, c'est-à-dire, « à l'échelle planétaire, […] l'équivalent d'un grand pays industrialisé comme l'Allemagne ou le Japon » [2] ?

Et ce d'autant que les médias précédemment cités (RMC, BFM-TV, Brut, La Tribune et La Tribune dimanche) présentent la particularité, on l'aura compris, d'appartenir à Rodolphe Saadé lui-même. Est-ce à dire que ce rapport de propriété garantit, au sein des médias en question, l'absence de toute critique substantielle du gigantisme industriel et l'invisibilisation des ravages écologiques provoqués par l'un des plus grands armateurs mondiaux ? Assurément oui. Ce rapport de propriété constitue-t-il un élément suffisant – voire en lui-même probant – pour expliquer une telle promotion médiatique du dernier porte-conteneurs maison CMA CGM ? Deux fois non. La preuve ? Bien d'autres médias ont fait pareil… si ce n'est pire.

Économie partout, écologie nulle part

La couverture du « Notre-Dame » et de son inauguration, le 2 juillet, est en effet sensiblement identique d'un grand média à un autre, que ces derniers soient ou non possédés par Rodolphe Saadé, sous la coupe d'un autre capitaliste… ou de service public. Des dépêches AFP aux contenus produits par les journaux télévisés, les radios ou la presse écrite, les mêmes biais sont à l'œuvre : prime aux indicateurs économiques, détails logistiques, descriptions fascinées ou platement techniques du navire, aux dépens de toute réflexion et mise en perspective écologiques. Aucun des contenus observés ne mentionne par exemple la part du fret maritime – et encore moins celle de CMA CGM ou de Rodolphe Saadé, en particulier – dans le réchauffement climatique. Les journalistes s'interrogent encore moins sur l'impact écologique de la fabrication même de ce type d'engins aux proportions gargantuesques, le « Notre-Dame » étant capable de soutenir une charge de près de 300 000 tonnes en chargeant à son bord jusqu'à 24 000 conteneurs, c'est-à-dire l'équivalent de 600 trains de fret…

Le cas du Figaro est frappant. Le 27 juin, si le quotidien produit un long reportage (à bien des égards informatif) sur le chantier naval chinois où sont construits les porte-conteneurs de CMA CGM, il passe à côté de la problématique écologique. Pire : ces navires sont qualifiés dès le titre de « plus propres ». On lit en effet que le carburant principal utilisé pour les propulser, le gaz naturel liquéfié (GNL), « a permis de réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre » : « Pour le groupe, [cette énergie] est surtout considéré[e] comme une étape de transition vers une plus grande décarbonation du transport maritime, en attendant que les carburants zéro émission […] soient disponibles en volumes suffisants et à "coûts compétitifs". » C'est tout ? C'est tout. Le GNL est également présenté comme un « levier de décarbonation et d'innovation » dans Les Échos (02/07), en pâmoison devant les prouesses technologiques de « la nouvelle cathédrale des mers de CMA CGM ».

Pourtant, comme l'indiquait déjà Reporterre en mai 2022, le GNL, qui demeure un carburant fossile, est certes moins polluant que le fioul lourd et « émet autant de gaz à effet de serre que du gaz "classique" », « mais si l'on prend en compte l'ensemble de sa chaîne de valeur, il s'avère encore plus néfaste pour le climat ». Des analyses étayées par de nombreuses ONG [3], ainsi que par plusieurs experts auditionnés lors de la commission d'enquête sénatoriale de 2024 sur les obligations de TotalEnergies [4], tandis qu'en 2023 Les Jours enquêtaient sur la promotion de longue date du GNL par la CMA CGM : « son étendard vert ».

Cela dit, Le Figaro et Les Échos sont loin d'être les seuls médias à faire l'impasse sur ces informations. Dépendance à la communication commerciale, renforcée par des visites de presse « exclusives » à bord du porte-conteneurs sous l'égide de CMA CGM ; travail journalistique low cost ; inconséquence politique des chefferies éditoriales ; absence de transversalité de la thématique écologique au sein des rédactions ; « cocorico économique » ordinaire des productions médiatiques, où « l'évidence » a priori du capitalisme mondialisé n'est jamais remise en cause… Mis bout à bout, ces différents éléments expliquent en grande partie la pauvreté générale de l'information. Et que ce soit l'intention ou non des médias ne change rien à l'affaire : les productions journalistiques se font de facto les relais du plan comm' de CMA CGM, greenwashing inclus.

