07.04.2026 à 06:00
Sarra Grira
Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà (…)
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Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé plus de 400 000 signatures.
En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).
L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.
Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.
Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).
Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.
Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.
Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.
Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :
Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).
Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.
Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?
Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».
Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.
Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :
Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).
Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.
En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.
En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.
Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :
Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.
La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »
Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?
Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.
Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».
Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :
La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).
Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :
La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).
L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »
L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.
Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.
1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.
2Valentine Faure, « Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression » », Le Monde, 21 mai 2024.
3« Manifestation avec le collectif Nous Vivrons », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.
4« Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme », Le Point, 31 mars 2026.
06.04.2026 à 06:00
Sylvain Cypel
La guerre n'est pas une modalité de la politique menée par l'État israélien, elle est une constituante vitale de l'appareil d'État. Son poumon. C'est la politique qui est une modalité de la guerre. Le fait accompli a force de loi. L'oubli et la terreur infusent la société israélienne. Dans les hautes sphères sécuritaires, pourtant, une dissonance se laisse entendre. Comme il advient chaque fois après l'assassinat d'un nouveau dirigeant « ennemi », l'euphorie et le sentiment de (…)
- Magazine / Liban, Iran, Israël, Armée, États-Unis, Sud-Liban, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
La guerre n'est pas une modalité de la politique menée par l'État israélien, elle est une constituante vitale de l'appareil d'État. Son poumon. C'est la politique qui est une modalité de la guerre. Le fait accompli a force de loi. L'oubli et la terreur infusent la société israélienne. Dans les hautes sphères sécuritaires, pourtant, une dissonance se laisse entendre.
Comme il advient chaque fois après l'assassinat d'un nouveau dirigeant « ennemi », l'euphorie et le sentiment de toute-puissance sont remontés de plusieurs crans au sein de la population israélienne lorsque a été annoncé celui d'Ali Larijani. Les dirigeants, eux, ont débordé de lyrisme. Israël Katz, le ministre de la défense, a clamé que le chef du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, perçu par beaucoup comme le nouvel « homme fort » du régime après la disparition d'Ali Khamenei, avait « rejoint les membres vaincus de l'axe du mal dans les profondeurs de l'enfer ». Benyamin Nétanyahou s'est voulu moins lyrique et plus projeté vers l'avant. « Nous avons accompli des exploits historiques. Nous sommes désormais une puissance redoutable, quasi mondiale »1, a-t-il lancé.
Le spécialiste des questions de sécurité du quotidien israélien Haaretz, Amos Harel, est dubitatif. L'assassinat de Larijani, note-t-il, peut être vu comme un « succès militaire » qui s'ajoute aux nombreux autres en Iran, au Liban et ailleurs. Il rappelle que depuis juin 2025, plus de la moitié des hauts dirigeants d'Iran, son Guide suprême et ses conseillers, ses hauts responsables militaires, les scientifiques du nucléaire, etc., ont été tués. Mais il s'interroge : certes, l'Iran est affaibli, mais à y voir de plus près, quel bénéfice les Israéliens en ont-ils tiré ?
Depuis vingt ans, ils ont tué tous les chefs successifs du Hamas. Celui-ci n'a pas disparu. Mohammed Deif et les frères Sinouar ont été exécutés et le Hamas perdure. Il en va de même du régime iranien, qui est amplement plus fort que le Hamas. Et il faut bien constater que « le régime de Téhéran a fait preuve d'une résilience et d'une volonté de poursuivre le combat remarquables », conclut-il.
Ce n'est pas le discours qui convient à Nétanyahou ni celui que l'immense majorité des Israéliens veut entendre. On connaît le dicton : la première victime des guerres, c'est la vérité. Dans le cas d'Israël, la communication officielle est, sans surprise, très contrôlée. Pas tant parce que la censure militaire est une importante tradition israélienne, mais surtout parce que Nétanyahou impose une information qui se résume quasiment à ses seules directives, tant il est parvenu à réunir autour de lui, depuis le 7 octobre 2023, une coalition d'affidés à sa dévotion et une garde rapprochée restreinte. Ron Dermer, son ex-ministre des affaires stratégiques et ex-ambassadeur à Washington, en est la figure de proue. Nétanyahou vient de le rappeler au gouvernement pour gérer le dossier libanais. C'est avec lui et quelques rares autres conseillers qu'il partage ses projets et ses interrogations. Et ce groupe domine l'information comme la communication.
