06.02.2026 à 14:30
« Tsedek ! fête la sortie de son livre », 6 février, 19h30-2h, Flèche d'or (Paris) À l'occasion de la sortie de son livre Lutter en rupture, lutter en solidarité publié par les éditions Premiers Matins de Novembre (PMN éditions), le collectif juif décolonial Tsedek ! proposera une discussion de présentation de son premier ouvrage animée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI. Cette rencontre sera suivie de plusieurs concerts et Dj Set. Vendredi 6 février, 19h30-2h La Flèche (…)
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À l'occasion de la sortie de son livre Lutter en rupture, lutter en solidarité publié par les éditions Premiers Matins de Novembre (PMN éditions), le collectif juif décolonial Tsedek ! proposera une discussion de présentation de son premier ouvrage animée par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI. Cette rencontre sera suivie de plusieurs concerts et Dj Set.
Vendredi 6 février, 19h30-2h
La Flèche d'or, 102 bis rue de Bagnolet, 75020 Paris
Billetterie et programmation
Fondé quelques mois avant le 7 octobre 2023, le collectif juif décolonial Tsedek ! s'est depuis retrouvé propulsé au cœur des enjeux qui animent le débat politique français, dans un contexte marqué par le génocide à Gaza, la radicalisation autoritaire de l'État et une instrumentalisation toujours plus grande de la lutte contre l'antisémitisme à des fins répressives et racistes.
Dans ce livre, le collectif dresse un premier bilan de deux ans de luttes, et explore les moyens de renouer avec une judéité révolutionnaire et émancipatrice face à la fascisation du monde.
« Lutter en rupture, lutter en solidarité »
Préface de Judith Butler
Éditions Premiers Matins de Novembre (PMN éditions)
Collection Damnées de l'intérieur
13€
113 pages
Sortie nationale le 6 février 2026
Précommande
« Togo, Ghana, Burkina Faso... La Chine au coeur d'un trafic de peaux d'âne », Robert Kanssouguibe Douti et Truth Reporting Post, 2 février 2026
Enquête Des villages du nord du Togo aux campagnes du Ghana et du Burkina Faso, les ânes disparaissent, victimes d'un commerce transfrontalier illégal pour alimenter la demande chinoise de peaux. Celles-ci sont destinées à la fabrication de l'ejiao, une gélatine utilisée dans la médecine traditionnelle.
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Les funérailles de Marina Da Silva auront lieu le mardi 10 février 2026 à partir de 9h45, à l'église du Sacré-Cœur de Colombes, 360 rue Gabriel Péri.
Un hommage lui sera rendu le lundi 9 mars 2026 au Théâtre de la Ville de 18h à 20h30.
2 place du Châtelet
75004 Paris
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06.02.2026 à 06:00
Brendon Novel
Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux. « Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président (…)
- Magazine / Israël, Émirats arabes unis (EAU), Mer Rouge , États-Unis, Somaliland
Cette décision offre aux représentants somalilandais une opportunité inédite de promouvoir l'indépendance du pays, sans toutefois lui garantir d'importantes retombées diplomatiques et économiques. L'insertion d'Hargeisa à un arc régional israélo-émirien lui assure une centralité géopolitique nouvelle, tout en risquant de lui aliéner durablement d'autres acteurs régionaux et internationaux.
« Contrairement à la “Palestine”, le Somaliland n'est pas un État virtuel. » Le président somalilandais Abdirahman Mohammed Abdullahi – dit « Irro » – n'a rien trouvé à redire aux propos provocateurs du ministre israélien des affaires étrangères Gideon Saar prononcés le 6 janvier depuis Hargeisa, la capitale du Somaliland.
Car dix jours plus tôt, le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État au monde à reconnaître le Somaliland depuis sa déclaration d'indépendance unilatérale de la Somalie, en mai 1991. Cette initiative discrétionnaire a néanmoins rencontré une large réprobation, de l'Union européenne à l'Union africaine (UA) en passant par la Ligue arabe. Nombreuses ont été les marques de soutien à l'intégrité de l'État somalien, et aucun pays n'a encore emboîté le pas d'Israël.
Depuis le 26 décembre, toutes les forces politiques somalilandaises s'emploient à promouvoir la reconnaissance israélienne comme la légitime expression d'un État somalilandais souverain. Depuis plus de trois décennies déjà, la reconnaissance internationale d'un État définitivement séparé d'une Somalie qualifiée de « faillie » est présentée comme l'unique horizon envisageable.
