
30.07.2026 à 12:16
Coline Laroche
Après un court arrêt des opérations militaires suivant la signature à distance, le 17 juin 2026, du protocole d’accord entre l’Iran et les États-Unis, celles-ci ont brutalement repris, le 7 juillet, dans le Golfe persique et les espoirs fondés durant cet intermède de cessez-le-feu ont volé en éclat. Faut-il en être surpris ? Quelles sont les causes profondes qui permettent de comprendre la reprise des hostilités ? Quantité de commentaires et d’analyses ont été produits au cours de ces derniers mois qui constituent autant de réactions à chaud, parfois utiles, à l’enchaînement quasi ininterrompu des évènements, mais qui prennent plus rarement le recul nécessaire pour décrypter les enjeux fondamentaux aux multiples séquences de ces guerres contre l’Iran. La République islamique d’Iran au centre des enjeux régionaux Ce qui apparaît in fine structurant, c’est un combat frontal pour l’acquisition de l’hégémonie régionale au sein duquel ce sont les États-Unis qui fixent le cadre général dans lequel Israël est un partenaire stratégique, alors qu’en Palestine ou au Liban c’est Tel-Aviv qui décide de l’essentiel avec le soutien, incontestablement déterminant, de Washington, mais sans intervention directe de ce dernier. Pour autant, alors que depuis le 28 février 2026, les objectifs énoncés par Donald Trump se sont beaucoup modifiés, et souvent contredits au fil des jours, ceux revendiqués par les dirigeants israéliens sont limpides. Il s’agit pour eux de neutraliser l’Iran, à ce jour seule puissance capable de contester un ordre régional dominé par l’axe israélo-états-unien. L’objectif pour Tel-Aviv est donc d’affaiblir Téhéran au maximum et par tous les moyens, voire parvenir à son effondrement. Il s’agit de disloquer un État millénaire, potentiellement susceptible de contrebalancer la prétention de Tel-Aviv de redessiner unilatéralement l’ordre régional sans contrepartie ni limite et de réaliser l’utopie du Grand Israël. Dans ce cadre, les États-Unis se sont dans un premier […]
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Après un court arrêt des opérations militaires suivant la signature à distance, le 17 juin 2026, du protocole d’accord entre l’Iran et les États-Unis, celles-ci ont brutalement repris, le 7 juillet, dans le Golfe persique et les espoirs fondés durant cet intermède de cessez-le-feu ont volé en éclat. Faut-il en être surpris ? Quelles sont les causes profondes qui permettent de comprendre la reprise des hostilités ?
Quantité de commentaires et d’analyses ont été produits au cours de ces derniers mois qui constituent autant de réactions à chaud, parfois utiles, à l’enchaînement quasi ininterrompu des évènements, mais qui prennent plus rarement le recul nécessaire pour décrypter les enjeux fondamentaux aux multiples séquences de ces guerres contre l’Iran.
Ce qui apparaît in fine structurant, c’est un combat frontal pour l’acquisition de l’hégémonie régionale au sein duquel ce sont les États-Unis qui fixent le cadre général dans lequel Israël est un partenaire stratégique, alors qu’en Palestine ou au Liban c’est Tel-Aviv qui décide de l’essentiel avec le soutien, incontestablement déterminant, de Washington, mais sans intervention directe de ce dernier. Pour autant, alors que depuis le 28 février 2026, les objectifs énoncés par Donald Trump se sont beaucoup modifiés, et souvent contredits au fil des jours, ceux revendiqués par les dirigeants israéliens sont limpides. Il s’agit pour eux de neutraliser l’Iran, à ce jour seule puissance capable de contester un ordre régional dominé par l’axe israélo-états-unien. L’objectif pour Tel-Aviv est donc d’affaiblir Téhéran au maximum et par tous les moyens, voire parvenir à son effondrement. Il s’agit de disloquer un État millénaire, potentiellement susceptible de contrebalancer la prétention de Tel-Aviv de redessiner unilatéralement l’ordre régional sans contrepartie ni limite et de réaliser l’utopie du Grand Israël. Dans ce cadre, les États-Unis se sont dans un premier temps révélés suivistes après s’être visiblement fait berner par Benyamin Netanyahou et à aucun moment, le locataire de la Maison-Blanche ne semble avoir anticipé les conséquences internationales déstabilisatrices de sa décision d’entrer en guerre.
