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09.02.2026 à 17:07

UE-Inde : interroger les zones d’ombre de l’accord de libre-échange

Déborah Yapi

Dans un contexte de guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis et de hausse généralisée des droits de douane par Donald Trump à l’échelle internationale, l’Union européenne (UE) et l’Inde ont conclu ce 27 janvier un accord de libre-échange sans précédent qu’Ursula von der Leyen a qualifié de « mother of all deals ». Néanmoins, cet accord conserve à ce jour de nombreuses zones d’ombres. Quelle analyse peut-on livrer des négociations autour de cet accord ? Que révèle-t-il plus largement du positionnement de l’Union européenne dans la stratégie de multi-alignement de l’Inde ? Le point avec Charlotte Thomas, associée au programme Asie-Pacifique de l’IRIS et autrice de Pogroms et ghetto, les musulmans dans l’Inde contemporaine, Karthala, 2018. Quels sont les enjeux de cet accord et quelles opportunités offre-t-il respectivement à New Delhi et Bruxelles ? La ligne structurante à avoir en tête est que pour les dirigeants indiens, l’UE représente une source très importante de technologies et d’investissements. À l’inverse, l’Inde est perçue comme un immense marché en puissance de 2 milliards d’individus. Ceci posé, il est en réalité difficile d’évaluer les retombées du présent accord de façon éclairée. Tout d’abord, il faut avoir à l’esprit deux choses : premièrement, quoi qu’il contienne, cet accord de libre-échange (ALE) mettra cinq à dix ans avant d’être mis en œuvre, s’il doit l’être dans son intégralité. À ce stade, il n’est même pas encore signé. Ensuite, et partie liée à cette réalité pour ce qui concerne le calendrier : le contenu des accords n’est encore dévoilé ni dans la presse, ni même auprès des députés européens et députées européennes. Nous sommes donc réduits à commenter quelque chose que l’on ne connait pas vraiment. Outre la partie « biens et services », l’accord comprend trois autres volets : la mobilité, la sécurité et la défense, et enfin l’agenda stratégique. Concernant […]

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Texte intégral (2241 mots)

Quels sont les enjeux de cet accord et quelles opportunités offre-t-il respectivement à New Delhi et Bruxelles ?

La ligne structurante à avoir en tête est que pour les dirigeants indiens, l’UE représente une source très importante de technologies et d’investissements. À l’inverse, l’Inde est perçue comme un immense marché en puissance de 2 milliards d’individus. Ceci posé, il est en réalité difficile d’évaluer les retombées du présent accord de façon éclairée. Tout d’abord, il faut avoir à l’esprit deux choses : premièrement, quoi qu’il contienne, cet accord de libre-échange (ALE) mettra cinq à dix ans avant d’être mis en œuvre, s’il doit l’être dans son intégralité. À ce stade, il n’est même pas encore signé. Ensuite, et partie liée à cette réalité pour ce qui concerne le calendrier : le contenu des accords n’est encore dévoilé ni dans la presse, ni même auprès des députés européens et députées européennes. Nous sommes donc réduits à commenter quelque chose que l’on ne connait pas vraiment.

Outre la partie « biens et services », l’accord comprend trois autres volets : la mobilité, la sécurité et la défense, et enfin l’agenda stratégique. Concernant la première section, d’ici 2030, 99 % des exportations indiennes vers l’UE et 97 % de celles européennes vers l’Inde seront exemptées de droits de douane d’après les communiqués officiels. Nous avons quelques bribes d’informations sur les exportations qui seront le fruit d’exemptions : vin, pâtes, voitures, chocolat, etc. pour l’UE ; textile, cuir, articles de sport, jouets, pierres précieuses, etc. pour l’Inde. Plusieurs domaines sont exclus de l’accord, tels que la viande bovine, le soja ou encore le riz. Toutefois, il ne s’agit pas de « préserver les agriculteurs et agricultrices européens et indiens » tel que cela a été présenté : l’examen des faits amène à une autre analyse. Pour ce qui concerne l’Inde, Narendra Modi a supprimé, en décembre 2025, le revenu agricole garanti qui existait en Inde depuis 20 ans et permettait notamment la survie des petits paysans versés à une économie de subsistance. Le Premier ministre temporise donc, mais à terme, ce « détour par l’Europe » pourrait être utilisé pour privatiser et libéraliser le marché agricole tel qu’en rêvent les grands groupes capitalistiques indiens, au premier rang desquels Reliance, de la famille Ambani, proche du Premier ministre et important financeur de son parti politique. Narendra Modi s’y était essayé en 2020 et avait dû renoncer face au plus important mouvement social de l’histoire qu’avait engendré sa décision. Il y reviendra. Et sur l’acier, composante majeure du deal pour l’Inde, comment l’UE va-t-elle s’assurer de la bonne application du mécanisme d’ajustement aux frontières ?

