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13.04.2026 à 06:00

Liban. La banlieue sud de Beyrouth, au-delà des clichés

Laurent Perpigna Iban

Cible privilégiée de l'armée israélienne, la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, est souvent réduite, dans les récits médiatiques et politiques, à des logiques d'affiliations politiques ou religieuses. Une lecture réductrice qui masque la réalité d'un territoire aussi vaste qu'hétérogène, façonné humainement et politiquement par les guerres, les exils et l'installation contrainte de populations vulnérables. « Bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah (…)

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Texte intégral (4535 mots)

Cible privilégiée de l'armée israélienne, la Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, est souvent réduite, dans les récits médiatiques et politiques, à des logiques d'affiliations politiques ou religieuses. Une lecture réductrice qui masque la réalité d'un territoire aussi vaste qu'hétérogène, façonné humainement et politiquement par les guerres, les exils et l'installation contrainte de populations vulnérables.

« Bombardements israéliens sur la banlieue sud de Beyrouth, bastion du Hezbollah libanais. » Il est devenu difficile d'échapper à cette formule, répétée dans l'espace médiatique à l'infini et dans toutes les langues. Rien de nouveau, néanmoins : elle saturait déjà le paysage journalistique durant la guerre israélo-libanaise de l'été 2006, avant de resurgir lors du pilonnage israélien de la capitale à l'automne 2024. Sans surprise, elle s'impose encore dans le narratif qui accompagne cette nouvelle séquence guerrière israélienne au Liban.

Des éléments de langage qui répondent à une logique médiatique – expliquer de manière accessible au grand public les objectifs de guerre israéliens –, mais qui, de manière plus pernicieuse, contribuent aussi à les légitimer. Comme si la Dahiyeh – la « banlieue » en arabe – était devenue une cible militaire légitime. Tristement reléguée à une excroissance de la capitale libanaise, elle se trouve réduite à sa seule affiliation politique, incarnée par le Hezbollah, mais également le mouvement Amal.

Si la banlieue sud est une place forte du mouvement chiite libanais – l'accès pour les journalistes, par exemple, dépend du bon vouloir du Parti de Dieu –, l'histoire et la disparité de cet ensemble de quartiers résidentiels, peuplé d'environ 700 000 personnes, dépassent le cliché : la Dahiyeh est aussi, voire surtout, la terre de populations déshéritées qui, pour diverses raisons, n'ont eu d'autre choix que de s'y installer au fil des époques et des guerres.

Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026
Dahiyeh, après une vague de frappes israéliennes en mars 2026

Comme si ce territoire n'était pas pleinement intégré dans la capitale libanaise, l'ordre d'évacuation de l'ensemble de la banlieue sud, émis carte à l'appui par le porte-parole arabophone de l'armée israélienne le 5 mars 2026, n'a pas provoqué de levée de boucliers, ni à l'international, ni même dans une grande partie du Liban. Pas plus que les menaces israéliennes pour le moins explicites d'en faire « un nouveau Khan Younès »1, et qui laisse planer le spectre d'un autre urbicide. Celui-ci a d'ailleurs de fait débuté, les destructions récentes s'amalgamant à celles de 2024.

Terres d'exil

De quoi la Dahiyeh est-elle le nom ? La question emmène sur la piste de l'histoire des banlieues beyrouthines. Pensée dans les années 1950 comme une extension planifiée de la capitale, l'émergence de ces périphéries était initialement destinée aux classes moyennes, avec une zone réservée aux plus aisés, le long du littoral orné de villas. Les projets étaient d'ailleurs nombreux, notamment avec la construction de la cité sportive Camille-Chamoun inaugurée en 1957, mais aussi l'extension et la modernisation de l'aéroport de Beyrouth. Menée de concert avec d'autres projets d'envergure, cette dynamique a attiré une main-d'œuvre importante en provenance des zones les plus modestes, le Nord, la vallée de la Bekaa et le Sud-Liban.

Ces nouvelles zones urbaines autour de Beyrouth étaient alors désignées en arabe par le terme dawahi, « banlieues ». Le concept s'est développé en lien avec les urbanistes français travaillant aux côtés des services de planification du gouvernement libanais.

Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.
Dahiyeh, mars 2026. Juchés sur les collines de Baabdad, des habitants observent les bombardements sur la capitale.

