24.02.2026 à 06:00
Jean Stern
Coupée du monde et soumise à un harcèlement quotidien de l'armée israélienne, Naplouse est toujours une place forte de la résistance palestinienne. Mais en ce début 2026, alors que la crise économique devient dramatique, le désespoir et la peur s'emparent des esprits. Reportage. De notre envoyé spécial à Naplouse. « Naplouse est au cœur d'une grande prison, cernée par quatorze colonies israéliennes et de nombreux checkpoints, la plupart du temps bouclés par l'armée. Jusqu'à quand (…)
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Coupée du monde et soumise à un harcèlement quotidien de l'armée israélienne, Naplouse est toujours une place forte de la résistance palestinienne. Mais en ce début 2026, alors que la crise économique devient dramatique, le désespoir et la peur s'emparent des esprits. Reportage.
De notre envoyé spécial à Naplouse.
« Naplouse est au cœur d'une grande prison, cernée par quatorze colonies israéliennes et de nombreux checkpoints, la plupart du temps bouclés par l'armée. Jusqu'à quand allons-nous souffrir ? Ils ont détruit Gaza, et menacent de nous détruire. Mais ils ne pourront pas détruire notre dignité », soupire l'un de mes interlocuteurs naplousins.
Misère sociale, répression meurtrière, peur de la disparition, sentiment d'abandon. Je croyais avoir usé ces mots en tentant de raconter la Palestine ces dernières années. Mais, en quelques jours à Naplouse début février 2026, je constate qu'il va falloir les reprendre pour décrire une terreur qui monte. Au point que beaucoup de ses habitants craignent la fin de la glorieuse histoire de leur ville, splendide et ancienne rivale de Jérusalem, de Damas et du Caire, nichée au centre d'une région fertile. « Après ce qu'ils ont fait à Gaza, on peut s'attendre à tout, n'est-ce pas ? », souligne un jeune intellectuel, qui peine à nourrir sa femme et ses enfants alors qu'il est fonctionnaire avec un revenu régulier. « On ne peut plus rien acheter, si ce n'est des produits israéliens », soupire-t-il.
À l'asphyxie économique, Israël ajoute le cynisme commercial. Le harcèlement des colons et la complicité active de l'armée ont depuis deux ans coupé Naplouse de son environnement nourricier : les terres fertiles des vallées alentour, cultivées par des paysans maraîchers, qu'Israël confisque méthodiquement. Les produits frais palestiniens arrivent désormais sur les marchés au compte-gouttes. Ils sont remplacés par des fruits et légumes israéliens, vendus cinq fois plus cher. Ces produits sont le plus souvent boycottés par la population.
La viande est devenue rare et coûteuse. Ce n'est pas encore la pénurie, mais à la peur de manquer s'ajoute l'humiliation et le dégoût. « On n'en peut plus de subir le désastre », commente Bake Abdulhaq, un ancien journaliste qui anime un observatoire des fake news, nombreuses dans la région comme ailleurs. Natif et amoureux de la ville – « je suis marié à Naplouse », dit-il les yeux pétillants — il constate qu'Israël y perfectionne « une méthode de gestion de l'occupation » qui consiste à rétrécir l'espace vital des habitants.
« J'aime cette ville parce que l'on s'est battu pour elle. Ma famille vient de la vieille ville, j'y suis né. Mais pour retrouver l'espoir, il ne faut plus penser au lendemain », ajoute Moaz, un salarié d'une ONG. Pudique, il choisit lentement ses mots pour tenter de décrire le malheur et l'enfermement qu'il subit. À près de 40 ans, Moaz n'est allé que deux fois à Jérusalem, distante de 65 kilomètres. Il n'a jamais vu la Méditerranée, qu'on distingue par beau temps sur les hauteurs de la ville, bordée par les gratte-ciels de Tel-Aviv et Netanya.
Après deux ans et demi de guerre génocidaire, Israël renoue avec la croissance. Largement dopée par les industries militaires et de surveillance, la Bourse de Tel-Aviv a gagné 15 % depuis janvier 2026, après une progression de 52 % en 2025. Pendant ce temps, le proconsul de Palestine, le fasciste suprémaciste Bezalel Smotrich, ministre des finances et ministre délégué de la défense, avance ses pions. La Palestine s'enfonce dans une crise provoquée par les projets d'annexion qui se précisent dans l'indifférence de la « communauté internationale ».
Le 15 février, une semaine après avoir approuvé un texte facilitant les achats de terres par les colons, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a autorisé une procédure, soumise par Smotrich — qui habite la colonie de Kedumim, non loin de Naplouse —, permettant d'accélérer le processus d'enregistrement foncier en Cisjordanie, une première depuis 1967. Limitée à la zone C, qui représente plus de 60 % du territoire, cette mesure vise à enregistrer des terres non cadastrées comme propriété de l'État israélien, les rendant ainsi disponibles pour le développement des colonies. Avec, là encore, un cynisme absolu, le gouvernement israélien parle d'une « mise en ordre des procédures d'enregistrement foncier ».
