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30.03.2026 à 06:00

La stratégie iranienne, moyens limités, impact maximum

Akram Zaoui

Acculé, le régime iranien livre à des adversaires mieux dotés une guerre géoéconomique épousant une logique du « rendement maximal ». Celle-ci consiste à infliger, avec des ressources restreintes, un maximum de dégâts économiques. Pour Téhéran, l'enjeu de cette approche n'est autre que sa survie en tant qu'État souverain. Piégée depuis sa fondation aux marges de l'économie politique internationale, la République islamique porte pourtant son combat actuel contre Israël et les États-Unis (…)

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Acculé, le régime iranien livre à des adversaires mieux dotés une guerre géoéconomique épousant une logique du « rendement maximal ». Celle-ci consiste à infliger, avec des ressources restreintes, un maximum de dégâts économiques. Pour Téhéran, l'enjeu de cette approche n'est autre que sa survie en tant qu'État souverain.

Piégée depuis sa fondation aux marges de l'économie politique internationale, la République islamique porte pourtant son combat actuel contre Israël et les États-Unis sur le terrain de la géoéconomie, autrement dit à la confluence des sphères de la géopolitique et de l'économie.

Cette option est d'autant plus surprenante si l'on tient compte de deux données. La première est que ce sont deux pays cumulant des nœuds géoéconomiques1 de premier plan et profondément interconnectés qui lui livrent depuis le 28 février 2026 une guerre existentielle. La seconde est que la position de l'Iran aux marges de la mondialisation s'explique par la mobilisation à son encontre d'un instrument géoéconomique par excellence – celui des sanctions.

Or, en arsenalisant la géographie économique de son environnement immédiat, l'Iran a procédé à un renversement : porter la guerre qu'on lui fait sur son territoire – et dont l'enjeu est sa survie en tant qu'État souverain2 – au cœur de l'économie internationale, et au sein du système politique et du tissu socioéconomique états-unien.

Faire de nécessité vertu

C'est peu dire que le rapport de force économique et technologique, qui informe la capacité à financer et mener la guerre, est défavorable à l'Iran. Face à l'échelle et à l'interconnexion des complexes militaro-industriels, écosystèmes d'innovation et marchés de capitaux des États-Unis et d'Israël, l'Iran fait figure de périphérie.

Même en faisant abstraction des États-Unis3, Israël constituerait sur les plans économique et technologique un adversaire supérieur à la République islamique. En 2024, le produit intérieur brut (PIB) israélien était ainsi près de 14 % supérieur à celui de l'Iran, alors que la population iranienne est plus de neuf fois plus élevée.

Cette situation est en partie le résultat d'une articulation réussie d'Israël à trois grands pôles de l'économie politique états-unienne – politique, financier et technologique –, à savoir Washington, New York, et la Silicon Valley. C'est à Washington que se décide le soutien militaro-financier à Israël, premier pays récipiendaire de l'aide états-unienne – 300 milliards de dollars (260 milliards d'euros) en termes réels4 depuis sa fondation en 1948, et 21,7 milliards de dollars (19 milliards d'euros) entre octobre 2023 et octobre 2025. À New York, Israël est le troisième pays étranger le plus représenté à l'indice boursier Nasdaq, intense en valeurs technologiques. Quant à la Silicon Valley, elle est le siège d'entreprises technologiques ayant réalisé des investissements conséquents en Israël. En 2025, les seules entreprises israéliennes de cybersécurité Wiz et CyberArk ont été acquises pour une enveloppe de 57 milliards de dollars (50 milliards d'euros)5.

À l'inverse, par une idéologie glorifiant l'autosuffisance et du fait des sanctions qui lui sont imposées, l'Iran se trouve largement isolé des flux commerciaux, financiers et technologiques internationaux. Cette situation a dégradé le potentiel de croissance, d'innovation et donc de défense de l'Iran. Elle a poussé le pays à développer des programmes d'armement appuyés sur des capacités de recherche-développement domestiques et des chaînes d'approvisionnement alambiquées, à l'efficacité réduite. Or ces programmes ont eux-mêmes souffert d'un contexte économique déprimé par une mauvaise gestion économique dont les résultats délétères ont été amplifiés par le choc macro-économique des sanctions. Ainsi, le PIB iranien s'est contracté de plus du tiers entre 2012 et 2024.

En faisant de nécessité vertu, l'Iran décide de mener une « guerre pauvre ». Un des emblèmes de cette stratégie est le modèle de drone Shahed 136, production de son industrie de la défense, dont le coût unitaire est estimé entre 20 et 50 000 dollars (entre 17 et 43 000 euros). Son interception peut quant à elle coûter plusieurs millions de dollars. L'usage de drones navals ou celui, possible, de mines flottantes pour bloquer le détroit d'Ormuz, où transitent près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et 19 % du commerce de gaz naturel liquéfié, s'inscrirait dans la même logique de rendement maximal.

