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12.03.2026 à 19:11

La Turquie face à la guerre en Iran : un acteur clé qui pourrait changer l’équation

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« Nous ne sommes pas un pays qui se laisse facilement provoquer. Dieu merci, nous n’avons aucune difficulté à défendre notre propre sécurité. Mais nous savons aussi très bien ce que signifie céder à la provocation et être entraîné dans une guerre ». C’est par ces mots que le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a exprimé, le 7 mars 2026, la position d’Ankara face à la guerre au Moyen-Orient, laquelle a bouleversé les équilibres déjà fragiles dans toute cette région. Une position réitérée le 10 mars par le président turc Recep Tayyip Erdoğan lors d’un appel téléphonique avec son homologue iranien Massoud Pezeshkian. Le président turc a souligné lors de l’entretien que la Turquie était affectée négativement par des conflits auxquels elle n’est pas partie et que la violation de l’espace aérien ne saurait être tolérée. Depuis près de deux semaines et les débuts de la guerre opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, la Turquie observe ce conflit depuis une position délicate : géographiquement proche, politiquement et économiquement concernée, mais militairement en dehors de l’opération. Les autorités turques ont multiplié les appels à la retenue depuis le 28 février, tout en surveillant attentivement les effets collatéraux du conflit dans toute la région. Un incident récent illustre cette tension. Un missile iranien a été intercepté le 9 mars alors qu’il est entré dans l’espace aérien turc. Ankara affirme avoir immédiatement pris contact avec les autorités iraniennes pour clarifier l’incident. Les Iraniens ont précisé que la Turquie n’était nullement ciblée, et les responsables turcs ont semblé accepter la possibilité d’une erreur de trajectoire. Le message envoyé par Ankara est clair : la Turquie ne souhaite pas être entraînée dans cette guerre, mais elle ne tolérera aucune atteinte à sa souveraineté. Cette prudence stratégique reflète la position traditionnelle d’Ankara dans les crises […]

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Texte intégral (1451 mots)

« Nous ne sommes pas un pays qui se laisse facilement provoquer. Dieu merci, nous n’avons aucune difficulté à défendre notre propre sécurité. Mais nous savons aussi très bien ce que signifie céder à la provocation et être entraîné dans une guerre ». C’est par ces mots que le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a exprimé, le 7 mars 2026, la position d’Ankara face à la guerre au Moyen-Orient, laquelle a bouleversé les équilibres déjà fragiles dans toute cette région. Une position réitérée le 10 mars par le président turc Recep Tayyip Erdoğan lors d’un appel téléphonique avec son homologue iranien Massoud Pezeshkian. Le président turc a souligné lors de l’entretien que la Turquie était affectée négativement par des conflits auxquels elle n’est pas partie et que la violation de l’espace aérien ne saurait être tolérée.

Depuis près de deux semaines et les débuts de la guerre opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, la Turquie observe ce conflit depuis une position délicate : géographiquement proche, politiquement et économiquement concernée, mais militairement en dehors de l’opération. Les autorités turques ont multiplié les appels à la retenue depuis le 28 février, tout en surveillant attentivement les effets collatéraux du conflit dans toute la région.

Un incident récent illustre cette tension. Un missile iranien a été intercepté le 9 mars alors qu’il est entré dans l’espace aérien turc. Ankara affirme avoir immédiatement pris contact avec les autorités iraniennes pour clarifier l’incident. Les Iraniens ont précisé que la Turquie n’était nullement ciblée, et les responsables turcs ont semblé accepter la possibilité d’une erreur de trajectoire. Le message envoyé par Ankara est clair : la Turquie ne souhaite pas être entraînée dans cette guerre, mais elle ne tolérera aucune atteinte à sa souveraineté.

Cette prudence stratégique reflète la position traditionnelle d’Ankara dans les crises régionales impliquant l’Iran : éviter l’escalade directe tout en préservant sa capacité de réaction. Dans ce conflit déjà riche en risques d’extension, la Turquie est pourtant un acteur clé dont l’implication pourrait modifier profondément la suite des événements.

