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23.09.2024 à 06:00

Yémen. Dix ans de pouvoir houthiste, une emprise encore précaire

Laurent Bonnefoy

Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan. (…)

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Texte intégral (2331 mots)

Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan.

Depuis vingt ans, la place prééminente occupée par les houthistes au Yémen est le fruit de divers paradoxes. Né dans les montagnes de l'extrême nord du pays, non loin de l'Arabie saoudite, le mouvement emmené par la famille Al-Houthi avait profité de sa confrontation militaire avec l'État yéménite, entamée en juin 2004, pour gagner en expérience et légitimité. Au prix de dizaines de milliers de morts et de destructions de villages entiers, il avait alors accru sa puissance armée, ses connexions tribales, sa cohérence idéologique et son assise géographique jusqu'à gagner les confins de la capitale Sanaa peu avant le soulèvement de 2011. Rattaché à une expression marginale du paysage politique et religieux, le groupe Ansar Allah (Partisans de Dieu), courant de renouveau zaydite lié au chiisme dans un pays majoritairement sunnite, avait su mettre de côté les enjeux identitaires pour capitaliser d'abord sur le ressentiment face au pouvoir du président Ali Abdallah Saleh (jusqu'en 2012), puis contre le processus révolutionnaire du « printemps yéménite ». Ce dernier avait pourtant abouti au départ de l'ancien président et à son remplacement par Abd Rabbo Mansour Hadi chargé de mener la transition vers la démocratie. C'est toutefois en s'alliant avec leurs anciens ennemis du clan Saleh à compter de 2012 que paradoxalement les houthistes ont atteint leur masse critique, devenant le « monstre de Frankenstein » que les Yéménites connaissent. En effet, entre 2012 et 2014, les houthistes ont pu s'appuyer sur les ressources de Saleh, financières et militaires, pour mettre à mal le processus révolutionnaire qu'ils avaient pourtant initialement soutenu. Ce faisant, tous deux pouvaient atteindre un autre de leurs objectifs : mettre en pièce leurs ennemis communs, les Frères musulmans du parti al-Islah. Pour Saleh, ce pacte devait lui permettre de se venger de ceux qui l'avaient trahi lorsqu'ils s'étaient engagés dans le soulèvement révolutionnaire. Mais à l'évidence, l'accord était pour lui un trompe-l'œil et était passé au bénéfice des houthistes. Ils pouvaient dès lors entamer une phase d'exercice et de consolidation du pouvoir qui, dix ans plus tard, perdure malgré d'évidentes fragilités.

Incarner l'État

Passée la surprenante phase militaire de prise de contrôle de structures étatiques (radio et télévision nationale, ministères, casernes), les houthistes à compter du 21 septembre 2014 ont agi avec méthode. Leur coup d'État a autant été caractérisé par une volonté de dénoncer les compromis du nouveau gouvernement par rapport au projet révolutionnaire que de répondre à des aspirations réactionnaires. Les houthistes ont d'abord pu neutraliser le pouvoir reconnu par la communauté internationale en assignant à résidence le président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce dernier a pu fuir vers Aden et de là faire appel à l'Arabie saoudite qui est intervenue militairement à compter du 26 mars 2015 pour restaurer son pouvoir et vaincre les houthistes, sans succès.

Le processus interne essentiel de construction d'un État houthiste a été largement occulté par l'intervention de l'armée saoudienne ainsi que par les liens entre Ansar Allah et l'Iran. L'un et l'autre ont été certes importants et expliquent l'impasse que connait le pays. Mais ils n'épuisent aucunement l'analyse d'un pouvoir qui s'est affirmé au fil du temps et dont l'organisation a été finalement contre-intuitive. En effet, loin de l'image de combattants rétrogrades venus des tribus arriérées des hautes terres du Yémen, l'exercice du pouvoir par les houthistes s'est avéré efficace à divers titres. Ils se sont employés à incarner pleinement l'État dans l'ensemble des zones qu'ils ont contrôlé — le quart occidental du pays et environ la moitié de la population. Bien que n'étant pas reconnus par la communauté internationale et confrontés aux bombardements de la coalition emmenée par l'Arabie saoudite, ils ont su mettre en place des institutions qui ont empêché un effondrement général des services publics, de l'économie et de la sécurité. La stabilité du taux de change du riyal dans les zones sous leur contrôle est comparativement meilleure à celle dans les réduits du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Le faible nombre d'attentats jihadistes atteste également de cette réalité, tout comme la permanence de médias gouvernementaux, d'une façade de vie partisane et institutionnelle.

Tout d'abord pour construire l'État houthiste, les nouveaux maitres de Sanaa ont assuré une forme de continuité en s'appuyant sur les réseaux de fonctionnaires liés à Saleh. Dans les banques, l'armée, la police, les entreprises publiques, la stabilité a un temps primé. Les petits fonctionnaires issus de domaines perçus comme moins essentiels, par exemple dans l'éducation, étaient eux délaissés, souvent privés de salaires et forcés donc de trouver des moyens de subsistance. Leur engagement, comme celui du personnel de santé, assurait malgré tout souvent une forme de continuité tout en n'empêchant pas le ressentiment parmi la population. 

