20.05.2026 à 06:00
Haouès Seniguer
Dissolutions, propositions de loi, commissions d'enquête, accusations d'islamo-gauchisme : tandis que l'islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l'espace public — le tout sur fond de progression électorale de l'extrême droite. Le 3 mai 2026, dans un entretien au Monde, le ministre de l'intérieur français Laurent Nuñez a livré quelques clefs sur sa politique de gestion de l'islam. Il y annonçait la rédaction (…)
- Magazine / France, Islam, Racisme, Islamophobie, Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH)
Dissolutions, propositions de loi, commissions d'enquête, accusations d'islamo-gauchisme : tandis que l'islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l'espace public — le tout sur fond de progression électorale de l'extrême droite.
Le 3 mai 2026, dans un entretien au Monde, le ministre de l'intérieur français Laurent Nuñez a livré quelques clefs sur sa politique de gestion de l'islam1. Il y annonçait la rédaction prochaine par le gouvernement d'une proposition de loi, l'énième sur le sujet, censée cette fois lutter contre « l'entrisme islamiste ».
Au cours de cet entretien, il revenait sur sa décision, contredite in extremis par une décision du tribunal administratif, d'interdire la 40ᵉ édition de la Rencontre annuelle du Bourget organisée par l'association Musulmans de France (MdF, ex-UOIF [Union des organisations islamiques de France]), prévue du 3 au 6 avril. Laurent Nuñez avait alors initialement invoqué un contexte tendu, un risque terroriste élevé — lié principalement à la guerre en Iran — et des craintes de troubles à l'ordre public. Pour le quotidien national, il changeait toutefois de discours, relevant plutôt la vente sur les stands de livres « qui posent problème ».
Si le congrès de MdF a finalement pu se tenir, sans qu'aucun trouble ne soit signalé, la séquence est symptomatique de l'accroissement des mesures répressives contre les incarnations publiques de l'islam en France. Deux décisions illustrent le durcissement politique : la résiliation en janvier 2025 du contrat d'association avec l'État du groupe scolaire Al-Kindi à Décines-Charpieu, dans la métropole de Lyon, puis la dissolution en septembre 2025 de l'Institut européen des sciences humaines (IESH) de Château-Chinon. Ce dernier était décrit comme « principale représentation de la mouvance frériste en France, laquelle prône une idéologie islamiste radicale visant à l'avènement d'une société régie par la loi islamique ».
En dépit des gestes accomplis envers l'État, ses services et la société, comme la signature de la Charte des principes de l'islam de France en 2021 et la mise à distance constante — notamment par MdF — de l'idéologie des Frères musulmans, les institutions musulmanes restent dans le viseur de l'État. La méfiance touche individuellement les imams et responsables religieux qui ont, de fait et pour beaucoup, été incapables de prendre position sur la guerre contre Gaza depuis octobre 2023, de crainte d'être poursuivis pour « apologie du terrorisme ». L'on ne compte plus les initiatives législatives, ou propositions de loi, les rapports — dont celui du printemps 2025 sur le « frérisme » — et les commissions qui stigmatisent de facto les musulmanes.
La liste de ces initiatives, rien qu'au Parlement, donne en effet le tournis. Si l'on exclut les discours récurrents sur le fait islamique et/ou islamiste, l'on notera une commission d'enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste en 2020, puis l'adoption de la loi confortant les principes de la République dite « loi contre le séparatisme » en août 2021. Le rythme s'emballe en 2025 et 2026, avec la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur les liens entre réseaux islamistes, terrorisme et acteurs politiques, la « proposition de loi visant à interdire le voilement des mineures dans l'espace public » (décembre 2025), celle « visant à lutter contre l'entrisme islamiste en France » déposée notamment par Bruno Retailleau (mars 2026), celle « visant à interdire le port de signes religieux par les élus locaux dans le cadre de leurs mandats » (avril 2026), et enfin la future loi portée par le ministre Laurent Nuñez contre « le séparatisme et l'entrisme ». Le durcissement accéléré avant la prochaine échéance présidentielle est manifeste.
Deux actes politiques majeurs ont inauguré, précipité et accentué une politique du soupçon qui s'est disséminée tous azimuts sous la présidence d'Emmanuel Macron. Le premier fut le discours présidentiel des Mureaux, le 2 octobre 2020 ; le second, l'accusation d'islamo-gauchisme proférée contre l'université par la ministre de l'enseignement supérieur de l'époque, Frédérique Vidal, en 2021. Le soupçon, qui préexistait incontestablement à ces actes, s'est en quelque sorte libéré de ses entraves. Il a visé à la fois l'islam et les musulmans visibles dans les espaces sociaux en général, les milieux associatifs islamiques et anti-islamophobie en particulier, mais également les chercheurs en sciences sociales travaillant sur la race, le genre, le sexe ou le post-colonial, domaines dans lesquels l'immigration, l'islamité ou la condition musulmane peuvent être abordées. Cette politique s'est déployée sur fond de progression électorale de l'extrême droite, du poids croissant des chaînes extrémistes d'information en continu, où interviennent nombre d'élus toutes tendances confondues, et des attentats ou assassinats commis au nom de l'islam — lesquels furent moins une cause qu'un adjuvant.