Depuis des siècles, la Turquie entretient avec l’Iran une relation faite à la fois de rivalité et de coopération. Les deux pays partagent une frontière terrestre de 550 km, et même si l’affirmation selon laquelle cette frontière n’aurait pas bougé depuis le traité de Qasr-i Chirin (1639) tient plutôt de la légende, savamment entretenue par les deux parties, il est vrai qu’il n’y a pas eu de guerre entre eux depuis 1823. Actuellement, avec un volume d’échanges commerciaux d’environ 6 milliards de dollars par an, la Turquie et l’Iran partagent des intérêts économiques importants, notamment dans les domaines énergétique et commercial. L’Iran fournit 13 % du gaz naturel consommé par la Turquie, alors que cette dernière est une destination touristique importante pour les Iraniens (3,5 millions de visiteurs en 2025), lesquels n’ont pas besoin de visa pour franchir la frontière. Une liaison ferroviaire entre Van et Téhéran avait même été relancée en mars 2025 afin de soutenir ces flux touristiques, suspendue dans le contexte actuel. Sur le plan géopolitique, malgré leurs désaccords sur plusieurs dossiers régionaux ces dernières années, en Syrie ou dans le Caucase, Ankara et Téhéran ont systématiquement cherché à éviter une confrontation directe.

L’extension du conflit actuel oblige cependant la Turquie à un véritable funambulisme diplomatique. D’une part, les relations entre la Turquie et Israël, fortement dégradées depuis le début de la guerre à Gaza, rendent politiquement impossible tout alignement d’Ankara sur l’opération en cours. D’autre part, la Turquie entretient un partenariat stratégique très étroit avec l’Azerbaïdjan, pays qui s’est considérablement rapproché d’Israël ces dernières années, et qui a été à son tour frappé par l’Iran. Bakou hausse le ton en évoquant son droit à la légitime défense et compte sur le soutien de la Turquie. Les effets du conflit commencent à se faire sentir en Méditerranée orientale aussi : Chypre, qui abrite deux bases militaires souveraines britanniques, a été touchée par des frappes et Ankara a décidé de renforcer sa présence militaire sur la partie turque de l’île en envoyant notamment six avions F-16, alors que l’Union européenne (UE) se montre solidaire du gouvernement chypriote en déployant des forces navales. À Ankara, la visite d’Emmanuel Macron, le 9 mars, a aussi été observée avec attention, dans la crainte que la crise actuelle ne soit utilisée comme prétexte pour modifier l’équilibre militaire dans la région.

La Turquie se montre par ailleurs préoccupée par les conséquences potentielles d’un enlisement du conflit et les effets déstabilisateurs d’une dégradation durable de la situation intérieure iranienne. Sur le plan humanitaire et migratoire, Ankara redoute notamment l’émergence de nouveaux flux de réfugiés et de migrants transitant par l’Iran ou en provenance de ce pays, venant s’ajouter aux pressions migratoires déjà existantes dans la région. Sur le plan sécuritaire, une fragilisation des structures étatiques iraniennes pourrait également créer des espaces favorables à la résurgence ou à la reconfiguration de réseaux terroristes et de groupes armés non étatiques, notamment kurdes, susceptibles d’exploiter le désordre. Par ailleurs, les autorités turques craignent qu’un affaiblissement prolongé des capacités de contrôle de l’État iranien ne facilite l’expansion de routes illicites, notamment celles liées au narcotrafic depuis l’Afghanistan. En effet, la déstabilisation profonde de l’Iran ne constituerait pas seulement un problème interne pour ce pays, mais un facteur de perturbation majeur pour l’ensemble de la sécurité régionale, avec des effets en chaîne.

Enfin, facteur supplémentaire, la Turquie est un pays membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et accueille des bases militaires de l’Alliance atlantique, notamment celle d’Incirlik près de la frontière syrienne qui abrite des armes nucléaires américaines. L’armée turque est la deuxième en effectifs de l’OTAN, appuyée par une industrie de défense de plus en plus robuste, donc nul doute que si l’Iran venait à cibler directement la Turquie, Ankara possède les moyens militaires de riposter durement. Mais surtout, en tant que membre de l’OTAN, elle pourrait invoquer l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, afin de déclencher les mécanismes de la défense collective.

