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04.02.2026 à 06:00

Dans les ruines de Gaza

Arnaud Marie

En dialogue avec la poésie du Palestinien Mosab Abu Toha et en se fondant sur le mythe d'Icare, ce texte montre l'anéantissement total, toujours en cours, qui est à l'œuvre dans la bande de Gaza : de l'humain et du non-humain, du matériel et de l'immatériel. « La Chute d'Icare » Selon Brueghel en 2023 Icare n'est pas tombé dans la mer. Il a été touché par une bombe ou un obus de char. Des éclats de Shrapnel ont dispersé son corps sur les ruines des maisons bombardées. et sur les (…)

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Texte intégral (3496 mots)

Dans les ruines de Gaza

En dialogue avec la poésie du Palestinien Mosab Abu Toha et en se fondant sur le mythe d’Icare, ce texte montre l’anéantissement total, toujours en cours, qui est à l’œuvre dans la bande de Gaza : de l’humain et du non-humain, du matériel et de l’immatériel.

Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza, le 10 décembre 2025. Un homme est assis au bord d’un bâtiment détruit dans le quartier d’Al-Saftawi, à l’ouest de la ville.
BASHAR TALEB / AFP
«
 
Selon Brueghel en 2023
Icare n’est pas tombé dans la mer.
Il a été touché par une bombe
ou un obus de char.
Des éclats de Shrapnel ont dispersé son corps
sur les ruines des maisons bombardées.
et sur les écoles et les musées.
Il n’y avait pas de laboureur,
mais les fraises et l’herbe
continuaient de pousser, et les chiens
et les chats, au clair de lune
fouillaient des tas de cadavres.
Personne n’a entendu les éclats de Shrapnel tomber
dans la mer ni le bourdonnement du drone.

L’auteur de ce poème1, Mosab Abu Toha, était professeur d’université et bibliothécaire à Gaza, où il n’y a désormais plus ni universités ni bibliothèques. Arrêté, puis battu et humilié par les forces de défense israéliennes en novembre 2023, il parvient, après sa libération, à rejoindre Le Caire en décembre 2023, puis Syracuse, dans l’État de New York, avec sa femme et ses enfants.

À la différence d’Icare2, le personnage de son poème, Abu Toha a pu miraculeusement battre des ailes et s’élever dans un ciel dégagé. Mais, comme Icare, une partie de lui-même n’a jamais quitté Gaza et gît pour toujours dans les ruines et les décombres, où vivent encore des membres de sa famille et ses amis. Dans ce poème de 2023, herbe et fraises continuent de pousser avec l’insolence des choses qui ne peuvent pas mourir. Mais nous sommes en 2026, et il n’y a plus ni fraises ni herbe à Gaza.

Pieter Brueghel l’Ancien, Paysage avec la chute d’Icare, vers 1560.
Dans le tableau de Brueghel l’Ancien, la chute d’Icare n’a absolument rien de spectaculaire, à mille lieues de toutes les mises en scène tragiques qui dramatisent l’ultime confrontation des héros avec la mort. Sur la toile, on voit un laboureur qui creuse son sillon, des navires qui continuent de voguer : la chute d’Icare n’intéresse personne. C’est une mort silencieuse, une mort pour rien.
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.

Le crime parfait

Dispersé dans les ruines, le corps d’Icare est introuvable. Il en va de même pour les corps de 9 000 autres gazaouis ensevelis sous les immeubles effondrés et recouverts de tonnes de gravats. Depuis peu, des équipes de la défense civile s’activent pour les retrouver. Avec des moyens limités et un matériel rudimentaire, elles ont récemment permis de découvrir des dizaines de victimes, toutes issues d’une même famille, la famille Salem, dans le quartier d’Al-Rimal de Gaza-ville. Mais comment identifier des corps lorsqu’il n’y a plus vraiment de corps