La centralité du détroit d'Ormuz

Porter la guerre dans les monarchies du Golfe, dont le PIB cumulé équivaut à près de cinq fois celui de l'Iran, pousse la même logique à de nouveaux degrés.

L'extension du conflit à leur territoire implique, pour les États du Golfe, trois niveaux de dommages : les dégâts matériels directement subis, les pertes de revenus d'exportations de biens et services et les coûts futurs – par exemple, en matière d'investissements directs étrangers non-réalisés ou de primes d'assurance renchéries – liés à la dégradation de la réputation de ces pays comme environnements sûrs et propices aux affaires.

Si les dommages et pertes à date se chiffrent déjà à plusieurs dizaines de milliards de dollars, la banque Goldman Sachs a estimé qu'un prolongement de la guerre pendant deux mois pourrait entraîner des contractions du PIB pouvant atteindre 14 % du PIB pour le Koweït et le Qatar, plus dépendants du détroit d'Ormuz pour leurs exportations. Au-delà, les efforts de diversification des économies de la sous-région pourraient se trouver menacés, mettant en péril la prospérité des six monarchies dans l'ère de l'après-pétrole.

Cependant, les actifs des fonds souverains et fonds de pension publics des pays du Golfe, dont le montant dépasse les 6 000 milliards de dollars (5 200 milliards d'euros), devrait leur permettre de faire face à la crise et à l'incertitude à venir. Aussi, c'est l'insertion profonde des monarchies du Golfe dans la mondialisation, et la centralité du détroit d'Ormuz pour leurs exportations et le marché mondial de l'énergie, qui constituent l'enjeu principal de la guerre géoéconomique de l'Iran.

Au-delà de secteurs comme la logistique, le tourisme et les transports aérien et maritime, ce sont les désordres introduits dans le marché international de l'énergie – l'Agence internationale de l'énergie ayant décrit les perturbations actuelles comme le plus grand choc qu'ait connu le secteur dans l'histoire – qui ont logé la crise au cœur de la mondialisation. Plusieurs conséquences sont possibles. La première concerne une dégradation du pouvoir d'achat des consommateurs, notamment aux États-Unis, du fait d'une poussée inflationniste portée par la hausse des prix des carburants et autres dérivés des hydrocarbures (engrais, plastiques, autres produits chimiques). La deuxième verrait la crise se propager à la production, notamment en perturbant les chaînes d'approvisionnement industrielles, y compris dans des secteurs de pointe et pour des produits à haute intensité technologique, comme les semi-conducteurs. La troisième verrait la contamination s'étendre au secteur financier, la perspective d'une augmentation des taux directeurs par les banques centrales pour répondre à l'inflation déprimant le crédit, renchérissant les emprunts publics et pesant sur les cours boursiers.

Un pari coûteux et risqué

Par la guerre géoéconomique, l'Iran espère activer une série de forces de rappel pour freiner le président américain Donald Trump. Les consommateurs-électeurs, en cette année d'élections de mi-mandat aux États-Unis, les marchés financiers, les grands acteurs industriels – notamment dans le secteur de l'intelligence artificielle, gourmand en énergie – et des alliés européens et dans une moindre mesure, asiatiques seraient soudés dans leur mécontentement. Au-delà, l'Iran souhaite dissuader durablement les États-Unis de la tentation d'un changement de régime, provoquer une désolidarisation entre Washington et Tel-Aviv et forcer une négociation devant conduire au respect de sa souveraineté, à une acceptation de sa place dans la région et à une levée des sanctions économiques.

Mais cette stratégie n'est pas sans coûts. Elle nuit durablement aux relations entre l'Iran et ses voisins du Golfe. Elle pourrait aussi convaincre d'autres pays de se joindre à une coalition contre la République islamique pour mettre un terme à la prise en otage de l'économie internationale dont elle se rendrait coupable. Elle est également susceptible d'entraîner une pression supplémentaire sur les pays en voie de développement se relevant à peine des chocs économiques induits par la pandémie et la guerre en Ukraine, isolant l'Iran jusque dans le Sud global. Mais, acculé par une guerre existentielle, sans doute, ces coûts sont-ils apparus comme relatifs – et inévitables – à Téhéran.


1La notion de nœud géoéconomique décrit des espaces concentrant des infrastructures stratégiques pour l'accumulation et la projection de puissance, tels l'énergie, la finance, l'industrie, la technologie et le transport.

2Comme le rappelle le politiste étatsuno-iranien Vali Nasr dans une interview avec Bloomberg publiée le 13 mars 2026, la guerre actuelle n'est pas seulement existentielle pour le régime, mais aussi pour l'Iran. Donald Trump a ainsi déclaré que la carte de l'Iran pourrait changer. Et le soutien à des éléments séparatistes au sein des minorités a toujours été envisagé par Israël comme un moyen de déstabilisation. Voir «  Why Iran Isn't Breaking : Vali Nasr on the Uprising That Isn't Coming  », The Mishal Husain Show, podcast de Bloomberg, visible sur Youtube.