En réalité, il s'agit de faciliter l'annexion rampante qui s'est accélérée depuis deux ans. Quelques chiffres suffisent à s'en convaincre : entre 2017 et 2022, Israël avait autorisé la construction de 12 800 logements pour les colons en moyenne par an dans les territoires occupés. Mais en 2024, ce chiffre a grimpé à 26 170, puis à 47 390 en 2025, soit quatre fois plus… sans compter les implantations sauvages qui bénéficient de la bienveillance des autorités et des services publics, eau, électricité, bus et routes flambant neuves réservées aux colons et à l'armée.
La perspective d'une nouvelle Nakba, d'un nouvel exode, est dans tous les esprits et terrifie les habitants de Naplouse. « Pour tenir, il faut ne pas penser au lendemain », lâche un journaliste, reprenant presque mot pour mot ce que dit Moaz. Lui aussi a de plus en plus de mal à nourrir sa famille.
« Il n'y a plus d'argent, les salaires sont minables et le taux de chômage des jeunes explose », ajoute Nasser Rahmi Arafat, descendant d'une grande famille de Naplouse, de celles qui ont fait fortune grâce à la richesse agricole de la région, les oliviers surtout. Hébron, sa rivale du sud, se vante de ses 28 sortes de raisin. Naplouse, elle, se régalait jusqu'il y a peu de tomates et de légumes cultivés dans les vallées alentour depuis la nuit des temps grâce à une gestion méticuleuse de la ressource en eau.
Nasser est un bel homme, élégant et courtois. Son regard bleu est fatigué, presque éteint. Nous nous connaissons un peu, mais les retrouvailles sont tristes. Il aime vanter les vertus de sa ville : d'abord le « welcome smile », le sourire de bienvenue qui peut faire fondre les cœurs les plus endurcis ; ensuite le savon délicieusement parfumé, et enfin la knafé, un délicat flan tiède au fromage. Autant de douceurs qui contribuent au charme de la ville enserrée par des montagnes, aujourd'hui places fortes de l'armée d'occupation. Pour lui, il n'est plus question de sourires et de douceur, mais de détermination et de résistance. « On ne part pas battus, dit-il. Plus Israël nous mettra la pression, plus nous serons forts. » Autour des meilleures échoppes pâtissières de la vieille ville, il n'y a plus ni les foules ni la joie, quand sortent des fours les plateaux fumants de knafé.
Nasser Rahmi Arafat est architecte, militant et spécialiste de l'histoire de Naplouse. Il a transformé les ruines d'un palais familial au cœur de la cité médiévale en un lieu de rencontres. Il y maintient vivante la mémoire de la ville enfouie par l'occupation. L'homme a collecté un certain nombre de portes de maisons palestiniennes de la vieille ville qui ont été détruites au fil des années par l'occupant israélien. Des enfants ont transformé ces portes en tableaux, visions naïves et poignantes de l'occupation.
Le palais est une élégante demeure articulée autour de patios frais. Il comptait de nombreuses pièces de réception, mais aussi une fabrique de savons et de cosmétiques, à base d'huile d'olive — des produits de beauté qui ont fait la réputation de Naplouse en Orient. Le monument est également l'un des symboles de l'esprit de résistance de la vieille ville, qui a été partiellement démolie lors du siège d'avril 2002, au cours de la seconde intifada. Elle est pourtant restée le cœur vivant de la cité avec ses souks, ses mosquées, ses églises, ses célèbres hammams, ses nombreux cafés et ses jolis hôtels hélas déserts.
Plus récemment, elle a été la cible de l'armée israélienne lors de la répression des jeunes de la Fosse aux lions. Entre 2021 et 2022, ce groupe dirigé par Abou Saleh, 25 ans, et Abou Adam, 28 ans, prônait la reprise de la lutte armée contre les colons et l'armée, et dénonçait la servilité de l'Autorité palestinienne. La plupart de ses 200 militants, dont ses deux dirigeants, ont été tués. Les maisons de leurs familles qui se trouvaient dans la vieille ville ont été dynamitées.
Depuis le début de l'année, les raids ont repris. Le 10 février, l'armée israélienne a fait une descente dans la vieille ville pour arrêter 22 personnes. Pendant des heures, les drones ont survolé la ville, avec leur bourdonnement menaçant. On comprend l'exaspération des Gazaouis qui supportent depuis des années ce bruit destiné à faire peur.

