14.05.2026 à 06:00
Paul Audinet
Alors que la fermeture du détroit d'Ormuz désorganise les flux énergétiques mondiaux, l'Algérie apparaît comme l'un des rares bénéficiaires indirects de la crise. Grâce à sa position méditerranéenne, à ses infrastructures tournées vers l'Europe et à la remontée des prix, Alger encaisse une prime qui tombe à point nommé pour ses finances publiques fragilisées. Reste à savoir si cette aubaine sera, pour une fois, mise à profit. Depuis le 2 mars 2026, la fermeture du détroit d'Ormuz perturbe (…)
- Magazine / Algérie, Union européenne (UE), Énergie, Gaz naturel, Économie, Détroit d'Ormuz, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Alors que la fermeture du détroit d'Ormuz désorganise les flux énergétiques mondiaux, l'Algérie apparaît comme l'un des rares bénéficiaires indirects de la crise. Grâce à sa position méditerranéenne, à ses infrastructures tournées vers l'Europe et à la remontée des prix, Alger encaisse une prime qui tombe à point nommé pour ses finances publiques fragilisées. Reste à savoir si cette aubaine sera, pour une fois, mise à profit.
Depuis le 2 mars 2026, la fermeture du détroit d'Ormuz perturbe l'un des principaux corridors énergétiques mondiaux, par lequel transitent près de 20 % des flux internationaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Les producteurs du Golfe voient leurs exportations entravées. L'Algérie, elle, expédie ses volumes depuis la Méditerranée occidentale, loin de la zone de crise.
Cet avantage géographique se traduit immédiatement sur le plan commercial. Au sud d'une Europe soucieuse de sécuriser ses approvisionnements, l'Algérie dispose d'un accès direct à ses marchés. L'Union européenne reste de loin son principal débouché gazier et absorbe une large part de son pétrole brut. Surtout, deux gazoducs relient directement le pays au continent : le Transmed vers l'Italie via la Tunisie, et le Medgaz vers l'Espagne, dont la capacité a été relevée ces dernières années. Le gaz algérien atteint ainsi ses clients sans dépendre des routes maritimes sous tension. Le gazoduc Maghreb-Europe, qui transitait par le Maroc, demeure suspendu depuis 2021 après la rupture diplomatique entre Alger et Rabat.
Alors que fin 2025, les équilibres financiers du pays s'étaient nettement dégradés, la nouvelle donne arrive à point. L'Algérie est l'une des économies les plus dépendantes au monde de ses exportations d'hydrocarbures : celles-ci représentent en moyenne plus de 90 % de ses recettes en devises et 60 % de ses recettes budgétaires totales. Lorsque les prix reculent, c'est toute la mécanique de l'État qui se contracte.
En 2025, les recettes d'exportation du secteur ont diminué, tandis que le déficit budgétaire dépassait 10 % du PIB selon le Fonds monétaire international (FMI). Le Fonds de régulation des recettes, l'épargne pétrolière accumulée lors des cycles haussiers précédents, est désormais épuisé. Les réserves de change ont, elles aussi, fortement reculé, à environ 55 milliards de dollars (46 milliards d'euros) à l'été 2025, soit moins du tiers de leur niveau de 2013. Dans le même temps, les banques publiques, principal relais du financement intérieur, sont déjà très sollicitées par les besoins du Trésor. Le budget 2026 avait alors été construit sur une hypothèse prudente de baril à 60 dollars (51 euros).
Cette hypothèse a rapidement volé en éclats. Si le Sahara Blend — brut de référence algérien apprécié des raffineurs européens pour sa faible teneur en soufre — valait encore moins de 70 dollars (60 euros) en janvier, il dépassait 100 dollars (85 euros) en moyenne en mars, selon l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), soit son plus haut niveau depuis le choc énergétique de 2022. Début mai, malgré l'annonce d'un cessez-le-feu qui reste fragile sur le terrain, les prix oscillent dans une fourchette de 95 à 110 dollars (de 81 à 94 euros).
Pour Alger, l'effet est immédiat : hausse des recettes d'exportation, amélioration de la balance courante, respiration budgétaire. La remontée du pétrole soutient aussi les revenus gaziers, dans un marché européen redevenu hypersensible au risque d'approvisionnement.
Plusieurs capitales européennes n'ont pas tardé à réagir. Le 25 mars, la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni s'est rendue à Alger. Le lendemain, le ministre espagnol des affaires étrangères José Manuel Albares lui a emboîté le pas.
