21.05.2026 à 06:00
Camélia Echchihab
Reconnue à deux reprises coupable de viol et condamnée par la justice française, la star de la pop arabe Saad Lamjarred ne change rien à son agenda et continue de bénéficier du soutien de ses pairs et de l'industrie musicale. Un système qui pourrait se fissurer sous les coups de boutoir de la contestation qui enfle. C'est une petite musique qu'on commence à connaître… En février 2023, Saad Lamjarred est condamné à six ans ferme pour des faits de viol aggravé remontant à 2016 par la cour (…)
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Reconnue à deux reprises coupable de viol et condamnée par la justice française, la star de la pop arabe Saad Lamjarred ne change rien à son agenda et continue de bénéficier du soutien de ses pairs et de l'industrie musicale. Un système qui pourrait se fissurer sous les coups de boutoir de la contestation qui enfle.
C'est une petite musique qu'on commence à connaître… En février 2023, Saad Lamjarred est condamné à six ans ferme pour des faits de viol aggravé remontant à 2016 par la cour d'assises de Paris. La superstar marocaine ne passe alors que quelques semaines derrière les barreaux… avant d'être remise en liberté sous contrôle judiciaire. Sur les plateformes, sa voix ne tarde pas à retentir dans une nouvelle chanson : « Quoi de neuf, ma chérie/Te rappelles-tu de moi ou m'as-tu oublié ? » Effectivement, il n'a pas l'intention de se faire oublier. Entre 2023 et 2026, Lamjarred multiplie titres et prix.
Son procès en appel de cette condamnation aurait dû s'ouvrir en juin 2025 aux assises de Créteil, mais a été renvoyé après un coup de théâtre judiciaire : le jugement de la plaignante Laura P., et de quelques personnes de son entourage. Lamjarred les accuse d'avoir voulu lui extorquer 3 millions d'euros en échange du retrait de la plainte. Fin mars 2026, Laura P. a été relaxée, mais cinq personnes, dont la mère de la jeune femme, une avocate et une influenceuse, ont été condamnées.
Saad Lamjarred avait alors une autre épée de Damoclès au-dessus de la tête, et elle vient de tomber. Le 15 mai, le quadragénaire a été condamné à cinq ans de prison ferme par la cour d'assises de Draguignan pour le viol d'une barmaid à Saint-Tropez, en 2018. On ignore s'il va faire appel… mais le voilà déjà reparti pour un tour. Car cette fois, la peine a été prononcée sans mandat de dépôt. Au lendemain de son jugement, il publie des photos de lui et de ses bagages : « Chers famille et fans, tout va bien, al hamdulillah. Je suis sur le chemin de la maison, retour au travail, et pleinement concentré sur la préparation des prochains concerts. À très vite. »
Sous son post, une pluie de commentaires compatissants dont ceux de plusieurs stars, comme le footballeur international marocain Nordin Amrabat, l'acteur et youtubeur Zouhair Zair ou encore le chanteur de raï originaire de Tétouan Zouhair Bahaoui. Il faut dire qu'au Maroc la défense de Saad Lamjarred prend l'allure d'une cause nationale. Ses chansons popularisent la darija, le dialecte marocain, à l'international, et jouent régulièrement sur le répertoire du patriotisme. Le roi Mohammed VI lui a payé en 2016 les services d'un ténor du barreau, Éric Dupont-Moretti, qui deviendra ministre de la justice en France. Le succès de Lamjarred résistera-t-il à ses deux condamnations pour viol ? Lui a d'ores et déjà annoncé une prochaine date de concert à Trévise, en Italie, le 13 juin 2026.
« Condamné à cinq ans ferme, de retour au Maroc et déjà en train d'annoncer des concerts. C'est le résumé parfait de ce que la “justice” signifie concrètement pour les victimes de violeurs célèbres : une peine prononcée, zéro exécution. Ce n'est pas un dysfonctionnement, c'est le système qui fonctionne exactement comme prévu — quand on s'appelle Saad Lamjarred », assène Ghizlane Mamouni, avocate et militante féministe marocaine. De nombreux internautes s'en indignent, comme elle, dénonçant les soutiens de Saad Lamjarred.
Le chanteur semble n'avoir que faire des critiques, apparaissant sur les réseaux dans un costume noir orné d'une clinquante broche Chanel trois jours après sa condamnation : « Je poste à propos de la musique, de la mode, de l'énergie, de la vie. Pas pour provoquer qui que ce soit. Et si ma paix vous embête quand même… peut-être que cela en dit plus sur vous que sur moi. »
Car pour Saad Lamjarred, l'impunité commence très tôt. En 2010, à New York, une première jeune femme l'accuse de viol et d'agression. Le chanteur, alors âgé de 25 ans, n'en est qu'à ses débuts dans la musique. Libéré sous caution, il en profite pour quitter le pays. Malgré les 25 ans de prison qu'il encourt, sa carrière explose. De Casablanca à Dubaï, en passant par Le Caire, ses tubes « Enty » et « L'm3allem » le hissent au statut de star de la pop arabe.