S'autonomiser

Progressivement les houthistes ont placé leurs hommes — d'autant plus aisément qu'Ali Abdallah Saleh, en décembre 2017, s'est retourné contre eux, finissant alors assassiné. Ils ont pu recomposer les élites politiques et sécuritaires en offrant une prime particulière à leur propre groupe, les hachémites se revendiquant descendants du Prophète. Ces derniers, forme de noblesse très minoritaire à l'échelle de la société mais qui joue un rôle central dans le zaydisme, ont avec les houthistes retrouvé leur rang perdu au moment de la révolution du 26 septembre 1962 qui avait mis fin à la monarchie.

Pour mener à bien cette recomposition, ils ont pu instrumentaliser et capter une part de l'aide humanitaire internationale, prenant en tenailles les agences de l'ONU ainsi que les ONG. Celles-ci ont été depuis 2015 tétanisées par la crainte d'une famine généralisée, acceptant finalement les exigences des houthistes et une corruption manifeste des structures de distribution. C'est ainsi qu'en 2018 l'offensive contre Hodeïda, cinquième ville la plus peuplée du Yémen, a pu être annulée à la suite de l'accord de Stockholm, ancrant leur position dans ce port et donc sur la Mer Rouge. Parallèlement, au niveau local, les houthistes ont développé un maillage sécuritaire, accentuant la surveillance et la répression de la société civile. Ils se sont appuyés sur un réflexe nationaliste en décrivant l'opération de la coalition arabe, soutenue par les Occidentaux, comme une agression, préservant ainsi un certain niveau de popularité. L'alignement de leurs ennemis yéménites sur les positions des pays étrangers — Arabie saoudite donc, mais aussi Émirats arabes unis pour ce qui concerne les sudistes —a pu faire oublier leur propre proximité idéologique et diplomatique avec l'Iran. L'idéologie portée par leur leader Abdlemalik Al-Houthi s'est affirmée, infusant dans la société à travers l'armée mais aussi les structures éducatives et religieuses, tournées vers l'effort de guerre. Une génération s'en trouve sacrifiée. Le zaydisme s'est aussi transformé, parfois à travers l'instauration de nouvelles célébrations religieuses comme Achoura ou au moment du Mouloud. Un système de taxation spécifique au bénéfice des hachémites, les restrictions exercées sur les droits élémentaires des femmes et une police morale ont enfermé la société dans une logique que bien des opposants des houthistes décrivent comme totalitaire ou finalement proche de ce que les talibans afghans imposent. L'idéologie est également structurée autour d'une contestation de l'ordre international, faisant de la question palestinienne un élément essentiel et ancrant le mouvement dans l'Axe de la résistance porté par l'Iran. Au plus fort de la guerre en Syrie, les portraits du président syrien Bachar Al-Assad trônaient dans Sanaa. L'idéologie reste pourtant caractérisée par des non-dits autour de la place des hachémites et des objectifs politiques internes. Bien que se revendiquant républicains, il est entendu que la prééminence d'Abdelmalik Al-Houthi et de son clan en général, notamment la tutelle exercée par Hussein, son demi-frère et fondateur du mouvement, tué par l'armée en 2004, acte pour les houthistes le passage vers un pouvoir héréditaire. Celui-ci s'autonomise en partie aussi de l'État et marginalise de fait la majorité sunnite, il s'appuie sur une peur de la répression qui est d'autant plus efficace dans un contexte de guerre. 

Humilier les Saoudiens

L'inefficacité militaire de l'opération Tempête décisive menée par l'Arabie saoudite depuis 2015 a été largement actée, y compris par les dirigeants saoudiens. Ceux-ci ont en effet depuis avril 2022 entrepris de se retirer du dossier yéménite. Depuis lors, les bombardements aériens des positions houthistes ont cessé. Abd Rabbo Mansour Hadi a été forcé à la démission et les discussions menées grâce à Mascate ont un temps donné le sentiment que la paix était à portée de main. Les houthistes toutefois n'entendaient pas faciliter le travail des Saoudiens. En interne, ils tiennent militairement leurs positions et n'ont pas réduit la pression sur Taez par exemple. Depuis plus de deux ans, ils s'emploient à humilier l'Arabie saoudite en faisant monter le prix de la paix. Leurs exigences ont ainsi notamment été financières, visant à faire payer à la coalition les arriérés de salaires des fonctionnaires. 

L'engagement armé des houthistes en Mer Rouge depuis novembre 2023 a rendu toute signature d'un accord impossible. Il a placé les Saoudiens dans l'embarras, incapables de reprendre les armes au nom des Américains et des Israéliens contre un mouvement affirmant s'engager en faveur des Palestiniens et qui a gagné en popularité sur le plan régional. Le mufti omanais, Ahmed Al-Khalili, avait pu signaler sa reconnaissance, tout comme Yahya Sinouar, chef du Hamas. 