L'Italie et l'Espagne reçoivent chacune près de 30 % de leurs importations gazières d'Algérie et cherchent à accroître leurs achats. Rome approfondit la coopération entre Ente nazionale idrocarburi (ENI) et la Sonatrach, notamment dans l'offshore et les hydrocarbures non conventionnels. Madrid mise sur une hausse supplémentaire des livraisons via le Medgaz. Dans une Europe encore marquée par le choc gazier de 20221, l'Algérie redevient un fournisseur stratégique de proximité. Le Fonds monétaire internationl (FMI) a par ailleurs relevé ses prévisions de croissance pour 2026, citant le pays parmi les gagnants économiques du conflit.
La crise pourrait aussi améliorer l'attractivité du pays auprès des investisseurs. Le 19 avril, Alger a lancé son deuxième appel d'offres international en deux ans, l'« Algeria Bid Round 2026 », portant sur sept périmètres d'exploration sahariens. Le calendrier ne doit rien au conflit : il répond à une nécessité ancienne. Les grands gisements historiques, Hassi Messaoud pour le pétrole et Hassi R'Mel pour le gaz, mis en production au tournant des années 1960, arrivent à maturité et exigent de nouveaux relais.
Mais la flambée des cours change le contexte. Des prix élevés améliorent la rentabilité potentielle des projets et rendent le risque algérien plus acceptable pour les majors. Encore faudra-t-il convertir l'essai. Les campagnes précédentes ont souvent suscité un intérêt inférieur aux attentes, freinées par les lourdeurs administratives, l'instabilité réglementaire perçue et une concurrence internationale soutenue pour les capitaux énergétiques.
Mais ce regain de fortune peut n'être qu'un répit. L'histoire récente invite à la prudence. Les deux derniers grands cycles haussiers — 2002-2008, puis 2022-2023 — ont permis à l'Algérie de reconstituer ses marges budgétaires sans engager de transformation économique durable.
Le pays demeure pris dans un piège de la rente : les recettes des hydrocarbures financent subventions, transferts sociaux et dépense publique, ce qui amortit les tensions économiques et sociales à court terme, mais réduit l'incitation à diversifier l'appareil productif, élargir la base fiscale et améliorer l'environnement des affaires. Lorsque les cours sont élevés, l'urgence du changement s'atténue ; lorsqu'ils se replient, les moyens d'agir se restreignent.
D'autres fragilités persistent. La consommation intérieure de gaz progresse rapidement et rogne les volumes exportables. Les exportations hors hydrocarbures demeurent marginales. L'économie informelle reste dominante, de l'ordre de 45 % du PIB. Enfin, la tentation du financement monétaire des déficits n'a pas disparu, avec les risques classiques : inflation plus élevée et pression sur le dinar.
Si le détroit d'Ormuz rouvrait durablement, les prix finiraient par se normaliser. L'Algérie conserverait alors les mêmes défis qu'avant la crise : dépendance pétro-gazière, marges budgétaires limitées, diversification inachevée. La crise au Moyen-Orient offre à Alger un répit budgétaire et une visibilité inespérée. Elle ne change rien à l'équation de fond.
1NDLR. La crise gazière dans le monde a débuté en 2021 à la suite de la forte reprise économique après la récession liée à la pandémie de Covid-19, et a été amplifiée par l'invasion de l'Ukraine par la Russie fin février 2022.
13.05.2026 à 06:00
Monica Cillerai
Dans le secteur de Batn Al-Hawa et Al-Bustan, des centaines de familles sont concernées par des décisions de justice qui ouvrent la voie à leur éviction au profit d'organisations de colons israéliens. Au sud-est de la Vieille ville de Jérusalem, sur les pentes de Silwan, la pression foncière et juridique s'intensifie, transformant progressivement la composition du quartier. Kayed Rajabi nous accueille chez lui, une cigarette à la main et le regard fatigué. Du fil barbelé longe le muret (…)
- Magazine / Israël, Palestine, Droit international humanitaire, Jérusalem-Est, Photoreportage, Colonialisme
Dans le secteur de Batn Al-Hawa et Al-Bustan, des centaines de familles sont concernées par des décisions de justice qui ouvrent la voie à leur éviction au profit d'organisations de colons israéliens. Au sud-est de la Vieille ville de Jérusalem, sur les pentes de Silwan, la pression foncière et juridique s'intensifie, transformant progressivement la composition du quartier.
Kayed Rajabi nous accueille chez lui, une cigarette à la main et le regard fatigué. Du fil barbelé longe le muret qui sépare son habitation de celle des voisins, où l'on voit une grande étoile de David illuminée et un drapeau israélien sur le balcon. Sur le toit voisin flottent d'autres drapeaux blancs et bleus.