Au Maroc se développe un sentiment de fierté nationale à l'égard de cet enfant du pays qui brille à l'international. En 2015, c'est la consécration : il est fait chevalier de l'ordre du Mérite national, décoré par le roi. Il racontera à Jeune Afrique1 : « Je n'ai jamais eu autant le trac de ma vie […] Pour finir, [le roi] m'a dit : “Passe le bonjour à ta maman de ma part”. »
Lamjarred a ses entrées dans l'élite culturelle du Royaume : il est le fils de l'actrice Nezha Regragui et de Bachir Lamjarred, musicien, connu sous le nom de scène de Bachir Abdou.
Fin 2016, Saad Lamjarred rencontre Laura P., 20 ans, dans une boîte de nuit parisienne. La jeune Française décrit dans sa plainte une nuit de violence : le 26 octobre 2016, alors qu'il la fait monter dans sa chambre d'hôtel, Lamjarred, alcoolisé, la viole, la roue de coups et tente de l'étrangler. Lui est écroué, elle est exposée dans les médias, et fait face au harcèlement des fans du chanteur. Ces derniers se mobilisent dans les rues de Casablanca pour le soutenir. « Moi, j'aimerais bien qu'il vienne me violer », avait scandé une fan, selon le journal Le Monde dans un article publié le 15 février 2019. « Cette fille, si je l'avais devant moi, je la frapperais », pouvait-on entendre dire une fan sur le site marocain à scandales Chouf TV.
Pour Ghizlane Mamouni, ces scènes témoignent de la « culture du viol profondément ancrée dans notre société, qui banalise la violence sexuelle, qui doute systématiquement de la parole des femmes et qui transforme les agresseurs en victimes ». Elle poursuit : « Il incarne tout ce que notre société refuse encore de remettre en question : la masculinité dominante, le succès au-dessus de tout, et une idée fausse du prestige national. »
Incitée par l'affaire Laura P. une Franco-Marocaine porte plainte à Paris en novembre 2016 pour un viol qui aurait eu lieu à Casablanca, mais la retire finalement. Parallèlement, les poursuites sont abandonnées aux États-Unis après que le chanteur et son accusatrice ont trouvé un arrangement financier au civil.
En 2018, c'est l'affaire de Saint-Tropez. Lamjarred fait trois mois de détention provisoire. Dans le monde arabe, les collectifs féministes se mobilisent : le chanteur finit par être banni de Hit Radio et Radio 2M, deux grandes radios marocaines populaires, plusieurs concerts sont annulés, tout comme sa nomination aux prestigieux All Africa Music Awards. En 2022, la diva libanaise Elissa est critiquée pour avoir enregistré un duo avec lui. Mais la honte, elle, ne change pas vraiment de camp. Le titre fait trois millions de vues sur la chaîne Youtube de Rotana TV en vingt-quatre heures et devient un hit.
La popularité du chanteur aurait pu basculer en 2023. Le témoignage de Laura P. au moment du procès est largement médiatisé. La cour d'assises se dit « convaincue » du viol, « décrit de manière constante et précise » depuis la plainte jusqu'à l'audience. Immédiatement envoyé en prison, Lamjarred passe d'icône pop à taulard… mais ne perd pas le soutien de ses pairs, du chanteur Hatim Ammor au comédien Rachid El Ouali en passant par le chanteur de raï algérien Cheb Bilal — et même Najat Aatabou, icône de la chanson marocaine, connue pour avoir célébré les droits acquis par les femmes avec la réforme du code de la famille, en 2004. Elle a déclaré, sans un mot pour la plaignante : « Le jugement est trop dur. Puisse Dieu alléger ta peine après l'appel. »
La prison n'est bientôt plus qu'un mauvais souvenir. En attente de son appel, Saad Lamjarred bénéficie à nouveau de la présomption d'innocence, et son contrôle judiciaire finit par l'autoriser à voyager. Entre 2023 et 2026, il est extrêmement productif.
Son portrait s'affiche sur les grands boulevards de Casablanca et de Rabat : son nom est utilisé comme un argument de promotion du film Qlab 6/9, réalisé par Driss Chahtane, en salle au Maroc en juillet 2024 — « Avec la participation exceptionnelle de Saad Lamjarred. »
Son nom, érigé au rang de marque, est encore largement considéré comme lucratif. En 2025, le chanteur reçoit le prix Love Brand de la personnalité préférée des Marocains dans le cadre d'un événement destiné aux professionnels de la communication. Rim Akrache, militante féministe, est ulcérée. « J'ai dit aux partenaires institutionnels de l'événement qu'il n'était pas normal de remettre un prix à un violeur. En off, une responsable m'a conseillé de saisir les médias. » Ni une ni deux, elle rédige une tribune signée par de nombreuses personnalités et organisations féministes marocaines, mais sa médiatisation est compliquée. En cause, un conflit d'intérêts, selon elle : « La plupart des médias étaient partenaires du prix… lui-même, placé sous le haut patronage du roi. » Quant à l'association organisatrice, elle s'est contentée d'ouvrir « une réflexion interne sur le sujet ». Bien insuffisant, pour la militante, qui récidive avec une nouvelle pétition.