J'apprends les arrestations après coup — tout va toujours très vite. Nous étions à deux pas. D'autres ont été effectuées par l'armée les 12 et 13 février, dans le camp de réfugiés du Vieux Askar et le quartier d'Al-Masaken Al-Chaabiya (littéralement, les « habitations populaires »), situés dans l'est de la ville, et dans les villages proches d'Assira Al-Chamaliya et de Kafr Qalil. Le message est simple : les soldats sont chez eux partout en Palestine, même dans des villes comme Naplouse, pourtant sous la responsabilité officielle de l'Autorité palestinienne.
![Naplouse, 10 février 2026. « Le message de ces raids est simple : les soldats [israéliens] sont chez eux partout en Palestine, même dans des villes comme Naplouse. »](IMG/jpg/ay_12_.jpg)
Ce matin de février, Nasser Rahmi Arafat reçoit dans son bureau ceux et celles qui viennent le solliciter. Il me demande de les écouter. Douze personnes défilent dans la matinée et livrent des récits poignants. Il ne peut pas grand-chose face à la détresse sociale et la misère grandissante, conséquences directes de la politique d'annexion israélienne des territoires occupés. Des dizaines de milliers de Palestiniens qui travaillaient en Israël ou dans les colonies ont par exemple perdu leur emploi. Ils ont été remplacés par des Philippins, des Sri-Lankais ou des Thaïlandais. Arafat donne aux uns un billet de 50 shekels (environ 14 euros), aux autres un numéro de téléphone. « On en est là aujourd'hui », soupire-t-il.
La misère est en effet palpable dans les souks. La clientèle est clairsemée, les magasins sont vides. « Israël est en train de nous affamer », dit un homme.
Chaque jour, les nouvelles sont mauvaises, car aux raids de l'armée s'ajoutent ceux des colons. Depuis le début du mois de février, les villages proches d'Al-Harayeq, de Bir Quza, de Jabal Bir Quza, de Talfit et de Qusra ont été attaqués par les colons. Dans le camp de Balata, aux portes de la ville, un immeuble du Fatah a été bombardé par l'armée le 14 février. Des hommes sont arrêtés tous les jours par l'armée aux checkpoints de la ville, la plupart du temps bouclés à double tour.
La route qui grimpe sur les hauteurs du mont Garizim, lieu supposé de la rencontre entre Adam et Eve et du sacrifice de son fils par Abraham1, est actuellement la seule voie pour entrer et sortir de Naplouse. Nous traversons le village des Samaritains installé sur la crête de la montagne. Ils sont souvent vêtus de très beaux costumes traditionnels, comme dans un conte de fées. Chacun présente à l'étranger de passage ses trois passeports, israélien, palestinien et jordanien, comme si ces sésames magiques pouvaient arrêter la guerre. Les Samaritains prient dans un paradis perdu aux portes de l'enfer.
Avec des transports publics à l'arrêt ou presque et des taxis hors de prix, compte tenu des conditions sécuritaires, Naplouse, isolée du monde, est secouée par la peur. Les Naplousins nous racontent les nuits d'angoisse des vieux comme les crises de panique des enfants. Plus rien ne semble tenir, sauf l'armée israélienne et les colons qui attaquent, pillent, détruisent et tuent sans répit.
