
04.03.2026 à 11:11
Coline Laroche
Lors de son discours prononcé le 2 février 2026, le président de la République française, Emmanuel Macron, a annoncé une évolution de la doctrine française sur la dissuasion nucléaire, tout en évoquant l’instauration d’une « dissuasion avancée ». Qu’entend-on par « dissuasion avancée » ? Pourquoi ce discours doit-il être interprété comme une évolution logique de la doctrine française plutôt que comme une révolution ? Ce discours est-il par ailleurs annonciateur d’une souveraineté plus importante de la France sur l’arme nucléaire ? Le point avec Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’IRIS. La dissuasion avancée exposée par Emmanuel Macron signifie-t-elle que la France a perdu sa souveraineté sur l’usage de l’arme nucléaire ? Des commentateurs ou personnalités politiques se sont inquiétés avant le discours du président de la République sur le risque que la France apporte la garantie de sécurité nucléaire à nos partenaires européens, en partageant la décision d’emploi de cette arme. Il n’en a rien été et la surprise vient davantage du fait que ce risque ait été évoqué. Une telle évolution était inenvisageable et ce pour deux raisons : La dissuasion avancée ce n’est pas la dissuasion élargie. Ce n’est pas une révolution, ce n’est qu’une évolution tendancielle qui a commencé dès les années 1990. Notre responsabilité mais aussi nos intérêts en matière de défense ne se limitent pas à la défense des frontières de la France : Emmanuel Macron l’a rappelé lors de son discours, François Mitterrand l’avait déjà dit de manière très imagée en citant une anecdote lors de son discours sur la dissuasion de 1994. Répondant en 1987 à une question de Margaret Thatcher sur l’utilisation de l’arme nucléaire française, il indiquait que « si les Russes étaient à Bonn la guerre était perdue », et précisait que la dissuasion nucléaire française devait jouer dès le stade de déclenchement d’un conflit avec l’URSS et non […]
L’article Discours du président sur la dissuasion nucléaire : une évolution logique plus qu’une révolution est apparu en premier sur IRIS.
Lors de son discours prononcé le 2 février 2026, le président de la République française, Emmanuel Macron, a annoncé une évolution de la doctrine française sur la dissuasion nucléaire, tout en évoquant l’instauration d’une « dissuasion avancée ». Qu’entend-on par « dissuasion avancée » ? Pourquoi ce discours doit-il être interprété comme une évolution logique de la doctrine française plutôt que comme une révolution ? Ce discours est-il par ailleurs annonciateur d’une souveraineté plus importante de la France sur l’arme nucléaire ? Le point avec Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’IRIS.
La dissuasion avancée exposée par Emmanuel Macron signifie-t-elle que la France a perdu sa souveraineté sur l’usage de l’arme nucléaire ?
Des commentateurs ou personnalités politiques se sont inquiétés avant le discours du président de la République sur le risque que la France apporte la garantie de sécurité nucléaire à nos partenaires européens, en partageant la décision d’emploi de cette arme. Il n’en a rien été et la surprise vient davantage du fait que ce risque ait été évoqué. Une telle évolution était inenvisageable et ce pour deux raisons :
La dissuasion avancée ce n’est pas la dissuasion élargie. Ce n’est pas une révolution, ce n’est qu’une évolution tendancielle qui a commencé dès les années 1990. Notre responsabilité mais aussi nos intérêts en matière de défense ne se limitent pas à la défense des frontières de la France : Emmanuel Macron l’a rappelé lors de son discours, François Mitterrand l’avait déjà dit de manière très imagée en citant une anecdote lors de son discours sur la dissuasion de 1994. Répondant en 1987 à une question de Margaret Thatcher sur l’utilisation de l’arme nucléaire française, il indiquait que « si les Russes étaient à Bonn la guerre était perdue », et précisait que la dissuasion nucléaire française devait jouer dès le stade de déclenchement d’un conflit avec l’URSS et non quand il était trop tard[1]. On peut ajouter que dès la déclaration de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) d’Ottawa en 1974, les pays membres de l’OTAN, dont la France, avaient souligné que les forces nucléaires du Royaume-Uni et de la France étaient « en mesure de jouer un rôle dissuasif propre contribuant au renforcement global de la dissuasion de l’Alliance ».
