
30.04.2026 à 17:07
Déborah Yapi
Alors que Donald Trump s’efforce d’afficher un contrôle total face à l’Iran, la réalité semble lui échapper un peu plus chaque jour. Les scénarios évoqués (guerre rapide, changement de régime, fin du programme nucléaire) se sont progressivement évaporés. Ce qui devait être une démonstration de leadership s’apparente aujourd’hui à une impasse stratégique. En tentant d’imposer un rapport de force, Donald Trump a surtout mis en lumière une absence de vision stratégique et une posture de suiveur vis-à-vis de Benyamin Netanyahou. L’idée d’une toute-puissance américaine en ressort profondément fragilisée. Une fois encore, l’interventionnisme militaire montre ses limites : loin d’apporter des solutions, il produit des blocages durables et des effets contraires aux objectifs initiaux. Pendant ce temps, la République islamique d’Iran gagne du temps. Parallèlement, la pression exercée sur les marchés énergétiques par le blocage du détroit d’Ormuz, avec un baril en forte hausse, est favorable aux compagnies pétrolières américaines. Néanmoins, la crise énergétique qu’elle engendre ne risque-t-elle pas de retourner l’opinion publique mondiale contre les États-Unis, étant eux même à l’origine de cette guerre ? Ce contexte pourrait-il s’avérer favorable à la Chine qui est en capacité de produire de l’énergie décarbonée à un coût actuellement moindre ? Face à cette conjoncture, les lignes commencent à bouger au sein même des États-Unis : les démocrates se réveillent, le doute s’installe chez certains soutiens de Trump. Cette fragilisation interne peut-elle remettre en cause la poursuite du conflit ? Jusqu’à quand cette stratégie peut-elle tenir politiquement ? Mon analyse dans cette vidéo.
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Alors que Donald Trump s’efforce d’afficher un contrôle total face à l’Iran, la réalité semble lui échapper un peu plus chaque jour. Les scénarios évoqués (guerre rapide, changement de régime, fin du programme nucléaire) se sont progressivement évaporés.
Ce qui devait être une démonstration de leadership s’apparente aujourd’hui à une impasse stratégique. En tentant d’imposer un rapport de force, Donald Trump a surtout mis en lumière une absence de vision stratégique et une posture de suiveur vis-à-vis de Benyamin Netanyahou.
L’idée d’une toute-puissance américaine en ressort profondément fragilisée. Une fois encore, l’interventionnisme militaire montre ses limites : loin d’apporter des solutions, il produit des blocages durables et des effets contraires aux objectifs initiaux. Pendant ce temps, la République islamique d’Iran gagne du temps.
Parallèlement, la pression exercée sur les marchés énergétiques par le blocage du détroit d’Ormuz, avec un baril en forte hausse, est favorable aux compagnies pétrolières américaines. Néanmoins, la crise énergétique qu’elle engendre ne risque-t-elle pas de retourner l’opinion publique mondiale contre les États-Unis, étant eux même à l’origine de cette guerre ? Ce contexte pourrait-il s’avérer favorable à la Chine qui est en capacité de produire de l’énergie décarbonée à un coût actuellement moindre ?
Face à cette conjoncture, les lignes commencent à bouger au sein même des États-Unis : les démocrates se réveillent, le doute s’installe chez certains soutiens de Trump. Cette fragilisation interne peut-elle remettre en cause la poursuite du conflit ? Jusqu’à quand cette stratégie peut-elle tenir politiquement ?
Mon analyse dans cette vidéo.
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30.04.2026 à 12:26
stagiaire-comm@iris-france.org
Alors que les guerres et les conflits voient leur définition, leur périmètre et leurs modalités s’étendre, penser que l’électorat se désintéresse de ces questions géopolitiques serait une erreur monumentale. Les bouleversements géopolitiques préoccupent plus fortement les Françaises et les Français qu’on pourrait le croire. Une grande partie de la population, y compris dans la jeunesse, se passionne pour ces sujets, ainsi qu’en atteste le succès des podcasts, streams et livres spécialisés, l’engouement pour les enseignements de spécialité au lycée et l’intérêt pour les études supérieures proposant de tels cursus. Les conférences sur l’état du monde, à Paris et en régions, attirent elle aussi un large public. Ce sont des indicateurs forts d’un engouement qui ne fait que croître ces derniers mois, et dont il est indispensable de tenir compte dans la campagne pour les élections présidentielle et législative de 2027 qui va bientôt démarrer. Les guerres et les conflits voient leur définition, leur périmètre et leurs modalités s’étendre : non seulement ils n’ont, pour la plupart, plus de fin, mais ils vont bien au-delà de la seule utilisation des armes lourdes. Les désordres de l’information, les tentatives de déstabilisation des sociétés et des économies, la remise en cause des libertés et droits humains et des souverainetés territoriales nourrissent, légitimement, une anxiété collective. Les crises, ou celles qui sont vécues comme telles (énergétique, commerciale, environnementale, financière, migratoire, et bien sûr démocratique) – et on sait combien le ressenti collectif est un sujet sérieux, lui aussi sous-estimé –, sont bel et bien appréhendées comme des défis mondiaux par le grand public. Penser que l’électorat se désintéresse des questions géopolitiques serait donc une erreur monumentale. Apporter des réponses aux préoccupations de la population implique, dès lors, de dézoomer le planisphère : la France ne vit pas en vase clos. Saisir la complexité des mutations et des rapports de […]
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Alors que les guerres et les conflits voient leur définition, leur périmètre et leurs modalités s’étendre, penser que l’électorat se désintéresse de ces questions géopolitiques serait une erreur monumentale.