En dix mois, les plus de 120 attaques contre les navires marchands, de plus en plus sophistiquées, puis les missiles envoyés vers Israël en solidarité avec la population de Gaza ont de nouveau braqué les projecteurs sur le Yémen. En réaction à l'ouverture de ce nouveau front, les États-Unis et les Britanniques ont relancé les bombardements contre les houthistes dès décembre 2023, sans davantage de succès. Le bombardement israélien du port de Hodeïda le 20 juillet 2024 a eu pour effet principal de désorganiser l'aide humanitaire, aucunement d'affecter la capacité de projection des houthistes. Deux mois plus tard, un missile d'une nouvelle technologie explosait à six kilomètres de l'aéroport de Tel-Aviv. 

La stratégie régionale des houthistes pèse indéniablement sur les Yéménites ainsi que sur les populations des pays voisins. L'attaque contre le navire Ruby Mar qui transportait des engrais en mars 2024 et a coulé avec sa cargaison, puis contre le pétrolier Sounion en août 2024 rendent compte d'une logique jusqu'au-boutiste. Une marée noire d'ampleur historique a, semble-t-il, été évitée in extremis en septembre 2024. L'Égypte elle-même a perdu près de la moitié des revenus liés à l'exploitation du canal de Suez. Les ONG et agences onusiennes gérant l'aide internationale ont subi au cours de l'été une vague de répression à Sanaa. Les houthistes se sentent autorisés à s'extraire des règles internationales. 

Si la nuisance causée par les houthistes en Israël (et pour les pays occidentaux) n'est pas que symbolique et si elle flatte l'engagement sincère de la population en faveur des droits des Palestiniens, nombre des Yéménites sont avant tout impatients d'en finir avec la guerre. Ils demandent des houthistes une clarification de leur projet politique de long terme sans laquelle la stabilité de leur régime imposée depuis dix ans risque de ne pas durer.

19.12.2023 à 06:00

Antisémitisme. L'extrême droite blanchie par son soutien à Israël

Alain Gresh, Sarra Grira

La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer. En quelques semaines, les autorités (…)

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La scène aurait été impensable il n'y a pas si longtemps : des députés et des partisans de l'extrême droite, pour certains compagnons de route du Groupe union défense (GUD), défilant aux côtés de groupes extrémistes juifs comme la Ligue de défense juive (LDJ) et le Bétar, dans la « marche contre l'antisémitisme » du 12 novembre à Paris. Au même moment, une partie de la gauche, qui a accepté de servir de caution à cette manifestation, se faisait huer.

En quelques semaines, les autorités françaises, aidées par nombre de forces politiques et de médias, ont levé le dernier obstacle à la « normalisation » de l'extrême droite dans l'espace politique, en tolérant, voire en se félicitant de la participation du Rassemblement national (RN) et de Reconquête à la marche du 12 novembre contre l'antisémitisme. La haine des juifs n'est donc plus liée aux héritiers du Front national — parti cofondé par un ancien Waffen SS — qui continuent à affirmer que Jean-Marie Le Pen n'est pas antisémite.

Cet antisémitisme n'aurait aucun lien non plus avec Reconquête, dont le dirigeant Éric Zemmour va répétant, malgré ses condamnations, que le maréchal Pétain aurait « sauvé les juifs français ». Désormais, ce racisme se manifesterait notamment par « la désertion de la France insoumise » selon Dov Alfon, directeur de Libération, pour qui « la participation du Rassemblement national à la marche civique » serait simplement « gênante » (sic). Et pour ne pas s'arrêter en si bon chemin, des participantes à cette marche ont, contrairement à ce qu'ont affirmé nombre de médias, arboré des drapeaux israéliens, entérinant ainsi la confusion — trop fréquente, trop systématique, trop dangereuse — entre Israël et les juifs. Un geste qui s'inscrit dans la droite ligne de la volonté déjà affichée par le président Emmanuel Macron en juillet 2017, lors de la commémoration de la Rafle du Vel' d'Hiv' aux côtés de Benyamin Nétanyahou, de faire d'Israël le dépositaire de la lutte contre l'antisémitisme à travers le monde.

Des juifs ? Non, des Israéliens

Car l'exemple est venu de haut. Le gouvernement d'Emmanuel Macron, celui-là même qui affirmait que Philippe Pétain fut « un grand soldat », souhaitait commémorer la naissance de Charles Maurras, défenseur de l'antisémitisme d'État. Quant au ministre de l'intérieur Gérald Darmanin, il a écrit un livre pour expliquer que Napoléon Bonaparte « s'intéressa à régler les difficultés touchant à la présence de dizaines de milliers de juifs en France. Certains d'entre eux pratiquaient l'usure et faisaient naître troubles et réclamations »1.