Alors qu’est-ce qui a changé en ce 2 mars 2026 ?
En premier lieu, il y a un contexte stratégique bien plus menaçant qu’il y a 30 ans avec un pays, la Russie, qui menace clairement l’Europe. Parallèlement les États-Unis souhaitent que les Européens fassent plus pour leur défense, ce qui est légitime, mais on se demande jour après jour si ce pays est toujours prêt à se mobiliser pour défendre l’Europe si nous sommes attaqués : l’effet Trump, avec sa relation au minimum ambigüe avec Vladimir Poutine est indéniable. Il y a donc une demande de la part de nos partenaires européens pour que la France s’engage plus dans la défense de l’Europe alors que la France de son côté souhaite que l’Europe de la défense devienne une réalité et que le rôle de Paris soit affirmé et reconnu dans cette défense de l’Europe. Il y avait donc un intérêt commun à agir afin de reconnaitre plus nettement le rôle de la dissuasion nucléaire française dans la défense de l’Europe, et ce sans que la souveraineté de la France sur sa force de dissuasion ne soit remise en cause par cet accord.
Qu’est-ce que la dissuasion avancée ?
En premier lieu, la dénomination de dissuasion avancée ne peut se comprendre que pour la distinguer de la dissuasion élargie des États-Unis dans le cadre de l’OTAN. C’est aussi un moyen d’éviter toute ambiguïté sur une éventuelle automaticité de l’emploi de notre force de dissuasion si l’un de nos partenaires européens était attaqué.
Il y a deux composantes dans la dissuasion avancée.
Le premier est celui d’exercice mettant en œuvre la dissuasion nucléaire en la couplant avec les forces conventionnelles des pays. L’intérêt de ces exercices est de permettre à ces pays d’assimiler en quelque sorte la grammaire de la dissuasion nucléaire. Les exercices sont basés sur des scénarios, ce qui signifie qu’il y aura un apprentissage à la dissuasion nucléaire et donc une meilleure compréhension de celle-ci et notamment de son articulation avec les forces conventionnelles. Cela conduit également à mettre en place une forme de coopération renforcée dans le domaine de la défense avec les pays intégrant la dissuasion avancée avec « un travail commun sur la menace et le renseignement et des moyens de communication spécifiques ». Le mécanisme mis en place ressemble fortement à ce qui avait déjà été initié avec l’initiative européenne d’intervention (IEI) lancée en 2018 : c’est-à-dire créer une culture stratégique commune qui s’applique dans ce cas à la dissuasion nucléaire et non aux opérations extérieures : le Royaume-Uni qui n’est pas membre de l’Union européenne est d’ailleurs intégré dans la dissuasion nucléaire avancée comme il l’était dans l’initiative européenne d’intervention.
La deuxième composante est la possibilité de déployer des capacités nucléaires sur les pays ayant rejoint la dissuasion avancée. Mais il est précisé que ce sera « le déploiement de circonstances d’éléments de forces stratégiques chez nos alliés. », « les forces aériennes stratégiques pouvant se disséminer dans la profondeur du continent européen ». Comme dans tout discours sur la dissuasion, les mots ont été choisis soigneusement et cela signifie sans doute que ces déploiements ne seront pas permanents, à l’instar des armes nucléaires des États-Unis dans le cadre de l’OTAN, mais uniquement en cas de crise ou de menace faisant craindre une action militaire majeure et imminente de la Russie. On est bien dans une configuration complémentaire de la dissuasion qui est complémentaire de celle dans le cadre de l’OTAN avec les moyens nucléaires états-uniens.
