28.08.2025 à 11:35
Pauline Perrenot
Cet entretien avec Monira Moon, Hicham Touili-Idrissi et Houda Asal a initialement été publié dans le Médiacritiques n°53 (paru en février 2025).
Monira Moon milite au sein de la campagne BDS (Boycott – Désinvestissement – Sanctions). Diplômé d'un master en droit international à Sciences Po Paris, Hicham Touili-Idrissi s'est engagé pendant les mobilisations étudiantes en 2023-2024 au sein du comité Palestine ; chercheur et artiste, il travaille aujourd'hui comme collaborateur parlementaire de la députée européenne Rima Hassan (LFI) [1]. Houda Asal est quant à elle sociohistorienne, spécialiste de l'immigration, des discriminations et de l'islamophobie.
Le premier temps de cette interview est dédié à l'information internationale ; le second, au traitement médiatique des mobilisations en soutien du peuple palestinien.
Acrimed : Il est difficile de revenir sur plus d'un an – et en réalité plusieurs décennies – de traitement médiatique de la situation en Israël/Palestine. Nous voulions toutefois commencer l'entretien en ayant votre regard, peut-être sur ce qui vous marque et révolte le plus en tant qu'observateur et observatrices des médias.
Monira : On a constaté un glissement progressif dans le traitement médiatique, qui s'est accéléré au moment du 7 octobre 2023. Auparavant, les grands médias symétrisaient beaucoup ce qui se joue en Israël/Palestine. On nous présentait l'histoire de deux entités qui se font face, à égalité. C'est un phénomène qui, déjà, effaçait l'occupation et l'apartheid. Je me souviens avoir lu cet article d'Acrimed qui parlait du « syndrome Tom et Jerry » pour caractériser cela, c'est-à-dire une couverture médiatique qui ne permettait pas du tout de comprendre l'origine du problème puisqu'elle représentait deux ennemis qui se poursuivent, sans raison, depuis toujours. Cette symétrisation était donc déjà très problématique, mais je crois que là, on n'est plus du tout là-dedans. On est dans un traitement médiatique qui prend fait et cause pour Israël, qui reproduit un discours colonial fondé sur la lecture d'une guerre de la « civilisation » contre la « barbarie ». À partir du 7 octobre, ça s'est fait de plus en plus ouvertement. Et c'est un phénomène qui sert un agenda raciste en France. Nous avons tout de même, dans ce pays, une extrême droite qui prend énormément d'ampleur, pas simplement au travers de la progression électorale des partis, mais également au travers des idées, qui se sont énormément déployées, partout, et qui s'assument. Et en fait, ça se répond. C'est-à-dire que la question palestinienne est aussi utilisée pour enfoncer le clou du racisme et de l'islamophobie qui s'expriment ici. Il faut comprendre, du coup, à quel point ça peut être extrêmement violent pour les personnes non-blanches, en France, d'assister à ce traitement aussi déshumanisant en sachant qu'au fond, on sait que c'est aussi de nous dont on parle. Quand on parle des Palestiniens comme de nuisibles, de gens qu'il faut éliminer, de gens qui sont tous des islamistes, etc., en fait, on parle de nous aussi symboliquement. C'est un enjeu qu'il faut vraiment saisir : se dire que oui, c'est notre affaire et oui, ça nous concerne, puisqu'on est visés par les mêmes logiques racistes même si évidemment, ça va de soi, on n'en est pas au point de subir ce que subissent les Palestiniens.
Hicham : Je partage ce que Monira vient de dire. En ce qui me concerne, j'aimerais insister sur deux choses parmi les multiples aspects du traitement médiatique qui m'auront marqué. La première, c'est que quand nous, en tant qu'étudiants et activistes, on souhaite parler de la Palestine, on nous répond souvent : « Mais les médias en parlent tout le temps, le sujet est omniprésent, etc. » Mais la réalité, c'est qu'on ne parle jamais de ce qui se passe vraiment. On parle énormément des débats que ça suscite en France, on essentialise en parlant des Juifs et des Arabes, mais de la Palestine, on n'en parle pas, ou alors trente secondes, pour nous donner brièvement le nombre de morts, après un reportage sur ce qui se passe en Israël. On a comme une omniprésence, dans la sphère médiatique, de ce qui se passe autour de la question palestinienne, mais de la question palestinienne, fondamentalement, on n'en parle jamais vraiment dans les médias très regardés. La deuxième chose qui m'a marqué, et c'était déjà le cas lors des précédentes offensives sur Gaza, c'est le traitement des bombardements et la façon dont le commentaire a largement déresponsabilisé l'armée et le gouvernement israéliens, notamment dans son utilisation calculée et illégale de doctrines militaires utilisant l'intelligence artificielle et faisant beaucoup trop de morts [2]. Un commentaire qui, dans le même temps, ne parle pas non plus des assassinats ciblés, des tirs de sniper, des personnes qui se prennent des balles dans la tête. Il y a des meurtres délibérés de Palestiniens, des journalistes, des docteurs, des soignants, des universitaires, etc. Si ce récit était donné, ça deviendrait plus compliqué de nous expliquer qu'Israël se défend en jetant des bombes qui créent des « dommages collatéraux ». Mais ce n'est jamais abordé dans les médias occidentaux.
Houda : Je voudrais renchérir sur le premier point évoqué par Hicham, la désinformation et l'invisibilisation de ce qui se passe vraiment. Le traitement de ce qui se déroule en Palestine depuis le 7 octobre est systématiquement en deçà de tout. Quand on regarde d'autres médias – et moi, c'est clair que je m'informe énormément ailleurs ou alors avec des médias alternatifs s'agissant du paysage français –, ce que je ressens et ce que n'importe quel observateur devrait ressentir, c'est d'être horrifiée par l'ampleur objective de ce qui se passe. Depuis plus d'un an, y a-t-il un crime de guerre qu'Israël n'a pas commis ? Chacun d'entre eux mériterait des reportages à part entière et des indignations internationales. Mais le degré de déshumanisation et d'invisibilisation est sidérant. Il y a des humanitaires internationaux qui rapportent des témoignages décrivant des enfants avec des balles dans la tête, dans le ventre, c'est-à-dire un ciblage, volontaire. Il y a beaucoup plus d'enfants tués que dans n'importe quel autre conflit, mais ces chiffres ne sont pas visibles, et au-delà du nombre de morts, quid des orphelins, des amputés, etc. Pour moi, c'est au-delà de l'imaginable. Je pense que dans cette guerre, dans ce génocide, l'ampleur, l'accumulation et la concentration des crimes sont vraiment inédites, mais la couverture médiatique ne reflète pas ces proportions. Et j'ai pris l'exemple des enfants uniquement. On pourrait aussi parler du ciblage des hôpitaux, des journalistes, des personnels humanitaires, et des tortures. En Israël, on torture massivement sans que ça provoque davantage de réactions ni d'enquêtes. J'ai l'impression qu'il y a une acceptation du fait que nous sommes entrés dans un monde où le droit international n'a plus de valeur ni de poids. Les grands médias participent de cette acceptation de la destruction du droit international et du droit humanitaire, de ces acquis qui n'étaient pas du tout parfaits, mais auxquels on essayait quand même de se raccrocher. Avec Gaza, tout ça s'envole sans que ça révolte comme ça le devrait. La question que je me pose, du coup, est la suivante : si on montrait réellement ce qui se passe, les ravages dans toute leur ampleur, sans désinformer, est-ce que la réaction des peuples serait réellement la même et les gouvernements pourraient-ils se permettre de continuer à être complices ?
Vous avez tous trois insisté sur la rareté de l'information. Hicham, tu citais ce que peuvent régulièrement faire valoir certains journalistes en disant : « Mais si, regardez, on en parle ». Si l'on s'en tient à un comptage strictement numérique, on trouvera en effet des sujets, ici et là, dans la presse comme dans l'audiovisuel. Mais c'est, en effet, un traitement au rabais. Ne pensez-vous pas qu'on le mesure d'autant plus quand on prend en compte son asymétrie totale avec l'engagement éditorial massif dont les grands médias ont fait preuve au moment du 7 octobre et dans les semaines qui ont suivi, que l'on pense en termes de surface et de hiérarchie éditoriales (nombre de Unes, éditions spéciales en continu, fils d'actualité permanents, etc.), de manifestations explicites de sentiments (empathie, compassion, horreur, colère, etc.) ou encore de prises de position politiques assumées de la part des rédactions ?
Monira : Je pense effectivement que ce traitement du 7 octobre a fixé beaucoup de choses. Pour moi, il y a à ce moment-là une grosse responsabilité des grands médias dans la fabrication du consentement au génocide, notamment à travers la reprise systématique du discours israélien, des communiqués de l'armée israélienne et de ses mensonges, comme à propos des 40 bébés décapités. Les journalistes savent très bien qu'on ne peut pas prendre la parole d'une armée pour argent comptant, ni la présenter comme forcément légitime. Et pourtant, ils le font. Les bébés décapités, c'est une fake news qui a été relayée par la quasi-totalité des médias, même par certains journaux indépendants de gauche. Je me rappelle très bien qu'au mois d'octobre, on se sentait donc vraiment seuls, sans le moindre média auquel se raccrocher puisque même des médias « de gauche » se sont situés dans cette fabrication du consentement, qui a permis à tout le monde d'accepter tranquillement qu'il y allait avoir une opération militaire dans Gaza, d'une ampleur qui avait été annoncée telle quelle ; repensons par exemple au ministre israélien de l'Énergie, Israël Katz, affirmant qu'il n'y aurait plus d'eau, plus d'électricité, plus de nourriture, etc. Il annonçait le chaos et ça n'a pas fait réagir outre-mesure. Ça, ça aura montré très clairement qu'il y a des vies qui valent la peine d'être pleurées, et d'autres non. Les plateaux télé ont montré que les vies israéliennes, ça compte, mais que les Palestiniens étaient soit des « dommages collatéraux », soit tués dans le cadre d'une lutte contre le terrorisme. Ce dernier terme a d'ailleurs constitué un véritable piège, puisque dans les batailles sémantiques des premières semaines, des intervenants se sont vu reprocher le fait de préférer parler de « crimes de guerre », un lexique qui renvoie pourtant au droit international et appelle une réponse juridique et pénale. Quel discours et quel vocabulaire utilise-t-on ? À quoi ça sert ? On voit bien à quel point le débat était impossible à ce moment-là.
Je voudrais terminer en disant que si aujourd'hui, la fabrication du consentement n'est plus aussi manifeste qu'au départ, d'une part, elle n'a pas disparu, et, d'autre part, elle prend d'autres formes. S'agissant du premier point, Le Parisien a par exemple titré « la revanche du Phoenix » au moment où Netanyahou s'est mis à attaquer le Liban ; ce n'est ni plus ni moins qu'une hyper-valorisation d'une figure d'extrême droite, coloniale, qui pratique un génocide. C'est scandaleux, mais c'est dans l'air du temps… Sur le deuxième point, je pense notamment à ces plateaux télé où la personne censée représenter la « partie palestinienne » est, au mieux, une personne réellement issue des mobilisations palestiniennes, mais toujours seule, et sinon, des personnalités perçues comme « de gauche » et en apparence « pour la paix », mais qui portent un discours complétement vide et dépolitisant à propos des « deux côtés », du fait qu'« il n'y a plus d'empathie des deux côtés », etc. Il y a quelques semaines, l'une de ces personnalités intervenait par exemple sur un plateau télé en disant qu'il fallait de la paix et de l'empathie. Mais quand la journaliste lui a demandé « Vous êtes donc pour un cessez-le-feu ? », la réponse a été « non ». Ce discours de « paix », c'est donc une abstraction discursive. Ce type de plateaux, notamment l'émission « C ce soir » sur France 5, sont faits de telle sorte que se dégage une apparence non conflictuelle, où tout le monde parle doucement et s'écoute. Je trouve souvent, au contraire, que ce qui s'y joue est extrêmement violent.
Hicham : Je suis totalement d'accord sur ce que tu dis à propos de « C ce soir ». J'ai participé à cette émission [3] alors que moi, à la base, je ne voulais vraiment pas être médiatisé, ni aller débattre sur des plateaux. Entre étudiants à Sciences Po, on se poussait mutuellement à aller quand même faire entendre notre voix, dans un contexte où Sciences Po nous a jetés en pâture en affirmant des faits qui ont été ultérieurement prouvés faux : donner notre version dans la presse était presque une obligation morale. En plus de ça, c'était un moyen de faire avancer le narratif, notamment sur la question de la suspension des partenariats universitaires qui était totalement absente des plateaux télés. J'ai eu beaucoup de chance qu'il y ait eu Ariane [étudiante et militante de Révolution Permanente, NDLR] sur le plateau de « C ce soir ». On s'est vus dans les couloirs, on a discuté de nos positions en essayant de voir comment on allait aborder les choses et on a réussi à montrer qu'on n'était pas là pour débattre de choses qui n'étaient pas « débattables ». L'émission en elle-même pose en effet problème quand on présente ce qui se passe comme un objet de « débat », alors que les débats doivent avoir lieu à l'endroit des solutions politiques, et pas des constats humanitaires qui, eux, sont limpides. Par ailleurs, la séquence où Denis Charbit s'énerve contre moi, alors que je ne dis absolument rien, ça l'a beaucoup desservi. J'essayais d'avoir un discours extrêmement poli et facile, mais qui n'était pas juste « On veut un cessez-le-feu », c'est-à-dire un discours qui se voulait très clair sur la décolonisation totale de la Palestine. Ce qui est sûr, c'est qu'après ces quelques interventions télé au mois d'avril, on ne m'a plus jamais invité.
Houda, tu as beaucoup travaillé sur l'islamophobie et sa construction dans les sociétés canadienne et française notamment. Dans un récent texte publié par Contretemps, tu revendiques qu'« il est temps de parler de racisme anti-palestinien en France », en soutenant que ce phénomène et ce concept sont « quasi-inconnus alors qu'ils permettraient de mieux comprendre les positions de l'État français, de nombre de médias et de personnalités, face au génocide en Palestine. » Peux-tu développer ce point, et en particulier les raisons pour lesquelles tu penses qu'il ouvre des perspectives particulièrement opérantes au moment de penser et d'expliquer ce qui se joue dans de nombreuses rédactions en France ?
Houda : Il y a en effet besoin d'un mot pour penser la spécificité de ce qui se joue, même si évidemment, le racisme anti-palestinien s'inscrit dans la continuité du racisme anti-arabe, de l'islamophobie et du paradigme qui s'est ouvert avec la « lutte contre le terrorisme ». En l'état, le débat public ne permet pas de le faire tant la question du racisme en général est mal traitée. En ce qui concerne les discriminations sur le terrain, les Palestiniens sont discriminés comme arabes et/ou comme musulmans, en tout cas supposés tels (sachant qu'un certain nombre d'entre eux sont chrétiens).
Le racisme anti-palestinien découle principalement de la question coloniale et c'est à cet endroit que le problème se noue. C'est un racisme fondamentalement anti-indigène, contre un peuple qui est colonisé actuellement, là où le racisme anti-arabe s'exprime contre des populations anciennement colonisées et qui, depuis, ont acquis l'indépendance, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. La spécificité palestinienne, elle est là. Ce sont des colonisés à qui on nie le droit d'exister sur leur terre et même désormais, le droit à la vie, en même temps que le droit à l'identité, à la circulation, au retour, à cultiver la terre, etc., avec cette dimension de remplacement d'un peuple autochtone/indigène par des colons. Le racisme anti-palestinien c'est ça, avec aussi le déni de l'histoire, notamment de la Nakba, qui est le début du processus génocidaire de remplacement sous forme de nettoyage ethnique. Et c'est précisément « ça » qui manque dans le récit médiatique. Or, si on ne comprend pas les enjeux spécifiques liés aux colonies de peuplement, on ne comprend pas la question palestinienne du tout. Et de fait, il y a autour de cette question un énorme impensé dans les médias, même dits « de gauche », à l'image de l'impensé qui règne dans une grande partie de la gauche politique. Beaucoup de sujets sont très tabous en France. La décolonisation, c'est très difficile de la penser. C'est aussi pour ça que la comparaison avec l'Algérie n'est jamais faite alors qu'elle serait pourtant non seulement appropriée mais aussi très intéressante.
Parler de racisme anti-Palestinien, c'est d'abord insister sur cette dimension coloniale anti-indigène. La deuxième spécificité, c'est l'effet-miroir avec l'antisémitisme, qui crée une hiérarchie des vies et une hiérarchie raciale. Lorsque la question de l'antisémitisme est instrumentalisée pour minimiser ou justifier ce qui se passe en Palestine, c'est un énorme problème, y compris pour la lutte contre l'antisémitisme elle-même. À cet égard, je tiens à souligner que s'il y a aussi des acteurs que l'on n'entend pas du tout dans les médias, ce sont les collectifs et intellectuels juifs antisionistes. De temps à autres, des médias très alternatifs vont leur tendre un micro, mais sinon, jamais. Et ça, ça dit beaucoup de choses.
Le troisième point, c'est que ce racisme anti-palestinien ne touche pas seulement les Palestiniens en tant que tels. En France la population palestinienne est peu nombreuse et peu visible, même s'il y a bien sûr le cas Rima Hassan, qui s'inscrit 100 % là-dedans et dont le traitement est totalement caricatural [4]. Il y a, en revanche, une forme de « contagion » de ce racisme qui va viser le narratif palestinien et la parole palestinienne plus largement. Tous les alliés de la cause, depuis les personnalités considérées comme « pro-palestiniennes » jusqu'aux journalistes ou aux chercheurs qui cherchent à montrer un point de vue palestinien, à mettre en lumière la question coloniale et à parler de colonisés/colons, d'opprimés/oppresseurs, d'occupation et d'apartheid, tous ceux-là sont marginalisés, exclus ou déconsidérés dans l'espace médiatique dominant, où se donne à voir une hiérarchie de la parole et de la narration. Je me disais que typiquement, un plateau comme celui qui nous réunit aujourd'hui, tous les trois, n'existera jamais. Ça ne peut pas exister en fait.