Pour le RN, le processus de blanchiment a commencé en 2011 : Marine Le Pen affirmait alors le soutien de son parti à Israël, tandis que Louis Aliot, son compagnon et numéro 2 de ce qui s'appelait encore le Front national, se rendait à Tel-Aviv et dans les colonies pour tenter d'y séduire l'électorat français. De quoi faire oublier l'ardoise du père et rassurer les autorités israéliennes qui, depuis plusieurs années, ne cachent pas leurs accointances avec ces sionistes antisémites, dont le populiste hongrois Victor Orban est un des chefs de file. Récemment, Israël a ouvert un dialogue avec le parti Alliance pour l'unité des Roumains, qui glorifie Ion Antonescu, le leader du pays pendant la seconde guerre mondiale. Il avait collaboré avec les nazis et porte la responsabilité de la mort de 400 000 juifs2. De l'Autriche à la Pologne, Nétanyahou ne compte plus ses alliés d'extrême droite, néofascistes, souvent négationnistes, voire nostalgiques du IIIe Reich.

La classe dirigeante israélienne ne fait en réalité que perpétuer ainsi une tradition qui remonte au temps des pères fondateurs du sionisme : trouver dans les antisémites européens des alliés à leur entreprise, et qui se prolonge à la faveur de la « convergence coloniale ». L'universitaire israélien Benjamin Beit-Hallahmi écrivait, à propos de l'alliance entre son pays et l'Afrique du Sud de l'apartheid dans les années 1960 — 1980, dont le parti au pouvoir depuis 1948 avait eu des sympathies pour l'Allemagne nazie :

On peut détester les juifs et aimer les Israéliens, parce que, quelque part, les Israéliens ne sont pas juifs. Les Israéliens sont des colons et des combattants, comme les Afrikaners3.

Ainsi, trouver des accommodements avec l'antisémitisme européen est depuis longtemps le choix des dirigeants israéliens qui ne s'intéressent à la lutte contre ce racisme que pour faire taire les critiques de leur gouvernement, à l'image de Nétanyahou qui qualifie d'« antisémite » toute velléité de la Cour pénale internationale (CPI) ou de l'ONU d'enquêter sur les crimes de guerre commis par l'armée israélienne. Le journaliste Amir Tibon de Haaretz raconte à quel point cette alliance « est une priorité des forces religieuses de droite en Israël, qui proposent aux nationalistes européens un marché : Israël vous donnera un sceau d'approbation (certains l'ont cyniquement décrit comme un "certificat casher"), et en retour vous soutiendrez les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée »4. On retrouve la même stratégie à l'égard des États-Unis, quand Nétanyahou ferme les yeux sur l'entourage antisémite de Donald Trump, sur l'idéologie des fondamentalistes chrétiens — le lobby pro-israélien le plus puissant à Washington qui le soutient, ou quand il reçoit le patron de X (ex-Twitter) Elon Musk à Jérusalem, quelques jours après avoir cautionné un tweet antisémite de ce dernier. Si le milliardaire américain s'est finalement excusé, sa plateforme a vu augmenter de 60 % les tweets antisémites depuis qu'il en a pris le contrôle.

La Palestine comme catalyseur

C'est précisément autour de la « convergence coloniale » que s'articule le « nouvel antisémitisme » contre lequel marchent, côte à côte, les partis dits républicains et ceux de l'extrême droite. Ses deux cibles ? La gauche décoloniale d'une part, celle qui refuse la hiérarchie des racismes, qui n'en dénonce pas un (l'antisémitisme) pour nier l'existence de l'autre (l'islamophobie), et les musulmanes dans leur ensemble, qu'on appelait hier encore « les Arabes », et dont les aînées marchaient il y a 40 ans déjà contre le racisme d'État. Cette gauche qui a refusé de blanchir le RN est diabolisée, qualifiée d'antisémite à la moindre critique contre Israël, tandis que le ministre de l'intérieur interdit à plusieurs reprises aux soutiens des victimes palestiniennes de manifester ou de se rassembler, au nom de la lutte contre l'antisémitisme, avant d'être rappelé à l'ordre par les tribunaux.

C'est que les Israéliens comme les dirigeants d'extrême droite européens perçoivent les musulmanes comme l'ennemi principal. Le génocide en cours à Gaza sert de catalyseur à cette stratégie. Autour de la défense d'Israël se rencontrent la fachosphère et les soutiens de cet État, tous deux mobilisant l'imaginaire de la « guerre de civilisations » à l'œuvre depuis le 11 septembre 2001. Aux déclarations belliqueuses et eschatologiques de Nétanyahou, parlant d'une bataille du « peuple de la lumière » contre « le peuple des ténèbres » répondent en écho les propos de Gilles-William Goldnadel dans Le Figaro évoquant « la bataille finale » entre « l'être occidental, sa culture paisible et démocratique » et « l'Orient ». Entre la réalité coloniale en Palestine occupée et celle, fantasmée, d'un « ensauvagement » des banlieues (musulmanes, évidemment) dont « les petits blancs » seraient les premières victimes, il n'y a qu'un pas, qu'une partie de plus en plus large de la classe politique franchit allègrement. Des parallèles que relève le journaliste Daniel Schneidermann dans un tweet du 30 novembre :

Civilisés contre barbares : j'ai parfois l'impression qu'on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépol5.