En pleine Coupe d'Afrique des nations (CAN) de football, en décembre 2025-janvier 2026, Saad Lamjarred annonce un concert au Fan Park Village, à Casablanca. Rim Akrache obtient plus de 12 000 signatures réclamant son annulation. « La tenue d'un concert dans un espace public aussi visible, associé à un événement continental fédérateur comme la CAN, ne peut être considérée comme un choix artistique neutre […] Quel message est adressé au public lorsque la notoriété et la performance artistique semblent suffire à reléguer au second plan les violences sexuelles ? », interroge le texte.
Le tour de chant a tout de même lieu. Il faut dire que l'artiste vient de sortir un nouveau tube, « It's Time for Africa », en featuring avec Inkonnu et Atif Zinachi, produit par RedOne. La militante précise : « Je ne m'attendais pas à grand-chose… Il fallait montrer que des personnes se mobilisent contre la réhabilitation de Saad Lamjarred. »
À l'international, Lamjarred continue de se produire, comme aux Distinctive International Arab Festivals Awards (DIAFA) à Dubaï, en 2023. Dans ses interviews promotionnelles, on évite soigneusement les sujets qui fâchent : Mehdi Aarif, podcasteur marocain, lui demande de prodiguer à ses auditeurs des leçons de vie ; le site Le360 vante sa nouvelle ligne de vêtements, inaugurée avec faste en plein cœur de Casablanca.
Si Saad Lamjarred paraît intouchable, c'est en vertu d'une « stratégie bien huilée de divertissement, de marketing et de silence collectif », résume Ghizlane Mamouni. Ce qui révèle un problème plus large : le manque de volonté politique et culturelle de faire de la justice pour les femmes une priorité. « Chaque événement où il est invité, chaque marque qui le soutient sont des messages envoyés aux jeunes : la violence, ce n'est pas si grave si tu es célèbre », analyse la militante.
Un silence partagé par l'industrie musicale. Saad Lamjarred a poursuivi son contrat de distribution digitale avec Qanawat, propriété de Warner Music MENA, après sa condamnation en 2023. Il continue d'être mis en avant par les plateformes de streaming qui l'incluent dans leurs playlists-phares. Contacté par Orient XXI en mai 2025, Google a cependant confirmé avoir démonétisé sa chaîne Youtube.
Dans le sillage du mouvement #MeToo, l'industrie du disque est appelée à se positionner, entre intérêts financiers et souci éthique. Le rappeur états-unien P. Diddy a vu ses écoutes boostées au moment de son arrestation pour plusieurs crimes sexuels. Alors qu'il purge une peine de quatre ans de prison, prononcée en 2025, sa musique est toujours hébergée et promue. R. Kelly, en revanche, a été retiré des playlists et recommandations algorithmiques de toutes les plateformes après avoir été condamné en 2022 à trente ans de prison, notamment pour trafic sexuel et production de pédopornographie. « Quand un artiste fait quelque chose de particulièrement préjudiciable ou haineux, cela affecte nos valeurs, et cela modifie notre manière de travailler avec lui », avait alors déclaré un responsable de Spotify.
La nouvelle condamnation de Saad Lamjarred va-t-elle mettre à l'arrêt sa carrière, qu'il rêve de faire décoller au-delà du monde arabe ? Dans « Homa Dol », l'un de ses derniers clips en duo avec une artiste indienne, il incarne un roturier emprisonné dans les geôles du royaume pour avoir convolé avec la princesse. Il invoque la loi ancienne du jugement par duel : un moyen de recouvrer sa liberté par les armes. Une certaine idée de la justice.
1« Maroc : Saad Lamjarred, la chute du petit prince », le 3 septembre 2018.
20.05.2026 à 06:00
Haouès Seniguer
Dissolutions, propositions de loi, commissions d'enquête, accusations d'islamo-gauchisme : tandis que l'islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l'espace public — le tout sur fond de progression électorale de l'extrême droite. Le 3 mai 2026, dans un entretien au Monde, le ministre de l'intérieur français Laurent Nuñez a livré quelques clefs sur sa politique de gestion de l'islam. Il y annonçait la rédaction (…)
- Magazine / France, Islam, Racisme, Islamophobie, Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH)
Dissolutions, propositions de loi, commissions d'enquête, accusations d'islamo-gauchisme : tandis que l'islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l'espace public — le tout sur fond de progression électorale de l'extrême droite.
Le 3 mai 2026, dans un entretien au Monde, le ministre de l'intérieur français Laurent Nuñez a livré quelques clefs sur sa politique de gestion de l'islam1. Il y annonçait la rédaction prochaine par le gouvernement d'un projet de loi, l'énième sur le sujet, censé cette fois lutter contre « l'entrisme islamiste ».
Au cours de cet entretien, il revenait sur sa décision, contredite in extremis par une décision du tribunal administratif, d'interdire la 40ᵉ édition de la Rencontre annuelle du Bourget organisée par l'association Musulmans de France (MdF, ex-UOIF [Union des organisations islamiques de France]), prévue du 3 au 6 avril. Laurent Nuñez avait alors initialement invoqué un contexte tendu, un risque terroriste élevé — lié principalement à la guerre en Iran — et des craintes de troubles à l'ordre public. Pour le quotidien national, il changeait toutefois de discours, relevant plutôt la vente sur les stands de livres « qui posent problème ».
