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01.03.2024 à 06:00

« Pour leur remonter le moral, il faut parfois mentir aux gens »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié. Dimanche 25 février 2024 (...)

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Texte intégral (1019 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi. Il partage maintenant un appartement de deux chambres avec une autre famille. Il raconte son quotidien et celui des Gazaouis de Rafah, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié.

Dimanche 25 février 2024

Ce matin, en sortant dans la rue, j'étais entouré par des dizaines de personnes, des enfants, des familles. On me considère comme le journaliste du quartier. Et surtout, je suis un journaliste francophone :

Alors Rami, tes amis français savent sûrement quelque chose sur les discussions, à Paris. Ils ont eu des informations qui ont fuité ? Est-ce qu'on se rapproche d'une trêve ? Doit-on se préparer à retourner vers le nord de la bande ou vers la ville de Gaza ? Faut-il sortir de Rafah et se diriger avec les tentes vers Al-Mawassi1 ?

Les gens attendent avec impatience le mois de ramadan. D'habitude, on ne l'attend pas autant, parce que c'est une période de jeûne et de fatigue. Mais cette année, les gens disent : « Qu'il arrive vite ! ». Car ils espèrent qu'il y aura une trêve à cette occasion, que la boucherie subie depuis le 7 octobre s'arrêtera. C'est l'ambiance générale.

Ce désir de trêve est d'autant plus fort que depuis deux ou trois jours, les frappes ne s'arrêtent pas. Des mosquées, des immeubles sont visés. Comme si les Israéliens voulaient s'échauffer avant le match, qu'ils effectuaient des préparatifs pour une incursion terrestre. Pour le moment, les massacres continuent. Samedi, un immeuble proche du centre-ville de Rafah et du marché a été visé. Une famille entière a été tuée, les Chahine. On parle de sept morts, mais il y en a sans doute plus. Il y a encore des gens sous les décombres. Les secours continuent de les chercher, pourtant je doute qu'ils puissent trouver des survivants. Ni les pompiers, ni les ambulanciers, ni la municipalité ne disposent des moyens adéquats. Ils n'ont ni grues, ni bulldozers.

Vidéo envoyée par Rami Abou Jamous depuis Rafah.

Pour leur remonter le moral, il faut parfois mentir aux gens. À ceux qui m'interrogeaient, j'ai répondu : « Oui, apparemment quelque chose de bien se profile. D'ici le mois de ramadan, tout va s'arrêter. Les États-Unis sont en train de faire pression sur les Israéliens, et les Égyptiens sur le Hamas. On finira par arriver à quelque chose ». C'est juste une analyse, avec un peu de bon sens. C'est peut-être mon souhait personnel. Que tout cela s'arrête. J'ai menti, mais ce mensonge a apaisé les gens. Tout le monde était content.

Ça me fait parfois de la peine de voir que les gens espèrent entendre quelque chose de positif. Ils savent bien que je cherche avant tout à leur remonter le moral. Il faut garder l'espoir et surtout, il faut avoir le souffle long après plus de cinq mois de guerre. Ou plutôt de nettoyage ethnique avec ces flots de sang, ces massacres qui ne s'arrêtent pas.

Parmi ceux qui m'écoutaient, il y avait le fils d'un ami. Il m'a demandé : « Tonton Rami, est-ce qu'on va rentrer chez nous ? Quand on rentrera, je t'inviterai à manger une pizza ! » Cet enfant ne sait pas que s'il rentre, il n'y aura pas de pizza. Il n'y aura plus de pizzerias. Il n'y aura plus rien. Tout a été détruit. Il croit que la vie va reprendre comme avant. Je lui ai répondu : « Oui, bien sûr, tu m'inviteras à manger une pizza, et moi je t'inviterai à manger une glace ! » J'étais content que cet enfant puisse encore rêver. On fait des rêves ensemble.

Vidéo envoyée par Rami Abou Jamous depuis Rafah.

1Zone en bordure de mer que l'armée israélienne désigne comme « sûre », tout en la bombardant occasionnellement

01.03.2024 à 06:00

Italie. Faut-il être un alien pour pouvoir parler du génocide à Gaza ?

Cecilia Dalla Negra

Si Angelina Mango a remporté l'édition 2024 du festival de Sanremo, la plus importante compétition célébrant la chanson italienne, la victoire morale revient sans doute à Ghali, chanteur hip hop italien d'origine tunisienne. Il a été en effet le seul à avoir porté le mot « génocide » sur le devant de la scène la plus regardée du pays. Ce qui n'a pas manqué de faire réagir à la fois l'ambassadeur d'Israël et la télévision nationale. Chaque jour, nos informations et nos programmes (...)

