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INSTITUT DE RELATIONS INTERNATIONALES ET STRATÉGIQUES
Think tank français spécialisé sur les questions géopolitiques et stratégiques

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30.06.2026 à 14:37

La Turquie peut-elle être un partenaire stratégique de l’Union européenne ?

Coline Laroche              

Avec la multiplication des conflits internationaux et, dans cette situation préoccupante, les doutes croissants sur les intentions réelles du président états-unien de continuer à protéger le monde occidental, l’Union européenne (UE) a enfin pris la décision de se réarmer, mais dans un contexte d’inertie chronique entre les décisions politiques, prises par 27 capitales qui ont chacune leur mot à dire, les processus parlementaires de budgétisation et d’inscription dans les lois de programmation militaire, et leur mise en œuvre effective. Face à cette lenteur persistante où les processus d’acquisition des matériels sont en total décalage avec l’urgence avérée des besoins, beaucoup de pays se sont mis à la recherche de solutions plus rapides. Ainsi, de nombreux regards se sont tournés vers la Turquie, voisin géographique immédiat, candidat officiel à l’Union européenne, membre de l’Union douanière, et allié de l’OTAN depuis la première vague d’élargissement de 1952. Avec la deuxième armée de l’Alliance atlantique en termes d’effectifs, un budget de la défense en croissance constante, et une base industrielle et technologique de défense (BITD) qui a pris une importance telle qu’elle occupe aujourd’hui le onzième rang mondial en matériel d’exportations d’armement, la Turquie suscite un regain d’intérêt au point où la question se pose de savoir si elle pourrait, à une échéance rapprochée, devenir un partenaire stratégique pour la sécurité européenne. La question crispe à peine posée. Sur les réseaux sociaux, la relation Turquie-Union européenne (UE) suscite des positions radicales, souvent fondées sur des notions plus personnelles que pragmatiques de valeurs, de tradition religieuse, d’histoire, ou encore d’éternelles interrogations sur le positionnement géographique de la Turquie : un pays européen ou non ? Les 3 % du territoire turc situé sur le continent européen en font-ils un pays européen ? Le tout sans être vraiment capable de proposer une définition claire de ce qu’est l’UE : […]

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Texte intégral (4529 mots)

Avec la multiplication des conflits internationaux et, dans cette situation préoccupante, les doutes croissants sur les intentions réelles du président états-unien de continuer à protéger le monde occidental, l’Union européenne (UE) a enfin pris la décision de se réarmer, mais dans un contexte d’inertie chronique entre les décisions politiques, prises par 27 capitales qui ont chacune leur mot à dire, les processus parlementaires de budgétisation et d’inscription dans les lois de programmation militaire, et leur mise en œuvre effective. Face à cette lenteur persistante où les processus d’acquisition des matériels sont en total décalage avec l’urgence avérée des besoins, beaucoup de pays se sont mis à la recherche de solutions plus rapides. Ainsi, de nombreux regards se sont tournés vers la Turquie, voisin géographique immédiat, candidat officiel à l’Union européenne, membre de l’Union douanière, et allié de l’OTAN depuis la première vague d’élargissement de 1952. Avec la deuxième armée de l’Alliance atlantique en termes d’effectifs, un budget de la défense en croissance constante, et une base industrielle et technologique de défense (BITD) qui a pris une importance telle qu’elle occupe aujourd’hui le onzième rang mondial en matériel d’exportations d’armement, la Turquie suscite un regain d’intérêt au point où la question se pose de savoir si elle pourrait, à une échéance rapprochée, devenir un partenaire stratégique pour la sécurité européenne.

La question crispe à peine posée. Sur les réseaux sociaux, la relation Turquie-Union européenne (UE) suscite des positions radicales, souvent fondées sur des notions plus personnelles que pragmatiques de valeurs, de tradition religieuse, d’histoire, ou encore d’éternelles interrogations sur le positionnement géographique de la Turquie : un pays européen ou non ? Les 3 % du territoire turc situé sur le continent européen en font-ils un pays européen ? Le tout sans être vraiment capable de proposer une définition claire de ce qu’est l’UE : un espace historique, géographique, économique, de tradition judéo-chrétienne ? C’est ce flou conceptuel qui a pour effet de cristalliser les tensions qui existent entre les « pour » d’un côté, les « contre » de l’autre, les hésitants préférant s’abstenir de s’immiscer dans un débat pourtant crucial. La stratégie des « contre » consiste à dérouler un inventaire d’irritants dont certains, il faut le dire, sont justifiés, à l’exemple du respect de l’État de droit et, dans le domaine de la défense, de l’affaire de la frégate Courbet[1] qui tourne en boucle dans les argumentaires. Force est toutefois de constater que le malaise des « contre » provient de l’observation des progrès accomplis par Ankara en matière de défense, progrès qui renvoient, comme un mauvais miroir, aux lacunes des pays européens qui n’ont pas su développer, ou qui n’ont pas su mieux soutenir leurs propres industries de défense. Sur un plan supranational, ce miroir reflète les propres failles de l’Union européenne.