C'est ainsi que le sénateur Stéphane Ravier, membre de Reconquête, peut déclarer au Sénat le 11 octobre lors d'une séance de questions au gouvernement :

Ces Frères musulmans qui vivent parmi nous à cause de la folle politique d'immigration que vous tous avez soutenue ici, mes chers collègues, par faiblesse ou par conviction, il faut les traiter comme en Israël : par une réplique radicale et impitoyable.

Ainsi, l'ennemi intérieur est là, hier juif, aujourd'hui musulman. Gagné lui aussi par la rhétorique électoraliste de l'extrême droite, le gouvernement français a décidé de faire de la lutte contre l'immigration sa « grande cause », et tente désespérément d'obtenir le soutien des Républicains que rien ne sépare, sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, du Rassemblement national. « Aujourd'hui, il y a une volonté d'accord », a déclaré à ce propos la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Depuis son arrivée à la présidence, Macron a transformé — ou plutôt poursuivi la transformation — de la laïcité de 1905 en laïcité punitive contre les musulmanes. Il a agité le spectre du séparatisme en faisant tout pour que les musulmanes françaises ne se sentent pas chez eux sur notre territoire. Si les actes antisémites ont été, à juste titre, dénoncés, aucune parole publique ne s'est élevée contre le déferlement de propos ouvertement arabophobes et islamophobes, voire les incitations au meurtre et à la violence, sur les chaînes de télévision et sur les réseaux sociaux, y compris contre des journalistes musulmanes.

Ce deux poids deux mesures, l'immobilisme de la France et de l'Union européenne devant le génocide en cours à Gaza et le déchaînement de violence islamophobe institutionnelle n'auront qu'une conséquence : creuser le fossé de plus en plus large non seulement entre les pays du Nord et du Sud — et notamment entre la France et le Maghreb —, rendant performatif le discours du « choc des civilisations », mais également au sein même de nos sociétés. La stigmatisation permanente d'une partie de nos concitoyennes et des immigrées, en plus du musellement de toute voix critique à l'encontre de Tel-Aviv n'auront qu'un seul effet : nourrir une colère qui se transformera en haine, et viendra s'abattre aveuglément dans les rues de nos villes.


1Gérald Darmanin, Le Séparatisme islamiste. Manifeste pour la laïcité, L'Observatoire, 2021.

2« ‘Shared Values' : Netanyahu's Israel Cements Another Grim Alliance With Europe's Far Right », éditorial de Haaretz, 29 août 2023.

3Benjamin Beit-Hallahmi, The Israeli Connection. Who Israel Arms and Why, Pantheon Books, New York, 1987. Cité par Alain Gresh dans De quoi la Palestine est-elle le nom ?, Les Liens qui libèrent, 2010.

4Amir Tibon, « Koshering Antisemites : Israel's Shameful Jewish Year », Haaretz, 14 septembre 2023.

5NDLR. C'est à Crépol qu'a eu lieu le meurtre du jeune Thomas lors d'une rixe. De nombreux responsables politiques et éditorialistes se sont saisi de l'incident pour en faire un cas de « racisme anti-blanc ».

20.11.2023 à 06:00

Le spectre d'une seconde Nakba en Cisjordanie

Clothilde Mraffko

Actualisation Le vendredi 23 octobre 2026, Benyamin Nétanyahou a ordonné un « bouclage total » de la Cisjordanie occupée après une attaque armée à Hébron, à quelques jours des élections législatives du 27 octobre. Dans une allocution, il a déclaré qu'avec son ministre de la défense, Israël Katz, ils envisageaient « une opération de très grande ampleur, comme il n'y en a pas eu depuis la guerre [de 1967] ». Nous republions ce reportage réalisé en novembre 2023 en Cisjordanie. Un mois (…)

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Actualisation Le vendredi 23 octobre 2026, Benyamin Nétanyahou a ordonné un « bouclage total » de la Cisjordanie occupée après une attaque armée à Hébron, à quelques jours des élections législatives du 27 octobre. Dans une allocution, il a déclaré qu'avec son ministre de la défense, Israël Katz, ils envisageaient « une opération de très grande ampleur, comme il n'y en a pas eu depuis la guerre [de 1967] ».

Nous republions ce reportage réalisé en novembre 2023 en Cisjordanie. Un mois après le 7 octobre, les raids meurtriers, les arrestations en masse et la distribution d'armes par le gouvernement israélien faisaient déjà craindre, comme à Gaza, une « seconde Nakba ».