Jusqu'à présent, la cause somalilandaise n'avait trouvé que peu d'écho. L'« État de facto » s'est en effet toujours heurté au principe de l'intangibilité des frontières1 qui, par sa rigidité, rend le système international hostile à son existence. L'échec de son union avec la Somalie entre 1960 et 1991 a pourtant été souligné2 par l'UA en 2005 dans un rapport qui reconnaît une quête de reconnaissance « historiquement unique et justifiée dans l'histoire politique africaine ».
Mais nombreuses sont les voix à ne pas en reconnaître la légitimité, quitte à caricaturer l'histoire du Somaliland et à récuser la singularité de sa trajectoire politique et les crimes de masse qui l'ont marqué. À la fin des années 1980, l'ex-dirigeant somalien Mohammed Siad Barre, au pouvoir de 1969 à 1991, a en effet réprimé dans le sang le soulèvement d'une population somalilandaise majoritairement somalie Isaaq, une confédération clanique toutefois minoritaire au niveau national et dont des dizaines de milliers de membres ont été tués.
À contre-pied des détracteurs de l'« État de facto », Israël et ses soutiens s'érigent aujourd'hui en porte-voix du Somaliland et de son droit à l'autodétermination. Cette posture n'est cependant que l'expression d'une stratégie opportuniste d'instrumentalisation des griefs de minorités régionales qui rappelle la doctrine israélienne dite de la « périphérie ». Formulée dès les années 1950, son but était de faire des États non arabes et des minorités ethniques de la région des soutiens d'Israël. L'appui de Tel-Aviv à l'indépendance du Kurdistan irakien en 2017 et à la communauté druze en Syrie en 2025 sont d'autres exemples récents de cette approche. Ce faisant, Israël entend fragiliser ses voisins, assurer son hégémonie, et garantir la pérennité de son projet colonial en Palestine.
L'initiative du 26 décembre s'inscrit plus largement dans une diplomatie somalilandaise ouvertement alignée sur Washington. Au lendemain de l'enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas le 3 janvier, l'« État de facto » a par exemple été le seul pays du continent africain à soutenir de manière appuyée l'action états-unienne au Venezuela, la jugeant « calibrée ».
Ce tropisme a pris forme au cours de la présidence de Muse Bihi Abdi, entre 2017 et 2024. Hargeisa a d'abord établi des liens diplomatiques avec Taipei en 2020, s'aliénant ainsi Beijing, à contre-courant des autres pays africains, qui ont tous, à l'exception de l'Eswatini, fini par rompre avec Taïwan. Bihi et son entourage ont par la suite noué d'importantes relations avec les cercles républicains états-uniens, en particulier au sein de la très conservatrice (et pro-israélienne) Heritage Foundation. En 2023, cette dernière appelait officiellement à reconnaître le Somaliland. Aujourd'hui, le président Irro se montre ouvert à l'accueil d'une base militaire étatsunienne et à l'octroi de concessions minières – espérant séduire Donald Trump et peut-être lui arracher la reconnaissance du pays.
L'administration Trump demeure toutefois ambiguë. Le 29 décembre, la représentante des États-Unis au Conseil de sécurité des Nations unies s'est distinguée3 de ses homologues en défendant le droit d'Israël d'entretenir les relations diplomatiques de son choix. Imiter Tel-Aviv offrirait à Washington un levier de plus pour contrer l'influence régionale de la Chine. En outre, Trump n'a pas cessé ces derniers temps d'attaquer la Somalie, qu'il a qualifiée de « pays le plus corrompu sur terre », avant de considérer que cet État « n'existe même pas ». Début janvier, les accusations de corruption ont servi à justifier l'annulation de tous les programmes d'aide étatsuniens à destination du gouvernement fédéral somalien.
Une reconnaissance du Somaliland entraînerait cependant une dégradation majeure des relations des États-Unis avec la Somalie, au risque d'aggraver plus encore l'instabilité du pays et de fragiliser la lutte contre les militants djihadistes d'Al-Chabab. De plus, nombre de partenaires régionaux de Washington et proches du gouvernement somalien s'y opposent, comme l'Égypte, la Turquie et Djibouti. Dès lors, il est difficile de prévoir ce que Trump pourrait ou non décider à l'égard du Somaliland.