Si le congrès de MdF a finalement pu se tenir, sans qu'aucun trouble ne soit signalé, la séquence est symptomatique de l'accroissement des mesures répressives contre les incarnations publiques de l'islam en France. Deux décisions illustrent le durcissement politique : la résiliation en janvier 2025 du contrat d'association avec l'État du groupe scolaire Al-Kindi à Décines-Charpieu, dans la métropole de Lyon, puis la dissolution en septembre 2025 de l'Institut européen des sciences humaines (IESH) de Château-Chinon. Ce dernier était décrit comme « principale représentation de la mouvance frériste en France, laquelle prône une idéologie islamiste radicale visant à l'avènement d'une société régie par la loi islamique ».
En dépit des gestes accomplis envers l'État, ses services et la société, comme la signature de la Charte des principes de l'islam de France en 2021 et la mise à distance constante — notamment par MdF — de l'idéologie des Frères musulmans, les institutions musulmanes restent dans le viseur de l'État. La méfiance touche individuellement les imams et responsables religieux qui ont, de fait et pour beaucoup, été incapables de prendre position sur la guerre contre Gaza depuis octobre 2023, de crainte d'être poursuivis pour « apologie du terrorisme ». L'on ne compte plus les initiatives législatives, ou propositions de loi, les rapports — dont celui du printemps 2025 sur le « frérisme » — et les commissions qui stigmatisent de facto les musulmanes.
La liste de ces initiatives, rien qu'au Parlement, donne en effet le tournis. Si l'on exclut les discours récurrents sur le fait islamique et/ou islamiste, l'on notera une commission d'enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste en 2020, puis l'adoption de la loi confortant les principes de la République dite « loi contre le séparatisme » en août 2021. Le rythme s'emballe en 2025 et 2026, avec la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les liens entre réseaux islamistes, terrorisme et acteurs politiques, la « proposition de loi visant à interdire le voilement des mineures dans l'espace public » (décembre 2025), celle « visant à lutter contre l'entrisme islamiste en France » déposée notamment par Bruno Retailleau (mars 2026), celle « visant à interdire le port de signes religieux par les élus locaux dans le cadre de leurs mandats » (avril 2026), et enfin la future loi portée par le ministre Laurent Nuñez contre « le séparatisme et l'entrisme ». Le durcissement accéléré avant la prochaine échéance présidentielle est manifeste.
Deux actes politiques majeurs ont inauguré, précipité et accentué une politique du soupçon qui s'est disséminée tous azimuts sous la présidence d'Emmanuel Macron. Le premier fut le discours présidentiel des Mureaux, le 2 octobre 2020 ; le second, l'accusation d'islamo-gauchisme proférée contre l'université par la ministre de l'enseignement supérieur de l'époque, Frédérique Vidal, en 2021. Le soupçon, qui préexistait incontestablement à ces actes, s'est en quelque sorte libéré de ses entraves. Il a visé à la fois l'islam et les musulmans visibles dans les espaces sociaux en général, les milieux associatifs islamiques et anti-islamophobie en particulier, mais également les chercheurs en sciences sociales travaillant sur la race, le genre, le sexe ou le post-colonial, domaines dans lesquels l'immigration, l'islamité ou la condition musulmane peuvent être abordées. Cette politique s'est déployée sur fond de progression électorale de l'extrême droite, du poids croissant des chaînes extrémistes d'information en continu, où interviennent nombre d'élus toutes tendances confondues, et des attentats ou assassinats commis au nom de l'islam — lesquels furent moins une cause qu'un adjuvant.
Depuis lors, un constat prédomine : ce n'est plus le terroriste ou le radical dit islamiste qui fait l'objet d'une surréaction médiatique ou politique, d'un traitement préventif ou curatif ; c'est désormais aussi le/la musulmane pratiquante, engagée sur le plan associatif, ou trop visiblement pratiquante, qui devient, de ce point de vue, a priori suspecte, tout comme le chercheur critique des discours institutionnels, politiques ou des catégories de l'action publique portant sur et autour des questions relatives à l'islam et à l'islamisme.
L'islamophobie, qui demeure un mot tabou dans une majorité de discours officiels ou consacrés, procèderait moins d'un racisme ordinaire, politiquement et moralement répréhensible au même titre que d'autres racismes, que d'une simple opinion irrévérencieuse à l'égard d'une religion, par ailleurs encore largement perçue comme exogène. Et celles et ceux qui l'étudient, ou la dénoncent, font de la même manière précisément l'objet d'une suspicion exacerbée. L'islamisme pourfendu devient ainsi un prétexte pour à la fois mettre en cause « la visibilité urbaine de l'islam »2 et nourrir un discours de guerre civilisationnelle entre la France, d'héritage « gréco-romain et judéo-chrétien », et l'islam. Et tous ceux qui contestent ce récit sont évidemment cloués au pilori.
Pourtant, les motifs de contestation de ce récit sont nombreux. Comme l'affirmaient en 2013 les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte) :
Pour évaluer l'islamophobie en acte, c'est-à-dire la traduction sociale et politique, interpersonnelle et subjective du rejet de l'islam enregistré par les données statistiques, trois grandes démarches d'enregistrement sont possibles : lorsque les victimes se mobilisent (renvois), lorsqu'on les interroge (enquêtes de victimation) et l'expérimentation située (testing).