Depuis lors, un constat prédomine : ce n'est plus le terroriste ou le radical dit islamiste qui fait l'objet d'une surréaction médiatique ou politique, d'un traitement préventif ou curatif ; c'est désormais aussi le/la musulmane pratiquante, engagée sur le plan associatif, ou trop visiblement pratiquante, qui devient, de ce point de vue, a priori suspecte, tout comme le chercheur critique des discours institutionnels, politiques ou des catégories de l'action publique portant sur et autour des questions relatives à l'islam et à l'islamisme.
L'islamophobie, qui demeure un mot tabou dans une majorité de discours officiels ou consacrés, procèderait moins d'un racisme ordinaire, politiquement et moralement répréhensible au même titre que d'autres racismes, que d'une simple opinion irrévérencieuse à l'égard d'une religion, par ailleurs encore largement perçue comme exogène. Et celles et ceux qui l'étudient, ou la dénoncent, font de la même manière précisément l'objet d'une suspicion exacerbée. L'islamisme pourfendu devient ainsi un prétexte pour à la fois mettre en cause « la visibilité urbaine de l'islam »2 et nourrir un discours de guerre civilisationnelle entre la France, d'héritage « gréco-romain et judéo-chrétien », et l'islam. Et tous ceux qui contestent ce récit sont évidemment cloués au pilori.
Pourtant, les motifs de contestation de ce récit sont nombreux. Comme l'affirmaient en 2013 les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte) :
Pour évaluer l'islamophobie en acte, c'est-à-dire la traduction sociale et politique, interpersonnelle et subjective du rejet de l'islam enregistré par les données statistiques, trois grandes démarches d'enregistrement sont possibles : lorsque les victimes se mobilisent (renvois), lorsqu'on les interroge (enquêtes de victimation) et l'expérimentation située (testing).
Les données destinées à mesurer l'islamophobie, ou le « racisme antimusulman », dans ses justes proportions, qu'elle touche des individus, des bâtiments, des édifices ou des institutions, s'exposent inéluctablement à des biais. Mais ceux-ci sont plus importants du fait de la dissolution du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) en 2021 qui affecte la visibilité du phénomène, mais aussi du fait de la faiblesse de plaintes déposées à la police par les victimes qui ont souvent une confiance toute relative en l'institution et craignent de voir leurs dépôts maltraités. L'absence de volonté politique de mettre en avant ces discriminations joue également un rôle central. La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), qui publie chaque année un rapport sur le racisme qui fait autorité, a cessé depuis 2021 de diffuser des chiffres relatifs aux actes antimusulmans en raison de problèmes liés à la méthodologie de récolte des données.
Outre la dissolution du CCIF, la détérioration des relations entre les associations musulmanes et l'État entrave l'efficacité des remontées de terrain et empêche les comparaisons avec les autres discriminations, en particulier l'antisémitisme. Toutefois, le ministère de l'intérieur lui-même a acté en 2025 une hausse de 75 % des « actes antimusulmans » au cours de l'année précédente, passant de 83 à 145. Mais ces chiffres apparaissent comme peu lisibles.
Claire Hédon, la Défenseure des droits, à la tête d'une autorité indépendante, a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion injustement passé inaperçu3. Si les chiffres concernant les discriminations sont toujours motifs à débat, le rapport donne de la consistance, à partir de témoignages et de commentaires circonstanciés et légalement établis, à l'existence de discriminations, tant directes qu'indirectes, qui affectent des personnes à raison d'une appartenance avérée ou présumée à l'islam. La Défenseure des droits affirme :
La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).
Elle fait cependant le choix de délaisser le terme islamophobie pour lui en préférer d'autres : « comportement anti-musulmans », « haine anti-musulmans », « stigmatisation anti-religieuse », « propos à caractère raciste et anti-musulmans », « violence anti-musulmans ». Cela tient au fait qu'il s'agit d'envisager les cas de discriminations proprement dites, et que ledit terme d'une part ne s'y résume pas et d'autre part parce qu'il est absent et de la Constitution et du Code pénal. Or, pour établir légalement la réalité d'une discrimination, quel qu'en soit le motif, le juge de paix reste, en la matière, le texte juridique.
Mais il en est tout autre sur le plan politique, social ou sociétal. Rappelons combien l'assassinat islamophobe d'Aboubakar Cissé dans une mosquée à la Grand-Combe le 25 avril 2025 fut précédé par de nombreux discours publics de mise à l'index des pratiques musulmanes qui passent sous le radar.