D'autres États, relativement discrets depuis le 26 décembre, pourraient suivre Israël. Au premier rang desquels figurent les Émirats arabes unis (EAU), très présents au Somaliland depuis 2017, particulièrement au travers de la société Dubai Ports World, en charge du port de Berbera. Depuis une dizaine d'années, la proximité croissante d'Abou Dhabi avec Hargeisa et d'autres régions autonomistes somaliennes – le Puntland au nord et le Jubaland au sud – a compliqué ses relations avec Mogadiscio. Le président somalien, Hassan Sheikh Mohamoud, considère d'ailleurs les Émiriens comme les facilitateurs du rapprochement d'Hargeisa avec Tel-Aviv. Le 12 janvier, il a donc mis fin à tous les accords de coopération avec les EAU, exigeant le départ du territoire somalien de toutes les entités qui leur sont liées. Cette décision est évidemment inapplicable, non seulement au Somaliland du fait de son indépendance de facto, mais aussi au Puntland en raison de l'autonomie dont jouit cette région de la Somalie.
Enfin, le gouvernement éthiopien est demeuré plutôt silencieux. Proche des EAU et d'Israël, désireux d'accéder aux côtes somalilandaises à des fins militaires et économiques, le premier ministre, Abiy Ahmed, avait promis, en janvier 2024, de reconnaître l'« État de facto ». Cette promesse, restée lettre morte, avait déjà suscité de vives réactions internationales et l'ire du gouvernement somalien. Ankara était finalement parvenue à rapprocher Addis-Abeba de Mogadiscio. Abiy Ahmed doit en effet composer avec la Turquie et la Chine, très proches de la Somalie, mais également les deux principaux investisseurs étrangers en Éthiopie.
Après plus de deux ans de guerre et un génocide toujours en cours à Gaza qui lui valent un statut de paria dans la région, Israël a gagné un nouveau partenaire, à seulement quelques encablures du détroit de Bab el-Mandeb, qui voit passer près de 12 % du commerce mondial. Tel-Aviv disposera désormais d'un point d'appui stratégique pour protéger ses intérêts économiques. Entre 2023 et 2025, les attaques houthistes en mer Rouge les avaient sensiblement affectés.
À ce stade, les contreparties exactes consenties par le gouvernement somalilandais restent incertaines et assurément encore en tractations. Elles recouvriront probablement un renforcement de la coopération en matière de renseignement avec le Mossad, un acteur clé des négociations qui ont mené à la reconnaissance. Un ancrage militaire à Berbera est également possible4. En revanche, l'hypothèse ubuesque d'un « accueil » de déportées gazaouies à partir de laquelle les deux pays ont noué langue en avril-mai 2025 semble désormais écartée.
Plus largement, le Somaliland s'arrime à une architecture régionale favorable à Tel-Aviv, dont les accords d'Abraham du 13 août 2020 constituent l'épine dorsale et que le président Irro a promis de signer lors d'une visite en Israël prévue prochainement. Figure de proue de ces accords, les EAU disposent d'une influence en Afrique de l'Est et dans le golfe d'Aden – de la Libye au Yémen en passant par le Soudan des Forces de soutiens rapides – qui pourrait profiter à Israël au-delà du seul cas somalilandais. Appuyé par Abou Dhabi, le yéménite Aïdarous Al-Zoubaïdi, chef du Conseil de transition du Sud aujourd'hui en difficulté, avait par exemple affirmé qu'un État indépendant dans le sud du Yémen se joindrait aux accords d'Abraham5.
Aux projections régionales des puissances israélienne et émirienne s'opposent de nombreux pays, notamment les appuis traditionnels du gouvernement fédéral somalien comme la Turquie, l'Égypte et le Qatar. Une présence d'Israël sur le golfe d'Aden, qui plus est militaire, pourrait ainsi exposer le territoire somalilandais à des tentatives de déstabilisation. Les houthistes ont déjà menacé d'en faire une cible6.
Par ailleurs, l'Arabie saoudite se distingue aujourd'hui comme l'un des principaux soutiens de la Somalie. Dans un contexte de rivalités croissantes avec Abou Dhabi, Riyad s'efforce de réduire l'influence régionale émirienne. À cette opposition se rattachent aussi les liens de l'Arabie saoudite avec le Pakistan et ceux des EAU avec l'Inde, un pays proche de Tel-Aviv où des voix l'appellent à reconnaître le Somaliland.