Ces failles sont d’abord d’ordre politico-militaire. Quand on parle d’opérations dans le cadre de l’Europe de la défense, il faut bien reconnaître que ce ne sont, pour l’essentiel, que des missions de gestion de crises, humanitaires et de maintien de la paix (les missions dites de Petersberg). De plus, quand il s’agit de fournir des moyens pour ces opérations, beaucoup d’États se rappellent qu’ils contribuent aussi à l’OTAN. Au bilan : un processus politico-militaire lourd et lent qui n’aboutit, pour certains pays, qu’au déploiement d’une poignée de soldats dans les états-majors ou sur le terrain. Par ailleurs, en cas d’agression armée contre un État membre, la clause de solidarité prévue à l’article 42.7 du traité de Lisbonne ne semble pas aussi contraignante que l’article 5 de l’OTAN, à moins d’une argumentation adroite de juristes.

Les failles sont ensuite dogmatiques entre deux visions : une qu’on peut qualifier de « souverainiste stricte », qui défend l’idée d’une Union européenne entièrement autonome car dotée d’une BITD endogène et maîtrisée, et une autre, plus pragmatique, qui tient davantage compte des réalités du terrain en privilégiant une diversification des sources, surtout compte tenu de l’urgence. La première vision est historiquement portée par la France, la seconde par les pays nordiques, baltes et d’Europe orientale qui sont directement confrontés à la menace russe. En débloquant son veto à la vente d’avions de chasse Eurofighter à la Turquie en juillet 2025, l’Allemagne a rejoint la deuxième vision avec une triple réussite : un « trou capacitaire » de l’OTAN comblé sur son flanc Sud et en bordure de mer Noire, le maintien en service des chaînes de production des appareils, et l’intégration de la Turquie dans les processus européens selon le principe du « contrôle par l’intégration », afin d’éviter qu’elle noue, par dépit, des partenariats avec des pays comme la Russie ou la Chine.

Les failles sont enfin structurelles, bien que les deux organisations aient en commun l’exploit d’avoir réussi à éditer un nombre impressionnant de normes et de procédures, dont les conséquences sont des lourdeurs administratives, des processus décisionnels interminables, des comitologies de plus en plus envahissantes, et l’apparition de mesures correctives, dites « missions de simplification », qui nécessitent elles-mêmes une organisation et des moyens propres. L’Union européenne agit principalement sur des leviers industriels et financiers tandis que l’OTAN, pour sa part, dispose de leviers opérationnels (planification et conduite des opérations) et capacitaires. Bien que pleinement intégrée à l’OTAN, avec une participation humaine et financière qui permet aux autres alliés, notamment européens, d’alléger leur fardeau[2], la Turquie se retrouve exclue de la quasi-totalité des mécanismes de l’UE en matière de défense. C’est ce décalage qu’il convient d’examiner dans le contexte actuel de réarmement qui a débuté avec la guerre en Ukraine, entrée dans sa quatrième année depuis le 24 février 2026.

Financièrement, la nécessité de se réarmer face au retour des conflits de haute intensité de ce type implique une double obligation : mettre un point final à la période des « dividendes de la paix » qui a, d’une manière irresponsable, et au mépris de l’anticipation stratégique, transformé les budgets de la défense en variables d’ajustement, et établir les fondements d’une véritable défense européenne. La première a été prise en compte avec l’augmentation de la part des budgets de la défense dans les produits intérieurs bruts (PIB), tandis que la seconde fait l’objet de nouveaux textes comme le plan ReArm Europe/Readiness 2030, dont SAFE (Security Action for Europe) constitue l’un des cinq piliers, ou encore EDIP (European Defence Industry Programme).

