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22.04.2026 à 06:00

Kurdes et yézidis piégés entre l'Irak et la Syrie

Fouad el-Hassan

Un mur de béton longe désormais la frontière irako-syrienne sur quatre cents kilomètres. Des deux côtés, des Yézidis rescapés des massacres de l'Organisation de l'État islamique et des Kurdes syriens exilés par la guerre vivent toujours dans des camps où le temporaire est devenu permanent. L'écrivain irakien Fouad el-Hassan décrit le cheminement de ceux qui implorent la vie, convaincus que leur dernier espoir se trouve de l'autre côté de la frontière. Le lecteur tressaille en découvrant (…)

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Texte intégral (4150 mots)

Un mur de béton longe désormais la frontière irako-syrienne sur quatre cents kilomètres. Des deux côtés, des Yézidis rescapés des massacres de l'Organisation de l'État islamique et des Kurdes syriens exilés par la guerre vivent toujours dans des camps où le temporaire est devenu permanent. L'écrivain irakien Fouad el-Hassan décrit le cheminement de ceux qui implorent la vie, convaincus que leur dernier espoir se trouve de l'autre côté de la frontière.

Le lecteur tressaille en découvrant les histoires des peuples irakien et syrien. Ces récits hantent comme des cauchemars. Mais comment recoller ces fragments de vie séparés par la frontière ? Comment les faire passer clandestinement, comme on passe de la drogue, des armes ou des êtres humains ? Des histoires d'êtres humains pour qui la terre est devenue trop étroite.

Si vous vous rendez à Sinjar (Shankal en kurde), vous verrez un mur massif longer la frontière syrienne. Il se dresse à l'horizon comme un rempart qui enferme des récits terrifiants, de peur qu'ils ne s'échappent. Leur vérité pourrait fissurer le discours aseptisé des gouvernements irakien et syrien. Le mur est très haut. Les foules ne peuvent plus le franchir comme autrefois, après avoir été sacrifiées sous les bombes dites civilisées et les takbir prétendument pieux1. Prévu sur 614 kilomètres, construit en béton, équipé de caméras thermiques et renforcé par des tunnels, il s'étend déjà sur 400 kilomètres. Selon les autorités irakiennes, il doit sécuriser la frontière avec la Syrie.

Une fuite éperdue

Plus d'un demi-million de yézidis vivaient à Shankal, sous la protection symbolique de la déesse mère sacrée2. Dans la journée du 3 août 2014, des combattants de l'OEI sont entrés dans la ville. En quelques heures, le chef-lieu s'est transformé en cité fantôme et en charnier. Les femmes sont devenues des marchandises vendues au marché. Les hommes, des squelettes dans des fosses communes. Les enfants, des projets d'attentats suicides.

Le soleil s'était couché derrière la montagne. Les familles dormaient sur les toits de leurs maisons en terre pour échapper à la chaleur d'été. Les hommes s'étaient regroupés derrière des barricades, avec de vieux fusils rouillés, prêts à résister seuls après le retrait soudain des forces de sécurité censées protéger la région.

À Tel Azir, les habitants n'ont dormi que deux heures avant d'être réveillés par les tirs, comme si le ciel se refermait sur eux. À l'aube, ils ont fui vers le mont Shankal, qui domine l'horizon comme un père protecteur. Chaque pierre porte la mémoire d'un génocide oublié. Près de la vallée de Siayi, ils se sont rassemblés au pied de la montagne.

Les femmes sont devenues la première inquiétude. Que faire si l'OEI arrivait ? Si ses membres faisaient de vaines promesses de paix aux cheikhs, avant de tuer les hommes, enlever les filles et abandonner ou enterrer les femmes âgées ? Dans la famille de Mahmoud Kharro, à Tel Azir, quatorze femmes ont été enlevées et les hommes exécutés. Faute de temps, l'OEI a laissé les personnes âgées et les enfants. Certaines femmes sont restées quatre jours auprès des cadavres de leurs proches avant d'atteindre la montagne.

Dans la panique, des familles ont envisagé de tuer leurs filles avant qu'elles ne soient capturées, violées ou vendues. Une amie raconte : « L'OEI voulait les filles, leur seul butin. Nos proches ont décidé de nous tuer. Mais où était notre voix, à nous, les filles ? » Jilan s'est suicidée après son enlèvement. Les ravisseurs avaient apporté des robes de danse et ordonné aux captives de se laver pour un « spectacle ». Selon un rapport d'Amnesty International publié en décembre 2014, les filles yézidies étaient systématiquement violées. Certaines se sont suicidées pour préserver leur dignité3. D'autres étaient gardées « intactes » pour les chefs. Le rapport mentionne en outre le récit d'une jeune fille épargnée parce qu'elle était « laide ».

Sur la montagne, la faim et la soif ont fait des ravages en août 2014. L'aide humanitaire a été larguée par des avions irakiens, états-uniens et britanniques, mais de façon désordonnée. Les colis eux-mêmes ont causé des morts. Une témoin raconte : « Une caisse est tombée sur une femme qui dormait près de nous. Imaginez recevoir de la nourriture du ciel et ne jamais vous réveiller. » Chaque jour, dix à quinze personnes mouraient de déshydratation, surtout des enfants. Le mont Shankal, qui aurait marqué le passage de l'arche de Noé, absorbait désormais les larmes des mères terrorisées par le viol, la mort ou la perte de leurs enfants4.