Difficile, dans cette situation, de connaître les débats au sein d'un gouvernement peu informé et transformé en organe d'application de décisions prises ailleurs en petit comité. Il en va de même, à un moindre degré, avec l'état-major et les services de renseignement intérieurs, Nétanyahou ayant choisi sans consultation de mettre à leur tête des personnes qui lui doivent tout. Résultat : la population, à de rares exceptions près, comme le journal d'opposition Haaretz, est tenue à distance d'une information globalement maîtrisée. De fait, nombre de nouvelles sur les positions des uns et des autres en Israël sont souvent issues de médias étrangers, essentiellement états-uniens et britanniques, où des dirigeants israéliens s'expriment généralement sans divulguer leur identité.
Sur quoi portent les débats dans les hautes sphères aujourd'hui ? La première controverse à laquelle est confronté Israël, selon ces informations « off », est de s'être potentiellement enferré : si les 440 kilogrammes d'uranium enrichi dont disposaient les Iraniens avant l'attaque de juin 2025 n'ont pas été détruits par leurs nouveaux bombardements, l'enjeu nucléaire peut devenir plus menaçant encore qu'il n'était sous Ali Khamenei. Après l'assassinat du Guide iranien, indique la correspondante à Jérusalem du quotidien britannique The Guardian, un « ex-haut responsable du renseignement israélien » lui a déclaré : « Avec Khamenei, on savait presque tout de son processus décisionnel » et « il n'a jamais pris la décision de foncer à tout prix » sur l'obtention de la bombe A. « Que fera son fils Mojtaba ? » Lui ou quelqu'un d'autre en position de diriger l'Iran « pourrait très bien se procurer une bombe dès maintenant »2.
Le Guardian cite aussi Yoav Rosenberg, ex-numéro deux du département de la recherche du renseignement militaire israélien, pour qui « le pire scénario de cette guerre serait qu'elle se termine sans qu'Israël soit parvenu à éradiquer l'arsenal nucléaire iranien. La situation serait pire qu'auparavant ». La campagne massive menée par Israël révélerait une victoire à la Pyrrhus. Et il serait plausible de voir un régime iranien humilié, mais toujours en place, s'entêter à fabriquer une bombe A, perçue par lui comme seul moyen de se préserver d'une nouvelle guerre occidentale à son encontre. S'il parvenait cette fois à se procurer ne serait-ce qu'une bombinette, même si le régime n'en use pas, cette guerre serait forcément perçue comme un fiasco des Occidentaux.
La deuxième inquiétude en Israël porte sur l'évolution de cette guerre. Un jour Trump laisse entendre que les États-Unis s'apprêtent à mener une longue guerre contre l'Iran, « peu importe le temps que cela prendra ni le prix à payer »3. Une semaine après, il assure que la guerre s'arrêtera « assez vite ». Le lendemain, il évoque à nouveau une « capitulation » iranienne. Bref, le discours est si contradictoire, si confus, qu'il donne le sentiment que Trump ne sait pas lui-même où il va, en Iran ou ailleurs. À ce jour, l'alliance états-uno-israélienne semble sortir renforcée. Mais demain ?
Le troisième débat porte sur les objectifs de cette guerre. « Nous créons les conditions optimales pour la chute du régime », a déclaré Nétanyahou le 12 mars. Un regime change donc, comme disent les Américains. Mais pour la première fois, il a envisagé la possibilité d'un maintien du régime actuel en Iran et de l'impossibilité de le renverser par les seuls bombardements aériens. « Après tout, un régime doit s'effondrer de l'intérieur »4, a-t-il poursuivi. Certains diront que le premier ministre israélien, à ce stade, ne pouvait rien faire d'autre qu'admettre une évidence de plus en plus diffuse de par le monde, aux États-Unis en particulier, et aussi parmi les spécialistes israéliens de l'Iran. Le sentiment grandit désormais : « L'espoir de renverser le régime reposait sur un optimisme excessif » et « lsraël est forcé de revoir ses attentes à la baisse », écrit le spécialiste des questions militaires Amos Harel5.