3Le PIB états-unien est supérieur de plus de 60 fois à celui de l'Iran, qui est inférieur à celui du Minnesota.

4NDLR. C'est-à-dire, en prenant en compte l'inflation.

5NDLR. Wiz a été racheté par Google pour 32 milliards de dollars (près de 28 milliards d'euros) en mars 2025, et CyberArk a été acquise par Palo Alto Networks pour 25 milliards de dollars (21 milliards d'euros) en juillet 2025.

27.03.2026 à 14:30

La Lettre

Maghreb en bref Parmi les quelque deux cents états membres de l'Organisation des Nations unies qui adoptent chaque année leur budget, rares sont ceux qui affichent des recettes supérieures aux dépenses. Tous, ou presque, ont donc des finances publiques déficitaires. Leur problème est comment financer ce déficit. Dans les pays riches, l'accès aux marchés financiers locaux ou internationaux est aisé. Chez les autres, une minorité bénéficie des mêmes facilités. La majorité utilise un degré de (…)

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Texte intégral (5969 mots)

Maghreb en bref

Parmi les quelque deux cents états membres de l'Organisation des Nations unies qui adoptent chaque année leur budget, rares sont ceux qui affichent des recettes supérieures aux dépenses. Tous, ou presque, ont donc des finances publiques déficitaires. Leur problème est comment financer ce déficit. Dans les pays riches, l'accès aux marchés financiers locaux ou internationaux est aisé. Chez les autres, une minorité bénéficie des mêmes facilités. La majorité utilise un degré de contrainte plus ou moins élevé. En cas de contrôle des changes, par exemple, les épargnants locaux n'ont pas le choix, la signature de l'État est ce qui se fait de mieux — ou de moins mal — sur le marché local des capitaux. On passe un seuil quand les banques sont mises à contribution et doivent souscrire obligatoirement des titres du Trésor. On en passe un autre lorsque c'est la planche à billets qui comble l'impasse.

C'est ce qu'a décidé la Tunisie qui finance son déficit budgétaire (environ 7 % du PIB) par un prêt de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) de 11 milliards de dinars (3,24 milliards d'euros), sans intérêt ni remboursement, pendant trois ans ! C'est une « intervention exceptionnelle de la BCT au profit du Trésor », a banalisé le 13 décembre 2025 à Sousse le nouveau gouverneur de la banque, Fethi Zouhair Nouri, un enseignant à la retraite de 71 ans, sans expérience bancaire ou monétaire sérieuse, choisi par le président de la République, le tyrannique Kaïs Saïed. Coincé entre une fonction publique dispendieuse (25 milliards DT, soit 7,35 milliards d'euros) et la charge exorbitante de la dette (23,5 milliards DT, soit 6,91 milliards d'euros), qui, cumulées, absorbent plus de 71 % des recettes fiscales, le budget étouffe et la situation générale s'aggrave malgré les taux d'intérêts les plus lourds du monde arabe après ceux de l'Égypte. En 2025, 121 usines ont fermé. Le secteur informel accapare déjà 40 % de l'économie nationale. Une création monétaire aussi gigantesque — plus de 40 % de la monnaie en circulation — se traduira par une aggravation de l'inflation qui atteint déjà des niveaux records, ainsi que par le refus de prêts bancaires aux entreprises qui veulent investir et aux particuliers qui aspirent à construire leur maison.

L'agression contre l'Iran et le Liban par le président états-unien Donald Trump et le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou aggrave la situation dramatiquement. Que fera Nouri l'an prochain ? Le déficit sera encore plus conséquent et « l'exception » ne sera plus une solution. On passera alors à une autre étape de la descente aux enfers du pays, la suspension du remboursement de la dette et, à la clé, un isolement misérable de la Tunisie.

Jean-Pierre Séréni

Relai de la tribune « Nous, journalistes pigistes et de médias indépendants nous désolidarisons de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient »

Nous sommes journalistes, reporters, photojournalistes pigistes et de médias indépendants, exerçant en France et à l'international. Depuis les attaques conjointes lancées par les États-Unis et Israël sur l'Iran, ainsi que la guerre enclenchée au Liban depuis le 2 mars, nous assistons, indignés, à une couverture médiatique défaillante, lacunaire, déséquilibrée et, trop souvent, complaisante envers certains récits officiels. Une défaillance qui ne date pas d'hier et qui s'inscrit dans une longue histoire de conflits perpétuels, notamment au Liban Sud, dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza, où le traitement médiatique reste systématiquement le même : simpliste, orienté et répétitif, donnant l'impression d'un « nouveau » conflit à chaque escalade alors qu'il s'agit en réalité d'une continuité tragique ignorée ou minimisée.

Nous demandons qu'à une guerre asymétrique ne soit pas apposé un traitement médiatique asymétrique. Sans essentialiser l'ensemble des médias, force est de constater que trop de journaux, de magazines, de chaînes de télévision et de radios produisent une lecture partielle de cette actualité pourtant majeure, aux conséquences humaines, politiques et géopolitiques considérables.