Aspects conventionnels et relation avec les États-Unis : les autres points majeurs du discours du président
La dissuasion avancée implique aussi des initiatives relatives aux forces conventionnelles : c’est un des aspects novateurs de la proposition française.
Un des risques qui pèse en effet sur les Européens est celui du contournement par le bas de la dissuasion en raison de l’insuffisance des capacités conventionnelles. C’est d’ailleurs ce qui est demandé par les États-Unis et ce qu’a formalisé le sous-secrétaire d’État à la politique de défense du ministère de la Guerre des États-Unis Edridge Colby lors de la réunion ministérielle de l’OTAN le 9 février 2026. Emmanuel Macron cite trois domaines conventionnels prioritaires en lien avec la dissuasion qui doivent faire l’objet d’un effort particulier : l’alerte avancée, la défense aérienne élargie et les protections antimissiles et antidrones ainsi que les capacités de frappe dans la profondeur. Il faut noter que le deuxième domaine, celui de la défense aérienne élargie, concerne les moyens que l’Allemagne avait décidé de développer dans le cadre de l’initiative European Sky Shield Initiative (ESSI) lancée en octobre 2022. À cette époque la France avait critiqué l’initiative allemande pour trois raisons :
De ce fait le projet de dissuasion avancée semble, pour partie tout au moins, répondre aux attentes et critiques que la France avait formulées en 2022 en réintroduisant l’initiative allemande dans un cadre plus large. Mais il faut attendre bien entendu les développements à venir dans les semaines à venir pour savoir si Français et Allemands partagent maintenant une analyse commune ou tout au moins compatible sur ce sujet.
L’autre point concerne la relation avec les États-Unis et l’articulation de la dissuasion avancée avec la dissuasion élargie dans le cadre de l’OTAN. Emmanuel Macron a bien insisté sur le fait que la dissuasion nucléaire française était indépendante de celle de l’OTAN, que l’initiative était complémentaire de ce qui existait dans l’OTAN et que la démarche entamée s’était déroulée « en toute transparence avec les États-Unis ». La déclaration Macron-Merz publiée le même jour semble aller plus loin en parlant de « coordination avec les États-Unis ». Sur ce sujet quelques interrogations subsistent néanmoins. En premier lieu, si Edridge Colby lors de la réunion ministérielle de l’OTAN le 9 février 2026 avait indiqué que les Européens étaient en première ligne avec leurs moyens conventionnels pour défendre l’Europe au sein de l’OTAN c’était aussitôt pour rappeler que les États-Unis continueraient à fournir les moyens de la dissuasion nucléaire élargie. Une question va donc se poser nécessairement en cas de crise majeure : quelle coordination y aura-t-il entre la dissuasion avancée de la France, qui suppose le cas échéant le déploiement de Rafale équipés d’armes nucléaires dans les pays européens participants à la dissuasion avancée, et la dissuasion états-unienne élargie dans le cadre de l’OTAN avec les bombes B61 déployées en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, et en Turquie. Il faudra nécessairement qu’une coordination existe entre les deux ou à défaut que soit la composante otanienne avec les moyens états-uniens s’efface, ce qui signifierait que la garantie de sécurité nucléaire états-unienne n’existe pas, soit la composante française s’efface ce qui signifierait que le déploiement des armes nucléaires françaises dans ces pays européens serait impossible. La dernière explication possible est une démarche délibérée des États-Unis et de la France pour rester dans l’ambiguïté afin de rendre le calcul de la Russie encore plus difficile face à ces deux dissuasions complémentaires. Comme on le voit, il reste beaucoup d’inconnus à lever à ce niveau.
[1] Intervention de M. François Mitterrand, président de la République, sur la politique de défense de la France et la dissuasion nucléaire, le 5 mai 1994 à Paris.