Les bouleversements géopolitiques préoccupent plus fortement les Françaises et les Français qu’on pourrait le croire. Une grande partie de la population, y compris dans la jeunesse, se passionne pour ces sujets, ainsi qu’en atteste le succès des podcasts, streams et livres spécialisés, l’engouement pour les enseignements de spécialité au lycée et l’intérêt pour les études supérieures proposant de tels cursus. Les conférences sur l’état du monde, à Paris et en régions, attirent elle aussi un large public. Ce sont des indicateurs forts d’un engouement qui ne fait que croître ces derniers mois, et dont il est indispensable de tenir compte dans la campagne pour les élections présidentielle et législative de 2027 qui va bientôt démarrer.
Les guerres et les conflits voient leur définition, leur périmètre et leurs modalités s’étendre : non seulement ils n’ont, pour la plupart, plus de fin, mais ils vont bien au-delà de la seule utilisation des armes lourdes. Les désordres de l’information, les tentatives de déstabilisation des sociétés et des économies, la remise en cause des libertés et droits humains et des souverainetés territoriales nourrissent, légitimement, une anxiété collective. Les crises, ou celles qui sont vécues comme telles (énergétique, commerciale, environnementale, financière, migratoire, et bien sûr démocratique) – et on sait combien le ressenti collectif est un sujet sérieux, lui aussi sous-estimé –, sont bel et bien appréhendées comme des défis mondiaux par le grand public.
Penser que l’électorat se désintéresse des questions géopolitiques serait donc une erreur monumentale. Apporter des réponses aux préoccupations de la population implique, dès lors, de dézoomer le planisphère : la France ne vit pas en vase clos. Saisir la complexité des mutations et des rapports de force internationaux est incontournable si l’on veut avoir prise sur le monde, exercer une influence, anticiper, construire l’avenir. Un agenda nationalo-centré est un non-sens. Les électrices et les électeurs sont lassés des querelles d’égo du personnel politique et des disques rayés programmatiques. Parler à tout bout de champ de « sécurité », par exemple, est vain si l’on évacue les menaces pesant sur l’intégrité territoriale ou la souveraineté économique, énergétique et technologique de notre pays et des institutions, entreprises et populations européennes.
Oui, le monde est violent. Mais l’inquiétude et la sidération ne sont pas synonymes de résignation. La « diplomatie du gourdin » n’est pas une fatalité : le modèle, grandiloquent, de la menace, de l’intimidation, de l’extorsion (sans parler d’un niveau inédit de corruption et de népotisme) et de l’impérialisme commence à vaciller. Sa perte de crédibilité ne laissera pas longtemps de vide : par qui, par quoi sera-t-il comblé ? Allons-nous abandonner cette opportunité à la Chine, qui, aujourd’hui, a la prétention de reprendre le flambeau de la défense du droit international et de la stabilité ? Donald Trump et J.D. Vance ne font pas qu’insupporter les opinions publiques européennes : ils embarrassent, voire font perdre les extrêmes droites du Vieux Continent (Meloni, Orbán, etc.). Il faut en profiter.
Initier une dynamique mondiale en faveur d’une diplomatie des valeurs de liberté et de solidarité, garantir le respect du droit, renforcer la souveraineté de notre pays en misant sur la science, l’éducation, la culture (autant de richesses négligées), investir dans des outils technologiques maîtrisés (IA, monnaies numériques européennes, etc.), faire en sorte que la France pèse à nouveau dans le monde, renforcer l’influence des grandes organisations internationales (ONU, Unesco, OMS, etc.), fonder sans doute de nouvelles alliances, promouvoir une Europe de la défense, des principes démocratiques et de l’entraide. Bref créer un monde de libertés respectueuses de toutes et de tous, non par seul sens moral mais pas convergence d’intérêts qui fondent l’intérêt planétaire majoritaire. Voilà ce qui se joue dès aujourd’hui, et plus encore demain.