Abou Bachar est affable malgré l'épreuve. Il s'excuse d'avoir tardé à répondre : depuis un mois, il gère des urgences d'une ampleur inédite. Le 12 octobre 2023, ce chef de la communauté de Wadi Al-Siq, une quarantaine de familles palestiniennes établies sur un bout de terrain rocailleux dans les collines du centre de la Cisjordanie occupée, a vu débarquer quelque 70 Israéliens. Il raconte :

Des colons, pour certains vêtus de l'uniforme de l'armée, pour d'autres en civil, accompagnés de soldats. La police, elle, surveillait la scène de loin, peut-être à 200 mètres de là. Ils sont venus par trois chemins différents, ont commencé à nous frapper, nous tirer dessus, nous faire tomber à terre… C'était une scène terrible.

Dans la précipitation, les Palestiniens ont fui à pied, sans rien pouvoir emporter avec eux. Beaucoup ont atterri chez des proches, dans la localité voisine de Ramoun, le reste à Taybeh, un village chrétien un peu plus loin, dans les environs de Ramallah. Aucune autorité ne leur est venue en aide, selon Abou Bachar.

Trois Palestiniens ont été retenus par les assaillants, dont deux activistes qui étaient venus soutenir la communauté face à l'intensification des attaques de colons. « De midi à six heures du soir, ils ont été frappés et torturés. Quand ils ont été libérés par la police palestinienne, ils ont été transportés à l'hôpital », affirme Abou Bachar. Quatre activistes israéliens ont également été détenus. Dans un long récit détaillé1, le journal Haaretz rapporte que les trois Palestiniens ont été battus. Leurs bourreaux ont écrasé des cigarettes sur leur peau et uriné sur deux d'entre eux. L'un des détenus a été menacé de viol. Une photo qui a largement circulé sur les réseaux sociaux les montre en sous-vêtements, les yeux bandés et les mains entravées, dans une position humiliante, à même le sol. L'armée, qui n'a pas répondu à Orient XXI, a affirmé à Haaretz avoir renvoyé le commandant de la brigade.

Les Bédouins de Wadi Al-Siq ont déjà été déplacés de force à la naissance d'Israël : ce sont des réfugiés. Leurs ancêtres ont été expulsés du Naqab, le désert du Néguev en arabe, lors de la Nakba en 1948, quand près de 80 % des Palestiniens situés sur ce qui correspond au territoire israélien aujourd'hui ont été chassés de chez eux, sans avoir le droit d'y revenir. La communauté s'est établie dans ce creux de vallée vers les collines de Ramallah dans les années 1970. En février 2023, la pression s'est accentuée avec l'arrivée d'un petit groupe de colons qui ont installé une ferme à quelques centaines de mètres du hameau. « Ils s'emparaient des batteries, panneaux solaires, réservoirs d'eau… Ils volaient jusqu'au drapeau palestinien », décrit Abou Bachar.

« Ils conduisaient des voitures avec des plaques de l'armée »

Depuis l'attaque du Hamas le 7 octobre qui a fait 1 200 morts en Israël, le monde a les yeux rivés sur la bande de Gaza assiégée, où l'armée israélienne orchestre une riposte d'une violence inouïe. Plus de 12 500 Gazaouis ont été tués en un peu plus d'un mois. En Cisjordanie, territoire occupé par Israël depuis 1967, les Palestiniens se trouvent à la merci de l'armée et des colons — qui ne font parfois plus qu'un. « Les colons qu'on connaissait en civil se sont mis à porter l'uniforme. Ils avaient des armes. Ils conduisaient les mêmes voitures, des 4x4, mais avec des plaques de l'armée. Ils n'attaquaient plus nos moyens de subsistance et nos cultures, ils s'en sont pris directement aux maisons », résume le chef de la communauté de Wadi Al-Siq.

Les attaques de colons ont en effet explosé. Au moins neuf Palestiniens, dont un mineur, ont été tués par des colons israéliens depuis le 7 octobre. « Dans près de la moitié des cas, l'armée israélienne accompagne les colons. Or, selon le droit international, dans une situation d'occupation l'armée est supposée protéger la population locale », c'est-à-dire les Palestiniens, la présence des colonies n'étant pas légale en droit international, rappelle Allegra Pacheco, la directrice du Consortium de protection de la Cisjordanie, un groupe d'ONG internationales qui coordonne l'aide humanitaire à ces communautés palestiniennes menacées de transfert forcé.

En parallèle, l'armée a intensifié ses raids, dans l'espoir d'anéantir toute résistance armée palestinienne. Le 9 novembre, les soldats israéliens ont mené l'assaut le plus meurtrier depuis 2005 contre le camp de réfugiés de Jénine. Quatorze Palestiniens ont été tués pendant les 18 heures qu'ont duré les affrontements. Recevant les blessés dans l'hôpital voisin, le docteur Pedro Serrano, médecin de l'unité de soins intensifs de Médecins sans frontières rapportait2 avoir reçu des patients qui « ont eu le foie et la rate éclatés tandis que d'autres ont de graves lésions vasculaires. Nous avons également appris qu'une personne avait reçu une balle dans la tête alors qu'elle se trouvait juste devant l'hôpital ».