Chaque enfant, une blessure vivante pour les parents

Après une dizaine de jours dans la montagne, les yézidis ont trouvé un passage vers la région du nord de la Syrie, placée sous l'administration autonome des Forces démocratiques syriennes (FDS). Celui-ci avait été ouvert par les Unités de protection du peuple (YPG). Ils ont marché des dizaines d'heures sous un soleil brûlant, enterrant les enfants sur le chemin. Les jeunes portaient les plus âgés, les femmes se couvraient le visage. La poussière recouvrait leurs corps, leurs lèvres étaient gercées, leurs yeux hurlaient de douleur. Chaque enfant semblait une blessure vivante pour ses parents.

Ils ont parcouru 129 kilomètres avant d'atteindre Derik. Exténués, ils ne voulaient qu'une chose : finir ce périple, quelle que soit l'issue. Une rescapée raconte : « Nos parents nous ont demandé de tenir la main de nos cousins, pour que les YPG nous considèrent comme mariées à eux, par crainte de l'enrôlement. »

Des dizaines de milliers de yézidis ont ainsi traversé la frontière irako-syrienne, alors seul salut avant la construction du mur.

Selon l'Union des yézidis de Syrie, une tombe a été construite pour un enfant non identifié, mort lors de la marche. Appelé Bêkasê Farmanê, il est décédé trois jours après son arrivée à l'hôpital de Derik.

Beaucoup ont retraversé le territoire irakien par Fishkhabur pour rejoindre le Kurdistan. Les premiers mois, des centaines de milliers vivaient dans les rues, sous les arbres ou dans des maisons inachevées. Ils craignaient encore pour ceux restés dans la montagne, sans penser aux morts abandonnés dans les fosses.

La route menant à la Syrie.
La route menant à la Syrie.

Près de 100 000 Yézidis vivent encore dans des camps du Kurdistan irakien. Des dizaines de charniers restent non découverts. Parmi les femmes et filles enlevées, certaines sont rachetées par leurs familles ou des ONG. D'autres sortent du camp d'Al-Hol en Syrie, qui interne des familles de l'OEI. Le gouvernement irakien agit pour rapatrier ces familles, principalement pour respecter un engagement international et éviter l'émergence d'une « bombe à retardement » idéologique.

Le gouvernement envoie de l'aide limitée : 200 litres de pétrole et une tente tous les deux ou trois ans. Malgré la lutte contre le retour des personnes soupçonnées d'appartenir à l'OEI, aucune poursuite n'a eu lieu pour le viol des femmes yézidies. Les survivants restent entre tentes et maisons détruites, face à la haine dans leurs camps.

Le cœur brûlant comme une flamme de Newroz

La région du nord de la Syrie était appelée « Rojava » en kurde, ou Kurdistan occidental. Ce territoire est traversé par de fortes tensions. Celles-ci viennent principalement de la politique du parti Baas, qui dirigeait la Syrie et cherchait à arabiser le pays. Elles viennent aussi du sentiment nationaliste kurde, qui se renforce à chaque persécution et qui est régulièrement instrumentalisé par différents acteurs.

C'est dans ce contexte que des milliers de Kurdes syriens ont décidé de traverser la frontière à partir de 2011. Ils ont abandonné tous leurs biens pour rejoindre le Kurdistan irakien, appelé « Bakur » en kurde. Mais pour combien de temps, et dans quelles conditions ?

Ils se sont d'abord regroupés à 20 kilomètres au sud-ouest de Dohuk, dans le camp de Domiz, qui couvre aujourd'hui 1,14 km². Ils y sont arrivés par tous les moyens : parfois à la nage, à pied après des heures de route. La croissance du camp a très vite dépassé ses capacités d'accueil. Au départ, il a reçu environ 80 000 réfugiés. Ce chiffre a ensuite diminué pour tomber à environ 8 000 familles, toujours en fuite face aux horreurs de la guerre.

La route entre les Monts Sinjar et la frontière.
La route entre les Monts Sinjar et la frontière.

Hala se souvient du jour où elle est entrée dans le camp, couverte de poussière après avoir marché depuis la frontière. C'était en 2012. La moitié de sa famille n'était pas encore arrivée. Ceux qui étaient là avaient le cœur brûlant, comme une flamme de Newroz, le Nouvel An kurde. Ils tentaient d'éclairer la tente exiguë, à la fois paradis pour les insectes et enfer du désir et de la nostalgie de leurs maisons dans la campagne de Damas.

Les couvertures distribuées, la bouteille d'eau pour laquelle, comme les autres, il fallait faire la queue, et même la présence de sa mère n'ont rien changé. Elle avait l'impression que sa vie lui échappait, comme du sable entre les doigts. Elle devait apprendre à vivre ainsi, les mains vides mais tendues, nourrissant seulement la douleur de survivre. Quatorze ans plus tard, Hala confie qu'elle n'a jamais réussi à accepter sa vie de réfugiée et qu'elle continue de se nourrir de sa nostalgie.

Les témoignages recueillis par l'Organisation internationale pour les migrations en 2012 font état de violences durant les déplacements forcés. Selon un témoin, des cadavres sont restés dans les rues de sa ville pendant au moins quatre jours. Un autre raconte que des familles, guidées par des passeurs, ont essuyé des tirs à la frontière et que certains membres sont morts en route vers Domiz.

Des milliers de Kurdes vivent encore dispersés dans des camps du Kurdistan irakien. Beaucoup expliquent qu'ils ne peuvent pas rentrer. Les raisons sont multiples : les conflits incessants entre Damas, les FDS et les régions kurdes, les opérations militaires turques intermittentes, mais aussi la peur de la conscription forcée.