Le contenu des trois autres parties demeure, quant à lui, un mystère. Prenons le volet dédié à la mobilité des travailleurs indiens et travailleuses indiennes vers l’Union européenne. L’économie indienne est structurellement marquée par un chômage élevé auquel Narendra Modi n’a pas mis un terme malgré ses engagements – ce qui explique d’ailleurs l’escamotage de l’économie par l’identité dans ses discours. Le taux de chômage est également élevé dans les pays membres de l’UE quoique la structure des marchés de l’emploi ne soit pas comparable. Les rémunérations, le coût de la vie et le droit du travail n’ont rien à voir dans ces deux entités. Par conséquent, qui sera concerné ? Quelles sont les catégories d’emplois qui vont être mises en compétition directe alors que 8 000 kilomètres et toute une législation du travail les séparent ? Parallèlement aux enjeux sociaux d’un tel dumping, à une époque où le dérèglement climatique implique de limiter les trajets en avion, on peut aussi s’interroger sur le bien-fondé écologique d’une telle clause de mobilité. De même sur les volets « sécurité et défense » ou sur l’agenda stratégique : on ne sait pas ce qu’ils contiennent.  

Outre les défis que cela engendre pour l’analyse, les zones d’ombre entourant cet accord et le fait qu’il n’ait pas été rendu intelligible au « grand public » posent un problème démocratique. Il est donc frappant que les presses française et indienne relaient le discours de leurs autorités sans recul critique. Sous nos latitudes, outre vanter ce « mother of all deals » qui va permettre la création d’un « marché commun de deux milliards de personnes », soit les mots d’Ursula von der Leyen, et reprendre le peu d’éléments qui a été dévoilé, et qui irait, sur le papier du moins, dans le sens des Européens et Européennes, la presse ne dit rien sur les autres parties, dont on sait pourtant qu’elles existent, ni ne s’interroge sur le contenu de celles-ci ou sur la raison pour laquelle, précisément, elles ne sont pas dévoilées. Côté indien, la couverture médiatique de ce « deal » n’a pas fait long feu. Il a d’abord été remplacé par l’annonce du budget 2026 en fin de semaine passée, puis par les annonces faites par Donald Trump. Alors que ce « deal » est encore plus vague puisqu’il se réduit à un simple Tweet, il a beaucoup plus suscité de commentaires que son alter ego européen. L’Union européenne suscite en réalité peu d’intérêt en Inde.

Dans quel contexte cet accord a-t-il été conclu ? Quelles sont les limites de celui-ci ?

Il faut se garder de ne voir dans la signature de cet accord qu’une stricte « réaction » à la politique tarifaire mise en œuvre par Donald Trump à l’égard des deux parties prenantes puisque cet accord était en discussion depuis plus de 20 ans. Toutefois, il est indéniable que cette réalité diplomatique a eu de l’importance à double titre : premièrement, pour trouver des débouchés selon la logique néolibérale, en s’extrayant des dynamiques protectionnistes ; deuxièmement, vis-à-vis des « opinions publiques » respectives, en faisant montre d’un activisme politique visant à pallier les humiliations infligées par Donald Trump aux Indiens et aux Européens. De fait, la réaction du président états-unien a été immédiate puisqu’il a tenté de reprendre la main dès le lendemain en annonçant un « deal » avec Narendra Modi et l’abaissement des droits de douane faramineux (50 %) auxquels était soumise l’Inde.

Toutefois, l’accord indo-européen peut en réalité plus volontiers être vu comme une démonstration d’auto-organisation vis-à-vis de la Chine dont l’Union, comme l’Inde, est très dépendante. L’Inde a d’ailleurs refusé de rejoindre le Regional Comprehensive Economic Partnership (le Partenariat économique régional global), grand marché initié par la Chine et regroupant 15 pays d’Asie-Pacifique.