Chef du département de sciences politiques de l'université An-Najah — la plus importante de Palestine, qui compte plus de 25 000 étudiants — Raed Debee a la petite quarantaine, le regard franc et l'intelligence vive. Il est fier des performances de ses quinze facultés, de ce « lieu intellectuel unique de formation et de mise à niveau des intellectuels de la région ». Mais selon lui, Naplouse, qui fut « la capitale de l'économie régionale, mais aussi celle de l'intifada, s'affaiblit d'année en année ». Comme la plupart des gens ici, il réclame la fin de l'occupation et une nouvelle vision politique en Palestine. Raed Debee prévient les Israéliens : « Il n'est pas question de partir. »
Ce n'est ni un slogan ni un vœu pieux, mais une réalité politique, humaine et historique, dans une ville qui a connu de nombreuses occupations. Celles-ci ont nourri son caractère rebelle et sa détermination de parvenir à l'indépendance. Il le dit, ils le disent d'ailleurs tous : la communauté internationale devrait cesser de les oublier. Ce qui se joue à Naplouse va « au-delà de la Palestine ».
« Quand reviendras-tu ? », me demande un ami. L'un comme l'autre, nous sommes incapables de répondre autrement qu'en nous serrant dans les bras.
1Selon la tradition samaritaine.
23.02.2026 à 06:00
Juliette Cailloux, Nathalie Bardou
Dans les camps informels du littoral nord, des femmes venues du Soudan, d'Erythrée, de Syrie ou du Tchad inventent des formes de solidarité discrètes mais vitales. En quelques jours, des inconnues deviennent des alliées indissociables face aux violences institutionnelles. Reportage. Dans les campements informels, la précarité et la violence structurent le quotidien des personnes exilées. Mais pour les femmes, cette réalité est redoublée par des violences spécifiques liées au genre. (…)
- Magazine / France, Union européenne (UE), Exilés, Droit d'asile, Politique migratoire, Frontières, Photoreportage
Dans les camps informels du littoral nord, des femmes venues du Soudan, d'Erythrée, de Syrie ou du Tchad inventent des formes de solidarité discrètes mais vitales. En quelques jours, des inconnues deviennent des alliées indissociables face aux violences institutionnelles. Reportage.
Dans les campements informels, la précarité et la violence structurent le quotidien des personnes exilées. Mais pour les femmes, cette réalité est redoublée par des violences spécifiques liées au genre. Harcèlement, agressions sexuelles, menaces, exposition constante au regard et au contrôle des autres : la simple traversée d'un camp, l'accès aux sanitaires ou un déplacement hors site peuvent devenir des situations à risque.
Les campements s'étalent entre Grande-Synthe, Loon-Plage et Mardyck, à proximité de la ville de Dunkerque, dans le Nord de la France. Ils sont dispersés dans les bois et les terrains vagues du littoral industriel.