C'est la raison pour laquelle la configuration politique française peut se prêter à quelque analogie, impérativement prudente, avec l'entre-deux-guerres. À l'époque, les juifs étaient accusés de corrompre la nation. Aujourd'hui, c'est au nom d'une vision frelatée de la République et de la laïcité, et sous prétexte de lutter contre « l'islamisation », le « frérisme » ou l'islamisme, que les musulmanes sont pointées du doigt, accusées de menacer la société française par la démographie, les lieux de culte ou la complicité d'une certaine gauche et des universitaires.
Quelques chercheurs ont grandement alimenté la rhétorique suspicieuse et la marche en avant répressive de l'État en fournissant une expertise et le vocabulaire qui l'accompagne. C'est le cas entre autres de Bernard Rougier et Florence Bergeaud-Blackler, laquelle s'en prévaut d'ailleurs volontiers sur les réseaux sociaux ; les deux accusant sans la moindre preuve des collègues en désaccord avec leurs vues d'être des suppôts de l'ennemi islamiste. Les termes « frérisme », « entrisme » ou « séparatisme » appartiennent donc à cette terminologie qui fait florès ; elle fait signe, consciemment ou non, vers une espèce de conspiration à l'œuvre au sein de la société.
Le coup d'accélérateur politique, de nature coercitive, contre des formes supposément ou réellement déviantes d'islam et d'islamité dans l'espace public, n'est pas anodin. La dynamique française actuelle semble pouvoir tout justifier et conduit à effacer toute expression musulmane légitime dans l'espace public, notamment critique et autonome.
L'atmosphère générale de suspicion a toutefois un effet pervers : cette pression permanente sur les musulmanes, quelle que soit leur sensibilité religieuse et politique, empêche ipso facto l'éclosion et la poursuite de débats théologiques internes à leur religion, qui est un vrai sujet. En rendant douteuse ou honteuse toute manifestation ostensible de l'appartenance musulmane, les autorités étatiques qui se disent régulièrement désireuses de voir advenir « un islam des Lumières » le diffèrent, bon gré mal gré.
1Propos recueillis par Christophe Ayad et Louise Couvelaire, « Laurent Nuñez : “Moi, je n'ai pas de problème avec l'islam en France, mais je combats ceux qui l'utilisent pour porter atteinte à notre République” », Le Monde, 3 mai 2026.
2Franck Frégosi, Gouverner l'islam en France, Paris, Seuil, 2025
3Claire Hédon, « Les discriminations fondées sur la religion — Constats et analyses du Défenseur des droits », décembre 2025.
19.05.2026 à 06:00
Majd Kayyal
Connu depuis des années, le phénomène du crime organisé au sein de la société palestinienne à l'intérieur d'Israël explose. Endettement, racket, détournement de fonds : la violence touche désormais toutes les couches de la société. Le tout avec la complicité de l'État israélien qui y trouve une manière de marginaliser davantage les citoyens palestiniens. La violence liée au crime organisé est désormais ce qui caractérise principalement — de manière tragique — la société palestinienne en (…)
- Magazine / Israël, Justice, Palestiniens d'Israël
Connu depuis des années, le phénomène du crime organisé au sein de la société palestinienne à l'intérieur d'Israël explose. Endettement, racket, détournement de fonds : la violence touche désormais toutes les couches de la société. Le tout avec la complicité de l'État israélien qui y trouve une manière de marginaliser davantage les citoyens palestiniens.
La violence liée au crime organisé est désormais ce qui caractérise principalement — de manière tragique — la société palestinienne en Israël. Il ne s'agit ni d'incidents isolés ni d'un phénomène nouveau, mais d'une structure sociale qui régit tous les détails de la vie quotidienne dans le Néguev, en Galilée, dans le Triangle et les villes côtières dites « mixtes », avec la complicité active de l'État. Personne n'est plus à l'abri. Nul espace humain et social n'y échappe. Il est impossible d'imaginer qu'un seul Palestinien en Israël puisse ne pas avoir un lien, même lointain, avec la violence du crime généralisé.
Plus de 1 100 tués depuis 2020 et des milliers de blessés. Des coups de feu quasi quotidiens sont tirés dans les rues des villes et des villages. Les armes, si rares dans nos maisons il y dix ans, sont maintenant impossibles à quantifier. Les estimations officielles israéliennes varient entre 8 000 et 400 000 armes à feu. Autant dire que personne n'en sait rien. Ce qui est certain, c'est que les gangs ici ont de tout : pistolets, fusils d'assaut, lance-roquettes, mortiers, engins explosifs improvisés, drones modifiés… Toutes ces armes fauchent des vies, celles de personnes impliquées dans le crime comme celles de centaines d'autres totalement innocentes. Elles détruisent des familles entières et rendent insupportable la vie dans nos localités.
La violence du crime se manifeste de nombreuses façons — attaque à main armée, trafic de drogue, usage d'armes dans le moindre des conflits personnels et familiaux — et transforme tout règlement de comptes en interminable cycle sanglant. La structure sociale de ces crimes repose sur trois piliers liés à l'argent : les prêts clandestins, l'extorsion et la manipulation des procédures d'appels d'offres.