Mona Harb, professeure d'études urbaines et de politique à l'université américaine de Beyrouth (AUB), et coresponsable du Beirut Urban Lab, laboratoire de recherche collaboratif sur l'urbanisation au Liban, explique :


L'idée était de penser les banlieues comme des espaces capables d'attirer les classes moyennes hors du centre-ville, afin de développer ces zones selon des modèles inspirés de l'Europe et des États-Unis. Le concept de banlieue s'est ainsi largement diffusé dans les médias, qui évoquaient une sorte de « ceinture de misère » autour de Beyrouth, englobant les banlieues nord, est et sud.

Avec le début de la guerre civile en 1975, plusieurs vagues d'exilés vont venir s'implanter dans la banlieue sud. Rouba Kaedbey, docteure en géographie et en aménagement, enseignante-chercheuse en urbanisme à UniLaSalle Rennes, retrace :


Les quartiers populaires en bord de mer, comme Ouzai ou Jnah, étaient à l'origine constitués de terrains privés, boisés, agricoles ou sableux, appartenant en grande partie à des propriétaires chrétiens. Ces espaces deviennent alors des zones d'accueil pour les populations chiites déplacées, notamment en provenance du Sud et de la Bekaa. Le mouvement Amal joue alors un rôle central, facilitant leur installation, souvent sur des terrains auparavant occupés par des Palestiniens.

Dans un contexte de tensions confessionnelles et par crainte de recompositions démographiques, de nombreux propriétaires commencent progressivement à vendre, entérinant ainsi la transformation sociale du territoire.

Une différenciation plus marquée s'opère alors entre les banlieues nord et sud, favorisée par la rupture géographique imposée par la ligne de démarcation qui divise Beyrouth durant la guerre civile. Conséquence, les banlieues du nord-est comme celles de Dekouaneh ou de Bourj Hammoud deviennent quasi exclusivement le foyer des populations chrétiennes et arméniennes les plus vulnérables. La banlieue sud, elle, devient majoritairement chiite au gré des vagues de déplacements de population. Cette dynamique est favorisée par l'absence de contrôle étatique effectif qui aboutit, en outre, à l'émergence de quartiers informels en marge de tout cadre d'aménagement.

Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.
Dans une artère principale de Dahiyeh, mars 2026.

Conséquence, le terme dawahi s'efface progressivement, au profit d'une unique « Dahiyeh », qui ne représente plus que la banlieue sud. « Le sens du terme se transforme, note Mona Harb. Il passe d'une Dahiyeh stigmatisée par des qualificatifs négatifs à un terme progressivement réapproprié par les partis politiques, les groupes sociaux qu'ils représentent et leurs bases. Elle devient ainsi la Dahiyeh de la muqawama, de la “résistance”, de mujtama‘ al-muqawama, la “société de la résistance”. »

Au sortir de la guerre, ce territoire dense reste très peu encadré par les institutions publiques. C'est dans ce contexte qu'est créée, en 1998, l'Union des municipalités de la banlieue sud – comprenant les quartiers de Haret Hreik, Ghobeiry, Jnah et Mreijeh –, qui va, au moins en partie, se substituer aux carences de l'État en matière de gestion urbaine. « Dès lors, le pouvoir du Hezbollah s'est étendu via ces municipalités. Ils ont bien commencé à prendre en main beaucoup d'aspects de la gestion urbaine et sociale. Cela a été un moment clé de l'histoire de la banlieue sud », pointe Rouba Kaedbey.

La « doctrine Dahiyeh »

La guerre livrée au Liban par Israël à l'été 2006 va contribuer à écrire une nouvelle page de ce territoire. Selon les chiffres disponibles, plus de 260 immeubles ont été détruits par l'aviation israélienne, dont plus de 200 dans le seul quartier de Haret Hreik, considéré comme le cœur politique du Hezbollah. Une stratégie assumée de destruction de quartiers résidentiels en réponse à leur affiliation politique, qui possédera bientôt sa propre appellation : la « doctrine Dahiyeh ».