Et bien sûr, pour terminer, le racisme a toujours une fonction dans l'histoire. Avant le 7 octobre, il servait à justifier la colonisation, le nettoyage ethnique, l'apartheid et tous les agissements criminels de l'État d'Israël. Aujourd'hui, le racisme anti-palestinien permet de justifier un génocide en direct. La déshumanisation des Palestiniens, fondamentalement, elle sert à ça. C'est un phénomène qui date et qui aurait dû être mis en avant il y a bien longtemps, mais là, c'est tellement flagrant…
Cette déshumanisation est à l'origine du deux poids, deux mesures dont on a déjà un peu parlé. Parmi ses nombreuses manifestations dans les grands médias, l'une d'entre elles est moins souvent pointée du doigt. Il s'agit du traitement et de la confiance très nettement différenciés accordés par les rédactions et les chefferies médiatiques aux sources d'information auxquelles ils peuvent avoir accès, directement ou non, qu'il s'agisse des institutions, des journalistes ou des témoins et acteurs directs. Qu'avez-vous relevé de particulièrement édifiant à ce sujet au cours des derniers mois dans les médias français ?
Houda : Depuis un an maintenant, je n'arrête pas de m'interroger sur la singularité de ce qui se passe en Palestine, de son traitement. Ce deux poids, deux mesures en fait partie et pour le comprendre, il faut à mon avis prendre en compte un enjeu politique central, à savoir le soutien explicite de la France à Israël. Ce qui est spécifique, c'est de donner autant la parole à un État qui commet un génocide, qui l'explicite et qui l'assume. Et donc de le légitimer. Imaginez si on donnait la parole matin, midi et soir à des représentants russes dans la guerre avec l'Ukraine. On sait en plus très bien qu'Israël a une longue histoire de propagande, la hasbara, qui a été très précisément documentée. Le degré de désinformation, on le connaît très bien. Donc je ne comprends pas que des journalistes donnent encore la parole de cette façon à des représentants de l'armée ou du gouvernement israéliens. J'aimerais d'ailleurs qu'on me dise quel autre acteur ils écoutent et relaient autant, c'est vraiment spectaculaire. Et ce qui est peut-être encore pire, c'est qu'au fil du temps, les grands médias ne déconstruisent rien du tout. Je pensais par exemple qu'à l'occasion des « un an » du 7 octobre, on reviendrait sur toute la désinformation qui a été déployée à l'époque. Or, il n'y a rien eu. Il y a bien sûr des évolutions dans le traitement de ce qui se passe à Gaza, mais on n'a pas encore d'autocritique sur ce qui a été produit il y a un an. Les journalistes ne se sont pas excusés. Ils n'ont pas produit d'articles ne serait-ce que pour dire qu'ils s'étaient précipités alors qu'ils n'ont cessé de reprendre et d'intégrer les récits israéliens, que ce soit dans le choix des mots, dans le narratif ou dans les faits. De nouveau, cette séquence a été une défaite totale du journalisme d'enquête.
La deuxième chose, pour reprendre le fil du deux poids, deux mesures, c'est qu'en même temps qu'on donne du crédit à la propagande israélienne, a fortiori dans les médias d'extrême droite, on en donne très peu aux journalistes sur place. Leur travail est d'une rigueur incroyable alors que ce sont des personnes qui sont ciblées et dont on assassine les familles. Je rappelle quand même que c'est le conflit où le plus grand nombre de journalistes ont été tués et visés volontairement parce que journalistes. Certains d'entre eux pourraient sortir, notamment ceux qui travaillent dans les médias les plus prestigieux comme Al Jazeera, mais ils restent. Ils sont prêts à mourir pour faire leur métier.
Ça ne serait pas compliqué que chaque journal en France trouve des correspondants et des témoignages de Gaza, régulièrement. On entend que c'est compliqué, mais ce n'est pas vrai. Ce qui se passe, c'est qu'on a une masse de gens qui parlent… et qu'on n'écoute pas. Les journalistes palestiniens ne sont pas considérés comme des vrais journalistes. Et encore une fois, cette déconsidération, c'est du racisme. Pourquoi n'y a-t-il pas de manifestation importante dans la profession journalistique pour dénoncer cela ? Pourquoi les photos des journalistes tués ne sont-elles pas publiées à la Une ? Où est l'indignation et la solidarité de la corporation pour leurs confrères et consœurs assassinés ? Pourquoi n'y a-t-il pas des plateaux entiers sur les journalistes palestiniens et la manière dont ils travaillent ? On n'est pas assez choqué, tout le temps, par tout ce qui se passe là-bas et la corporation journalistique, de tout bord, n'est vraiment pas à la hauteur. S'agissant du blocus de Gaza, on pourrait tout à fait imaginer que les journalistes internationaux fassent pression sur leurs rédactions et sur Israël en disant : « Nous, on arrête d'inviter des représentants israéliens, on arrête de reprendre leurs déclarations, on les boycotte, tant qu'on ne nous laisse pas rentrer à Gaza ».
Monira : La mise en cause des chiffres s'inscrit dans cette même dynamique. Quand les journalistes disent « selon le Hamas », c'est comme s'ils ne faisaient pas la différence entre une faction armée et un gouvernement qui a un ministère de la Santé, lequel recueille des données et rapporte des chiffres, bien sous-évalués en plus puisque seuls les morts directs sont comptés. Je suis engagée sur la Palestine depuis que je suis adulte et c'est toujours la même histoire. En 2014, il y avait cette même suspicion autour du ministère de la Santé et ses chiffres ont été ensuite confirmés par des rapports. Les grands médias reposent la question après chaque bombardement, en même temps qu'ils donnent crédit à Israël sans preuve ni vérification. On pourrait démultiplier les exemples des biais de vocabulaire, de langage, mais s'agissant du traitement médiatique en général, je voudrais insister sur un point qui a été moins commenté, c'est la question de l'accent. Des personnes qui n'ont jamais su prononcer le « kh » de Khadija se sont mises à parler du « Khamas ». Ça peut paraître anecdotique, mais ça ne l'est pas du tout. À la télévision, à la radio, des gens qui n'ont jamais pu prononcer un mot en arabe et qui n'ont jamais fait l'effort de prononcer un prénom correctement se mettent d'un coup à dire [le Khamas, le Khamas]. C'est un phénomène en réalité très visible et révélateur d'un racisme très clair. Autre chose m'est devenu insupportable : ce sont les titres d'articles avec des guillemets un mot sur deux. « L'ONU dénonce le "génocide" dans les "territoires palestiniens" ». Dès qu'on parle de la Palestine, les rédactions veulent tellement paraître « neutres » qu'elles mettent des guillemets sur tout et n'importe quoi pour en arriver, au bout du compte, à s'engager sur rien du tout.
Et en tout état de cause, accompagner la loi du plus fort… On parlait un peu plus tôt du poids de la communication de l'armée israélienne : non seulement elle n'est pas mise systématiquement entre guillemets, mais elle fait aussi l'objet de reprises très sélectives. Typiquement, les vidéos de soldats qui documentent leurs propres exactions ne font couler que très peu d'encre et ne sont quasiment pas diffusées dans l'audiovisuel. Or, depuis le mois d'octobre, tous les jours, on a accès à des contenus de ce type sur les réseaux sociaux, recensés par des journalistes palestiniens notamment. Ça pourrait – et devrait – être un matériau exploitable d'un point de vue journalistique, mais ce n'est jamais ou très rarement le cas.
Hicham : Il y a effectivement une dissonance totale entre ce qu'on voit tous sur les réseaux sociaux, via ces journalistes palestiniens, ou dans quelques médias alternatifs… et ce qu'on voit à la télé. Ça produit un effet dévastateur et irréversible sur notre compréhension du mythe de la « démocratie ». Les associations palestiniennes ou les grandes ONG, qui travaillent sur le terrain, pourraient aussi constituer des sources de premier plan. Les comités Palestine, que ce soit à Sciences Po ou dans d'autres universités à Lyon, Genève ou en Belgique, sont d'ailleurs en contact avec beaucoup d'entre elles. De la même manière, de nombreux travaux de l'ONU ne sont jamais couverts, je pense notamment aux rapports sur la question de l'eau dans les territoires palestiniens [5] et à celui d'Oxfam, qui en a produit un également concernant Gaza [6].
Monira : S'agissant des soldats, c'est même pire : il y a bel et bien une humanisation des soldats israéliens. Je pense aux reportages et aux sujets sur tel soldat franco-israélien, avec des gros plans sur sa vie, sa famille. On parle de citoyens partis s'engager dans un massacre de populations civiles, mais les journalistes réclament qu'on comprenne leurs affects et leurs émotions. La déshumanisation des Palestiniens passe aussi par l'humanisation des soldats qui les tuent. À ce sujet, je voudrais aussi évoquer un autre phénomène, qu'il faudrait développer longuement donc je me contente juste d'une introduction. Parfois, les médias montrent ce qui se passe à Gaza. Ils montrent des images. Des corps meurtris, déchiquetés. Mais je pense que faute d'être accompagnées de longs récits palestiniens, ces images sont elles aussi deshumanisantes en réalité. On s'habitue à ce que les corps non blancs soient des corps morts, ensevelis, déshabillés, torturés, mais sans voix pour rappeler ce que sont leurs vies et les vies autour. Quelque part, c'est montrer en déshumanisant. Mêmes dans nos milieux, on a tendance à vouloir montrer ces images violentes parce qu'on a envie que les gens en prennent conscience. Mais je crois qu'il faut qu'on y fasse attention et que le risque existe de participer à cette grande vague de déshumanisation. On les voit tout le temps dans cet état. Je pense qu'on a besoin de voir des Palestiniens debout, qui parlent, qui expliquent, qui racontent ce qui leur arrive, ce qu'est leur lutte contre l'occupation, contre la colonisation et l'apartheid. On a besoin d'entendre et de porter le message de Palestiniens vivants. Il faudrait presque rappeler que les champs de bataille où tout est détruit ne sont pas l'habitat naturel des Palestiniens. Ce sont des gens à qui Israël a tout pris.
Les grands médias ont joué et continuent de jouer un rôle fondamental dans ce phénomène, dans le sens où l'invisibilisation dure depuis des décennies. Nous n'avons pas de matière pour nous forger des représentations des Palestiniens. Aujourd'hui, comme tu le disais, leur « objectivation » est paroxystique puisque ce sont, en effet, des corps morts. Hier, ils étaient parfois des corps morts, mais la plupart du temps, ils étaient surtout des corps absents. C'est une déshumanisation qui travaille donc les imaginaires depuis très longtemps, qui fossilise un sentiment d'« étrangeté » et qui entrave toute forme d'identification à leur égard. C'est peut-être pessimiste, mais quand on a passé des décennies à invisibiliser et à taire les récits, la vie quotidienne et l'ordinaire de cette population, comme de bien d'autres d'ailleurs, est-ce qu'il est possible, médiatiquement parlant, de combler ces ornières à l'instant T ?
Monira : Je prends un exemple. Récemment, une journaliste de France 2 s'est félicitée de son reportage. Elle donne la parole à un Palestinien qui lui dit : « On a tout perdu, tout le monde est mort ». Mais est-ce que ça suffit ? Enfin, je veux dire, c'est quel niveau d'analyse de venir voir quelqu'un posté sur des ruines, qui a tout perdu, sans aller ailleurs, montrer d'autres choses et donner à entendre d'autres voix ? J'aime beaucoup le journaliste Jean Stern [7] pour cela. Quand il fait des reportages sur la Palestine, il t'emmène en promenade, il décrit, il discute avec des gens. Tout ça nous manque.
Houda : Sur la question des représentations, du point de vue des directions éditoriales, sans doute y a-t-il encore pire que montrer des Palestiniens comme victimes : c'est de les montrer comme résistants. Résistants au quotidien dans leur capacité à survivre, à rester chez eux, à s'entraider, à se tenir debout, à maintenir leur culture vivante. Mais je pense aussi au fait qu'il n'y ait jamais d'analyse ou de reportages sur les affrontements militaires. Ça aussi, c'est s'aligner sur la propagande israélienne, qui cache ses pertes militaires et refuse d'analyser où ils en sont sur le terrain après plus d'un an de guerre. Il ne faut donc pas montrer les Palestiniens comme des victimes, ou au mieux de temps en temps, mais il ne faut pas non plus les montrer comme agissants.
En effet, ce sujet ne fait clairement pas partie de « l'acceptable », alors que ça devrait être une matière journalistique comme une autre, tant leur métier consiste en théorie à documenter ce qui est, ce qui se passe. Le Monde diplomatique l'a fait récemment, notamment dans un article sur la reconfiguration de groupes armés, très jeunes, en Cisjordanie. J'imagine que sur un plateau, le seul fait d'évoquer cela serait immanquablement criminalisé, identifié comme un « soutien ». Or, il ne s'agit pas de soutenir ou non, il s'agit de faire du journalisme, de rapporter des faits. Le verrouillage du débat provient aussi du fait que des paroles ne s'expriment pas du tout sur le même registre.
Hicham : Et ils ne pourraient même pas utiliser l'argument « ce n'est pas vendeur » parce qu'il y a un intérêt pour ce qui se passe. On entend souvent « ce n'est pas un génocide, c'est une guerre ». Eh bien parlons-en de cette « guerre », analysons ce qui se passe au niveau des acteurs sur le terrain. De la même manière, les médias devraient pouvoir inviter des spécialistes des mouvements de libération et aller vraiment dans le détail. Les seuls moments où on a eu des historiens qui connaissent spécifiquement cette question, le Hamas, la région, les enjeux autour des négociateurs, etc., ils ont subi des pressions et leur discours a été assimilé à une « glorification du terrorisme ». Je trouve ça fou qu'on n'arrive pas à informer sur l'un des acteurs centraux à Gaza et que dans le même temps, on glorifie l'État d'Israël. On l'a déjà un peu évoqué, mais je crois que le cadre « antiterroriste » pèse lourd en France, plus largement en Occident, mais aussi dans le reste du monde, on le voit avec la question kurde, les Ouïghours, etc. Il régit beaucoup de choses. Et il se trouve que ce cadre est tout de même intimement lié à la question coloniale et des luttes décoloniales. J'avais justement un cours à propos des impacts des lois antiterroristes sur les droits humains, avec une professeure qui travaille dans un organisme de l'ONU en charge de mesurer leur influence sur nos libertés individuelles dans tous les États membres de l'ONU. Avant le 11 septembre, beaucoup de pays s'opposaient aux cadres « antiterroristes » en arguant que dans ces cas-là, tous les mouvements de décolonisation allaient être qualifiés de terroristes. Post 11 septembre, on voit que c'est exactement ce qui s'est passé. Parler de décolonisation en Palestine, parler de résistance armée, c'est totalement inaudible en France et littéralement impossible dans les médias. Au sein du comité Palestine, à Sciences Po, je crois fondamentalement que le fait d'avoir, à un certain moment, décidé de ne plus parler aux médias et de ne plus avoir d'interactions avec eux, ça nous a aussi permis de réfléchir. Et de penser. Cela dit, à une échelle beaucoup plus large, je vois vraiment une impasse, j'ai du mal à avoir de l'espoir.
Tu m'offres une bonne transition pour évoquer le traitement des mobilisations en soutien du peuple palestinien. Depuis plus d'un an, des manifestations, des rassemblements et des actions diverses ont lieu partout en France, très régulièrement. Avez-vous des remarques d'ordre général s'agissant de la couverture que leur réservent les médias dominants ?
Hicham : Une fois encore, il y a une dissonance totale entre ce qui est rapporté par les personnes mobilisées et les grands médias. Avant le 7 octobre, les manifestations Palestine ne rassemblaient plus grand monde, principalement des personnes âgées, on était à peine une centaine à faire les mêmes parcours dans Paris. Depuis, il y a des mobilisations importantes, mais elles sont très peu couvertes et très peu filmées, à l'image des actions de désobéissance civile, essentiellement documentées par les militants eux-mêmes. Quand elles le sont, l'accent va souvent être mis sur « l'antisémitisme », la « dangerosité » ou les « risques de troubles » alors que quand on est dedans, on sait que c'est très à la marge de ce que l'on vit. On nous a aussi beaucoup reproché d'avoir « importé le conflit ». C'est une des choses qui m'énerve le plus. C'est en fait la France et d'autres qui se sont « importés » au Moyen-Orient ! La deuxième chose, c'est qu'on a quand même Olivier Rafowicz en live sur BFM-TV toutes les semaines, Netanyahou s'exprime sur CNews et sur LCI en direct à des heures de grande écoute et une large partie du spectre politique – la macronie, la droite, l'extrême droite et une partie de la gauche – a apporté un « soutien inconditionnel » à l'une des deux parties. Donc ce conflit, il existe en France. Simplement, on nous dit à nous en tant que Français qu'on est censés avoir de l'empathie pour l'État d'Israël et qu'il est une continuité de notre « civilisation judéo-chrétienne ». Après tout ça, entendre qu'on « importe le conflit » quand on manifeste, c'est quand même ahurissant. Mais ça rejoint ce que pointait Houda à propos de la spécificité de la question palestinienne, qu'on ne retrouve pas dans la manière qu'ont les médias et les gouvernements d'aborder d'autres conflits dans le monde.