Les prêts clandestins ont marqué le début de cette ère sanglante. Des individus et des familles, en situation financière précaire et qui ont besoin de fonds — pour payer une pension de divorce, la caution d'un enfant arrêté, ou racheter une part d'héritage afin que le bien ne sorte pas de la famille —, ou parfois de manière urgente — pour jouer à des jeux de hasard ou s'acheter une voiture de luxe — et, ne pouvant les obtenir de la banque ni de leurs proches, s'adressent à des prêteurs affiliés à des organisations criminelles. Ils obtiennent des prêts à intérêts astronomiques, dont le taux d'intérêt peut atteindre 10 % de la somme accumulée au fur et à mesure, ce qui peut jusqu'à tripler la somme de la dette en une seule année.
La même chose peut arriver avec la « cession de dette ». Si l'on tarde à la payer, le créancier peut, pour se faire rembourser, s'adresser à une organisation criminelle. Celle-ci lui verse un pourcentage donné de la somme puis règle ses comptes avec le débiteur, en appliquant au reste de la somme des taux d'intérêt énormes et à coups de violences et de menaces.
Le retard dans le paiement conduit à un engrenage de collectes de taxes abusives qui implique non seulement la personne endettée mais aussi sa famille, du plus petit au plus large cercle : frères, cousins, beaux-parents, etc. Car la garantie n'est pas individuelle mais concerne un large périmètre social. Les menaces vont crescendo : coups de feu ou explosifs visant d'abord les voitures ou les maisons, puis des personnes — pour causer des blessures ; la pratique s'élargit de plus en plus pour inclure les familles dans le cercle élargi du débiteur. Souvent, à la fin, les créanciers s'approprient les biens de cette dernière et de sa famille, qu'il s'agisse de commerce, de maison ou de terre.
Cette dimension a été décisive car elle a agrandi le champ du crime, engloutissant de larges pans de la société qui en étaient jusque-là éloignés, et transformant la dette individuelle en dette familiale étendue, aux effets catastrophiques. Le moindre de ces effets est de contraindre les gens à vendre leurs biens — terres ou maisons — pour s'acquitter d'une dette qu'ils n'avaient pourtant pas contractée, le tout dans un parc immobilier extrêmement sous tension, notamment en raison de la surpopulation des zones de construction pour les Palestiniens à la suite des confiscations de la part de l'État, des contraintes légales liées aux plans structurels et la parcimonie des permis de construire. Plus grave encore : des familles s'arment pour se protéger ou font appel à d'autres organisations criminelles face à celles qui les menacent, ce qui les voue à d'autres pressions à venir.
Pour la famille élargie — essentielle dans la structure sociologique locale, en cela qu'elle est plus présente que la famille nucléaire et bénéficie de plus de cohésion que le clan —, la famille nucléaire du débiteur devient un fardeau dont il est impossible de se libérer. La nature des rapports familiaux s'en trouve ébranlée soit par l'éloignement et l'exclusion, soit par un renforcement du lien au clan, structure protectrice plus vaste — mais qui n'est pas, historiquement, la structure principale de la société palestinienne de l'intérieur, sauf au Néguev.
De l'interdit bancaire jusqu'à la faillite, en passant par les jeux d'argent, les familles se retrouvent donc empêtrées dans un contexte de pauvreté et de crise sociale. Les enfants qui grandissent dans ces milieux sont exposés depuis leur adolescence à la violence, aux armes, à la dislocation familiale et à diverses formes de menaces, d'instabilité et de clandestinité. La probabilité qu'ils adhèrent, en grandissant, au monde du crime n'en est que plus grande, monde susceptible de les prendre en charge, de leur procurer de l'argent facile, un sentiment de puissance et la possibilité d'exercer cette autorité qui leur a tant manqué.
Dans la plupart des régions palestiniennes, aucun de ces deux cas de figure — isolement de la famille nucléaire ruinée ou recours renforcé au clan — n'est naturel ou évident. L'oscillation entre ces deux pôles sous la pression du crime ébranle la structure traditionnelle du village palestinien et déséquilibre artificiellement le rapport entre les niveaux constitutifs de la famille. Nous nous retrouvons ainsi pris entre deux maux en conflit : une violence anarchique où la force des armes claniques les plus réactionnaires se mêle à la force des organisations criminelles composées de milliers de jeunes ayant grandi dans des conditions tragiques, issus de familles fragmentées et socialement broyées.
Outre la dette, l'extorsion — autrement dit, le racket exercé sur les propriétaires de commerces et de services pour les obliger à verser des sommes mensuelles ou annuelles s'ils veulent continuer à exercer leur activité en paix — est une des activités principales des organisations criminelles. Si la pratique n'est pas nouvelle, elle se limitait, il y a une dizaine d'années toutefois, à certains établissements — restaurants, cafés et bars, notamment dans les grandes villes côtières dites « mixtes » — et prenait différentes formes, plus ou moins dangereuses et plus ou moins directes : obliger les commerces à un service de « sécurité » contre des sommes faramineuses, monopoliser la vente des boissons alcoolisées, etc.