La vie dans le camp de Domiz tient en grande partie grâce aux femmes. Elles occupent divers emplois, malgré des salaires très bas. Elles tentent d'envoyer leurs enfants étudier en Europe et restent sur place, luttant pour survivre dans un environnement dépourvu de services essentiels, notamment de santé. Le camp manque de services d'urgence. Les centres médicaux existants manquent de médicaments. Les habitants doivent parcourir de longues distances pour obtenir des soins de base.

L'éducation pose également problème. Le camp manque de personnel spécialisé, ce qui freine l'apprentissage. Malgré le « développement » du camp, qui ressemble désormais à une petite ville avec des constructions en dur à la place des tentes, les écoles restent des caravanes. Elles n'ont ni chauffage en hiver ni climatisation en été, et disposent de très peu d'équipements scolaires. L'avenir de ces écoles, comme celui du camp, demeure incertain.

Malgré tout, les habitants renaissent chaque jour. Ils s'enracinent dans le camp pour préserver leur équilibre. L'imagination, après tout, ne saurait être limitée par les frontières actuelles du camp ni par les rêves de stabilité et de progrès, car le camp ne cesse de se bâtir, gagnant de nouvelles maisons et traçant de nouvelles rues.

Un système éducatif en lambeaux

Dans les camps comme ceux des yézidis, l'éducation est négligée, parfois presque inexistante. Pendant des années, elle a reposé uniquement sur les efforts des parents. Ceux-ci payaient chaque mois des enseignants non qualifiés pour instruire leurs enfants. Ils devaient aussi acheter les livres, alors que la gratuité des manuels est un droit fondamental pour tout élève irakien. Pourtant, des milliards de dinars sont alloués chaque année au ministère irakien de l'éducation. Malgré cela, les familles des camps ont dû collecter de l'argent pour acheter du fioul afin de chauffer les salles en hiver.

Un rapport de l'Unicef publié en 2024 recommande que le ministère étende les services éducatifs aux camps de déplacés, surtout après la décision de fermer certains camps au Kurdistan5. Cette politique cherche à régler le problème des déplacés de manière superficielle, sans solutions durables ni amélioration des conditions de vie dans les régions d'origine. Elle menace ainsi un système éducatif déjà fragile et sous-financé. Personne ne sait ce qu'il adviendra des élèves : seront-ils expulsés de leurs écoles ? Les institutions fermeront-elles ? Ou resteront-ils enfermés dans une précarité permanente ?

Au-delà de l'éducation et de la santé, les habitants font face chaque jour à des risques pour leur vie et leurs moyens de subsistance. Les incendies ravagent régulièrement les tentes en nylon, causant des morts et détruisant les rares biens des familles.

Parallèlement, le programme de retour volontaire promu par le ministère irakien des migrations a été suspendu arbitrairement. Les indemnisations pour les maisons détruites ont été interrompues, tout comme la délivrance des 7 000 titres de propriété promis aux familles déplacées.

L'éducation, la santé — physique et mentale — et les services de base ne reçoivent pas le soutien nécessaire. Cette négligence s'inscrit dans un problème plus large qui touche à la fois les déplacés yézidis et les Kurdes syriens. Malgré des décennies de promesses, les autorités n'ont toujours pas mis en place de mesures concrètes permettant un retour digne dans leurs régions d'origine et une véritable sortie de la crise des camps.

Les camps, des mondes à part

Par définition, les camps de réfugiés sont des espaces temporaires ou semi-permanents destinés à ceux qui fuient une mort certaine. Ils sont gérés par des organisations internationales et des agences humanitaires, censées appliquer des principes universels de protection des droits humains. Mais, dans la pratique, les déplacés sont traités selon la « réputation » de leur pays d'origine. Les droits théoriquement garantis ne s'appliquent pas de la même manière aux populations du Proche-Orient, et encore moins aux Syriens et aux yézidis.

Avec le temps, ces camps deviennent pourtant les seuls lieux de vie possibles. Leurs habitants traversent les frontières pour s'y installer durablement. Les observateurs extérieurs, y compris dans les localités voisines, réduisent souvent ces espaces à des stéréotypes de « chaos » ou de « prostitution ». Pourtant, ces mêmes voisins viennent s'approvisionner sur les marchés des camps, où les prix sont plus bas.

Les camps servent également de lieux d'accueil pour d'anciens détenus et pour des femmes rescapées des prisons de l'OEI, ainsi que pour leurs familles, qui ont subi d'horribles tortures physiques et psychologiques. Mais des questions demeurent : ces camps peuvent-ils durer indéfiniment ? Jusqu'à quand ? Les tentes vont-elles se dégrader ? Les structures en béton finiront-elles par s'effondrer ? Et si elles restent debout, l'État irakien cherchera-t-il à les cacher pour préserver sa réputation internationale et continuer à exhiber ses « réalisations » ?


1NdT. Le takbir est l'acte de prononcer la formule arabe «  Allahou Akbar  », qui signifie «  Dieu est grand  ». L'organisation de l'État islamique (OEI) utilise parfois l'expression «  Allahou Akbar  » en appelant au takbir, pour annoncer ses crimes et les justifier au nom de Dieu.

2Certains chercheurs attribuent le nom «  Shankal  » à une construction linguistique sumérienne cunéiforme, qui combine «  shan  », signifiant «  femme  », et «  kal  », signifiant «  déesse  ».

3«  Iraq : Escape from Hell : Torture and sexual slavery in Islamic State captivity in Iraq  », rapport d'Amnesty International, 23 décembre 2014.

4Voir «  The Nightmare in Iraq  », rapport d'Human rights watch, 9 août 2014.

