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23.04.2026 à 06:00

Pakistan, Afghanistan. Pourquoi la « ligne Durand » brûle-t-elle ?

Georges Lefeuvre

Si le Pakistan joue les intermédiaires dans les discussions de paix entre les États-Unis, l'Iran et Israël, il ne semble guère prêt au dialogue avec son voisin afghan. Les bombardements lancés en octobre 2025 se sont transformés en « guerre ouverte » en février 2026. Les frappes continuent, malgré des pourparlers directs entre les deux gouvernements entamés sous l'égide de la Chine. Les tensions se cristallisent autour de la frontière dite « ligne Durand », un conflit historique jamais (…)

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Texte intégral (4454 mots)

Si le Pakistan joue les intermédiaires dans les discussions de paix entre les États-Unis, l'Iran et Israël, il ne semble guère prêt au dialogue avec son voisin afghan. Les bombardements lancés en octobre 2025 se sont transformés en « guerre ouverte » en février 2026. Les frappes continuent, malgré des pourparlers directs entre les deux gouvernements entamés sous l'égide de la Chine. Les tensions se cristallisent autour de la frontière dite « ligne Durand », un conflit historique jamais résolu.

« Dans la guerre afghane, faites entrer Sir Mortimer Durand », titrait Myra MacDonald, alors cheffe du bureau Reuters en Inde, le 24 octobre 20121. À cette époque, neuf ans avant le retour des talibans au pouvoir, la frontière afghano-pakistanaise dite « ligne Durand », du nom justement de Sir Mortimer Durand, était déjà en surchauffe, pour des raisons assez comparables à celles d'aujourd'hui. Mollah Fazlullah, chef du Mouvement pour le renforcement de la charia (Tehrik-e-Nifaz-e-Shariat-e-Mohammadi), avait mis à feu et à sang la vallée de Swat au Pakistan, jusqu'à ce que l'armée le déloge ainsi que ses combattants, en juin 2009. Fazlullah s'enfuit alors dans la province afghane de Kunar d'où il attaque régulièrement la fameuse « ligne Durand ».

De la même manière, les talibans pakistanais du TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan), chassés manu militari de la province du Waziristan en 2014, traversent cette ligne et associent leurs forces à celles des talibans afghans, leur prêtant main-forte dans leur reconquête du pouvoir en août 2021. Une fois la tâche accomplie, ils s'en retournent dans leurs fiefs d'origine, des deux côtés de cette « ligne Durand », où ils attaquent quotidiennement des postes-frontière et les forces fédérales, à l'intérieur des ex-zones tribales et de toute la province de Khyber-Pakhtunkhwa (KP)2 mais aussi le long du tracé du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC, selon son acronyme anglais)3 ; ils y agressent les travailleurs chinois, depuis la haute vallée de l'Indus, où deux grands barrages hydro-électriques sont en construction, jusqu'au port de Gwadar, lui aussi construit par la Chine dans le Baloutchistan sur la mer d'Oman.

Un assemblage détonnant

Mais la nouveauté, depuis 2022, est l'association de circonstances entre le très islamiste TTP et la très séculière Armée de libération du Baloutchistan (Balochistan Liberation Army, BLA). Dans son rapport annuel « DHAK 2024 » publié par The Balochistan Post le 3 janvier 2025, la BLA se déclare « prête à travailler avec n'importe quelle entité, contre l'ennemi commun, pour un bénéfice mutuel », et ne cibler que ce qu'elle appelle « l'occupation pakistanaise du Baloutchistan », autant de cibles communes avec celles du TTP : l'armée, l'administration fédérale, le CPEC4. Dans le même rapport, la BLA annonce qu'elle a mené 302 attaques en 2024, faisant 545 morts dans les « rangs ennemis ». Six de ces attaques ont été menées par la « branche fedayin » du TTP – branche chargée de former les candidats aux attentats-suicides.

Tout cela fait un assemblage détonant qui met en péril la stabilité du Pakistan. En 2025, selon le site South Asia Terrorism Portal (SATP), le terrorisme a fait 2 356 morts en KP, 1 534 au Baloutchistan, et 486 du côté afghan de la « ligne Durand », soit un total de 4 3765. L'escalade de la violence est telle que, fin 2025, le ministre pakistanais de la défense Khawaja Asif menace l'Afghanistan, accusé de soutenir le TTP, d'une « guerre ouverte ». Celle-ci devient effective, le 27 février 2026, avec des frappes aériennes simultanées sur Kaboul et les provinces de Nangarhar, Paktika et Kandahar, tuant 274 combattants du TTP, selon l'armée pakistanaise. Le 16 mars, une nouvelle frappe sur Kaboul, la cinquième en cinq mois, fait plus de 400 morts selon le gouvernement afghan, et au moins 145 selon la Mission d'Assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) qui chiffre aussi à 115 000 le nombre de personnes déplacées depuis la fin février.

Carte centrée sur l
Carte centrée sur l'Afghanistan montrant les frappes aériennes pakistanaises dans le pays, les affrontements transfrontaliers et les provinces dans lesquelles des personnes ont été déplacées en raison du conflit, selon des données de l'Ocha allant de fin février au 1er avril 2026.
AFP / Janis LATVELS

Une création du « Raj » britannique

Nous sommes donc au pic d'une des plus graves confrontations depuis la création du Pakistan en 1947. Toutefois, ce serait une erreur de limiter l'analyse au retour des talibans au pouvoir en août 2021, en négligeant les causes profondes de ces affrontements guerriers qui ont tous tourné autour de la « ligne Durand » depuis son établissement en 1893 par l'empire britannique des Indes (le Raj britannique). Citons, par exemple, le légendaire Faqir du village d'Epi (adossé à la ligne) qui fit la guerre aux Britanniques depuis sa base de Khost en Afghanistan, et qui y proclama, en 1938, l'État du Pachtounistan indépendant, doté d'un parlement et d'un drapeau !