Certains se nichent dans des forêts humides, d'autres le long de routes dangereuses que les personnes exilées empruntent à pied pour rejoindre les points de distribution ou tenter la traversée de la Manche. Ces axes routiers, bordés de camions et dépourvus de trottoirs, exposent quotidiennement femmes et enfants aux accidents.


Depuis l'automne 2024, les femmes sont de plus en plus nombreuses dans les camps, bien que largement invisibilisées dans les récits migratoires. Près de la moitié d'entre elles voyagent seules, selon le Refugee Women's Centre. Cette augmentation s'explique en partie par les fenêtres de passage vers l'Angleterre, qui font que les femmes affluent sur le littoral quand les conditions météorologiques et les opportunités de traversée existent. Le cas échéant, elles sont orientées vers des hébergements en CAES (Centres d'accueil et d'examen des situations). Ces structures ne sont ni idéales ni adaptées aux vulnérabilités spécifiques des femmes, mais offrent au moins un abri, contrairement aux tentes.



Les dangers sont augmentés par la politique du « zéro point de fixation » qui rythme le quotidien des camps. Orchestrée par l'État, elle se traduit par des démantèlements systématiques. Selon l'association Human Rights Observers (HRO) qui documente ces opérations, 632 expulsions de campements ont été recensées en 2025 dans le Calaisis et le Dunkerquois, touchant plus de 8 740 personnes. Les exilés sont ainsi davantage poussés à tenter la traversée de la Manche en bateau, opération dangereuse, voire fatale. L'année 2024 s'est clôturée comme la plus meurtrière jamais enregistrée avec 89 décès lors de ces traversées, un triste record depuis l'apparition des « small boats » en 2018.
L'Observatoire des camps de réfugiés a recueilli les témoignages de plusieurs femmes vivant dans les différents campements du Dunkerquois entre novembre 2025 et janvier 2026.


Ces récits mettent en lumière une dimension largement invisibilisée des migrations : la sororité de protection que développent les femmes face aux violences. Exposées aux mêmes conditions indignes que les hommes — absence d'eau potable, de sanitaires, d'électricité — et à des violences supplémentaires liées au genre, elles tissent ce que la sociologue Elsa Tyszler nomme, dans un entretien accordé à l'O-CR, des « communautés de survie » : des liens essentiels pour tenir, résister et ne pas disparaître aux marges de l'Europe.

Les dangers qui menacent les exilées ne commencent pas en France. Aux frontières de l'Europe, les femmes, en particulier celles qui voyagent seules, sont confrontées à des rapports de domination exacerbés, notamment avec les passeurs. Soundouss, 37 ans, a quitté la Syrie quand la guerre civile a éclaté. Diplômée en finance, elle travaillait dans une banque avant de prendre la route. Elle a subi du harcèlement sexuel tout au long d'un exil qui s'est étendu sur dix ans et dix pays. Seule et sans enfant, elle raconte comment les passeurs « profitent de [s]on statut de femme » : informations retenues, trajets suspendus, pressions constantes. Refuser signifie parfois rester bloquée, sans alternative ni soutien.

« Je traîne un bagage lourd, plein d'histoires », confie à son tour Missi, 25 ans. La jeune femme enseignait à l'université avant de fuir son pays, l'Érythrée. À la simple mention de la Libye, une autre femme s'effondre en larmes, sans pouvoir en dire davantage. Beaucoup prennent des pilules contraceptives avant le départ ou voyagent avec la pilule du lendemain, tant le viol est considéré comme inévitable. Dans les centres de détention libyens, où les garde-côtes financés par l'Union européenne enferment les personnes interceptées en mer, les viols par les gardiens sont monnaie courante, selon des témoignages recueillis par l'ONU. D'autres ont souvent frôlé la mort en mer ou dans le désert.
Face à ces risques, les femmes cherchent à éviter un isolement qui les condamnerait davantage. Tigiss, 26 ans, a dû fuir l'Érythrée après l'emprisonnement de son père, opposant au régime. Formée en comptabilité, elle a pris la route vers l'Europe début 2025, passant par la Turquie puis le camp de Mytilène en Grèce, où elle est restée trois mois. C'est là qu'elle a rencontré Missi, enfermée pendant neuf mois dans ce même camp. Les deux femmes, arrivées dans le campement il y a un mois, ne se quittent plus. « Nous dormons dans la même tente, l'une contre l'autre, comme ça », mime Tigiss en se collant à son amie avec un sourire.