Aujourd'hui, nous sommes passés à une autre phase. L'extorsion peut s'abattre sans distinction sur une petite boutique de falafels, un magasin de prêt-à-porter ou une station essence. Tous les services commerciaux dans les villes et villages palestiniens sont devenus des cibles potentielles. La pratique a même gagné les usines, les entrepôts, les entreprises, les fonctionnaires, et même les enseignants, les assureurs, les comptables, etc. Tous sont maintenant sommés de verser une partie fixe de leurs salaires.
Et cela ne s'arrête pas là : les organisations criminelles réalisent désormais des « enquêtes » pour débusquer les « riches ». Elles pourchassent ceux qui affichent des signes d'aisance matérielle, comme l'achat d'une voiture de luxe, ou ceux dont on sait qu'ils possèdent des terres ou des maisons, et les somment de verser des centaines de milliers de shekels de « taxe » sur leurs biens. Dans certains cas, des organisations ont soutiré à des employés d'agences bancaires locales des relevés de comptes de leurs clients pour leur faire payer une « taxe » sur leurs économies.
Cette généralisation de l'extorsion s'explique notamment par l'augmentation du nombre de commerces et de services dans les villes et villages palestiniens, ainsi que l'importance accordée à l'investissement dans les marchés financiers et l'achat de biens en dehors de la structure économique traditionnelle. Plusieurs villes se sont ainsi transformées en centres commerciaux géants, regorgeant de services et de commerces de toutes sortes.
Or, le développement de cette scène économique dynamique n'est pas sans lien avec la criminalité. La cartographie économique s'est constituée en fonction de l'extorsion : soit les commerçants versent les sommes exigées au détriment de leurs marges de gain qui deviennent extrêmement faibles, soit ils ferment pour échapper au racket, soit ils entretiennent un lien avec une structure protectrice — la famille élargie ou une autre organisation criminelle —, soit ils se procurent des armes et montrent une disposition à en découdre.
Ainsi, cet écosystème économique dynamique constitué en marge de l'économie israélienne — formant ainsi une alternative, même limitée, au travail salarié chez les Israéliens — est entravé, contrôlé et gouverné par le biais des organisations du crime. En d'autres termes, le crime d'extorsion contribue à l'asphyxie d'une économie quasi indépendante, un facteur qui lie l'économie palestinienne en Israël au marché israélien central. L'extorsion empêche dès lors la constitution de tout levier économique qui permettrait aux Palestiniens d'accumuler des richesses ou d'accéder à la propriété. Elle bride sur le long terme l'investissement, le pouvoir d'achat du patrimoine et des actifs fixes, et maintient pour longtemps ce capital ainsi immobilisé sous contrôle israélien.
Le troisième pilier du crime organisé est la domination exercée par les organisations sur les appels d'offres, et le détournement des budgets institutionnels et gouvernementaux et leur blanchiment. Dans les villes et villages arabes, le gouvernement israélien alloue des budgets — relativement modestes — aux municipalités et aux conseils locaux, aux écoles et aux institutions culturelles et sociales, entre autres organismes. Cela passe par des appels d'offres dans les secteurs de la construction, du gardiennage, de la collecte des déchets, ou pour l'acquisition de fournitures de bureau, voire pour des activités culturelles et de divertissement : théâtre, conférences et ateliers pédagogiques.
Les organisations criminelles font pression sur les administrateurs de ces institutions pour qu'ils détournent les appels d'offres vers des sociétés auxquelles elles sont liées et obligent, sous la menace, d'autres sociétés à se retirer. Elles exercent ainsi un contrôle durable sur le recrutement des responsables de ces administrations, et une ingérence dans les élections locales et municipales, imposant les maires et les fonctionnaires qui leur sont affiliés et qui renforceront leur mainmise sur ces ressources pour les transférer aux organisations criminelles. L'exemple le plus éloquent en la matière concerne l'arrestation de Ali Sallam, le maire de Nazareth — la plus grande ville palestinienne de l'intérieur —, en janvier 2026, ainsi que du comptable de la mairie et de bon nombre de grands responsables municipaux et de certains chefs d'organisations criminelles pour le détournement de plus de 150 millions de shekels (environ 44,5 millions d'euros) entre 2015 et 2025.
Ces pratiques ont des conséquences importantes sur le rapport des Palestiniens aux institutions israéliennes officielles, puisqu'elles entravent toute possibilité d'engagement civique auprès d'elles, de même qu'elles rendent impossible la gestion de ces budgets au profit de la population. Le poids des organisations criminelles et le contrôle qu'elles exercent compromettent les tentatives d' « intégration » des Palestiniens dans les institutions de l'État, dans le sens d'une adhésion véritable et non uniquement fonctionnelle.