Les données destinées à mesurer l'islamophobie, ou le « racisme antimusulman », dans ses justes proportions, qu'elle touche des individus, des bâtiments, des édifices ou des institutions, s'exposent inéluctablement à des biais. Mais ceux-ci sont plus importants du fait de la dissolution du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) en 2021 qui affecte la visibilité du phénomène, mais aussi du fait de la faiblesse de plaintes déposées à la police par les victimes qui ont souvent une confiance toute relative en l'institution et craignent de voir leurs dépôts maltraités. L'absence de volonté politique de mettre en avant ces discriminations joue également un rôle central. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), qui publie chaque année un rapport sur le racisme qui fait autorité, a cessé depuis 2021 de diffuser des chiffres relatifs aux actes antimusulmans en raison de problèmes liés à la méthodologie de récolte des données.
Outre la dissolution du CCIF, la détérioration des relations entre les associations musulmanes et l'État entrave l'efficacité des remontées de terrain et empêche les comparaisons avec les autres discriminations, en particulier l'antisémitisme. Toutefois, le ministère de l'intérieur lui-même a acté en 2025 une hausse de 75 % des « actes antimusulmans » au cours de l'année précédente, passant de 83 à 145. Mais ces chiffres apparaissent comme peu lisibles.
Claire Hédon, la Défenseure des droits, à la tête d'une autorité indépendante, a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion injustement passé inaperçu3. Si les chiffres concernant les discriminations sont toujours motifs à débat, le rapport donne de la consistance, à partir de témoignages et de commentaires circonstanciés et légalement établis, à l'existence de discriminations, tant directes qu'indirectes, qui affectent des personnes à raison d'une appartenance avérée ou présumée à l'islam. La Défenseure des droits affirme :
La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).
Elle fait cependant le choix de délaisser le terme islamophobie pour lui en préférer d'autres : « comportement anti-musulmans », « haine anti-musulmans », « stigmatisation anti-religieuse », « propos à caractère raciste et anti-musulmans », « violence anti-musulmans ». Cela tient au fait qu'il s'agit d'envisager les cas de discriminations proprement dites, et que ledit terme d'une part ne s'y résume pas et d'autre part parce qu'il est absent et de la Constitution et du Code pénal. Or, pour établir légalement la réalité d'une discrimination, quel qu'en soit le motif, le juge de paix reste, en la matière, le texte juridique.
Mais il en est tout autre sur le plan politique, social ou sociétal. Rappelons combien l'assassinat islamophobe d'Aboubakar Cissé dans une mosquée à la Grand-Combe le 25 avril 2025 fut précédé par de nombreux discours publics de mise à l'index des pratiques musulmanes qui passent sous le radar.
C'est la raison pour laquelle la configuration politique française peut se prêter à quelque analogie, impérativement prudente, avec l'entre-deux-guerres. À l'époque, les juifs étaient accusés de corrompre la nation. Aujourd'hui, c'est au nom d'une vision frelatée de la République et de la laïcité, et sous prétexte de lutter contre « l'islamisation », le « frérisme » ou l'islamisme, que les musulmanes sont pointées du doigt, accusées de menacer la société française par la démographie, les lieux de culte ou la complicité d'une certaine gauche et des universitaires.
Quelques chercheurs ont grandement alimenté la rhétorique suspicieuse et la marche en avant répressive de l'État en fournissant une expertise et le vocabulaire qui l'accompagne. C'est le cas entre autres de Bernard Rougier et Florence Bergeaud-Blackler, laquelle s'en prévaut d'ailleurs volontiers sur les réseaux sociaux ; les deux accusant sans la moindre preuve des collègues en désaccord avec leurs vues d'être des suppôts de l'ennemi islamiste. Les termes « frérisme », « entrisme » ou « séparatisme » appartiennent donc à cette terminologie qui fait florès ; elle fait signe, consciemment ou non, vers une espèce de conspiration à l'œuvre au sein de la société.
Le coup d'accélérateur politique, de nature coercitive, contre des formes supposément ou réellement déviantes d'islam et d'islamité dans l'espace public, n'est pas anodin. La dynamique française actuelle semble pouvoir tout justifier et conduit à effacer toute expression musulmane légitime dans l'espace public, notamment critique et autonome.
L'atmosphère générale de suspicion a toutefois un effet pervers : cette pression permanente sur les musulmanes, quelle que soit leur sensibilité religieuse et politique, empêche ipso facto l'éclosion et la poursuite de débats théologiques internes à leur religion, qui est un vrai sujet. En rendant douteuse ou honteuse toute manifestation ostensible de l'appartenance musulmane, les autorités étatiques qui se disent régulièrement désireuses de voir advenir « un islam des Lumières » le diffèrent, bon gré mal gré.
1Propos recueillis par Christophe Ayad et Louise Couvelaire, « Laurent Nuñez : “Moi, je n'ai pas de problème avec l'islam en France, mais je combats ceux qui l'utilisent pour porter atteinte à notre République” », Le Monde, 3 mai 2026.