Du réveil au coucher, les deux femmes passent l'essentiel de leur journée ensemble. « On se surveille l'une l'autre même quand nous partons faire nos besoins à l'écart des tentes », explique encore la jeune femme. Comme Akbarehet et Muluhabte qui ne se connaissaient pas il y a deux semaines, la mise en place de binômes ou de petits groupes féminins rend la solitude exceptionnelle. « On se sent en sécurité ensemble », résument-elles. Les déplacements sont pensés collectivement, les décisions partagées, les absences surveillées.

Ces pratiques transforment des gestes ordinaires en mécanismes de défense, indispensables pour traverser des espaces où l'insécurité n'est pas accidentelle mais structurelle. Le long de la route qui longe les campements entre Grande-Synthe et Loon-Plage, les femmes se déplacent en groupe de 4 ou 5 personnes, parfois plus, pour se rendre au point de ralliement des associations près des campements, où un bus les conduit dans un gymnase tout proche pour bénéficier d'une douche de 5 minutes. Elles vont également déposer leur linge sale auprès des associations qui les reçoivent en dehors du campement.

Dans le campement soudanais d'environ 70 personnes où vit Imane, 27 ans, diplômée en médecine à Khartoum, l'organisation quotidienne repose sur une division du travail. La jeune Soudanaise est arrivée en France avec sa sœur et son frère quand la guerre civile a éclaté en 2023. Dans le camp, les hommes assurent l'approvisionnement en eau et en bois, allument les feux et procèdent au nettoyage du site chaque matin. Les femmes prennent en charge les enfants et la préparation des repas. « Ils nous protègent ici, on se sent en sécurité », explique Imane. Les tentes des femmes et des enfants sont en effet regroupées au centre du camp, protégées des regards, dans un environnement où l'intimité est quasi inexistante. La nuit, des rondes sont organisées pour surveiller les abords du campement et prévenir les interventions policières.



Toutefois, les femmes ressentent le besoin de se retrouver dans des espaces de non-mixité que certaines associations mettent à leur disposition. C'est le cas du Refugee Women's Centre qui accompagne des femmes sur le littoral, distribue vêtements, matériel de couchage et produits d'hygiène, mais surtout crée un lieu où les femmes peuvent se retrouver, échanger et tisser des liens de confiance. « Les femmes ne sont pas à l'aise dans les espaces mixtes. Il y a des sujets sensibles », explique Soundouss.
Passé la porte, les sourires apparaissent. Un groupe de cinq femmes s'installe autour d'une table. Elles prennent un morceau de gâteau, se mettent du vernis à ongles, s'échangent un miroir, récupèrent tour à tour des vêtements chauds et propres auprès des bénévoles.

Au bout de quelques dizaines de minutes, une ambiance détendue s'installe. L'une des femmes ouvre son téléphone et montre des photos d'elle avant le voyage. Puis une photo de sa fille, 6 ans, qu'elle a dû laisser au pays. Elle n'a jusque-là parlé de l'existence de son enfant à personne et souhaite garder l'anonymat total. « Je n'ai pas pu la prendre avec moi, ce n'est pas un endroit pour elle. J'ai été emprisonnée sur le chemin, je ne pouvais pas lui faire prendre autant de risques », confie-t-elle. « Les histoires intimes ne peuvent souvent se partager que dans des espaces non-mixtes où les femmes se sentent pleinement en confiance », nous explique une des bénévoles du Refugee Women's Centre. Quelques minutes plus tard, une autre bénévole distribue des préservatifs aux femmes, en expliquant que cela peut également protéger leur téléphone portable de l'eau durant la traversée de la Manche. Elle leur montre ensuite une vidéo expliquant comment enfiler une couverture de survie.