De la « prise de conscience »… à la célébration des super-pollueurs

Il y a d'abord celles où l'approche écologique est tout simplement introuvable. Passée la canicule, La Croix eut beau parler de « choc de conscience » à sa Une (29/06), ça ne l'a pas empêché de traiter de l'inauguration du « Notre-Dame » sous un prisme religieux trois jours plus tard – « CMA CGM confie son plus gros porte-conteneurs à la Providence » (02/07) –, le quotidien allant jusqu'à dévoiler en avant-première un extrait de la prière catholique du père Guy Pasquier, présent « pour placer le navire sous protection divine ». Même aveuglement au Parisien, qui fantasma « une prise de conscience » écologiste collective à sa Une le 29 juin… avant de s'enthousiasmer le 2 juillet devant « ce porte-conteneurs géant [qui] bat tous les records » [5].

On ne trouve dans ces deux articles aucune occurrence des termes « écologie » / « écologique » / « carbone » / « décarbonation », également absents de la couverture du Monde, où le bilan n'est pas plus glorieux. La rédaction a beau être dotée d'un solide pôle « Écologie », celui-ci ne se charge pas de la couverture du « Notre-Dame » : c'est dans la rubrique « Économie » (chapitre « Transports ») que paraît l'article sur le site du quotidien (02/07), dont une version raccourcie sera ensuite publiée dans le journal papier (04/07), section « Économie & Entreprise », quelques pages après les sujets « Environnement » consacrés ce jour-là au désarroi des élus locaux face aux canicules et aux incendies prématurés… Bilan des courses ? Les préoccupations écologiques sont reléguées aux oubliettes, au profit de considérants économiques mis en avant par des interlocuteurs triés sur le volet, célébrant tantôt « le choix du personnel français » – « Syndicalement, le Notre-Dame, c'est ce qu'on veut voir », soutient le syndicat de cadres CFE-CGC –, tantôt « le choix de la France [et] le choix de ses marins », selon les termes de Rodolphe Saadé lui-même. En guise de pluralisme, Le Monde laisse le mot de la fin au directeur de l'École nationale supérieure maritime, lequel tient à souligner que « CMA CGM aurait pu faire un pari très différent, mais a choisi de soutenir cette filière française. C'est une très grande fierté ». Circulez.

L'information au rabais

Dans d'autres rédactions, si les problématiques écologiques ne sont pas totalement invisibilisées, l'espace qui leur est alloué est réduit à peau de chagrin. Après avoir repris les éléments de langage de CMA CGM présentant le GNL comme « une solution moins polluante », l'AFP (27/06) indique entre deux virgules que ce carburant « est le plus souvent issu de ressources fossiles » [6]. Peut-on parler d'« information » ?

Sur France Inter (02/07), partie prenante du dispositif « embedded » mis en place le jour de l'inauguration, la rédaction diffuse un sujet « Sur le terrain » pour le moins compressé – deux minutes, ce que la radio publique appelle « un reportage long » –, dans lequel la narration est majoritairement prise en charge par la multinationale (commandant et second-mécanicien du navire, vice-président du groupe CMA CGM). Plus qu'une dépendance aux sources, l'effacement du journalisme produit inévitablement un dépliant publicitaire : il est ainsi question de « combustion beaucoup plus propre », de « bénéfices pour l'environnement » et même d'un « coup d'accélérateur sur la décarbonation ». La contradiction arrive en queue de comète : « Ce n'est pas une solution de décarbonation, répond l'ONG Transport & Environnement, qui rappelle que le GNL reste un gaz fossile. » Huit secondes : le temps de l'information sur France Inter. Et dire que sur le site de la radio, le chapô du reportage annonçait que si « le mastodonte se veut moins nocif pour l'environnement, [il] peine à convaincre les associations écologistes ». Associations que l'on n'entendra même pas : un cadrage pour le moins survendu au vu du résultat final.