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Texte intégral (2999 mots)

Si Angelina Mango a remporté l'édition 2024 du festival de Sanremo, la plus importante compétition célébrant la chanson italienne, la victoire morale revient sans doute à Ghali, chanteur hip hop italien d'origine tunisienne. Il a été en effet le seul à avoir porté le mot « génocide » sur le devant de la scène la plus regardée du pays. Ce qui n'a pas manqué de faire réagir à la fois l'ambassadeur d'Israël et la télévision nationale.

Chaque jour, nos informations et nos programmes relatent, et continueront de le faire, la tragédie des otages aux mains du Hamas et rappellent le massacre d'enfants, de femmes et d'hommes le 7 octobre. Ma solidarité envers le peuple d'Israël et la communauté juive est sincère et profonde.

C'est par les mots de ce communiqué de presse lu en direct sur la principale chaîne de télévision publique italienne que s'achève la controverse soulevée par le Festival de Sanremo, un événement davantage capable de polariser les esprits que ne le feraient les élections. Le message ne se voulait même pas pondéré en commençant par condamner l'attaque du 7 octobre (prémisse incontournable à toute prise de parole sur Gaza aujourd'hui) pour faire ensuite cas des victimes palestiniennes, chiffres à l'appui. Non : ce que l'on a entendu, c'est une déclaration de soutien inconditionnel à Israël, à ses victimes, à ses otages. Pas un mot sur les civils tués, qui ont désormais dépassé la barre des 30 000 morts, dont plus de 10 000 enfants. Des morts invisibles, inexistants. Pour la Radiotélévision italienne (Rai), il ne se passe rien depuis quatre mois à Gaza.

« Et je devais l'utiliser pour quoi cette scène ? »

Ce communiqué signé par Roberto Sergio, administrateur délégué de la Rai, a été diffusé lors de la dernière soirée du festival qui s'est tenu du 6 au 10 février, et ce à la suite de la protestation d'Alon Bar, ambassadeur d'Israël en Italie. Ce dernier n'a pas apprécié la phrase « stop au génocide », scandée par Ghali, un chanteur très populaire dans le pays, « un peu italien, un peu tunisien », comme il se définit lui-même. Traditionnellement, c'est cette dernière soirée qui fait toujours le plus d'audience, même si tout le monde en Italie prétend qu'il ne la regarde pas. Elle se poursuit sans relâche avec les votes des téléspectateurs1 pour finir sur le classement des super finalistes.

« Je considère qu'il est honteux que la scène du festival de Sanremo soit exploitée pour répandre la haine et la provocation d'une manière superficielle et irresponsable », a écrit l'ambassadeur israélien sur X (ex-Twitter) le matin du 11 février, quelques heures après que le rideau est retombé sur Sanremo. Ainsi, demander de ne pas tuer des innocents sans même nommer le coupable représente toujours pour Israël « une incitation à la haine », « une provocation ». Un monde à l'envers, dans lequel est désigné comme coupable celui qui prend la défense de la victime.

« Et je devais l'utiliser pour quoi cette scène ? », a répondu Ghali.

Je parle de cette question depuis que je suis enfant. Cela n'a pas commencé le 7 octobre, cela dure depuis longtemps. Les gens ont de plus en plus peur, et le fait que l'ambassadeur dise ce qu'il a dit n'envoie pas un bon signal. Cette politique de terreur continue, les gens ont de plus en plus peur de dire « arrêtez la guerre », « arrêtez le génocide ». Nous sommes à un moment de l'Histoire où les gens ont l'impression de courir un risque s'ils disent qu'ils sont en faveur de la paix, c'est absurde.

Deux directs parallèles

Sanremo représente une scène hautement politique, dans le sens où ce festival est le baromètre infaillible des humeurs nationales et populaires. Mais c'est une scène de plus en plus traversée par les styles et les notes d'une deuxième génération – les enfants d'immigrés - encore profondément exclue, et largement incomprise.

Pourtant, lors de l'édition 2023, alors que les bombes russes tombaient sur Kiev, la direction n'a pas hésité à ouvrir le festival par la lecture publique d'un message du président ukrainien Volodymyr Zelensky et plusieurs hommages, notamment en chansons, ont été rendus à la tragédie du peuple ukrainien.