Seulement, ces nouveaux textes fondateurs, bien qu’ils témoignent d’une véritable prise de conscience politique à vouloir donner à l’UE un rôle crédible en matière de défense, manquent singulièrement de précisions et de côtés pratiques : quels types de matériels sont à acquérir, à quelle cadence précise d’ici le 31 décembre 2030, et auprès de qui si la règle des 65 %/35 %[3] bute sur la réalité des capacités de production de l’UE, notamment compte tenu de la nécessité de « retrouver de la masse »[4] comme l’ont souligné les leçons tirées du conflit en Ukraine ? L’Europe ne pouvant pas se permettre d’être en retard par rapport à une Russie qui pourrait reconstituer ses forces militaires, la diversification des sources d’approvisionnement devient une impérieuse nécessité : d’où l’éligibilité aux procédures de passation conjointe de marchésde SAFE des pays en voie d’adhésion à l’UE, des pays candidats, des pays candidats potentiels, et aussi des pays ayant conclu un partenariat en matière de sécurité et de défense avec l’UE tels que l’Albanie, le Canada, le Japon, la Moldavie, la Macédoine du Nord, la Norvège, la Corée du Sud et le Royaume-Uni. Des accords bilatéraux ou multilatéraux supplémentaires peuvent même être conclus afin d’élargir la participation et les conditions d’éligibilité. La Turquie ne figure pas parmi les bénéficiaires de cet instrument et les portes d’une coopération industrielle ne lui sont pas clairement ouvertes, en raison principalement du blocage de la Grèce et de la République de Chypre.

Pourtant, la BITD turque est en mesure de proposer dans des délais courts, et à des coûts raisonnables, des réponses dans une grande majorité des domaines recherchés. Près de 4500 entreprises turques sont directement impliquées dans l’industrie de défense. La Turquie conduit à l’heure actuelle plus de 1400 programmes de défense dans tous les domaines : terrestre, maritime, aérien, spatial, armement et cyber, sans compter environ 150 programmes de R&D qui couvrent un vaste éventail de domaines comme l’intelligence artificielle, les nanotechnologies et le quantique. Si la Turquie n’a pas atteint le niveau technique des pays avancés dans les domaines pointus, comme la motorisation et l’interception des cibles à très haute vélocité, elle est d’ores et déjà en mesure de répondre, avec des volumes importants, aux demandes de masse en matière de véhicules blindés, d’armes légères et lourdes, de munitions et, surtout, de drones compte tenu de sa réputation désormais mondiale.

C’est à ce point qu’arrive une question cruciale : comment considérer la Turquie comme un élément de profondeur stratégique pour l’Europe et un multiplicateur de puissance, mais sans pour autant transformer les outils de partenariat en mécanismes de dépendance ?

En premier lieu, il convient de rappeler que l’expérience de la Turquie dans des mécanismes européens de défense n’est pas nouvelle. Membre associé de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) en 1992, la Turquie a rejoint le 19 novembre 1996, dès sa création à Ostende sous l’autorité de l’UEO, l’organisation de l’armement de l’Europe occidentale (WEAO) avec les mêmes droits et les mêmes obligations que les autres membres de l’UEO ; c’est au fur et à mesure du transfert des compétences de l’UEO vers l’Union européenne que la Turquie s’est retrouvée progressivement exclue des mécanismes de défense de cette dernière. Elle est toutefois membre associé du programme Horizon Europe depuis son lancement en 2021, avec une activité soutenue dans des domaines duals comme les nanotechnologies et les matériaux avancés, grâce à une participation active de la Tübitak[5]. Dans le cadre de l’OCCAr[6], bien qu’elle ne soit pas membre à part entière de cette organisation, la Turquie a pris part aux programmes A-400M (avion de transport militaire) et COBRA (radar de contre-batterie). Les chefs d’état-major turcs participent régulièrement aux réunions militaires européennes de haut niveau comme l’EURAC (European Air Chiefs Conference) ou le CHENS (Chiefs of European Navies Conference). Des auditeurs turcs sont présents aux sessions européennes des responsables d’armement (SERA). Enfin, la Turquie est membre fondateur du réseau Eureka[7], dont la Commission européenne est membre, depuis sa création en 1985.