La famille Rajabi se retrouve prise entre deux maisons récemment occupées par des colons israéliens dans le quartier de Batn Al-Hawa, à Silwan, au cœur de Jérusalem-Est. Leurs voisins ont été expulsés par la police le 25 mars, avec dix autres familles du quartier. Au total, seize familles ont été évacuées la même semaine, dont onze appartements appartiennent à la famille Rajabi et quatre à la famille Basbous. Les habitations sont désormais occupées par des colons tandis que des centaines d'autres Palestiniens risquent de subir le même sort dans les mois à venir.


« Je suis né ici, ma famille est ici depuis 1967, lorsque nous avons été expulsés de notre maison. Et maintenant ils veulent nous expulser à nouveau. » Kayed a cinquante ans, dix enfants, et une détermination farouche à continuer de résister.
Ces maisons, c'est nous qui les avons construites : mon grand-père les a achetées et les a bâties pierre après pierre, brique après brique, clou après clou. Je me suis marié ici, mon père aussi. Mes enfants y sont nés et y ont grandi. Maintenant, les tribunaux israéliens nous ont ordonné de partir. Ils affirment que des juifs yéménites vivaient dans ce quartier, qui s'étend sur 0,52 hectare, à l'époque de l'Empire ottoman, et que la terre doit revenir aux juifs.
Batn Al-Hawa subit une offensive violente au nom du « droit au retour » des juifs sur des terres enregistrées comme juives avant 1948 : 85 familles palestiniennes sont ainsi menacées d'expulsion, soit plus de 700 personnes. C'est l'organisation religieuse israélienne Ateret Cohanim qui revendique la propriété de ces terrains, en utilisant deux lois comme levier pour prendre le contrôle de l'un des quartiers les plus stratégiques de Jérusalem-Est. La première est la loi de 1950 sur les « biens des absents » qui stipule que les propriétés des réfugiés palestiniens ne seraient pas restituées à leurs propriétaires « absents » après la Nakba. La seconde est la loi de 1970 relative aux affaires juridiques et administratives, qui permet à des organisations juives de revendiquer des biens à Jérusalem-Est s'ils étaient détenus par des juifs avant 1948.

Les terres de Batn Al-Hawa appartenaient à un trust religieux juif connu sous le nom de Benvenisti Trust, créé à la fin du XIXe siècle pour accueillir des juifs yéménites pauvres arrivés à Jérusalem. Ceux-ci ont quitté Silwan entre 1929 et 1936. Au début des années 2000, Ateret Cohanim a obtenu du registre foncier sa nomination en tant qu'administrateur fiduciaire de ces terrains, entamant ainsi une bataille juridique contre la population palestinienne du quartier.
En janvier 2026, la Cour suprême israélienne a donné son feu vert à des expulsions massives, après 11 ans de procédures judiciaires. Un processus que l'ONG israélienne B'Tselem a qualifié de « nettoyage ethnique »visant à modifier la composition démographique de la zone.
« Nous avons les documents, ces terres nous les avons achetées. Rien qu'ici, nous sommes six familles : moi, mes frères, mes sœurs, avec nos enfants. Au total, nous sommes 47 personnes. Nous risquons de nous retrouver à la rue demain, et nous ne savons pas quoi faire. » Kayed est épuisé ; l'incertitude de l'avenir et la tension de vivre entouré de colons armés l'empêchent de dormir. Il allume cigarette sur cigarette tandis qu'on remarque qu'au-dessus de nous, dans la maison voisine déjà occupée, deux soldats israéliens nous observent.


Le 23 avril, la police israélienne a notifié un ordre d'expulsion effectif pour sept appartements appartenant aux Rajabi : les familles doivent quitter les maisons avant le 17 mai, faute de quoi elles seront expulsées par la force la semaine suivante. D'autres familles risquent le même sort dans quelques mois.
Nous n'avons pas l'argent pour louer une maison, ils nous condamnent à mort. Nos voisins ont été expulsés de chez eux à deux heures du matin. Moi aussi j'ai peur qu'ils viennent me chasser de ma maison, et qu'ils installent un colon là où j'ai grandi et vécu. Il n'y a pas de mots pour décrire cette tristesse.

La famille Rajabi n'est pas arrivée à Silwan par choix. Après avoir été déplacée du quartier d'Al-Sharaf, dans la Vieille Ville, peu avant 1967, elle a été obligée de chercher une autre maison. Alors qu'Al-Sharaf était démoli par les autorités israéliennes pour faire place à l'actuel quartier juif, le grand-père de Kayed a acheté le terrain où se trouve leur maison. « Les colons veulent s'emparer de toutes les zones autour de la Vieille Ville. Ils utilisent le gouvernement et l'armée. Nous sommes agressés et arrêtés si nous refusons de quitter notre maison ou si nous nous opposons. » Il soupire profondément.