Une telle évolution aurait pour effet immédiat de faire basculer ce conflit dans une tout autre dimension stratégique, en le transformant en une crise susceptible d’impliquer directement l’ensemble des 32 pays membres de l’OTAN. Dans ce scénario, la logique d’escalade dépasserait le cadre régional pour s’inscrire dans une tout autre dynamique. Autrement dit, la position de la Turquie face à la guerre en Iran ne relève pas uniquement d’un calcul de politique moyen-orientale ou d’un positionnement diplomatique vis-à-vis des acteurs régionaux : elle s’inscrit dans l’architecture de sécurité euro-atlantique. La posture turque apparaît ainsi comme un paramètre susceptible de transformer une crise régionale en une épreuve pour l’ensemble de l’Alliance.

Pour l’instant, même si Ankara s’efforce de rester en dehors de cette guerre, et jouer plutôt un rôle d’apaisement et de médiation, une éventuelle décision de la Turquie d’y entrer, volontairement ou par escalade, constituerait le véritable tournant stratégique de cette crise.

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12.03.2026 à 17:16

La Turquie face à la guerre en Iran : un acteur clé qui pourrait changer l’équation

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« Nous ne sommes pas un pays qui se laisse facilement provoquer. Dieu merci, nous n’avons aucune difficulté à défendre notre propre sécurité. Mais nous savons aussi très bien ce que signifie céder à la provocation et être entraîné dans une guerre ». C’est par ces mots que le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a exprimé, le 7 mars 2026, la position d’Ankara face à la guerre au Moyen-Orient, laquelle a bouleversé les équilibres déjà fragiles dans toute cette région. Une position réitérée le 10 mars par le président turc Recep Tayyip Erdoğan lors d’un appel téléphonique avec son homologue iranien Massoud Pezeshkian. Le président turc a souligné lors de l’entretien que la Turquie était affectée négativement par des conflits auxquels elle n’est pas partie et que la violation de l’espace aérien ne saurait être tolérée.

Depuis près de deux semaines et les débuts de la guerre opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, la Turquie observe ce conflit depuis une position délicate : géographiquement proche, politiquement et économiquement concernée, mais militairement en dehors de l’opération. Les autorités turques ont multiplié les appels à la retenue depuis le 28 février, tout en surveillant attentivement les effets collatéraux du conflit dans toute la région…

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12.03.2026 à 16:34

Pakistan-Afghanistan : aux origines d’un basculement dans une guerre ouverte

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Le Pakistan a bombardé l’Afghanistan le 27 février dernier, accusant Kaboul notamment d’abriter les combattants du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP),  responsables d’attaques contre l’armée pakistanaise. Cette guerre ouverte vient ainsi rouvrir un contentieux historique entre l’Afghanistan et le Pakistan le long de la ligne Durand qui sépare les deux États. Quels sont les facteurs à l’origine de l’escalade entre Islamabad et Kaboul et quel est l’impact de ce conflit sur la situation humanitaire afghane ? Dans quelle mesure cette guerre ouverte s’inscrit-elle dans un environnement régional d’ores et déjà fragilisé ? Le point avec Georges Lefeuvre, chercheur associé à l’IRIS. Quel est le point de départ de cette escalade des tensions entre Islamabad et Kaboul et dans quelle mesure le différend frontalier reste un enjeu majeur dans ce conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan ? Le point de départ de tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan réside dans la question frontalière et du rapport du pouvoir pakistanais aux talibans[1]. Fondé en 1947, le Pakistan est un État-nation qui ne dispose pourtant pas de frontières intangibles. À l’Est, la frontière avec l’Inde est d’emblée conflictuelle dès la première guerre indo-pakistanaise du Cachemire en 1947-48. Entre l’Iran et le Baloutchistan, la ligne Goldsmid n’est plus un sujet de conflit, car elle a été reconnue par Téhéran et Islamabad en 1954. À l’Ouest, Islamabad a hérité de la ligne Durand, aux confins de l’Empire britannique de l’époque, mais qui demeure contestée depuis son établissement en 1893. Pour quelles raisons ? Si les empires n’ont pas de frontières qui limiteraient leur expansion, un État nation comme le Pakistan en a besoin. Islamabad décide ainsi en 1947, au nom de l’héritage des traités, de faire de la ligne Durand sa frontière internationale (au sens de « border »). Cependant, aucun régime en Afghanistan[2], depuis la création du Pakistan, ne l’a jamais […]

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Texte intégral (2573 mots)

Quel est le point de départ de cette escalade des tensions entre Islamabad et Kaboul et dans quelle mesure le différend frontalier reste un enjeu majeur dans ce conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan ?