Ensuite, la Turquie prend part à de nombreuses initiatives européennes hors du cadre strict de l’UE. Dès 2024, l’Allemagne a intégré la Turquie dans son ESSI (European Sky Shield Initiative) qui, dans le cadre de l’OTAN, ambitionne de mettre en place une défense aérienne et antimissile intégrée en Europe. Le Royaume-Uni a identifié la Turquie comme un acteur de premier plan, appliquant une politique de «coalition-building» beaucoup plus souple que l’Europe des 27, et facilitant de cette manière la signature de partenariats de haut niveau comme BAE/Nurol et BAE/TAI (Turkish Aerospace Industries). En Italie, le remplacement du mécanisme Golden Share par le Golden Power, qui permet aux entreprises de mener des activités critiques pour l’intérêt national sans que l’État soit actionnaire, a permis le rachat de Piaggio Aerospace par Baykar, rachat suivi six mois plus tard du partenariat stratégique entre Baykar et Leonardo. Un autre exemple d’initiative de haut niveau hors du cadre strict de l’UE est l’Espagne, avec l’association de NAVANTIA aux programmes navals turcs dont le porte-avions national MUGEM. En parallèle, d’autres pays comme la Pologne, compte tenu de l’urgence de leurs besoins face à la menace russe, ont opté pour une approche dite « par le bas » en privilégiant la compétitivité des coûts et la rapidité de production, devenant ainsi le premier acheteur européen de drones turcs. Étape suivante, Varsovie négocie en ce moment pour l’implantation sur son territoire d’une usine de munitions de 155 mm opérée par la société turque MKE. Il existe beaucoup d’autres exemples de coopérations bilatérales au sein de l’UE, comme le Portugal qui a commandé à la société turque STM deux bâtiments de soutien logistique pour sa marine.

Les raisons de ces initiatives nationales hors du cadre strict de l’UE sont nombreuses : désaccords sur la gouvernance des programmes, différences dans les priorités de programmes et d’achats en matière d’équipements, lenteur des mécanismes centraux. Si chaque contrat signé bilatéralement constitue, indéniablement, une brique supplémentaire dans la construction des capacités européennes de défense, force est de constater que les effets de cette pratique sont pernicieux, car privilégier à outrance la préférence nationale finira, en cas de surmultiplication des exemples, par fragiliser des institutions centrales européennes déjà objet de nombreuses critiques. La logique de « multilatéralisme convergent », indispensable pour construire un esprit commun de défense, s’effacera alors devant la multiplication des « minilatéralismes transactionnels », jugés plus efficaces, mais échappant au contrôle de Bruxelles.

Les « contre » précédemment évoqués ne manqueront pas d’observer que la Turquie tire profit de la fragilité du modèle de défense européen grâce à l’attractivité de ses produits : coûts raisonnables, rapidité de production, efficacité prouvée en opération. C’est peut-être vrai selon l’adage « business is business », mais rappelons que les ventes de matériels militaires turcs s’inscrivent dans le principe de subsidiarité prévu à l’article 5 paragraphe 3 du Traité sur l’Union européenne (TUE), lequel stipule que « l’Union intervient seulement si, et dans la mesure où, les objectifs de l’action envisagée ne peuvent pas être atteints de manière suffisante par les États membres ». Consciente toutefois qu’elle n’est pas encore capable, d’une manière totalement autonome, d’être présente sur les « premiers marchés » (les cycles de développement décennaux) comme les avions de chasse, les sous-marins et les chars de combat, la stratégie de la Turquie consiste à investir les « seconds marchés » (« consommables militaires ») comme les blindés légers, les drones tactiques, les armes légères et les munitions[8]. Ainsi, la Roumanie et la Hongrie ont acheté à la Turquie des véhicules blindés tactiques respectivement de type COBRA II et Ejder Yalçın, avec la mise en place d’une ligne d’assemblage locale pour la Roumanie, et le développement d’une version locale nommée GidrÁN pour la Hongrie. L’Estonie, pour sa part, s’est dotée à la fois de véhicules de types ARMA 6X6 et YÖRÜK 4X4. Ainsi, dans l’état actuel de sa BITD, et probablement pour les années à venir, la Turquie ne constitue pas une menace sérieuse pour les géants des « premiers marchés » comme Airbus, Safran, Dassault ou MBDA. Ce constat est d’autant plus avéré que la Turquie n’est encore pas capable de gagner en efficacité en se libérant de ses préjugés et de ses freins culturels : elle ne fait confiance qu’aux Turcs, et ce n’est pas demain que les grandes entreprises nationales comme Aselsan, Roketsan, TAI, Havelsan ou encore Baykar seront représentées en France par un Français capable de leur ouvrir des marchés de haut niveau.