La reconstruction rapide de ces dommages va encore renforcer la mainmise du Parti de Dieu sur la zone, au détriment de l'État libanais. Le projet « Waad », piloté par le Hezbollah via Jihad al-Bina – fondation et « bras social » du parti, en charge des reconstructions –, grâce à un financement hybride mêlant fonds iraniens, aides arabes en provenance du Golfe et compensations versées par l'État, va assurer cette transition.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques et en droit international, rembobine :


Cette reconstruction rapide témoigne d'une connaissance très fine du territoire, mais aussi d'une forme de cohésion sociale. Il convient de rappeler que, dans ces quartiers, l'identification des lieux ne repose pas nécessairement sur des documents officiels, le cadastre de l'État n'y faisant pas toujours référence. Les quartiers ont été reconstruits, souvent de manière améliorée, avec de nouvelles infrastructures et des aménagements. Et il est clair que ce sont principalement les ingénieurs du Hezbollah, davantage que ceux de l'État libanais, qui ont assuré cette reconstruction.

Un projet qui a, de toute évidence – et comme ce fut le cas dans les autres régions durement touchées par les bombardements israéliens –, renforcé dans ces zones la sympathie et le pouvoir du Hezbollah, et dans une moindre mesure du mouvement Amal.

Une prise en main presque totale, qui se serait bâtie sur un vide étatique ? Indéniablement, même si le Hezbollah a politiquement intégré l'État libanais. « Je dirais que c'est un dispositif hybride complexe, dans lequel il est très difficile de distinguer le Hezbollah de l'État, ou l'État du Hezbollah. Surtout avec le montage financier de l'opération “Waad”, qui donnait davantage l'impression d'un partenariat public-privé, où le “privé” serait le Hezbollah et le “public”, l'État, plutôt que celle d'un acteur opérant de manière autonome », explique Mona Harb.

Une banlieue non homogène

Reste que l'ordre d'évacuation de la Dahiyeh, émis par l'armée israélienne le 5 mars, pose la question de ses limites géographiques. Articulé autour des quartiers « historiques » de la banlieue sud – Haret Hreik, Ghobeiry, Bourj Al-Barajneh –, ce territoire s'étend désormais à d'autres secteurs qui lui sont assimilés : Jnah, au nord-ouest, une partie de Chiyah, au nord-est, ou encore des zones de Hadath, à l'est.

Un vaste ensemble – d'une superficie estimée à près de 18 kilomètres carrés, soit presque autant que la municipalité de Beyrouth –, qui, malgré un fonctionnement singulier, n'a rien d'homogène.

Au-delà des influences politiques évidentes du Hezbollah et du mouvement Amal sur la gouvernance urbaine, un secteur privé très dynamique fournit des services essentiels à la vie quotidienne, ce à quoi s'ajoutent nombre de services et d'aides fournis directement par les partis eux-mêmes, dans une logique clientéliste qui tient l'État à distance. Un fonctionnement qui a toutefois ses limites et ses exclusions : « Même pour le pouvoir local et pour les municipalités qui représentent le pouvoir du Hezbollah et du mouvement Amal, la gestion de ces zones et leurs actions ne sont pas du tout homogènes, note Rouba Kaebey. La banlieue sud, dans l'idée, c'était un peu une territorialisation des déshérités. Sauf qu'en réalité le traitement dans certains quartiers n'est pas du tout le même que dans les zones les plus défavorisées. »

Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.
Dahiyeh, mars 2026. Beyrouth regardée depuis les collines de Baabdad.

En question notamment, les quelques dizaines de milliers de personnes vivant le long du littoral, à Ouzai. Des déplacés depuis plusieurs décennies, qui évoluent toujours dans des conditions extrêmement précaires, à l'instar des habitants des deux camps palestiniens de la banlieue sud, Chatila et Bourj Al-Barajneh.

Et si, de manière incontestable, les habitants de la Dahiyeh subissent un certain mépris social de la part des autres Beyrouthins – en plus d'une méfiance politique –, les plus modestes font face à une double discrimination. « Il existe une distinction très nette entre les “beaux quartiers” de Haret Hreik, de Bourj Al-Barajneh ou de Ghobeiry, et d'autres zones plus défavorisées comme Ouzai, note Rouba Kaedbey. On observe plusieurs niveaux de discrimination. Les municipalités s'appuient notamment sur le statut de déplacés de ces populations, en considérant que leur prise en charge relève de leurs localités d'origine. Les principaux acteurs politiques sur place développent également un discours qui délégitime ces quartiers, en les présentant comme des violations foncières ou des occupations illégales. »

Ces différences de traitement amènent les populations à ressentir un sentiment d'appartenance plus fort avec leur quartier qu'avec la banlieue sud dans son ensemble.