L'édition de cette année a ainsi fait tomber le voile sur cette politique du deux poids deux mesures à l'œuvre dans le monde occidental depuis le 7 octobre, y compris dans l'espace public italien dominé par le narratif d'un gouvernement néo-fasciste. La semaine de festivités était d'autant plus choquante qu'elle se déroulait en parallèle des massacres diffusés sur les réseaux sociaux depuis Gaza. Deux directs simultanés, dystopie de notre temps.

Seuls deux artistes sur les 30 en compétition ont tenté de briser ce silence qui entoure la souffrance des Palestiniens. Dargen D'amico d'abord qui, lors de la soirée d'ouverture, a fait une référence générale aux « enfants qui meurent sous les bombes en Méditerranée », puis a répété un simple appel au cessez-le-feu, révélant par là que les mots « Palestine », « Gaza » et « Israël » étaient imprononçables.

« Avons-nous quelque chose à dire ? »

Et puis est venu Ghali (de son nom complet Ghali Amdouni), né en Italie en 1993 de parents tunisiens, et élevé dans une banlieue difficile de Milan. Pendant toute la soirée, il était accompagné par l'extraterrestre Rich, un personnage déguisé à qui il demande à un moment : « Avons-nous quelque chose à dire ? ». C'est alors que son acolyte lui glisse à l'oreille le message que Ghali « répète » dans le micro : « Stop al genocidio » stop au génocide »). La phrase étonne autant qu'elle émeut, tant elle semble inattendue, imprévue, impossible. Pourtant, quelque chose de ce climat général de censure à l'égard de l'actualité palestinienne est déjà perceptible dans la chanson que Ghali présente au concours ce soir-là, « Casa mia » (Ma maison) :

Je n'ai pas envie de faire d'histoire.
Mais comment pouvez-vous dire que tout est normal ici ?
Pour tracer une frontière
Avec des lignes imaginaires, tu bombardes un hôpital
Pour un morceau de terre ou pour un morceau de pain
Il n'y a jamais de paix

Devant lui, dans les gradins, le public applaudit mais sans rien consentir. Il observe d'un regard paternaliste celui qui a réussi mais reste une exception, sous le gouvernement très à droite de Giorgia Meloni qui continue de s'opposer farouchement à tout amendement de la loi qui permettrait l'accession automatique à la citoyenneté italienne pour toute personne née en Italie de parents étrangers.

Cette discrimination a toujours été dénoncée dans les textes de Ghali : « Le journal en abuse/Parle de l'étranger/comme si c'était un alien », dit-il dans l'une de ses chansons les plus populaires, « Cara Italia » (Chère Italie). Cette thématique est également présente dans la chanson qu'il a présentée à Sanremo en compétition cette année :

Le chemin ne va pas chez moi
Si tu es chez toi, tu ne le sais pas
Chez moi
Chez toi
Où est la différence ? Il n'y en a pas
Mais laquelle est ma maison
Mais laquelle est ta maison
Depuis le ciel tout est semblable, je te jure

Un « vrai Italien »… qui chante en arabe

C'est au croisement du racisme et de l'islamophobie, du nationalisme et du soutien inconditionnel à Israël, que l'on peut apprécier la portée des vers chantés par Ghali à Sanremo. Dans un pays qui se perçoit encore comme beaucoup plus « blanc » qu'il ne l'est en réalité, et qui mobilise le narratif des « racines judéo-chrétiennes » propre à la théorie du choc des civilisations, Ghali - avec son visage non-blanc et son accent milanais prononcé - monte sur scène et chante en arabe. Plus encore : il le mélange à l'italien, pour envoyer un message encore plus fort.

Ce mélange se fait grâce à une collaboration avec Ratchopper, nom de scène de Souhayl Guesmi, un artiste talentueux originaire de Jendouba (région du nord-ouest de la Tunisie), ingénieur du son, compositeur et producteur, qui s'est fait connaître d'abord en Tunisie puis à l'étranger, et qui travaille avec Ghali depuis 2022. Ensemble, ils ont signé la première chanson en arabe qui a été chantée sur la scène de Sanremo : « Bayna » (« C'est clair »). C'est ce titre qui ouvre l'album Sensazione Ultra, sorti en 2022, et qui sert aussi de nom au bateau dont l'artiste a fait don à l'ONG Mediterranea, qui a secouru en deux ans plus de 200 personnes qui tentaient la traversée vers les côtes italiennes :

Méditerranée
Entre toi et moi, la Méditerranée
Le visage familier d'un étranger
Imagine le Coran à la radio
On ne dit pas du bien de nous aux informations
Tu rêves de l'Amérique, moi de l'Italie
De la nouvelle Italie

L'artiste commente ainsi son morceau sur les réseaux sociaux :

« Bayna » m'a permis de tenir ma promesse de chanter en arabe sur la scène de Sanremo. Grâce à cette chanson et à Mediterranea, nous avons sauvé des vies dans notre mer. J'aime et je crois en ce pays qui répudie la guerre par sa constitution2 Je suis aussi un vrai Italien3.