Après la naissance du Pakistan, en 1947, il tint tête à la jeune armée du pays pendant 18 mois. Il fut soutenu et financé par les trois rois afghans successifs, Amanullah Kahn, Nadir Shah et Zaher Shah, mais aussi par les partis nationalistes pachtounes surnommés les « Chemises rouges », et, côté Pakistan, par le National Awami Party et le Pakhtunkhwa Milli Awami party, encore actifs aujourd'hui. On ne compte plus les incidents qui ont suivi, comme la campagne militaire lancée en 1960-1961 par le premier ministre afghan Daoud Khan pour récupérer ce qu'il appelait « les territoires usurpés ». Devenu président de la République (1973-1978), il ne cessa d'affronter le premier ministre pakistanais d'alors, Zulfikar Ali Bhutto (1971-1977), sur la question de la « ligne Durand ».

Paradoxalement, celle-ci devint une protection pour l'Afghanistan après l'invasion soviétique (1979), puisque c'est du côté pakistanais de la ligne que s'organisait la résistance des moudjahidines. C'est encore de ce côté que venaient les talibans lorsqu'ils entrèrent sur la scène afghane en 1994.

Afghan est synonyme de Pachtoune

Mais pourquoi cette « ligne Durand » ne fut-elle jamais reconnue comme frontière internationale, ni par le pacifique roi Zaher Shah, ni par le président Mohammed Daoud Khan, ni par les quatre dirigeants communistes successifs, ni par les talibans6 ? La raison première en est simple, mais ce qui en résulte ne l'est pas ! La ligne coupe le peuple pachtoune en deux parties inégales : deux tiers du côté du Raj britannique et un tiers seulement du côté de l'Afghanistan7 qui porte pourtant son nom : afghan est synonyme de pachtoune8. Du reste, le pays, créé en 1747, est conçu comme une confédération de tribus pachtounes.

Cela ne préoccupait guère le Raj alors soucieux, non de créer une frontière — par nature les empires n'ont pas de frontières fixes et définitives— mais une ligne de démarcation pour, comme on peut le lire dans les archives de l'Indian Office de Londres, « définir les sphères respectives d'influence du gouvernement britannique et de l'Émir […] La « ligne Durand » n'avait rien de la rigidité des autres frontières internationales. » L'Afghanistan étant déjà un État-tampon entre le Raj et l'empire russe, le texte poursuit : « Les tribus entre la frontière administrative de l'Inde et la « ligne Durand » étaient un tampon (adjoint) au tampon. » Il s'agit des zones tribales qui seront formellement instaurées en 1901 par le Raj… et deviendront le berceau des talibans en 1994 puis du TTP en 2005.

Il existe ainsi tout un corpus d'arguments sur lequel s'appuie l'État afghan pour affirmer que la « ligne Durand » n'a pas été conçue comme une frontière internationale stricto sensu : par une inversion sémantique entre l'anglais et le français, « border » signifie « frontière » internationale, tandis que « frontier » désigne plutôt les « bordures » d'empire. Si l'empire des Indes s'accommodait très bien de ce flou, ce n'est évidemment pas le cas du Pakistan qui, en tant qu'État, a besoin de frontières fixes et adopte, dès sa création, la « ligne Durand », au nom de l'héritage des traités. Un cas complexe de droit international, mais « une non-question » comme ont l'habitude de rétorquer les officiels pakistanais chaque fois qu'un interlocuteur essaie d'aborder le sujet.

Pour Islamabad en effet, la remise en cause de sa frontière nourrit les dynamiques séparatistes pachtounes et baloutches qui menacent l'intégrité du pays. Or une frontière internationale ne joue son rôle qu'à la condition qu'elle soit reconnue par les deux États qui la partagent. Ce n'est pas le cas. Le nom même de Mortimer Durand semble tabou, de peur que son évocation à haute voix réveille « l'éléphant dans le salon » comme disent les Anglais. C'est exactement ce qu'il se passe aujourd'hui. Petit florilège : « La question de la “ligne Durand” n'a toujours pas été résolue » (Zabiullah Mujahid, ministre afghan de l'information, Dawn 4 janvier 2022) ; « La “ligne Durand est une ligne imaginaire » (Nabi Omari, ministre adjoint de l'intérieur, Afghanistan International, 15 octobre 2025) ; et Omari encore, trois jours plus tard, dans Ariana News :

Les territoires historiques d'Afghanistan [sont] restés du côté pakistanais de la soi-disant ligne tracée entre nous : Allah le tout-puissant créera les moyens pour qu'ils reviennent à nouveau dans notre patrie.