Nous ne comprenons pas les choix éditoriaux concernant les invitées conviées à commenter ces événements. Trop souvent, les plateaux sont occupés par des intervenantes insuffisamment qualifiées pour analyser des situations d'une telle complexité. Couvrir ces conflits exige pourtant une connaissance fine du terrain, une maîtrise des contextes historiques et une capacité à mobiliser des analyses géopolitiques rigoureuses. Nous dénonçons également un manque criant de pluralisme. Les prises de parole de représentants israéliens sont fréquentes, parfois hégémoniques, alors même que le chef du gouvernement fait l'objet d'un mandat d'arrêt international. Dans le même temps, les représentants politiques des autres parties impliquées sont marginalisés, disqualifiés ou absents des grands espaces de débat. Cette asymétrie dans l'accès à la parole contribue à orienter la perception du public et à appauvrir la compréhension du conflit.

Nous condamnons fermement les commentaires de plateau qui, sous couvert d'analyse, relèvent trop souvent de prises de position approximatives ou idéologiques. Ils participent à une déshumanisation des victimes, réduisant les morts iraniens, libanais et palestiniens à des données chiffrées, déconnectées de toute réalité humaine, sociale et historique.

Nous souhaitons également attirer l'attention sur les usages sémantiques profondément différenciés selon les parties concernées. Là où certains « meurent », d'autres sont « tués », voire « assassinés ». Là où certaines opérations sont présentées comme des « frappes préventives », d'autres sont immédiatement qualifiées d'« attaques ». Ces choix lexicaux ne sont pas neutres : ils hiérarchisent implicitement les vies et orientent la lecture morale des événements.

De la même manière, le recours au terme « évacuation » pour désigner des déplacements massifs de populations civiles mérite d'être interrogé. Lorsqu'ils sont contraints, organisés sous la menace ou dans un contexte de bombardements, ces déplacements relèvent, en droit international humanitaire, de transferts forcés, voire de déportations. L'article 49 de la Quatrième Convention de Genève interdit explicitement « les transferts forcés individuels ou massifs, ainsi que les déportations de personnes protégées hors du territoire occupé », sauf impératif absolu de sécurité, une exception strictement encadrée et dont l'interprétation ne saurait être extensible à des politiques de déplacement généralisé.

Nous nous indignons de voir certaines informations émanant des autorités américaines ou israéliennes reprises sans distance critique, parfois en temps réel, tandis que des faits documentés concernant des violations du droit international imputables à ces mêmes acteurs sont systématiquement relativisés, minimisés ou entourés de doutes excessifs. Cette asymétrie dans le traitement de la preuve fragilise la crédibilité du travail journalistique. Nous sommes également préoccupés par la multiplication de chroniqueurs et chroniqueuses présents non pas pour établir des faits, mais pour exprimer des positions idéologiques. Ce glissement brouille la frontière entre information et opinion, au risque de transformer certains espaces médiatiques en chambres d'écho ou en instruments de légitimation politique.

En ce sens, nous appelons nos consœurs et confrères exerçant dans les rédactions télévisées, radiophoniques et de presse écrite à large audience à se montrer à la hauteur de leurs responsabilités. Leur engagement est encadré par des principes clairs, notamment ceux énoncés dans la charte de Munich : recherche de la vérité, vérification des faits, indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques, refus de la manipulation. Nous les appelons à sortir de l'écueil de l'autocensure, qu'elle soit imposée, intériorisée ou structurelle, qui conduit trop souvent à tordre, simplifier ou édulcorer l'information. En agissant ainsi, c'est le droit fondamental des citoyennes et des citoyens à une information libre, complète et honnête qui est compromis. Informer, ce n'est pas relayer. Informer, ce n'est pas hiérarchiser les vies. Informer, ce n'est pas choisir ses mots au service d'un récit dominant.

Informer, c'est donner à comprendre, avec rigueur, honnêteté et courage. Aujourd'hui plus que jamais, face à des conflits d'une gravité extrême, notre responsabilité collective est engagée.

Voir la liste des signataires

Présentations de « “Que ma mort apporte l'espoir”, poèmes de Gaza »

Le recueil « Que ma mort apporte l'espoir », poèmes de Gaza, publié aux éditions Libertalia dans la collection Orient XXI, présente une cinquantaine de poèmes dont les auteurs et autrices viennent toutes et tous de Gaza. Écrits pour la grande majorité en arabe, ils ont été traduits par l'ancienne diplomate et interprète Nada Yafi, qui signe également la préface de l'ouvrage. L'écrivain palestinien Karim Kattan a également offert une postface au livre.