L'ultime performance de Ghali durant la soirée de Sanremo se fait alors sous le signe de la réappropriation et du renversement sémantique de la fameuse chanson « L'Italiano » de Toto Cutugno, devenue au fil des années la quintessence de l'approche nationale-populaire la plus provinciale. Ghali lance ainsi son message le plus profanateur. Avec élégance, il s'empare du texte de Cotugno et le retourne contre les détenteurs de discours identitaires, pour qui l'Autre est toujours une menace à contenir.

Un partisan de l'extrême droite à la tête de la Rai

Le nationalisme du gouvernement de Giorgia Meloni et ses alliances avec la Lega4 ne sont d'ailleurs pas sans conséquence sur la télévision publique. Depuis le 15 mai 2023, c'est Giampaolo Rossi qui est à la tête de la Rai. Directeur de la fondation Alleanza Nazionale (Alliance nationale), un parti politique d'extrême droite fondé en 1995, et partisan assumé de la politique israélienne, Rossi est également chroniqueur à Il Giornale, journal d'extrême droite le plus important du pays. Il y affirme par exemple que l'antisémitisme et l'immigration vont de pair, n'hésitant pas à les associer à « l'enracinement dans les pays européens de communautés islamiques irréductibles aux valeurs de l'Occident ».

Le 13 février, deux jours après la diffusion du communiqué de la Rai en réaction au message de Ghali, des rassemblements ont eu lieu devant les bureaux régionaux de la télévision publique à Naples et à Turin, pour protester contre ce qui a été jugé par une partie des téléspectateurs comme de la propagande. Ces sit-in, pourtant pacifiques, ont été brutalement réprimés par la police.

Dans un tel contexte, Ghali apparaît aussi « alien » que sa marionnette, ou que celles et ceux qui essaient de parler de la Palestine, de la nommer, pour qu'elle existe. Et pour prononcer ces quelques mots d'humanité que sont « stop au génocide », il fallait un Italien tunisien, un extraterrestre à côté d'un alien.

« Ici, nous parlons de musique » est le leitmotiv qui vise à interdire tout débat sur l'actualité palestinienne, et pas seulement à Sanremo. Mais l'histoire de la chanson italienne, aujourd'hui traversée par la voix et le positionnement de chanteurs de deuxième génération, en dit beaucoup plus. Les chansons qui ont été présentées sur la scène de Sanremo durant cette édition 2024 ne pourront jamais être réduites à n'être « que des chansons ».

#

Traduit de l'italien par Christian Jouret.


1Les résultats du festival répondent à une arithmétique complexe où interviennent pendant trois soirées un jury radio, le vote des téléspectateurs et un jury salle de presse. Leur combinaison détermine le classement général.

2NDLR. Référence à l'article 11 de la constitution italienne qui stipule : « L'Italie répudie la guerre comme moyen d'attenter à la liberté des autres peuples et comme mode de solution des différends internationaux ».

3NDLR. Référence au titre de Toto Cotugno « Lasciatemi cantare » où le chanteur dit « je suis un Italien, un vrai Italien ».

4La Lega ou la Ligue du Nord est un parti politique italien populiste, d'extrême droite, eurosceptique et xénophobe initialement favorable à l'indépendance de la Padanie.

29.02.2024 à 06:00

Les derniers hommes de Guantanamo

Rayan Freschi

Plus de deux décennies après leur arrivée, ils sont toujours là, abandonnés du monde entier ou presque. « Ils », ce sont les trente prisonniers à Cuba que les États-Unis laissent enfermés dans le camp d'emprisonnement et de torture qu'ils dirigent. Certains réussissent à en sortir, tels ces deux hommes envoyés à Oman, avant de rentrer en Afghanistan à la mi-février. Mais les autres croupissent. Dès qu'il est prononcé, le nom Guantanamo sonne comme un sombre souvenir aux contours (...)