Marginalisation

Reste que si, dans la banlieue sud, le Hezbollah et Amal ont pignon sur rue et exercent un pouvoir important, la Dahiyeh est aussi variée en termes d'affiliations que complexe dans sa composition sociale. Mona Harb insiste : « Il y a aussi des personnes qui sont politiquement alignées sur le Hezbollah mais qui, sur le plan religieux, suivent la marja'iyya de Mohammed Hussein Fadlallah ou de l'ayatollah Ali Sistani. On trouve également des personnes qui ne sont alignées avec aucun de ces groupes politiques ou religieux et qui se rattachent à d'autres dimensions de leur identité, non religieuses ou non politiques. Bien que le Hezbollah exerce une hégémonie, il existe, à l'échelle des quartiers, des espaces où ces diversités sont tolérées et coexistent. »

D'autres appartenances sont à prendre en considération puisque les plus précaires – réfugiés syriens, travailleurs immigrés, populations migrantes – se rajoutent par dizaines de milliers à cette mosaïque déjà complexe.

Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.
Dommages dans la banlieue sud, novembre 2024.

Wadih El-Asmar, président du Centre libanais des droits humains, indique :


La diabolisation de la Dahiyeh s'inscrit dans une logique similaire à celle qui touche les camps palestiniens alentour. Beaucoup d'habitants de la banlieue sud n'ont pas les ressources pour vivre dans d'autres quartiers, et nombre d'entre eux ont été déplacés à plusieurs reprises au gré des invasions israéliennes, sans jamais pouvoir retourner dans leur village d'origine. En ce sens, ce sont une fois encore les populations les plus précaires qui subissent les conséquences de ces dynamiques. Les classes moyennes, elles, ont souvent anticipé ces situations en s'installant hors de la Dahiyeh.

Une double peine, donc, puisque les populations chiites condamnées à l'exil par ce nouveau déchaînement de violence israélienne doivent faire face à la méfiance du reste de la population libanaise, des appréhensions nourries aussi par le ciblage de figures du Hezbollah dans le centre de Beyrouth. Karim El-Mufti, professeur en sciences politiques, note : « Le Liban démontre tous les jours l'absence d'esprit national, de cohésion nationale, et voit parfois les chiites comme une composante étrangère. »

Ainsi que l'analyse Mona Harb, qualifier la Dahiyeh de « bastion du Hezbollah » agit comme un effaceur de son histoire, de sa structure sociale, économique, politique et religieuse. Une simplification bien commode à l'heure de son pilonnage. La réduire à cette identité permet de dépolitiser, de déshumaniser et d'ériger la banlieue sud en cible. « Et, in fine, de légitimer son éradication et son urbicide. »


1NDLR. «  Très bientôt la banlieue sud de Beyrouth ressemblera à Khan Younès  », avait déclaré le ministre des finances israélien Bezalel Smotrich, en référence à la ville de la bande de Gaza.

11.04.2026 à 07:42

« L'Affaire Abdallah ». Retour sur un acharnement politico-judiciaire

Meriem Laribi

Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France. « C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan (…)

- Lu, vu, entendu / , , , , , ,
Texte intégral (1590 mots)

Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France.

« C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan est venue lui rendre visite, ce 14 février 2025. Ils se donnent l'accolade, bouleversés.

Avec des allers-retours spatio-temporels entre le centre pénitentiaire de Lannemezan, dans le sud-ouest de la France, le Liban, objet des invasions israéliennes de 1978 et de 1982 et la vague d'attentats qui a secoué la France dans les années 1980, Pierre Carles retisse l'histoire de celui qui a été raconté plus qu'il n'a parlé.

Le documentaire plonge ensuite dans les méandres du traitement médiatico-politique de l'affaire dans les années 1980, quand le nom d'Abdallah défrayait régulièrement la chronique. Pierre Carles, documentariste critique des médias, met à nu la fabrique médiatique du mensonge et interroge de nombreux acteurs de premier plan de l'époque.