Dans le cadre du Printemps des poètes, Nada Yafi présentera l'ouvrage :

  • Vendredi 27 mars 2026 à 18h
    Université Sorbonne Nouvelle - Campus Nation
    8 avenue de Saint-Mandé, 75012 Paris
    BSN, niveau 1 - Entrée libre
    Animée par Sandrine Détienne, traductrice et enseignante à l'ESIT (École supérieure d'interprètes et de traducteurs).
  • Dimanche 29 mars 2026 à 15h00
    Château Coquelle à Dunkerque
    2 rue de Belfort, 59240 Dunkerque
    Tarif : 3€
    Avec la photographe, journaliste et chercheuse belge Barbara Debeuckelaere

« Célébrer les indépendances maghrébines : liesses populaires et légitimation des nouveaux régimes (1956 et 1962) », Institut du monde arabe, Paris, le 28 mars à 17h30

Le Maroc et la Tunisie commémorent en mars 2026 le 70e anniversaire de leur indépendance. L'occasion de revenir sur les célébrations, populaires comme officielles, ayant eu lieu au moment des indépendances dans les trois pays du Maghreb colonisés par la France : le Maroc et la Tunisie en mars 1956, et l'Algérie en juillet 1962.

Avec :

  • Benjamin Badier, docteur en histoire contemporaine, ATER Université Bretagne Sud
  • Rihem Fahem, doctorante, Institut d'histoire du temps présent (IHTP)
  • Malika Rahal, directrice de recherche, CNRS, directrice de l'IHTP

Modération : Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI

Samedi 28 mars à 17h30
Institut du monde arabe
1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris
Salle du haut conseil (niveau 9)
Entrée libre dans la limite des places disponibles
Informations et réservation

Hommage à Leïla Shahid, Institut du monde arabe, Paris, le 31 mars 2026 à 19h

Leïla Shahid nous a quittés le 18 février 2026. Mardi 31 mars 2026, l'Institut du monde arabe rend hommage à cette femme d'exception.
Famille, amis, artistes et compagnons de route évoqueront son parcours, son extraordinaire engagement pour la Palestine, son insatiable curiosité, son amour de la culture...

En présence de Mohamed Berrada, Elias Sanbar, Karim Kattan, Wissam Joubran, Dominique Eddé, Farouk Mardam Bey, Brigitte Curmi, Majed Bamya (...)

Mardi 31 mars 2026
Institut du monde arabe
1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris
Auditorium (niveau - 2)
Entrée libre dans la limite des places disponibles
Informations et réservation

Rami Abou Jamous, 20 février
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
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À lire sur Afrique XXI

« La dette cachée du Sénégal et les zones d'ombre du FMI », Fanny Pigeaud, 23 mars 2026

Enquête Depuis la révélation, en février 2025, d'une dette publique largement sous‑estimée, le Sénégal se retrouve plongé dans une crise économique majeure. Alors que l'encours réel dépasse 100 % du PIB, des questions se posent sur le rôle du Fonds monétaire international : aurait-il ignoré des alertes ?

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Dans le Journal de bord de Gaza

Rami Abou Jamous, 23 mars
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami raconte l'aïd à Gaza, qui n'a plus rien à voir avec ce qu'il était avant la destruction de ce territoire. La guerre livrée par Israël a également profondément changé la structure de la société, isolant désormais les membres des familles qui vivaient en communauté.
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Les derniers articles

Hicham Alaoui, 27 mars
Coincés entre la volonté hégémonique israélienne et le radicalisme iranien, abandonnés par des États-Unis de plus en plus irresponsables, les États du Golfe voient ce nouvel ordre régional comme une source de menaces et de déstabilisation.
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Zeina Kovacs, 27 mars
Depuis le 2 mars, près d'un million de personnes ont été déplacées au Liban. Bombardés par Israël, parfois rejetés par la population locale, les réfugiés chiites du Sud-Liban éprouvent de grandes difficultés à se loger. Face à l'impéritie de l'État libanais, certains dorment dans la rue. Reportage à Saïda.
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Sabrina Mervin, Sarra Grira, 26 mars
En Iran comme au Liban, et par ricochet en Irak, Israël et les États-Unis s'attaquent à des acteurs qui mettent en avant une identité chiite politique, qu'il s'agisse de la République islamique, du Hezbollah ou des milices pro-iraniennes à Bagdad. Dans cet entretien, l'historienne et directrice de recherche émérite au CNRS Sabrina Mervin éclaire la réalité politique et sociale de cette appartenance dans les conflits actuels.
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Afrah Nasser, 25 mars
La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit.
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Khadija Mohsen-Finan, 24 mars
Des trois pays du Maghreb, le Maroc se situe le plus fermement du côté des attaques états-uniennes et israéliennes contre l'Iran. Plus surprenante est la position de l'Algérie et de la Tunisie qui, rompant avec leur positionnement traditionnel, cherchent à s'attirer les bonnes grâces du président états-unien Donald Trump.
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Sylvain Cypel, 23 mars
Depuis le lendemain du 7 octobre 2023, Israël mène la guerre sur plusieurs fronts : palestinien, libanais, syrien, iranien, yéménite. Son premier ministre est rapidement passé d'une rhétorique de « défense », au dessein explicite de « redessiner la carte du Proche-Orient ». Mais pour justifier cela, il faut toujours s'inventer un ennemi.
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En anglais