Tulkarem, Bethléem, ou encore les environs de Ramallah… Les militaires multiplient les invasions dans les zones A, sous contrôle sécuritaire palestinien. Entre le 7 octobre et le 17 novembre, plus de 220 Palestiniens ont été tués par des soldats ou des colons israéliens en Cisjordanie et à Jérusalem, selon le ministère de la santé palestinien. C'est déjà plus que sur les 9 premiers mois de l'année où 208 Palestiniens ont été tués. Or, depuis le printemps 2022, le niveau de violence était particulièrement élevé en Cisjordanie. L'armée israélienne y menait une campagne de répression sanglante, initiée par le précédent gouvernement dit « d'union nationale » — bien avant, donc, l'arrivée de la coalition d'extrême droite au pouvoir aujourd'hui.

Seize communautés palestiniennes rayées de la carte

Le gros des effectifs militaires israéliens a été massé dans le sud et à la frontière avec le Liban. « Nous sommes en guerre désormais, les conscrits ne sont pas en Cisjordanie, observe Yehuda Shaul, qui a cofondé Breaking the Silence, une ONG de vétérans israéliens. Les équipes de réponse rapide des colonies sont en charge. Ils ont plein d'armes, plein d'uniformes pour faire tout ce qu'ils veulent ». Les colons gardent désormais eux-mêmes leurs colonies. Ils en profitent pour accélérer le mouvement enclenché depuis 1967 et la conquête israélienne de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est : accaparer toujours plus de terres. Selon un recensement du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies publié le 10 novembre, plus de 1 100 Palestiniens ont été déplacés de force du fait de la violence des colons israéliens depuis le 7 octobre. Début novembre, l'ONG israélienne B'Tselem rapportait3 que seize communautés ont ainsi été complètement rayées de la carte.

Les hameaux attaqués ont tous en commun d'être isolés, en zone C, c'est-à-dire sous total contrôle sécuritaire et administratif israélien. Ils sont souvent entourés d'« avant-postes » qui se résument la plupart du temps à une ferme avec quelques centaines de bêtes, et une poignée de colons qui harcèlent les Palestiniens en face. Sur les crêtes autour de Wadi Al-Siq, trois hameaux avaient déjà été vidés de leurs habitants du fait de ces violences et menaces avant le 7 octobre : Ein Samiya, Al-Baqa et Ras Al-Tin. Le mouvement s'est depuis accéléré dans des proportions inédites, vers Naplouse, la vallée du Jourdain ou le sud de la Cisjordanie occupée. Plusieurs États, dont la France, ont condamné ces violences. L'Union européenne a ainsi dénoncé la « recrudescence du terrorisme des colons »4. Mais aucune sanction n'a été prise contre Israël face à ces violations. Les communautés palestiniennes, elles, se disent abandonnées ; le seul soutien des ONG ne suffit plus.

« Je vais te détruire comme Gaza »

Au lendemain de l'attaque du Hamas, le ministre responsable de la police, le suprémaciste juif Itamar Ben Gvir, condamné en 2007 pour « soutien à un groupe terroriste », a ordonné la distribution de fusils d'assaut aux civils israéliens. Quelque 25 000 armes ont déjà ainsi été écoulées, selon Haaretz. Le 24 octobre, Times of Israël précisait5 que 300 d'entre elles ont été données à des groupes de sécurité constitués de colons en Cisjordanie. Leur distribution a été effectuée sous la supervision de l'armée.

Pour l'activiste palestinien Nasser Nawajah, le fait que les colons soient armés par l'État israélien montre bien la responsabilité de ce dernier dans les transferts forcés. Dans le sud de la Cisjordanie, Soussya, le hameau dont est originaire Nasser, craint pour sa survie. Non loin de là, la communauté de Zanuta a plié bagage début novembre. Soussya est déjà coupée du monde, des tas de rochers et de sable bloquent les routes d'accès. Les habitants affirment qu'un colon les a déposés là quelques jours après le début de la guerre, à l'aide d'un bulldozer. Des hommes armés sont venus frapper et menacer directement les familles palestiniennes, leur laissant 24 heures pour évacuer. « D'ordinaire, l'État poursuit les mêmes objectifs, mais tout se fait à un rythme plus lent : il y a des recours devant les tribunaux, des pressions internationales… Maintenant, les colons et l'État l'ont compris : c'est leur momentum  », juge Nasser Nawajah qui est aussi chercheur à B'Tselem. Ce père de famille de 41 ans se demande pourquoi la communauté internationale ne réagit pas davantage, alors que l'Union européenne a financé la plus grande partie des bâtiments dans le hameau. « Si le monde continue à se taire, on s'achemine vers une seconde Nakba », prévient-il.