Mêmes écueils dans les journaux télévisés de France 2 et TF1. Au « 13h » de la télé publique (02/07), le reportage parle à juste titre d'une « course au gigantisme », mais l'expression n'ouvre nullement la voie à la critique écologique. Au contraire : cette course « permet aux armateurs de répondre au développement rapide du commerce entre l'Asie et l'Europe », explique le journaliste… Tout juste apprend-on que le GNL « est composé de méthane, 80 fois plus polluant que le CO2 quand il s'échappe dans l'atmosphère ». Basta. L'inconséquence éditoriale frôle également des sommets au « 20h » de TF1 (28/06), où dès l'annonce des titres, Anne-Claire Coudray introduit des sujets liés à « la semaine la plus chaude enregistrée »… avant de promettre un reportage « embedded » « à bord [du] monstre des mers ». « Et preuve que la technologie permet de voir grand, s'exclame plus tard la présentatrice, ce porte-conteneurs, l'un des plus imposants du monde, […] fonctionne au gaz naturel ! » Vient alors un reportage de six minutes s'ouvrant sur une vue aérienne de l'« ogre d'acier » – « De là-haut, le géant, allongé sur son étendue bleue, semble presque endormi » –, où l'écologie devra encore se contenter de la portion congrue : « Qui dit gros moteur dit forcément grosse empreinte carbone », concède le reporter, avant de qualifier le fonctionnement au GNL d'« encourageant » , tout en rappelant que « de par la distance et le volume transportés, la marine marchande reste un secteur très polluant ». Fin de l'histoire.

Des logiques exacerbées dans la PQR

On retrouve les mêmes mécanismes (en pire) dans la presse locale. Du côté de Paris Normandie notamment, où la direction a mis les bouchées doubles. En une semaine, le journal a publié pas moins de dix contenus sur le porte-conteneurs CMA CGM. Mais comme le laissaient présager leurs titres, aucun ne parlera d'écologie.

D'interviews tapis-rouge en publicités déguisées [7], le journalisme se dissout entièrement dans la communication d'entreprise. Mention spéciale à cet article intitulé « "Notre Dame" ouvre une nouvelle voie pour le transport maritime vert », dont le web propose un titre encore plus cavalier : « "Nous basculons du fossile à un carburant vertueux" : Notre Dame, pionnier du transport maritime écologique" » (30/06). Le « vice-président du Bunkering & Energy Transition chez CMA CGM » (sic) étant la seule et unique source du journaliste, il n'est pas abusif de parler de « co-écriture » : l'impact environnemental des porte-conteneurs est dit « amoindri et vertueux », là où le GNL est célébré en tant que… « carburant de l'avenir ».

Journalisme et écologie sont aux abonnés absents à Ouest-France, également, qui publie certes deux fois moins de contenus que Paris Normandie à la même période (cinq entre le 27 juin et le 3 juillet), mais peut en tout état de cause s'enorgueillir d'une interview qui restera dans les annales du « contre-pouvoir », chapitre « Badinages médiatiques avec les puissants » :

« Bourreau de travail, ascète et secret, le milliardaire fuit la notoriété, prévient d'emblée le quotidien régional. Mais pour ce baptême exceptionnel, Rodolphe Saadé a accepté de se livrer comme rarement dans une interview, accordée […] à Ouest-France et à sa filiale spécialisée dans l'économie maritime, Le marin. » Et qu'on se le dise : là où le « si discret patron a accepté d'aborder toutes les facettes de son groupe tentaculaire », les intervieweurs ont laissé toutes les facettes du journalisme au vestiaire. Dans cette interview de 2 582 mots, le terme « écologie » n'apparaît pas une seule fois. La thématique passe totalement sous les radars des journalistes, qui eurent en revanche toute latitude pour faire valoir des questionnements autrement plus incisifs. Florilège non exhaustif :

- Pourquoi avez-vous choisi comme marraine Delphine Arnault ?

- Pourquoi baptisez-vous le CMA CGM Notre-Dame au Havre et pas dans votre ville de Marseille ?

- Comment choisissez-vous le nom de vos navires ?

- Votre groupe a affiché au premier trimestre de meilleurs résultats que ses concurrents. Quand allez-vous devenir n°2 mondial ?

- Comment voyez-vous l'avenir du Liban ?

- L'Iran représente-t-il un marché d'avenir ?

- Qu'attendez-vous de vos médias ?

- Vous en demandez davantage [de stabilité, NDLR]. Édouard Philippe, ancien Premier ministre d'Emmanuel Macron et maire du premier port français, Le Havre, l'incarne-t-elle ?

- Il existe un débat au sein du patronat : faut-il parler avec les extrêmes ? Qu'en pensez-vous ?

- Pourquoi avoir donné le nom de CMA CGM au stade Océane du Havre ?

Rideau.