Dans le Washington Post, David Ignatius, un très respecté commentateur américain des enjeux internationaux, introduit depuis longtemps dans les milieux sécuritaires israéliens, dit avoir conversé avec « quelques hauts responsables [qui] commencent à exprimer leurs inquiétudes face à l'escalade et la durée indéterminée de l'attaque contre l'Iran »6. Les hommes semblent vraisemblablement issus des milieux du renseignement. L'idée exposée par Donald Trump d'une « victoire totale » et d'une « capitulation sans conditions » de l'Iran à l'issue de cette guerre est illusoire, estiment ces analystes. Les réponses iraniennes sur le terrain le confirment. Ignatius cite un « responsable israélien » selon lequel « personne ne peut souhaiter une histoire sans fin ». « Bien sûr, poursuit-il, nous souhaitons renverser le régime, mais cela n'est pas notre seul objectif. L'Iran ne capitulera pas, mais il peut envoyer des signaux pour accepter un cessez-le-feu. » Un cessez-le-feu que, visiblement, l'interlocuteur d'Ignatius appelle de ses vœux.
Ce responsable israélien anonyme craint par-dessus tout une évolution de type Gaza, où Israël se retrouve à poursuivre une guerre et une occupation sans objectifs clairs. « Aller au sol », comme disent les militaires ? Des opérations conjoncturelles d'un ou deux jours, peut-être. Mais au-delà, s'interrogent nombre d'observateurs israéliens, ce serait le bourbier garanti. Israël n'est pas parvenu à « éradiquer le Hamas » sur une bande de terre de 365 kilomètres carrés où vivaient 2,3 millions de Gazaouis. L'Iran est un pays de 1,5 million de kilomètres carrés, 3 740 fois plus grand que Gaza, et une population de 93 millions de personnes, soixante-six fois plus importante…
Enfin, Ignatius relève, dans les propos de son interlocuteur, « résumant les analyses de services de renseignement états-uniens et israéliens », deux points débattus en Israël. Un : « on ne voit personne capable de renverser le régime » en Iran. La pire crainte de ces milieux sécuritaires est que Trump « semble ne pas avoir le moindre plan concret » pour parvenir à « l'anéantissement du régime iranien » qu'il promet. Deux : il existe un « risque que Nétanyahou ordonne des opérations terrestres d'envergure au Liban pour achever la destruction du Hezbollah ». « Nous ne voulons pas nous enliser dans un bourbier », a conclu son interlocuteur.
Ces idées moroses quant au résultat final de la guerre ne disent cependant rien de ce que pensent Nétanyahou et son entourage, ni de la perception de la population israélienne. Au gouvernement, à l'état-major et dans les services de sécurité, on continue d'assurer que la guerre « existentielle » en Iran atteindra ses objectifs – hormis peut-être le renversement du régime, comme l'a admis Nétanyahou. Pour le reste, un thème occupe aujourd'hui le devant de la scène : s'emparer du Sud-Liban au moins jusqu'à la rivière Litani, pour garantir le retour des Israéliens qui ne veulent plus vivre dans le nord d'Israël tant qu'il n'aura pas été sécurisé face au Hezbollah. Autrement dit, le repousser d'au moins 30 kilomètres.
« L'armée israélienne devra rester au Sud-Liban même après la fin des combats afin d'y maintenir des positions dominantes et sécuriser la zone frontalière. […] Nous n'avons pas confiance dans le gouvernement libanais. La responsabilité de la sécurité des résidents israéliens doit incomber entièrement à l'armée israélienne », a déclaré Asaf Langleben, chef du conseil régional de Haute-Galilée. Et malgré les diverses tentatives de médiation européenne, en particulier française, d'ailleurs refusée par Israël, le site d'information israélien YNet indiquait, le 16 mars, que l'armée resterait « aussi longtemps que nécessaire ».