« Les talibans sont notre propre créature »

Cela explique pourquoi le Pakistan a pratiquement créé le mouvement taliban en 1994. Khawaja Asif, l'actuel ministre de la défense l'avoue désormais sans détour : « Les talibans sont notre propre créature, nous les avons créés et nourris… » (Amu TV, 14 octobre 2025). La stratégie était assez simple et le général Nasrullah Babar, alors ministre de l'intérieur du gouvernement Benazir Bhutto, n'en faisait pas mystère : les talibans sont tous pachtounes. En les installant à Kaboul, en 1996, et en assurant la pérennité de leur pouvoir, Islamabad escomptait obtenir d'eux la reconnaissance du statut de frontière de la « ligne Durand ». Pourtant, malgré ce soutien indéfectible, les talibans ne se sont jamais soumis à cette exigence, jusqu'à la chute du régime provoquée par l'intervention des États-Unis et de leurs alliés en 2001. Ils reprennent le maquis, tandis qu'émerge dès 2005 le TTP, à l'origine indépendant des talibans « historiques ». Ce dernier rassemble un conglomérat d'une vingtaine de groupes : des tribus pachtounes révoltées, dont la tribu Mehsud9, des organisations terroristes bannies en 2002 par le président pakistanais Pervez Musharraf, ainsi que des groupes armés exogènes d'Al-Qaida dont le Mouvement islamique d'Ouzbékistan et le Parti islamique de l'Est Turkestan (Ouïghours).

De 2007 à 2014, le TTP plonge le Pakistan dans une violence inouïe, visant de hauts responsables politiques et militaires, le grand quartier général de l'armée, des bases navales et des convois de l'OTAN. Il est l'auteur revendiqué de l'assassinat de Benazir Bhutto, en décembre 2007. Le SATP compte 12 000 morts par attentats et représailles aéroportées de l'armée, entre décembre 2007 et décembre 2008, soit 35 morts par jour. En 2014, le Pakistan monte l'opération Zarb-e-Azb, une force de 30 000 soldats et chasse le TTP du Waziristan, qui rejoint alors les talibans afghans dans leur djihad contre les armées d'occupation. Tous les ingrédients sont en place pour la déflagration actuelle.

Le retrait états-unien

Pour comprendre, il faut revenir sur « les accords pour la paix en Afghanistan », dits accords de Doha, entre les États-Unis et les talibans, signés le 29 février 2020, quelques mois avant le retour de ces derniers au pouvoir. Ils s'étaient alors engagés à très peu de choses, si ce n'est de rompre toutes relations avec des groupes terroristes susceptibles de menacer la sécurité états-unienne, souvenir douloureux du 11 septembre 2001. En invitant le TTP à rentrer chez lui dans les zones tribales de la frontière, ils espéraient éloigner de facto Al-Qaida, dont toutes les cellules font partie du conglomérat, et ainsi se prévaloir de respecter leurs engagements vis-à-vis des États-Unis.

Mais les choses ne se passent pas comme prévu. En effet, le chef du TTP, Nur Wali Mehsud, encouragé par la victoire des talibans afghans sur la plus puissante coalition militaire du monde (38 pays), est persuadé qu'il peut, lui aussi, mettre le Pakistan à genoux. Il reprend immédiatement les combats sur la « ligne Durand ». L'ONG Pakistan Institute of Peace Studies (PIPS) enregistre une augmentation de 51 % des attaques d'août 2021 à août 2022. Sirajuddin Haqqani, ministre afghan de l'intérieur, offre ses services de médiateur. Mais le cessez-le-feu conclu en juin 2022 est rompu cinq mois plus tard, car les exigences du TTP équivalent à une demande de capitulation de l'État pakistanais, à savoir le retour au statu quo ante des zones tribales qui seraient gérées par le TTP sous la forme d'un « mini-émirat »10.

Quant aux talibans afghans, ils disent ne pas vouloir contrarier leurs « frères d'armes ». Mais, à lire toutes leurs déclarations, il semble plutôt que leur soutien au TTP vaut procuration et qu'ils ne sont pas prêts à lâcher leur emprise sur les zones frontalières pachtounes. Dans une interview sur Tolo News le 7 mars 2026, le ministre de la défense, Maulawi Yaqoob — fils de Mollah Omar, ancien chef des talibans de 1994 jusqu'à sa mort qui a probablement eu lieu en 2013 —, prévient le Pakistan :

Nous avons une longue expérience de la guerre et, si nous n'avons pas la technologie pour répondre à vos attaques aériennes, nous avons toujours gagné nos guerres au sol.

On assiste à un nouveau rebondissement de cette vieille histoire, « Faites entrer Sir Mortimer Durand »… Rien de très nouveau donc, n'était l'ampleur inédite de l'actuelle guerre qui reprend dans un environnement régional ne portant pas à l'optimisme. L'Inde a toujours des relations très tendues avec le Pakistan, alors qu'elles sont au meilleur avec l'Afghanistan. Elle a récemment investi 120 millions de dollars (102 millions d'euros) pour le développement du port iranien de Chabahar, porte d'entrée de son commerce en direction de l'Asie centrale, route concurrente du CPEC et qui contourne donc le verrou pakistanais. Difficile de prédire l'évolution de la situation tant en Iran qu'entre l'Afghanistan et le Pakistan.

Quant au syndrome Mortimer Durand, peut-on encore espérer qu'un jour les deux États voisins conviendront qu'ils sont tous les deux victimes du même héritage empoisonné, laissé par le Raj en 1947. Ce serait déjà une résolution apaisante avant négociation, pour deux nations qui ne sont ni responsables ni coupables de cette situation désastreuse, au lieu de s'arc-bouter l'un contre l'autre depuis 79 ans, pour rien sinon des morts.


1L'article a été republié par Pashtoonkhwa, organe du Pashtoons Social Democratic Party, proche de l'ancien président communiste afghan, Mohammad Najibullah (1987-1992).