La reconnaissance israélienne – sur fond de promotion enthousiaste d'Israël par les dirigeants somalilandais – n'est donc pas gage de stabilité pour l'« État de facto ». Ce dernier s'antagonise durablement une grande partie de l'Afrique et du monde arabe, où le principe de l'intangibilité des frontières demeure structurant et la question palestinienne prégnante. Enfin, les retombées économiques d'hypothétiques investissements israéliens restent à ce stade incertaines.
La promotion du droit à l'autodétermination offerte par Israël a facilité l'adhésion d'une partie significative de la population somalilandaise à la reconnaissance mutuelle des deux pays. Pour beaucoup, plus de trois décennies d'isolement diplomatique ont fini par reléguer la cause palestinienne derrière l'opportunité israélienne. Dès le 26 décembre, il y a eu d'importantes manifestations de joie, principalement dans le centre-ville d'Hargeisa, près du musée national sur lequel un immense drapeau israélien a été projeté. Y ont également été projetés celui des EAU et le logo de DP World en signe de gratitude, mais surtout pour souligner l'indépendance radicale du Somaliland et son rejet de la décision somalienne d'expulser les Émiriens du territoire.
Mais le Somaliland n'est pas un monolithe. D'autres images – certes moins nombreuses – ont aussi circulé sur les réseaux sociaux, notamment de contestations. À Borama, la capitale de la province occidentale de l'Awdal, des individus ont exprimé leur opposition à cette reconnaissance. Plusieurs personnes ont même été arrêtées, parmi lesquelles certaines arborant des drapeaux palestiniens, mais également des intellectuels et des chefs religieux critiques.
Il est néanmoins difficile de mesurer l'ampleur de l'opposition interne dès lors qu'elle est criminalisée car considérée comme hostile au Somaliland. De manière générale, l'adhésion au projet somalilandais des régions occidentales et orientales – dont une partie a été perdue en 2023 – a toujours été fluide. Leurs populations, issues de clans somalis minoritaires, ont longtemps été marginalisées au profit des provinces centrales Isaaq autour desquelles le projet national s'est structuré. À terme, il est donc possible qu'une partie de ces populations périphériques fasse de la reconnaissance israélienne un outil de plus de contestation des autorités, dont l'exercice effectif de la souveraineté pourrait être fragilisé.
1La Conférence des chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), réunie au Caire, opta en faveur du « principe de l'intangibilité » des frontières en Afrique le 21 juillet 1964.
2Union africaine, « AU Fact-Finding Mission to Somaliland (30 April to 4 May 2005) », 2005.
3Tammy Bruce, représentante adjointe des États-Unis d'Amérique auprès des Nations unies, « Remarks at a UN Security Council Emergency Meeting on Somaliland », 29 décembre 2025.
4Lazar Berman, « Somaliland Official Confirms Talks with Israel on Hosting a Military Base », The Times of Israel, 8 janvier 2026.
5Mohamad Ali Harisi, « Yemen's Al Zubaidi on Southern independence and what comes next », The National, 24 septembre 2025.
6« Any Israeli presence in Somaliland will be a “target” : Houthi leader », Al Jazeera, 28 décembre 2025.
05.02.2026 à 06:00
Doha Chams
Marina Da Silva, journaliste et militante, qui a contribué à Orient XXI dès son lancement, s'est éteinte à Paris le lundi 26 janvier 2026. Dans ce texte personnel, la journaliste libanaise Doha Chams lui rend hommage depuis Beyrouth. Elle a passé sa tête par la porte entrebâillée et a parcouru la pièce avec ses grands yeux avant de demander : « Où puis-je trouver Doha Chams ? » Cela s'est passé il y a près de 30 ans, dans les locaux du quotidien libanais Assafir, à Beyrouth. Je me suis (…)
- Magazine / Liban, Palestine, France, Théâtre , Journalistes, Témoignage
Marina Da Silva, journaliste et militante, qui a contribué à Orient XXI dès son lancement, s'est éteinte à Paris le lundi 26 janvier 2026. Dans ce texte personnel, la journaliste libanaise Doha Chams lui rend hommage depuis Beyrouth.