Depuis que le nombre de colons a augmenté, les enfants ont peur d'aller à l'école, ils ont même peur de monter sur les toits. Les colons lancent des pierres, des déchets, du verre. Ils insultent les femmes et les enfants. Ils veulent nous pousser à partir.
Vu depuis la colline d'en face, le quartier semble observer les passants : des dizaines d'yeux peints sur les façades des maisons marquent les habitations que les Palestiniens sont en train de perdre. Ils semblent défier les drapeaux israéliens et les étoiles de David que les colons accrochent sur les bâtiments occupés.

« Nous ne quitterons pas nos maisons, même si nous devons mourir. Nous resterons à Jérusalem malgré les blessures, nous continuerons à exister. Ce sont les sionistes qui doivent partir, de toute la Palestine », conclut Kayed, appelant la communauté internationale à soutenir le peuple palestinien.
« Soumud », résistance enracinée : c'est la lutte des Palestiniens dans la ville occupée de Jérusalem. Rester, résister, ne pas partir. C'est aussi, d'une certaine manière, une résistance démographique. Les Palestiniens représentent aujourd'hui près de 40 % de la population de Jérusalem, une proportion en hausse constante depuis 1967, lorsque Israël a occupé puis annexé Jérusalem-Est à la suite de la guerre israélo-arabe. Depuis lors, le maintien d'une nette majorité juive s'impose comme un axe structurant des politiques israéliennes dans la ville, souvent décliné selon un équilibre démographique de 70 % contre 30 %. La croissance démographique palestinienne n'est pas seulement une donnée statistique, mais une question politique : une dynamique que les autorités israéliennes cherchent à contenir à travers un ensemble de mesures urbanistiques, juridiques et administratives qui limitent l'expansion des communautés palestiniennes et précarisent leur présence dans la ville. Poussant — à travers évictions, démolitions, amendes, répression quotidienne — de plus en plus de Palestiniens à partir.
Raed Basbous et sa famille ont été expulsés le 20 mars. Quarante-neuf ans, quatre enfants, il travaille à l'université de Jérusalem et est chercheur en informatique. Il accueille Orient XXI dans son bureau avec un café et commence à raconter.
Ils ont d'abord expulsé ma famille et celle de mon frère. Puis ils ont changé la serrure. Quelques jours plus tard, c'était au tour de mon père et d'un autre frère. Il y avait au moins 100 policiers antiémeute, ils ont bouclé tout le quartier ; ils ont jeté toutes nos affaires dehors et fait entrer les colons.
Raed montre une carte indiquant les maisons déjà évacuées et celles qui sont menacées. Il vit désormais dans un logement loué, tandis que le reste de sa famille est hébergé chez des proches.


« Depuis 2015, ma famille, avec 85 autres, se bat devant les tribunaux israéliens contre l'organisation de colons Ateret Cohanim qui nous vole nos terres », explique-t-il. L'organisation, fondée en 1981, opère « pour ramener la vie juive au cœur de l'ancienne Jérusalem », comme indiqué sur son site web. Une grande partie de ses activités consiste à acheter des logements dans des quartiers à majorité arabe, puis à y installer des familles juives souvent accompagnées d'une protection armée. Le but est de modifier la démographie et pousser les Palestiniens à quitter la ville.« Au début de cette année, ma famille et 26 autres ont reçu un ordre d'expulsion définitif. Et l'on nous a aussi imposé environ 13 000 dollars de frais juridiques. »
Son histoire se répète : la famille avait déjà été déplacée en 1948 pendant la Nakba. Depuis Al-Dawayina, à l'ouest d'Hébron, elle avait été obligée de se déplacer plusieurs fois jusqu'à arriver à Jérusalem, où elle avait acheté la terre dans le quartier de Silwan. « Ils veulent les terres de Batn Al-Hawa ? Très bien, qu'ils les prennent. Mais qu'ils nous rendent alors les terres qu'ils ont accaparées depuis 1948, et en 1967. »
« On nous avait proposé de l'argent, beaucoup d'argent, mais nous avons refusé, comme tous les autres. Cela aurait été comme vendre nos maisons, c'était inacceptable. Nous nous battons jusqu'au bout, nous avons droit à notre terre », insiste-t-il.
À Silwan, plusieurs projets sont en cours — un parc, de nouvelles routes, un téléphérique — qui, selon les habitants, répondent à un seul objectif : expulser la population palestinienne et la remplacer par des colons israéliens. À Wadi Rababa, dit Raed, ils confisquent les terres au nom d'un parc national ; à Al-Bustan, ils démolissent des maisons parce qu'elles sont dépourvues de permis de construire, très difficiles à obtenir. À Batn Al-Hawa, ils les retirent aux Palestiniens pour les donner aux colons au nom d'un « droit au retour » des juifs.