5«  UNICEF Iraq Humanitarian Situation Report No. 1 (Mid-Year), 01 January – 30 June 2024  », 13 septembre 2024.

21.04.2026 à 06:00

L'Australie prise au piège de la guerre au Proche-Orient

Carine Kibili-Waisman

Confrontée à une grave pénurie de carburant en raison de la guerre contre l'Iran, l'Australie, alignée sur Washington, prend la mesure de sa dépendance énergétique au marché globalisé. Une crise de confiance qui n'est pas sans conséquences sociales, dans ce pays qui compte beaucoup d'immigrés iraniens. En cette saison des cyclones en Australie, le silence sur la Bruce Highway, dans l'État du Queensland (nord-est), n'est pas lié à la météo mais à la guerre qui déchire le Proche-Orient, à (…)

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Texte intégral (1684 mots)

Confrontée à une grave pénurie de carburant en raison de la guerre contre l'Iran, l'Australie, alignée sur Washington, prend la mesure de sa dépendance énergétique au marché globalisé. Une crise de confiance qui n'est pas sans conséquences sociales, dans ce pays qui compte beaucoup d'immigrés iraniens.

En cette saison des cyclones en Australie, le silence sur la Bruce Highway, dans l'État du Queensland (nord-est), n'est pas lié à la météo mais à la guerre qui déchire le Proche-Orient, à 12 000 kilomètres de là. Dans les stations-service du Queensland comme dans les banlieues de Sydney, les pistolets des pompes à essence se recouvrent au fur et à mesure de pancartes « Out of stock ».

Ce qui n'était qu'une crainte théorique est devenu, depuis le mois de mars, une réalité brutale. Les rayons des supermarchés de certaines régions se vident ; les chaînes logistiques se brisent par manque de diesel ; les États de Tasmanie et de Victoria (sud-est) ont décrété la gratuité des transports en commun et le gouvernement appelle à ne pas céder à l'effet de panique. Plus grave encore, dans le grenier agricole du pays, les fermiers craignent que leurs récoltes pourrissent faute de carburant pour les tracteurs.

Le pays découvre avec effroi sa vulnérabilité absolue : une dépendance quasi totale aux flux pétroliers venant du Proche-Orient. La guerre qui oppose les États-Unis et Israël à l'Iran place le gouvernement travailliste d'Anthony Albanese dans une position intenable. Historiquement alignée sur Washington, l'Australie voit chaque drone abattu dans le Golfe déclencher une onde de choc qui frappe directement ses agriculteurs du Queensland et ses trains de minerai dans le Pilbara (nord-ouest).

Le cordon ombilical sectionné

Comment l'un des principaux exportateurs d'énergie au monde peut-il se retrouver à sec ? L'Australie possède des réserves de gaz naturel et de charbon capables d'éclairer la planète, mais ne dispose que d'une trentaine de jours de stocks de carburants liquides. À titre de comparaison, les normes de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) recommandent quatre-vingt-dix jours d'autonomie.

En cause : l'excès de confiance dans le marché globalisé. L'Australie a externalisé sa sécurité énergétique pour réduire les coûts et a démantelé six de ses huit raffineries en vingt ans. Les deux seuls remparts industriels restants sont la raffinerie de Lytton, gérée par la société Ampol, à Brisbane, et celle de Geelong, appartenant à Viva Energy, près de Melbourne, toutes deux largement subventionnées par le gouvernement.

Parallèlement, le pays importe ses produits finis de Singapour ou de Corée du Sud. Or ces centres d'approvisionnement asiatiques transforment du brut venu majoritairement du Golfe via le détroit d'Ormuz. Avec l'extension de la guerre au Moyen-Orient et l'insécurité des routes maritimes, le cordon ombilical est sectionné.

Panique au gouvernement

Pour tenter de stabiliser un pays au bord de la paralysie, le gouvernement a annoncé, le 30 mars, une série de mesures d'urgence, dont la baisse de moitié de la taxe sur le carburant (excise duty) pendant trois mois. Cette taxe indirecte, qui frappe spécifiquement les produits à fort impact social, comme le tabac, l'alcool et les énergies fossiles, représente d'ordinaire une manne financière massive pour l'État. En la sabrant de 26,3 cents par litre (1 dollar australien = 0,60 euro), le pouvoir espère offrir un répit aux automobilistes, tout en injectant 20 % de ses stocks stratégiques pour approvisionner prioritairement les zones rurales.

Alors que le ministre de l'énergie, Chris Bowen, martèle que la crise est purement logistique, les décisions prises trahissent la panique. Le gouvernement a dû se résoudre à un assouplissement drastique des normes environnementales : le plafond de soufre autorisé dans l'essence est passé de 10 à 50 ppm (parties par million). Ce recul sur les standards de pollution vise un objectif pragmatique : autoriser l'injection immédiate de 100 millions de litres supplémentaires par mois dans le réseau national. Ces décisions, prises au mois de mars, seront prolongées au moins jusqu'au mois de septembre 2026.

Ce volume vient d'une part de la réorientation vers le marché intérieur des stocks produits localement par la raffinerie Ampol, jusqu'ici réservés à l'exportation car jugés trop polluants pour les moteurs australiens. D'autre part, cet abaissement des normes permet d'importer en urgence des carburants moins raffinés – et donc plus nocifs – en provenance des plateformes de Singapour ou de Corée du Sud.

N'empêche que sur le terrain, c'est l'économie de rationnement. Dans l'État de Victoria, par exemple, les stations-service y imposent des limites d'achat de 50 dollars (30 euros) par véhicule. Pour trouver une pompe encore pleine, les Australiens sont désormais appelés à scruter des applications en temps réel comme FuelCheck, transformant la quête de diesel en une chasse au trésor.