2Le statut des zones tribales (Federally Administered Tribal Areas) a été aboli en 2018. Les sept «  agences  » devenues districts ont rejoint la province de Khyber Pakhtunkhwa (KP).

3Le CPEC qui reliera Kashgar (au Xinjiang en Chine) à l'océan Indien n'avance guère à cause notamment de l'insécurité des territoires traversés en KP et au Baloutchistan.

4Georges Lefeuvre, «  Résurgences islamistes multiformes en Afghanistan et Pakistan  », Diplomatie, n°132, mars 2025.

5Tushar Ranjan Mohanty, «  Khyber Pakhtunkhwa : Persistent Peril  », South Asia Intelligence Review, Vol.24, n° 38, 9 mars 2026.

6Lire Georges Lefeuvre, «  La frontière afghano-pakistanaise, source de guerre et clef de la paix  », Le Monde diplomatique, octobre 2010

7Actuellement 41 millions de personnes vivent côté Pakistan selon le dernier recensement de 2023 et environ 20 millions (pas de recensement officiel depuis 1979) côté Afghanistan.

8Pour les persanophones, «  Afghan  » est utilisé par nommer les Pachtounes. L'Encyclopaedia Iranica précise que le terme «  Afghan  » désigne probablement les Pachtounes depuis l'Antiquité.

9Tous les chefs successifs du TTP appartiennent à cette tribu Mehsud du Waziristan, sauf Fazullah de Swat (2013 à 2018).

10Naveed Hussain, «  What's wrong with our counter-TPP approach  ?  », Express Tribune, 1er janvier 2023.

22.04.2026 à 06:00

Kurdes et yézidis piégés entre l'Irak et la Syrie

Fouad el-Hassan

Un mur de béton longe désormais la frontière irako-syrienne sur quatre cents kilomètres. Des deux côtés, des Yézidis rescapés des massacres de l'Organisation de l'État islamique et des Kurdes syriens exilés par la guerre vivent toujours dans des camps où le temporaire est devenu permanent. L'écrivain irakien Fouad el-Hassan décrit le cheminement de ceux qui implorent la vie, convaincus que leur dernier espoir se trouve de l'autre côté de la frontière. Le lecteur tressaille en découvrant (…)

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Texte intégral (4150 mots)

Un mur de béton longe désormais la frontière irako-syrienne sur quatre cents kilomètres. Des deux côtés, des Yézidis rescapés des massacres de l'Organisation de l'État islamique et des Kurdes syriens exilés par la guerre vivent toujours dans des camps où le temporaire est devenu permanent. L'écrivain irakien Fouad el-Hassan décrit le cheminement de ceux qui implorent la vie, convaincus que leur dernier espoir se trouve de l'autre côté de la frontière.

Le lecteur tressaille en découvrant les histoires des peuples irakien et syrien. Ces récits hantent comme des cauchemars. Mais comment recoller ces fragments de vie séparés par la frontière ? Comment les faire passer clandestinement, comme on passe de la drogue, des armes ou des êtres humains ? Des histoires d'êtres humains pour qui la terre est devenue trop étroite.

Si vous vous rendez à Sinjar (Shengal en kurde), vous verrez un mur massif longer la frontière syrienne. Il se dresse à l'horizon comme un rempart qui enferme des récits terrifiants, de peur qu'ils ne s'échappent. Leur vérité pourrait fissurer le discours aseptisé des gouvernements irakien et syrien. Le mur est très haut. Les foules ne peuvent plus le franchir comme autrefois, après avoir été sacrifiées sous les bombes dites civilisées et les takbir prétendument pieux1. Prévu sur 614 kilomètres, construit en béton, équipé de caméras thermiques et renforcé par des tunnels, il s'étend déjà sur 400 kilomètres. Selon les autorités irakiennes, il doit sécuriser la frontière avec la Syrie.

Une fuite éperdue

Plus d'un demi-million de yézidis vivaient à Shankal, sous la protection symbolique de la déesse mère sacrée2. Dans la journée du 3 août 2014, des combattants de l'OEI sont entrés dans la ville. En quelques heures, le chef-lieu s'est transformé en cité fantôme et en charnier. Les femmes sont devenues des marchandises vendues au marché. Les hommes, des squelettes dans des fosses communes. Les enfants, des projets d'attentats suicides.

Le soleil s'était couché derrière la montagne. Les familles dormaient sur les toits de leurs maisons en terre pour échapper à la chaleur d'été. Les hommes s'étaient regroupés derrière des barricades, avec de vieux fusils rouillés, prêts à résister seuls après le retrait soudain des forces de sécurité censées protéger la région.

À Tel Azir, les habitants n'ont dormi que deux heures avant d'être réveillés par les tirs, comme si le ciel se refermait sur eux. À l'aube, ils ont fui vers le mont Shankal, qui domine l'horizon comme un père protecteur. Chaque pierre porte la mémoire d'un génocide oublié. Près de la vallée de Siayi, ils se sont rassemblés au pied de la montagne.

Les femmes sont devenues la première inquiétude. Que faire si l'OEI arrivait ? Si ses membres faisaient de vaines promesses de paix aux cheikhs, avant de tuer les hommes, enlever les filles et abandonner ou enterrer les femmes âgées ? Dans la famille de Mahmoud Kharro, à Tel Azir, quatorze femmes ont été enlevées et les hommes exécutés. Faute de temps, l'OEI a laissé les personnes âgées et les enfants. Certaines femmes sont restées quatre jours auprès des cadavres de leurs proches avant d'atteindre la montagne.