Compte tenu de sa capacité à apporter une réponse rapide et adaptée sur certains segments, la Turquie non seulement peut, mais doit devenir un partenaire stratégique de l’UE. Les craintes de prédation par Ankara des grands marchés européens de défense ne sont, comme on vient de le voir, pas fondées, ou du moins pas encore d’actualité. C’est pourquoi il importe, d’ores et déjà, de bien cadrer l’ensemble des actions à mener en mettant en place des mécanismes de contrôle destinés non à bloquer, mais à maîtriser l’offre turque.

Un premier mécanisme consisterait à veiller à une application stricte du principe de réciprocité, que ce soit pour les implantations, les représentations ou directions d’entreprises et les marchés. Sans ce « pare-feu », l’accès au marché européen par les entreprises turques ne s’accompagnerait, à terme, d’aucune contrepartie pour les entreprises des pays de l’UE. La diminution significative du nombre d’entreprises françaises qui sont présentes lors des salons d’armement turcs, comme IDEF et SAHA Expo, est symptomatique de ce déséquilibre où la Turquie cherche désormais à exporter et plus à acheter. Seules les sociétés françaises qui ont établi un partenariat avec une entreprise turque exposent, mais sous la bannière de leur partenaire local. L’étiquette française n’est plus visible.

Le second est de mettre en place des clauses d’extinction (« sunset ») afin, le cas échéant, de pouvoir rapidement dénoncer un accord si la réciprocité n’est plus respectée, ou s’il tourne au désavantage des Européens. Une commission de révision serait chargée d’évaluer périodiquement les conditions de mise en vigueur de l’accord, avec un regard particulier sur la question des valeurs ajoutées de part et d’autre, et sur la nature et le volume des transferts de technologies.

Le troisième, plus supranational, consisterait à s’appuyer sur l’Agence européenne de défense (AED) pour mettre en place une structure de coordination entre l’UE et la Turquie. Cette structure aurait pour mission de coordonner les marchés à l’échelle européenne, mais sans les limiter ou les interdire en vertu du principe de subsidiarité précédemment évoqué. Elle permettrait à l’ensemble des entreprises européennes de disposer d’une vision centralisée des marchés afin d’alerter sur les risques de concurrence ou de saturation. Elle pourrait, si les États membres le décident, émettre des recommandations en vue de combler efficacement les lacunes de l’industrie de défense européenne. D’une manière encore plus structurée, il pourrait être envisagé de s’inspirer des arrangements administratifs bilatéraux que l’AED a déjà signé avec d’autres pays comme la Norvège, la Suisse et la Serbie.

***

Au-delà des décalages qui persistent entre le modèle politique turc et les critères européens, décalages que le rapport 2025 du Parlement européen sur la Turquie vient encore de mettre en avant, ce sont les veto de la Grèce et de la République de Chypre à la participation de la Turquie aux mécanismes de défense européens qui constituent les principaux freins à un partenariat stratégique entre Bruxelles et Ankara. Mais la question, pour l’UE, dépasse le simple cadre de la relation bilatérale : il s’agit de prendre une décision entre une capacité de défense européenne autonome, illusoire d’ici les prochaines années, et une profondeur stratégique pragmatique incluant la Turquie qui, compte tenu de ses capacités de défense, est déjà en mesure de répondre aux besoins urgents et aux lacunes sur certains segments capacitaires.

Ainsi, plutôt que de s’obstiner à opposer ces deux logiques, il serait plus judicieux, dans l’intérêt des Européens, de considérer la BITD turque non pas comme un concurrent, mais comme un élément structurant de la défense européenne grâce à la mise en place de mécanismes de contrôle destinés à prévenir toute interdépendance incontournable et toute position dominante de la Turquie. L’urgence de la nécessité de se réarmer face à la dégradation de la situation internationale doit être pour l’UE une opportunité pour repenser son partenariat de défense avec Ankara.