2Franck Frégosi, Gouverner l'islam en France, Paris, Seuil, 2025
3Claire Hédon, « Les discriminations fondées sur la religion — Constats et analyses du Défenseur des droits », décembre 2025.
19.05.2026 à 06:00
Majd Kayyal
Connu depuis des années, le phénomène du crime organisé au sein de la société palestinienne à l'intérieur d'Israël explose. Endettement, racket, détournement de fonds : la violence touche désormais toutes les couches de la société. Le tout avec la complicité de l'État israélien qui y trouve une manière de marginaliser davantage les citoyens palestiniens. La violence liée au crime organisé est désormais ce qui caractérise principalement — de manière tragique — la société palestinienne en (…)
- Magazine / Israël, Justice, Palestiniens d'Israël
Connu depuis des années, le phénomène du crime organisé au sein de la société palestinienne à l'intérieur d'Israël explose. Endettement, racket, détournement de fonds : la violence touche désormais toutes les couches de la société. Le tout avec la complicité de l'État israélien qui y trouve une manière de marginaliser davantage les citoyens palestiniens.
La violence liée au crime organisé est désormais ce qui caractérise principalement — de manière tragique — la société palestinienne en Israël. Il ne s'agit ni d'incidents isolés ni d'un phénomène nouveau, mais d'une structure sociale qui régit tous les détails de la vie quotidienne dans le Néguev, en Galilée, dans le Triangle et les villes côtières dites « mixtes », avec la complicité active de l'État. Personne n'est plus à l'abri. Nul espace humain et social n'y échappe. Il est impossible d'imaginer qu'un seul Palestinien en Israël puisse ne pas avoir un lien, même lointain, avec la violence du crime généralisé.
Plus de 1 100 tués depuis 2020 et des milliers de blessés. Des coups de feu quasi quotidiens sont tirés dans les rues des villes et des villages. Les armes, si rares dans nos maisons il y dix ans, sont maintenant impossibles à quantifier. Les estimations officielles israéliennes varient entre 8 000 et 400 000 armes à feu. Autant dire que personne n'en sait rien. Ce qui est certain, c'est que les gangs ici ont de tout : pistolets, fusils d'assaut, lance-roquettes, mortiers, engins explosifs improvisés, drones modifiés… Toutes ces armes fauchent des vies, celles de personnes impliquées dans le crime comme celles de centaines d'autres totalement innocentes. Elles détruisent des familles entières et rendent insupportable la vie dans nos localités.
La violence du crime se manifeste de nombreuses façons — attaque à main armée, trafic de drogue, usage d'armes dans le moindre des conflits personnels et familiaux — et transforme tout règlement de comptes en interminable cycle sanglant. La structure sociale de ces crimes repose sur trois piliers liés à l'argent : les prêts clandestins, l'extorsion et la manipulation des procédures d'appels d'offres.
Les prêts clandestins ont marqué le début de cette ère sanglante. Des individus et des familles, en situation financière précaire et qui ont besoin de fonds — pour payer une pension de divorce, la caution d'un enfant arrêté, ou racheter une part d'héritage afin que le bien ne sorte pas de la famille —, ou parfois de manière urgente — pour jouer à des jeux de hasard ou s'acheter une voiture de luxe — et, ne pouvant les obtenir de la banque ni de leurs proches, s'adressent à des prêteurs affiliés à des organisations criminelles. Ils obtiennent des prêts à intérêts astronomiques, dont le taux d'intérêt peut atteindre 10 % de la somme accumulée au fur et à mesure, ce qui peut jusqu'à tripler la somme de la dette en une seule année.
La même chose peut arriver avec la « cession de dette ». Si l'on tarde à la payer, le créancier peut, pour se faire rembourser, s'adresser à une organisation criminelle. Celle-ci lui verse un pourcentage donné de la somme puis règle ses comptes avec le débiteur, en appliquant au reste de la somme des taux d'intérêt énormes et à coups de violences et de menaces.
Le retard dans le paiement conduit à un engrenage de collectes de taxes abusives qui implique non seulement la personne endettée mais aussi sa famille, du plus petit au plus large cercle : frères, cousins, beaux-parents, etc. Car la garantie n'est pas individuelle mais concerne un large périmètre social. Les menaces vont crescendo : coups de feu ou explosifs visant d'abord les voitures ou les maisons, puis des personnes — pour causer des blessures ; la pratique s'élargit de plus en plus pour inclure les familles dans le cercle élargi du débiteur. Souvent, à la fin, les créanciers s'approprient les biens de cette dernière et de sa famille, qu'il s'agisse de commerce, de maison ou de terre.
Cette dimension a été décisive car elle a agrandi le champ du crime, engloutissant de larges pans de la société qui en étaient jusque-là éloignés, et transformant la dette individuelle en dette familiale étendue, aux effets catastrophiques. Le moindre de ces effets est de contraindre les gens à vendre leurs biens — terres ou maisons — pour s'acquitter d'une dette qu'ils n'avaient pourtant pas contractée, le tout dans un parc immobilier extrêmement sous tension, notamment en raison de la surpopulation des zones de construction pour les Palestiniens à la suite des confiscations de la part de l'État, des contraintes légales liées aux plans structurels et la parcimonie des permis de construire. Plus grave encore : des familles s'arment pour se protéger ou font appel à d'autres organisations criminelles face à celles qui les menacent, ce qui les voue à d'autres pressions à venir.