Cet accord n’est donc en réalité pas nécessairement le format le plus adapté pour répondre aux défis des deux parties prenantes. Les économistes hétérodoxes montrent que les accords de libre-échange n’ont, in fine, pas permis le développement humain et l’enrichissement des populations concernées. Au contraire, ils conduisent à l’appauvrissement de celles-ci et l’explosion des modèles sociaux, ainsi qu’à l’enrichissement économique et financier des grands groupes internationalisés. On peut donc émettre la même hypothèse ici : ces accords pourraient d’abord récompenser les grands acteurs capitalistiques de part et d’autre, sans répondre aux problèmes d’emploi et d’industrialisation structurels auxquels font face l’Union et l’Inde.

Côté européen, l’Union est le second marché d’exportation pour les produits indiens, après les États-Unis, mais à l’inverse, nos exportations vers l’Inde ne représentent que 2 % du volume total. En Inde, l’un des problèmes structurants de son économie est le faible taux de R&D des grandes entreprises internationalisées au profit de la seule rente – d’où un marché national atone.

Ainsi, plutôt que d’inventer de nouvelles formes de coopération innovantes à même de répondre à ces enjeux ou des négociations concertées sur des barrières tarifaires permettant de préserver des pans stratégiques de l’agriculture ou de l’industrie, l’Union européenne et l’Inde recyclent les mêmes recettes néolibérales. Pourtant les effets de ces dernières sont désormais clairement rejetés par les peuples comme l’illustrent les protestations contre le Mercosur. En outre, alors que le gouvernement indien est de plus en plus xénophobe et autoritaire, l’Union a abandonné toute velléité de défense des droits humains ou, a minima, d’alerte et de condamnation à ce sujet au profit du seul commerce.

Plusieurs domaines innovants seraient propices à des accords de partenariats ambitieux : la stratégie spatiale, eu égard aux ambitions indiennes et aux compétences européennes en la matière ; la fourniture de médicaments, l’Inde en étant considérée comme « l’usine du monde » et la crise du Covid-19 ayant montré l’absence de stratégie européenne à cet égard ; ou encore la protection de l’eau, le « château d’eau himalayen » étant déjà en proie aux dérèglements climatiques alors qu’il abreuve 40 % de l’humanité et alors que ses effets, climatiques et sociaux, se feront sans aucun doute sentir en Europe… Certains de ces sujets ont bien été évoqués, mais sans contenu ni calendrier, sous forme de grandes déclarations vagues. Il est regrettable de ne pas afficher plus de volontarisme dans ces domaines qui, potentiellement, seraient plus largement bénéfiques à la population.

Quelle place occupent l’Europe et la France dans la stratégie de multi-alignement de Narendra Modi ?

Tout d’abord, il faut bien avoir en tête que l’UE n’est qu’un partenaire parmi d’autres pour l’Inde, loin d’être privilégié. La Russie, la Chine, les Émirats arabes unis et les États-Unis sont plus importants. De plus, si l’UE est le 2e partenaire commercial de l’Inde, tous les pays européens ne vont pas tirer leur épingle du jeu de la même façon. Par exemple, la suppression des droits de douane sur les automobiles répond aux intérêts allemands, sachant que Berlin est déjà le premier partenaire commercial de New Delhi en Europe ; le chancelier Merz était d’ailleurs en Inde quelques jours avant Ursula von der Leyen et a fortement poussé pour la signature de l’accord de libre-échange. En outre, l’Inde a toujours privilégié les échanges bilatéraux avec les pays européens plutôt que via l’Union, instance que les autorités trouvent opaque, difficile à saisir et peu pertinente. Ceci posé, la France, l’Union, et les pays qui la composent de façon individuelle, sont autant d’interlocuteurs dans le cadre de sa politique multi-alignée, notamment dans sa recherche de transfert de technologie – cette dimension était d’ailleurs majeure dans le cadre de la vente des Rafales ou dans les contrats qu’a récemment signés l’Inde avec l’Allemagne. Ce faisant, New Delhi espère attirer les investissements étrangers pour compenser son faible volume de recherche et développement (R&D). Mais en dépit de la mise en récit d’une connivence appuyée entre Emmanuel Macron et Narendra Modi, la France ne peut se prévaloir d’aucun partenariat privilégié. Au contraire : la balance commerciale française vis-à-vis de l’Inde demeure clairement déficitaire.

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09.02.2026 à 14:56

Irak 2025 : un pluralisme de façade au service du statu quo ?