[1] L’évènement a eu lieu le 10 juin 2020. Engagée dans l’opération de l’OTAN Gardien de la mer (Sea Guardian), la FLF (frégate légère furtive) COURBET a été illuminée, à trois reprises, par le radar de conduite de tir d’un bâtiment de la marine turque au moment où elle s’apprêtait à contrôler le cargo ÇİRKİN, soupçonné de violer l’embargo sur les armes décidées par les Nations-Unies à l’égard de la Libye. Le ÇİRKİN, battant pavillon de la Tanzanie, avait appareillé du port turc de Haydarpaşa. Escorté par les frégates turques TCG Gökova (F-496) et TCG ORUÇREİS (F 245), il avait également bénéficié d’une couverture aérienne au moment de passer au large de l’île de Psara, à l’est de l’île de Chios. En termes de règles d’engagement, l’illumination radar est considérée comme un acte de guerre, car c’est la dernière action qui précède l’ouverture du feu. Le risque de cet acte inacceptable entre alliés aurait été un déclenchement immédiat du feu par le COURBET.

[2] La participation turque à l’opération de type Berlin Plus Althea en Bosnie-Herzégovine en est un exemple concret.

[3] Règlement (UE) 2025/1106 du Conseil du 27 mai 2025 établissant l’instrument « Agir pour la sécurité de l’Europe (SAFE) » par le renforcement de l’industrie européenne de la défense – article 16, paragraphe 10 : « le coût des composants provenant de pays tiers à l’Union, aux États de l’EEE-AELE et à l’Ukraine ne doit pas être supérieur à 35 % du coût estimé des composants du produit final ». Les États de l’EEE-AELE sont les pays qui participent à l’Espace économique européen (EEE) via l’Association européenne de libre-échange (AELE).

[4] Expression utilisée par les militaires pour définir la capacité d’une armée à engager simultanément un volume suffisant de moyens humains, matériels et logistiques dans la durée.

[5] Türkiye Bilimsel ve Teknolojik Araştırma Kurumu, Fondation pour la recherche scientifique et technologique de Turquie.

[6] Organisation conjointe de coopération en matière d’armement.

[7] Eureka est un réseau intergouvernemental créé en 1985 afin de soutenir la coopération internationale en matière de recherche, de développement et d’innovation orientée vers le marché. Il réunit des ministères et des agences de financement de 47 pays ainsi que la Commission européenne, chaque État finançant les participants relevant de sa compétence nationale. Mais contrairement aux programmes-cadres de recherche de l’UE comme Horizon Europe, EUREKA n’est pas un programme de l’UE.

[8] Julien Malizard, Josselin Droff, « Évolution des conflits et reconfigurations de l’industrie de l’armement : hypothèse des deux marchés », Défense Industries, n°18, juin 2024.

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29.06.2026 à 18:12

Vagues de chaleur exceptionnelles, quelles conséquences pour les économies européennes ?

Coline Laroche              

La France traverse depuis le 17 juin une vague de chaleur exceptionnelle, avec des températures atteignant jusqu’à 44,3 °C dans les Landes. Cette canicule touche l’ensemble du continent européen, où de nombreux records de chaleur ont été battus, parfois à des niveaux jamais observés. Dans un contexte où l’Europe est particulièrement touchée par les changements climatiques, les économies européennes sont particulièrement exposées aux conséquences de ces épisodes de fortes chaleurs. Cet épisode témoigne l’ampleur du défi climatique et interroge la capacité des États à s’adapter à des évènements extrêmes qui sont appelés à se multiplier. Quels effets ces épisodes de canicule ont-ils sur l’activité économique européenne et quels secteurs sont les plus vulnérables ? Les politiques mises en œuvre par les États européens sont-elles réellement efficaces pour limiter leurs conséquences ? Enfin, comment l’Union européenne peut-elle faire évoluer ses politiques afin de mieux protéger son économie face à des canicules de plus en plus fréquentes ? Le point avec Dominique Plihon, professeur émérite d’économie à l’université de Sorbonne Paris Nord, membre des économistes atterrés. Dans quelle mesure les changements climatiques, et notamment les épisodes de canicule, affectent-ils les économies européennes ? Quelles sont les économies et les secteurs les plus impactés ? En juillet 2025, l’Europe a connu une vague de chaleur de grande amplitude, du même type que la canicule de 2026. Des économistes de la Banque centrale européenne (BCE) ont publié une étude pour analyser les effets sur l’économie européenne, et concluait à des conséquences durables sur la vie économique des régions touchées. D’après cette étude, les vagues de chaleur estivales font baisser l’activité économique d’environ 1 % la première année, et de 1,5 % deux ans après. De même, l’activité économique est inférieure de 3 % après une sécheresse et 2,8 % après une inondation, quatre ans après. Ce qui contredit […]

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Texte intégral (1345 mots)

Dans quelle mesure les changements climatiques, et notamment les épisodes de canicule, affectent-ils les économies européennes ? Quelles sont les économies et les secteurs les plus impactés ?