Pour appuyer son propos, il relate ce qu'un soldat lui a rétorqué quand il a tenté d'attirer son attention sur les menaces et attaques des colons sur le hameau : « Aujourd'hui, je vais te détruire comme Gaza ». « Tous les Palestiniens sont regardés par les Israéliens comme s'ils étaient ceux qui ont perpétré les massacres du Hamas », constate l'activiste. La déshumanisation, cristallisée dans la qualification des Gazaouis d'« animaux humains » par le ministre de la défense israélien Yoav Gallant, sert de socle à la justification des violences contre les Palestiniens. Allegra Pacheco observe :

Depuis la guerre, les colons identifient les Palestiniens comme l'ennemi. L'idée est : aussi longtemps que l'ennemi vit parmi nous, il y a un danger et c'est pourquoi nous devons les chasser. C'est conforté par toute une rhétorique dans le pays. Auparavant, c'était le récit des colons, loin de celui du grand public. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas.

Plus de 2 000 arrestations

L'armée israélienne veut mettre la Cisjordanie sous contrôle, pour éviter à tout prix la possibilité d'y voir s'y développer un troisième front — en plus de Gaza et de la frontière avec le Liban. Les soldats ont ainsi complètement fragmenté le territoire, isolant les villes les unes des autres par des barrages et la fermeture de certaines routes. Même certains quartiers palestiniens de la ville de Jérusalem, comme Kafr Aqab, qui font partie de la municipalité, mais se trouvent de l'autre côté du mur, se retrouvent isolés. Début novembre, l'Association for Civil Rights in Israel a déposé, avec deux autres ONG, une pétition pour demander la réouverture complète de Qalandia, important checkpoint de la Cisjordanie vers Jérusalem. Dans un communiqué6, l'organisation publie le témoignage d'un père palestinien dont le fils doit recevoir des soins urgents à Jérusalem trois fois par semaine. « Aujourd'hui, pour être en mesure d'arriver à l'hôpital Hadassah via le checkpoint de Qalandia pour un rendez-vous à midi, nous devons partir à cinq heures du matin », décrit-il. Si la situation perdure, ce sera pour son fils « une question de vie ou de mort : il pourrait mourir avant d'atteindre l'hôpital », alerte-t-il.

Les arrestations de masse constituent le dernier pilier de la répression, vaste instrument de contrôle de la population palestinienne. Depuis le 7 octobre, les forces israéliennes ont procédé à plus de 2 000 arrestations. L'ONG palestinienne Addameer rapporte des cas de personnes « battues brutalement, menacées de mort et dont les familles sont prises en otage » lors de ces arrestations. L'organisation recense aujourd'hui quelque 7 000 prisonniers palestiniens dans les geôles israéliennes, dont 2 000 sous le régime de la détention administrative. Les conditions dans les prisons sont éprouvantes, s'alarme la Commission pour les affaires des prisonniers palestiniens. Cette institution officielle relevant de l'Autorité palestinienne évoque notamment :

des coupures d'électricité dans les cellules pendant de longues heures, une politique visant à affamer les prisonniers en confisquant les denrées des cantines et en réduisant les repas à deux par jour, des attaques brutales par les forces armées spéciales avec coups, bombes assourdissantes ou gaz lacrymogènes, la privation de soins médicaux et de transfert vers les hôpitaux.

Les visites sont interdites et les cellules surpeuplées.

Selon Addameer, cinq Palestiniens sont décédés en détention depuis le 7 octobre. Certaines vidéos filmées par des soldats et des membres des forces de sécurité israéliens ont circulé sur les réseaux sociaux, mettant en scène des prisonniers palestiniens, les yeux bandés et les mains entravées, frappés, obligés à danser avec leur geôlier, ou encore alignés dans des positions humiliantes. Ces terribles images suscitent la peur en Cisjordanie — c'est probablement le but recherché par ceux qui les ont filmées. Elles ravivent aussi l'idée, populaire chez les Palestiniens, que leurs prisonniers sont des « otages » aux mains d'Israël.


1« Cigarette Burns, Beatings, Attempted Sexual Assault : Settlers and Soldiers Abused Palestinians », Haaretz, 21 octobre 2023.

2« Cisjordanie : une vague de violence jusqu'aux portes des hôpitaux », Médecins sans frontières, 9 novembre 2023.

3« Forcible transfer of isolated Palestinian communities and families in Area C under cover of Gaza fighting », B'Tselem, 12 novembre 2023.

4« Israel/Palestine : Statement by the Spokesperson on the latest developments in the West Bank », European Union External Action, 31 octobre 2023.

5« Distribution of 300 assault rifles to West Bank civilian security squads underway », Times of Israel, 24 octobre 2023.

6« To Open the Qalandia Checkpoint for Regular and Full Movement », The Association for Civil Rights in Israel, 7 novembre 2023.

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