La violente rivalité entre Israël et la République islamique renvoie aux profondes modifications géostratégiques qui traversent la région depuis l’implosion de l’Union soviétique et la fin du monde bipolaire. On se souvient par exemple qu’au cours des années 1980 la relation entre les deux États était d’une nature bien différente, la première vendant même des armes à la seconde dans la guerre qui l’opposa à Saddam Hussein de 1980 à 1988. Depuis, l’équation stratégique fondamentale réside pour Israël dans son obsession d’empêcher qu’une autre puissance régionale lui conteste la sienne propre. Or, depuis le début des années 1990, la République islamique n’a pour sa part eu de cesse de mettre en œuvre une politique lui permettant de se doter d’une capacité d’influence régionale efficiente et donc de se doter d’une profondeur stratégique. Pour ce faire, travailler à la maîtrise du cycle de l’enrichissement de l’uranium et constituer un réseau de partenaires qualifié d’axe de la résistance.
À la rivalité militaire qui oppose les deux États se superpose la rivalité économique qui, en l’occurrence, se concrétise par l’objectif du contrôle des routes et des nœuds énergétiques et commerciaux : détroit d’Ormuz pour l’Iran, Méditerranée orientale pour Israël. Ces paramètres renvoient au développement des flux économiques reliant l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe et aux multiples projets les concrétisant : Nouvelles routes de la soie, India-Middle East-Europe Corridor, Route du développement entre le sud de l’Irak, projet de chemin de fer trans-Golfe, réactivation de la voie ferrée du Hedjaz. Dans cette perspective, il s’agit donc de la délimitation de la place que chaque puissance veut et peut acquérir au sein des circuits de production et d’échange. En d’autres termes la place de chacune au sein du mode de production économique dominant.
C’est pourquoi, contrairement à ce qui est fréquemment avancé par nombre d’observateurs, l’Iran ne cherche pas avant tout à subvertir l’ordre régional ou international mais, au contraire, à s’y ménager la place la plus assurée. De ce point de vue, les dirigeants iraniens partagent la même logique politique que celle des dirigeants des BRICS+, dont ils font désormais partie. Ils ne cherchent pas à constituer une alternative à l’ordre économique dominant mais cherchent à s’y intégrer. Il faut ainsi comprendre le dossier nucléaire iranien non seulement comme la quête d’une assurance sécurité pour les responsables de Téhéran mais aussi comme un moyen de se ménager au sein du système international une place qui lui est refusée par les États-Unis et la majorité des pays occidentaux.
Nous sommes actuellement dans un moment d’apolarité régionale au sein duquel des logiques concurrentielles exacerbées se cristallisent, ayant toutes pour finalité la conquête d’une forme d’hégémonie régionale. République islamique versus Israël en premier lieu, mais d’autres prétendants sont aussi en lice. C’est pourquoi de nouveaux partenariats se dessinent. On pense notamment à la Turquie, à l’Arabie saoudite, à l’Égypte mais aussi au Pakistan qui considèrent, pour des raisons au demeurant différentes, que le facteur régional le plus déstabilisateur qu’il convient de limiter actuellement est l’État hébreu. Il est néanmoins intéressant de souligner que ces États restent les uns et les autres de proches partenaires des États-Unis ce qui montre la complexité des processus en cours. Les effets manifestes de ces rivalités/recompositions dépassent le seul cadre régional et renvoient à un ordre international en plein bouleversement.
Si pour Israël, l’Iran représente un concurrent régional direct et immédiat, la question se pose différemment pour les États-Unis. C’est en effet, de leur point de vue, avant tout la crainte qu’un État puisse s’imposer dans l’ordre régional et mondial sans leur faire allégeance. Contrairement à Israël qui cherche la neutralisation de l’Iran afin de s’assurer qu’il ne constituera plus un danger pour de nombreuses années, l’enjeu pour les États-Unis est de tenter de contenir l’Iran pour l’empêcher de refonder un ordre régional selon des termes qui lui seraient par trop favorables. Pour ce faire, il faut de la méthode et une vision de moyen terme, qualité dont les décisions politiques souvent erratiques de Donald Trump sont dénuées. Si les politiques de sanctions à l’encontre de l’Iran se transmettent d’administration en administration états-unienne, c’est bien dans le but de réduire la marge de manœuvre iranienne et pour l’empêcher de mener sa politique d’affirmation régionale prétendant se dispenser de la bénédiction de l’impérialisme états-unien. En un mot, il s’agit pour les États-Unis de contraindre l’Iran à faire allégeance. En ce sens, les objectifs de Washington et de Tel-Aviv ne coïncident pas toujours. Pour ses intérêts bien compris, Donald Trump a besoin d’un Moyen-Orient stabilisé et, tant que faire se peut, structuré par un système de partenariats qui lui soit favorable. On voit ainsi comment il soutient les nouvelles autorités politiques en Syrie, dirigées par Ahmed Al-Charaa, en les faisant « parrainer » par la Turquie et l’Arabie saoudite. La logique israélienne est radicalement différente puisque, a contrario, elle met en œuvre une politique de déstabilisation et de fragmentation régionales dans une logique d’affaiblissement des États.