C'est qu'il fallait avoir quelque chose à dire aux Français sidérés par les attentats de Paris, en particulier celui de la rue de Rennes en 1986 (qui fit 7 morts et 55 blessés), dans le quartier de Montparnasse. À cette date, Georges Abdallah est déjà derrière les barreaux depuis deux ans pour détention de faux passeport. Il paie pour l'assassinat de deux diplomates – un Israélien et un Américain –, commis et revendiqué par la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) dont il est membre. Sa célèbre phrase prononcée devant les juges résumera sa défense :


Si le peuple ne m'a pas confié l'honneur de participer à ces actions anti-impérialistes que vous m'attribuez, au moins j'ai l'honneur d'en être accusé par votre cour et de défendre leur légitimité face à la criminelle légitimité des bourreaux.

Le « clan Abdallah », une invention médiatique

Quant aux attentats aveugles qui massacrent des civils à Paris, Georges Abdallah et les FARL y sont étrangers. On accuse alors son « clan » pour éviter d'ouvrir le sujet de l'Iran, vraisemblablement derrière les attaques, après que la France a livré des avions Super-Étendards à Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Cette guerre lointaine dans laquelle le gouvernement français a plongé le pays en soutenant l'une des parties trouvait un prolongement à Paris. C'était difficile à expliquer et à assumer. Les coupables étaient tout trouvés : les FARL, qui réclamaient la libération de Georges Ibrahim, et le « clan Abdallah », petite formule médiatique née sous la plume d'Edwy Plenel1.

La tentation est grande de dénoncer des boucs émissaires, relayant sans recul la parole des services de police. Parmi les images d'archives collectées par Pierre Carles, il y a cette conférence de presse de fortune organisée par les deux frères de Georges Ibrahim dans leur salon pour nier toute implication.

Puis vient ce long tunnel de quatre décennies de détention dans les « oubliettes de la République », et l'obstination de ceux qui se sont mobilisés sans relâche pour sa libération. Des militants infatigables brandissent son portrait à la moindre manifestation. Ils se déplacent chaque année devant la prison de Lannemezan, où il était devenu le plus ancien prisonnier politique de France, pour réclamer sa libération. C'était sans compter les ingérences états-uniennes et leurs pressions sur la France qui ont eu raison des multiples demandes.

Entendu dans le film :


Robert Pandraud, ministre délégué à la sécurité (1986-1988)

Les figures politiques que Pierre Carles fait défiler dans son film ne sortent pas grandies : Manuel Valls n'a « pas eu le sentiment » de subir de pression ; Éric Dupont-Moretti brandit l'obligation de réserve que lui impose son statut de ministre ; et Laurent Fabius plaide un « Alzheimer précoce » : il ne se souvient même pas du nom d'Abdallah ! Coincé par l'une des assistantes de Pierre Carles lors d'un Salon du livre, François Hollande admet quant à lui que les e-mails d'Hillary Clinton et les diverses pressions des États-Unis, ont « joué » dans les refus répétés de libération de Georges Abdallah.

Un acharnement français

Libéré à l'âge de 74 ans et expulsé vers son pays, le Liban, le 25 juillet 2025, Abdallah continue de faire l'objet d'un acharnement français, contre sa personne mais aussi, sans doute, contre tout ce qu'il représente. Début mars 2026, à peine élue à la tête de Grenay, dans le Pas-de-Calais (nord de la France), la maire Rassemblement national (RN) Daisy Duveau a fait retirer une plaque qui consacrait le militant citoyen d'honneur de la ville. Un mois plus tard, la Cour de cassation annule la libération conditionnelle de Georges Abdallah, arguant qu'elle « ne peut être accordée tant que le condamné n'a pas été placé sous le régime de la semi-liberté, du placement à l'extérieur ou du placement sous surveillance électronique pendant une période d'au moins un an ». Une décision purement formelle, l'homme ayant été libéré et s'étant réinstallé, depuis la fin juillet, dans son village d'origine de Kobayat, dans le nord du Liban.