En juillet 2025, l’Europe a connu une vague de chaleur de grande amplitude, du même type que la canicule de 2026. Des économistes de la Banque centrale européenne (BCE) ont publié une étude pour analyser les effets sur l’économie européenne, et concluait à des conséquences durables sur la vie économique des régions touchées.

D’après cette étude, les vagues de chaleur estivales font baisser l’activité économique d’environ 1 % la première année, et de 1,5 % deux ans après. De même, l’activité économique est inférieure de 3 % après une sécheresse et 2,8 % après une inondation, quatre ans après. Ce qui contredit l’idée selon laquelle l’économie se remet rapidement des évènements climatiques extrêmes.

L’agriculture est la première victime des fortes chaleurs : lors des canicules, les récoltes se portent mal. Le secteur « tertiaire », c’est-à-dire les services hors agriculture et industrie, est également fortement touché. L’étude montre que lors de ces périodes de canicule les investissements dans ces secteurs augmentent, mais pas la productivité. Pourquoi ? Ces dépenses servent à s’équiper pour mieux résister aux températures élevées (via la climatisation, par exemple), et non à investir dans des technologies améliorant leur productivité sur le long terme.

Les vagues de chaleur font aussi grimper les prix de la nourriture. En 2022, une vague extrême a augmenté de 0,7 point de pourcentage le prix de la nourriture en Europe. Selon l’étude de la BCE, une vague de chaleur équivalente pourrait provoquer d’ici 2060 une hausse de 1,8 points.

Or ces effets risquent de s’amplifier. Les régions déjà chaudes sont les plus touchées par ces effets économiques parce que la chaleur y est plus rapidement insupportable. Avec le réchauffement climatique, de plus en plus de régions européennes vont se retrouver dans ce cas. Si la température mondiale augmente de 3 degrés en moyenne, les journées d’été pourraient être jusqu’à 6 degrés plus chaudes en Europe d’ici la fin du siècle.

Quelles sont les mesures mises en place par les pays européens pour contrer les effets du dérèglement climatique ? Certains pays sont-ils mieux préparés pour s’adapter à ces effets ?

Il est difficile de savoir quels pays sont les mieux préparés à faire face à la crise climatique, car les politiques nationales sont assez différentes : ainsi l’Allemagne a décidé d’abandonner l’énergie nucléaire en 2023 au profit des énergies renouvelables, tandis que la France en fait une source d’énergie prioritaire dont le caractère écologique est contestable à long terme…

En 2019, l’Union européenne (UE) avait adopté le Pacte vert européen (European Green Deal), un plan ambitieux qui cherchait à mettre l’UE à l’avant-garde de la lutte contre le dérèglement climatique, avec l’objectif d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Le Pacte vert devait donner lieu à un paquet de directives Fit for 55 qui couvrent des domaines très divers (transports, logement, commerce international…). Parmi les principales mesures prévues figurent l’interdiction des moteurs thermiques (essence, diesel) en 2035, la réforme du marché du carbone (suppression des quotas gratuits) et l’instauration progressive d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières à partir de 2025.

Un plan de financement de 1.000 milliards d’euros était prévu par la Commission pour la période 2021-2030 pour les investissements verts, notamment pour développer les énergies propres et soutenir la recherche et l’innovation dans les technologies à faible intensité carbone.

Les politiques européennes actuelles sont-elles suffisantes pour protéger l’économie face à des évènements climatiques extrêmes de plus en plus fréquents ? Quelles adaptations l’Union européenne doit-elle mettre en place pour envisager une économie plus durable qui prendrait davantage en compte la variable climatique ?

Il n’est pas sûr que les politiques européennes actuelles soient suffisantes pour protéger l’UE contre les effets du dérèglement climatique. Au contraire ! En effet, à la suite des élections européennes de 2024, on assiste à un changement de cap radical dans le sens d’une régression de la politique climatique impulsée par la Commission européenne. Les élections ont modifié la composition de l’Assemblée européenne dans laquelle les écologistes et la gauche ont perdu la majorité. L’Assemblée est désormais dominée par la droite et l’extrême droite, très critiques à l’égard des politiques climatiques, jugées trop « punitives ».