Le paradoxe est cruel : alors que Canberra investit des centaines de milliards de dollars dans de futurs sous-marins nucléaires dans le cadre du pacte AUKUS1 – l'alliance militaire avec Washington et Londres –, pour une hypothétique guerre, elle s'avère incapable de garantir trois mois de stock de diesel qui offriraient la paix sociale.

Fiasco diplomatique

Pour rassurer une population traumatisée et masquer son impuissance face à la pénurie énergétique, le pouvoir a activé la section 84B de la loi sur l'immigration. Cette mesure de rétorsion, présentée comme une nécessité impérieuse, s'est traduite dès le 26 mars 2026 par la suspension brutale de près de 7 000 visas « visiteurs » pour les ressortissants iraniens dans le pays. Ce blocage frappe de plein fouet une diaspora qui utilise traditionnellement la Malaisie, l'un des rares pays sans visa pour les Iraniens, comme un sas de transit vers l'Australie. Des familles et des étudiants se retrouvent désormais pris au piège à Kuala Lumpur, bloqués net dans leurs projets.

Au milieu de ce verrouillage, une exception a toutefois été appliquée aux membres de l'équipe nationale iranienne féminine de football qui disputait la Coupe d'Asie dans le pays, et dont l'exécutif australien a voulu instrumentaliser la situation pour un coup de com.

Le ministre de l'intérieur, Tony Burke, n'a pas manqué de médiatiser l'octroi d'un droit d'asile en posant fièrement avec elles devant les caméras. Derrière ce coup d'éclat local se jouait une partition diplomatique dictée depuis Washington. Car ce geste, inhabituel pour la discrète Australie, a été encouragé par un appel téléphonique direct de Donald Trump à Anthony Albanese. Pour Washington, obtenir la défection d'une équipe nationale s'inscrit dans une stratégie de pression maximale sur l'Iran et aurait représenté une victoire symbolique majeure.

Mais la manœuvre a tourné court. Sur une délégation d'une vingtaine de personnes, seules sept joueuses avaient initialement franchi le pas de solliciter la protection de Canberra. Finalement, cinq d'entre elles ont renoncé à leur demande d'asile, prises en étau entre l'instrumentalisation médiatique de l'Australie et les menaces exercées par Téhéran sur leurs familles restées au pays. Sommées de choisir entre leur liberté individuelle et la sécurité de leurs proches, elles ont repris l'avion vers l'Iran, avec le reste de l'équipe, quelques jours plus tard. Seules deux sportives sont restées sur place.

Ce fiasco n'a pas seulement été diplomatique, mais aussi sécuritaire. Les services de renseignement australiens (ASIO) ont été incapables de protéger les demandeuses d'asile sur leur propre sol des pressions du régime iranien.

L'Australie est aujourd'hui prise en étau. Elle paie le prix de son alignement inconditionnel sur la stratégie israélo-états-unienne de confrontation armée au Moyen-Orient, tout en dépendant matériellement de la stabilité de cette région pour faire rouler ses camions.

En stigmatisant la communauté iranienne pour rassurer l'opinion publique, Canberra n'a pas pour autant rempli les réservoirs des tracteurs de ses agriculteurs. Elle n'a fait qu'alimenter le moteur d'une xénophobie plus inflammable que le pétrole qu'elle attend désespérément.


1NDLR. Acronyme de l'anglais Australia, United Kingdom et United States, soit Australie, Royaume-Uni et États-Unis, pacte conclus à l'issue d'une expulsion sans ménagement de la France.

20.04.2026 à 06:00

Soudan. Les monts Nouba rattrapés par les combats

Buster Emil Kirchner, Marco Simoncelli

Avec l'intensification de l'utilisation des drones, la guerre civile gagne des régions jusque-là épargnées par leur isolement. Dans le Kordofan du Sud, civils, paramilitaires et membres d'un mouvement d'indépendance se croisent à la ville comme à l'hôpital. Ce reportage a été réalisé entre le 14 et le 18 mars (photos de Marco Simoncelli). L'atmosphère est pesante dans les salles aux toits de tôle du Mother of Mercy Hospital. Dans la pénombre, des dizaines de patients malades et blessés (…)

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Avec l'intensification de l'utilisation des drones, la guerre civile gagne des régions jusque-là épargnées par leur isolement. Dans le Kordofan du Sud, civils, paramilitaires et membres d'un mouvement d'indépendance se croisent à la ville comme à l'hôpital. Ce reportage a été réalisé entre le 14 et le 18 mars (photos de Marco Simoncelli).

L'atmosphère est pesante dans les salles aux toits de tôle du Mother of Mercy Hospital. Dans la pénombre, des dizaines de patients malades et blessés s'entassent sur des lits métalliques, parfois à même le sol faute de place. À Gidel, au cœur des monts Nouba, dans l'État du Kordofan du Sud, cet hôpital catholique, fondé en 2008, est devenu un lieu de survie dans une région marginalisée, enclavée et marquée par des décennies de conflit. Ici, il n'existe ni routes asphaltées ni réseau électrique public.