Les lobbies pro-israéliens exercent une incontestable influence sur les orientations de Washington, mais ce ne sont ni eux ni Israël qui imposent leurs choix aux États-Unis. L’influence de Netanyahou sur Trump est réelle, mais les intérêts fondamentaux de l’impérialisme états-unien restent le facteur explicatif principal. Ainsi, la logique des Accords d’Abraham – amorcée par Donald Trump I, poursuivie par Joe Biden – vise avant tout à renforcer l’influence états-unienne dans la région en consolidant la normalisation politique et économique d’Israël avec les États arabes du Moyen-Orient. C’est pourquoi certaines des initiatives du gouvernement suprémaciste israélien peuvent apparaitre comme problématiques pour les intérêts états-uniens.
D’autant que, facteur supplémentaire de complexité, c’est l’enjeu de la rivalité avec la Chine qui se profile au-delà de la stricte question iranienne. Nous savons l’importance, certes relative, des exportations iraniennes d’hydrocarbures vers Pékin et surtout la place centrale de l’Iran dans l’acheminement de ces ressources énergétiques. L’éminent rôle du détroit d’Ormuz est désormais connu de tous. Aux yeux des dirigeants chinois, il est vital d’éviter l’effondrement de l’État iranien qui serait source de déstabilisation aggravée. On peut toutefois souligner que, dans le même mouvement, les dirigeants chinois comprennent parfaitement que la poursuite de la guerre contribue à affaiblir les États-Unis, ce qui ne les mécontente pas.
Finalement, deux tendances se conjuguent. La rivalité frontale entre Israël et l’Iran pour acquérir l’hégémonie régionale, d’une part – en tenant compte d’autres protagonistes, la Turquie et l’Arabie saoudite principalement –, la volonté de l’impérialisme états-unien de réduire par tous les moyens les ambitions iraniennes de s’affranchir des règles qu’il édicte, d’autre part. Les intérêts de Washington et de Tel-Aviv convergent mais ne coïncident pas totalement. Dans les deux cas si la République islamique est incontestablement le pays agressé, c’est aussi un pays engagé dans sa propre logique de puissance qui n’hésite pas pour ce faire ni à constituer un réseau d’obligés dans la région dans le but de conforter ses intérêts ni à brutalement réprimer les mouvements de contestation qui se développent en son sein et pourraient l’affaiblir encore plus.
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29.07.2026 à 17:35
Coline Laroche
En dépit du traumatisme de Hiroshima et de Nagasaki et d’un pacifisme institutionnel ancré dans la constitution de 1947, le Japon a vu régulièrement resurgir la question du nucléaire militaire. Le durcissement de son environnement régional avec la nucléarisation de la Corée du Nord, les tensions grandissantes avec la Chine et une Russie belliciste semblent avoir créé les conditions d’un réexamen des principes de la politique nucléaire japonaise pour le gouvernement Takaichi. Le débat traditionnel sur la question a jusqu’ici été structuré autour de trois thématiques : le partage nucléaire avec les États-Unis, le maintien d’une dissuasion crédible face à des voisins révisionnistes et plus épisodiquement sur l’intérêt pour le Japon de posséder ses propres armes nucléaires. Les discussions les plus récentes, généralement prudentes et circonscrites à de rares déclarations de responsables politiques, dont les anciens Premiers ministres Shinzō Abe et Shigeru Ishiba, ont moins porté sur la perspective d’une nucléarisation du Japon que sur l’intérêt de réfléchir sur les options nucléaires dont disposerait le pays en cas de crise alors que son voisinage est perçu comme de plus en plus menaçant. Aussi, les propos de Shinjirō Koizumi, actuel ministre de la Défense, sur le fait que le nucléaire constituait pour le Japon « un sujet que nous ne pouvons pas éviter » n’ont pas manqué d’attirer l’attention. Comment les interpréter et que peuvent-ils révéler des intentions de l’actuel gouvernement très en pointe sur les questions de défense ? S’agit-il de préparer l’opinion publique japonaise et internationale à de nouvelles avancées sécuritaires de l’archipel ? En effet ces déclarations interviennent alors qu’une réflexion est engagée depuis de longs mois sur la mise à jour des principaux documents relatifs à la défense du pays publiés en 2022 et qui ont été perçus comme un tournant stratégique majeur.