Déborah Yapi

La vie politique irakienne connaît un moment charnière depuis les élections législatives du 11 novembre 2025, au cours desquellesles électeurs ont désigné les 329 membres du Conseil des représentants, le Parlement monocaméral de la République d’Irak. Ce scrutin s’est tenu dans un contexte de crise durable de légitimité du système politique, malgré lesréformes engagées à la suite du mouvement de contestation d’octobre 2019 (Tishreen). Fondé sur un partage confessionnel et ethnique du pouvoir (muhasasa), l’ordre politique irakien est régulièrement dénoncé pour son incapacité à produire une gouvernance efficace et responsable. Si le Tishreen a dénoncé les pratiques de corruption, de clientélisme et d’ingérence extérieure, les élections qui ont suivi ont jusqu’ici mis en évidence la capacité du système à absorber les chocs sans se réformer. Plus qu’un simple exercice démocratique, ce scrutin révèle les rapports de force profonds du pays : recomposition des blocs, rôle pivot des partis kurdes et primauté des négociations de coulisses. Ces élections ouvrent-elles enfin la voie à une réforme du système, ou confirmentelles la survie d’un ordre capable de durer par l’inertie ?

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La vie politique irakienne connaît un moment charnière depuis les élections législatives du 11 novembre 2025, au cours desquellesles électeurs ont désigné les 329 membres du Conseil des représentants, le Parlement monocaméral de la République d’Irak. Ce scrutin s’est tenu dans un contexte de crise durable de légitimité du système politique, malgré lesréformes engagées à la suite du mouvement de contestation d’octobre 2019 (Tishreen).

Fondé sur un partage confessionnel et ethnique du pouvoir (muhasasa), l’ordre politique irakien est régulièrement dénoncé pour son incapacité à produire une gouvernance efficace et responsable. Si le Tishreen a dénoncé les pratiques de corruption, de clientélisme et d’ingérence extérieure, les élections qui ont suivi ont jusqu’ici mis en évidence la capacité du système à absorber les chocs sans se réformer.

Plus qu’un simple exercice démocratique, ce scrutin révèle les rapports de force profonds du pays : recomposition des blocs, rôle pivot des partis kurdes et primauté des négociations de coulisses. Ces élections ouvrent-elles enfin la voie à une réforme du système, ou confirmentelles la survie d’un ordre capable de durer par l’inertie ?

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06.02.2026 à 14:43

Climat et puissance dans le Pacifique Sud : les États insulaires au cœur des rivalités stratégiques

Déborah Yapi

Début décembre 2025, les premiers migrants climatiques de Tuvalu ont été accueillis en Australie, fuyant la montée des eaux qui menace l’habitabilité de l’archipel du Pacifique Sud. En effet, les États insulaires du Pacifique (EIP) figurent parmi les territoires les plus vulnérables aux effets immédiats des changements climatiques, ce qui les conduit à placer les politiques climatiques au cœur de leurs priorités nationales. Dans ce contexte, les EIP s’efforcent de nouer une pluralité de partenariats stratégiques avec les grandes puissances régionales dans une stratégie dite de « friends to all, enemies to none » (amis de tous, ennemis de personne) afin de bénéficier d’un large soutien financier et logistique dans la lutte contre les changements climatiques et de renforcer leur voix au sein des enceintes de la diplomatie climatique. Toutefois, cette approche est aujourd’hui mise à l’épreuve par l’intensification des rivalités entre grandes puissances pour le contrôle de la zone. Le Pacifique Sud, espace hautement convoité, constitue ainsi le théâtre d’une imbrication croissante entre vulnérabilités climatiques des États insulaires et ambitions géopolitiques concurrentes des grandes puissances. Le point avec Dorine Buchot, assistante de recherche au programme « Climat, environnement et sécurité » de l’IRIS à l’automne 2025 et Research Manager chez Carbon Free Europe.   En quoi la zone du Pacifique Sud est-elle particulièrement menacée par les changements climatiques ?  Les EIP sont particulièrement menacés d’inhabitabilité en raison de la montée du niveau de l’océan, qui met en danger la survie des populations vivant sur ces territoires dont le trait de côte dépasse rarement de plus de quelques mètres le niveau de l’océan. Cette élévation résulte notamment du réchauffement des océans (phénomène de dilatation thermique) et de la fonte des calottes glaciaires, et il se manifeste plus fortement dans cette région que dans la plupart des autres zones du globe. De nombreuses études scientifiques indiquent que plusieurs atolls et certaines parties des territoires des EIP pourraient être fréquemment ou constamment submergés dès 2050. Le phénomène est déjà observable aujourd’hui, notamment à travers une érosion côtière significative qui oblige les populations vivant le plus proche […]

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Texte intégral (2176 mots)

En quoi la zone du Pacifique Sud est-elle particulièrement menacée par les changements climatiques ? 