Le même jour, Israël a commencé d'envoyer ses forces au sol, au Sud-Liban, pour « tondre la pelouse », comme ils disent. L'opération est « ciblée et limitée », a annoncé le porte-parole de l'armée. Pour cela, il a fallu mobiliser, en plus des soldats d'active, 110 000 réservistes. Israël Katz, le ministre de la défense, a été plus précis. Il s'agit de « détruire l'infrastructure terroriste des villages frontaliers proches de la frontière libanaise, exactement comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, à Beit Hanoun et dans les tunnels à Gaza ». Limitée, donc… comme à Gaza. Les craintes que peuvent avoir certains milieux sécuritaires israéliens, Nétanyahou et son entourage n'en ont cure. Car leur manière de voir, très prisée par les Israéliens, est très différente de la doxa guerrière usuelle.
Selon le célèbre adage de Clausewitz, théoricien prussien de la guerre moderne (1780-1831), « la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens ». Pour Nétanyahou, c'est la politique qui est la continuation de la guerre par d'autres moyens. D'abord, on frappe, dès qu'on le peut. On s'empare du maximum de terrain, entre autres bénéfices. Ensuite, on décide. Si on peut prendre plus, on avance. Si on doit reculer, alors que ce soit le moins possible. Si on doit revenir à la situation initiale, on le fait. Il y aura d'autres occasions à l'avenir. Aujourd'hui, une fois « la pelouse tondue », on pourra s'installer jusqu'au Litani. Si cela échoue, ce sera désagréable, mais on verra quoi faire. Et on reviendra dès qu'on le pourra. L'essentiel est de toujours garder l'initiative. Et d'user de la force, d'abord la force.
Dans le passé, Israël a déjà occupé une frange de territoire de taille mouvante au Sud-Liban durant vingt-deux ans, de 1978 à 2000, avant de s'en retirer. Le coût politique était alors jugé trop important pour la population israélienne. Mais l'ambition d'y retourner un jour n'a pas disparu.
L'occasion se présente de nouveau aujourd'hui, et Nétanyahou sait qu'il dispose d'un soutien indéfectible de la population juive israélienne dès qu'il s'agit de guerre et de sécurité. Selon un sondage de l'Institut israélien pour la démocratie, publié le 9 mars, 93 % des Juifs israéliens soutiennent les attaques de leur pays contre l'Iran. Un chiffre qui est similaire à ceux sortis des sondages sur la guerre menée à Gaza. On observera, au passage, combien la société israélienne peut être différente dans ses attitudes de son homologue états-unienne. Le dernier sondage Reuters indique que seul un quart des Américains — 27 % précisément — soutient la guerre contre l'Iran.
Si cette guerre est « un événement sans précédent : la première guerre israélo-états-unienne conjointe », les Israéliens montrent qu'ils ne sont pas forcément « le 51e État des États-Unis », comme on l'entend souvent dire. « Les divergences entre les objectifs de Trump et ceux de Nétanyahou sont de plus en plus manifestes », analyse le Guardian7.
Elles l'étaient en réalité depuis le départ, ce qui explique les disparités entre les deux sociétés. L'états-unienne aurait pu soutenir une intervention ponctuelle et peu coûteuse avec un Trump proclamant rapidement « victory ». Pas un blocage du détroit d'Ormuz et ses conséquences. L'israélienne, elle, est maintenue dans un état qui mêle des phases d'euphorie triomphante à d'autres alimentant les peurs, qui toutes deux amènent au soutien massif à l'ambition de Nétanyahou : « changer la face du Moyen-Orient » par le glaive.
Nétanyahou sait comme personne jouer de la peur et de l'oubli. Lorsque la guerre contre l'Iran les 13-24 juin 2025 prit fin, il déclara à ses compatriotes : « Nous avons écarté deux menaces existentielles : celle d'anéantissement par armes nucléaires et la menace d'anéantissement par 20 000 missiles balistiques. Si nous n'avions pas agi immédiatement, l'État d'Israël aurait rapidement été confronté au danger d'anéantissement »8. Huit mois plus tard, ces menaces avaient à ce point réapparu qu'il fallait reprendre cette guerre au centuple. La guerre décide bien de la politique, et non l'inverse : les Israéliens ont été éduqués dans cet état d'esprit depuis leur enfance.