« Il arrive aussi qu'ils démolissent une maison et que, deux ans plus tard, ils reviennent en affirmant que le terrain n'a pas été utilisé. À ce moment-là, l'État le confisque pour usage public », raconte Raed. Al-Bustan est un autre des quartiers de Silwan les plus visés, où près de 150 familles, soit un total de 1 500 personnes, risquent de perdre leur maison. Dans cette zone, les démolitions sont formellement justifiées comme des interventions contre des constructions sans permis, mais elles s'inscrivent dans le projet dit du « Parc du roi David », partie de l'expansion de la zone archéologique et touristique de la « Cité de David ». C'est ici que vivait la famille d'Abou Shafi. Leur maison a été détruite le 30 décembre 2025. « C'est la deuxième fois qu'ils démolissent notre maison », témoigne Umm Shafi, 45 ans. « Mon fils avait 4 ans la première fois, il y a 20 ans. Aujourd'hui, cela s'est reproduit. »

Le bulldozer était protégé par plus de 100 policiers, raconte-t-elle. « Nous avions déposé une demande de permis, engagé un avocat, tout fait. Mais cela ne sert à rien. Ils disent qu'il nous faut un permis de construire, mais il est impossible à obtenir. Ils ne les délivrent pas. » Elle offre un thé au milieu des décombres de la maison détruite. « Ils n'ont rien laissé intact. Mais nous la reconstruirons. Nous resterons ici, fermes et déterminés sur notre terre. Alhamdulillah. »
Silwan est dans le viseur depuis longtemps, mais depuis octobre 2023, le processus d'expulsions et de démolitions s'est accéléré. « Tout le monde regarde ce qui se passe à Gaza, en Syrie, au Liban, et personne ne regarde ce qui se passe ici. C'est une stratégie du gouvernement israélien : détourner l'attention vers l'extérieur pour pouvoir agir plus vite. »

En raison de sa position géographique, Silwan est riche en sites historiques — un élément qu'Israël utilise pour justifier ses politiques d'occupation et de contrôle du territoire.
Pour prendre nos terres, ils déclarent les zones parc national ou site archéologique. Ils démolissent nos maisons en exigeant des permis qu'ils ne délivrent jamais, puis infligent des amendes énormes. Et ils appellent cela du développement.
Cette politique de déplacement est menée en étroite collaboration avec Ateret Cohanim et Elad, une autre organisation de colons d'extrême droite dont la mission déclarée est d'« installer des familles juives dans la Cité de David » et de « renforcer le lien des juifs avec Jérusalem ». Selon Raed, ces organisations sont « l'armée du gouvernement ». Ce sont elles, dit-il, qui encouragent de nouveaux colons à venir s'installer à Silwan, leur offrent du travail et les financent. Il secoue la tête. « C'est très difficile pour nous. Tous mes souvenirs, tous mes amis, ma famille… tout le quartier est dans la même situation. Nous sommes tous nés là, nous avons grandi là. L'avenir est incertain. Mais une chose est sûre : nous ne cesserons pas de résister. »
12.05.2026 à 06:00
Leyane Ajaka Dib Awada
Exprimée dès la genèse de l'État israélien en 1948, l'obsession israélienne envers le contrôle de sa frontière avec le Liban a profondément affecté des générations entières de Libanaises, en particulier dans le Sud du pays qui en a été la cible et la principale victime. Après avoir commis, principalement dans le Sud-Liban, plus de 10 000 violations du cessez-le-feu conclu en novembre 2024, l'armée israélienne a annoncé le 16 mars 2026 avoir commencé des opérations terrestres au Liban. (…)
- Magazine / Liban, Israël, Frontières, Guerre du Liban (2006) , Occupation, Guerre du Liban (1975-1990) , Guerre du Liban (2024) , Sud-Liban , Guerre du Liban (2026)
Exprimée dès la genèse de l'État israélien en 1948, l'obsession israélienne envers le contrôle de sa frontière avec le Liban a profondément affecté des générations entières de Libanaises, en particulier dans le Sud du pays qui en a été la cible et la principale victime.
Après avoir commis, principalement dans le Sud-Liban, plus de 10 000 violations du cessez-le-feu conclu en novembre 2024, l'armée israélienne a annoncé le 16 mars 2026 avoir commencé des opérations terrestres au Liban. Aujourd'hui, elle occupe une zone de 602 km² au nord de la Galilée, une région historiquement connue sous le nom de Jabal Amel. Plus de 800 000 Libanaises ont ainsi été contraintes de quitter le Sud, alors qu'Israël contrôle un territoire qui représente 5,8 % de la superficie du pays, et comprend 62 villages1. Engagé dans une vaste guerre régionale, Israël est en train d'atteindre, avec l'occupation de Jabal Amel, l'un de ses plus anciens objectifs, inscrit directement dans la fondation coloniale de son État.