Le point de départ de tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan réside dans la question frontalière et du rapport du pouvoir pakistanais aux talibans[1].

Fondé en 1947, le Pakistan est un État-nation qui ne dispose pourtant pas de frontières intangibles. À l’Est, la frontière avec l’Inde est d’emblée conflictuelle dès la première guerre indo-pakistanaise du Cachemire en 1947-48. Entre l’Iran et le Baloutchistan, la ligne Goldsmid n’est plus un sujet de conflit, car elle a été reconnue par Téhéran et Islamabad en 1954. À l’Ouest, Islamabad a hérité de la ligne Durand, aux confins de l’Empire britannique de l’époque, mais qui demeure contestée depuis son établissement en 1893. Pour quelles raisons ? Si les empires n’ont pas de frontières qui limiteraient leur expansion, un État nation comme le Pakistan en a besoin. Islamabad décide ainsi en 1947, au nom de l’héritage des traités, de faire de la ligne Durand sa frontière internationale (au sens de « border »). Cependant, aucun régime en Afghanistan[2], depuis la création du Pakistan, ne l’a jamais acceptée. Or, une frontière internationale ne peut fonctionner que si les deux États qui la partagent la reconnaissent comme telle, et non comme une simple « bordure » (« frontier » en anglais) d’empire[3]. Cette condition n’ayant jamais été remplie, la ligne Durand demeure à ce jour une zone de conflit.

Le refus afghan s’explique par le fait que cette ligne coupe l’espace pachtoune en deux parties inégales. Un tiers seulement des Pachtounes vivent du côté afghan, alors qu’ »Afghanistan » signifie étymologiquement le « pays des Pashtounes », et les deux tiers du côté pakistanais. Cette division nourrit depuis longtemps la rancœur des mouvances nationalistes qui considèrent les zones tribales pachtounes du Pakistan comme des « territoires usurpés », selon l’expression de l’ancien président afghan Mohammad Daoud Khan.

Pour Islamabad, l’enjeu est majeur. Le Pakistan redoute qu’une remise en cause de la ligne Durand encourage des dynamiques séparatistes susceptibles de fragiliser l’intégrité du pays. L’État pakistanais est en effet un ensemble très composite. Au-delà de la question pachtoune figure également celle du Baloutchistan, où l’insurrection indépendantiste demeure active. Dans cette perspective, la sécurisation de la frontière afghane apparaît comme une priorité stratégique.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le soutien pakistanais aux talibans dès leur entrée en scène en 1994 pour mettre fin à la guerre civile afghane. Islamabad a même favorisé leur prise du pouvoir à Kaboul en 1996, parce que les talibans sont tous des pachtounes de la frontière et que le gouvernement pakistanais espérait qu’ainsi, et par reconnaissance, ils accepteraient finalement de reconnaître la ligne Durand comme frontière internationale. Et pourtant, malgré le soutien indéfectible du Pakistan, ils ne se sont jamais soumis à cette exigence, jusqu’à la chute de leur régime, suite à l’intervention américaine de 2001.

À cette dimension historique s’ajoute, à partir de 2005, la montée en puissance du Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), un acteur supplémentaire et décisif dans la dégradation des relations entre les deux pays. À ne pas confondre avec les talibans afghans, le TTP est né au Pakistan sous la forme d’un conglomérat de tribus pachtounes révoltées, dont la tribu Mehsud du Waziristan, des organisations terroristes bannies en 2002 par le président pakistanais Musharraf, ainsi que des groupes armés d’Al-Qaïda[4].

De 2005 à 2014, le TTP plonge le Pakistan dans une violence extrême. Le mouvement s’implique dans des attaques d’une ampleur inouïe contre l’État pakistanais, visant à la fois les hauts responsables politiques et militaires, le grand quartier général de l’armée, des bases navales, des convois de l’OTAN, ainsi que la population civile. Le TTP est aussi l’auteur revendiqué de l’assassinat de l’ancienne Première ministre pakistanaise Benazir Bhutto, en décembre 2007. Entre décembre 2007 et décembre 2008, les attentats du TTP et les représailles aéroportées de l’armée causent la mort de 12 600 personnes au Pakistan, selon le comptage du South Asia Terrorism Portal, soit 35 morts par jour ! Face à un tel déchaînement, l’armée pakistanaise déclenche en juin 2014 l’opération Zarb-e-Azb, une force de 30.000 soldats contre les combattants du TTP du Waziristan qui se réfugient alors en Afghanistan, où ils rejoignent les talibans « historiques » afghans, engagés contre les armées d’occupation, une coalition de 38 pays dirigés par les Américains.