Aboubaker Khaled , Said Boudour, 25 March
With its 6,700 kilometres of inland borders, Algeria has to cope, in its deep South, with a dilemma that no military decision alone can resolve: how to secure a territory without breaking up the societies which keep it alive ?
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En italien

Rami Abu Jamous, 26 marzo
Rami Abu Jamous scrive il suo diario per Orient XXI. In questo testo, Rami racconta l'Aïd a Gaza, che non ha più nulla a che vedere con ciò che era prima della distruzione di questo territorio. La guerra condotta da Israele ha inoltre profondamente trasformato la struttura della società, isolando ormai i membri delle famiglie che un tempo vivevano in comunità.
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Marmar Kabir, 23 marzo
Dall'inizio della guerra contro l'Iran, il 28 febbraio 2026, i bombardamenti statunitensi e israeliani vengono spesso presentati come operazioni dirette principalmente contro obiettivi militari. In realtà, le bombe hanno rapidamente colpito anche quartieri densamente popolati. A Teheran come in altre città del Paese, la guerra fa ormai parte della vita quotidiana.
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En espagnol

Sylvain Cypel, 27 de marzo
Desde el día siguiente al 7 de octubre de 2023, Israel libra guerras en varios frentes: palestino, libanés, sirio, iraní, yemení. Su primer ministro pasó rápidamente de una retórica de “defensa” al objetivo explícito de “volver a trazar el mapa de Oriente Próximo”. Pero para justificarlo, siempre es necesario inventarse un enemigo.
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En persan

رامي أبو جاموس، 25 مارس
رامی ابو جاموس یادداشت های روزانه خود را برای «اوریان ۲۱» می نویسد. او که بنیانگذار «غزه پرس» - دفتری که در ترجمه و کارهای دیگر به روزنامه نگاران غربی کمک می کند- است، ناگزیر شده با همسر و پسر دو سال و نیمه اش ولید، آپارتمان خود در شهر غزه را تحت فشار ارتش اسرائیل ترک نماید. پس از پناه بردن به رفح، رامی و خانواده اش مجبور شدند مانند بسیاری از خانواده ها که در این منطقه فقیر و پرجمعیت گیر افتاده بودند، مجددا به تبعید داخلی خود ادامه دهند.. او رویداد های روزانه خود را در این فضا برای انتشار در «اوریان ۲۱» می نویسد.
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رامي أبو جاموس، 25 مارس
رامی ابو جاموس یادداشت های روزانه خود را برای «اوریان ۲۱» می نویسد. او که بنیانگذار «غزه پرس» - دفتری که در ترجمه و کارهای دیگر به روزنامه نگاران غربی کمک می کند- است، ناگزیر شده با همسر و پسر دو سال و نیمه اش ولید، آپارتمان خود در شهر غزه را تحت فشار ارتش اسرائیل ترک نماید. پس از پناه بردن به رفح، رامی و خانواده اش مجبور شدند مانند بسیاری از خانواده ها که در این منطقه فقیر و پرجمعیت گیر افتاده بودند، مجددا به تبعید داخلی خود ادامه دهند.. او رویداد های روزانه خود را در این فضا برای انتشار در «اوریان ۲۱» می نویسد.
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27.03.2026 à 06:00

Liban. Les réfugiés chiites abandonnés à leur sort

Zeina Kovacs

Depuis le 2 mars, près d'un million de personnes ont été déplacées au Liban. Bombardés par Israël, parfois rejetés par la population locale, les réfugiés chiites du Sud-Liban éprouvent de grandes difficultés à se loger. Face à l'impéritie de l'État libanais, certains dorment dans la rue. Reportage à Saïda. Depuis l'escalade entre le Hezbollah et Israël, l'armée israélienne sème le chaos au fur et à mesure qu'elle avance. Le 4 mars, elle a exigé, de manière inédite, que les Libanais (…)

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Texte intégral (2390 mots)

Depuis le 2 mars, près d'un million de personnes ont été déplacées au Liban. Bombardés par Israël, parfois rejetés par la population locale, les réfugiés chiites du Sud-Liban éprouvent de grandes difficultés à se loger. Face à l'impéritie de l'État libanais, certains dorment dans la rue. Reportage à Saïda.

Depuis l'escalade entre le Hezbollah et Israël, l'armée israélienne sème le chaos au fur et à mesure qu'elle avance. Le 4 mars, elle a exigé, de manière inédite, que les Libanais habitant au sud du fleuve Litani quittent la zone — soit 180 villes et villages. Le lendemain, elle a ordonné l'évacuation de la quasi-totalité de la banlieue sud de Beyrouth, bastion chiite, en vue d'une offensive aérienne massive, provoquant la panique et contraignant des milliers de familles à fuir leurs foyers.