Au terme d'une semaine ponctuée par la publication de contenus à caractère quasi-publicitaire, on pouvait lire dans Ouest-France que « la mer est aujourd'hui confrontée à un défi majeur : celui du changement climatique » (02/07). Sursaut de dernière minute ? Voyons plutôt : « Alors que la CMA-CGM baptise aujourd'hui le plus gros porte-conteneurs français, la présidente du Cluster maritime, Nathalie Mercier-Perrin, rappelle les enjeux majeurs de l'innovation et de la formation pour ce secteur clé de l'économie du pays dans le contexte du changement climatique. » Résumons : la seule et unique fois où le quotidien Ouest-France fait mine de traiter le gigantisme industriel au prisme de la question écologique, il confie l'exercice à la directrice d'une plateforme de lobbying qui défend les intérêts économiques de la filière maritime auprès des décideurs publics. Résultat ? Le « Notre-Dame » de la CMA CGM démontre qu'« il est possible de concilier échanges mondiaux, compétitivité économique et réduction de l'impact environnemental ». En d'autres termes : « innover pour naviguer, décarboner pour durer ». Et le journalisme se fracassa sur un slogan.

***

Dans son éditorial de La Tribune dimanche (28/06), Bruno Jeudy se réjouissait du fait que « les climatosceptiques ont quasiment disparu du débat public » : « Médias et journalistes ouvertement climatosceptiques sont contraints de la mettre en sourdine. C'est un progrès. » Sauf que rien n'est moins sûr… A fortiori si l'on prend la peine de ne pas réduire le phénomène au climato-négationnisme de CNews et d'autres médias d'extrême droite. Sans doute la désinformation scientifique s'incarne-t-elle tout autant – si ce n'est plus – dans les opérations massives de greenwashing comme celle-ci. Opérations auxquelles se livrent (consciemment ou non) les grands médias, incapables de se départir du ronron capitaliste qui conditionne toutes les productions consacrées à « l'économie », « thématique » que les chefferies éditoriales persistent à soustraire à la question écologique.

Pauline Perrenot


[1] Oxfam et Greenpeace, « Les milliardaires français font flamber la planète et l'État regarde ailleurs », février 2022.

[2] Ademe, « Décarboner le maritime : une opportunité industrielle », mars 2026.

[3] De la coalition d'ONG « Transport & Environnement » à la campagne mondiale de lutte pour la décarbonation du transport maritime « Say no to LNG ».

[4] Voir par exemple les auditions de Valérie Masson-Delmotte, climatologue et co-présidente du Giec (29/01/2024) et de Lou Welgryn (analyste au sein du cabinet Carbon4Finance et co-présidente de l'association Data For Good (08/02/2024).

[5] Le titre de l'article paru dans l'édition Aujourd'hui en France (02/07). Le même article paraît sur le site du Parisien (02/07) sous un titre différent : « "C'est le plus grand porte-conteneurs à battre pavillon français" : construit en Chine, ce géant des mers va être inauguré au Havre ».

[6] Le 2 juillet, l'AFP consacre une deuxième dépêche à ce « fleuron d'une nouvelle génération de porte-conteneurs géants » : pas un mot sur l'écologie.

[7] C'est le cas du contenu « Le géant des mers à travers votre objectif » par exemple, dans lequel Paris Normandie relaie une opération comm' de CMA CGM : un « concours photo », où, moyennant récompense (assister à l'inauguration), les participants sont priés de poster des clichés du porte-conteneurs sur Instagram, d'« identifier le compte Instagram de CMA CGM » et d'« ajouter le hashtag #CMACGMNotreDameAuHavre ». Bref : un travail (gratuit) de communicant qui ne dit pas son nom, assuré à la fois par les photographe amateurs… et par Paris Normandie.

07.07.2026 à 07:46

« Successions 2027 » (France 2) : un safari politique dépolitisé

Clément Sénéchal

Texte intégral (3386 mots)

Il y a des émissions qui prétendent réconcilier les citoyens avec la politique. Et qui, pour y parvenir, commencent par retirer à la politique tout ce qui la rend compréhensible : les conflits, les rapports de force, les idéologies, les intérêts sociaux, les contradictions. « Successions 2027 », diffusée en deux épisodes sur France 2 le 14 juin dans « 13h15, le dimanche » – donc en pleine tranche info –, appartient à cette catégorie. Sous couvert de (re)mettre les responsables politiques « au contact des Français », l'émission ressemble surtout à une vaste opération de désarmement intellectuel et symbolique : la présidentielle 2027 n'y apparaît plus comme un affrontement entre visions du monde, projets et programmes, mais comme un diaporama de rencontres humaines, de poignées de main, de regards et de sourires, d'où toute dimension proprement « politique » est soigneusement tenue à distance.