Monira : Je suis totalement d'accord avec ça et j'ajoute que l'accusation d'« importer le conflit » est omniprésente depuis des années. On n'a pas importé le conflit, on l'a exporté. La campagne BDS montre par exemple que si Israël peut mener ce génocide, c'est grâce à l'aide de pays étrangers. S'agissant de la France, ce sont des armes, des investissements d'entreprises, des liens avec des universités, etc. Il y a tout un écosystème de complicité qui rend les choses possibles. Enfin, il faut tout de même dire que beaucoup de rédactions se sont intéressées à des mobilisations uniquement au prisme de l'antisémitisme. Quand on se mobilise et qu'on est 4 000, ils n'en ont rien à faire de ces 4 000 personnes. À Sciences Po, il y a eu plein de mobilisations dans le silence le plus complet. Mais quand l'UEJF a raconté qu'une étudiante n'avait pas été autorisée à entrer dans un amphithéâtre occupé parce qu'elle était juive, les grands médias se sont tous engouffrés là-dedans et ont invité des porte-parole de cette organisation sur tous les plateaux [8]. Il y a des choses qui intéressent les rédactions, parmi lesquelles décrédibiliser et criminaliser les personnes mobilisées pour la Palestine et les associer à du racisme, un phénomène par ailleurs largement minoré dès lors qu'il n'est pas question d'antisémitisme. Le deux poids, deux mesures est permanent. Il y a quelques semaines, l'UEJF est venu perturber un débat organisé à Pantin, en Seine-Saint-Denis. À cette occasion, j'ai filmé une scène où un militant se met à crier tout seul par terre [9]. Là, les médias qui relaient en permanence leurs « polémiques » ne se sont pas précipités pour savoir ce qui s'était passé. Seuls deux journalistes m'ont contactée, l'un travaillant pour AJ+, l'autre pour le service « Checknews » de Libération. Qu'est-ce qu'on retient de cette médiatisation à géométrie variable ? L'angle est clair : c'est d'essayer de nous faire passer pour des antisémites pour nous silencier sur la question de la Palestine.
Alors justement, j'aimerais qu'on s'attarde sur la couverture médiatique des mobilisations à Sciences Po. Ces dernières ont fait l'objet de coups de projecteur et d'un suivi relatif compte tenu de la renommée de l'école, de sa localisation ou encore des relations de proximité diverses existant avec les grandes rédactions parisiennes. Ce qui ne veut pas dire pour autant que la mobilisation ait été traitée véritablement en tant que telle… et encore moins correctement [10]. Hicham, quand les médias ont-ils commencé à s'intéresser aux activités du comité Palestine et que peux-tu nous dire de la couverture qui vous a alors été réservée ?
Hicham : Déjà, ce que les grands médias ne mettent pas en lumière, c'est que c'est loin d'être une question nouvelle à Sciences Po. Si je ne devais prendre qu'un seul exemple, je citerais, en 2019, cette exposition sur les pêcheurs de Gaza, qui avait été annulée. Le bureau des étudiants s'en était indigné dans un communiqué et avait été réprimé par la direction de l'époque. Évidemment, il n'y avait eu aucune couverture médiatique de ces événements. S'agissant de la séquence récente, il faut sans doute que je commence par une mise en contexte. En septembre, plusieurs étudiants de Palestine et de la diaspora ont créé l'association Students for Justice in Palestine à Sciences Po. Ils organisaient des événements étudiants classiques et déclaraient tout ce qu'ils faisaient, que ce soit pour l'obtention d'une salle ou l'organisation d'une petite manifestation à l'intérieur des locaux. Le tout, sous haute surveillance de la direction, systématiquement. Le comité Palestine a été créé dans la foulée, en novembre, autour d'étudiants qui avaient déjà milité ensemble contre l'extrême droite ou les violences sexistes et sexuelles par exemple. On a fait une assemblée générale et on a fixé le premier grand événement au 29 novembre, la journée de l'ONU en soutien au peuple palestinien. À ce moment-là, on était un mouvement autogéré et on ne voulait qu'aucun nom ou visage ne sorte. On était là pour amplifier la voix des Palestiniens qui ne pouvaient pas se permettre d'être visibles, qui n'avaient pas de passeports français et pour lesquels il est compliqué de militer. On voulait secouer un peu Sciences Po parce que son silence était assourdissant pour une immense majorité d'entre nous. Notre action était guidée par les principes du Thawabit : le droit des peuples à résister à l'occupation, le droit à l'autodétermination, Jérusalem comme capitale de la Palestine et le droit au retour de tous les réfugiés. Quant à nos revendications, elles étaient très simples : organiser une minute de silence à Sciences Po, appeler publiquement à un cessez-le-feu, protéger les étudiants palestiniens, garantir les libertés syndicales et rompre les partenariats avec les universités israéliennes. Pendant cette première période, seuls des médias de niche se sont intéressés à la mobilisation, ainsi que des journalistes indépendants qui ont l'habitude de filmer les manifestations pour les réseaux sociaux, comme Luc Auffret ou Clément Lanot.
En mars, nous avons organisé un gros événement à l'occasion de la Journée européenne contre le génocide et le scolasticide, qui s'est tenue dans le cadre de la Semaine mondiale contre l'apartheid israélien, laquelle existe depuis 2005. En tant qu'universitaires, on dénonçait évidemment la destruction de la connaissance et le fait qu'il n'existe plus aucune université à Gaza, les douze ayant été détruites par l'armée israélienne. On a donc décidé d'occuper l'amphithéâtre Boutmy et c'est à ce moment-là qu'a eu lieu la fameuse « polémique » avec l'étudiante de l'UEJF. Cette matinée du 12 mars, elle était pourtant incroyable. Ça faisait alors six ans que j'étudiais à Sciences Po, j'avais participé aux campagnes sur les questions écologiques, féministes et antiracistes, et je n'avais jamais vu une manifestation aussi belle, dans un moment pourtant si triste… Je n'avais jamais vu autant de ferveur chez les étudiants qui étaient là, je n'avais jamais vu non plus autant d'étudiants racisés s'engager et militer. Un de mes professeurs, un Palestinien qui a perdu son père à Gaza car l'armée israélienne a refusé que l'ambulance dans laquelle il se trouvait passe le checkpoint alors qu'il était mourant, était très ému et nous a félicités pour ce qu'on avait fait. C'était une journée de colère mais aussi d'espoir pour des centaines de gens. Et de tout ce que je raconte là, rien n'a été médiatisé. Ce qui a fait l'événement, vous le connaissez : la venue de la ministre Sylvie Retailleau puis de Gabriel Attal à Sciences Po et un communiqué de la direction de l'école pour condamner ce que nous avions fait, sans le moindre respect pour la présomption d'innocence dont on nous rabâche les oreilles quand on parle de violences sexistes et sexuelles. En tant que jeunes militants, c'était extrêmement étrange d'alerter depuis le mois de novembre sur ce qui se passait dans un silence assourdissant et d'un coup, voir débarquer toutes les caméras du pays. Le soir-même, je ne sais trop comment, mon numéro de téléphone a circulé et BFM-TV m'a invité à venir sur un plateau. J'ai refusé. On ne voulait parler ni à BFM-TV, ni à CNews.
Mais le lendemain, on s'est rendu compte qu'ils essayaient de tout mettre sur le dos de quelques étudiants racisés, évidemment. C'est en réaction à ce ciblage raciste et en acte de solidarité, en quelque sorte, qu'on a changé de cap. On s'est dit qu'on était responsables nous-mêmes de ce contre-pouvoir, des faits, et qu'on allait bien devoir parler aux médias. C'est donc ce qu'on a fait. On a organisé un espace de conversation de confiance en se demandant qui, parmi nous, avait un passeport français, qui pouvait se permettre d'aller à la télé et qui, parmi les étudiants non racisés, se sentait d'y aller en courant le moins de risque. Deux étudiants en sont ressortis, dont moi. Le 13 mars, j'ai donc été en contact avec un nombre incalculable de médias, pendant toute la journée. J'ai fait des séances de « fact-checking » avec des journalistes de l'AFP, qui me posaient des questions très rapidement pour vérifier nos informations. Je suis allé sur BFM-TV pour que soit entendue notre version. Et à partir de là, on s'est vraiment rendu compte de ce qui les intéressait. Ce n'était pas nos revendications, c'était Sciences Po. On a voulu en profiter et la stratégie a donc évolué puisqu'à partir du mois d'avril, on a commencé à occuper l'école.
Ça signifie que les grands médias ont nettement influencé la forme de votre mobilisation. Ce n'est pas rien quand on réfléchit aux liens mouvements sociaux/médias et à la façon dont les seconds peuvent « peser » sur les premiers, sur leur autonomie et, bien sûr, sur leur perception. Est-ce que ça s'est mieux passé dans vos liens avec les journalistes par la suite ? La couverture a-t-elle été meilleure ?
Hicham : On avait déjà conclu que ce qui se passait à Sciences Po attirait beaucoup plus que ce qui pouvait se passer à la Sorbonne, à Clignancourt, ou dans toutes les autres facs qui menaient un travail incroyable depuis le mois d'octobre et avec lesquelles on travaillait. Reste que vu l'afflux de journalistes, c'est vrai qu'on a changé notre stratégie. Et on a voulu aller dans les médias alors qu'à la base, on ne le faisait pas du tout et qu'on était même contre. Ce qui a aussi joué, c'est qu'on s'est rendus compte que si on était invité sur un plateau et que c'était en direct, on pouvait essayer de faire passer quelques messages et avancer quelques thématiques. Mais à ce moment-là, ça n'a pas été moins compliqué. On voyait la presse beaucoup plus régulièrement. Les journalistes semblaient tellement intéressés qu'on les a même convoqués à des conférences de presse depuis les fenêtres de l'école et le comité Palestine a installé un système de salle de presse dans les locaux ! Mais très vite, on a été complétement débordés dans cet exercice, on était sursollicités. On parlait tout le temps aux médias et tout le monde s'est mis à parler à la presse… On a voulu pousser l'enjeu du boycott à la radio et sur les plateaux télé, le rendre audible parce que les médias le laissaient complétement hors champ. On a essayé, ça n'a pas trop marché… On s'est fait défoncer. Je me rappelle notamment la manière dont Guillaume Erner a abordé cette question sur France Culture, c'était lunaire. Naïvement, on a pensé que nos demandes les intéressaient. Mais en fait non. Ils voulaient, pour la plupart, raconter ce qui se passait dans les couloirs d'une grande école parisienne située dans le 7ème arrondissement. Cette frénésie médiatique n'avait en réalité aucun lien avec ce qui se passait vraiment en Palestine. Sur les plateaux, on pouvait réussir à en placer une, mais le lendemain, tout ce qu'on avait dit était déjà détruit. Et puis, quelques blocages ont eu lieu à Sciences Po au mois de mai, des journalistes sont venus me chercher pour me parler, mais pas pour intervenir sur des plateaux. Il n'y avait plus du tout d'intérêt, il n'y avait plus assez de « polémique » ou ça ne vendait pas assez, je ne sais pas mais en tout cas, il n'y avait plus un seul étudiant à l'écran ! S'en est suivi une invitation à la Fête de l'Humanité, en septembre. À cette occasion, j'ai dit publiquement que je travaillais pour Rima Hassan et à partir de là, j'ai été recontacté par plusieurs journalistes. Parce que « Rima Hassan ». À nouveau, pas du tout pour la Palestine, ni pour le Liban, ni parce qu'il y avait plus de morts qu'en mai…
Acrimed rappelle régulièrement le poids des hiérarchies éditoriales et l'effet « plafond de verre » à l'œuvre dans les rédactions, où les « hauts gradés » ont la main sur la sélection des sujets et la manière dont ils vont être traités. Tu mentionnais de nombreuses discussions avec les journalistes de terrain et les reporters. Que peux-tu nous en dire et est-ce que tu peux nous parler des décalages que vous avez pu observer entre ces discussions et les sujets diffusés par la suite à l'antenne ou en presse écrite ?
Hicham : J'aurais tellement de choses à raconter là-dessus ! On pouvait avoir des discussions vraiment intéressantes avec les journalistes, d'où notre naïveté de départ dans le fait d'accepter les échanges. Je ne me rappelle pas le nombre de fois où on s'est dit entre nous qu'on avait bien parlé à tel ou tel média en pensant que le papier allait être super et derrière, on se retrouvait avec une publication qui ne mentionnait même pas nos revendications ! En amont de nos événements, on imprimait des affiches avec des QR codes qui renvoyaient à de la documentation. L'idée, c'était de se former entre nous mais aussi de dire aux journalistes : « Si vous passez dans cette manifestation, vous savez qu'on n'est pas là juste pour faire du bruit. On vous donne des informations et vous pouvez y avoir accès. » Il nous est aussi arrivé d'envoyer de longs documents aux journalistes, qu'eux-mêmes réclamaient dans certains cas en se disant intéressés par telle ou telle question. Quelque part, on faisait presque leur travail ! Mais c'est vrai qu'il y avait un décalage total avec le produit fini. Pour ne pas dire de vrais trous noirs. Un exemple : le 26 avril, un passant nous a agressés verbalement et physiquement devant Sciences Po. Il y avait quinze caméras déjà sur place, qui ont donc filmé cette personne en train de m'insulter violemment avec des propos extrêmement racistes et homophobes, après avoir agressé une de mes camardes qui portait le voile. Quinze caméras. Sur le coup, j'étais un peu traumatisé mais je me suis dit qu'au moins, ça allait être médiatisé et que les gens pourraient voir à quoi ça ressemble de militer pour les droits des Palestiniens. Ce racisme par contagion que décrivait Houda, que l'on subit quand on est engagé dans la lutte de solidarité avec la Palestine et qui fait qu'on va s'attaquer à des gens qui « ressemblent » à des Palestiniens. Eh bien ça n'est jamais sorti. Je n'ai rien jamais rien vu alors qu'un journaliste m'a même proposé de m'envoyer le fichier audio ! Ça a été le cas, aussi, de beaucoup d'interviews qu'on a pu donner, qui n'ont jamais vu le jour dans l'audiovisuel.
Quant aux revendications, je n'en parle même pas. À chaque fois, on les indiquait dans l'ordre : 1, 2, 3, 4, 5, voilà ce qu'elles sont. Pas un média n'a été capable de les citer dans leur entièreté ! À l'occasion du « town hall » à Sciences Po, une réunion dans les règles de l'art qui a eu lieu à huis clos entre personnels de direction, enseignants et étudiants, on a transmis aux journalistes ce qui s'était passé, ils ont eu accès aux informations. Mais une fois encore, le traitement médiatique a été d'une incroyable pauvreté. Ils ne s'y sont pas intéressés alors que beaucoup de jeunes sont intervenus, des syndicats, des étudiants palestiniens, du comité Palestine, des étudiants juifs décoloniaux, etc. et que nous avons tous avancé des arguments extrêmement clairs. Je pourrais évoquer beaucoup d'autres exemples, notamment dans la presse audiovisuelle où les journalistes coupent des morceaux, sélectionnent à leur gré. Le pire, c'était vraiment « Quotidien », à qui on ne voulait pas parler à la base, dont des journalistes sont venus filmer pour ne montrer que les choses un peu « drôles » ou « scandale ». Quant à la presse écrite, c'est peut-être encore pire ! Les journalistes faisaient en apparence un travail sérieux, mais ensuite, dans le papier, les propos ou les faits étaient tronqués, le journaliste s'était attardé sur notre apparence – le keffieh, les boucles d'oreille, que sais-je encore –, des guillemets étaient mis sur des phrases complétement sorties de leur contexte, etc. Un travail de journalisme vraiment pauvre. À tel point qu'on est devenus très paranos par rapport aux questions qu'on pouvait nous poser et qu'on s'est mis à ne plus répondre à certaines d'entre elles, ce qui s'est ensuite retourné contre nous puisqu'ils signalaient dans l'article qu'on ne voulait pas y répondre... Même chose s'agissant des noms, toujours dans la phrase introductive : « Hicham n'a pas souhaité donner son nom de famille », point final. Ils mettaient en avant certaines choses au détriment d'autres. On sentait vraiment une défiance. Le résultat, c'est qu'à un moment, on en eu marre, tout simplement. Et qu'en dehors des médias indépendants, on a arrêté de leur parler. On a totalement cessé d'interagir avec les médias en fait.
Alors pour caractériser le fonctionnement des rédactions de l'intérieur, « plafond de verre », c'est la bonne expression. C'est-à-dire que même si tu as des journalistes qui sont très bien, il y a ce phénomène « barrière ». On l'a beaucoup senti sur la question des partenariats universitaires. À Sciences Po, des équipes d'étudiants ont mené des recherches avec des professeurs, y compris israéliens, qui ont relu le travail. Ce travail documentait des violations des droits humains. On parle d'universités qui abritent des bases militaires, qui développent des doctrines militaires, où seuls les étudiants israéliens ont le droit de se promener avec des armes, où des étudiants et des professeurs palestiniens sont virés. On parle d'universités qui sont situées sur des zones occupées illégalement, où le bâtiment lui-même est illégal ! Mais tout ça apparemment, c'est inaudible. Fondamentalement, on voyait beaucoup de journalistes très intéressés par le sujet et on sentait qu'ils voulaient bien le couvrir. Mais ce qu'ils nous disaient constamment, c'était : « Je ne sais pas si ça va passer avec la rédaction » ; « Bon, voilà, je vais essayer » ; « Moi, dans ma rédaction, c'est chaud » ; « Je vais voir ce que je peux faire » ; etc. Ils en sont totalement conscients. Et de fait, ça ne passait pas du tout. Peut-être, aussi, que certains de ces journalistes manquent de courage pour faire des actions tous ensemble et dénoncer ces fonctionnements en disant : « C'est nous qui écrivons, c'est nous les travailleurs, donc vous nous écoutez ».