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Texte intégral (2808 mots)

Plus de deux décennies après leur arrivée, ils sont toujours là, abandonnés du monde entier ou presque. « Ils », ce sont les trente prisonniers à Cuba que les États-Unis laissent enfermés dans le camp d'emprisonnement et de torture qu'ils dirigent. Certains réussissent à en sortir, tels ces deux hommes envoyés à Oman, avant de rentrer en Afghanistan à la mi-février. Mais les autres croupissent.

Dès qu'il est prononcé, le nom Guantanamo sonne comme un sombre souvenir aux contours troubles. Dans la mémoire collective, c'est d'abord l'étrange orange des uniformes asphyxiants des prisonniers qui s'immisce. Lorsque les 20 premiers détenus font leur entrée dans le Camp X-Ray de la base navale américaine le 11 janvier 2002, peu d'observateurs se demandent qui ils sont vraiment. On se lave les mains de leurs souffrances. Des mâles musulmans, bestialement violents et colériques. Leur portrait fantasmé suffit amplement à les rendre coupables. Leurs traits incarnent un monde dont l'ordre libéral souhaite se venger. « The worst of the worst » les pires des pires »), martèlent les autorités américaines. À force d'intoxications déshumanisantes, l'empathie s'éteint, laissant libre champ au plus abject.

Déshumaniser les musulmans afin de les exclure du champ des droits humains, en faisant fi des exigences minimales de l'État de droit remplacé par le fait du prince absolu : ainsi se résume la stratégie islamophobe de la guerre contre la terreur, brutalement appliquée aux 780 prisonniers du camp. Avant tout regard sur la situation actuelle à Guantanamo, il faut donc rappeler l'évidence honteusement oubliée : les prisonniers étaient, sont et demeurent des hommes, des hommes innocents jusqu'à preuve du contraire, ne portant pas le sceau d'une culpabilité originelle. Il s'agit de briser le cycle déshumanisant, la racine narrative ayant donné naissance au camp, et les régimes kafkaïens auxquels sont toujours astreints ses trente derniers habitants.

Libérables, mais…

C'est sûrement l'une des absurdités les plus cruelles de « Gitmo », comme le nomment les Américains. Parmi ces 30 détenus, 19 sont libérables depuis plusieurs années. La « recommandation pour transfert »1 permet d'envisager une libération sur le sol d'un État tiers. Son obtention a déjà pris de longues années. Pour la grande majorité des prisonniers, le transfert sera recommandé seulement à partir de 2020, alors que le détenu le plus récent est arrivé en 2007, et les autres depuis 2002. Enfermés et torturés pendant près de deux décennies, ils sont restés suspendus aux appréciations arbitraires de plusieurs commissions censées se prononcer sur leur cas. L'attente ne pouvait qu'être interminable, car la matérialité de toute accusation doit reposer sur des preuves tangibles, ici constamment absentes.

Le contexte dans lequel les décisions ont été prises démontre leur caractère politique, indépendant de toute considération légale sérieuse. Après l'arrivée de Donald Trump au pouvoir en janvier 2017, le lent processus de libération établi sous l'administration de Barack Obama – incapable de fermer définitivement le camp – a été brutalement interrompu. Le républicain tenait à montrer sa main de fer en matière sécuritaire et islamophobe. Cinq ans plus tard, Joe Biden rétablit ce processus, non par humanisme mais par réalisme politique. Car le camp continue d'affaiblir la crédibilité américaine dans le monde. Et les promesses de nouvelles libérations visent à démontrer que les résultats trop lents de la précédente administration démocrate étaient dus à une mauvaise gestion. Le comité reprend la levée des derniers vétos. Pour 17 des 19 libérables, la recommandation est prononcée entre 2020 et 20222.