La maison de la famille Salem s’est effondrée sous les bombardements dans les premiers mois de la guerre, en décembre 2023. Aujourd’hui, la guerre est officiellement terminée, mais Israël multiplie les attaques ciblées, et s’acharne sur les derniers bâtiments qui tiennent encore debout. Lorsque les armes se taisent, les ruines, fragilisées par les intempéries inédites de cet hiver, s’affaissent sur elles-mêmes, tuant et recouvrant ceux qui s’étaient réfugiés là, ceux pour qui une maison en ruine reste une maison — home — un chez-soi. Personne n’a jamais cru que le cessez-le-feu instauré dans le cadre du plan Trump mettrait un terme au génocide en cours, et à la politique de destruction totale revendiquée par les extrémistes israéliens.

On feint pourtant de croire que tout est rentré dans l’ordre. Les médias ont largement couvert la première phase du plan de paix marquée par la libération des otages, de part et d’autre. Ceux qu’on appelle «

Les journalistes sont invités à regarder bouger la fameuse «Rami Abou Jamous, une «frontière virtuelle et mouvante qui couvre déjà au moins 53

La zone occupée est un no man’s land. Il ne reste rien. Bâtiments, arbres, terres agricoles : tout a été méthodiquement broyé et rasé par les engins de chantier israéliens — notamment le terrifiant bulldozer Caterpillar D9 — qui effacent à une vitesse vertigineuse toute trace de ce que fut Gaza. De l’autre côté de la ligne jaune se trouvent des ruines à perte de vue. Les chiffres défient l’imagination : 80

Plus de 70 000 tonnes d’explosifs ont été larguées sur Gaza, ce qui dépasse le total des bombardements sur les villes de Dresde, Hambourg et Londres pendant la seconde guerre mondiale. Dans l’histoire récente, même des villes comme Alep en Syrie ou Marioupol en Ukraine n’ont pas été aussi durement frappées que Gaza.

Pas plus que les chiffres, les mots ne semblent pouvoir se hisser à la hauteur du désastre qu’ils s’efforcent de nommer. On persiste, contre toute évidence, à noyer le terme « dans les fausses pudeurs et les réticences coupables. Mais on ose tout de même parler d’urbicide pour désigner le projet israélien de détruire et de raser toutes les villes de la bande de Gaza, leurs bâtiments, leurs rues, leurs infrastructuresmémoricide pour qualifier les bombardements des sites et monuments historiques… On pourrait sans doute inventer encore beaucoup d’autres mots en «

Si ces chiffres et ces mots échouent, malgré leur précision supposée, à rendre compte de ce qui se joue à Gaza, c’est qu’ils restent cantonnés dans le registre des preuves mesurables : on évalue, on statue, on nomme. Parfois, on juge et l’on condamne, mais toujours de très loin. On se pose en arbitre d’une guerre dont on pourrait quantifier l’ampleur, décliner à l’infini les conséquences catastrophiques sur l’humain et le non-humain, le matériel et l’immatériel. Mais par là même, on ne dit rien du crime perpétré à Gaza, un crime qui ne serait pas un prolongement, une dérive malheureuse de la guerre, mais le point aveugle qu’il faut chercher avant, après, en deçà et au-delà de la guerre. L’occupant israélien ne cherche pas à défaire un ennemi, mais à assurer sa mainmise sur tout ce qui, en Palestine, pouvait jusque-là paraître hors d’atteinte : chaque recoin de la terre et de l’âme, le ciel, la mer, les souvenirs, l’avenir, le temps lui-même.

Dans le poème d’Abu Toha, Icare ne cherche pas à quitter Gaza, à s’enfuir. Il s’envole pour prendre de la hauteur. Quelques coups d’aile lui auraient permis de contempler les ruines pour y traquer la mémoire mutilée, la vie indestructible qui persiste dans les décombres, pour arracher à l’oubli ce que l’occupant prétend effacer, pour relancer en somme l’horloge qui s’est arrêtée.