Le 12 mars, Avichay Adraee, le porte-parole arabophone de l'armée israélienne, partageait une nouvelle carte d'évacuation, incluant cette fois une zone entre le fleuve Litani et la rivière Zahrani, au sud de Saïda, et ordonnant aux habitants de ce secteur, représentant 13 % du territoire libanais, de rejoindre le nord du pays. Depuis le 2 mars, cinq des six principaux ponts qui lient les deux rives du fleuve Litani ont été détruits par l'armée israélienne, isolant complètement le Sud, et au moins 1 039 Libanais ont été tués sous les bombardements israéliens incessants.

« Ordonner à un grand nombre de personnes de quitter une zone est très strictement encadré par le droit international humanitaire. Il faut que l'évacuation soit justifiée et temporaire, explique Nadia Hardman, experte du dossier des déplacés pour l'ONG Human Rights Watch, jointe par téléphone. Dans le cas présent, ce que nous voyons, ce sont des ordres massifs qui concernent des centaines de milliers de personnes, et qui semblent impossibles à appliquer en pratique. » Le risque pour l'experte : « Un déplacement forcé de population », illégal au regard du droit international, considéré comme un crime de guerre.

La crainte d'une nouvelle guerre civile

Depuis le 2 mars, près d'un million de civils ont été déplacés dans le Liban, presque autant qu'au plus fort de la dernière confrontation entre le Hezbollah et Israël à l'automne 2024. Parmi elles, seulement 130 000 ont trouvé une place dans les 1 200 écoles et établissements publics réquisitionnés par le gouvernement libanais pour accueillir les réfugiés à travers tout le pays. Ceux qui n'ont pas trouvé refuge chez des proches ou dans des locations dorment dans les rues.

« Le gouvernement libanais n'aide pas les gens dans la rue. Au contraire : la police sur la route est venue distribuer des contraventions aux déplacés parce qu'ils n'avaient pas d'endroit où se garer », explique Jad Yacin, qui accueille une famille de huit personnes dans son petit trois-pièces du quartier chiite de Ras-al-Nabah, à Beyrouth. Sa plus grande crainte : « une nouvelle guerre civile provoquée par Israël. » « Les Israéliens font en sorte que les chrétiens détestent les musulmans et surtout les chiites, pour que plus personne ne veuille les accueillir », poursuit le vétérinaire de 26 ans.

Dans la capitale, la crise des déplacés est venue raviver les tensions communautaires. Certains quartiers chrétiens comme Achrafieh n'accueillent pas ou très peu de réfugiés, les écoles publiques n'ont pas été ouvertes aux déplacés et l'identité des familles chiites voulant y louer des appartements est strictement vérifiée par le personnel municipal. Cette méfiance des habitants chrétiens envers les déplacés chiites est allée jusqu'à faire annuler un projet d'aménagement d'un hangar attenant au port de Beyrouth, proche du quartier chrétien. Les travaux de ce centre d'une capacité d'accueil de plusieurs milliers de personnes ont pris fin après la protestation d'habitants et de députés, évoquant le risque de « tensions » entre habitants1.

« Maintenant, nous ne possédons plus rien »

Quand Zeinab Maatour a appris qu'il fallait qu'elle quitte sa maison avec sa famille, il était trois heures du matin dans la nuit du 1er au 2 mars. Cette habitante du village de Debaan, dans le sud du Liban, était en train de préparer le suhoor [repas de l'aube du ramadan] pour ses enfants quand des voisins sont venus à sa porte lui annoncer que l'armée israélienne menaçait de bombarder le village après un tir de roquettes du Hezbollah sur le nord d'Israël — en soutien à l'Iran — intercepté par le système antiaérien israélien.

« Nous avons laissé le repas par terre et nous sommes partis seulement avec les vêtements que nous portions », raconte la mère de famille de 36 ans. Dans la panique du départ, Zeinab a oublié ses médicaments pour le cœur. Pendant les douze heures de trajet jusqu'à Saïda, contre une heure en temps normal, elle a cru mourir. « J'ai pensé que je n'arriverai pas jusqu'ici », dit-elle.

Une fois arrivées en ville, elle et sa famille de quinze personnes ont dormi une nuit dans la rue avant de trouver une école, transformée en centre d'hébergement, pour les accueillir. « Maintenant, nous ne possédons plus rien, mais nous avons un toit, c'est le plus important », confie Zeinab, qui partage la petite salle de classe avec quatre autres familles.

Dans la pièce se trouvent des dizaines de matelas alignés, une cage avec des oiseaux domestiques et plusieurs enfants en bas âge, faisant des allers-retours dans les couloirs, l'air hagard. Cette école élémentaire de Saïda était pleine à craquer quelques heures à peine après son ouverture, comme la dizaine d'autres ouvertes à la hâte dans cette ville à majorité sunnite, premier point de chute avant Beyrouth — située à 40 kilomètres au nord — pour les réfugiés du sud du pays.