Un « casting » présidentiel avant la présidentielle

France 2 nous propose de suivre une dizaine de personnalités politiques liées, de près ou de loin, à l'élection présidentielle de 2027, qui seront plongées pour l'occasion dans un ersatz de vie sociale ordinaire. Le titre évoque un soap-opéra, et le communiqué de presse de l'émission donne un avant-goût du spectacle : « 10 politiques au contact des Français », un « casting inédit », des rencontres dans des « lieux inattendus », des discussions « sans intermédiaire », « les yeux dans les yeux ». Marine Le Pen (RN), Édouard Philippe (Horizons), Gabriel Attal (Renaissance), Marine Tondelier (Les Écologistes), Raphaël Glucksmann (Place publique), François Hollande (PS), Bruno Retailleau (LR), François Ruffin (Debout), Manuel Bompard (LFI), Sarah Knafo (Reconquête) : voici les personnages principaux d'une saison électorale dont France Télévisions tente de rédiger la dramaturgie.

De fait, c'est un « show », comme le montre le lexique promotionnel de l'émission. Cette idée de « casting », d'abord, pour évaluer les personnalités de responsables politiques au cours de séquences scénarisées ; les « lieux inattendus », évoquant une simple PME comme un décor insolite ; les « nuances et sourires », indiquant que les conflits et les clivages ne sauraient troubler l'épiphanie de la rencontre.

L'émission a d'ailleurs choisi de placer Édouard Philippe en exergue, dans la partie générique, lui octroyant une forme de préemption éditoriale : assis à une table, l'ancien Premier ministre sermonne : « Une campagne, c'est bien saisir l'intimité du pays. » Voilà la clé du programme. « Successions » cherche bien une intimité : celle des intérieurs, des trajets, des petits objets, des prénoms, des maladresses, des rires et des confidences. Mais cette intimité vaguement voyeuriste se substitue à la politique. Elle ne révèle pas les structures ; elle les évapore.

Un safari politique

Pour susciter l'intérêt du téléspectateur, France 2 entreprend d'emmener ses protagonistes dans des lieux qui laissent entrevoir, sur le papier, une tension entre l'appartenance partisane de la personnalité politique et le public rencontré : Manuel Bompard dans l'usine d'un patron de PME, François Hollande dans une entreprise de lingerie en redressement judiciaire, Bruno Retailleau dans une fonderie autogérée, François Ruffin au Puy du Fou, Sarah Knafo dans l'école de formation de Thierry Marx (où se trouvent des étrangers), Raphaël Glucksmann dans les quartiers nord de Marseille, Édouard Philippe dans un village de l'Armée du salut au Havre, Marine Tondelier dans l'exploitation productiviste d'un céréalier adhérent à la FNSEA, et Gabriel Attal dans un foyer protestant pour seniors.

L'occasion d'explorer les contradictions entre des situations sociales réelles et des programmes politiques, en laissant apparaître à l'écran divers points de friction ? Pas vraiment. Si chaque lieu est choisi pour produire un antagonisme attendu – écologie contre agriculture industrielle, gauche institutionnelle face aux quartiers populaires, droite gestionnaire confrontée à la précarité –, l'émission ramène presque toujours ces scènes vers la proximité : le tutoiement, la blague, les formules de politesse. La contradiction sociale ou politique attendue est aussitôt oubliée, chassée par les priorités éditoriales de l'émission : « l'intimité » de la rencontre – avec une science indéniable de la mise en situation : François Ruffin dans un manège, chambrière en main ; Marine Tondelier à genoux, occupée à arracher quelques mauvaises herbes ; Bruno Retailleau maniant une grosse louche de coulée, souffle court ; Glucksmann jouant à la passe à dix avec des jeunes ; Bompard pédalant sur une nationale, un casque vissé sur la tête.

Cet effacement est d'autant plus facile que les responsables politiques sont souvent présentés comme des visiteurs presque ordinaires, en général mal identifiés par celles et ceux qu'ils rencontrent :

- Je m'appelle Sarah Knafo et je suis députée européenne.

- Oh, une députée !

- Je ne fais pas ça depuis longtemps, je viens de commencer.

Si la scène semble anodine, elle en dit long sur le dispositif : la fonction, le bilan, l'appartenance partisane ou le programme passent au second plan derrière la scène de contact. On ne voit plus un ancien Premier ministre, un président de groupe parlementaire ou une dirigeante de parti, mais quelqu'un qui arrive, serre la pince, plaisante, écoute, s'étonne, compatit, admire : « C'est hyper dur ce geste » ; « J'apprends » ; « Est-ce que vous vous êtes déjà brûlé ? Oui hein, il faut protéger les yeux surtout » ; « Ça me fascine, moi je suis plutôt littéraire », etc.