Tu as été récemment visé par une campagne de dénigrement, initialement déclenchée par la désormais très vaste galaxie médiatique d'extrême droite. Souhaites-tu revenir sur cet « épisode » ?
Hicham : Des mobilisations ont repris récemment à Sciences Po et le nouveau directeur m'a ciblé en envoyant un courrier au procureur pour déclencher l'article 40. Un acharnement médiatique s'est déclenché contre moi. C'est la première fois que mon nom de famille est sorti. Le Journal du dimanche, Le Figaro, Europe 1, CNews ont produit des articles et des vidéos. Je tiens vraiment à ce que le racisme décomplexé de ces productions soit mis en lumière. Ces médias m'ont présenté comme un agent double, la figure du sémite par excellence. On dit clairement qu'il y aurait « deux Hicham » n'ayant que l'homonymie en commun : d'un côté, le bon élève qui a eu 18/20 à son mémoire, qui est passé par Greenpeace, etc. et de l'autre, l'agitateur qui porte un keffieh, appelle à l'intifada et excite les universités. Bref, cette figure du sémite fourbe qui a un plan ultérieur. Ce qui est intéressant dans le traitement que j'ai reçu, c'est qu'au début, les journalistes ne connaissaient pas mon nom de famille. Ils savaient juste que je m'appelais Hicham, que j'étais nord-africain et que je militais pour la Palestine. Donc j'étais un « frériste » et un « islamiste ». Et quand ils ont eu accès à mon nom de famille et donc à mon CV et à mon mémoire consacré à l'implication en politique des musulmans queers aux États-Unis, là, je suis devenu un « wokiste » et un « islamogauchiste ». Je n'étais plus un « islamiste », par contre, je faisais le jeu de « l'islamisme ». Personne parmi eux n'a jamais lu mon mémoire, ils se sont juste offusqués de son titre…
Monira, on parlait un peu plus tôt de la question des boycotts universitaires. Souhaites-tu rebondir en nous parlant du traitement médiatique de BDS et peut-être articuler plus largement cette question à la place qu'occupe la thématique des sanctions contre l'État d'Israël dans le débat public ?
Monira : Je suis engagée dans la campagne BDS depuis 2014 et nous n'avons jamais eu de traitement positif ou même simplement « normal » dans les médias. On a été très longtemps criminalisés puisque notre action était qualifiée d'appel à la haine. Jusqu'à ce que la Cour européenne des droits de l'homme condamne la France en 2020 [11], il y avait des procès contre des militants, donc ça favorisait cette ambiance de criminalisation générale. C'est simple, il n'y avait pas moyen de parler de BDS. Quand il y avait un article sur notre action, c'était toujours la catastrophe. Je me rappelle notamment un édito de Libération en 2015 [12]. Ça a toujours été très violent. Là, ça l'est moins. Mais pour une raison simple… c'est qu'il y a une invisibilisation totale de BDS. On n'existe pas. Et quand on existe, on existe comme une ombre. Tout ce dont parlait Hicham à propos du « complot », du « frérisme », de l'« islamisme », ça vaut aussi pour nous. Au moment du mouvement « block out » par exemple [13], qui ne venait pas du tout de BDS, les médias qui l'ont traité écrivaient des choses du genre : « On devine, derrière, l'influence de BDS ». On est décrit comme un acteur qui plane dans l'ombre, en secret, alors qu'on a un appel très clair. Si les journalistes veulent savoir ce qu'est BDS, c'est très simple. Mais comme ils en parlent sans jamais nous poser de questions, ils racontent n'importe quoi. Je pense par exemple à une chronique d'Emmanuelle Ducros sur Europe 1 [14]. Certains éléments de l'édito sont factuels, mais on comprend petit à petit que tout est fait pour dénigrer le mouvement. Je cite la conclusion de la journaliste : « Ce qu'il faut retenir de ces appels aux boycotts et de leur formulation en France, c'est que la frontière est souvent très fine entre la liberté d'exprimer une opposition politique, économique et les appels à la haine antisémite. C'est souvent assez transparent. Les campagnes BDS oscillent invariablement sur cette ligne de crête. » Donc en gros, est-ce qu'ils sont antisémites ou non ? On n'est pas sûrs… Cette façon permanente de traiter et de délégitimer BDS, c'est évidemment injuste et insupportable dans la mesure où les médias ne s'intéressent jamais à ce qu'on dit et à ce que l'on fait vraiment. C'est toujours transformé et déformé pour sous-entendre qu'il y aurait un « boycott des Juifs ». C'est absurde. On appelle au boycott d'un État colonial et d'entreprises complices des crimes d'Israël, tout simplement. Cette façon de soupçonner des militants plutôt que s'intéresser à leur propos s'inscrit dans la lignée du récit médiatique dépolitisé post 7 octobre, qui a fait totalement disparaître la question de l'occupation, du blocus de Gaza et des violences quotidiennes. Pour articuler cela à la thématique plus générale des sanctions, je dirais que dans le débat public, le fait de sanctionner l'État d'Israël n'est jamais présenté comme quelque chose de « normal », comme ça a été le cas pour la Russie. On le dit en permanence : on veut simplement le même niveau de sanctions que ce qui a été appliqué contre la Russie lors de son agression contre l'Ukraine. C'est une revendication de justice. Le deuxième point, c'est que si la question des sanctions est aujourd'hui plus abordée que ces dernières années, c'est parce qu'il y a quelques députés qui s'en sont emparés et qui l'avancent régulièrement sur le terrain médiatique. Ceci dit, ça constitue une avancée.
Tu évoquais au début les victoires judiciaires de BDS. Est-ce que ces décisions de justice ont eu un effet sur la manière dont les grands médias ont perçu et traité la campagne ?
Monira : Depuis la condamnation de la CEDH et la révision du procès en cassation, effectivement, la jurisprudence dit que le boycott est légal. Mais la désinformation et la suspicion n'ont pas du tout cessé. J'identifie quatre ressorts médiatiques principaux. D'abord, nous prêter d'autres origines que celles qui existent vraiment ; je rappelle à ce titre que c'est initialement une campagne lancée en 2005 par les Palestiniens eux-mêmes, avec leurs règles et leurs revendications. Ensuite, transformer nos motivations. Trois objectifs très clairs fondent l'action BDS : l'égalité des droits donc la fin de l'apartheid, la fin de la colonisation et de l'occupation et enfin, le droit au retour des réfugiés. Mais dans le commentaire médiatique ambiant, on va toujours ajouter des sous-titres, du genre : « qui prône la destruction d'Israël ». Ça ne veut absolument rien dire en fait ! Est-ce qu'on veut la destruction de l'apartheid ? Oui, évidemment. On ne veut pas d'un État qui discrimine une partie de la population et l'enferme derrière des murs. Le troisième point, c'est que maintenant que les commentateurs ne peuvent plus dire que le boycott est illégal, ils vont parler de BDS comme d'un mouvement « controversé ». Une fois que tu as dit ça, tu as tout dit. Pas besoin d'un grand développement pour expliquer que ce sont des méchants et que ce n'est pas bien : c'est « très controversé », donc tu entretiens la suspicion. Enfin, il y a de grandes victoires du boycott qui ne sont jamais traitées. Ça fait par exemple des années que nous sommes en campagne contre Axa, qui avait des investissements dans des banques israéliennes. Axa se désinvestit des banques israéliennes, on communique… mais aucun média ne s'y intéresse. Il faut aller chercher dans les journaux anglophones pour trouver des papiers un peu conséquents sur le boycott de McDonald's, les pertes financières qu'il engendre – la plus grande en termes de chiffres d'affaires depuis quatre ans. Il y a quelques mots ici ou là dans les médias français, mais aucune volonté de documenter réellement ces choses-là. D'un point de vue journalistique, il y a pourtant matière à être « neutre » ! Des pressions s'exercent contre une entreprise, ces pressions ont des conséquences : c'est une actualité économique comme une autre. Avant, dans BDS, on travaillait plus régulièrement sur des communiqués de presse : telle victoire se produit, on rédige un texte et on l'envoie aux rédactions. Là, j'avoue qu'on ne le fait plus vraiment parce que de toute façon, on sait que ces informations ne seront pas relayées par les médias. C'est assez affligeant quand on y pense, surtout quand on compare le cas français à celui d'autres pays. Il y a quelques semaines, je suis allée faire une formation BDS à Bruxelles. Il y a des difficultés politiques en Belgique, c'est certain, mais le soutien à la Palestine s'exprime beaucoup plus librement. On peut y compris parler de BDS dans l'espace public sans attirer la suspicion.
Beaucoup de tractages et d'actions d'information ont lieu dans différentes villes en France. Est-ce que tu perçois des différences au niveau de la presse régionale et locale ? Est-ce qu'à cette échelle, on vous tend le micro pour autre chose que dix secondes dans un journal d'information ?
Monira : Justement, c'est un peu à ça que ça se résume... Dans des quotidiens type La Provence ou Le Progrès, il peut y avoir une phrase dans un article, ou une minute sur une antenne locale. Mais les interviews conséquentes et intéressantes, c'est dans les médias indépendants qu'il faut aller les chercher, comme Rapports de force ou CQFD par exemple. L'année dernière, on avait eu un atelier avec Sihame Assbague autour de la question « Parler aux médias ? » pour s'organiser, discuter de nos rapports aux médias. Je dois dire qu'à la suite de cela, j'étais très prévoyante, mais en vain quelque part… puisque personne ne nous contacte ! Ça n'enlève rien au fait que c'est important d'avoir des automatismes. S'il y a une demande d'interview, regarder bien sûr de quel média elle provient, ce que le journaliste en question publie sur les réseaux sociaux, savoir où on met les pieds. À BDS, on ne répond pas « à tout prix ». Une fois par exemple, j'ai été invitée sur le plateau des « Grandes Gueules Moyen-Orient » [sur i24 News, NDLR]. Le dispositif est catastrophique puisque tout le monde parle en même temps. Participer à ça, ce n'est pas faire valoir sa position mais donner du crédit à l'émission. Donc ce genre d'invitations, c'est clair et net, on n'accepte pas. De manière générale, on sait que les médias ne s'intéressent pas à ce que l'on fait et dit. On aurait pu penser que BDS soit très sollicité dans la période actuelle, d'autant que beaucoup de gens rejoignent la campagne et que d'autres collectifs posent la question du boycott, y compris dans les universités. Tout cela mériterait des éclaircissements et il se trouve qu'on aurait plein de choses à dire. Mais les médias ne nous interrogent pas. Ils ne veulent pas savoir. On ne peut compter que sur les mobilisations. Le succès de BDS ne s'explique pas du tout par la visibilité médiatique mais par nos actions concrètes, les formations et les réseaux sociaux.
Houda : Tous ces récits à propos de la médiatisation de Sciences Po et de BDS me semblent vraiment symptomatiques. Les médias, ce sont des institutions, des structures qui sont soumises à des pressions. Il s'y joue bien sûr un phénomène d'adhésion idéologique, lequel filtre par exemple qui va s'exprimer ou non, mais je pense qu'il y a une réelle censure et autocensure sur cette question, qui n'est pas non plus sans lien avec la question de l'énorme répression qui sévit actuellement. Sur les réseaux sociaux, cette répression vise de simples individus ou militants : il y a une multitude de cas scandaleux de procès, perquisitions, gardes à vues, qui partent d'écrits sur les réseaux sociaux, des espaces médiatiques où est censée exister une liberté d'expression, où on peut parler, créer une conscientisation, une sensibilisation. Ce sont des méthodes d'empêchement. Empêchement d'agir et de visibiliser aussi des actions et des manifestations, peu ou pas couvertes par ailleurs, et qui continuent d'être conditionnées ou interdites.
Donc censure, répression… et intimidation : c'est extrêmement coûteux d'être visible sur la question palestinienne. Il n'y a pas une personne qui milite sur cette question qui, d'une manière ou d'une autre, n'en subit pas les conséquences (dans sa vie professionnelle, sous forme de harcèlement, de diffamations, de menaces, etc.). Et en réalité, je n'ai même pas envie d'utiliser le terme « pro-palestinien ». On parle simplement de personnes qui souhaitent contextualiser et même pour elles, c'est coûteux. Ça a été peu documenté mais en France, des intellectuels ou des personnalités ont été mis au ban en raison de leur expression sur la Palestine. Il y a une gradation dans le sens où la pression est plus forte si tu es racisé, mais on a vu des gens presque « intouchables » subir des pressions. Tout cela, ça fait que les gens ont vraiment peur. Ça écrase. Même s'ils sympathisent, d'autres préféreront se taire pour éviter les problèmes. Mais ça non plus, ça n'est pas médiatisé. Et je tiens à dire que moins on sera, plus ça sera dangereux. Moins les médias invitent de gens qui ont un discours un peu différent, moindre est la masse critique et plus les quelques personnes restantes seront fragilisées et ciblées. C'est un système, dans lequel les grands médias jouent un rôle. On est pourtant sur des mouvements de solidarité ultra pacifistes, à l'image du boycott. On fait des rassemblements, des sit-in, des « die-in » [des manifestations où les participants simulent des personnes tuées en s'allongeant sur le sol, NDLR], des réunions d'information, qu'est-ce qu'on peut faire de plus ? Mais même pour ça, il n'y a pas d'espace. La volonté est réelle de ne pas entendre et de ne pas faire entendre les voix dissidentes en France.
On fait effectivement face à une répression politique spécifique, d'ampleur, multiforme. Acrimed a eu l'occasion de documenter la façon dont les grands médias accompagnent ce durcissement autoritaire [15]. Est-ce que vous souhaitez justement dire un mot, pour conclure, des impacts d'une telle médiatisation, que ce soit sur vous à l'échelle individuelle ou sur vos collectifs ?
Monira : Les conséquences, c'est une extrême prudence s'agissant du vocabulaire employé et une très grande méfiance à l'égard des journalistes qui contactent des militants pour leur poser des questions. Autre chose, qui n'est pas la faute des médias directement mais ils participent du climat ambiant : depuis des années, je suis personnellement harcelée par l'extrême droite et des groupuscules sionistes sur les réseaux sociaux. À aucun moment les grands médias n'ont traité de ce harcèlement visant des militants solidaires de la Palestine, alors qu'il y a eu un fil Telegram qui révélait les coordonnées personnelles de certains d'entre eux. L'absence de traitement médiatique, ne rien dire quand existe une liste publique de ce type, aussi sérieuse, c'est politique. On ne se sent pas du tout protégés en fait. Je veux dire, il faut quand même de la force pour continuer à militer pour la Palestine en ce moment, en France. Surtout en étant racisée. Dans nos collectifs et avec d'autres, on essaye de se renforcer les uns les autres, de se protéger les uns les autres. Mais le seul fait d'avoir ce niveau de « surconscience », en permanence, alors qu'on est juste en train de dénoncer un génocide, l'apartheid et la colonisation, ça en dit long… On nous criminalise au point de faire de nos vies des espaces où il faut sans arrêt se protéger. On fabrique du collectif, mais ça reste quand même assez lourd à porter.
Hicham : Ça me rend très triste d'entendre ça. Dans mon cas, ce qui se joue est d'une tout autre mesure parce que la médiatisation ne date pas de très longtemps, mais tout de même… D'une manière générale, ce qui me choque, c'est de voir la ferveur que mettent des adultes à faire pression sur des jeunes qui ont entre 18 et 20 ans. À Sciences Po, des étudiants ont été exclus temporairement et sont traumatisés. On les appelle « les bannis ». Quand on manifestait devant l'école, des journalistes m'ont dit que je n'allais jamais trouver de travail. Les comptes Linkedin sont aussi ciblés pour entraver la carrière professionnelle. Comme Monira le disait, les noms tournent. On doit faire face à l'extrême droite, d'autant que Sciences Po se situe dans un quartier très bourgeois où se trouvent les fiefs de la Cocarde ou de l'Action française. Bref, il y a vraiment une volonté de nuire qui ne se cache plus. Donc quand on parle d'« insécurité », pour nous, ça se pose clairement… Je pense qu'on a mesuré jusqu'où des gens de pouvoir étaient prêts à aller. Aujourd'hui, ce sont principalement de nouveaux étudiants, jeunes, qui reprennent le flambeau des mobilisations à Sciences Po. Mais c'est très compliqué pour eux d'avoir des interactions saines avec les médias, a fortiori dans un contexte où il y a une forte répression de l'État et de la police.
Tout ceci n'étant jamais inclus dans les sujets sur « l'insécurité » ou la « cancel culture », qui font pourtant régulièrement la Une des hebdomadaires et l'objet de débats médiatiques à n'en plus finir…
Monira : Oui. Et de manière générale, je trouve quand même particulièrement frustrant de voir des gens qui n'y connaissent rien parler dans les médias de sujets que l'on connaît par cœur, que ce soit la campagne BDS ou de la Palestine. On est obligé de supporter des gens qui racontent n'importe quoi, alors qu'on pourrait vraiment avoir des débats. Peut-être ne pas être d'accord, mais au moins, ne pas être d'accord à propos de vraies choses, de vrais éléments. Mais il ne peut même pas y avoir « désaccord » puisqu'on ne cherche pas à savoir précisément ce dont on parle et qu'on ne nous donne jamais l'occasion de l'exprimer. Il y a une barrière complète entre les politiques et les grands médias d'un côté… et nous de l'autre, si loin. Il y a un mur infranchissable en fait. Il y a le mur en Palestine, mais j'ai l'impression qu'il est ici aussi.