Où se situe le rôle de l'État dans tout cela ? Depuis plusieurs années, les autorités israéliennes ont réussi à contenir et réduire sensiblement le phénomène du crime organisé dans la société juive israélienne, tout en l'alimentant au sein de la société palestinienne.
C'est que le régime colonial sioniste traite les Palestiniens de l'intérieur comme des « cases vides » dont la vie civique ne peut intéresser les autorités. Leur gestion se fait exclusivement par le biais des services de renseignements, l'armée et la police. Dans tous les domaines de la vie, Israël a laissé les communautés palestiniennes de l'intérieur sans aucune perspective de développement, sans soin, sans capacité de gestion ni de gouvernance à caractère civil.
Les autorités ont réprimé toute tentative de créer des alternatives susceptibles de politiser cette société palestinienne, c'est-à-dire de lui donner une direction, de préserver sa cohésion sociale et de la faire avancer. La vie politique partisane, qui pendant longtemps était un pilier central dans la vie des gens dans les villes et villages, a fortement régressé. Plus important encore, au cours de la dernière décennie, le mouvement islamique du Nord, qui constituait l'un des plus vastes réseaux sociaux, politiques et économiques palestiniens en Israël, a été interdit.
Israël entretient ce vide immense depuis des décennies. Pour que nous demeurions une société sans aucun impact sur la politique, l'histoire et les rapports de force. Aujourd'hui, après une décennie de renaissance que les Palestiniens de l'intérieur ont connue et qui a conduit au soulèvement de mai 20211, le crime remplit une fonction coloniale essentielle. Il crée une structure de pouvoir qui a ses symboles et ses leaders, capables de se reproduire et d'attirer dans ses cercles les jeunes générations. Elle a aussi son propre langage, qui fait désormais partie de notre vocabulaire quotidien. Elle a enfin ses méthodes et sa puissance, inscrites désormais dans la mentalité dominante.
Le crime organisé constitue ainsi une triple négation : négation de la famille, dont il ruine la structure traditionnelle sur laquelle se fonde le village palestinien ; négation de toute possibilité de richesse, puisqu'il sape la capacité des Palestiniens de l'intérieur à évoluer vers un individualisme de marché indépendant de l'État, susceptible de faire d'eux une force d'investissement économique centrale en Israël ; négation de toute citoyenneté possible, car il fait échouer leurs tentatives d'adhésion aux institutions officielles et de gestion de la vie civique sous l'égide de l'État et de ses budgets.
1NDLR. En mai 2021, les Palestiniens de l'intérieur se soulèvent en raison de trois crises simultanées : des menaces d'expulsion de familles palestiniennes à Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est, des heurts répétés entre forces israéliennes et fidèles lors du Ramadan sur l'esplanade des Mosquées, et la guerre à Gaza. Ce soulèvement sera fortement réprimé : en quelques jours, plus de 700 Palestiniens de l'intérieur sont arrêtés, dont des dizaines de mineurs.
18.05.2026 à 06:00
Marmar Kabir
Durement réprimée lors des manifestations du début de l'année, la société iranienne doit aussi faire face aux bombardements israélo-états-uniens sur le pays, pour l'instant suspendus. Elle compose avec leurs conséquences économiques, et tient une position complexe : réinvestir l'espace public tout en défendant l'intégrité souveraine du pays. Iran, 28 février 2026. Le premier jour de la guerre, l'école primaire Shajareh-Tayyebeh, à Minab, dans le sud de l'Iran, est bombardée par l'armée (…)
- Magazine / Iran, Israël, Inégalités sociales, Droit international, Crise économique, États-Unis, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Durement réprimée lors des manifestations du début de l'année, la société iranienne doit aussi faire face aux bombardements israélo-états-uniens sur le pays, pour l'instant suspendus. Elle compose avec leurs conséquences économiques, et tient une position complexe : réinvestir l'espace public tout en défendant l'intégrité souveraine du pays.
Iran, 28 février 2026. Le premier jour de la guerre, l'école primaire Shajareh-Tayyebeh, à Minab, dans le sud de l'Iran, est bombardée par l'armée états-unienne. Le pays est sous le choc. L'attaque fait 168 morts, selon les chiffres des autorités iraniennes, principalement des petites filles âgées entre 7 et 12 ans. Malgré l'ampleur du drame, ce massacre suscite peu d'écho dans les médias occidentaux.
Quand elle n'est pas ignorée, la guerre est souvent réduite à quelques mots simplificateurs : « Moyen-Orient », « tensions », « pétrole », et, depuis le 1er mars et sa fermeture, « détroit » (d'Ormuz). Les images de visages couverts de poussière ou de corps extraits des décombres ne sont qu'une microfacette d'une réalité multidimensionnelle.