1Amos Harel, « Israel's assassinations leave Iran with inexperience but resilient leadership », Haaretz, 18 mars 2026. Les citations des deux prochains paragraphes sont issues du même article.
2Emma Graham-Harrison, « We attacked Iran with no clear plan for regime change, Israeli security sources say », The Guardian, 12 mars 2026.
3Shawn McCreesh, Tyler Pager, Eric Schmitt, Helène Cooper et Abdel-Latif Dahir, « Trump signals US is prepared for long war against Iran », New York Times, 2 mars 2026.
4Galit Alstein et Dan Williams, « Netanyahu says Iran regime change not guaranted after war », Bloomberg, 12 mars 2006.
5Amos Harel, « With Iran undefeated and protesters cowed, Israel forced to lowed expectations », Haaretz, 13 mars 2026.
6David Ignatius, « Israeli officials are growing concern », Washington Post, 9 mars 2026. Les citations des trois paragraphes suivants sont issues du même article.
7Yousef Munayyer, « Israel and the US are fighting Iran together. Are they on the same page though ? », The Guardian, 12 mars 2026.
8Dana Mills, « Compulsive repetition : How permanent war shapes the Israeli psyche », Local Call, 4 mars 2026.
04.04.2026 à 06:00
Majd Kayyal
Le compositeur et interprète libanais s'est éteint à 70 ans dans sa ville natale, le 26 mars 2026. Sa carrière a démarré avec la guerre civile libanaise, marquée par un engagement toujours réaffirmé pour la Palestine et contre le colonialisme, l'oppression et les différentes formes d'injustice. Dans ce texte, Majd Kayyal, auteur palestinien de Haïfa, s'intéresse à la deuxième partie de sa carrière, à partir des années 2000. L'auteur de ces lignes ne connaît d'Ahmed Kaabour que ses (…)
- Lu, vu, entendu / Liban, Palestine, Musique, Chanson
Le compositeur et interprète libanais s'est éteint à 70 ans dans sa ville natale, le 26 mars 2026. Sa carrière a démarré avec la guerre civile libanaise, marquée par un engagement toujours réaffirmé pour la Palestine et contre le colonialisme, l'oppression et les différentes formes d'injustice. Dans ce texte, Majd Kayyal, auteur palestinien de Haïfa, s'intéresse à la deuxième partie de sa carrière, à partir des années 2000.
L'auteur de ces lignes ne connaît d'Ahmed Kaabour que ses chansons. Tout ce qu'il sait à travers elles, c'est que l'homme n'a jamais renié ce que lui dictait son cœur, toujours assoiffé de nouvelles expériences. Mais si diverses soient-elles, celles-ci ne l'ont jamais amené à trahir ses convictions originelles.
Ce que je sais de ces chansons ? Qu'elles ont été composées dans un autre monde que le nôtre, un monde qui ne nous appartient pas, habité par le souffle de Ghassan Kanafani1. J'écoute ces morceaux ancrés ici et maintenant, qui nous enveloppent d'une protection maternelle assumée contre la violence de l'art contemporain.
Ce qui distingue l'œuvre de Kaabour, c'est qu'elle n'est ni cynique ni nihiliste. Sa foi inébranlable ne reflétait pas les effondrements de notre époque. Son insistance sur l'humanité peine à trouver un écho, à l'heure des identités prédatrices et du confessionnalisme. Il ne cherchait pas à se cacher derrière l'humour, les traits d'esprit, les métaphores ou toute forme de déni : la tristesse comme la colère étaient exprimées comme telles dans ses œuvres. Contemplant le désespoir de notre monde, celles-ci osaient pourtant aspirer à autre chose.
Il possédait un courage rare, qui l'empêchait d'être terrifié par le risque du « kitsch ». Il n'avait pas cette obsession de rejeter les clichés au point d'y perdre son âme, sa langue et ses convictions. Cette fidélité rare face au dictat de l'innovation a chez lui une valeur artistique. Jamais il n'a tourné le dos au répertoire militant de ses premières années.