Hicham : Mais « les murs renversés deviennent des ponts »… C'est Angela Davis qui disait ça.
Propos recueillis par Pauline Perrenot
[1] Les propos tenus dans cet entretien n'engagent que lui.
[2] Voir à ce sujet les enquêtes de +972 Magazine, notamment « "A mass assassination factory" : Inside Israel's calculated bombing of Gaza », 30 novembre 2023 ; « "Lavender" : The AI machine directing Israel's bombing spree in Gaza », 3 avril 2024 et « Why human agency is still central to Israel's AI-powered warfare », 25 avril 2024.
[3] Lire « Palestine et mobilisations étudiantes : calomnies médiatiques en série », Acrimed, 30 mai 2024.
[4] Voir « Acharnement médiatique contre Rima Hassan », Acrimed, 31 mai 2024.
[5] Voir les travaux et les rapports de Pedro Arrojo-Agudo, rapporteur spécial sur les droits de l'homme à l'eau potable et à l'assainissement à l'ONU.
[6] Oxfam, « Water War Crimes : How Israel has weaponised water in its military campaign in Gaza », 18 juillet 2024.
[7] Jean Stern est journaliste et travaille aujourd'hui pour Orient XXI.
[8] Voir « France Inter, Sciences Po et la Palestine : quand la "polémique" supplante l'information », Acrimed, 20 novembre 2024.
[9] Voir « Que sait-on de cette vidéo d'un militant de l'UEJF au sol, lors d'un colloque autour du 7 Octobre ? », Libération, 8 octobre 2024.
[10] Voir « Palestine et mobilisations étudiantes : calomnies médiatiques en série », Acrimed, 30 mai 2024, mais également notre série en trois volets sur la couverture médiatique de France Inter (volet 1, volet 2 et volet 3).
[11] Voir notamment « France. Une décision historique de la Cour européenne des droits de l'homme conclut que les actions de campagne en faveur du boycott d'Israël ne constituent pas une infraction » et « La Cour européenne des droits de l'homme condamne la France pour avoir poursuivi des militants pacifiques », Amnesty International, 11 juin et 17 juin 2020. Voir également « La cour de cassation donne raison à BDS », BDS France, 24 octobre 2023.
[12] « BDS, dessous d'un boycott », Libération, 14 août 2015. Voir également le droit de réponse accordé au cofondateur du mouvement, Omar Barghouti, « Boycott contre Israël : une réponse à Laurent Joffrin », Libération, 19 août 2015.
[13] Un mouvement survenu sur les réseaux sociaux en mai 2024, où ont circulé des appels à « bloquer » des célébrités, des influenceurs ou des marques qui ne prendraient pas assez position au sujet de la Palestine ou du Congo.
[14] « Comment des ONG pro-palestiniennes organisent un boycott économique d'Israël ? », Europe 1, 31 octobre 2023.
[15] Voir notamment « Maccarthysme médiatique », Médiacritiques n°51, juillet-septembre 2024.
25.08.2025 à 07:00
« Médias en campagne », Syllepse, 2005, conclusion.
- Référendum de 2005Le 29 mai 2005, le traité établissant une Constitution pour l'Europe était rejeté par référendum. À l'époque, nous y avions consacré de nombreux articles et un livre : Médias en campagne. Retours sur le référendum de 2005 (Henri Maler et Antoine Schwartz, Syllepse, 2005). À l'occasion de ce vingtième anniversaire, nous publions au fil de l'été les différents chapitres de cet ouvrage. Au programme ici : la conclusion.
Une fois de plus, les médias dominants – ou plus exactement : leur porte-voix les plus influents – ont opposé leur arrogance aux défenseurs des opinions qu'ils réprouvent. Alors qu'ils se targuent d'encourager le débat public, ils ont tenté de le confisquer. Une fois de plus… Mais cette fois-ci sans succès. Loin de se confondre avec le tohu-bohu orchestré par les médias, le débat politique s'est propagé sans eux, malgré eux, et n'a pas respecté le choix forcé de « la seule politique possible », celle dont ils sont non seulement les promoteurs mais aussi les acteurs [1]. Pourtant, leur échec politique n'est pas ou n'est pas encore, sur la question des médias, une victoire démocratique.
C'est pourquoi, tirant un premier bilan de la campagne, l'association Acrimed adressait aux lendemains du 29 mai une « Lettre ouverte à la gauche de gauche » destinée à appeler à la poursuite de l'action [2]. Quelle autre conclusion tirer de la campagne référendaire que celle-ci : « Faut-il une fois passés les moments forts de la mobilisation, remiser notre révolte et n'avoir pour seule ambition que de tenter, non sans cynisme nous aussi, de nous servir des médias dominants sans contester leur domination ? Il n'est que trop évident qu'une telle domination, parce qu'elle s'exerce en permanence, doit faire l'objet d'une vigilance, d'une critique et d'une action permanentes. » Pour quelles raisons et avec quels objectifs ?
Nous l'avons déjà souligné : dans le meilleur des cas et par temps calme, l'expression des différents courants politiques dans les médias audiovisuels est proportionnée – si l'on peut dire – aux résultats de modes de scrutin qui laminent les différences et les minorités. Le prétendu « quatrième pouvoir » se borne alors à décalquer et à conforter la composition des pouvoirs exécutif et législatif. Qui nous dira quel est le principe démocratique qui préside à un tel cumul ? Et comme si cela ne suffisait pas, la liberté de la presse, condition et moyen de la liberté d'expression, est invoquée pour justifier les abus de position dominante d'une minorité de responsables, éditorialistes, présentateurs et « experts » qui exercent leur magistère non seulement au nom de tous les journalistes, et au détriment d'un certain nombre d'entre eux, mais surtout au nom d'une « élite » autoproclamée qui défie l'expression démocratique du plus grand nombre. Qui nous dira quel est le principe démocratique qui justifie une telle confiscation ? Dès lors, le pluralisme réellement existant est seulement concédé et circonscrit : une forme de maintien de l'ordre médiatique au service de la « fabrique de l'opinion ». Que ce maintien de l'ordre ne soit pas comparable à celui qui prévaut dans les régimes autoritaires et dictatoriaux où la presse est muselée est, évidemment, indéniable. Mais un tel argument ne peut satisfaire que ceux qui pensent que le pire doit toujours excuser le mal quand il est moindre.
Or, n'en déplaise à nos majestés éditoriales, parmi les leçons du scrutin du 29 mai, il en est une au moins qui devrait retenir l'attention : les médias dominants sont partie prenante de la crise politique et sociale qu'ils prétendent observer. Comment ne pas voir que le « déficit démocratique », comme on dit, qui affecte la représentation politique et partisane s'étend aux médias dominants eux-mêmes ? La perte croissante de crédibilité qui touche à la fois les journalistes et l'information qu'ils délivrent est du même ordre que celle qui mine la politique et ceux qui l'exercent quand ils ne proposent qu'une alternance entre un libéralisme prétendument social et un socialisme honteusement libéral. La question médiatique et la question politique sont donc étroitement mêlées. À bien des égards, il s'agit d'une seule et même question. Mais la question médiatique ne saurait être plus longtemps négligée et doit être affrontée pour elle-même.
Face à des gardiens de l'ordre médiatique qui transforment le pluralisme en argument de vente destiné à flatter les consommateurs ou en arme de dissuasion employée pour juguler les dissidences, il est urgent d'opposer la défense d'un pluralisme de principe qui est aussi un pluralisme de précaution. Pluralisme de principe : parce c'est de diversité effective dont a impérativement besoin la conflictualité nécessaire à toute vie démocratique et à tout projet de transformation sociale. Pluralisme de précaution : parce que le pouvoir de conditionnement des médias est sans doute d'autant plus efficace qu'il n'est ni omnipotent, ni mécanique, ni uniforme.
Mais qui peut croire qu'il suffit de hausser le ton pour déjouer la surdité des dignitaires des médias qui, convergeant sur ce point avec les « guides » politiques et économiques qu'ils révèrent, considèrent que le peuple n'a d'autres choix que d'obéir à leurs injonctions ? Ou qu'il faudrait se contenter de demander, au coup par coup, une meilleure répartition des temps de parole ou des surfaces de papier, comme si la question du pluralisme était seulement une question de dosage des intervenants ? Ou qu'il s'agirait seulement de s'en remettre à une segmentation du marché et d'offrir, en guise de diversité, des produits ajustés aux prétendues demandes des consommateurs ?
Un pluralisme effectif et, partant, conflictuel, suppose une transformation en profondeur de l'ordre médiatique existant.
Or depuis 1981, un énorme trou noir a englouti les projets qui contestent l'ordre médiatique existant. Trop longtemps, seuls (ou presque) les syndicats de journalistes et de professionnels des médias ont résisté au démembrement du secteur public de l'audiovisuel et à sa soumission à une logique purement commerciale, confortée par le recours massif à la publicité. Seules (ou presque) les radios et les télés associatives ont tenté de faire prévaloir le droit à une information et une culture différentes. Pendant ce temps, la concentration des médias, leur déploiement multinational et multimédias, leur financiarisation et leur soumission à la logique du profit n'ont pas cessé de s'accroître. En France, seulement une demi douzaine de groupes quadrillent aujourd'hui les médias d'informations générales : Hachette-Lagardère, la Socpress du groupe Dassault, Bouygues, Vivendi, La Lyonnaise-Suez et le groupe Le Monde. En matière de presse écrite, deux géants de l'armement qui vivent des commandes de l'État (Dassault et Lagardère) contrôlent près des deux tiers du tirage [3]. Au cours des vingt dernières années, les entreprises de presse sont donc devenues des acteurs de premier plan de l'économie, à tel point qu'à la fin de l'année 2002 TF1, Canal + et M6 réunis pesaient plus en Bourse que le secteur automobile (Challenges, novembre 2000). Somme toute, les fameux propos du PDG de TF1 sur la vocation de son groupe (« ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible » [4]) ne traduisent qu'un renforcement plus général des logiques du marché dans l'ensemble de l'économie du secteur.
Face à ces acteurs et propagandistes de la mondialisation libérale, le mouvement altermondialiste ne peut pas évacuer les problèmes que soulèvent leurs transformations et leurs effets sans se renier.
D'autant que des propositions pour une réappropriation démocratique des médias existent – nous y reviendrons dans d'autres publications. Il suffit ici de planter quelques jalons. Une telle réappropriation exige une redéfinition des politiques publiques de l'audiovisuel et la constitution d'un service public indépendant du financement commercial, reposant sur deux formes de propriété : un secteur public libéré du double assujettissement au pouvoir politique et aux contraintes publicitaires, et un secteur associatif, indépendant et laïc. Elle requiert en outre des dispositions contre la concentration et la financiarisation des médias, la remise en cause de leur appropriation par des groupes bénéficiant de marchés publics et la levée du tabou sur l'appartenance de la première chaîne de télévision française (et européenne) à un groupe privé. Elle suppose également un financement public du secteur public et du secteur associatif, notamment par une taxe sur ce véritable impôt indirect que constitue la publicité commerciale, ainsi qu'une redéfinition de l'aide publique à la presse, aujourd'hui détournée au profit des entreprises commerciales. Cette reconquête citoyenne pourrait passer enfin, cette liste n'est pas exhaustive, par le renforcement des sociétés de rédacteurs indépendantes et, plus généralement, par le contrôle de tous les salariés de l'information sur leurs entreprises.
Mais de tels objectifs ne peuvent être atteints sans une action concertée soutenue par une critique sans complaisance. Une critique sans complaisance : des succès effectifs ne pourront être en effet remportés tant que persistera, notamment parmi les porte-parole, l'illusion que l'on peut se servir des médias dominants sans prendre le risque de leur être asservi et que les seuls combats qui méritent d'être menés sur ce terrain consistent à quémander des strapontins et en payer la location à n'importe quel prix. Et d'abord au prix du silence sur l'ordre médiatique existant. Une action concertée : les médias ne changeront pas tout seuls, en raison notamment des contraintes économiques et sociales qui les enserrent et qui, présentées comme des fatalités naturelles, servent d'alibi à leurs défenseurs.
C'est pourquoi il importe de s'inscrire dans la perspective d'une action collective de longue durée qui fédère les réseaux d'observation et de critique des médias, les syndicats de journalistes, les médias sans but lucratif, les salariés de l'information et plus généralement tous les citoyens qui ne se satisfont pas du statu quo. Cette convergence devrait s'élargir aux associations et aux formations politiques qui, quelles que soient les cibles principales de leurs activités respectives, sont disposées à intégrer la critique de l'ordre médiatique à leurs débats, à leurs actions et à leurs propositions. La contestation de l'ordre médiatique qui se développe avec vigueur depuis quelques années montre que cela est possible. Les réunions publiques, les publications ou les films se multiplient. Les actions contre la pollution publicitaire, les combats des intermittents du spectacle et des précaires de la culture, les résistances de journalistes réfractaires, des documentaristes ou des scénaristes, avec celles des médias indépendants et associatifs, ébauchent une sorte de front commun contre l'emprise et l'offensive des médias financiarisés. Les multiples initiatives qui ont marqué la campagne, des protestations individuelles aux actions collectives [5], devraient donner le signal d'une riposte plus générale.
Ainsi, l'échec politique des prescripteurs d'opinion juchés au sommet du journalisme ne sera une (première) victoire démocratique sur la question des médias qu'à la condition de donner naissance à un mouvement de contestation cohérent et durable : « La question des médias et de leur avenir est une question trop sérieuse pour être abandonnée seulement à leurs responsables. C'est une question trop grave pour que seuls s'en préoccupent quelques syndicats et associations. C'est une question politique : elle concerne toutes celles et tous ceux qui n'entendent pas que le marché pense pour eux et agisse à leur place. » [6]
Si un autre monde est possible, d'autres médias le sont aussi.
Annexe. Lettre ouverte à la gauche de gauche. Les médias désavoués ? Et maintenant ? (lien)
Extrait de Médias en campagne, Henri Maler et Antoine Schwartz, Acrimed, Syllepse, 2005, p. 119-126.
[1] Lire Pierre Bourdieu, « Contre la politique de la dépolitisation », in Contre-feux 2, Paris, Raisons d'Agir, 2001.
[2] Publiée le 6 juin 2005, cette lettre est signée, pour le Collectif d'Animation d'Acrimed, par Patrick Champagne, Henri Maler et Aline Pailler. Voir ici même en annexe.
[3] À titre d'exemple, le groupe Lagardère, empire industriel de l'aéronautique et de l'armement, possède des dizaines de titres de presse (Elle, Télé7jours, Paris-Match, le Journal de Mickey, La Provence etc.), mais aussi des chaînes de radio et de télévision (Europe 1, Canal J…), des maisons d'édition (Fayard, Grasset, Larousse…) ou des chaînes de magasins (Relay, Virgin Megastor…). Une base de données sur la propriété des médias a été constituée par l'Observatoire français des médias (OFM).
[4] Patrick Le Lelay interrogé dans Les Dirigeants face au changement, Editions du huitième jour, 2004, p. 92.
[5] Parmi elles : la « Lettre ouverte au CSA, à Radio France et au Ministère de la propagande », la manifestation du 9 mai 2005 impulsée par l'OFM (« Constitution européenne : Où est le débat dans les médias ? »), « L'Appel pour une information impartiale » qui a recueilli plus de 18 000 signatures. Pour plus de détails, consulter le site d'Acrimed.
[6] « Lette ouverte à la gauche de gauche ».
18.08.2025 à 07:00
« Médias en campagne », Syllepse, 2005, chapitre 3.
- Référendum de 2005Le 29 mai 2005, le traité établissant une Constitution pour l'Europe était rejeté par référendum. À l'époque, nous y avions consacré de nombreux articles et un livre : Médias en campagne. Retours sur le référendum de 2005 (Henri Maler et Antoine Schwartz, Syllepse, 2005). À l'occasion de ce vingtième anniversaire, nous publions au fil de l'été les différents chapitres de cet ouvrage. Au programme ici : le chapitre 3.
29 mai 2005. Les électeurs se sont prononcés majoritairement contre le Traité constitutionnel européen. Toutes les autorités qui se sont mobilisées en faveur de son adoption sont démocratiquement désavouées. Les commentaires politiques et éditoriaux du soir du scrutin et du lendemain, comme il fallait s'y attendre, brodent sur ce thème. Mais d'abord pour disqualifier ce peuple qui a mal voté. Et dans les jours qui suivent, on a beau réajuster ses lunettes et tendre l'oreille, on ne lit, ne voit et n'entend rien qui vienne remettre en question la débâcle des médias dominants. On se dit ironiquement : « C'est sûr : tous les chroniqueurs et éditorialistes, donneurs de leçon à tous vents et spécialistes de l'autocritique des autres, ne vont pas tarder à s'interroger sur leur implication et sur celle des médias qu'ils orientent. Et, si cela advient, ce sera, une fois de plus, après avoir (éventuellement) reconnu quelques erreurs vénielles, pour n'en tirer aucune conséquence ». Mais rien de ce genre n'a eu lieu. Ce sera pour un autre jour, peut-être…
En attendant, plus que la campagne elle-même, ses lendemains permettent de comprendre quelle idée les principales sommités médiatiques se font de la démocratie quand elle ne conforte pas leur pouvoir.