Pour la famille élargie — essentielle dans la structure sociologique locale, en cela qu'elle est plus présente que la famille nucléaire et bénéficie de plus de cohésion que le clan —, la famille nucléaire du débiteur devient un fardeau dont il est impossible de se libérer. La nature des rapports familiaux s'en trouve ébranlée soit par l'éloignement et l'exclusion, soit par un renforcement du lien au clan, structure protectrice plus vaste — mais qui n'est pas, historiquement, la structure principale de la société palestinienne de l'intérieur, sauf au Néguev.
De l'interdit bancaire jusqu'à la faillite, en passant par les jeux d'argent, les familles se retrouvent donc empêtrées dans un contexte de pauvreté et de crise sociale. Les enfants qui grandissent dans ces milieux sont exposés depuis leur adolescence à la violence, aux armes, à la dislocation familiale et à diverses formes de menaces, d'instabilité et de clandestinité. La probabilité qu'ils adhèrent, en grandissant, au monde du crime n'en est que plus grande, monde susceptible de les prendre en charge, de leur procurer de l'argent facile, un sentiment de puissance et la possibilité d'exercer cette autorité qui leur a tant manqué.
Dans la plupart des régions palestiniennes, aucun de ces deux cas de figure — isolement de la famille nucléaire ruinée ou recours renforcé au clan — n'est naturel ou évident. L'oscillation entre ces deux pôles sous la pression du crime ébranle la structure traditionnelle du village palestinien et déséquilibre artificiellement le rapport entre les niveaux constitutifs de la famille. Nous nous retrouvons ainsi pris entre deux maux en conflit : une violence anarchique où la force des armes claniques les plus réactionnaires se mêle à la force des organisations criminelles composées de milliers de jeunes ayant grandi dans des conditions tragiques, issus de familles fragmentées et socialement broyées.
Outre la dette, l'extorsion — autrement dit, le racket exercé sur les propriétaires de commerces et de services pour les obliger à verser des sommes mensuelles ou annuelles s'ils veulent continuer à exercer leur activité en paix — est une des activités principales des organisations criminelles. Si la pratique n'est pas nouvelle, elle se limitait, il y a une dizaine d'années toutefois, à certains établissements — restaurants, cafés et bars, notamment dans les grandes villes côtières dites « mixtes » — et prenait différentes formes, plus ou moins dangereuses et plus ou moins directes : obliger les commerces à un service de « sécurité » contre des sommes faramineuses, monopoliser la vente des boissons alcoolisées, etc.
Aujourd'hui, nous sommes passés à une autre phase. L'extorsion peut s'abattre sans distinction sur une petite boutique de falafels, un magasin de prêt-à-porter ou une station essence. Tous les services commerciaux dans les villes et villages palestiniens sont devenus des cibles potentielles. La pratique a même gagné les usines, les entrepôts, les entreprises, les fonctionnaires, et même les enseignants, les assureurs, les comptables, etc. Tous sont maintenant sommés de verser une partie fixe de leurs salaires.
Et cela ne s'arrête pas là : les organisations criminelles réalisent désormais des « enquêtes » pour débusquer les « riches ». Elles pourchassent ceux qui affichent des signes d'aisance matérielle, comme l'achat d'une voiture de luxe, ou ceux dont on sait qu'ils possèdent des terres ou des maisons, et les somment de verser des centaines de milliers de shekels de « taxe » sur leurs biens. Dans certains cas, des organisations ont soutiré à des employés d'agences bancaires locales des relevés de comptes de leurs clients pour leur faire payer une « taxe » sur leurs économies.
Cette généralisation de l'extorsion s'explique notamment par l'augmentation du nombre de commerces et de services dans les villes et villages palestiniens, ainsi que l'importance accordée à l'investissement dans les marchés financiers et l'achat de biens en dehors de la structure économique traditionnelle. Plusieurs villes se sont ainsi transformées en centres commerciaux géants, regorgeant de services et de commerces de toutes sortes.
Or, le développement de cette scène économique dynamique n'est pas sans lien avec la criminalité. La cartographie économique s'est constituée en fonction de l'extorsion : soit les commerçants versent les sommes exigées au détriment de leurs marges de gain qui deviennent extrêmement faibles, soit ils ferment pour échapper au racket, soit ils entretiennent un lien avec une structure protectrice — la famille élargie ou une autre organisation criminelle —, soit ils se procurent des armes et montrent une disposition à en découdre.
Ainsi, cet écosystème économique dynamique constitué en marge de l'économie israélienne — formant ainsi une alternative, même limitée, au travail salarié chez les Israéliens — est entravé, contrôlé et gouverné par le biais des organisations du crime. En d'autres termes, le crime d'extorsion contribue à l'asphyxie d'une économie quasi indépendante, un facteur qui lie l'économie palestinienne en Israël au marché israélien central. L'extorsion empêche dès lors la constitution de tout levier économique qui permettrait aux Palestiniens d'accumuler des richesses ou d'accéder à la propriété. Elle bride sur le long terme l'investissement, le pouvoir d'achat du patrimoine et des actifs fixes, et maintient pour longtemps ce capital ainsi immobilisé sous contrôle israélien.