La séquence consacrée à Édouard Philippe à l'Armée du salut condense cette logique. Un lieu socialement lourd – où pourrait surgir la question du logement, de la précarité, des politiques publiques, du bilan gouvernemental ou municipal – est converti en décorum d'humanité : accolades, visite attendrie, petit père Noël, doudou, tomates, trémolo sur « c'est beau ce qui se passe ici ». Quand la responsable du site commence pourtant à formuler une demande matérielle – « Nous avons dix chalets, et il nous en faudrait dix supplémentaires… » –, l'ancien Premier ministre la coupe net, sur le registre de la plaisanterie : « Vous nous en mettrez dix supplémentaires pour octobre ! » Fin de la « discussion ». La doléance existe, mais le montage n'en fait qu'une réplique.

Quant à Bruno Retailleau, il commence son expédition par une longue extase patrimoniale sur les briques d'Albi : « C'est fantastique, qu'est-ce que c'est beau, toute cette brique » ; « C'est extraordinaire, et c'est doux » ; « Avec le soleil du matin, c'est rosé ». Le lieu de travail – la fonderie Gillet – disparaît derrière la carte postale.

Des Français « de tous les jours »

Quant aux personnes rencontrées, présentées comme des incarnations « concrètes » du réel – ouvriers et ouvrières, jeunes de Marseille, intermittents du spectacle, retraités, précaires, étrangers –, l'émission leur donne peu la parole. La plupart du temps, celle-ci est d'ailleurs prise en charge par un directeur, un responsable de site, un chef d'entreprise ou un intermédiaire afin d'assurer une transmission conciliante entre les classes populaires et la classe politique en balade. Les tensions potentielles sont ainsi largement édulcorées, filtrées par l'habitus mondain de celles et ceux qui dirigent, administrent ou encadrent.

L'émission ne fait donc pas disparaître les « Français » – au contraire, elle les surexpose : visages en gros plan, sourires prolongés, intérieurs visités, objets personnels, anecdotes biographiques. Mais cette présence, intimiste, évacue les rapports de classe, de travail, de propriété, de dépendance ou de domination dans lesquels ils sont pris. « Les Français » ne valent ici que comme supports d'ambiance, chargés d'attester que le responsable politique est bien allé « au contact ».

De fait, on en apprend très peu sur leurs trajectoires individuelles, leurs conditions matérielles d'existence, leurs préférences partisanes ou les enjeux existentiels qui traversent leurs préoccupations du moment. Quand une brèche s'ouvre, elle se referme presque aussitôt. Un retraité explique qu'il ne gagne que 900 euros par mois ? La séquence ne lui donne ni le temps ni les moyens de contrecarrer la langue de bois professionnelle que lui oppose Gabriel Attal. Un jeune de Marseille confie à Raphaël Glucksmann qu'il préfère Mélenchon ? Il disparaît aussitôt dans le flux, comme un incident mineur de la déambulation. Ils ne sont jamais constitués en sujets politiques.

Dans les lieux de travail, cette logique est particulièrement frappante. L'émission ne montre que le fonctionnement générique de la production : un geste technique, une machine, un savoir-faire, une démonstration. On fabrique, on coule, on désherbe, on apprend. Le travail n'apparaît presque jamais comme rapport social conflictuel, que ce soit sur les salaires ou les conditions de travail. L'empirisme naïf déployé par France 2 débranche les protagonistes du monde social, pour les prendre comme figurants dans sa série au « casting inédit ».

Le réel en miettes

Cette réduction du réel ne tient pas seulement au choix des lieux ou des interlocuteurs. Elle est également produite par la forme même de l'émission, qui fragmente chaque scène à l'excès, au point d'empêcher toute continuité argumentative (alors même que chaque candidat dispose d'un temps extrêmement comprimé : moins de neuf minutes en moyenne). « Successions » ne raconte pas vraiment des rencontres ; elle juxtapose des éclats d'interactions et mime « l'intimité recherchée » par des plans (très) rapprochés sur le visage des candidats, notamment au moment de l'inévitable séquence (faussement) backstage en train ou en voiture. Dès lors, la vie « politique » apparaît comme une succession de bribes sans conséquences, jamais comme une chaîne de causalité, de choix ou de responsabilités.