À l'aube, le docteur Tom Catena, médecin états-unien installé dans la région depuis plus de quinze ans, entame sa tournée quotidienne. Lampe frontale fixée sur le crâne, il passe d'un patient à l'autre, suivi d'une poignée d'infirmiers et de médecins. Il examine les plaies, ajuste un pansement, donne une instruction, puis enchaîne sans s'arrêter. Après cette première visite, il rejoint le bloc opératoire, où il reste jusque tard dans la soirée. Dans cet hôpital isolé, il réalise en moyenne une trentaine d'interventions chirurgicales par jour, de toutes sortes, mais, depuis la reprise de la guerre civile le 15 avril 2023, il traite toujours plus de blessures causées par des tirs et par des frappes de drones.

  • Une salle bondée de patients dans le Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
    Une salle bondée de patients dans le Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Le docteur Tom Catena s
    Le docteur Tom Catena s'occupe de patients au Mother of Mercy Hospital, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

« La triste réalité, c'est que nous voyons surtout des blessures aux bras et aux jambes. Quand les gens sont touchés au torse ou à l'abdomen, ils n'arrivent généralement pas jusqu'ici », explique Tom Catena, d'une voix calme et concentrée, sans interrompre son geste.

Une nouvelle ligne de front

Il n'existe pas vraiment de réseau d'ambulances, précise-t-il. Quelques véhicules stationnés dans des cliniques permettent des transferts, mais il n'y a aucun service d'urgence à appeler. Dans cette région sans réseau téléphonique, « on ne peut tout simplement pas prendre un téléphone et appeler quelqu'un ». Les rares connexions avec Starlink, le réseau satellitaire d'Elon Musk, ont été coupées avec l'intensification des combats, « les autorités craignent que des informations ne soient transmises à l'ennemi », explique le docteur.

La plupart des blessés arrivent après des heures, parfois des jours de trajet, à pied ou entassés à l'arrière de véhicules sur des pistes impraticables. Beaucoup meurent en chemin. Dans cet hôpital où l'on ne vient qu'en dernier recours, la guerre s'imprime désormais dans les corps.

Des combattants des FSR sont soignés dans une tente installée dans le Mother of Mercy Hospital (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Des combattants des FSR sont soignés dans une tente installée dans le Mother of Mercy Hospital (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Depuis trois ans, le Soudan est plongé dans une guerre opposant les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah Al-Burhan, aux Forces de soutien rapides (FSR), du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti ». Le conflit a rapidement dégénéré en l'une des crises humanitaires les plus graves au monde : plus de 12 millions de personnes ont été déplacées – environ 9,5 millions à l'intérieur du pays et plus de 3 millions qui ont fui vers les pays voisins –, faisant de cette guerre la plus grande crise de migration. Le nombre de morts est estimé à plus de 150 000.

Le Kordofan du Sud est devenu l'un des principaux foyers de cette guerre. Les villes de Kadugli et Dilling, tenues par les FAS, restent sous pression constante, isolées par les combats et les restrictions d'accès. Depuis fin 2025, la région s'est imposée comme une nouvelle ligne de front, marquée par des affrontements répétés, des bombardements et l'usage croissant de drones. Autour de ces centres urbains, les FSR contrôlent une grande partie des zones rurales et des axes stratégiques.

« Ma famille était heureuse que je survive »

Dans cette région, elles se sont alliées au Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N), un groupe politico-militaire fondé en 2011 après l'exclusion des monts Nouba des accords ayant conduit à l'indépendance du Soudan du Sud et qui, depuis, revendique une forme d'autonomie pour les populations locales. Le mouvement s'est scindé en 2017 en deux factions rivales. Celle dirigée par Abdelaziz Al-Hilu, qui contrôle les monts Nouba, administre un quasi-État et combat les FAS, tandis que la faction menée par Malik Agar s'est progressivement rapprochée du pouvoir central à Khartoum.

Dans cette guerre où l'usage des drones s'est imposé comme une arme majeure, les blessés portent souvent les traces de frappes aériennes ciblées. Ces dernières semaines, les infrastructures médicales ont particulièrement été visées dans une spirale de représailles entre les deux camps. Le 20 mars, une frappe de drone attribuée aux FAS a touché le Ed Daein Teaching Hospital, dans le Darfour oriental, faisant des dizaines de morts et mettant l'établissement hors service. Moins de deux semaines plus tard, le 2 avril, une attaque de drone attribuée aux FSR a frappé l'hôpital d'Al-Jabelen, dans l'État du Nil-Blanc, tuant au moins dix personnes et en blessant plus d'une vingtaine, dans ce qui apparaît comme une riposte directe.

  • Hassan Koko est agent de santé à Gidel, dans les monts Nouba. Il a été blessé lors d
    Hassan Koko est agent de santé à Gidel, dans les monts Nouba. Il a été blessé lors d'une attaque de drone près d'un marché à Kauda (État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Hassan Koko montre ses blessures. Des morceaux de métal sont encore présents dans sa jambe.
    Hassan Koko montre ses blessures. Des morceaux de métal sont encore présents dans sa jambe.

« Le drone a frappé une première fois, puis il est revenu, visant ceux qui étaient déjà blessés », témoigne Hassan Koko. Assis avec ses béquilles posées à ses côtés, cet agent de santé communautaire observe les collines qui entourent son village dans les montagnes, non loin de Gidel. Derrière lui, un ensemble de tukul (huttes) traditionnelles nouba est adossé aux rochers, en hauteur sur les collines, une configuration pensée pour se dissimuler et se protéger des bombardements. En novembre 2025, Hassan Koko a été blessé lors d'une attaque de drone près d'un marché à Kauda. Aujourd'hui encore, des éclats de métal restent logés dans sa jambe. « Ma famille était heureuse que je survive. Ils pensaient que j'allais mourir. Mais la vie n'est plus la même : je ne peux plus me déplacer seul sur ces montagnes escarpées », confie-t-il.