Tout cela rend difficile de classer Kaabour dans une catégorie donnée, tant il constitue un phénomène unique dans l'histoire de la chanson arabe engagée. À travers ses rythmes et ses mélodies, il a également dessiné sa ville, Beyrouth, et lui a inventé une voix. Même après les défaites de la gauche à la fin des années 1980 et les coups durs du début des années 1990 avec les accords d'Oslo, il s'est s'accroché au pouvoir mobilisateur de la chanson. Il aura été une des rares voix libanaises à accompagner la première intifada comme si nous, Palestiniens, n'avions jamais quitté Beyrouth2. Dans la décennie des années 1990, Kaabour a fait renaître une voix poétique, un espoir face à l'effondrement.
Dans un monde saturé de « projets », de spécialisations et de niches, où l'art se résume souvent à trouver un créneau inexploité pour s'y installer, la diversité qu'Ahmed Kaabour a su offrir – à travers diverses expérimentations qui peuvent cohabiter au sein d'un même album ou bien s'étendre sur plusieurs années – était exceptionnelle dans la musique arabe.
C'est notamment le cas avec son album Sawton Aali (Leur voix est audible), 2002. On y passe du souffle militaire des chansons « Irhal » (Dégage) et « Nachid Al-moukawama » (Hymne de la résistance), au lyrisme cinématographique de « Chou B'aad » (Que vous êtes loin) et de « Lakom A'oud » (C'est vers vous que je reviens), sans oublier la simplicité patriotique de « Ya Sitti » (Ô mamie) ou le réalisme social en arabe standard de « Ma'khtartou Siwak » (C'est toi que j'ai choisi) et de « Ya Laymoun » (Ô citronnier). Le dialogue est constant entre les cuivres puissants du jazz, le rythme du sama'i thaqil3 et la force d'autres sonorités non instrumentales, comme les claquements de doigts, les halètements et le mawwal4 Cette variété de morceaux cohabite avec des titres comme « Wallah W'Talla'nahom Barra » (Je jure qu'on les a mis dehors) et la chanson qui donne son titre à l'album « Sawton Aali », dédiées à la libération du Sud-Liban de l'occupation israélienne en 2000.
Plus surprenante est l'atmosphère égyptienne du morceau « Sobh El Sabah », avant de revenir vers une chanson sur le mode mouachah — « Al-Balad »— qu'il chante… en arabe dialectal5 à propos de Beyrouth. Le tout parsemé de musique instrumentale qui sur le mode de la bande originale.
Pourtant, on retrouve dans cette proposition artistique complexe, on trouve le souffle du chanteur membre du Parti communiste libanais Khaled El Haber, celui du groupe libanais Al-Ard (La Terre) sans oublier le groupe palestinien Sabrine et bien sûr Ziad Rahbani. Dans les paroles que Kaabour met en musique, on reconnaît la poésie de Mahmoud Darwich, le rire de Omar El Za'ani, la colère de Tawfiq Ziyad et la douceur du souffle d'Ahmed El Abdallah.
L'album Lamma Tghibi (Quand tu t'absentes, 2018) a surpris ceux qui ont grandi avec la musique de Kaabour. Il y livre une profonde réflexion sur sa vie artistique, revient rétrospectivement sur des pans entiers de sa vie, commentant une époque révolue. S'y mêle une profonde tristesse qu'il expose avec transparence et honnêteté, mais non dénuée de colère. Il traite des choses qui arrivent à leur fin et de la lassitude avec une certaine forme d'acceptation : l'amour, la ville, ou la cause qui s'éteint.
Refusant de se désoler sur le sort de Beyrouth, il a continué à la traiter comme une fleur et à lui déclarer sa flamme, malgré tout. Dans la chanson « Nadini w la tnadini » (Appelle-moi et ne m'appelle pas), il chante :
Les rues de la ville n'appartiennent à personne,Les rues de la ville appartiennent à tous,Nous sommes les gens,Nous sommes les arbres des rues.