Après la Première guerre mondiale, les puissances européennes dessinent les nouvelles frontières qui découperont l'ex-Empire ottoman, alors que l'Organisation sioniste mondiale se voit promettre par les Britanniques (déclaration Balfour) un Foyer national juif en Palestine. En 1919, cette organisation préconise le détournement des eaux du fleuve Litani, situé à 30 km au nord de la nouvelle frontière avec la Palestine, vers la vallée du Jourdain. Le projet date déjà de 1899 : il vise à irriguer les colonies sionistes, et à générer de l'hydroélectricité. Au début du XXe siècle, le débit du Litani est d'environ 350 millions de mètres cubes d'eau par an. Alors que le projet sioniste se développe autour de l'acquisition de terres en Palestine mandataire, l'accès à cette ressource contribuerait à rendre rentable l'activité agricole alors subventionnée des colons. Les plans de développement sionistes des années 1930, ébauchés dans le secret et avec l'appui du futur fondateur israélien David Ben Gourion, donnent une grande importance au Litani et prévoient d'accaparer la majorité de son volume d'eau.
L'Organisation sioniste mondiale insiste aussi depuis 1919 sur la valeur stratégique du contrôle des collines surplombant Jabal Amel, qui permettent de protéger le Golan, également convoité, et qui offrent un accès à Damas2.
Pour les Libanaises, à la veille de la création de l'État d'Israël en 1948, la frontière entre le Liban et la Palestine est une fabrication occidentale. La population rurale de Jabal Amel a plus d'attaches sociales et économiques avec la ville palestinienne de Haïfa qu'avec Beyrouth. Majoritairement chiite, cette population était déjà politiquement et administrativement marginalisée sous l'Empire ottoman, qui avait favorisé le développement économique de Beyrouth au détriment de Jabal Amel, lieu de passage historique du commerce entre Damas et la Palestine.
Au moment de la Nakba, le nettoyage ethnique commis par les milices armées sionistes puis par l'armée israélienne entre 1947 et 1949, les Palestiniennes chassées de leurs terres trouvent d'abord refuge dans les vergers des villages libanais. Fin octobre 1948, l'armée israélienne envahit le Liban, occupant 13 villages de Jabal Amel où elle commet des exactions, tuant des dizaines de civiles. En 1949, un armistice entraîne le retrait de l'occupation, mais l'armée israélienne continue de contrôler des parcelles de territoire libanais le long de la frontière.
Dans les années 1950 et 1960, une résistance armée palestinienne se développe et installe des bases militaires dans le Sud-Liban. Une guérilla y prend place qui rend la violence banale, avec 140 attaques israéliennes dénombrées de 1949 à 1964. Le contrôle de Jabal Amel devient un enjeu majeur pour Israël : à la fin des années 1960, la multiplication des opérations commandos israéliennes dans le Sud terrorise la population, et rend la région invivable pour ses habitantes. En 1968 Israël lance une attaque aérienne contre l'aéroport de Beyrouth, suivie d'une agression terrestre et aérienne de Jabal Amel en 1970, puis d'une brève invasion terrestre en 1972. Chacune de ces agressions est condamnée par l'ONU qui demande à plusieurs reprises le retrait des troupes israéliennes du Sud-Liban, en vain. Israël se sert aussi de cette région comme d'une base pour mener des attaques contre la Syrie lors des guerres de 1967 et 1973, qui font des dizaines de victimes collatérales parmi les Libanaises du Sud. De 1968 à 1974, Israël a attaqué le Sud-Liban plus de 3 000 fois.
Jabal Amel vit donc sous une menace israélienne permanente quand éclate la guerre civile libanaise en 1975. Les facteurs à l'origine de cette guerre sont nombreux, on en retiendra ici la division profonde entre une droite chrétienne nationaliste antipalestinienne, et une gauche libanaise laïque, partisane du panarabisme et solidaire de la cause palestinienne. Israël, comme à son habitude, emploie ces divisions à son avantage : son armée prodigue dans le sud du Liban des soins à la population des villages chrétiens frontaliers, achète la production locale de tabac qui a perdu le soutien de l'État libanais alors que l'économie locale se porte mal, et finance les milices chrétiennes de droite.