Hélicoptères Apaches, F16 et drones, les nouveaux anges du Jugement

Avant d’être mis en pièces par un obus israélien, Icare aurait pu voir très distinctement que la mémoire gisant dans les ruines de Gaza n’est pas seulement la mémoire palestinienne, mais aussi la mémoire juive. Comme l’explique le philosophe Georges Didi-Huberman, dans une tribune publiée dans Le Monde le 3 juin 2025, en bombardant, en affamant, en liquidant méthodiquement le peuple palestinien, le gouvernement israélien inflige « à « Zakhor 3. Cela ne signifie pas que les extrémistes israéliens auraient fait table rase du passé. Bien au contraire, ils se souviennent. Mais ils sont passés maîtres dans l’art de bafouer le souvenir : comme n’importe quels fascistes, ils savent instrumentaliser la mémoire, lui façonner une nuque disciplinée et un front d’airain.

S’ils se souviennent, explique Didi-Huberman, c’est pour mieux nourrir «activisme messianique, leur fantasme du “troisième temple” ou leur perspective coloniale sur le “grand Israël” insultant ainsi « En effet, dans les ruines de Gaza, les fondamentalistes israéliens ne voient qu’un monde à conquérir et une population à éradiquer. La mémoire, alors, nourrit la vengeance et l’oubli de l’autre. Perversion totale d’une tradition messianique juive depuis toujours hantée par les ruines et la promesse du tikkun : la réparation d’un monde brisé. Dans cette tradition, la matière broyée, réduite à l’état de fragments, ne doit pas être pulvérisée davantage, mais au contraire recueillie, recousue et sauvée. Un messianisme utopique et émancipateur cherchait même dans les ruines des raisons de combattre au nom des vaincus et des générations passées écrasées par l’histoire : une promesse d’espoir, de salut et de justice.

Mise au service d’un projet colonial et théocratique, cette promesse de réparation s’est muée en son exact contraire : un verdict de mort qui autorise l’élimination des vaincus et le triomphe sans retenue des vainqueurs. Le crime cesse alors d’être un crime puisqu’il vient hâter le jugement des âmes, la séparation nette et définitive entre les justes et les impies. Le feu qui s’abat continuellement sur Gaza devient ainsi un feu purificateur. Et s’il n’y a pas de place dans le ciel pour un Icare palestinien, c’est que ce ciel est tout entier traversé et occupé par les anges de la mort israéliens devenus les anges du Jugement dernier, qui purgent la terre avant l’occupation finale.

Dans le poème «4. Dans de nombreux poèmes de son premier recueil, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, Abu Toha évoque la mort qui sans cesse plane au-dessus de Gaza : « créatures effrayantes qui quadrillent le ciel et sèment le malheur, monstres tout droit sortis de l’enfer : «5. Tels sont les nouveaux anges du Jugement — on a les anges qu’on mérite — déployés pour détruire et tuer, mais aussi pour signifier leur sursis à ceux qui habitent encore les ruines, pour leur rappeler à chaque instant qu’ils marchent vers l’anéantissement.

Habiter les ruines

Et pourtant, contre toute attente, les Gazaouis ne quittent pas les ruines dans lesquelles ils sont revenus vivre en masse, le 10 octobre 2025, après le cessez-le-feu. Tout le monde a vu les images impressionnantes qui montrent ces 500 000 déplacés formant une immense colonne et faisant route vers le nord de l’enclave.

Tout le monde aurait dû voir ceux qui reviennent. Ceux qui retrouvent par miracle leur immeuble presque intact et pleurent devant une porte qu’ils n’osent pas franchir. Ceux qui installent une tente ou un abri dérisoire sur les ruines de leurs maisons qui, bien que méconnaissables, demeurent leurs maisons. Ou ceux qui racontent la persistance tenace, dans toutes les rues, d’une odeur de mort qui imprègne chaque chose et que le vent ne parvient pas à chasser. Ceux qui décident d’habiter dans un cimetière, près de leur famille qu’ils ont pu enterrer. Enfin, ceux qui ramassent les livres dans les décombres d’une bibliothèque universitaire et les font sécher au soleil.