Le troisième pilier du crime organisé est la domination exercée par les organisations sur les appels d'offres, et le détournement des budgets institutionnels et gouvernementaux et leur blanchiment. Dans les villes et villages arabes, le gouvernement israélien alloue des budgets — relativement modestes — aux municipalités et aux conseils locaux, aux écoles et aux institutions culturelles et sociales, entre autres organismes. Cela passe par des appels d'offres dans les secteurs de la construction, du gardiennage, de la collecte des déchets, ou pour l'acquisition de fournitures de bureau, voire pour des activités culturelles et de divertissement : théâtre, conférences et ateliers pédagogiques.
Les organisations criminelles font pression sur les administrateurs de ces institutions pour qu'ils détournent les appels d'offres vers des sociétés auxquelles elles sont liées et obligent, sous la menace, d'autres sociétés à se retirer. Elles exercent ainsi un contrôle durable sur le recrutement des responsables de ces administrations, et une ingérence dans les élections locales et municipales, imposant les maires et les fonctionnaires qui leur sont affiliés et qui renforceront leur mainmise sur ces ressources pour les transférer aux organisations criminelles. L'exemple le plus éloquent en la matière concerne l'arrestation de Ali Sallam, le maire de Nazareth — la plus grande ville palestinienne de l'intérieur —, en janvier 2026, ainsi que du comptable de la mairie et de bon nombre de grands responsables municipaux et de certains chefs d'organisations criminelles pour le détournement de plus de 150 millions de shekels (environ 44,5 millions d'euros) entre 2015 et 2025.
Ces pratiques ont des conséquences importantes sur le rapport des Palestiniens aux institutions israéliennes officielles, puisqu'elles entravent toute possibilité d'engagement civique auprès d'elles, de même qu'elles rendent impossible la gestion de ces budgets au profit de la population. Le poids des organisations criminelles et le contrôle qu'elles exercent compromettent les tentatives d' « intégration » des Palestiniens dans les institutions de l'État, dans le sens d'une adhésion véritable et non uniquement fonctionnelle.
Où se situe le rôle de l'État dans tout cela ? Depuis plusieurs années, les autorités israéliennes ont réussi à contenir et réduire sensiblement le phénomène du crime organisé dans la société juive israélienne, tout en l'alimentant au sein de la société palestinienne.
C'est que le régime colonial sioniste traite les Palestiniens de l'intérieur comme des « cases vides » dont la vie civique ne peut intéresser les autorités. Leur gestion se fait exclusivement par le biais des services de renseignements, l'armée et la police. Dans tous les domaines de la vie, Israël a laissé les communautés palestiniennes de l'intérieur sans aucune perspective de développement, sans soin, sans capacité de gestion ni de gouvernance à caractère civil.
Les autorités ont réprimé toute tentative de créer des alternatives susceptibles de politiser cette société palestinienne, c'est-à-dire de lui donner une direction, de préserver sa cohésion sociale et de la faire avancer. La vie politique partisane, qui pendant longtemps était un pilier central dans la vie des gens dans les villes et villages, a fortement régressé. Plus important encore, au cours de la dernière décennie, le mouvement islamique du Nord, qui constituait l'un des plus vastes réseaux sociaux, politiques et économiques palestiniens en Israël, a été interdit.
Israël entretient ce vide immense depuis des décennies. Pour que nous demeurions une société sans aucun impact sur la politique, l'histoire et les rapports de force. Aujourd'hui, après une décennie de renaissance que les Palestiniens de l'intérieur ont connue et qui a conduit au soulèvement de mai 20211, le crime remplit une fonction coloniale essentielle. Il crée une structure de pouvoir qui a ses symboles et ses leaders, capables de se reproduire et d'attirer dans ses cercles les jeunes générations. Elle a aussi son propre langage, qui fait désormais partie de notre vocabulaire quotidien. Elle a enfin ses méthodes et sa puissance, inscrites désormais dans la mentalité dominante.
Le crime organisé constitue ainsi une triple négation : négation de la famille, dont il ruine la structure traditionnelle sur laquelle se fonde le village palestinien ; négation de toute possibilité de richesse, puisqu'il sape la capacité des Palestiniens de l'intérieur à évoluer vers un individualisme de marché indépendant de l'État, susceptible de faire d'eux une force d'investissement économique centrale en Israël ; négation de toute citoyenneté possible, car il fait échouer leurs tentatives d'adhésion aux institutions officielles et de gestion de la vie civique sous l'égide de l'État et de ses budgets.
1NDLR. En mai 2021, les Palestiniens de l'intérieur se soulèvent en raison de trois crises simultanées : des menaces d'expulsion de familles palestiniennes à Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est, des heurts répétés entre forces israéliennes et fidèles lors du Ramadan sur l'esplanade des Mosquées, et la guerre à Gaza. Ce soulèvement sera fortement réprimé : en quelques jours, plus de 700 Palestiniens de l'intérieur sont arrêtés, dont des dizaines de mineurs.