Dans la panique, des familles ont envisagé de tuer leurs filles avant qu'elles ne soient capturées, violées ou vendues. Une amie raconte : « L'OEI voulait les filles, leur seul butin. Nos proches ont décidé de nous tuer. Mais où était notre voix, à nous, les filles ? » Jilan s'est suicidée après son enlèvement. Les ravisseurs avaient apporté des robes de danse et ordonné aux captives de se laver pour un « spectacle ». Selon un rapport d'Amnesty International publié en décembre 2014, les filles yézidies étaient systématiquement violées. Certaines se sont suicidées pour préserver leur dignité3. D'autres étaient gardées « intactes » pour les chefs. Le rapport mentionne en outre le récit d'une jeune fille épargnée parce qu'elle était « laide ».

Sur la montagne, la faim et la soif ont fait des ravages en août 2014. L'aide humanitaire a été larguée par des avions irakiens, états-uniens et britanniques, mais de façon désordonnée. Les colis eux-mêmes ont causé des morts. Une témoin raconte : « Une caisse est tombée sur une femme qui dormait près de nous. Imaginez recevoir de la nourriture du ciel et ne jamais vous réveiller. » Chaque jour, dix à quinze personnes mouraient de déshydratation, surtout des enfants. Le mont Shankal, qui aurait marqué le passage de l'arche de Noé, absorbait désormais les larmes des mères terrorisées par le viol, la mort ou la perte de leurs enfants4.

Chaque enfant, une blessure vivante pour les parents

Après une dizaine de jours dans la montagne, les yézidis ont trouvé un passage vers la région du nord de la Syrie, placée sous l'administration autonome des Forces démocratiques syriennes (FDS). Celui-ci avait été ouvert par les Unités de protection du peuple (YPG). Ils ont marché des dizaines d'heures sous un soleil brûlant, enterrant les enfants sur le chemin. Les jeunes portaient les plus âgés, les femmes se couvraient le visage. La poussière recouvrait leurs corps, leurs lèvres étaient gercées, leurs yeux hurlaient de douleur. Chaque enfant semblait une blessure vivante pour ses parents.

Ils ont parcouru 129 kilomètres avant d'atteindre Derik. Exténués, ils ne voulaient qu'une chose : finir ce périple, quelle que soit l'issue. Une rescapée raconte : « Nos parents nous ont demandé de tenir la main de nos cousins, pour que les YPG nous considèrent comme mariées à eux, par crainte de l'enrôlement. »

Des dizaines de milliers de yézidis ont ainsi traversé la frontière irako-syrienne, alors seul salut avant la construction du mur.

Selon l'Union des yézidis de Syrie, une tombe a été construite pour un enfant non identifié, mort lors de la marche. Appelé Bêkasê Farmanê, il est décédé trois jours après son arrivée à l'hôpital de Derik.

Beaucoup ont retraversé le territoire irakien par Fishkhabur pour rejoindre le Kurdistan. Les premiers mois, des centaines de milliers vivaient dans les rues, sous les arbres ou dans des maisons inachevées. Ils craignaient encore pour ceux restés dans la montagne, sans penser aux morts abandonnés dans les fosses.

La route menant à la Syrie.
La route menant à la Syrie.

Près de 100 000 Yézidis vivent encore dans des camps du Kurdistan irakien. Des dizaines de charniers restent non découverts. Parmi les femmes et filles enlevées, certaines sont rachetées par leurs familles ou des ONG. D'autres sortent du camp d'Al-Hol en Syrie, qui interne des familles de l'OEI. Le gouvernement irakien agit pour rapatrier ces familles, principalement pour respecter un engagement international et éviter l'émergence d'une « bombe à retardement » idéologique.

Le gouvernement envoie de l'aide limitée : 200 litres de pétrole et une tente tous les deux ou trois ans. Malgré la lutte contre le retour des personnes soupçonnées d'appartenir à l'OEI, aucune poursuite n'a eu lieu pour le viol des femmes yézidies. Les survivants restent entre tentes et maisons détruites, face à la haine dans leurs camps.

Le cœur brûlant comme une flamme de Newroz

La région du nord de la Syrie était appelée « Rojava » en kurde, ou Kurdistan occidental. Ce territoire est traversé par de fortes tensions. Celles-ci viennent principalement de la politique du parti Baas, qui dirigeait la Syrie et cherchait à arabiser le pays. Elles viennent aussi du sentiment nationaliste kurde, qui se renforce à chaque persécution et qui est régulièrement instrumentalisé par différents acteurs.

C'est dans ce contexte que des milliers de Kurdes syriens ont décidé de traverser la frontière à partir de 2011. Ils ont abandonné tous leurs biens pour rejoindre le Kurdistan irakien, appelé « Bakur » en kurde. Mais pour combien de temps, et dans quelles conditions ?

Ils se sont d'abord regroupés à 20 kilomètres au sud-ouest de Dohuk, dans le camp de Domiz, qui couvre aujourd'hui 1,14 km². Ils y sont arrivés par tous les moyens : parfois à la nage, à pied après des heures de route. La croissance du camp a très vite dépassé ses capacités d'accueil. Au départ, il a reçu environ 80 000 réfugiés. Ce chiffre a ensuite diminué pour tomber à environ 8 000 familles, toujours en fuite face aux horreurs de la guerre.

La route entre les Monts Sinjar et la frontière.
La route entre les Monts Sinjar et la frontière.