Une extension de la guerre aérienne

Jusqu'à présent, les frappes dans les monts Nouba sont restées sporadiques. Mais à mesure que le front se rapproche, la crainte d'une intensification grandit. Selon Jalale Getachew Birru, analyste senior pour l'Afrique de l'Est au sein d'Armed Conflict Location & Event Data (Acled), ces attaques s'inscrivent dans une stratégie plus large visant des lieux civils essentiels : « Les bombardements contre les hôpitaux et les infrastructures publiques visent à créer un climat d'insécurité, et parfois à infliger un second niveau de dommages lorsque les blessés arrivent pour être soignés. »

D'après une analyse des données d'Acled, plus de 1 000 frappes de drones ont été recensées au Soudan depuis avril 2023, dont au moins 65 dans le seul Kordofan du Sud – signe d'une extension progressive de cette guerre aérienne vers des régions jusque-là relativement épargnées de par leur isolement.

Un homme armé supervise la distribution de nourriture dans un camp de déplacés dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Un homme armé supervise la distribution de nourriture dans un camp de déplacés dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Dans les monts Nouba, la guerre ne se lit pas seulement dans les corps des blessés, mais aussi dans les mouvements de population qu'elle provoque. Partout, des familles entières venues d'autres régions du pays s'installent dans ces montagnes, espérant y trouver un semblant de sécurité. À Kauda, siège du SPLM-N, qui gouverne le Nouba, le représentant, Jalal Abdulkarim, responsable de l'aile humanitaire du mouvement, évoque une pression sans précédent. Sans véritable budget, la plupart des équipes (y compris lui-même) travaillent bénévolement. Il montre un chiffre griffonné sur un morceau de papier : « 2 885 393 », soit le nombre de personnes arrivées dans les zones contrôlées par le mouvement depuis le début de la guerre.

« Chaque nuit, c'était rat-tat-tat-tat »

Depuis toujours, l'aide dans les monts Nouba dépend largement des organisations non gouvernementales (ONG) et des agences internationales, elles-mêmes confrontées à une baisse drastique des financements. « Si une organisation donnait auparavant 1 million ou 2 millions de dollars, elle donne aujourd'hui seulement 500 000 ou 200 000 dollars. Le budget est l'un des plus grands défis auxquels nous faisons face », explique-t-il.

Selon l'Organisation internationale pour les migrations, plus de 1 million de déplacés se trouvent dans le Kordofan. Mais l'accès limité, l'absence de présence onusienne dans certaines zones, comme Kadugli, et la réduction des activités de nombreuses ONG rendent ces estimations incertaines, tandis qu'une grande partie des besoins humanitaires n'est pas couverte.

Plus loin, au cœur des reliefs accidentés des monts Nouba, s'étend le camp de réception d'Umm Dulo. Sur cette étendue de terre sèche, des milliers de déplacés ont installé des abris de fortune faits de branches et de bâches en plastique, souvent à l'ombre d'acacias. Avec l'arrivée de la saison des pluies, le camp risque de se transformer en une étendue de boue où les eaux de ruissellement se mêlent aux déchets et aux excréments.

Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli. Elle est désormais dans un camp de déplacés près d
Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli. Elle est désormais dans un camp de déplacés près d'Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Dans la zone 12, à l'extrémité du camp qui accueille plus de 34 000 personnes, les nouveaux arrivants s'entassent. Fatma Eisa Kuku, 76 ans, a fui Kadugli, la capitale du Kordofan du Sud. Assise à l'intérieur de son abri de fortune, fait de branches et de bâches en plastique, elle se tient légèrement courbée, le regard fatigué. Elle dit manquer d'énergie pour se déplacer et préfère rester à l'ombre, à l'écart de l'agitation du camp. « Je ne pouvais pas dormir. Chaque nuit, c'était rat-tat-tat-tat », dit-elle en imitant le bruit des tirs.

« On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance »

Désormais, elle dit avoir retrouvé un sommeil plus calme. Mais elle n'oublie pas les violences subies. Certains membres de sa famille ont été arrêtés lors de rafles menées par les forces de sécurité, accusées de collaborer avec l'ennemi, en l'occurrence les FSR. « Ils sont venus entre l'aube et le crépuscule, et je n'ai jamais revu mes “frères”. Je ne sais pas qui ils étaient. Si vous posez des questions, on vous répond avec hostilité. »

Non loin du camp, le long d'une des principales pistes qui traversent les monts Nouba, un marché s'anime chaque jour au cœur d'un petit centre habité – une scène que l'on retrouve dans la plupart des localités de la région. Les combattants des FSR y circulent librement, à bord de pick-up armés ou à pied. Ils s'arrêtent dans les échoppes, mangent dans les gargotes et vendent des biens pillés dans d'autres régions du Soudan : voitures, lits, carburant, engrais ou appareils électroniques. À première vue, leur présence semble intégrée au quotidien local. Mais derrière cette apparente normalité, la méfiance est palpable. « On vit avec eux, mais on ne leur fait pas confiance », confie un prêtre de la région qui préfère garder l'anonymat. Ici comme ailleurs dans les monts Nouba, chacun sait que la présence des combattants peut transformer des lieux civils en cibles potentielles.