Elle a passé sa tête par la porte entrebâillée et a parcouru la pièce avec ses grands yeux avant de demander : « Où puis-je trouver Doha Chams ? »
Cela s'est passé il y a près de 30 ans, dans les locaux du quotidien libanais Assafir, à Beyrouth. Je me suis levée, comme une réponse à sa question, en lui demandant à mon tour qui elle était. Elle a alors ouvert complètement la porte pour entrer dans la pièce. Elle portait une longue chevelure, difficile à ignorer, et un large sourire, et m'a tendu la main en se présentant : « Marina Da Silva, journaliste. »
Elle m'a dit que Joseph Samaha, qui était alors le rédacteur en chef du journal, lui avait appris que j'étais la correspondante du journal L'Humanité, et elle voulait s'en assurer. Je lui ai expliqué que je travaillais avec eux « à la pige », comme on dit dans le jargon du métier, mais que je n'étais pas leur correspondante permanente. Simplement, je répondais aux commandes selon le temps dont je disposais et mon intérêt pour le sujet proposé. Mais elle voulait en avoir le cœur net : « Vous ne faites pas de sujets culture pour eux ? » J'ai répondu que cela m'arrivait, s'ils me le demandaient.
À vrai dire, je ne comprenais pas bien la finalité de toutes ces questions, mais j'avais décidé d'y répondre par respect pour mon chef qui m'avait envoyé cette dame. Elle m'a expliqué ensuite être elle-même journaliste free-lance, qu'elle collaborait de temps en temps avec Le Monde diplomatique en plus de son travail comme critique de théâtre. Plus tard, je découvrirai qu'elle comptait parmi les plus importantes critiques de la scène théâtrale française. Elle a fini par me dire qu'elle serait heureuse que l'on se revoie à Paris, m'a serré la main et elle est repartie.
Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là.
Quelques jours plus tard, le chef du service international de L'Humanité m'a appelée pour me dire qu'il s'est « pris une volée de bois vert » de la part de Marina Da Silva à cause de moi. Il lui avait en effet commandé quelques papiers à l'occasion de son voyage à Beyrouth. Or, voilà qu'elle « découvre » que le journal avait déjà une collaboratrice sur place, bien que ce ne soit pas une correspondante permanente. Marina a reproché à mon interlocuteur sa conduite et a refusé d'écrire le moindre article, considérant que ses commandes avaient été faites « derrière [mon] dos », que c'était trahir une consœur et contraire au principe de solidarité professionnelle.
Je n'en revenais pas ! Mais qui est cette personne ? De quelle planète débarque-t-elle ? Il existe donc des personnes qui croient réellement en ces principes ? Mieux, qui les appliquent ? L'anecdote pourrait presque passer pour une légende…
J'ai tenté d'expliquer au chef du service international avoir bien précisé à ma consœur Da Silva que je n'étais pas la correspondante permanente du journal, mais il m'a répondu : « Peu importe, c'est Marina ! »
Et moi qui m'étais construit toute une armure, faite de prudence, de doutes et de suspicions, je me suis retrouvée désarmée par l'apparition de Marina dans ma vie.
Nous sommes évidemment devenues amies. À Paris, elle m'a prise par la main pour me faire découvrir des cercles d'amis qui lui ressemblaient, des gens que je n'avais pas eu la chance de rencontrer pendant la période où je vivais là-bas. La plupart d'entre eux étaient de la génération qui avait lutté contre la guerre au Vietnam, des internationalistes qui ne croyaient ni aux frontières ni aux identités assignées, y voyant surtout des obstacles à la solidarité. Mais surtout, Marina et ses amis ont inscrit dans mon esprit un lien indéfectible et quotidien entre éthique, militantisme politique et vie professionnelle.
Avec le temps, j'ai découvert d'autres facettes de la personnalité de Marina. Elle était une vraie matriochka, une poupée russe qui en cachait d'autres. Car en plus de son travail de critique de théâtre incisive, et de journaliste aguerrie, elle était également professeure de yoga et trapéziste. Elle se produisait même de temps à autre au cirque !
C'est qu'un beau jour, alors que je séjournais chez elle, j'ai vu au réveil quelqu'un qui pendait la tête en bas, les jambes accrochées à un cercle métallique fixé au plafond. J'ai d'abord sursauté avant d'être rassurée par la longue chevelure qui pendait à son tour : ce n'était qu'elle. Elle a ri en me disant qu'elle s'entraînait pour son prochain numéro de cirque. J'étais fascinée.