Dans les récits médiatiques, les individus sont fréquemment réduits à un instant de souffrance, sans passé ni futur. Pourtant, ces mêmes personnes formaient des projets et pouvaient compter sur un équilibre, certes fragile, mais tangible. Les vies qui ne sont pas détruites sont suspendues dans un état d'attente indéterminé.
En France, le journaliste franco-iranien Siavosh Ghazi, l'un des rares correspondants francophones présents à Téhéran pendant les bombardements, a publiquement critiqué BFMTV et LCI pour la diffusion répétée de chiffres relatifs à la situation économique dont il questionnait la source, dénonçant un traitement « inacceptable »1.
Au cœur de cette réalité nouvelle, le mot « temporaire » s'impose pour qualifier coupures, destructions et arrêt d'activités. Mais à mesure que la crise se prolonge, il en vient à désigner une condition durable, révélant, ainsi que les témoignages rassemblés le dessinent, une difficulté croissante à distinguer entre crise et normalité.
« Les Américains pensaient qu'en quelques jours l'Iran tomberait dans leur giron et que la population descendrait dans la rue pour les accueillir. Ils ne comprennent pas la société iranienne », affirme Ghazaleh*, journaliste pigiste souhaitant rester anonyme. Elle ne travaille plus depuis les bombardements israélo-états-uniens sur l'Iran au début de l'année, et vit désormais chez sa mère, dans le nord-est de Téhéran, dans le district numéro 4, l'un des plus durement touchés : 8 000 immeubles y ont été détruits. Les habitants sont hébergés chez des proches ou dans des hôtels, certains étant pris en charge par la municipalité de Téhéran. Les logements dont les dégâts subis le permettent sont remis en état grâce aux efforts de groupes bénévoles et de la municipalité.
Au fil d'un entretien accordé à Orient XXI, Ghazaleh décrit un quotidien marqué par un semblant de normalité après le cessez-le-feu conclu le 8 avril :
Je fréquente des cafés du centre de Téhéran avec mes amis, sans porter de foulard, comme d'autres femmes. Ces jours-ci, plus que jamais, une forme de sociabilité temporaire se crée dans les rames de métro, les parcs et les magasins. Des personnes qui, jusqu'à récemment, avaient quitté les grandes villes et leurs foyers, recouvert leurs fenêtres de ruban adhésif, cherché refuge et évité les rues se retrouvent à nouveau dans les espaces publics et engagent des conversations. La société, à travers ces rassemblements éphémères, se reconstruit progressivement.
La jeune femme est accrochée à l'actualité : les nouvelles des négociations entre l'Iran et les États-Unis, la hausse des cours de l'or, du dollar et du pétrole, ainsi que le doublement du prix des produits de base — pâtes, sucre, huile ou haricots rouges, ces derniers atteignant 500 000 tomans le kilo, environ 3 euros — et la pénurie de médicaments qui enfle. Elle et sa mère disposent d'environ 2 millions de tomans par mois en bons alimentaires, auxquels s'ajoutent les 12 millions de pension de retraite de son père décédé, ainsi qu'environ 15 millions qu'elle gagne en donnant des cours particuliers. Malgré ces revenus — qui représentent à peine 200 euros par mois —, elles ont du mal à joindre les deux bouts.
Les récits individuels, diffusés sur les réseaux, permettent de saisir ce que ces chiffres ne disent pas. Alireza, père de deux enfants, était technicien depuis dix ans dans une entreprise de l'ouest de Téhéran. Une semaine après le début de l'agression militaire, il a perdu son emploi en raison du ralentissement industriel. Son salaire atteignait environ 30 millions de tomans, soit moins de 200 euros. Il travaille désormais en louant ses services de chauffeur via une application de transport. Sans revenu quotidien, il ne peut plus subvenir aux besoins essentiels de son foyer. Son loyer reste inchangé : le propriétaire refuse toute adaptation. Son fils a lui aussi perdu son emploi. La survie économique de la famille dépend désormais d'activités précaires.
D'autres témoignages confirment ce phénomène. Samira, étudiante à Paris, observe les effets du conflit sur sa famille : après l'attaque de l'usine sidérurgique Mobarakeh à Ispahan le 27 mars, son oncle est au chômage technique et passe désormais ses journées dans un parc en attendant une éventuelle reprise. Sa tante, qui soutenait initialement l'intervention étrangère, se dit profondément déçue. Kameran, doctorant à Paris, décrit une situation similaire : sa mère, ingénieure, a mis au chômage technique ses ouvriers faute de matières premières. La crise se diffuse en cascade, chaque arrêt de production étant lourd de conséquences.
Les bombardements ont entraîné des pertes massives d'emplois. Selon le ministère du travail, 191 000 personnes ont déposé une demande d'assurance chômage ces derniers mois, mais ce chiffre reste largement en deçà de la réalité car une grande partie des travailleurs en est exclue. Les employés du secteur informel, sans contrat officiel, en situation précaire ou dont les cotisations ne sont pas à jour ne bénéficient pas de ce dispositif. Les travailleurs journaliers, sous-traités ou sans statut, se retrouvent ainsi sans protection.