À la fin de 2024, plus de 123 millions de personnes étaient forcées de fuir leur domicile en raison de conflits, de violences ou de violations graves des droits humains, d'après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Aujourd'hui, près de la moitié de ces personnes sont des femmes, et, parmi elles, presque la moitié voyage seule.
Pourtant, cette réalité reste largement effacée des discours politiques et médiatiques. « Les politiques migratoires se basent sur des fantasmes », constate Elsa Tyszler.
« Les gouvernements, notamment européens, ne pensent les migrations que par le prisme sécuritaire », poursuit la sociologue. Pour justifier cette approche, les politiques mettent en avant des figures masculines et racisées du « danger migratoire ». « Parler de femmes et d'enfants n'est pas intéressant, parce que cela réhumanise la question. »
Que l'on doive parler de femmes et d'enfants pour réhumaniser les exilés est d'ailleurs en soi problématique. Cela révèle à quel point les hommes racisés ont été déshumanisés dans les discours politico-médiatiques. Cette invisibilisation délibérée alimente un récit de menace qui légitime des mesures souvent mortifères.
Quant aux exilées, cette sororité du quotidien constitue pour elles autant une forme de résistance politique qu'une stratégie de survie.
20.02.2026 à 14:40
S'abonner à la lettre hebdomadaire d'Orient XXI Hommage à Leïla Shahid (13 juillet 1949 - 18 février 2026) Camarade de route d'Orient XXI, Leïla Shahid, déléguée générale de l'Autorité palestinienne en France (1994 à 2005), puis ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg (2005 à 2015), est décédée le 18 février 2026. En 2024, elle avait écrit la préface du livre de notre correspondant à Gaza, Rami Abou Jamous Journal de bord de Gaza (…)
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Camarade de route d'Orient XXI, Leïla Shahid, déléguée générale de l'Autorité palestinienne en France (1994 à 2005), puis ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg (2005 à 2015), est décédée le 18 février 2026.
En 2024, elle avait écrit la préface du livre de notre correspondant à Gaza, Rami Abou Jamous Journal de bord de Gaza (Éditions Libertalia, collection Orient XXI). Il lui rend aujourd'hui hommage dans un texte magnifique :
L'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) recevra, le 27 février, Doha Al Kahlout et Nour Al Assy, deux poétesses palestiniennes venues en France durant le génocide en cours. Après une discussion animée par Amina Najib et Houssam Bou Antoun, les poétesses proposeront une lecture de leurs poèmes. La soirée se conclura par des chants folkloriques avec Abeer Hamad (chant) et Alain Miqdad (oud).
« Les mots face au massacre : exprimer l'inexprimable »
27 février
19h à 21h30
Auditorium de l'Inalco
65 rue des Grands Moulins, 75013 Paris
Inscription obligatoire
Ibrahima Poudiougou : « Les populations sont très fatiguées », Nathalie Prévost, 18 février 2026
Entretien Depuis plus de dix ans, le delta central du Mali traverse une crise majeure qui oppose des combattants d'autodéfense appartenant aux groupes sédentaires et des djihadistes se réclamant de groupes nomades, autour d'enjeux liés aux équilibres sociaux hérités du passé. L'anthropologue Ibrahima Poudiougou, spécialiste des questions d'accès aux ressources naturelles, répond aux questions d'Afrique XXI sur le rapport de force et les itinéraires individuels et collectifs qui percutent des mémoires réelles et fantasmées.
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