C’est pourquoi un projet de société rassembleur pour 2027 ne peut se passer d’une vision et d’un programme géopolitiques. Il lui faut, pour ce faire, s’appuyer sur des savoirs scientifiques et techniques, au-delà d’un certain brouhaha médiatique nourri du « commentariat » permanent d’experts auto-institués. Le grand public (donc l’électorat, toutes générations et classes sociales confondues) le demande et il a raison.
Cet article est une tribune initialement publiée sur le site du Nouvel Obs.
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29.04.2026 à 19:28
Coline Laroche
Frédéric Martel vient de publier un livre intitulé Occidents – Enquête sur nos ennemis, dont le moins que l’on puisse constater est qu’il bénéficie d’une vaste promotion puisqu’on a pu lire ou écouter son auteur dans d’innombrables médias ces dernières semaines. La perplexité germe rapidement à l’écoute de l’émission Quotidien du 13 avril animée par Yann Barthès, lorsque l’auteur explique avec force détails qu’il a participé à une réunion de tous les chefs politiques et militaires du Hezbollah au 4e sous-sol d’un immeuble sécurisé sis dans la banlieue sud de Beyrouth[1]. OSS 117 n’en aurait pas demandé tant… En lisant la transcription du podcast géopolitique de L’Express daté du 16 avril, le doute se transforme en suspicion quand Frédéric Martel explique sans sourciller qu’il a « infiltré des réseaux du Hezbollah ». Toute personne s’intéressant au Moyen-Orient sait que le Hezbollah est l’une des organisations les plus cloisonnées de la région et les événements de ces dernières années ont prouvé que seuls les agents des services de renseignement israéliens étaient parvenus à pénétrer cette organisation, avec la redoutable efficacité que l’on connait. On peut alors légitimement douter qu’un journaliste français, préparant un essai sur les ennemis de l’Occident, puisse ainsi avoir ses entrées au plus haut niveau d’un mouvement dont une partie de l’appareil vit dans la clandestinité. Mais visiblement aucun de ses confrères ne lui a demandé plus de précisions sur cette folle aventure… plus c’est gros plus cela passe et cela impressionne sûrement beaucoup dans les chaumières de constater un tel courage. La surprise passée, d’innombrables questions se posent à la lumière des interventions de Frédéric Martel. Comme il l’affirme à de maintes reprises, il s’agit pour lui d’expliquer la logique de tous ceux qui affirment lutter contre l’Occident. Nous reviendrons sur l’utilisation du pluriel du titre de son livre. […]
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Frédéric Martel vient de publier un livre intitulé Occidents – Enquête sur nos ennemis, dont le moins que l’on puisse constater est qu’il bénéficie d’une vaste promotion puisqu’on a pu lire ou écouter son auteur dans d’innombrables médias ces dernières semaines.
La perplexité germe rapidement à l’écoute de l’émission Quotidien du 13 avril animée par Yann Barthès, lorsque l’auteur explique avec force détails qu’il a participé à une réunion de tous les chefs politiques et militaires du Hezbollah au 4e sous-sol d’un immeuble sécurisé sis dans la banlieue sud de Beyrouth[1]. OSS 117 n’en aurait pas demandé tant… En lisant la transcription du podcast géopolitique de L’Express daté du 16 avril, le doute se transforme en suspicion quand Frédéric Martel explique sans sourciller qu’il a « infiltré des réseaux du Hezbollah ».
Toute personne s’intéressant au Moyen-Orient sait que le Hezbollah est l’une des organisations les plus cloisonnées de la région et les événements de ces dernières années ont prouvé que seuls les agents des services de renseignement israéliens étaient parvenus à pénétrer cette organisation, avec la redoutable efficacité que l’on connait. On peut alors légitimement douter qu’un journaliste français, préparant un essai sur les ennemis de l’Occident, puisse ainsi avoir ses entrées au plus haut niveau d’un mouvement dont une partie de l’appareil vit dans la clandestinité. Mais visiblement aucun de ses confrères ne lui a demandé plus de précisions sur cette folle aventure… plus c’est gros plus cela passe et cela impressionne sûrement beaucoup dans les chaumières de constater un tel courage.