De ce fait, selon des estimations plus réalistes, la guerre aurait entraîné la perte de plus d'un million d'emplois et affecté directement ou indirectement près de deux millions de personnes tous secteurs confondus2. Le 25 avril, plus de 318 000 candidatures ont été enregistrées en une seule journée sur la plateforme Jobvision, révélant une pression massive sur le marché du travail.
La guerre aggrave les fragilités préexistantes. Le quotidien réformateur Shargh qualifie 2025 d'« année du chômage » pour les journalistes, marquée par des licenciements massifs. L'absence de soutien public accélère les fermetures de médias et fait peser un risque durable sur la qualité de l'information3.
Avec les coupures d'Internet, les ventes en ligne ont chuté d'environ 80 %, entraînant des pertes économiques estimées entre 20 millions et 35 millions de dollars par jour. La situation s'inscrit dans un système d'accès différencié aux réseaux, structuré en plusieurs niveaux. Au sommet, certains acteurs, institutions, organisations ou individus spécifiques disposent d'un accès à Internet quasiment sans restriction. Un niveau intermédiaire, dit « Internet professionnel », est accordé, sur autorisation, à certaines entreprises ou catégories d'usagers : il comporte moins de limitations, sans être totalement libre. Tout au bas, la majorité de la population utilise un Internet fortement filtré, instable et limité, ce qui la contraint à recourir à des outils de contournement, comme les réseaux privés virtuels, les VPN, devenus un marché lucratif. Selon Ghazaleh, cette organisation constitue un « Internet de classe ».
Dans ce contexte, le quotidien se fragmente en ruptures successives. Il devient difficile de planifier, de prévoir ou même d'imaginer l'avenir. Les événements s'enchaînent sans laisser de temps pour y réfléchir, encore moins pour se reconstruire. Cette situation révèle une dynamique complexe, mêlant patriotisme, solidarité nationale et précarité croissante. La capacité à se projeter s'efface progressivement, et ce qui relevait de l'anormal tend à devenir la norme.
Ghazaleh dit participer à des rassemblements nocturnes, place de la Révolution, où sa mère l'accompagne « pour soutenir le pays face à l'agression ». Elle explique :
Après l'un des bombardements, quand j'ai regardé dehors, la fumée s'était répandue dans l'air, et il ne restait presque rien d'un grand bâtiment voisin. Avant, quand je passais devant, je ne le remarquais pas ; maintenant, c'est comme si je pouvais ressentir la douleur du ciment et des briques. Je n'ai pas envie de revoir ces scènes. Il faut empêcher qu'elles se reproduisent.
Pour certains observateurs, la participation de femmes non voilées à ces manifestations est réelle, mais reste minoritaire. Leur mise en avant dans les médias internes relèverait davantage d'une stratégie de communication que d'un changement structurel. Cette visibilité peut être interprétée comme une tentative de projeter une image d'ouverture sans transformation en profondeur. D'autres voix dénoncent des manifestations nocturnes bruyantes organisées par les mosquées et les bassidjis4 dans chaque quartier, qui monopolisent l'expression de la résistance à la guerre et laissent peu de place à d'autres formes de patriotisme.
Ghazaleh nuance cette lecture : selon elle, une partie de ceux qui s'opposent à la répression et aux oligarchies défendent leur pays et cherchent à s'affirmer en réinvestissant l'espace public. La jeune femme poursuit : « Il faut espérer que la société iranienne puisse, au plus vite et dans les meilleures conditions, dépasser cette période de suspension, sans perdre sa souveraineté. »
Dans le même temps, la répression se poursuit, avec des exécutions régulières visant notamment des jeunes accusés d'avoir participé aux manifestations massives déclenchées le 28 décembre 2025. La journaliste estime que « ces pratiques ne se justifient pas au nom de la situation de guerre et [qu'elles] pourraient au contraire fragiliser l'expression d'un élan patriotique et alimenter les critiques dans les médias étrangers ».
L'Iran traverse une période particulièrement difficile, marquée par une agression en violation du droit international, qui remet en cause son existence même. De fortes pressions sociales pèsent également sur la population. Une partie de la société continue de faire preuve de résilience et de solidarité dans un élan de patriotisme. D'autres tentent simplement de survivre au jour le jour. Cette capacité à tenir collectivement pourra-t-elle s'imposer et ouvrir la voie à une recomposition plus inclusive, sociale et durable ?
* Le prénom a été modifié
1« Un journaliste basé en Iran dénonce de faux chiffres cités par un expert de BFMTV “à longueur de journée à l'antenne” », Le Parisien, 10 mai 2026.
2Etemad online, 25 avril 2026.
3« Analyse sur le chômage des journalistes », Shargh, 8 avril 2026.
4Milice dépendant des Pasdaran, chargée du contrôle social et de la répression, mais aussi de certaines actions d'assistance locale auprès de la population.