Sous la pression de la nouvelle majorité du Parlement européen et des puissants lobbies industriels et agricoles opposés aux nouvelles règles prévues par le Pacte vert, on a assisté à une véritable remise en cause de celui-ci. Le paquet de directives Fit for 55 au cœur du Pacte vert est « détricoté », ainsi que l’illustre la multiplication récente des directives dites « omnibus » dont l’objectif est de déréglementer l’UE, pour « libérer » ses acteurs économiques supposés être handicapés par les règles bureaucratiques européennes jugées contreproductives, peu transparentes et nuisibles pour la compétitivité des entreprises européennes.

Construire une économie plus durable dans l’UE impliquerait d’abandonner les politiques actuelles qui conduisent à l’abandon du Pacte vert alors que la crise écologique s’accélère, comme le montre la multiplication des évènements climatiques extrêmes ces dernières années.

La restauration du Pacte vert apparait d’autant plus nécessaire que, d’après le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’Europe sera la région du monde la plus touchée par ces épisodes de réchauffement climatique…

Article

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29.06.2026 à 17:17

Proche Orient, extension du domaine de la désinformation

Déborah Yapi

Au lendemain des attentats du 7 octobre 2023, l’attention médiatique s’est concentrée sur l’horreur subie par les victimes israéliennes. Mais à mesure que la situation se dégradait pour les Palestiniens et que la riposte devenait disproportionnée, le sujet de Gaza a paradoxalement disparu des plateaux, tout en restant très présente sur les réseaux sociaux. L’on peut observer plusieurs mécanismes récurrents. Le porte-parole de l’armée israélienne et l’ambassadeur d’Israël sont reçus avec déférence, rarement contredits, là où les responsables politiques critiques envers Israël étaient soumis à un feu roulant de questions. Les journalistes qui osent remettre en cause le discours officiel sont exposés à de fortes attaques, parfois jusqu’à risquer leur poste. Un stagiaire a même été renvoyé pour avoir évoqué côte à côte les otages israéliens et les prisonniers palestiniens. Dans le même temps, les spécialistes reconnus du Proche-Orient ont été progressivement marginalisés, mis sur le même plan que des militants. On a minimisé le blocus, la famine, l’interdiction faite aux journalistes d’entrer dans Gaza, dans une forme de négation du droit international humanitaire. Comment expliquer ce conformisme ? Il y une part de communautarisme, une part d’occidentalisme nourrie par l’idée qu’Israël serait la pointe avancée du combat contre l’islamisme, et une part de prudence professionnelle, chacun craignant d’être écarté de l’antenne. De CNews à France Culture, en passant par France Télévisions, le récit israélien s’est imposé presque naturellement. Mon analyse dans cette vidéo.

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Au lendemain des attentats du 7 octobre 2023, l’attention médiatique s’est concentrée sur l’horreur subie par les victimes israéliennes. Mais à mesure que la situation se dégradait pour les Palestiniens et que la riposte devenait disproportionnée, le sujet de Gaza a paradoxalement disparu des plateaux, tout en restant très présente sur les réseaux sociaux.

L’on peut observer plusieurs mécanismes récurrents. Le porte-parole de l’armée israélienne et l’ambassadeur d’Israël sont reçus avec déférence, rarement contredits, là où les responsables politiques critiques envers Israël étaient soumis à un feu roulant de questions. Les journalistes qui osent remettre en cause le discours officiel sont exposés à de fortes attaques, parfois jusqu’à risquer leur poste. Un stagiaire a même été renvoyé pour avoir évoqué côte à côte les otages israéliens et les prisonniers palestiniens.

Dans le même temps, les spécialistes reconnus du Proche-Orient ont été progressivement marginalisés, mis sur le même plan que des militants. On a minimisé le blocus, la famine, l’interdiction faite aux journalistes d’entrer dans Gaza, dans une forme de négation du droit international humanitaire.

Comment expliquer ce conformisme ? Il y une part de communautarisme, une part d’occidentalisme nourrie par l’idée qu’Israël serait la pointe avancée du combat contre l’islamisme, et une part de prudence professionnelle, chacun craignant d’être écarté de l’antenne. De CNews à France Culture, en passant par France Télévisions, le récit israélien s’est imposé presque naturellement.

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