Les EIP sont particulièrement menacés d’inhabitabilité en raison de la montée du niveau de l’océan, qui met en danger la survie des populations vivant sur ces territoires dont le trait de côte dépasse rarement de plus de quelques mètres le niveau de l’océan. Cette élévation résulte notamment du réchauffement des océans (phénomène de dilatation thermique) et de la fonte des calottes glaciaires, et il se manifeste plus fortement dans cette région que dans la plupart des autres zones du globe. De nombreuses études scientifiques indiquent que plusieurs atolls et certaines parties des territoires des EIP pourraient être fréquemment ou constamment submergés dès 2050. Le phénomène est déjà observable aujourd’hui, notamment à travers une érosion côtière significative qui oblige les populations vivant le plus proche de la côte à se déplacer de manière saisonnière ou permanente.  

La région du Pacifique Sud est également régulièrement frappée par des événements climatiques extrêmes — tempêtes, cyclones, sécheresses — qui constituent des risques physiques immédiats pour les populations. Les dommages causés par ces phénomènes représentent des coûts considérables, se chiffrant à plusieurs milliards de dollars, et freinent le développement économique des EIP, dont certains — Kiribati, les Îles Salomon, Tuvalu et Vanuatu — figurent parmi les États insulaires les moins développés selon l’ONU. L’intensité et la fréquence de ces événements, ainsi que les coûts qu’ils entraînent, devraient s’accroître dans les décennies à venir. 

Comme d’autres régions du monde, le Pacifique Sud est également confronté à des vagues de chaleur extrêmes, liées à la dynamique globale du réchauffement de la température moyenne globale par rapport à l’ère pré-industrielle. Selon le rapport 2024 de l’Organisation météorologique mondiale, 2024 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée dans la région, entraînant des perturbations significatives des régimes de précipitations. Ces changements affectent directement ladisponibilité des ressources en eau potable et des ressources agricoles, mais ont également des répercussions sur la santé des populations et, de manière plus large, sur la sécurité humaine dans la région. 

De quelle manière les intérêts des EIP sont-elles fragilisées par l’intérêt stratégique des grandes puissances mondiales pour la zone du Pacifique Sud ?  

Espace d’intérêt stratégique majeur, la région illustre l’imbrication croissante entre préoccupations climatiques des EIP et ambitions géopolitiques des grandes puissances. Cette dynamique tend à fragiliser la souveraineté des États insulaires et à peser sur la cohérence et la pérennité de leurs politiques de lutte contre le dérèglement climatique. Depuis plusieurs années, les nations du Pacifique Sud ont fréquemment alerté sur les risques liés à l’intensification de la compétition entre grandes puissances (États-Unis, Chine, Australie, Nouvelle-Zélande, France) pour le contrôle de la zone, attirées par ses nombreuses ressources halieutiques et en minerais critiques et à proximité directe des grandes routes maritimes dites de l’Asie-Pacifique, aujourd’hui noyau des échanges commerciaux mondiaux. Cette rivalité et le risque de « manipulation stratégique » pourrait conduire à reléguer au second plan les intérêts des États insulaires au profit des intérêts stratégiques des puissances étrangères. Les EIP craignent ainsi un désengagement des grandes puissances des cadres de coopération régionaux existants au profit d’initiatives parallèles et concurrentes portées individuellement par chaque donneur. Cette tendance risque d’accentuer la fragmentation de l’aide, de limiter la coordination entre bailleurs multilatéraux et de compromettre l’alignement de ces initiatives sur les priorités et les réels besoins des EIP.   