Hala se souvient du jour où elle est entrée dans le camp, couverte de poussière après avoir marché depuis la frontière. C'était en 2012. La moitié de sa famille n'était pas encore arrivée. Ceux qui étaient là avaient le cœur brûlant, comme une flamme de Newroz, le Nouvel An kurde. Ils tentaient d'éclairer la tente exiguë, à la fois paradis pour les insectes et enfer du désir et de la nostalgie de leurs maisons dans la campagne de Damas.

Les couvertures distribuées, la bouteille d'eau pour laquelle, comme les autres, il fallait faire la queue, et même la présence de sa mère n'ont rien changé. Elle avait l'impression que sa vie lui échappait, comme du sable entre les doigts. Elle devait apprendre à vivre ainsi, les mains vides mais tendues, nourrissant seulement la douleur de survivre. Quatorze ans plus tard, Hala confie qu'elle n'a jamais réussi à accepter sa vie de réfugiée et qu'elle continue de se nourrir de sa nostalgie.

Les témoignages recueillis par l'Organisation internationale pour les migrations en 2012 font état de violences durant les déplacements forcés. Selon un témoin, des cadavres sont restés dans les rues de sa ville pendant au moins quatre jours. Un autre raconte que des familles, guidées par des passeurs, ont essuyé des tirs à la frontière et que certains membres sont morts en route vers Domiz.

Des milliers de Kurdes vivent encore dispersés dans des camps du Kurdistan irakien. Beaucoup expliquent qu'ils ne peuvent pas rentrer. Les raisons sont multiples : les conflits incessants entre Damas, les FDS et les régions kurdes, les opérations militaires turques intermittentes, mais aussi la peur de la conscription forcée.

La vie dans le camp de Domiz tient en grande partie grâce aux femmes. Elles occupent divers emplois, malgré des salaires très bas. Elles tentent d'envoyer leurs enfants étudier en Europe et restent sur place, luttant pour survivre dans un environnement dépourvu de services essentiels, notamment de santé. Le camp manque de services d'urgence. Les centres médicaux existants manquent de médicaments. Les habitants doivent parcourir de longues distances pour obtenir des soins de base.

L'éducation pose également problème. Le camp manque de personnel spécialisé, ce qui freine l'apprentissage. Malgré le « développement » du camp, qui ressemble désormais à une petite ville avec des constructions en dur à la place des tentes, les écoles restent des caravanes. Elles n'ont ni chauffage en hiver ni climatisation en été, et disposent de très peu d'équipements scolaires. L'avenir de ces écoles, comme celui du camp, demeure incertain.

Malgré tout, les habitants renaissent chaque jour. Ils s'enracinent dans le camp pour préserver leur équilibre. L'imagination, après tout, ne saurait être limitée par les frontières actuelles du camp ni par les rêves de stabilité et de progrès, car le camp ne cesse de se bâtir, gagnant de nouvelles maisons et traçant de nouvelles rues.

Un système éducatif en lambeaux

Dans les camps comme ceux des yézidis, l'éducation est négligée, parfois presque inexistante. Pendant des années, elle a reposé uniquement sur les efforts des parents. Ceux-ci payaient chaque mois des enseignants non qualifiés pour instruire leurs enfants. Ils devaient aussi acheter les livres, alors que la gratuité des manuels est un droit fondamental pour tout élève irakien. Pourtant, des milliards de dinars sont alloués chaque année au ministère irakien de l'éducation. Malgré cela, les familles des camps ont dû collecter de l'argent pour acheter du fioul afin de chauffer les salles en hiver.

Un rapport de l'Unicef publié en 2024 recommande que le ministère étende les services éducatifs aux camps de déplacés, surtout après la décision de fermer certains camps au Kurdistan5. Cette politique cherche à régler le problème des déplacés de manière superficielle, sans solutions durables ni amélioration des conditions de vie dans les régions d'origine. Elle menace ainsi un système éducatif déjà fragile et sous-financé. Personne ne sait ce qu'il adviendra des élèves : seront-ils expulsés de leurs écoles ? Les institutions fermeront-elles ? Ou resteront-ils enfermés dans une précarité permanente ?

Au-delà de l'éducation et de la santé, les habitants font face chaque jour à des risques pour leur vie et leurs moyens de subsistance. Les incendies ravagent régulièrement les tentes en nylon, causant des morts et détruisant les rares biens des familles.

Parallèlement, le programme de retour volontaire promu par le ministère irakien des migrations a été suspendu arbitrairement. Les indemnisations pour les maisons détruites ont été interrompues, tout comme la délivrance des 7 000 titres de propriété promis aux familles déplacées.

L'éducation, la santé — physique et mentale — et les services de base ne reçoivent pas le soutien nécessaire. Cette négligence s'inscrit dans un problème plus large qui touche à la fois les déplacés yézidis et les Kurdes syriens. Malgré des décennies de promesses, les autorités n'ont toujours pas mis en place de mesures concrètes permettant un retour digne dans leurs régions d'origine et une véritable sortie de la crise des camps.

Les camps, des mondes à part

Par définition, les camps de réfugiés sont des espaces temporaires ou semi-permanents destinés à ceux qui fuient une mort certaine. Ils sont gérés par des organisations internationales et des agences humanitaires, censées appliquer des principes universels de protection des droits humains. Mais, dans la pratique, les déplacés sont traités selon la « réputation » de leur pays d'origine. Les droits théoriquement garantis ne s'appliquent pas de la même manière aux populations du Proche-Orient, et encore moins aux Syriens et aux yézidis.