Lorsque les talibans reprennent le pouvoir à Kaboul en 2021, ils tiennent compte du seul engagement vraiment contraignant qu’ils avaient pris en signant les accords de Doha, le 29 février 2020 : rompre toute relation avec les partis terroristes qui pourraient menacer la sécurité des États-Unis. Aujourd’hui encore, les talibans afghans mènent une guerre sans merci contre l’État islamique au Khorassan parce qu’ils sont concurrents, porteurs d’une théologie et d’objectifs politiques différents. Quant au TPP dont les combattants ont été invités par Kaboul à retourner dans la région frontalière d’où ils viennent, il reprend ses attaques contre le Pakistan. Convaincu que l’exemple afghan peut être reproduit, il pense pouvoir mettre en échec l’État pakistanais de la même manière que les talibans afghans ont mis en échec l’État soutenu par la plus puissante armée du monde, celle des États-Unis et leurs alliés. Face à la recrudescence des attaques et attentats tout le long de la Ligne Durand, les forces aériennes pakistanaises frappent régulièrement des positions du TTP à l’intérieur de l’Afghanistan, mais vont beaucoup plus loin les 9 octobre et 27 février derniers en bombardant la capitale Kaboul.

Ainsi les épisodes récents ne constituent pas un conflit nouveau, mais réactivent un contentieux ancien dont la Ligne Durand demeure le noyau dur. Le différend frontalier qui a fait 4 000 morts en 2025, continue d’empoisonner toutes les tentatives de médiation. Le Qatar et la Turquie s’y sont essayés en vain malgré trois sessions de conciliations à Istanbul, après le bombardement du 9 octobre sur Kaboul.

Or, de nombreuses déclarations de ministres du gouvernement taleb à Kaboul expriment la réelle crispation du régime au sujet de la ligne Durand, chaque fois que l’armée pakistanaise frappe, et ces déclarations sont donc reçues comme autant de soutiens aux actions du TTP sur la frontière ! Déjà le ministre taliban de l’Information, Zabihullah Mujahid, avait déclaré le 3 janvier 2022 dans le quotidien pakistanais Dawn que la ligne Durand était une « question non résolue ». Beaucoup plus tard, quelques jours après le premier bombardement de Kaboul le 9 octobre, le vice-ministre de l’Intérieur Nabi Omari compare la Ligne Durand à une « ligne imaginaire » et déclare le 18 octobre à Ariana Television Network : « Les vieilles terres d’Afghanistan qui restent encore du côté pakistanais pourraient être un jour récupérées. Par la volonté de Allah, ces terres vont nous revenir ».

De son côté, Mohammad Yaqoub, fils du mollah Omar et ministre taleb de la Défense, affirme que l’Afghanistan ne dispose pas de technologie sophistiquée pour répondre à des offensives aériennes, mais que les Afghans n’avaient jamais perdu une guerre au sol. En effet, champions des guerres « asymétriques », les Afghans l’ont toujours emporté sur des puissances bien supérieures : les Britanniques au XIXe siècle, les Soviétiques au XXe siècle, et les États-Unis et leurs alliés au XXIe siècle.

Dans quelle mesure ce conflit ouvert sur la ligne Durand a-t-il des répercussions sur la situation humanitaire en Afghanistan ?

Les répercussions sont directes et immédiates : excédées, les autorités pakistanaises ont décidé en 2014 de renvoyer chez eux tous les réfugiés afghans. Cette politique de « déportation » concerne non seulement les personnes en situation irrégulière, mais également les réfugiés disposant d’un statut officiel.

En deux ans, 2,5 millions d’Afghans vivant au Pakistan auraient été renvoyés de force en Afghanistan, selon l’Office international des migrations (office de l’ONU). Environ 10 000 personnes franchissent chaque semaine les principaux points de passage frontaliers, notamment à Chaman et Torkham. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), près de 1,5 million de réfugiés afghans se trouvent encore au Pakistan.