Et aujourd’hui, tout le monde détourne le regard devant les tentes inondées et leurs habitants frappés par le vent glacial de cet hiver 2025. Les enfants, les nourrissons surtout, souffrent de la faim et, privés de couvertures et d’abris décents, meurent d’hypothermie, alors que l’acheminement de l’aide humanitaire est toujours filtré et entravé par l’armée israélienne.

On met toutefois un point d’honneur à célébrer la «ligne jaune

Contre la résilience, la subsidence

L’écrivain et politologue libanais Camille Ammoun nous aide à sentir le poids d’indécence qui pèse sur cette notion de résilience, à comprendre comment elle désamorce la colère, relativise l’injustice ou l’oppression et permet de conclure qu’à l’intolérable, il est toujours possible de s’adapter. Ammoun lui oppose un autre terme, emprunté à la géologie : la « désignant par là une matière qui ne peut reprendre sa forme première «6.

La subsidence désigne un affaissement du sol et par extension le délitement de toute une société dont les piliers s’effondrent peu à peu« Quand il écrit ces lignes, Ammoun songe à Beyrouth, ville libanaise martyrisée par l’histoire. Que dirait-il de Gaza, où le sol s’est affaissé au point qu’il semble ne plus y avoir de solWall Street Journal.

Et pourtant, le corps d’Icare reprend forme, ses restes rassemblés sont maintenant animés d’une vie étrange et obstinée. Il ne retrouvera pas ses ailes, mais il saura vivre dans les ruines. Point de résilience héroïque, point de promesse de renaissance, mais la force de celui qui refuse quotidiennement de disparaître.

« explique Abu Toha7. Israël ne peut vaincre, car il est certes possible de tuer et de détruire, mais impossible de briser une vie qui insiste et persiste au cœur même de la mort et de la destruction. On se gardera bien de voir là une simple survie comme prolongement atrophié de la vie, mais plutôt ce que le philosophe Jacques Derrida appelait « : une forme de vie plus fragile, plus exposée, mais aussi plus intense parce qu’elle ne s’adosse à aucune garantie, à aucun avenir assuré. On ne peut abattre celui qui a toujours vécu avec la mort autour de lui et en lui, qui a fait de la disparition la condition même de son existence.

1Mosab Abu Toha, dans Forest of Noise, 2024, traduction d’Arnaud Marie

2Icare est le fils de Dédale, l’ingénieur qui conçut le labyrinthe où fut caché et enfermé l’un des monstres les plus terrifiants de la mythologie grecque : le Minotaure. Icare et son père sont enfermés dans ce labyrinthe, jonché de corps démembrés et mutilés par la bête. Dédale fabrique pour Icare des ailes, avec cire et plumes, qui ne lui permettront pas de fuir bien loin… Un instant soulagé de pouvoir quitter ce lieu de désolation, de pouvoir échapper aux effluves de mort, qui font de chaque respiration une épreuve insoutenable, Icare s’élève trop haut dans le ciel, ses ailes ne résistent pas à l’ardeur du soleil.

3«Le Monde, 3 juin 2025.

4Mosab Abu Toha, Forest of Noise, «

5Mosab Abu Toha, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, «

6Camille Ammoun, Subsidence, Éditions Terre Urbaine, Vincennes, 2023, p.13.

7Mosab Abu Toha, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, p. 155.

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03.02.2026 à 06:00

France. Rima Hassan, nouvelle sorcière

Martine Bulard

Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Rima Hassan (…)

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Texte intégral (4348 mots)

France. Rima Hassan, nouvelle sorcière

Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l’accuse sur Radio J d’être «, tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine

Paris, place de la République, le 8 octobre 2025. L’eurodéputée LFI Rima Hassan (centre), de retour en France après plusieurs jours de détention en Israël. Elle a été arrêtée à bord de la flottille Global Sumud qui avait pour but de briser le siège imposé à la bande de Gaza. DR

Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias

Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.

Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l’immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l’invitent. Elle fait partie d’une série d’organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l’inclusion, instance consultative du groupe L’Oréal, temple de la beauté, qu’elle rejoint en 2023.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse «

De la diva à la paria

Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l’enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s’exprime le jour même de l’attaque, écrivant sur son compte X qu’il est «. En juriste, elle précise : « Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l’année qui suit l’attaque. Mais cela ne suffit pas.

Les médias qui l’appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d’interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d’antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l’on « dénonce Rima Hassan. C’en est trop : de diva, elle devient paria.

Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d’Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d’Israël en 1948 et de la Nakba (la «

Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n’est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l’université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur «CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d’informations fiables sur les réfugiés, elle crée l’Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d’enquêter, de cartographier et d’informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l’engagement politique, il n’y a qu’un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d’Israël.

Insultes et menaces de mort

En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n’avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l’accord d’association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d’autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l’a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l’Union européenne (UE).

Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d’être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l’encadré ci-dessous).

Elle est vilipendée pour oser parler d’apartheid et dénoncer la « du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à «. Une réalité aujourd’hui reconnue par plusieurs instances de l’Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…

Dès l’annonce de son engagement électoral, son nom, l’adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d’assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une «« (Médiapart, 2 février 2024).

L’initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d’abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l’algorithme lors de la création d’un compte Facebook…

La fabrique à polémiques

Les ««. L’intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.

La jeune militante tente l’exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l’avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Le Crayon, il n’en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l’action du Hamas est légitime. Autrement dit : même si elle ne l’a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.

Anticipant les propos qu’elle pourrait tenir, la direction de l’université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l’université de Strasbourg annulent les conférences qu’elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un «l’enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l’intérieur Bruno Retailleau.

Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d’enquêtes pour «BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant «. Un autre dépôt de plainte, pour ««. En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d’être «, l’empêchant d’occuper l’une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l’homme du Parlement européen.

Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème «

Mais… si jamais on m’affame
Je mange la chair de mon spoliateur
Prends garde… prends garde
À ma faim
Et à ma colère

La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…

La criminalisation du soutien à la Palestine

Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l’offensive israélienne s’intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.

L’Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d’Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l’islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…

Il est impossible d’obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour «3.

Ces « selon l’expression de l’ex-juge d’instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d’une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d’Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d’en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l’objet.

La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d’une poignée d’organisations : l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l’Observatoire des juifs de France, l’Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l’inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l’étranger dont ceux d’Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l’Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. «, se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.

Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d’Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les «6, sur la base d’e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « en France et en Europe, en s’appuyant sur la «CRIF notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, Raphaël Glucksmann, n’a, lui non plus, rien vu…

Le grand dénigrement

Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d’un État binational, qui n’est d’ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l’intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…

La jeune députée n’évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu’à l’exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l’une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l’occurrence le Madleen.

La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l’événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu’Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s’inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l’Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « et en particulier les «me Hassan. Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « buzz, notre action fait moins de bruit qu’une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n’y arriveront jamais (24 juin 2025).

L’humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « portés par des «. Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l’étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.

Une nouvelle génération d’acteurs politiques

La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et ««, personne ne peut lui porter la contradiction.

Issue de la société civile et de l’immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d’acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l’offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un «LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.

Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l’accusant, au choix, d’apologie du terrorisme, d’incitation à la violence et d’antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d’épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s’agit de «LFI commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : «

Noël Buffet, ministre délégué à l’intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu’à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d’une autre nationalité —, avec l’approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd’hui encore, Rima Hassan n’arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.

Mais que l’on ne s’y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l’islamophobie gagne progressivement la société. L’éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « reprend l’accusation.

Comme le résume fort bien l’auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.

«

Avant d’être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.

Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont «, ses réparties sont « et son usage des réseaux sociaux est «. Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l’imam Hassen Chalghoumi : « commentent-ils. Une accusée qui se défend

Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d’une visite d’élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n’est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l’élue : son «. Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l’eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « [qu’]elle est aussi une élue française et semble parfois l’oublier

Le soupçon est permanent, qu’il porte sur l’existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme «, car, d’après les fins limiers, « Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d’un père collaborateur« pointe l’article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance« d’après ses mots, ce qui, d’ordinaire, se respecte.

Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s’inquiéter pour cette jeune femme. « écrivent les deux sachants, qu’elle est tout ce qu’exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.

1La Cour nationale du droit d’asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d’asile contre les décisions de l’Ofpra.

3Camille Polloni, «Médiapart, 11 octobre 2025.

4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l’étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.

5La proposition de loi «

6Médiapart, 12-14 décembre 2024.

7Benjamin Barthe, «M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.

8«LFI, trois identités et une obsession : la PalestineLe Monde, 14 mars 2025.

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02.02.2026 à 06:00

Pourquoi Israël a-t-il reconnu le Somaliland ?

Helen Lackner

Le 26 décembre 2025, Israël a été le premier État du monde à reconnaître le Somaliland, un territoire de 175 000 kilomètres carrés situé dans la partie nord de la Somalie. Le Somaliland occupe un espace stratégique : sa côte permet le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb qui clôture le sud de la mer Rouge et conduit au canal de Suez. Au-delà de cet enjeu géopolitique, la trajectoire historique du Somaliland et l'intérêt israélien pour son existence méritent quelques explications. (…)

- Va comprendre ! / , , , , , , ,
Texte intégral (1538 mots)

Pourquoi Israël a-t-il reconnu le Somaliland

Le 26 décembre 2025, Israël a été le premier État du monde à reconnaître le Somaliland, un territoire de 175 000 kilomètres carrés situé dans la partie nord de la Somalie.

Le Somaliland occupe un espace stratégique : sa côte permet le contrôle du détroit de Bab El-Mandeb qui clôture le sud de la mer Rouge et conduit au canal de Suez. Au-delà de cet enjeu géopolitique, la trajectoire historique du Somaliland et l’intérêt israélien pour son existence méritent quelques explications.

Carte localisant les principaux ports sur la rive africaine de la mer Rouge
AFP / Simon Malfatto et Dario Ingiusto

Naissance de la République de Somalie

À l’époque coloniale, du fait des luttes entre puissances européennes pour la domination de l’Afrique, l’espace somalien était partagé entre l’Italie, qui contrôlait le sud, et la Grande-Bretagne, qui contrôlait le nord. En 1960, quand les deux entités sont devenues indépendantes, leurs responsables s’étaient mis d’accord pour s’unifier et former la République de Somalie. Entre le départ des Britanniques et l’avènement de l’État somalien, la zone du Somaliland a vécu quatre jours d’indépendance. Au cours des trois décennies suivantes, cette partie du pays a connu une succession de soulèvements contre la gestion centralisée et autoritaire du régime de Mohammed Siad Barre. Des conflits locaux ont causé des milliers de morts, la destruction de villes ainsi que des rares infrastructures héritées de la tutelle britannique. Le Mouvement national somalien émerge dans les années 1980 et plaide en faveur d’une sécession du nord. Après la chute de Barre en 1991, les autorités locales proclament le 18 mai 1991 l’indépendance du Somaliland, sur les frontières de l’ancienne colonie britannique. Bien qu’ayant des contacts réguliers avec plusieurs pays, aucun n’avait officiellement reconnu l’État du Somaliland avant Israël.

Ce territoire est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Cependant, sa politique a été plus ouverte que celle de beaucoup d’autres dans la région. Alors que la partie sud de la Somalie, avec Mogadiscio pour capitale, continuait durant les années 1990 et 2000 à être marquée par la guerre civile, le Somaliland semblait un temps connaître un destin meilleur, avec davantage de sécurité et de stabilité. Le pays est politiquement dominé par les tribus, souvent nommées clans. Les décisions se prennent lors de grandes conférences locales qui peuvent durer des mois. Celles-ci représentent une forme de démocratie adaptée à la structure sociale, mais qui tend à exclure les femmes et les jeunes. Néanmoins, le gouvernement, dirigé par des responsables successifs installés à Hargeisa, est reconnu par la plupart de la population.