« Seul le cinéma indépendant peut aborder un sujet tabou comme celui-ci : l'injustice commise à l'égard d'un militant internationaliste, ex-membre d'un groupe armé communiste, accusé à tort de “terrorisme”, comme ce fut le cas pour Missak et Mélinée Manouchian que l'on célèbre aujourd'hui », rappelle Pierre Carles. Le documentariste notera que « aucun média n'a fait de mea culpa » concernant Georges Ibrahim Abdallah.

Projections-débat

11 avril, Luminor, Paris, en présence Saïd Bouamama, auteur du livre « L'affaire Georges Ibrahim Abdallah », en partenariat avec Tsedek ! et le Parti révolutionnaire communistes.

11 avril, Théatre Romain-Rolland, Villejuif, en présence de Pierre Carles.

12 avril, L'Écran des droits, Reflets Médicis, Paris, en présence de Pierre Carles et Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Abdallah.

13 avril, Espace St Michel, Paris, en présence de Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Ibrahim Abdallah, séance organisée avec les Amis du Monde diplomatique.

14 avril, Espace St Michel, Paris, en présence des représentants du Syndicat des avocats de France.

14 avril, L'Astrolabe, Figeac, en présence de Pierre Carles.

23 avril, Le Concorde, Nantes, en présence de Pierre Carles.

25 avril, Le Manivel, Redon, en présence de Pierre Carles.

28 avril, Grand Rio, Lannemezan, en présence de Pierre Carles et du comité de soutien Tarbes 65.

29 avril, Utopie-L'écran livradais, Sainte-Livrade, en présence de Pierre Carles.

16 mai, Festival Doc-Cévennes, Lasalle.


1Georges Marion et Edwy Plenel, «  Georges Abdallah et ses frères  », Le Monde, 21 novembre 1986.

11.04.2026 à 07:42

« L'Affaire Abdallah ». Retour sur un acharnement politico-judiciaire

Meriem Laribi

Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France. « C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan (…)

- Lu, vu, entendu / , , , , , ,
Texte intégral (1590 mots)

Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France.

« C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan est venue lui rendre visite, ce 14 février 2025. Ils se donnent l'accolade, bouleversés.

Avec des allers-retours spatio-temporels entre le centre pénitentiaire de Lannemezan, dans le sud-ouest de la France, le Liban, objet des invasions israéliennes de 1978 et de 1982 et la vague d'attentats qui a secoué la France dans les années 1980, Pierre Carles retisse l'histoire de celui qui a été raconté plus qu'il n'a parlé.

Le documentaire plonge ensuite dans les méandres du traitement médiatico-politique de l'affaire dans les années 1980, quand le nom d'Abdallah défrayait régulièrement la chronique. Pierre Carles, documentariste critique des médias, met à nu la fabrique médiatique du mensonge et interroge de nombreux acteurs de premier plan de l'époque.

C'est qu'il fallait avoir quelque chose à dire aux Français sidérés par les attentats de Paris, en particulier celui de la rue de Rennes en 1986 (qui fit 7 morts et 55 blessés), dans le quartier de Montparnasse. À cette date, Georges Abdallah est déjà derrière les barreaux depuis deux ans pour détention de faux passeport. Il paie pour l'assassinat de deux diplomates – un Israélien et un Américain –, commis et revendiqué par la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) dont il est membre. Sa célèbre phrase prononcée devant les juges résumera sa défense :


Si le peuple ne m'a pas confié l'honneur de participer à ces actions anti-impérialistes que vous m'attribuez, au moins j'ai l'honneur d'en être accusé par votre cour et de défendre leur légitimité face à la criminelle légitimité des bourreaux.

Le « clan Abdallah », une invention médiatique

Quant aux attentats aveugles qui massacrent des civils à Paris, Georges Abdallah et les FARL y sont étrangers. On accuse alors son « clan » pour éviter d'ouvrir le sujet de l'Iran, vraisemblablement derrière les attaques, après que la France a livré des avions Super-Étendards à Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Cette guerre lointaine dans laquelle le gouvernement français a plongé le pays en soutenant l'une des parties trouvait un prolongement à Paris. C'était difficile à expliquer et à assumer. Les coupables étaient tout trouvés : les FARL, qui réclamaient la libération de Georges Ibrahim, et le « clan Abdallah », petite formule médiatique née sous la plume d'Edwy Plenel1.