La brutalité de ces expulsions tient aussi au fait qu’une partie de ces réfugiés n’a plus, ou presque plus, de liens concrets avec l’Afghanistan, tant leur installation au Pakistan est ancienne, plus de quarante ans parfois, c’est-à-dire depuis l’invasion soviétique de 1979. Leur retour forcé se passe donc dans des conditions de très grande vulnérabilité.

Or, ces rapatriements forcés aggravent une situation humanitaire déjà extrêmement fragile. Selon les données de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA), environ la moitié de la population afghane dépend aujourd’hui de l’aide humanitaire. Un Afghan sur cinq souffre de la faim et près de 3,5 millions d’enfants sont en situation de malnutrition aiguë.

La réponse internationale reste insuffisante. Les programmes humanitaires destinés à l’Afghanistan ne sont financés qu’à hauteur de 21 %. Ce faible niveau s’explique par les difficultés de la communauté internationale à organiser l’aide dans un pays dirigé par les talibans, un régime qu’aucun pays de l’ONU (hormis la Russie en juillet dernier) n’a encore reconnu.

À cette crise alimentaire et sociale s’ajoute une crise environnementale majeure. Selon des données récentes des Nations unies, les nappes phréatiques de Kaboul ont baissé d’environ trente mètres en dix ans. La capitale afghane pourrait ainsi devenir l’une des premières grandes villes au monde à épuiser ses réserves d’eau.

Quels sont les acteurs impliqués à l’échelle régionale dans le conflit entre Islamabad et Kaboul et quels sont leurs intérêts stratégiques ?

Le conflit entre le Pakistan et l’Afghanistan s’inscrit dans un environnement régional particulièrement complexe. Le Pakistan se trouve pris entre deux foyers de tensions majeures : à l’Est, le conflit avec l’Inde autour du Cachemire ; à l’Ouest, les tensions persistantes avec l’Afghanistan le long de la ligne Durand.

L’Inde suit attentivement l’évolution de la situation en Afghanistan. New Delhi cherche à développer des corridors économiques lui permettant d’accéder à l’Asie centrale sans passer par le Pakistan. Dans cette perspective, l’Inde a investi dans le port iranien de Chabahar. Situé à environ cent kilomètres du port pakistanais de Gwadar, Chabahar constitue pour l’Inde une alternative stratégique. Des infrastructures routières ont été développées afin de relier ce port à l’Afghanistan puis à l’Asie centrale, notamment vers l’Ouzbékistan. L’actuelle déstabilisation de l’Iran met toutes ces perspectives indiennes en suspens.

La Chine joue également un rôle majeur dans la région. Pékin soutient le Pakistan et développe un projet d’infrastructures ambitieux dans le cadre des Nouvelles routes de la soie. Ce projet comprend notamment le corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) reliant la ville chinoise de Kashgar au port pakistanais de Gwadar sur la mer d’Oman. L’investissement chinois dans ce projet est estimé à environ 65 milliards de dollars. Cependant, ce corridor reste confronté à de nombreux obstacles sécuritaires, car il est censé traverser les zones les plus insurrectionnelles qui soient : la ceinture tribale pachtoune, fief du TTP, et le Baloutchistan.

Les grands enjeux régionaux apparaissent ainsi étroitement imbriqués. L’hostilité entre l’Inde et le Pakistan, les tensions entre Kaboul et Islamabad, l’alternative iranienne qui ne fonctionnera peut-être plus en raison de la guerre qui la frappe aujourd’hui, l’instabilité persistante en Afghanistan et les désastres climatiques (fonte ultra rapide des plus grands glaciers de montagne du monde, inondations annuelles, etc.) contribuent à maintenir un environnement régional extrêmement précaire.


[1] Pluriel de « taleb », « les talibans » est un terme faisant initialement référence aux étudiants des madrasas de la frontière.

[2] La ligne Durand n’est successivement pas reconnue par le roi Zaher Shah (1933-73) ni par le président Daoud (1973-78) ni par les quatre dirigeants communistes de 1978 à 1992, ni même par les talibans de 1996 à 2001.

[3] Cité in Dupree 1994, 427, la Lettre n°77, 1896 entre le F.O. de Londres et l’administration du Raj : « The tribes between the administrative border and the Durand Line were buffer to a buffer, and the line had none of the rigidity of other international borders ».

[4] Parmi ces groupes armés d’Al-Qaïda, on retrouve le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et le Parti islamique de l’Est-Turkestan (ouïghour).

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