Bien que géographiquement assez grand, la densité démographique du Somaliland est estimée à moins de 30 habitants au kilomètre carré, mais il n’y a pas eu de recensement récent. Les estimations de la population sont d’une variabilité impressionnante, mais tournent autour de 6 millions d’habitants. Le pays a peu de ressources économiques et sert surtout de lieu de transit du bétail régional. Des petits ruminants somaliens, ovins et caprins, sont exportés vers la péninsule arabique, surtout l’Arabie saoudite et le Yémen, notamment au moment de la période de l’Aïd. Son territoire semi-aride a des pâturages peu productifs et souffre de sécheresses intenses, empirées par l’évolution du réchauffement climatique.

À la période coloniale, le Somaliland a vu nombre de ses citoyens et citoyennes migrer vers Aden. Ce flux a continué après l’indépendance du Yémen du Sud en 1967, mais s’est ensuite inversé depuis le début de la guerre civile au Yémen en 2015. Les échanges ont une dimension commerciale, notamment féminine. Les Somaliennes ont établi des systèmes de revente des produits chinois et autres achetés en gros à Aden, pour les revendre à Hargeisa et dans l’arrière-pays.

Enjeu du port de Berbera

Mais l’enjeu le plus important a trait à son port Berbera et à l’engagement des Émirats arabes unis (EAU) depuis une décennie. Le port, longtemps laissé à l’abandon, a fait l’objet en 2016 d’un investissement important. Un accord a été signé entre le gouvernement du Somaliland et la compagnie Dubai Ports World. Le contrat, d’une durée de 30 ans, offre 5 millions de dollars (4,1 millions d’euros) par an de loyer au gouvernement ainsi que 10

Parallèlement, le port devait aussi servir de base militaire pour les EAU, expulsés en 2018 de Djibouti. Si les EAU n’ont jamais franchi le cap d’une reconnaissance pleine et entière de l’indépendance du Somaliland, leur engagement a généré des tensions avec les autorités somaliennes à Mogadiscio qui ont annulé tous leurs accords avec Abou Dhabi en janvier 2026. De plus, les investissements à Berbera n’ont pas réglé divers conflits, y compris dans la région du Pount, à cheval entre les deux Somalie, qui se perpétuent et ont fragilisé la situation politique ces dernières années.

Un espace stratégique

Dans ce contexte, la reconnaissance diplomatique du Somaliland par Israël en décembre 2025 paraît cohérente avec les évolutions géopolitiques. Elle sert plusieurs objectifs, principalement pour Israël, mais aussi pour les EAU. L’une des priorités inavouables des Israéliens est de trouver quelque part où déplacer les 2 millions de Gazaouis qui ont survécu au génocide amorcé en octobre 2023, ainsi que le plus grand nombre possible de Palestiniens de la Cisjordanie. Le pays, proche, faible, avec une population réduite et beaucoup d’espace libre, présente un potentiel certain.

Au-delà de l’enjeu palestinien, la localisation du Somaliland est aussi un atout considérable pour que les Israéliens poursuivent leurs bombardements au Yémen et exercent une pression maximale sur les houthistes. Depuis Berbera, ils sont en mesure de contrôler les mouvements maritimes vers la mer Rouge. L’alliance de facto entre Israël et les EAU est aussi renforcée. Elle donne aux Émirats un atout dans leur rivalité grandissante avec l’Arabie saoudite, alors qu’ils viennent, en janvier 2026, de perdre gros suite à la défaite de leurs alliés sudistes au Yémen. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a affirmé que cette reconnaissance se faisait dans «accords d’Abraham

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