La surprise passée, d’innombrables questions se posent à la lumière des interventions de Frédéric Martel. Comme il l’affirme à de maintes reprises, il s’agit pour lui d’expliquer la logique de tous ceux qui affirment lutter contre l’Occident. Nous reviendrons sur l’utilisation du pluriel du titre de son livre. La méthode est de prime abord simple, mais empreinte d’un raisonnement binaire dont la rigueur intellectuelle est sujette à caution. Les bons, défenseurs et incarnations du système libéral, contre les méchants, dictateurs ou illibéraux. L’auteur range ainsi dans la même catégorie des responsables politiques et des systèmes dont les origines, les histoires et les dynamiques sont radicalement différentes et ne peuvent pas être simplement superposées pour les besoins d’une démonstration empirique. Jamais ne sont par exemple évoquées les classes sociales et les intérêts économiques défendus par ces dernières, qui semblent pourtant déterminantes pour en saisir les logiques. Qui peut considérer sérieusement que les politiques défendues par Fidel Castro, Hugo Chavez, Vladimir Poutine, Xi Jinping, Viktor Orbán ou Hassan Nasrallah sont réductibles l’une à l’autre ?
Pour l’auteur, le terme d’Occident est « une construction brandie par nos adversaires pour nous dénoncer ». Pour lui, c’est la haine partagée de l’Occident qui serait le dénominateur commun et relie l’ensemble de ces responsables politiques. D’ailleurs lui-même ne se caractérise pas comme occidental, mais avant tout comme Européen, et considère que l’Occident est peut-être une métaphore, une caricature et non pas une réalité. Un mythe utilisé par ses ennemis.
Très bien. Il admet donc que le terme d’Occident n’est en l’occurrence pas lié à la géographie mais ne comprend pas qu’il incarne plus fondamentalement une alliance stratégique et militaire ainsi que des systèmes politiques mis en place pour défendre le mode de production économique dominant.
Le raisonnement de Frédéric Martel renvoie à la question qu’il juge fondamentale des valeurs supposées être incarnées par les démocraties libérales. Le simplisme fait cependant rarement bon ménage avec l’histoire telle qu’elle existe et non pas telle que l’on voudrait qu’elle soit. Eriger la défense des valeurs démocratiques comme principe cardinal des convictions qui semblent inspirer l’auteur est un axiome séduisant et respectable. Il faut dans ce cas pousser la logique à son terme et admettre que les « États démocratiques » incarnent des principes à géométrie variable. L’histoire des cruautés de la colonisation – le fameux fardeau de l’homme blanc développé par Rudyard Kipling – le prouve amplement, les exemples abondent. Comment aussi expliquer les multiples coups d’État organisés par de soi-disant respectables démocraties (Iran 1953, Chili 1973…), comment justifier les guerres engagées et menées par les mêmes États impérialistes au mépris du droit international ? Ces quelques rappels historiques sont loin d’être exhaustifs tant les exemples pullulent de ces États démocratiques qui n’hésitent pas à utiliser les moyens les plus opposés aux valeurs qu’ils prétendent défendre.
Mais ces situations ne se trouvent pas que dans l’histoire, l’actualité nous les rappelle quotidiennement. Chacun peut constater le deux poids-deux mesures caractérisant la politique des États occidentaux dans leur traitement respectif de la guerre en Ukraine ou dans celui du génocide en cours à Gaza. Dans le deuxième cas le silence est en effet assourdissant et les initiatives concrètes pour mettre fin au massacre planifié quasi inexistantes… Visiblement la vie d’un Palestinien a beaucoup moins de valeur que celle d’un Ukrainien.
Non, décidément, l’analyse de la situation internationale ne dépend pas d’idées généreuses, mais en l’occurrence singulièrement désincarnées et donc en bonne part inopérantes. Pour Frédéric Martel la méfiance et la détestation à l’encontre de l’Occident s’expliquerait parce que cet Occident est devenu synonyme de démocratie, donc la haine à son encontre « représente d’abord une haine de la démocratie »[2]. Ce n’est pas une haine à l’encontre de l’Occident que les États du Sud conçoivent mais bien une défiance, justifiée, quant à la propension des dirigeants occidentaux à défendre des principes uniquement quand ils correspondent à leurs intérêts matériels bien compris. Comment, dans cette situation, les dirigeants du Sud pourraient-ils spontanément et le cœur léger adopter des principes tant de fois bafoués ?