À Saïda, plus de 1 000 déplacés dorment dans la rue

Sur la corniche de Saïda, des dizaines de familles arrivant du sud du pays sont installées dans leurs voitures ou sur les trottoirs, n'ayant trouvé aucune école pour les accueillir. Sur l'un des bancs qui font face à la mer, Iman al-Shaar, 51 ans, fume le narguilé avec quelques membres de sa famille. Cela fait quatre nuits qu'elle dort dans sa voiture, faute de place dans les écoles. La famille a mis vingt-cinq heures à rejoindre Saïda depuis leur village de Qaaqaait al-Jisr, proche du Litani, après avoir quitté sa maison en pleine nuit comme tous ses voisins.

« Nous sommes très fatigués, physiquement, psychologiquement et financièrement. Nous avons laissé notre travail, nos maisons, notre village, nos proches, notre communauté. Nos familles sont dispersées et en même temps nous sommes entassés dans les voitures », souffle Iman, qui pense que la guerre va, cette fois, durer longtemps.

Les expulsés chiites, dont toutes les zones de résidence sont pilonnées par l'armée israélienne qui prétend y viser des « infrastructures du Hezbollah », sont contraints de se réfugier dans des territoires où d'autres confessions sont majoritaires, comme les agglomérations et quartiers sunnites et chrétiens. Et quand ils n'en sont pas purement et simplement rejetés de crainte qu'ils appartiennent au puissant mouvement chiite — Israël prenant prétexte de la présence supposée du Hezbollah pour bombarder les zones d'accueil —, les déplacés sont soumis à des loyers majorés, parfois le double des prix du marché.

« On m'a proposé un appartement pas loin d'ici à 1 800 dollars (1 550 euros) par mois, affirme Bin Ali Abdallah, installée dans un van sur la jetée de Saïda, où elle dort avec deux amis. Mais où voulez-vous que je trouve cet argent ? J'arrive à peine à économiser pour de l'huile d'olive ». La veuve de 54 ans est originaire du village de Touline, dans le sud. L'année précédente, elle avait trouvé refuge à Tripoli, la deuxième plus grande ville du Liban, à majorité sunnite. « Mais cette année, les chauffeurs me demandaient 300 ou 400 dollars (260 ou 350 euros)2 pour m'amener là-bas. D'où je les sors ? », proteste-t-elle.

À Saïda, plus de 1 000 déplacés dorment dans la rue, tandis que des centres de formation relevant du ministère de l'éducation nationale n'ont pas été ouverts aux réfugiés. Pour pallier les carences de l'État libanais, les ONG locales et les initiatives individuelles ont pris le relai comme elles le pouvaient afin de distribuer des repas chauds et des produits de première nécessité aux réfugiés.

« Tout le monde dit qu'il va y avoir une invasion »

Pour les réfugiés du sud du Liban, la peur de ne plus revoir leurs maisons s'ajoute à la souffrance du déracinement. Après avoir annoncé, le 4 mars, créer une zone tampon sous son contrôle en territoire libanais, Israël a déployé de nouvelles troupes au sol, s'avançant de plus en plus profondément vers le nord.

Dans certaines localités proches de la frontière avec Israël, comme Khyam ou Kfar Kila, des combattants du Hezbollah ont ouvert un front pour empêcher une opération terrestre et une avancée des troupes israéliennes. Des affrontements au sol ont lieu contre des unités israéliennes, au grand dam du gouvernement libanais qui avait lancé un grand plan de désarmement de la milice chiite au sud du fleuve Litani. Dans les heures qui ont suivi l'avis israélien d'évacuation générale de la zone, l'armée libanaise, récemment déployée, a abandonné le secteur.

Selon Elena Aoun, chercheuse en relations internationales à l'Université catholique de Louvain, en Belgique, la situation actuelle permet de croire au scénario d'une invasion israélienne pérenne du sud du Liban. « Je pense qu'on peut craindre une expansion territoriale. Les cinq positions conservées par l'armée israélienne au sud du Liban [en dépit du cessez-le-feu signé le 26 novembre 2024, ndlr], lui permettent de faire entrer qui elle veut sur le territoire. Il y a plein de colons qui ne demandent qu'à venir coloniser le Liban. Cette partie du pays est verte et riche en terres agricoles », détaille l'universitaire. Et pour elle, ni le Hezbollah ni l'armée israélienne n'auraient les moyens militaires de les en empêcher.

Pour Abbas al-Jamaa, réfugié du village rural sudiste de Zbadin, l'occupation est une peur constante chez tous les sinistrés. « Tout le monde dit qu'il va y avoir une invasion », s'inquiète le trentenaire, assis sur une chaise en plastique sur la corniche de Saïda. « On est fatigués mais habitués, poursuit-il, fataliste, on a vécu la guerre toute notre vie. Et cette vie, c'est Dieu qui l'a choisie pour nous. »


1Yara Sarkis, «  Le projet de centre pour déplacés à la Quarantaine “en principe annulé” après un tollé  », L'Orient-Le Jour, 23 mars 2026.

2NDLR. Dans le contexte de la crise économique libanaise, cette somme est considérable.

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