Avec le temps, ces camps deviennent pourtant les seuls lieux de vie possibles. Leurs habitants traversent les frontières pour s'y installer durablement. Les observateurs extérieurs, y compris dans les localités voisines, réduisent souvent ces espaces à des stéréotypes de « chaos » ou de « prostitution ». Pourtant, ces mêmes voisins viennent s'approvisionner sur les marchés des camps, où les prix sont plus bas.

Les camps servent également de lieux d'accueil pour d'anciens détenus et pour des femmes rescapées des prisons de l'OEI, ainsi que pour leurs familles, qui ont subi d'horribles tortures physiques et psychologiques. Mais des questions demeurent : ces camps peuvent-ils durer indéfiniment ? Jusqu'à quand ? Les tentes vont-elles se dégrader ? Les structures en béton finiront-elles par s'effondrer ? Et si elles restent debout, l'État irakien cherchera-t-il à les cacher pour préserver sa réputation internationale et continuer à exhiber ses « réalisations » ?


1NdT. Le takbir est l'acte de prononcer la formule arabe «  Allahou Akbar  », qui signifie «  Dieu est grand  ». L'organisation de l'État islamique (OEI) utilise parfois l'expression «  Allahou Akbar  » en appelant au takbir, pour annoncer ses crimes et les justifier au nom de Dieu.

2Certains chercheurs attribuent le nom «  Shankal  » à une construction linguistique sumérienne cunéiforme, qui combine «  shan  », signifiant «  femme  », et «  kal  », signifiant «  déesse  ».

3«  Iraq : Escape from Hell : Torture and sexual slavery in Islamic State captivity in Iraq  », rapport d'Amnesty International, 23 décembre 2014.

4Voir «  The Nightmare in Iraq  », rapport d'Human rights watch, 9 août 2014.

5«  UNICEF Iraq Humanitarian Situation Report No. 1 (Mid-Year), 01 January – 30 June 2024  », 13 septembre 2024.

21.04.2026 à 06:00

L'Australie prise au piège de la guerre au Proche-Orient

Carine Kibili-Waisman

Confrontée à une grave pénurie de carburant en raison de la guerre contre l'Iran, l'Australie, alignée sur Washington, prend la mesure de sa dépendance énergétique au marché globalisé. Une crise de confiance qui n'est pas sans conséquences sociales, dans ce pays qui compte beaucoup d'immigrés iraniens. En cette saison des cyclones en Australie, le silence sur la Bruce Highway, dans l'État du Queensland (nord-est), n'est pas lié à la météo mais à la guerre qui déchire le Proche-Orient, à (…)

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Texte intégral (1684 mots)

Confrontée à une grave pénurie de carburant en raison de la guerre contre l'Iran, l'Australie, alignée sur Washington, prend la mesure de sa dépendance énergétique au marché globalisé. Une crise de confiance qui n'est pas sans conséquences sociales, dans ce pays qui compte beaucoup d'immigrés iraniens.

En cette saison des cyclones en Australie, le silence sur la Bruce Highway, dans l'État du Queensland (nord-est), n'est pas lié à la météo mais à la guerre qui déchire le Proche-Orient, à 12 000 kilomètres de là. Dans les stations-service du Queensland comme dans les banlieues de Sydney, les pistolets des pompes à essence se recouvrent au fur et à mesure de pancartes « Out of stock ».

Ce qui n'était qu'une crainte théorique est devenu, depuis le mois de mars, une réalité brutale. Les rayons des supermarchés de certaines régions se vident ; les chaînes logistiques se brisent par manque de diesel ; les États de Tasmanie et de Victoria (sud-est) ont décrété la gratuité des transports en commun et le gouvernement appelle à ne pas céder à l'effet de panique. Plus grave encore, dans le grenier agricole du pays, les fermiers craignent que leurs récoltes pourrissent faute de carburant pour les tracteurs.

Le pays découvre avec effroi sa vulnérabilité absolue : une dépendance quasi totale aux flux pétroliers venant du Proche-Orient. La guerre qui oppose les États-Unis et Israël à l'Iran place le gouvernement travailliste d'Anthony Albanese dans une position intenable. Historiquement alignée sur Washington, l'Australie voit chaque drone abattu dans le Golfe déclencher une onde de choc qui frappe directement ses agriculteurs du Queensland et ses trains de minerai dans le Pilbara (nord-ouest).

Le cordon ombilical sectionné

Comment l'un des principaux exportateurs d'énergie au monde peut-il se retrouver à sec ? L'Australie possède des réserves de gaz naturel et de charbon capables d'éclairer la planète, mais ne dispose que d'une trentaine de jours de stocks de carburants liquides. À titre de comparaison, les normes de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) recommandent quatre-vingt-dix jours d'autonomie.

En cause : l'excès de confiance dans le marché globalisé. L'Australie a externalisé sa sécurité énergétique pour réduire les coûts et a démantelé six de ses huit raffineries en vingt ans. Les deux seuls remparts industriels restants sont la raffinerie de Lytton, gérée par la société Ampol, à Brisbane, et celle de Geelong, appartenant à Viva Energy, près de Melbourne, toutes deux largement subventionnées par le gouvernement.

Parallèlement, le pays importe ses produits finis de Singapour ou de Corée du Sud. Or ces centres d'approvisionnement asiatiques transforment du brut venu majoritairement du Golfe via le détroit d'Ormuz. Avec l'extension de la guerre au Moyen-Orient et l'insécurité des routes maritimes, le cordon ombilical est sectionné.