Le montage fabrique ainsi une fausse nervosité. Il donne l'impression d'un pays sillonné, d'une campagne en mouvement, d'une société saisie sur le vif. Mais cette mobilité permanente interdit au débat de s'installer. À peine une objection apparaît-elle qu'elle est recouverte par une plaisanterie, un plan de coupe, un changement de lieu ou le retour à un autre personnage du « casting ». Un plan ne dure jamais plus d'une poignée de secondes, les images sont filmées caméra à l'épaule. La séquence ne développe pas : elle papillonne.

Dans une séquence exemplaire, l'émission passe ainsi sans cesse de Hollande à Retailleau, chacun en visite dans une PME, dans une sorte de ping-pong effréné : Hollande descend de voiture avec la directrice, on entre dans l'atelier, elle commence à expliquer que l'entreprise fait « tout sur place », « de la conception à la commercialisation ». Mais déjà, on zappe sur Retailleau qui observe des « crochets » et un moule en impression 3D. Retour illico chez Hollande : « Bonjouuuur. Alors, quelle partie c'est, ça ? » On mentionne les bonnets de soutien-gorge. Retour chez Retailleau : « Ah, c'est manuel quand même », s'étonne-t-il, avant de siffler. Nouvelle coupe : Hollande devant une machine à coudre, puis Retailleau demandant à un fondeur s'il s'est déjà brûlé, puis Hollande interrogeant une couturière, puis Retailleau maniant un outil, puis Hollande – et ainsi de suite.

De cette lessiveuse ne peuvent ressortir que des généralités confondantes, interchangeables, en guise de parole politique. Bruno Retailleau parle de « privilégier le travail », François Hollande explique que le thème de 2027 sera « l'unité », Marine Le Pen disserte sur les « qualités humaines » qui auraient manqué aux autres dirigeants, Gabriel Attal promet de « rassembler les générations ». Mis bout à bout, ces fragments semblent parfois composer une conversation. Mais en réalité, personne ne se croise jamais et personne ne se répond. L'émission promettait des discussions « à bâtons rompus » ; elle livre une litanie de banalités découpée en morceaux.

À cet émiettement s'ajoute l'intégration des équipes de tournage à la dramaturgie de la sympathie. On s'est bien gardé de couper les apartés et autres enfantillages avec la caméra : les moments de connivence avec les journalistes comme autant de preuves de naturel et d'épreuves de décontraction. Édouard Philippe plaisante avec la caméraman en voiture (« Vous n'êtes pas morte ? ») ; Marine Tondelier interpelle « César » sur son stationnement (« On va plier le rétroviseur ») ; Raphaël Glucksmann redirige des cris extérieurs vers le cadreur (« You are the problem »). Déférente, la médiation journalistique ne réintroduit pas de la contradiction ; elle ajoute une couche de familiarité dans laquelle la dilution du contenu politique s'accentue.

Le fétichisme de la concorde

Derrière la chorégraphie du terrain et la mécanique du montage se dessine cependant le projet éditorial de France Télévisions avec cette émission : nourrir le fétichisme de la concorde pour tempérer une ambiance présidentielle marquée par la « radicalité », en montrant que toute conflictualité politique peut être absorbée par l'écoute, l'empathie et le compromis.

Si elle traverse l'ensemble des expériences de terrain proposées aux candidats, cette concorde apparaît dès l'ouverture de la séquence avec François Hollande qui, par un heureux hasard, croise dans le train le ministre des PME. Pierre Papin en profite pour lier « spontanément » conversation et s'assoit à côté de l'ancien président sous l'œil gourmand des caméras, avides de complicité transpartisane : « Non mais je ne vais pas vous embêter longtemps : cinq minutes. C'est dur parce qu'on gère une fin de mandat, on essaye de ne pas rester dans les affaires courantes, d'amener une dynamique, un legs qui soit intéressant. » Hollande opine, prévenant : « Il faut faire comme si ça ne s'arrêtait pas. » Le ministre poursuit : « Oui, et puis la crise iranienne… on essaye de ne pas trouver de bouc émissaire, mais on n'a pas de pognon dans les caisses. » Les fausses confidences n'iront pas plus loin : une poignée de main chaleureuse apparaît subitement à l'écran.