Et toujours dans le même album, on entend :
Dans les rues de la ville,Il y a des gens qui ont les yeux fermés,Qui ne marchent que droit devant eux,Pauvres et gentils,Dans les rues de la ville,Il y a des gens qui ont peur,Peur même de dire qu'ils ont peur
Ici, Kaabour n'a pas peur d'exprimer sa colère envers sa ville, la colère, la peur et la tristesse d'un amoureux, face à des villes qui ne ressemblent plus à ce qu'elles étaient. Comme une touche finale, comme une conclusion, Qabour reprend ensuite l'une de ses chansons les plus belles et les plus tendres de ce projet : « Tous les enfants sont des princes, tous les enfants sont des poètes », avec un arrangement revisité. La Palestine y est enfin présente avec un duo avec la chanteuse palestinienne de Nazareth Rim Banna, disparue cette année-là, qui interprète sur cet album sa dernière chanson intitulée « Mine » (Qui) :
Une simple goutte d'eauSuffit à faire fleurir la terre aride,Un simple geste de la mainSuffit pour que Jérusalem brille de mille feux.
L'album contient enfin quatre chansons dédiées aux pères. Il s'ouvre sur une chanson écrite par Mahmoud Darwich, et se clôt sur « Le Violon survivant », le père de Kaabour, Mahmoud Rachidi, fut l'un des violonistes pionniers du Liban.
Je finirai sur quelque chose que je n'ai jamais osé dire auparavant. Il y a dans les chansons d'Ahmed Kaabour une dimension mythique, comme la promesse qui se cache derrière les collines ou les conteneurs dans les ports. Quelque chose dans ses chansons nous promet autre chose. Nous avons grandi avec cette promesse, et nous attendons son accomplissement. Comme dans un conte des Frères Grimm.
Est-ce dû aux arrangements ? À la prise de son ? À ses mélodies si particulières ? Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus pourquoi j'écoute toujours cet homme profondément urbain, profondément beyrouthin, chanter comme s'il se trouvait au cœur d'une forêt.
Ce que je sais, et ce que je crois, c'est que cette voix, émanant des forêts de l'imaginaire enfantin, est un véritable appel à un art menacé d'extinction de nos jours. Elle parle d'un attachement à l'humanité, à l'enfance, à l'expérience, à l'amour, à la foi – des qualités qui ne sont ni acceptées ni comprises par l'industrie du spectacle et des plateformes musicales. Son attachement aux valeurs humaines – des valeurs érodées par la course à l'innovation commerciale et réduites à des clichés – est précisément ce qui nous manque dans cette vie. Son travail collaboratif, caractérisé par une sensibilité à l'égard des poètes et une générosité envers les musiciens, les chanteurs et les chœurs, est ce qui manque cruellement à ce monde obsédé par la marchandisation des personnes. Dans cette ère de désintégration sociale où tout est centré autour de l'émanation de l'individu, Ahmed Kaabour était un printemps à lui tout seul, condensant, rassemblant et révélant toute la richesse et la beauté de l'art et de l'esthétique arabes. Il s'est inspiré des productions existantes, a puisé dans les expériences de ses amis et de ses proches pour les restituer au peuple avec une vitalité nouvelle.
1NDLR. Écrivain, journaliste et homme politique palestinien. Né à Acre, en 1936, il est contraint avec ses parents à l'exil en 1948, suite à la Nakba, d'abord au Liban, ensuite en Syrie. D'abord membre du Mouvement nationaliste arabe, il participe à la création du Front populaire pour la libération de la Palestine fin 1967, et en devient le porte-parole officiel. Kanafani est assassiné par le Mossad en juillet 1972 à Beyrouth, en compagnie de sa nièce de 17 ans, suite à l'explosion d'une bombe placée sous sa voiture.
2NDLR. L'Organisation de libération de la Palestine quitte Beyrouth en 1982.
3NDLR. Le sama'i thaqil est un rythme de la musique arabe classique composé de 10 temps.
4NDLR. Dans la musique arabe classique, le mawwal est une improvisation en début ou en milieu de chanson, qui met en avant les capacités vocales du chanteur ou de la chanteuse, dans une interprétation lente qui dénote avec le rythme du morceau.
5NDLR. Le mouachah est un style musical qui s'est développé dans l'Andalousie musulmane à la fin du Xe siècle. Genre musical classique par excellence, ses textes relèvent de la poésie arabe classique.