La tentation est grande de dénoncer des boucs émissaires, relayant sans recul la parole des services de police. Parmi les images d'archives collectées par Pierre Carles, il y a cette conférence de presse de fortune organisée par les deux frères de Georges Ibrahim dans leur salon pour nier toute implication.

Puis vient ce long tunnel de quatre décennies de détention dans les « oubliettes de la République », et l'obstination de ceux qui se sont mobilisés sans relâche pour sa libération. Des militants infatigables brandissent son portrait à la moindre manifestation. Ils se déplacent chaque année devant la prison de Lannemezan, où il était devenu le plus ancien prisonnier politique de France, pour réclamer sa libération. C'était sans compter les ingérences états-uniennes et leurs pressions sur la France qui ont eu raison des multiples demandes.

Entendu dans le film :


Robert Pandraud, ministre délégué à la sécurité (1986-1988)

Les figures politiques que Pierre Carles fait défiler dans son film ne sortent pas grandies : Manuel Valls n'a « pas eu le sentiment » de subir de pression ; Éric Dupont-Moretti brandit l'obligation de réserve que lui impose son statut de ministre ; et Laurent Fabius plaide un « Alzheimer précoce » : il ne se souvient même pas du nom d'Abdallah ! Coincé par l'une des assistantes de Pierre Carles lors d'un Salon du livre, François Hollande admet quant à lui que les e-mails d'Hillary Clinton et les diverses pressions des États-Unis, ont « joué » dans les refus répétés de libération de Georges Abdallah.

Un acharnement français

Libéré à l'âge de 74 ans et expulsé vers son pays, le Liban, le 25 juillet 2025, Abdallah continue de faire l'objet d'un acharnement français, contre sa personne mais aussi, sans doute, contre tout ce qu'il représente. Début mars 2026, à peine élue à la tête de Grenay, dans le Pas-de-Calais (nord de la France), la maire Rassemblement national (RN) Daisy Duveau a fait retirer une plaque qui consacrait le militant citoyen d'honneur de la ville. Un mois plus tard, la Cour de cassation annule la libération conditionnelle de Georges Abdallah, arguant qu'elle « ne peut être accordée tant que le condamné n'a pas été placé sous le régime de la semi-liberté, du placement à l'extérieur ou du placement sous surveillance électronique pendant une période d'au moins un an ». Une décision purement formelle, l'homme ayant été libéré et s'étant réinstallé, depuis la fin juillet, dans son village d'origine de Kobayat, dans le nord du Liban.

« Seul le cinéma indépendant peut aborder un sujet tabou comme celui-ci : l'injustice commise à l'égard d'un militant internationaliste, ex-membre d'un groupe armé communiste, accusé à tort de “terrorisme”, comme ce fut le cas pour Missak et Mélinée Manouchian que l'on célèbre aujourd'hui », rappelle Pierre Carles. Le documentariste notera que « aucun média n'a fait de mea culpa » concernant Georges Ibrahim Abdallah.

Projections-débat

11 avril, Luminor, Paris, en présence Saïd Bouamama, auteur du livre « L'affaire Georges Ibrahim Abdallah », en partenariat avec Tsedek ! et le Parti révolutionnaire communistes.

11 avril, Théatre Romain-Rolland, Villejuif, en présence de Pierre Carles.

12 avril, L'Écran des droits, Reflets Médicis, Paris, en présence de Pierre Carles et Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Abdallah.

13 avril, Espace St Michel, Paris, en présence de Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Ibrahim Abdallah, séance organisée avec les Amis du Monde diplomatique.

14 avril, Espace St Michel, Paris, en présence des représentants du Syndicat des avocats de France.

14 avril, L'Astrolabe, Figeac, en présence de Pierre Carles.

23 avril, Le Concorde, Nantes, en présence de Pierre Carles.

25 avril, Le Manivel, Redon, en présence de Pierre Carles.

28 avril, Grand Rio, Lannemezan, en présence de Pierre Carles et du comité de soutien Tarbes 65.

29 avril, Utopie-L'écran livradais, Sainte-Livrade, en présence de Pierre Carles.

16 mai, Festival Doc-Cévennes, Lasalle.


1Georges Marion et Edwy Plenel, «  Georges Abdallah et ses frères  », Le Monde, 21 novembre 1986.

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