Cette tendance à la « concorde » apparaît clairement dans les séquences de François Ruffin au Puy du Fou. Si le député était venu pour porter des « critiques sur la vision de l'histoire » proposée par le parc, il capitule rapidement face au dispositif, et finit par rire de bon cœur avec son directeur, De Villiers junior. Elle apparaît aussi, et de façon spectaculaire, dans la séquence Tondelier en visite d'une exploitation gorgée d'intrants chimiques. Tout commence pourtant par un désaccord très concret : « Fini les néonicotinoïdes, le problème c'est qu'on ne m'a pas donné d'alternative », explique l'agriculteur. Mais la séquence bifurque rapidement vers la recherche d'un point d'accord. Après avoir déposé son fils à l'école – « Donc on peut être en campagne présidentielle et déposer son enfant le matin à l'école ? » –, Marine Tondelier rappelle au journaliste que son « grand-père était agriculteur », qu'il faisait « des pommes de terre, des betteraves, des petits pois, enfin bref : le Nord quoi », avant d'assurer qu' « on a intérêt à trouver un terrain d'entente là-dessus » et que « tout le monde s'accorde à dire que oui, on a besoin de bosser ensemble ». L'agriculteur formule lui-même la concorde possible : avec Tondelier et les Écologistes, « on a la même destination », seul le « chemin » diffère – elle voudrait aller vite, lui plus lentement.

Puis la rencontre se poursuit sur le mode de la proximité : les bouteilles, la bise, jardinage en commun, rigolades. Et sur les néonicotinoïdes ou le glyphosate, les formules d'accord prennent le dessus : « Non mais on est d'accord là-dessus que ça devrait être interdit partout » ; « Il faut harmoniser » ; « Je suis d'accord, il faudrait que les Écologistes gèrent la France et l'Europe, et là ce serait hyper harmonisé ». Pour finir, tous deux trinquent pour la caméra pendant que Tondelier porte un toast « à l'avenir de l'écologie et de l'agriculture : ensemble ».

Ou comment vaporiser la politique dans une aimable conversation. Et quand on applique ce genre de recettes avec l'extrême droite, le résultat devient vite immangeable.

Intronisation de l'extrême droite

Or, il faut souligner que Marine Le Pen bénéficie d'un traitement de faveur qui laisse pantois. Comme on lui accorde de pouvoir choisir elle-même son terrain – sans que l'on sache pourquoi –, elle profite d'un accueil triomphal : un bain de foule acquis à sa personne. C'est la seule que l'on voit entourée d'un réel soutien populaire, déambulant librement en terrain conquis : une foire à Sens, dans l'Yonne, un département tombé dans l'escarcelle du RN.

Marine Le Pen a également le privilège d'ouvrir l'émission, sur une musique rock conquérante (« Kashmir », de Led Zeppelin). On la voit descendre de voiture sous les hourras de la foule, qui scande « Marine présidente ! », visiblement prévenue. Rapide contrepoint : quelques militants insoumis haranguent au loin sur les détournements de fonds européens. Mais ils ne sont pas interrogés : le montage enchaîne immédiatement sur une voix non identifiée qui lui demande un selfie en hurlant. Les photos s'enchaînent. On peut entendre des « On vous aime ! », dans une intense effervescence sonore et visuelle. France 2 sélectionne ensuite l'interpellation d'une sympathisante, une commerçante qui va finir avec 600 euros bruts de retraite, qui répète qu'elle en a « marre » de l'AME (aide médicale de l'État), comme tous les gens « qui bossent ». « Mais pour ceux qui l'ont déjà ? » questionne-t-elle. « Ah bah ceux qui l'ont déjà ils ne l'auront plus ». Fin de la pastille. « Une femme au pouvoir, ça fera du bien », entend-on alors. « Mais si c'est monsieur Bardella, allons-y banco », retient tout de même France 2. De toute façon, « ils pourront dire tout ce qu'ils voudront sur Jordan ou Marine, ça ne changera pas notre vote ». Le Pen se fraie difficilement un chemin vers un stand, où la caméra l'attend déjà poliment, pour un nouvel exercice d'admiration, tâte un nourrisson (une voix commente : « Vous pouvez être sûre qu'elle votera pour vous quand elle sera majeure »). Le reste à l'avenant, ponctué de relances journalistiques d'une pugnacité rare : « On est en temps de crise, Madame Le Pen ? » ; « Vous pensez que c'est une campagne qui va se jouer sur le pouvoir d'achat ? » ; « Vous restez "ni droite ni gauche", finalement », etc. Les derniers mots de la séquence qui lui est dédiée sont pour elle : « Nous, nous défendons les intérêts du peuple français. »

***

C'est ainsi que « Successions » dépolitise la politique elle-même, ce qui reste une façon de faire de la politique. À force de tout ramener artificiellement au « contact » le plus éphémère, France 2 encourage une démocratie fantôme, où les oppositions disparaissent derrière les images de cordialité. Avec une préférence pour celles de l'extrême droite.

Clément Sénéchal

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