L’article Japon : que nous dit la tentative d’ouverture d’un débat publique sur le nucléaire par l’actuel ministre de la Défense ? est apparu en premier sur IRIS.
En dépit du traumatisme de Hiroshima et de Nagasaki et d’un pacifisme institutionnel ancré dans la constitution de 1947, le Japon a vu régulièrement resurgir la question du nucléaire militaire. Le durcissement de son environnement régional avec la nucléarisation de la Corée du Nord, les tensions grandissantes avec la Chine et une Russie belliciste semblent avoir créé les conditions d’un réexamen des principes de la politique nucléaire japonaise pour le gouvernement Takaichi. Le débat traditionnel sur la question a jusqu’ici été structuré autour de trois thématiques : le partage nucléaire avec les États-Unis, le maintien d’une dissuasion crédible face à des voisins révisionnistes et plus épisodiquement sur l’intérêt pour le Japon de posséder ses propres armes nucléaires.
Les discussions les plus récentes, généralement prudentes et circonscrites à de rares déclarations de responsables politiques, dont les anciens Premiers ministres Shinzō Abe et Shigeru Ishiba, ont moins porté sur la perspective d’une nucléarisation du Japon que sur l’intérêt de réfléchir sur les options nucléaires dont disposerait le pays en cas de crise alors que son voisinage est perçu comme de plus en plus menaçant. Aussi, les propos de Shinjirō Koizumi, actuel ministre de la Défense, sur le fait que le nucléaire constituait pour le Japon « un sujet que nous ne pouvons pas éviter » n’ont pas manqué d’attirer l’attention. Comment les interpréter et que peuvent-ils révéler des intentions de l’actuel gouvernement très en pointe sur les questions de défense ? S’agit-il de préparer l’opinion publique japonaise et internationale à de nouvelles avancées sécuritaires de l’archipel ? En effet ces déclarations interviennent alors qu’une réflexion est engagée depuis de longs mois sur la mise à jour des principaux documents relatifs à la défense du pays publiés en 2022 et qui ont été perçus comme un tournant stratégique majeur.
L’article Japon : que nous dit la tentative d’ouverture d’un débat publique sur le nucléaire par l’actuel ministre de la Défense ? est apparu en premier sur IRIS.
29.07.2026 à 15:47
stagiaire-comm@iris-france.org
Arbitraires, artificielles, héritées de la colonisation, les frontières du continent africain ont pour le moins mauvaise réputation et continuent aujourd’hui de nourrir les débats. Si l’idée reçue selon laquelle elles auraient été définies lors de Conférence de Berlin (1884-1885) demeure tenace, la délimitation des frontières est en réalité un processus long, marqué par des enjeux politiques et historiques complexes et façonnés à la fois par les puissances coloniales et par les acteurs africains. À l’occasion de la parution de son ouvrage « La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines » (Éditions Riveneuve, 2026), Caroline Roussy, directrice de recherche à l’IRIS et responsable du programme Afrique/s, répond à nos questions :
L’article Frontières africaines : déconstruire les idées reçues est apparu en premier sur IRIS.
Arbitraires, artificielles, héritées de la colonisation, les frontières du continent africain ont pour le moins mauvaise réputation et continuent aujourd’hui de nourrir les débats. Si l’idée reçue selon laquelle elles auraient été définies lors de Conférence de Berlin (1884-1885) demeure tenace, la délimitation des frontières est en réalité un processus long, marqué par des enjeux politiques et historiques complexes et façonnés à la fois par les puissances coloniales et par les acteurs africains.
À l’occasion de la parution de son ouvrage « La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines » (Éditions Riveneuve, 2026), Caroline Roussy, directrice de recherche à l’IRIS et responsable du programme Afrique/s, répond à nos questions :
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