« Equité » ? (bis) : l'hégémonie des bien votants
Le dimanche 29 mai 2005 au soir, avant même l'heure fatidique de l'annonce des résultats, les mines réjouies ou déconfites des participants aux plateaux télés (celles des politiques, mais aussi des journalistes et des experts) permettent de deviner assez facilement l'issue de la consultation. Pour les élites médiatiques et politiques mobilisées pour la ratification du traité, le choc est rude, et l'amertume se mêle à la colère. Lors de la soirée électorale, puis les jours suivants, s'engage une lutte d'interprétations sur le sens des résultats du scrutin et sur les leçons à en tirer pour l'avenir. Les professionnels de la politique sont bien entendu en première ligne pour faire prévaloir leurs propres interprétations globalisantes, avec tous les risques de dépossession que cela implique ; parmi eux, les médias privilégient les représentants des partis, et particulièrement ceux qui viennent d'essuyer un échec.
Dans cette lutte sur l'interprétation du vote, il faut aussi compter avec leurs auxiliaires, les journalistes dominants. Leur rôle ? Poursuivre, malgré tout, leur grande œuvre pédagogique et en conserver le monopole. Avec deux effets : continuer d'imposer des conditions biaisées au débat démocratique et contribuer, ce faisant, à faire prévaloir leurs propres analyses des résultats. Et cela, dès le soir du 29 mai. « Equité » : Sur France 2, le dimanche soir, la directrice de l'information Arlette Chabot refuse de laisser entrer plusieurs représentants du « non de gauche » que la chaîne publique avait pourtant invités au départ – et pour cause, le plateau est déjà encombré de partisans du « oui » [1]. « Pédagogie » : sur le plateau de TF1, la présentatrice Claire Chazal multiplie les questions « bien intentionnées », comme celle-ci, à l'adresse de Ségolène Royal (« oui ») : « Est-ce qu'il n'y a pas eu au fond un défaut de communication ou d'efficacité de la part des dirigeants du Parti socialiste ? ».
C'est sans doute pour combler ce « défaut de communication » que les présentateurs des émissions d'information du lendemain choisissent d'inviter des partisans du « oui » pour expliquer la victoire du « non ». Le matin du 30 mai 2005, sur France Inter, on compte 5 défenseurs du traité contre trois opposants. Sur Europe 1, le déséquilibre est encore plus flagrant. Jean-Pierre Elkabbach reçoit 9 invités le matin du 30 mai : Julien Dray (« oui ») ; Claude Bartolone (« non »), François Bayrou (« oui »), François Baroin (« oui »), Jacques Barrot (« oui »), Philippe de Villiers (« non »), Bertrand Delanoë (« oui ») et Nicolas Baverez (« oui »). Évidemment, Elkabbach persiste à interroger ses invités avec une grande impartialité : « Claude Bartolone, c'est extraordinaire d'entendre souvent le mot "rassembler" : les diviseurs qui ont cassé la porcelaine veulent la raccommoder. Est-ce qu'ils sont crédibles ? ». Enfin sur RTL, on peut entendre discourir, au micro de Jean-Michel Aphatie, 3 représentants du « oui » et seulement un pour le « non », en la personne de Christine Boutin de l'UMP. Aphatie justifie sans états d'âmes ce choix des invités sur son blog : « Fallait-il à tout prix, au lendemain du référendum, rechercher ou maintenir un équilibre entre les tenants du "oui" et du "non" au traité ? Journalistiquement, non ». Étonnante conception du journalisme, soutenue par une affirmation péremptoire qui tient lieu d'explication. Si le « oui » l'avait emporté, les invités auraient-ils été choisis dans le camp du « non » pour qu'ils commentent leur défaite ?
Dans les émissions de « débat », on constate les mêmes déséquilibres : les perdants de la veille sont conviés à faire la leçon aux vainqueurs. Ainsi, dans l'émission « Ripostes » qu'anime Serge Moati sur France 5, la porte-parole du PCF Marie-George Buffet (« non ») affronte le 5 juin 2005 trois autres politiques, Pierre Moscovici (« oui »), Marielle de Sarnez (« oui ») et Brice Hortefeux (« oui ») ainsi que deux journalistes, Jean-Michel Aphatie (« oui ») et Claude Askolovitch du Nouvel Observateur (« oui »). Sans surprise, on retrouve une même surreprésentation du « oui » dans l'émission « France Europe Express » du 31 mai 2005, où les arguments du « non de gauche » se heurtent aux interventions des journalistes du « oui » (Serge July, Jean-Michel Blier) et aux analyses des « experts » du « oui » (Pascal Perrineau, Bernard Bruhnes ou encore Nicolas Baverez). Un plateau aussi « équitable » que lors de la campagne, comme le remarque avec humour Olivier Cyran : « Deux jours après la grosse baffe du 29 mai, Christine Ockrent tenait salon sur France 3. Tout l'ancien régime y était réuni, rose et poudré comme à Versailles, continuant à déguster du Oui comme Marie-Antoinette de la brioche ». Geste de majesté, le « camp du non » avait tout de même le droit à un tabouret en bout de table, « près du rince-doigts en faïence et du crachoir Louis 15 » [2].
Toutefois, l'émission la plus mémorable de l'après référendum restera certainement celle du lundi 30 mai 2005 au soir, présentée par Arlette Chabot [3]. France 2 n'a pas hésité à déprogrammer ce jour là un téléfilm au profit d'une « grande émission spéciale de la rédaction sur le thème : Pourquoi les Français disent non ? ». Le plateau, fort encombré, est censé représenter la « société civile » : « Ce soir, explique la directrice de l'information de la chaîne, nous avons choisi d'inviter ceux qui sont dans la vie, ceux qui appartiennent à cette France qui vit, qui travaille tous les jours ». En réalité, remarque PLPL, excepté trois syndicalistes, « la "France qui travaille" à la télévision décalque le plan de table des dîners en ville » : Bernard Kouchner (ex-ministre socialiste, Monsieur Christine Ockrent) y côtoie en effet Renaud Donnedieu de Vabres (ministre de la culture), Philippe Torreton (comédien, Monsieur Claire Chazal) ou bien encore Guillaume Sarkozy (président de l'Union des industries textiles et frère de Nicolas). Au total, 8 partisans du « oui » contre seulement 4 pour le « non ». Mais il faut prendre aussi en compte les éclairages apportés par trois « experts ». D'abord Éric Le Boucher qui, explique Arlette Chabot, « est journaliste au Monde et a publié un papier dans Le Monde du week-end dernier dont on parle beaucoup ; je lis le titre : "La France sociale n'est plus capable d'exporter autre chose que ses échecs" ». Deuxième invité-surprise : l'ancien premier ministre Raymond Barre qui, selon Bernard Kouchner, tient « un discours toujours jeune ». Enfin, Roger Cohen, journaliste de l'International Herald Tribune, qui est venu expliquer que le discours en France était « de plus en plus gauchiste ». Mais rien ne résume mieux l'esprit de cette soirée, et celui de tant d'autres, que cette question presque innocente d'Arlette Chabot au secrétaire général de la CGT-Cheminots : « Didier Le Reste, est-ce que vous incarnez une France un peu repliée sur elle-même, qui défend ses avantages acquis, qui n'est pas ouverte aux travailleurs étrangers, ouverte à l'Union européenne ? ».
La cause est entendue : l'interprétation des résultats du scrutin appartient prioritairement à ceux qu'ils ont désavoués : aux détenteurs du quasi-monopole du discours médiatiquement légitime, immergé dans un océan de démocratie.
Les matins du « oui » sur France Culture… après le choc ! [4]
Aux lendemains du référendum, les « Matins de France Culture » consacrent la plupart des émissions à l'analyse des résultats, avec des invités officiellement chargés de tirer objectivement les leçons du scrutin puisque ce sont des « savants » ou des « personnalités » qui connaissent bien l'Europe. Ainsi, Pierre Rosanvallon (le 30/05), Kalypso Nicolaïdis (31/05), Yann Moulier-Boutang (01/06), René Rémond (02/06), Ezra Suleiman (07/06) et Jean-Luc Dehaene (08/06), tous farouches partisans du « oui », sont venus s'exprimer sur le plateau. Seul René Passet, invité une semaine après les résultats (06/06), est venu présenter une analyse émanant du camp du « non ». Six « oui » égalent donc un seul « non » : telle est l'étrange conception de « l'équité » des responsables de l'émission. Le premier invité, Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, discourt doctement sur cette « implosion politico-sociale en France ». Il n'y va pas par quatre chemins : « la réponse de beaucoup de personnes qui ont voté "non", c'est de dire : "on n'est pas tellement partisans de la solidarité et de la redistribution économique avec un certain nombre d'Européens." ». Ou encore : « toute une partie de la gauche, qui était une gauche internationaliste, est devenue plus nationaliste aujourd'hui ». Il insiste : « les partisans du "non" ont dit : "Oui à une Europe protectionniste et non à une Europe de la redistribution !" » Ainsi, le « non de gauche » serait nationaliste et contre la redistribution ! Sur le plateau des « Matins de France Culture », personne ne contestera ces propos, et pour cause, puisque sur les six personnes qui entourent Pierre Rosanvallon (Adler, Duhamel, Slama, Pastré, Kravetz et Demorand) aucune ne s'est prononcée pour le « non ».
Le lendemain, Kalypso Nicolaïdis, ancienne conseillère du ministre grec des affaires étrangères, déplore, elle aussi, la victoire du « non » qu'elle interprète comme étant « d'un côté eurosceptique, de l'autre peut-être xénophobe... ». Lorsque Nicolaïdis affirme qu'elle « ne participe pas à la diabolisation du "non" », Nicolas Demorand, dans un grand mouvement de dénégation, s'écrie : « Nous ne l'avons pas fait là, en tout cas ! ». Sans doute le présentateur a-t-il la mémoire courte. Poursuivant sur les enseignements qu'il convient de tirer des résultats du référendum, Demorand invite ensuite un politologue, l'incontournable René Rémond. L'académicien, à son tour, ne fait pas dans la nuance : « [le "non"] c'est les résurgences des égoïsmes nationaux. [...] On a probablement détruit la plus grande entreprise de l'histoire ! ». La raison en est que « les électeurs n'ont pas été éclairés ». Cela est d'autant plus triste à ses yeux que selon lui « les médias, dont le comportement a été irréprochable dans la dernière campagne, ont fait un grand effort d'information ». Un grand effort d'information ! Puis une comparaison historique s'impose aux yeux de cet « éminent » historien : « Je suis tenté de dire que c'est aussi grave que Munich. Ça ne veut pas du tout dire que les motivations des électeurs ont fait d'eux des munichois. [...] Ils ont même eu le sentiment, au contraire, d'êtres des résistants. [...] Objectivement je ne suis pas sûr qu'en définitive ce ne soit pas le "non" qui était plutôt collaborateur, parce que l'on fait le jeu de l'Angleterre. » Pas « munichois » dans leur motivation, mais « collabos » malgré tout : faut-il commenter cette abjection ? Le président de la Fondation nationale des sciences politiques tient toutefois à nous rassurer : « c'est la peur qui l'a emporté » et « rien ne justifie cette morosité, c'est de l'ordre du psychodrame ! ».
Accompagnant ces déçus du référendum, les éditorialistes reprennent en chœur le même leitmotiv, dans leurs chroniques ou lors d'entretiens avec des invités. Pour Alexandre Adler, dont les prévisions ne s'avèrent que rarement vérifiées, « nous allons rentrer dans une phase de cacophonie » (30.03.05) et l'Europe « est au bord du gouffre » (31.05.05). Pour Olivier Pastré, qui se présente comme économiste, tout est simple puisque « à long terme, l'Europe a des chances de disparaître de la carte » (30.05.05). Déçu par les jeunes qui ont voté « non », il se fâche : « C'est pour eux qu'on a construit l'Europe. S'ils n'en veulent pas, on n'est pas bien barrés ». De son côté, Alain Gérard Slama, tout en finesse, revient quant à lui sur les « erreurs de la campagne ». Pour lui, « la diabolisation du mot "libéralisme", qui n'est plus appelé que l'ultralibéralisme, a été vraiment une des fautes majeures de cette campagne. Qui a pris position en faveur de l'Europe de la liberté ? Personne ! ». Bref, « on a trop exalté l'État Providence et la protection ». Et ce n'est pas Olivier Duhamel qui va lui donner tort : selon lui le « non » serait un « fiasco ».
Les émissions réservent parfois de bonnes surprises. Dans un grand moment d'euphorie, avec comme invité Jean-Luc Dehaene (l'ancien vice-président de la Convention), Adler lance une idée ingénieuse : « Il y a au fond une seule innovation politique ces dernières années – et je le déplore profondément mais c'est ainsi – c'est le mouvement ATTAC en France ; qui a d'ailleurs fait des adeptes en Allemagne, en Belgique, un peu partout ; et qui dénonce la mondialisation et aussi bien sûr l'Europe. Et, pourquoi ne ferions-nous pas – les Européens – un mouvement qui s'appellerait "Défense", par exemple, ou autre chose encore, et qui serait le contrepoids de cette organisation qui dépasse les partis mais qui a cristallisé finalement un refus, qui est devenu opérant, en tout cas en France, et à certains égards aux Pays-Bas ? » (08.06.05). Ravi, Duhamel enchaîne : « Pour le titre, je vous propose "Contre-Attac" ! » Heureuse répartie qui suscite enfin un peu de bonne humeur dans le studio.
« Pédagogie » ? (bis) : l'hégémonie des biens pensants
On l'a compris : le pluralisme démocratique doit s'incliner devant les raisons supérieures de la « pédagogie ». Et quand celle-ci échoue, c'est que le peuple ne la mérite pas : haro sur le peuple !
Après l'annonce des résultats, le haut clergé médiatique avoue volontiers sa tristesse. Ainsi Laurent Joffrin : « Pourquoi dissimuler nos sentiments ? Nous sommes tristes. Amers ? Furieux ? Découragés ? Non. Tristes. Ainsi les arguments les plus sincères n'y ont rien fait, l'appel à la raison a été vain, les leçons du passé sont restées inutiles. Nous avons argumenté, ferraillé, bataillé. En vain. » Cependant, contrairement à ce qu'affirme le directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, ses confrères, responsables de presse et autres éditorialistes patentés, sont aussi très amers et on ne peut plus furieux. À commencer par ceux qui s'épanchent dans les colonnes de l'hebdomadaire, qui titre en couverture : « État de choc » (02.06.05). Tandis que Jacques Julliard évoque « la fièvre, la fureur, la rage, un parfum de guerre civile », Jean Daniel explique que les porte-parole du « non de gauche » ont réussi « à donner une dignité idéologique à un ensemble de rejets populistes ». Choqué comme ses confrères, Robert Schneider tient des propos du même ordre : « c'est le populisme, la tentation du repli, la peur de l'étranger qui l'ont d'abord emporté ».
Une fois de plus, c'est une clameur quasi-unanime qui s'élève dans les travées du « pluralisme » médiatique [5]. Des tombereaux d'invectives, souvent haineuses, s'abattent sur les électeurs coupables d'avoir contredit les aspirations de leurs maîtres débonnaires. Pour Serge July, le patron de Libération, la victoire du « non » signifie « un désastre général et une épidémie de populisme qui emportent tout sur leur passage » (30.05.05). Pour Jean-Marie Colombani, le patron du Monde, « les tenants du non voulaient en effet en finir avec ce qu'ils considèrent comme le mythe européen. Par nationalisme, par xénophobie, par dogmatisme ou par nostalgie, ils voulaient se débarrasser de cette Europe qui barre l'horizon, qui dérange les habitudes » (31.05.05). Françoise Fressoz, éditorialiste aux Échos, le confirme : « La France est devenue hier soir l'homme malade de l'Europe » (30.5.05). Même le directeur de la rédaction du quotidien gratuit 20 minutes prend exceptionnellement la plume, pour hurler son désarroi rageur : « C'est la France du repli, la France recroquevillée sur ses craintes qui a gagné ce référendum. Elle a succombé à des mois d'un discours social-pleurnichard dans lequel la réalité des faits avait cédé le pas à l'émotionnel collectif » (30.05.05).
Cette « procession des fulminants » [6] rappelle la colère et l'effarement des monarques et des marquis qui se sentent trahis par un peuple indocile. Déjà, durant toute la campagne référendaire, les commentateurs volubiles répétaient à longueurs de chroniques et de bavardages télévisés que les électeurs n'allaient pas se prononcer sur les enjeux de la consultation elle-même. « C'est le drame répété des référendums de n'être jamais pris pour ce qu'ils sont mais de servir d'exutoire à tous les mécontentements » expliquait par exemple Jean-Michel Thénard de Libération (19.03.05). Le vote « non » ne pouvait être motivé que par des peurs « irrationnelles » et peu avouables qui devaient conduire à une « comédie des erreurs », selon les termes d'un autre éditorialiste du quotidien, Gérard Dupuy (05.05.05). Aux lendemains du 29 mai, les mêmes principes de défiguration de la réalité sociale et politique continuent de prévaloir. Comme l'écrit avec justesse Frédéric Lordon, « le monde réel contredit le monde voulu, et cet attentat au désir des Grands est un choc si insupportable que le monde lui-même est déclaré abominable ». Et comme le comble de l'abominable est atteint quand l'extrême-droite leur semble victorieuse, il suffit de décréter que le « non » de gauche et le « non » de droite sont si proches qu'ils sont parents, voire identiques. Rien n'arrête le delirium qui frappe les conducteurs éclairés de l'opinion. Edwy Plenel, l'ancien directeur de la rédaction du Monde, parle d'« une colère contre le monde et la démocratie », et n'hésite pas à agiter le spectre pétainiste de la « révolution nationale » (Le Monde 2, 04.06.05).