Paradoxalement, l’intérêt croissant des grandes puissances pour le Pacifique Sud offre également aux États insulaires l’opportunité de bénéficier d’une coopération accrue en matière de réponse aux catastrophes naturelles, notamment à travers des opérations de secours d’urgence, dites HADR (Humanitarian Assistance and Disaster Relief). Ces interventions leur permettent de bénéficier des capacités logistiques et opérationnelles dont ils ne disposent pas en propre. Historiquement, les États-Unis (depuis les années 1990), l’Australie et la France (à partir des années 2010) se sont imposés comme des partenaires de premier plan des États insulaires du Pacifique, cherchant à affirmer leur présence et leur influence dans la région, de manière bilatérale ou au sein de cadres multilatéraux, tel que le programme Pacific Partnership coordonné par les États-Unis. Toutefois, depuis plusieurs années, la Chine a, elle aussi, intensifié ce type d’opérations, en apportant une assistance humanitaire et un soutien logistique aux efforts de reconstruction post-catastrophe. Ainsi, cette « diplomatie de l’aide humanitaire » est de plus en plus analysée par la recherche scientifique comme répondant à une logique de projection de puissance, attisant les rivalités et menaçant le multi-alignement stratégique traditionnel des EIP. L’alignement différencié de certains EIP avec des partenaires occidentaux, et d’autres avec la Chine, remet ainsi en question la doctrine du « friends to all », dans la mesure où les partenariats en matière d’aide humanitaire tendent à s’inscrire dans des cadres de coopération bilatéraux plus larges avec chaque partenaire, dont certaines clauses sont susceptibles de conditionner le soutien d’une puissance à la prise de distance vis-à-vis d’une autre. 

Comment se traduit cette rivalité entre grandes puissances sur l’enjeu de la migration climatique, enjeu central pour les États insulaires du Pacifique à l’horizon 2050 ? 

La compétition pour l’influence dans le Pacifique Sud se manifeste également autour de la question des migrations climatiques. Confrontés au risque d’inhabitabilité partielle ou totale de leurs territoires, les EIP cherchent des solutions pour organiser le déplacement ou la relocalisation de toute ou partie de leur population à l’étranger à travers la signature d’accords bilatéraux. Or, ces dispositifs ne sont pas politiquement neutres : ils constituent pour les puissances extérieures une opportunité supplémentaire d’affirmer leur présence et leur influence stratégique dans la région, en institutionnalisant des liens durables à travers l’accueil de ressortissants insulaires sur leur territoire. 

À ce jour, le seul accord concrétisé de ce type est le traité bilatéral de « l’Union Falepili » entre l’Australie et Tuvalu, signé en 2024. Il prévoit l’attribution de 280 visas par an à des citoyens tuvaluans, leur permettant de s’installer en Australie. Si le dispositif a suscité un vif intérêt (plus de 3 000 Tuvaluans, soit près d’un tiers de la population du pays, se sont inscrits au premier tirage organisé en 2025), le programme, par sa taille limitée, n’est pas un changement majeur dans la politique d’accueil de citoyens insulaires par l’Australie. En revanche, l’accord comporte également des dispositions sécuritaires notables. L’article 4 prévoit notamment que Tuvalu doit consulter l’Australie pour tout engagement futur en matière de sécurité ou de défense avec des États tiers. Cette clause, largement interprétée comme un mécanisme visant à encadrer, voire à restreindre d’éventuels rapprochements futurs avec la Chine, contribue ainsi à asseoir l’influence stratégique australienne sur l’archipel et a été vivement critiquée localement pour son potentiel impact sur la souveraineté de Tuvalu.  

Parallèlement, la Chine cherche à renforcer ses liens avec un nombre croissant d’États insulaires du Pacifique Sud, à l’image de l’accord signé avec les Îles Salomon en 2022. Cet accord n’inclut pour l’instant pas de volet migratoire ni climatique, mais il illustre la stratégie d’influence chinoise dans la région de s’appuyer sur un ensemble de leviers de coopération (économique, sécuritaire, diplomatique, culturelle). À mesure que les effets des changements climatiques s’intensifieront, les États insulaires pourraient se montrer davantage disposés à conclure des accords de coopération, susceptibles d’intégrer des dispositions favorables à la Chine et de contribuer à l’extension de sa présence dans le Pacifique Sud, de plus en plus proche des zones économiques exclusives françaises et australiennes, comme nous l’avons imaginé dans un récent scénario de prospective dans une note de l’Observatoire Défense & Climat. L’accord de 2022 s’est par ailleurs accompagné de la reconnaissance par les Îles Salomon de la souveraineté de la République populaire de Chine sur Taïwan, reflétant la volonté chinoise de diffuser ses positions idéologiques à l’échelle régionale.  

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