  • Deux combattants des FSR en périphérie de Kauda, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
    Deux combattants des FSR en périphérie de Kauda, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Un combattant des FSR vend des biens et des appareils électroniques pillés dans d
    Un combattant des FSR vend des biens et des appareils électroniques pillés dans d'autres régions du Soudan, sur un marché près d'Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Cette présence désormais visible et assumée des FSR dans les centres habités est récente et découle d'une alliance aussi stratégique que controversée avec le SPLM-N. Scellée en février 2025 dans le cadre de la « Tasis Alliance », cette entente marque un tournant majeur dans la région. Elle réunit deux forces longtemps ennemies : d'un côté, les FSR, accusées de graves crimes de guerre dans le cadre du conflit actuel – notamment à El-Fasher, au Darfour – et considérées comme une émanation directe des milices Janjawids, responsables par le passé de violences massives, y compris dans les monts Nouba ; de l'autre, le SPLM-N, qui exerce ici un rôle de gouvernement de facto. Selon Jalale Getachew Birru, peu d'éléments filtrent sur les termes militaires précis de cet accord. Mais plusieurs rapports crédibles indiquent que les FSR ont établi des camps d'entraînement dans des zones contrôlées par le SPLM-N.

« Nous voulons notre propre autonomie »

Pour les FSR, l'enjeu est multiple : étendre leur influence dans des territoires où elles ne disposent pas d'ancrage local en s'appuyant sur les réseaux et la connaissance du terrain du SPLM-N, mais aussi sécuriser des ressources stratégiques. La région est en effet riche en or, un élément clé dans l'économie de guerre soudanaise, dont l'exploitation et l'exportation – notamment vers des alliés comme les Émirats arabes unis – constituent une source majeure de financement pour les FSR.

Du côté du SPLM-N, le choix apparaît plus ambivalent. Resté longtemps en retrait après le déclenchement du conflit en 2023, le mouvement dirigé par Abdelaziz Al-Hilu a fini par s'engager dans une logique pragmatique : éviter un affrontement direct avec les FSR et s'allier avec « l'ennemi de son ennemi » pour contenir les FAS. Sur le plan politique, cette convergence s'inscrit aussi dans une vision partagée d'un Soudan profondément décentralisé et fédéré.

Un groupe de combattants du SPLM-N sur la route reliant les monts Nouba à la frontière avec le Soudan du Sud (État du Kordofan du Sud, Soudan).
Un groupe de combattants du SPLM-N sur la route reliant les monts Nouba à la frontière avec le Soudan du Sud (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Mais cette alliance reste fragile. « Ce n'est pas une relation stable », souligne Jalale Getachew Birru, qui évoque des affrontements déjà documentés entre les deux forces ainsi que des tensions internes au sein même des FSR. Lors de la reprise de certaines positions par les FAS, les deux alliés se sont mutuellement accusés de la défaite, laissant entrevoir la possibilité d'une rupture. « Il y a eu des affrontements que nous avons suivis de près pour comprendre s'ils annonçaient ou non une rupture de l'alliance », précise-t-elle.

À la question de savoir quel est l'objectif de ce conflit et de cette alliance, Jalal Abdulkarim, représentant du SPLM-N, répond sans détour : « Nous voulons notre propre système, notre propre autonomie et, si possible, notre propre pays », évoquant un projet politique qui dépasse largement les enjeux actuels du conflit.

  • Un jeune membre du SPLM-N dans un village des monts Nouba (l
    Un jeune membre du SPLM-N dans un village des monts Nouba (l'État du Kordofan du Sud, Soudan).
  • Jalal Abdulkarim représente l
    Jalal Abdulkarim représente l'aile humanitaire du SPLM-N, qui coordonne l'accueil des déplacés dans les «  zones libérées  » dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Ce choix du SPLM-N s'inscrit dans une histoire longue de marginalisation et de conflits. Écartés des centres de pouvoir depuis l'époque coloniale, les monts Nouba ont été durablement isolés sur les plans politique, économique et militaire. Depuis l'indépendance du Soudan, en 1956, la région a enchaîné les guerres – notamment après 2011, lorsque les monts Nouba sont restés du côté nord malgré leur proximité avec le Soudan du Sud –, subissant bombardements, déplacements forcés et destruction des infrastructures. Dans ce contexte, l'alliance conclue en 2025 avec les FSR apparaît aussi comme un compromis. Après des décennies de lutte et face à l'intensification du conflit actuel, une partie des acteurs locaux semble prête à composer y compris avec d'anciens ennemis, dans l'espoir d'obtenir des avancées politiques, de sécuriser le territoire et de préserver une forme d'autonomie.

À l'intérieur du Mother of Mercy Hospital, où les soins sont dispensés à tous, civils et combattants occupent les mêmes lits et « aucun incident n'a été signalé entre eux et la population civile », selon le docteur Tom Catena. Parmi eux, de jeunes soldats des FSR, qui sont soignés comme les autres.

Un camps de déplacés qui accueille des personnes fuyant les combats, entre Kadugli et Dilling, près d
Un camps de déplacés qui accueille des personnes fuyant les combats, entre Kadugli et Dilling, près d'Umm Dulo, dans les monts Nouba (État du Kordofan du Sud, Soudan).

Autour de Hassan Hamid, originaire du Darfour et blessé lors des combats près de Dilling, d'autres combattants se reposent, allongés, encore marqués par les opérations, fumant des cigarettes et échangeant quelques plaisanteries pour masquer la douleur. Malgré les accusations de crimes de guerre visant les FSR, le jeune homme défend son engagement : « Nous nous battons parce que le gouvernement [de Khartoum] ne fait pas assez. Il n'y a pas assez d'hôpitaux, d'infrastructures et d'écoles. Nous voulons un changement. » Pour l'instant, dans les monts Nouba, il dit avoir trouvé un refuge inattendu : « Je veux rester ici. Je veux vivre dans les monts Nouba pour toujours. »

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