Il s'agit donc pour les ténors de la parole autorisée de disqualifier la victoire du « non » en l'identifiant globalement à un triomphe du « populisme » et de la « xénophobie ». Mais, parce qu'il est porteur de remises en cause de l'ordre libéral, c'est le « non de gauche » qui est particulièrement visé. Colombani n'hésite pas à écrire que « les anti-européens de gauche n'ont pas seulement additionné leurs voix avec celles de Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers. Ils ont mêlé leurs voix » (31.05.05). Les jours passent, et Philippe Val, fidèle à lui-même, persiste dans sa campagne contre les altermondialistes : « les deux poujadismes [le poujadisme de droite et le poujadisme de gauche, selon Philippe Val] ont la même haine des élites, notre ami Bernard Cassen l'a amplement prouvé pendant la campagne. » Pourquoi ? Parce qu'il a osé citer la cohorte des éditorialistes (d'élite, forcément) favorables au « oui ». Mais Philippe Val n'a pas fini de nous éblouir : « Tous deux [les deux poujadismes] aiment la saine ruralité, opposée à la décadente urbanité parisienne pleine d'apatrides et d'homosexuels. » Non contents d'être anti-intellectuels, Bernard Cassen et ses semblables sont urbanophobes, xénophobes et homophobes. (Charlie Hebdo, le 22.06.05) [7]. De son côté, Olivier Duhamel n'en finit pas de marteler le même refrain : « Il s'est trouvé des dirigeants politiques de gauche au PS, à Attac, pour reprendre la petite musique xénophobe, pour stigmatiser le plombier polonais » (France Culture, 17.06.05). Ah, la ritournelle du « plombier polonais » ! Il fallait aux journalistes ou aux experts oui-ouistes un symbole qui résume en deux mots l'idée qu'ils se faisaient des raisons du refus. Les porte-voix du « non de gauche » sont accusés d'avoir fait leur fonds de commerce de l'hostilité aux travailleurs étrangers. Bernard Kouchner professe sur le plateau de France 2 : « On a parlé du plombier polonais parce que c'était très raciste » (30.05.05). Qu'importe si la métaphore était en réalité l'invention du commissaire ultralibéral Fritz Bolkestein et de Philippe de Villiers… Et qu'importe si les partisans du « non » de gauche ne l'ont que rarement évoquée et seulement pour en appeler à une harmonisation sociale au bénéfice de la solidarité des salariés.
Les porte-parole de « non » se voient donc accusés d'avoir manipulé des classes populaires ignorantes, voire incrédules, et surtout dévorées par leur ressentiment à l'égard des « élites » et des « étrangers ». Cette analyse qui stigmatise les groupes sociaux les plus démunis ne repose sur rien, si ce n'est sur des lectures biaisées de quelques sondages d'opinion, mais cela importe peu à ces grands experts en démocratie censitaire. Comme l'explique la politiste Annie Collovald, les usages du terme « populisme », qui fonctionne à l'insulte et aux préjugés sociaux, « participent d'une redéfinition de l'acceptable et de l'inacceptable en politique » en autorisant le retour des thèses les plus réactionnaires « justifiant la supériorité morale des élites sociales et politiques établies » [8]. Dans les organes de presse du « oui », qu'ils soient réputés « de droite » ou « de gauche », l'aversion à l'égard du peuple n'est plus quelque chose d'inavouable. On se souviendra de cette harangue mémorable de Claude Imbert, le patron du Point qui, avant le scrutin en tirait déjà la leçon : « Le référendum, chez nous, ne déposera pas son innocente question dans une démocratie apaisée, chez un peuple pénétré du soin d'y répondre. Dans les urnes qu'il va ouvrir, un tourbillon menace de s'engouffrer qui ne porte encore que la rogne et la grogne. […] L'Europe, où s'enracine, pour chaque Français, une certaine idée de l'avenir, mérite mieux que la criaillerie, le déchaînement médiocre des intérêts corporatifs et des querelles carriéristes. Ne laissons pas le subalterne et la chienlit démagogique envahir l'horizon ! » (31.03.05). Bref : le peuple ne mérite pas la démocratie. Que faire ? Juguler le peuple ou étrangler la démocratie ?
BHL et Kant contre le « non de gauche » [9]
Omniprésent dans les grands médias, Bernard-Henri Lévy y multiplie en permanence les invectives contre ses adversaires. Pendant plusieurs semaines, après la grande débâcle du 29 mai, « BHL » continue de répandre dans son « Bloc Notes » hebdomadaire du Point son animosité éminemment philosophique contre les mal-votants. Dans un premier temps, il professe avec une grande subtilité que le rejet du traité « arrange les islamistes qui se sentent mieux dans une Europe passoire que dans une Europe aux polices et justices concertées. Il facilite la vie des seigneurs de la guerre africains qui savent que la France seule ne viendra jamais trop leur chercher noise et que le dernier espoir de leurs populations affamées, massacrées, humiliées, était dans une force d'intervention diplomatique et militaire européenne. » (02.06.05). Toutes les dictatures du monde qui fredonnent leur satisfaction de n'être pas inquiétées grâce au « non » français, il fallait oser ! Le philosophe, qui est aussi un savant économiste, estime que le « non » « va faire les affaires de ce que les altermondialistes appellent le grand capital ». Une semaine plus tard, « BHL » revient sur la soirée électorale télévisée, et s'interroge : « Pourquoi Fabius ne s'est-il pas montré ? Pourquoi, chez les partisans du non "de gauche", ce malaise étrange, palpable ? » C'est vrai, pourquoi ? La réponse du philosophe-politologue tombe comme un couperet : « Parce qu'ils ont assez d'oreille, ceux-là au moins, pour entendre Marine Le Pen dénoncer, à 20 h 10, l'"élite politico-médiatique" dans les termes mêmes où à 20h05 la fustigeait Emmanuelli. Parce que les plus cyniques d'entre eux, ceux qui ont joué le plus éhontément sur les peurs, les xénophobies, les réflexes souverainistes et chauvins, se sentent quand même embarrassés de retrouver leurs mots, presque leur voix, dans la bouche goguenarde du vieux Le Pen. »
Notre philosophe-démocrate parle aussi d'une « campagne de désinformation sans précédent » qui aurait jeté l'innocente Constitution européenne « aux chiens des populismes de droite et de gauche. ». Une semaine plus tard, « BHL » persiste et signe une fois de plus son très philosophique amalgame : « C'était Emmanuelli qui [...] réclamait la démission du président de la République sur le ton et dans les termes du Front national » (09.06.05). Et encore « Krivine ou Besancenot retrouvant l'antienne FN pour rappeler que les parlementaires, s'il leur avait été donné de voter, auraient ratifié le traité à 90 % ». Puis c'est au tour des altermondialistes, et des « dirigeants d'Attac appelant, dans la langue frontiste toujours, à la "résistance" contre une "mondialisation" ». Et de conclure : « Jamais, depuis des années, l'on n'avait vu cette gauche souverainiste et nationale aller si loin dans le bord à bord, sans complexes, avec son double ennemi. » Toutefois, Bernard-Henri Lévy n'oublie pas de faire la promotion de ses amis (ou de se faire des amis par la promotion) : « Il y a un excellent petit livre, Le référendum des lâches, de Philippe Val, paru avant le scrutin mais qui ouvre tant de perspectives que la défaite ne l'a pas rendu obsolète, loin de là. »
Après une parenthèse consacrée à la libération de Florence Aubenas (16.06.05), « BHL », qui semble avoir oublié que le vote a déjà eu lieu, reprend son leitmotiv contre le « non » : le projet de Constitution européenne avait pour horizon « l'impossibilité programmée de la guerre entre les nations d'Europe », explique le trublion. Qui précise aussitôt que « pour une oreille même moyennement philosophique » une telle offre « n'aurait pas dû rester sans écho ». Pourquoi donc ? Le farceur déploie alors tout son art : « ce projet de constituer l'Europe et, en la constituant, de la pacifier, cette double idée de fédérer ses États et, en les fédérant, d'entrer dans la voie du cosmopolitisme, c'était très exactement, déjà, le programme d'Emmanuel Kant dans le texte fameux qui s'appelait "Qu'est-ce que la Aufklärung ?"(23.06.05) [10] » Le projet de Constitution était donc signé Kant ? Non, mais peu importe : « Les Français, autrement dit, n'ont pas seulement dit non à Chirac, mais à Kant. Ils n'ont pas voté contre l'Europe, mais contre le texte fondateur des Lumières ». Tout simplement ! Après avoir fait voter Kant en faveur du « oui », BHL répète finalement ce que nombre d'éditorialistes et de journalistes partisans du « oui » n'ont cessé d'affirmer : « C'était un vote souverainiste, populiste, nationaliste, parfois xénophobe – mais c'était un vote qui, avant cela, en amont de ces réflexes, prenait partie contre les Lumières et leur idéal kantien de liberté ». Pour Bernard-Henri Lévy, tout est limpide. Les oreilles « même moyennement philosophiques » se rendaient compte qu'en votant contre le TCE, elles votaient contre Kant et les Lumières. Avec les oreilles des grands philosophes, sans doute fallait-il voter « oui » !
« Démocratie » ? : L'escamotage du scrutin
Quels enseignements tirer des résultats du référendum ? Ce vote populaire remettra-t-il en cause l'orientation libérale de l'Europe ? Pour les journalistes dominants, la réponse est « simple » : c'est non. Et la solution tient en trois mots : plus de libéralisme ! « Depuis plus de vingt ans, pour ne pas dire trente, pouvait-on lire dans Libération, la facilité consiste à maintenir tant bien que mal les statu quo, à bétonner les lobbies et les corporations » (31.05.05). Sur le plateau de « France Europe Express », Jean-Michel Blier chante le même refrain : « On voit bien que la société est en crise, qu'il y a des réformes indispensables. Est-ce que ça ne peut pas être pouvoir d'achat et salaires contre réformes ? » (France 3, 31.05.05). Le fait que la campagne du « non » victorieux ait porté sur la remise en cause de l'ordre libéral leur est insupportable. Voici donc ressortie la vieille rengaine des rhétoriques conservatrices : quand les « réformes » échouent, c'est la preuve qu'elles n'ont pas été assez brutales [11]. Dans L'Express, l'éditorialiste Denis Jeambar est tout à fait explicite : « Il faut trancher le nœud gordien de ce mal-être politique français en cessant de croire que la mondialisation n'existe pas, que la concurrence est diabolique, que le marché n'a pas triomphé, que le système collectiviste n'a pas échoué, que le libéralisme est une menace qui rend obsolète tout keynésianisme, qu'un choix existe encore entre radicalisme et réformisme » (30.05.05). Ainsi, dans l'interprétation du vote du 29 mai, sont de nouveau mobilisés les discours favorables au patronat qui dominent dans les médias depuis une trentaine d'années.
Autre sujet de dénégations, lié au précédent : le caractère socialement marqué du vote. 82,5 % des électeurs de la ville bourgeoise de Neuilly ont voté « oui » ; 81,2 % des électeurs de la ville ouvrière du Grand-Quevilly ont voté « non » (Le Monde, 19.07.05). D'après l'enquête « sortie des urnes » de l'institut de sondages Ipsos (29.05.05), environ 76 % des personnes gagnant plus de 4 500 euros par mois ont voté « oui », contre 37 % parmi celles gagnant moins de 2 000 euros. Comment ne pas parler de « vote de classe » ? Le scrutin du 29 mai est sans doute l'un des plus polarisé de l'histoire contemporaine. Des experts sont pourtant mobilisés pour apporter des démentis. Sur le plateau de « France Europe Express », deux jours après le référendum, le politologue Pascal Perrineau s'emporte : « On nous dit : les élites et le peuple. Excusez-moi, c'est un peu plus compliqué ! », avant d'ajouter : « quand on est analyste, épargnons-nous les raisonnements binaires. Efforçons-nous d'être un peu plus subtils ! » (France 3, 31.05.05). Aux lecteurs du Journal du Dimanche, Dominique Reynié, autre expert de Sciences-Po, explique à son tour combien une telle grille de lecture sociologique est « insuffisante » (05.06.05).
Et moins d'une semaine après le référendum, Edwy Plenel reçoit une autre politologue de Sciences-Po, Nona Mayer, dans son émission « Le Monde des idées » sur LCI (04.06.05). L'ancien directeur de la rédaction du Monde, qui a milité pour le « oui », se lance alors dans un grand numéro d'escamotage : « l'Establishment, les élites, le peuple contre les élites, c'est le Front national ! Est-ce que quelque part le langage qu'a diffusé l'extrême droite – et elle a toujours dit que la bataille des mots était importante – est-ce qu'il n'est pas en train de progresser ? ». Affirmation qui est une pure contre-vérité, car l'opposition entre « les nantis » et les « sans-grades » est une constante des discours de gauche depuis longtemps. Satisfait de ne pas être contredit par son invitée, Plenel enchaîne : « Il n'y a pas d'un côté un vote "non" qui aurait qu'une étiquette sociale et un vote "oui" – en clair, le peuple et les privilégiés – entre le "oui" et le "non", c'est faux, ça ? ». Nona Mayer répond que c'était effectivement faux, mais concède qu'il y a tout de même des « tendances ». En effet, explique-t-elle, « les ouvriers ils ont voté "non" à 81% et les cadres et les professions intellectuelles supérieures elles ont voté "oui", dans les mêmes proportions ». Décidemment, il était bien difficile pour les spécialistes en « opinion publique », habituellement si prompts à prendre leurs désirs pour la réalité, d'admettre l'évidence.
Non seulement la sociologie des votants recoupe de manière flagrante la hiérarchie sociale, mais la campagne a suscité des formes inattendues de politisation, en particulier au sein des classes populaires [12]. Dans les cafés, les entreprises, les familles, dans des centaines de réunions publiques, les discussions et les polémiques ont intéressé de nombreux citoyens à des sujets qui apparaissent souvent comme la chasse gardée des professionnels de la politique ou des experts savants. Mais les « élites » journalistiques ne l'entendent pas de cette oreille. Débattant de la campagne avec son complice et ami Luc Ferry, Jacques Julliard tire cette conclusion sans appel : « L'idée même du référendum est morte en France pour longtemps. C'est une des procédures de la démocratie qu'un certain nombre de partisans du "non" ont totalement déconsidérée » (LCI, 03.05.05). Dans les colonnes du Monde, l'essayiste Laurent Cohen-Tanugi disserte sur sa passion pour la démocratie : « Une voix égale une voix, certes, mais toutes les opinions ne se valent pas ; il y a des opinions informées et d'autres qui ne le sont pas » (14.06.05). Par une de ces entourloupes dont certains éditorialistes ont le secret, le vote populaire du 29 mai devient le signe d'une « éclipse de la démocratie ». C'est en effet le titre de l'éditorial de François Lenglet dans le mensuel Enjeux-Les Échos de juillet-août 2005. « À consulter le peuple à tout propos, écrit-il, à redouter ses colères, à flatter ses craintes, l'exécutif français a affaibli le pays et miné le suffrage universel ». Heureusement qu'il y a les élections ! Car « le peuple sait qu'il n'est pas toujours sage » et choisit par conséquent de se départir de son pouvoir « au profit que ceux qu'il élit parce qu'il sait que ceux-là verront loin. Et qu'ils sauront être impopulaires s'il le faut ».
On ne saurait être plus clair : le suffrage universel n'est légitime que s'il approuve les gardiens médiatiques de l'ordre établi. Évidemment satisfaits d'avoir rempli leur fonction.
Les prescriptions du Quotidien du Médecin [13]
Le Quotidien du Médecin, beau succès de la presse spécialisée, ne se borne pas à donner des informations médicales. Son rédacteur en chef, Richard Liscia, rédige chaque jour une chronique qu'il serait dommage de réserver aux seuls médecins. Ayant ardemment milité pour le « oui », l'éditorialiste est déprimé par le résultat du référendum. « C'est l'Europe qu'on assassine », tel est le titre de sa chronique du 3 juin 2005. Elle commence par un constat, suivi d'une déploration : « Après l'estocade française, les Hollandais ont donné le coup de grâce au traité européen [...]. Décidément, le traité si savamment rédigé par Valéry Giscard d'Estaing et la centaine d'élus compétents qui l'entouraient n'avait aucune chance ». Affectant de vouloir comprendre, Richard Liscia fait appel à un expert : « Dans Le Figaro, André Grjébine, directeur de recherche à Sciences Po, […] estime d'abord que les Français, à part l'extrême droite, n'ont pas voté contre l'Europe ; et que, à part Attac, l'extrême gauche et les altermondialistes, ils n'ont pas non plus voté contre le libéralisme ». Une telle « explication » – qui préserve le libéralisme – devrait rassurer Richard Liscia. Eh bien non ! « Les intentions des électeurs, explique-t-il, ont infiniment moins d'importance que le résultat de leur vote, qui est souverain, comme le dit fort bien M. Chirac, mais qui, en toute démocratie, peut être d'autant plus désastreux qu'il est définitif et sans appel. »
M. Liscia est décidément très triste, car les peuples sont non seulement des fainéants, qui roupillent depuis cinquante ans pendant que leurs courageux dirigeants, seuls au turbin, s'échinent à les enrichir pendant leur sommeil, mais ce sont surtout des ingrats : « Tout à coup, soixante millions de Français, douze millions de Néerlandais sortent de leur léthargie, et même de la longue sieste pendant laquelle leurs dirigeants oeuvraient à leur sécurité, à leur enrichissement, à la "communion" (pour reprendre un mot religieux) de presque 500 millions d'êtres humains, [...] pour dire que le troisième paragraphe du cinquième article contient un vice de forme ou une disposition suspecte ? » Sans doute, il était préférable de prescrire à ces trop nombreux exégètes de puissants sédatifs… Mais ce n'est pas tout : « On s'est félicité de la "qualité" du débat avant le 29 mai, du fait qu'enfin l'Europe a soulevé les passions, et que l'on s'est respecté réciproquement, les uns les autres, et mutuellement. Mais c'est le débat qui a tué le traité (et peut-être l'Europe) parce que se concentrer sur l'exégèse d'un texte forcément imparfait, technique, juridique, parfois incompréhensible, prodigieusement ennuyeux, c'est fatalement être agacé, irrité, fâché. Donc, je ne me félicite pas de la qualité d'un débat qui a privé l'Europe d'un surcroît de fraternité, de démocratie, de liberté ».