Pour autant, rien ne justifie un hypothétique soutien à des régimes autoritaires ou dictatoriaux qui oppriment les peuples de nombreux États du Sud et nul progressiste ne peut se dispenser des nécessaires critiques à leur égard. Le piège en la matière serait de tomber dans une sorte de retour du campisme de la guerre froide, non plus aligné cette fois-ci sur l’URSS mais comme un soutien direct ou indirect à des régimes mis sous pression par les États-Unis. Comme le décrit Gilbert Achcar : « En d’autres termes, il y eut passage d’une logique de “L’ennemi de mon ami (l’URSS) est mon ennemi” à une logique de “L’ennemi de mon ennemi (les États-Unis) est mon ami” ». Ce raisonnement n’est pas non plus opérant, parce que binaire.
Le pendant de cette position est un « campisme inversé » dicté par les puissances occidentales qui constitue le fondement de la thèse de Frédéric Martel. Un clivage entre les « démocraties » et les « régimes autoritaires » traduit en termes de confrontation entre pays « libéraux » et « illibéraux », les premiers promouvant un monde de paix, de droits, de libertés, de valeurs universelles, les seconds un monde autoritaire, de force brute. Ces clivages poursuivent un objectif idéologique et stratégique : nous enjoindre à choisir notre camp en fonction d’une grille de lecture simpliste, moralisante, instrumentalisée et singulièrement artificielle. Mais dans le domaine des relations internationales, les partisans d’une transformation progressiste et d’une rupture avec le système capitaliste ne peuvent raisonner en termes campistes d’« amis/ennemis »[3].
La prétention de Frédéric Martel à avoir infiltré le Hezbollah fait sourire, mais au-delà du grotesque l’essentiel n’est pas là. Ses réflexions sont développées en défense de l’occidentalisme dont une partie des soi-disant élites politiques et médiatiques sont biberonnées depuis des décennies et qui constatent avec effroi que le sol se dérobe sous leurs pieds. Non seulement les États du Sud, dans leur grande diversité, revendiquent leur droit à décider par eux-mêmes sans plus subir les exigences des États occidentaux, mais, de plus, le pays qui incarnait jusqu’alors l’occidentalisme pour ses thuriféraires est en train de saper méthodiquement les bases sur lesquelles était édifiée leur domination. La politique mise en œuvre par Donald Trump n’est probablement pas une courte parenthèse et contribue à reconfigurer les relations internationales. Avec son insupportable arrogance il contribue à affaiblir l’Occident et ses prétendues valeurs si chers à Frédéric Martel. Au-delà du cas états-unien nous assistons en effet à une prolifération et à un renforcement des régimes autoritaires à travers le monde qui tentent de juguler à leur manière les effets de la crise généralisée qui affecte le système international.
Ainsi, à la question de savoir si Israël est la pointe avancée de l’Occident comme le prétend Benyamin Netanyahou, Frédéric Martel, y constatant la domination des ultraorthodoxes et des ultranationalistes, feint de s’interroger et explique « ce qui pose la question de l’appartenance d’Israël aux pays occidentaux, disons aux démocraties libérales ». La formule est savoureuse. Toute interrogation est légitime mais certaines apparaissent néanmoins comme superfétatoires, et le syndrome de l’indignation sélective semble bien avoir affecté notre auteur. Il explique en outre à propos du Liban qu’une solution s’impose pour parvenir à la paix : ce pays doit démanteler le Hezbollah et reconnaitre Israël. Il ajoute sans sourciller « L’Égypte et la Jordanie l’ont fait. Il n’y a plus de guerres depuis longtemps avec ces deux pays ». Pour Frédéric Martel, le tour est joué. C’est ne rien comprendre à la centralité de la question palestinienne sans résolution de laquelle il est vain d’escompter une stabilisation de la région. À moins qu’il considère cette question comme désormais nulle et non avenue et qu’il suffirait in fine de faire preuve de bonne volonté pour ramener la paix, comme par un coup de baguette magique. Ce positionnement est, a minima, inquiétant en ce qu’il fait écho aux positions défendues par l’establishment israélien.
Il s’agit certes de construire des alternatives pour faire face aux défis d’un monde en crise systémique. Pour ce faire il s’agit de ne pas se tromper de combat et surtout s’appuyer sur les résistances sociales et politiques qui existent à travers grand nombre de pays. Pour y parvenir il est alors préférable de ne pas considérer les citoyens comme des crétins en prétendant avoir infiltré le Hezbollah…
[2] Frédéric Martel, Occidents – Enquête sur nos ennemis, Paris, Plon, 2026, p. 587.
[3] Voir à ce propos Didier Billion et Christophe Ventura, Désoccidentalisation – Repenser l’ordre du monde, Marseille, Agone, 2023.
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