Panique au gouvernement

Pour tenter de stabiliser un pays au bord de la paralysie, le gouvernement a annoncé, le 30 mars, une série de mesures d'urgence, dont la baisse de moitié de la taxe sur le carburant (excise duty) pendant trois mois. Cette taxe indirecte, qui frappe spécifiquement les produits à fort impact social, comme le tabac, l'alcool et les énergies fossiles, représente d'ordinaire une manne financière massive pour l'État. En la sabrant de 26,3 cents par litre (1 dollar australien = 0,60 euro), le pouvoir espère offrir un répit aux automobilistes, tout en injectant 20 % de ses stocks stratégiques pour approvisionner prioritairement les zones rurales.

Alors que le ministre de l'énergie, Chris Bowen, martèle que la crise est purement logistique, les décisions prises trahissent la panique. Le gouvernement a dû se résoudre à un assouplissement drastique des normes environnementales : le plafond de soufre autorisé dans l'essence est passé de 10 à 50 ppm (parties par million). Ce recul sur les standards de pollution vise un objectif pragmatique : autoriser l'injection immédiate de 100 millions de litres supplémentaires par mois dans le réseau national. Ces décisions, prises au mois de mars, seront prolongées au moins jusqu'au mois de septembre 2026.

Ce volume vient d'une part de la réorientation vers le marché intérieur des stocks produits localement par la raffinerie Ampol, jusqu'ici réservés à l'exportation car jugés trop polluants pour les moteurs australiens. D'autre part, cet abaissement des normes permet d'importer en urgence des carburants moins raffinés – et donc plus nocifs – en provenance des plateformes de Singapour ou de Corée du Sud.

N'empêche que sur le terrain, c'est l'économie de rationnement. Dans l'État de Victoria, par exemple, les stations-service y imposent des limites d'achat de 50 dollars (30 euros) par véhicule. Pour trouver une pompe encore pleine, les Australiens sont désormais appelés à scruter des applications en temps réel comme FuelCheck, transformant la quête de diesel en une chasse au trésor.

Le paradoxe est cruel : alors que Canberra investit des centaines de milliards de dollars dans de futurs sous-marins nucléaires dans le cadre du pacte AUKUS1 – l'alliance militaire avec Washington et Londres –, pour une hypothétique guerre, elle s'avère incapable de garantir trois mois de stock de diesel qui offriraient la paix sociale.

Fiasco diplomatique

Pour rassurer une population traumatisée et masquer son impuissance face à la pénurie énergétique, le pouvoir a activé la section 84B de la loi sur l'immigration. Cette mesure de rétorsion, présentée comme une nécessité impérieuse, s'est traduite dès le 26 mars 2026 par la suspension brutale de près de 7 000 visas « visiteurs » pour les ressortissants iraniens dans le pays. Ce blocage frappe de plein fouet une diaspora qui utilise traditionnellement la Malaisie, l'un des rares pays sans visa pour les Iraniens, comme un sas de transit vers l'Australie. Des familles et des étudiants se retrouvent désormais pris au piège à Kuala Lumpur, bloqués net dans leurs projets.

Au milieu de ce verrouillage, une exception a toutefois été appliquée aux membres de l'équipe nationale iranienne féminine de football qui disputait la Coupe d'Asie dans le pays, et dont l'exécutif australien a voulu instrumentaliser la situation pour un coup de com.

Le ministre de l'intérieur, Tony Burke, n'a pas manqué de médiatiser l'octroi d'un droit d'asile en posant fièrement avec elles devant les caméras. Derrière ce coup d'éclat local se jouait une partition diplomatique dictée depuis Washington. Car ce geste, inhabituel pour la discrète Australie, a été encouragé par un appel téléphonique direct de Donald Trump à Anthony Albanese. Pour Washington, obtenir la défection d'une équipe nationale s'inscrit dans une stratégie de pression maximale sur l'Iran et aurait représenté une victoire symbolique majeure.

Mais la manœuvre a tourné court. Sur une délégation d'une vingtaine de personnes, seules sept joueuses avaient initialement franchi le pas de solliciter la protection de Canberra. Finalement, cinq d'entre elles ont renoncé à leur demande d'asile, prises en étau entre l'instrumentalisation médiatique de l'Australie et les menaces exercées par Téhéran sur leurs familles restées au pays. Sommées de choisir entre leur liberté individuelle et la sécurité de leurs proches, elles ont repris l'avion vers l'Iran, avec le reste de l'équipe, quelques jours plus tard. Seules deux sportives sont restées sur place.

Ce fiasco n'a pas seulement été diplomatique, mais aussi sécuritaire. Les services de renseignement australiens (ASIO) ont été incapables de protéger les demandeuses d'asile sur leur propre sol des pressions du régime iranien.

L'Australie est aujourd'hui prise en étau. Elle paie le prix de son alignement inconditionnel sur la stratégie israélo-états-unienne de confrontation armée au Moyen-Orient, tout en dépendant matériellement de la stabilité de cette région pour faire rouler ses camions.

En stigmatisant la communauté iranienne pour rassurer l'opinion publique, Canberra n'a pas pour autant rempli les réservoirs des tracteurs de ses agriculteurs. Elle n'a fait qu'alimenter le moteur d'une xénophobie plus inflammable que le pétrole qu'elle attend désespérément.


1NDLR. Acronyme de l'anglais Australia, United Kingdom et United States, soit Australie, Royaume-Uni et États-Unis, pacte conclus à l'issue d'une expulsion sans ménagement de la France.

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