En 1975-1976, une milice se forme au Sud-Liban pour combattre la résistance palestinienne sous l'égide du major chrétien Saad Haddad, rapidement cooptée par les Israéliennes et connue plus tard sous le nom de l'Armée du Liban Sud (ALS). Quand Israël envahit le pays en 1978 avec 30 000 soldates, l'ALS prête main-forte à l'occupation et déclare son autorité sur la frontière. L'opération est baptisée « Litani » par l'armée israélienne, qui garde le cap de son double objectif militaire et économique de contrôle du fleuve libanais et de la région alentour. Elle tue 1 186 civiles et en déplace 285 000, touchant des dizaines de villages, dont certains sont totalement détruits.
L'ONU condamne cette invasion, et constitue la même année la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), avec pour objectif de créer une zone tampon entre Israël et le Liban. Bien que cette mission ait notoirement échoué, elle consacre un changement de paradigme majeur : la frontière libanaise avec Israël, autrefois une région civile, paysanne, reliée socialement, économiquement et culturellement à la Palestine, est devenue un terrain d'affrontement militaire où se joue l'avenir des Palestiniennes.
L'occupation militaire de 1978 est doublée en 1982 par une invasion israélienne de grande ampleur du Liban, facilitée par le soutien de la droite chrétienne libanaise. En 1982, alors que l'armée israélienne atteint Beyrouth, des factions de gauche s'unissent en un front de résistance national connu sous l'acronyme arabe Jammoul (Jabhat Al-Mouqawama Al-Ouataniya Al-Lobnaniya, « Front national libanais de la résistance »). Face à cette coalition et à l'affaiblissement de ses soutiens politiques libanais, Israël se replie vers la « ceinture de sécurité », une occupation militaire au sud du Litani dont les limites se stabilisent en 1985.
Dans le sud du Liban, l'occupation resserre son étau sur la population dans les années 1980. En 1982, Israël et l'ALS ouvrent un immense camp de détention à Ansar près de la ville de Nabatiyeh, qui aurait accueilli près de 10 000 détenu∙es palestinien∙nes et libanais∙es. La vie sous l'occupation israélienne et l'autorité de l'ALS à partir de 1985 est rude : les hommes qui ne rejoignent pas l'ALS sont forcés au départ ou à la clandestinité, tandis que les familles accusées de soutien à la résistance palestinienne sont attaquées. Quand l'invasion recule en 1985, un nouveau centre de détention est ouvert dans le village de Khiam. Moins étendue qu'Ansar, cette prison restera active jusqu'au retrait israélien du Sud Liban en 2000, détenant environ 3 000 personnes sur cette période3.
Les forces d'occupation arrêtent des combattant∙es et militant∙es, leurs familles, mais aussi des civil∙es de tous âges incarcérées arbitrairement. La cruauté des conditions de détention et de la torture pratiquée dans ces camps a marqué les mémoires. Les prisonnier∙es — hommes et femmes — sont entassé∙es dans des pièces insalubres, placé∙es à l'isolement dans des cellules minuscules, torturé∙es lors d'interrogatoires fréquents et extrêmement mal nourri∙es4.
La région est coupée du reste du pays par des barrages filtrants stricts, tenus par des milicien∙nes libanais∙es violent∙es envers les civiles. En 1990, la guerre civile libanaise prend fin : les nombreuses milices libanaises sont désarmées et leurs leaders se reconvertissent en parlementaires, hormis dans le Sud où des combattantes issues de diverses factions politiques poursuivent leur guérilla contre l'occupation israélienne et l'ALS. Cette situation approfondit le fossé entre un pays qui se remet des affres de la guerre civile, et un Sud occupé et plus marginalisé que jamais. Chaque année, des centaines de civil∙es sont tué∙es par Israël et l'ALS dans des opérations militaires qui les ciblent parfois directement, et les massacres continuent de se multiplier.
Le 24 mai 2000, la frontière sud du Liban est enfin libérée après 22 ans d'occupation militaire israélienne. La guerre de libération du Sud durant les années 1990 a été affectée par d'importantes reconfigurations politiques internationales. Le retrait de la résistance palestinienne contrainte à quitter le Liban en 1982, et le déclin de l'URSS à la fin des années 1980 minent le mouvement de résistance de gauche. Après la perte de ces soutiens, les forces de Jammoul s'affaiblissent dans les années 1990, tandis que le Hezbollah est en pleine ascension. Depuis la révolution iranienne de 1979 et l'établissement d'une République islamique chiite dans le pays, l'Iran est devenu un acteur de la guerre civile libanaise en fournissant un soutien politique, militaire et financier aux milices islamistes qui naissent au Liban dans les années 1980, notamment le Hezbollah établi en 1982. De simple milice, le « parti de Dieu » devient un acteur social qui offre des services allant de l'entretien de la voie publique à l'éducation et aux soins dans le Sud du Liban et dans la banlieue Sud de Beyrouth, où se réfugient la population chiite précaire et marginalisée de Jabal Amel. En 2000, c'est finalement ce parti et son jeune chef Hassan Nasrallah qui sortent vainqueurs de la lutte contre Israël. Dix ans après le reste du pays, le Sud-Liban peut enfin entamer sa propre reconstruction. Mais 52 ans de combats — des débuts de la résistance palestinienne à la guerre civile et l'occupation — ne laissent pas la région indemne.