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03.03.2026 à 16:52
Coline Laroche
Dans un contexte de recomposition des équilibres géopolitiques et de priorisation accrue des dépenses sécuritaires et militaires, comment l’UNICEF analyse-t-il la marginalisation progressive des droits de l’enfant dans les stratégies d’aide internationale des États donateurs ? Face à l’émergence de nouveaux acteurs influents de l’aide (pays du Sud, puissances régionales, financements conditionnés), comment l’UNICEF préserve-t-il l’universalité et l’indivisibilité des droits de l’enfant, sans les subordonner à des intérêts géopolitiques ou diplomatiques ? Un an après les coupes de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et la baisse significative des financements européens, comment l’UNICEF adapte-t-il sa stratégie pour continuer à défendre les droits de l’enfant sans sacrifier les programmes essentiels ? Face à la concurrence accrue entre crises humanitaires, comment l’UNICEF hiérarchise-t-il ses interventions tout en garantissant le respect des droits fondamentaux des enfants, notamment dans les pays les plus fragiles ? Enfin, quel rôle peuvent jouer la société civile, le secteur privé et les citoyens pour compenser la baisse des financements publics et contribuer à remettre les droits de l’enfant au cœur de l’agenda international ? Entretien avec Aïda Ndiaye, chargée plaidoyer et programmes internationaux à UNICEF France.
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Dans un contexte de recomposition des équilibres géopolitiques et de priorisation accrue des dépenses sécuritaires et militaires, comment l’UNICEF analyse-t-il la marginalisation progressive des droits de l’enfant dans les stratégies d’aide internationale des États donateurs ? Face à l’émergence de nouveaux acteurs influents de l’aide (pays du Sud, puissances régionales, financements conditionnés), comment l’UNICEF préserve-t-il l’universalité et l’indivisibilité des droits de l’enfant, sans les subordonner à des intérêts géopolitiques ou diplomatiques ? Un an après les coupes de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et la baisse significative des financements européens, comment l’UNICEF adapte-t-il sa stratégie pour continuer à défendre les droits de l’enfant sans sacrifier les programmes essentiels ? Face à la concurrence accrue entre crises humanitaires, comment l’UNICEF hiérarchise-t-il ses interventions tout en garantissant le respect des droits fondamentaux des enfants, notamment dans les pays les plus fragiles ? Enfin, quel rôle peuvent jouer la société civile, le secteur privé et les citoyens pour compenser la baisse des financements publics et contribuer à remettre les droits de l’enfant au cœur de l’agenda international ?
Entretien avec Aïda Ndiaye, chargée plaidoyer et programmes internationaux à UNICEF France.
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03.03.2026 à 10:52
Déborah Yapi
Lors de son déplacement à l’île Longue en Bretagne, le 2 mars 2026, le président de la République Emmanuel Macron a délivré un discours consacré à l’avenir de la dissuasion nucléaire française, qui a lieu une fois par mandat présidentiel. Entre guerre en Ukraine, incertitudes sur la garantie américaine et montée des tensions internationales, le président a présenté le concept inédit de « dissuasion avancée ». Que signifie cette évolution ? S’agit-il d’une européanisation de la force nucléaire française ? Cette nouvelle orientation signifie-t-elle que la France partage sa doctrine ou conserve-t-elle le contrôle exclusif de la décision ? Mon analyse des enjeux stratégiques que soulève ce discours.
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Lors de son déplacement à l’île Longue en Bretagne, le 2 mars 2026, le président de la République Emmanuel Macron a délivré un discours consacré à l’avenir de la dissuasion nucléaire française, qui a lieu une fois par mandat présidentiel.
Entre guerre en Ukraine, incertitudes sur la garantie américaine et montée des tensions internationales, le président a présenté le concept inédit de « dissuasion avancée ». Que signifie cette évolution ? S’agit-il d’une européanisation de la force nucléaire française ? Cette nouvelle orientation signifie-t-elle que la France partage sa doctrine ou conserve-t-elle le contrôle exclusif de la décision ?
Mon analyse des enjeux stratégiques que soulève ce discours.
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