Voilà pourquoi ce n'était pas la peine d'analyser le traité. Fouiller le texte, c'était prendre le risque d'y relever des imperfections. Ce qui aurait « fatalement » agacé, irrité, fâché les lecteurs du Quotidien du Médecin. Mieux vaut donc éviter le sujet. Le 9 juin 2005, l'éditorialiste précise tout de même le fond de sa pensée dans cette déclaration d'amour au libéralisme : « Nous sommes convaincus que le salut de la France passe par une réduction des charges payées par les citoyens et par les entreprises, donc des dépenses sociales ; et par une relance de l'activité industrielle par diverses mesures d'allègement des cotisations et des formalités bureaucratiques. Mais le "non" au traité européen était aussi un "non" à un regain de liberté pour les entreprises. Ce serait folie de dire le contraire, folie de passer au-dessus de la tête de syndicats décidés à en découdre, folie de ne pas entendre l'électorat. En conséquence de quoi, c'est clair, on ne peut pas toucher au code du travail. On obéit ainsi à un diktat syndical ». Il poursuit : « Les Français ont rejeté la politique du réel ; le gouvernement doit tenir compte de cet élément grossièrement irrationnel ». Richard Liscia ne se plie au suffrage universel que contraint et forcé. Aussi peut-il conclure sa chronique, à la façon d'un aristocrate d'ancien régime mal remis de 1789 : « Le peuple est souverain, hélas ! »
« Démocratie » ? (bis) : Un festival d'autosatisfaction
Non contents d'avoir exercé un quasi-monopole d'expression en faveur du traité constitutionnel, notamment dans les médias publics, nos éditorialistes importants (forcément !) et multicartes (très souvent) n'avaient pas supporté, pendant le cours de la campagne, que leur contribution à un chœur quasi-unanime soit remise en question. De là quelques émouvants cris du cœur.
Avant le 29 mai, l'« élite » journalistique n'a cessé de disqualifier toutes les critiques, qu'elles proviennent des auditeurs, de syndicats de journalistes ou d'organisations politiques. Par exemple, le PDG de Radio France, Jean-Paul Cluzel, assurait au quotidien économique Les Échos que « les chroniqueurs n'ont pas une seule ligne » et que « lire les articles de la Constitution et les expliquer », ce n'était pas « faire de la propagande » (09.05.05). Dans Paris Match, Alain Genestar déplorait que le « oui », « ce joli mot prononcé avec le sourire déclenche, en retour, des réactions mesquines et de la haine » alors que les journalistes cherchaient seulement « à provoquer le débat, honnêtement, sans s'embarrasser de cette gestion épicière qui réglemente les temps de parole dans les télévisions » (05.05.05). Dans une tribune de Libération (11.05.05), Philippe Frémeaux, directeur du mensuel Alternatives économiques affirmait avec autorité : « Les grands médias audiovisuels expliquent le traité au bon peuple ». Et ce pédagogue alternatif et condescendant ajoutait : « Ne pas accorder la même place aux deux camps n'est pas un signe de malhonnêteté. » [14]. Mais n'était-ce pas le signe d'un manque de pluralisme inquiétant en démocratie ?
L'aveuglement des caciques du journalisme sur ce sujet, comme sur tant d'autres, est confondant. Nul ne conteste la liberté d'expression des prescripteurs d'opinion pris un à un, bien que les nuances qui les distinguent n'affectent guère leur consensus. Mais comment ne pas constater que, pris dans leur grande majorité, ils détiennent un quasi-monopole qui s'exerce au mépris du débat démocratique dont ils se croient les tenanciers ?
C'est précisément la question qu'ils ne veulent pas entendre. Le lundi 30 mai 2005, I-télévision reçoit Stéphane Paoli, le présentateur du « 7/9 » de France Inter, le journal radio le plus écouté du matin. La journaliste l'interroge : « Est-ce que aujourd'hui vous vous dites "c'est un peu notre défaite à nous" ? ». Paoli rétorque que « pas du tout, pas du tout », et ajoute quelques minutes plus tard : « J'ai le sentiment, vraiment, que dans ce pays, les médias ont fait leur travail » [15]. Mais ce sentiment ne semble pas partagé par tous les auditeurs de la chaîne de radio. Un mois plus tard, l'un d'entre eux, se présentant comme « un adversaire des médias qui mentent », l'interpelle sur l'engagement des éditorialistes et de certains « journalistes d'opérette », parlant même d'une « propagande non-stop ». Stéphane Paoli réplique, d'un ton outré : « Il n'y a pas eu de campagne ici à France Inter ! Il y a eu – encore une fois ! – des chroniqueurs que nous avons engagés pour leur talent. Et qui se sont positionnés comme tels. Et tant mieux. Et vive Guetta en ce qui me concerne ! » (20.06.05). Entre-temps pourtant, Paoli avait concédé l'existence d'un déséquilibre médiatique durant la campagne référendaire : « Je suis convaincu que la plupart des grands médias était assez dans le courant du "oui" » (France 2, 02.06.05). Il avait même tenté d'établir une sorte de « bilan » et de s'interroger sur le rôle des journalistes en invitant un spécialiste médiatique des médias, Dominique Wolton : « Vous êtes là parce qu'ici à France Inter, à la rédaction, nous cherchons à comprendre ce qui nous arrive. C'est un nous collectif. Qu'arrive-t-il au pays ? Qu'arrive-t-il… Qu'en est-il du lien entre le pays et sa représentation politique ? Et qu'en est-il du lien entre le pays et les principaux médias ? ». Mais la critique, guère encouragée par les analyses « complexes » de Wolton, atteignait rapidement ses limites (« je ne voudrais pas qu'on vous donne le sentiment que nous sommes en train de nous flageller ») et se concluait d'une manière peu originale : « Nous sommes ici heureux à France Inter que Guetta soit avec nous ! Et on lui fait un grand signe d'amitié ! » (07.06.05).
À les entendre, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes médiatiques possibles. À quelques nuances près, ils continuent de nier les évidences. Au lendemain du référendum, Jean-Paul Cluzel reçoit la Société des Journalistes de Radio France et tire la leçon qui s'impose : il fallait dissimuler la réalité pour que le « oui » l'emporte ! Le reportage, voilà l'ennemi : « À mettre en lumière sans plus de décryptage les délocalisations ou les fermetures d'usine, peut-être avons-nous nourri le vote négatif au référendum » [16]. Les médias n'avaient-ils pas fait le jeu du « non » ? On croit rêver. Certains se veulent pourtant rassurants, comme Arlette Chabot. S'avouant « parfois indignée, ou un peu agacée, par les reproches qui sont faits », elle affirme qu'elle « préfère non pas être sourde mais écouter les critiques » (France 5, 12.06.05). D'autres semblent décidés à faire leur « autocritique » comme Jean Daniel, le responsable du Nouvel Observateur (09.06.05)… pour réaffirmer aussitôt qu'il ne regrette rien, car « il fallait tout faire, exercer toutes les pressions » pour faire triompher le camp du « oui ». L'éditorialiste du Figaro Stéphane Denis explique quant à lui que ceux qui mettent en cause les abus de position des éditorialistes souhaitent en réalité « un monde sans journaux » (31.05.05). Un tel enfermement intellectuel semble complet. À la lecture d'un article de Marianne, Yves Decaens, préposé à la revue de presse matinale de France Inter, constate que « dans la presse, seuls les lecteurs de La Croix, du Figaro, du Monde et des Échos ont voté "oui", d'extrême justesse d'ailleurs pour les lecteurs du Monde » et en tire les conclusions appropriées : « [cela] prouve qu'ils font la part des choses, les auditeurs, et que les éditorialistes ont eu bien raison d'éditorialiser, de faire leur boulot quoi » (01.06.05) [17].
Et ces mêmes éditorialistes qui s'indigneraient pour le compte des quelques 40 000 titulaires d'une carte de journaliste que l'on puisse les mettre tous dans le même sac n'hésitent pas à couvrir leurs turpitudes en s'abritant – corporatisme oblige – derrière le travail difficile et dangereux des reporters de guerre : la libération de la journaliste Florence Aubenas, ex-otage en Irak, suscite une nouvelle occasion de continuer le petit jeu du « louons-nous les uns les autres ». Dans Le Point du 16 juin 2005, Franz-Olivier Giesbert fanfaronne et pousse son cri du cœur : « On était fier d'exercer le même métier qu'elle. Merci, Florence. » Merci à la fois pour Franz-Olivier Giesbert, directeur de l'hebdomadaire, pour Claude Imbert, son fondateur et éditorialiste, pour Bernard-Henri Lévy et Alain Duhamel, deux des chroniqueurs du magazine. Merci de les avoir rendus aussi fiers de faire ce qu'ils font depuis des décennies
Le grand prix de l'humour décerné au « Figaro magazine » [18]
Son image d'hebdo « réac » de la bourgeoisie parisienne n'est peut-être qu'une façade après tout. Et si le Figaro magazine était en réalité un grand journal satirique ? En tout cas, sa couverture datée du 11 juin 2005 ne manque pas d'humour : « Lâchée par les médias, boudée par les politiques, snobée par les élites… Enquête sur la France qui dit OUI ». Il fallait oser tout de même ! Malheureusement, le Fig mag est tristement sérieux, comme le montre l'éditorial de Joseph Macé-Scaron, le directeur de la rédaction. Commentant les résultats du 29 mai, Macé-Scaron parle de « révolte à froid » et mêle « décembre 1995, avril 2002, mai 2005... ». Les grèves contre le Plan Juppé, Le Pen au deuxième tour, le « non » au TCE, tout ça, c'est un peu la même chose, ça vient d'en bas, du plus profond, plus exactement « de plaques tectoniques que l'on croyait disparues ». Une sorte de retour du refoulé démocratique qui, périodiquement, s'exprime sur le mode du lapsus électoral. Prenant tout de même acte de l'existence d'« un peuple du "non" », l'éditorialiste en vient à fustiger les journalistes, ces « modernes girouettes » qui délaissent les « 45% de Français [qui] ont quand même voté pour le "oui" ». Et l'éditorialiste de se lamenter : « Il est de plus en plus malaisé pour les esprits libres de trouver le droit à l'expression dans une presse libre ». Le constat est clair : dans une presse enchaînée à l'air du temps, obligée de tenir compte du verdict des urnes, l'espace d'expression pour les « libres penseurs » tendance Fig Mag se réduit comme une peau de chagrin. Ce M. Macé-Scaron est décidemment très drôle.
Après cette alléchante introduction, place au développement. L'« enquête » proprement dite, qui court sur une quinzaine de pages, s'ouvre sur un article de Sylvie Pierre-Brossolette qui s'attache, dans le sillage de l'édito, à réduire les partisans du « oui » à des contestataires marginalisés. On apprend ainsi que « les Français du "oui" » sont « les oubliés du débat politique » depuis le 29 mai. Il est vrai que pendant la campagne, on avait à peine parlé d'eux, si ce n'est par la bouche des sondologues qui les avaient approchés par questionnaires interposés. Puis la journaliste affirme que les tenants du « non », forts de leur victoire, seraient désormais « parés de toutes les vertus ». À croire que Sylvie Pierre-Brossolette est la seule journaliste qui ne lise pas ses confrères ! Mais poursuivons : les partisans du « oui » « croient à la vie, à l'effort, au progrès, à l'autre », même quand il « prend soudain le visage du plombier polonais ou du routier hongrois »... Ils apprécient également « la libre concurrence, la singularité individuelle, l'ouverture ». On admirera au passage la subtilité du procédé qui, en parlant des partisans du « oui », trace un portrait en creux – forcément négatif – des électeurs du « non ». Et voter « oui », poursuit-elle, décidément intarissable sur le sujet, c'était aussi croire « au travail, à la mobilité, à l'adaptabilité » et à un « modèle européen rénové », par opposition à la « frilosité » et au « repli sur des habitudes dépassées ». Doux euphémismes ! À lire son éloge, le « Français du "oui" » n'a pas l'air franchement malheureux. Et pourtant... ce Français souffre. Car il a mal « de n'être jamais écouté », snobé à son tour « par les élites »... Ivre de colère, il veut « réussir » et enrage devant cet État qui n'en finit pas de « panser les plaies de ceux qui baissent les bras ».
Mais qu'on se rassure : les Français qui disent « oui » n'ont plus honte, ils sortent du placard et acceptent « de se montrer au grand jour ». De nouveau, le mécanisme d'inversion fonctionne à plein. Le reste du dossier est du même acabit : qu'il s'agisse des jeunes partisans du « oui » à Chartres, de Bondues, la banlieue cossue de Lille ou du village lorrain de Mittersheim, le « oui » est toujours porteur des mêmes valeurs : « europhilie », « fibre optimiste » ; dynamisme ; « vote d'adhésion », etc. A contrario, le « non », « vote de défiance », est « nombriliste », pessimiste, ses partisans sont « des souverainistes » qui ont bradé « la France pour des problèmes personnels » et se sont prononcé sur « des détails de la Constitution ». Quant aux chefs d'entreprises interrogés, sans surprise, ils ont dit « oui » au Traité et « non à l'immobilisme ». Alors, le camp du « oui », « idéologiquement perdant », comme semble le craindre le Figaro Magazine ? Rien n'est moins sûr. Mais l'hebdomadaire se place sur le terrain de la contre-offensive, continuant inlassablement de marteler les valeurs de la « modernité », celles du moins des capitalistes et de la grande presse. Décidemment, les dominants ne supportent pas les échecs. La contestation de leur ordre est pour eux insupportable. Surtout lorsqu'elle est démocratique.
Extrait de Médias en campagne, Henri Maler et Antoine Schwartz, Acrimed, Syllepse, 2005, p. 85-117.
[1] Cf. Patrick Braouzec, Gérard Filoche, Jacques Nikonoff, Georges Sarre, « Messieurs les censeurs, les urnes ont parlé ! », publié par Acrimed, 1er juin 2005.
[2] Lire Olivier Cyran « Le "oui" repasse en tête », CQFD n° 24, 17 juin 2005. Publié sur le site d'Acrimed.
[3] La transcription de cette émission d'anthologie a été réalisée par l'équipe de Pour Lire Pas Lu, qui en publie plusieurs extraits dans son dossier « Les tigres de papier », n° 25, juin-août 2005, p. 3.
[4] D'après l'article de Mathias Reymond, publié sous le même titre sur le site d'Acrimed le 14 juin 2005.
[5] La presse régionale ne fait pas exception. Lire, par exemple, sur le site d'Acrimed : « Les Dernières Nouvelles d'Alsace ne désarment pas » par ColMar (publié le 8 juin 2005) et « Un dessin qui résume la plupart des commentaires » (le 2 juin 2005).
[6] Lire Frédéric Lordon, « La procession des fulminants », publié par Acrimed le 3 juin 2005.
[7] Lire l'article d'Yves Rebours, « Philippe Val, défenseurs des éditorialistes contre les "poujadistes" », publié par Acrimed le 11 août 2005.
[8] Lire Annie Collovald, « Les mésusages politiques du populisme », Flash de la fondation Copernic, juin 2005.
[9] D'après Mathias Reymond, « Le "non" de gauche ? Allié du FN contre BHL et… Emmanuel Kant », publié le 4 juillet 2005 sur le site d'Acrimed.
[10] « Aufklärung » = les Lumières. Dans les colonnes du Point, doivent se dire en allemand.
[11] Lire le dossier de Pour Lire Pas Lu consacré à l'entre-deux tours des élections présidentielles de 2002, « Les Bacchanales de la vertu », PLPL n° 24, avril 2005.
[12] Lire la tribune du politiste Bernard Pudal, « Politisations et comportements électoraux », parue dans le quotidien L'Humanité du 27 juin 2005.
[13] D'après Jean Ména, « Les prescriptions du Quotidien du Médecin contre le débat démocratique », publié sur le site d'Acrimed le 21 juin 2005.
[14] Pour une analyse plus détaillée, lire Henri Maler, « Ils votent "oui" à la propagande médiatique (1) », publié sur le site d'Acrimed le 16 mai 2005. Voir aussi « Ils votent "oui" à la propagande médiatique (2) », par Yves Rebours, publié sur site d'Acrimed le 19 mai 2005.
[15] Cité par PLPL n° 25, juin-août 2005.
[16] Cf. Communiqué de la Société des journalistes de Radio France (SDJ), 15 juin 2005.
[17] D'après Jérôme Lefaure, « En guise de bilan, sur France Inter : un éloge des éditorialistes inoffensifs », publié sur le site d'Acrimed le 3 juin 2005.
[18] D'après Joseph Labat, « Quand le Fig mag enquête sur la France du "oui"… », publié sur le site d'Acrimed le 23 juillet 2005.