Les décennies de violence ajoutées à la précarité initiale de la région ont un impact économique majeur sur Jabal Amel. Beaucoup d'habitant∙es sont contraint∙es de travailler avec les occupant∙es, les plus pauvres étant exploité∙es dans des usines en Israël. Certain∙es se mettent aussi au service de l'ALS pour maintenir l'ordre ou espionner la population. Enfin, l'occupation fait main basse sur le système de santé, contraignant les résistant∙es à se soigner clandestinement tandis que les soins des collaborateur∙ices sont pris en charge jusque dans des hôpitaux israéliens.
De 1978 à 2000, Israël a posé plus de 400 000 mines antipersonnel autour de sa frontière avec le Liban. La présence de mines non explosées affecte indistinctement les paysan∙nes et leur bétail qui reviennent sur les terrains agricoles après la libération. Elles sinistrent aussi des routes et des habitations, endommageant les infrastructures sauvées de la guerre. Malgré 20 ans d'efforts de déminage, ces mines non explosées sont encore une menace. Par ailleurs, les terrains agricoles ont été endommagés par les bombardements et par l'usage israélien d'armes chimiques, et se prêtent mal à des cultures alimentaires. Israël a aussi partiellement accompli son projet de pillage des eaux libanaises en détournant les rivières Wazzani et Hasbani, deux affluents du Jourdain. Ces divers dégâts israéliens contraignent beaucoup de paysan∙nes de Jabal Amel à passer à une culture de tabac exclusivement, un travail ingrat très mal rémunéré.
Le Sud-Liban a à peine le temps d'entamer sa reconstruction qu'il est de nouveau frappé par Israël en 2006. Pendant 33 jours, Israël reprend ses bombardements de la population civile libanaise, mais également de son patrimoine et de ses ressources à la frontière sud où commencent les hostilités avec le Hezbollah. Il les étend au reste du pays, notamment à la banlieue sud de Beyrouth. En un mois, Israël tue 1 109 civil∙es et en blesse plus de 4 000. D'après l'ONG Mines Advisory Group, il aurait jeté plus de 4 millions de bombes à fragmentation sur le Liban, dont 40 % étaient encore non explosées à la fin de la guerre. Après la guerre de 2006, Jabal Amel connaît enfin un répit qui durera, malgré des accrochages ponctuels à la frontière, jusqu'au 7 octobre 2023. Durant ce temps, les politicien∙nes israélien∙nes n'ont jamais cessé de faire campagne pour le contrôle militaire du Sud-Liban.
De la Nakba à l'occupation en cours dans le sud du Liban, Israël a mené une véritable campagne d'anéantissement de Jabal Amel, affectant ses infrastructures civiles, sa population et son territoire de telle sorte que la presse libanaise parle aujourd'hui d'un nettoyage ethnique. Le 16 avril 2026, pour la deuxième fois en deux ans, Israël a prétendu signer un « cessez-le-feu », tout en poursuivant son annihilation de la vie dans la région. Il bombarde quotidiennement Jabal Amel, et a établi, comme à Gaza, une « ligne jaune », au sud de laquelle une « zone tampon » de plus de 600 km² est préparée à l'annexion.
1Enzo Quenescourt, « Villages concernés, superficie, habitants sommés d'évacuer : ce que l'on sait, en cartes, de la “zone tampon” revendiquée par Israël au Liban-Sud », L'Orient Le-Jour, 22 avril 2026
2Dans le plan proposé à la conférence de la paix à Versailles en 1919, l'Organisation sioniste mondiale envisage même d'étendre son territoire à la ville de Saïda, un grand port situé 45 km au Sud de Beyrouth. Cf. Daniel Meier, Shaping Lebanon's Borderlands. Armed Resistance and International Intervention in South Lebanon, chapitre 2 : « The Struggle for the South », I.B. Tauris, Londres, 2016.
3Véronique Ruggirello, Khiam, prison de la honte : récits d'une résistance à vingt-deux ans d'occupation israélienne du Liban sud, L'Harmattan, 2003
4Le film Tal'een aal Jnub — dont le titre en anglais est Up to the south (« Jusqu'au Sud ») — de Jayce Salloum et Walid Raad (1993), disponible en ligne gratuitement, recueille les témoignages d'ancien∙nes détenu∙es de Khiam.