C'est à cause de Marina que je suis revenue à Paris, à l'automne dernier, alors que j'avais décidé de boycotter la ville. On lui avait diagnostiqué une tumeur au cerveau.
Je l'écoutais, perplexe, m'expliquer qu'il n'y avait aucun espoir. Elle parlait tristement, mais avec une certaine acceptation que j'avais du mal à comprendre. Elle m'a un peu reproché mon déni, mon refus d'accepter que c'était probablement la dernière fois qu'on se voyait. Ce déni était une manière de lui exprimer tout mon amour, et une volonté de croire, malgré tout, qu'un miracle était toujours possible. Or, c'était précisément ce qu'elle refusait, que je m'attende à un miracle. Sans doute était-ce pour me protéger.
Est-ce que je pariais réellement sur un miracle ou bien j'essayais simplement de me prémunir contre une nouvelle douleur ? Je parierais plutôt sur la deuxième explication. Inconsciemment, ces derniers temps, j'ai décidé de considérer que les êtres chers ne mouraient pas : ils partent en voyage. Ils ne sont pas loin, mais ils ont décidé de ne pas se montrer et de ne pas répondre au téléphone, c'est tout. Nul besoin de davantage d'explications. Je reprenais ainsi à mon compte l'attitude qu'un autre ami, Ziad Rahbani, avait adoptée ces dernières années.
J'ai dit au revoir à Marina et je suis rentrée à Beyrouth, avec l'espoir de la revoir lors de mon prochain séjour, prévu deux mois plus tard.
Mais quelque temps plus tard, Alain Gresh, notre ami commun, m'a appelée pour me dire que Marina a été hospitalisée, qu'elle avait décidé cela d'elle-même et que cela devrait faciliter son départ, sans souffrance, après que son état s'est rapidement détérioré.
J'avais déjà mon billet pour Paris quand j'ai reçu un autre message, d'une autre amie commune, la résistante libanaise Soha Bechara :
Je suis passée hier dire adieu à Marina. Elle est à la fois présente et absente, et elle s'apprête à rendre son dernier souffle. Nous continuerons à vivre avec la mémoire chargée de tous les souvenirs qu'elle a participé à fabriquer.
J'étais sidérée. Marina était vraiment en train de mourir, puisque Soha le dit, et Soha pèse ses mots. Quelques heures plus tard, nouveau message de Soha : « Marina Da Silva est partie cette nuit, laissant derrière elle de nombreux souvenirs imprégnés du mot Palestine. »
Entre ces deux messages, j'ai passé une nuit de colère. Je me suis rappelé toutes les tentatives de Marina de me faire accepter la réalité. Que peut-on répondre à quelqu'un qui vous dit qu'il va sans doute bientôt mourir ? Je me suis remémoré son expression quand les larmes me sont montées aux yeux. Elle s'est penchée vers moi, souriante, tandis que je fixais ma tasse de thé froid : « Alors, on va pleurer un peu ? »
Et j'ai pleuré. À cet instant, elle a sorti de sa poche une pochette en papier enrubannée, qu'elle m'a tendue. « Ne me dis pas que, même aujourd'hui, tu m'as pris un cadeau ! » Car Marina avait toujours un cadeau pour moi, à chaque fois qu'on se voyait, ou à chaque fois qu'un ami partait pour Beyrouth. « Bien sûr que si ! », a-t-elle répondu en souriant. Je l'ai grondée tout en ouvrant la pochette, sous son regard attentif, pour y trouver un bracelet et des boucles d'oreilles faits à la main. Elle les avait achetés à des femmes qui militaient pour je ne sais plus quelle cause.
Car Marina était de tous les combats politiques : en soutien aux femmes immigrées et aux sans-papiers, contre l'interdiction du port du voile et contre l'islamophobie, avec les jeunes des quartiers populaires, pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah, la Palestine, bien sûr, sa boussole, et Gaza, sans oublier les camps de vacances pour les enfants palestiniens. Rien ne lui échappait. Durant les deux dernières années, en particulier, elle a toujours été présente pour aider, moralement ou matériellement, les populations du Sud-Liban et de Gaza.
Marina m'a réconciliée avec les êtres. Avec elle, j'ai repris foi en l'humanité. Comme tout être humain, Marina est morte. Mais contrairement à beaucoup, elle est partie avec tout ce que le mot « humain » peut contenir de noblesse. Et cela restera gravé dans mon cœur, à jamais, comme son cadeau le plus précieux.