Dès lors, plus aucune digue administrative américaine n'empêche leur transfert. Mais trouver un État tiers nécessite de laborieuses négociations diplomatiques. Des années peuvent encore s'écouler avant qu'une solution ne soit trouvée. Par ailleurs, le transfert définitif n'est pas synonyme de liberté retrouvée. Hélas, la « libérabilité » reconnue est systématiquement mise en balance avec une suspicion éternelle qui entrave le retour à la normalité. Bien que n'ayant fait l'objet d'aucune accusation, innocents en fait et en droit, les libérés découvrent souvent un pays d'accueil auquel ils sont parfaitement étrangers et qui les maintient dans des situations administratives précaires, caractéristiques d'un enfermement à ciel ouvert. Tel Lotfi Ben Ali, transféré en 2014 à Semeï, une petite ville du Kazakhstan encore affectée par les conséquences sanitaires des tests nucléaires menés par l'URSS. Tunisien de nationalité, atteint d'un grave trouble cardiaque, Lotfi y vivra sans soins, sans accès à sa famille, sans réelle perspective de socialisation. Il affirmera, cinq ans plus tard, préférer son ancienne vie au camp, dépité par ce cruel exil3. Guantanamo ou ailleurs, d'une claustration à l'autre... Les transférés peuvent ainsi être assignés à résidence, perquisitionnés, étroitement surveillés par les services secrets. L'accès à un passeport est souvent impossible. Dans certains cas, on leur refuse même des cartes d'identité. Éloignés de leur famille, incapables de voyager, d'anciens détenus décriront leur nouvelle vie comme un « Guantanamo 2.0 »4.

Les transferts sont toujours difficiles, parfois impossibles. C'est par exemple le cas de Moujineddine Jamaleddine Abdel Foussal Abdel Sattar, dit Omar Al-Farouq, enfermé depuis 2002 et libérable depuis 2010. Né à Dubaï mais ne disposant pas de la nationalité émiratie, d'ethnie Rohingya, il demeure à ce jour officiellement apatride, ce qui rend sa libération concrètement impossible. Pour trois autres détenus libérables, le régime américain refuse d'ouvrir toute négociation permettant leur transfert, arguant que leur dangerosité suspectée — mais jamais prouvée — justifie leur maintien en détention. L'un d'entre eux, Abou Zoubaydah, a publié l'an dernier une série de 40 dessins décrivant les tortures subies dans un rapport historique5. Le groupe de travail sur la détention arbitraire des Nations unies a récemment exigé sa libération immédiate, en novembre 2022.

Moustafa Faraj et Mohammed Rahim demeurent eux aussi dans cette impasse. Les avocats du premier témoigneront en 2022 dans une lettre officielle qu'il ne constitue pas un danger et qu'« il ne conserve aucune rancœur envers les États-Unis malgré les traitement sévères subis » ayant entrainé la perte de son audition6. L'ancien avocat du second, le lieutenant commandant Kevin Bogucki, après avoir rappelé que Rahim n'avait commis aucun crime, expliquera être impressionné par son attitude positive malgré une santé désormais précaire7.

Accusés, mais …

Contrairement au premier groupe, 10 détenus ont fait l'objet d'une mise en accusation et demeurent dans l'attente d'un procès depuis plusieurs années. Si dans le cadre d'une procédure classique, la mise en accusation entraine l'ouverture d'une audience où chacun peut défendre ses arguments devant un juge, à Guantanamo le droit est sans cesse bafoué. L'écrivain J. M. Coetzee a décrit l'esprit sadique et paranoïaque du tortionnaire pour lequel « la souffrance, c'est la vérité : tout le reste est soumis au doute8 ». C'est bien cet esprit qui inspire les dossiers des accusés, lesquels se fondent exclusivement sur des éléments obtenus sous la torture. En application de l'État de droit le plus évident, la mise en accusation elle-même devrait être déclarée nulle, tout élément de preuve devant être obtenu de manière légale.

En d'autres termes la mécanique inhumaine du camp, se plaçant par nature en dehors du droit et de la justice, ne peut décemment faire l'objet d'une traduction judiciaire acceptable. Les tribunaux militaires spécialement créés pour juger ces dossiers, parfaitement conscients de cette impasse structurelle, ont la lourde tâche de traduire en justice des hommes qui, en temps normal, ne devraient faire l'objet d'aucune accusation. Plus encore, les graves traumatismes physiques et psychologiques subis peuvent rendre la tenue d'un procès inenvisageable.

Le cas d'Ammar Al-Balouchi représente sûrement l'une des affaires les plus emblématiques de ce groupe. L'homme a disparu au Pakistan en 2003, pour être torturé et interrogé dans de nombreuses prisons secrètes (black sites) de la CIA à travers le monde, sans contact avec sa famille ou ses avocats, avant d'être envoyé à Guantanamo trois ans plus tard. Il y est réinterrogé en 2007 et soumis aux terribles « techniques d'interrogations avancées ». Les tortures ont été si cruelles qu'elles ont entrainé des traumas neurologiques irréversibles9. Un neuropsychologue détaillera les sévices qui ont gravement diminué « le fonctionnement psychologique de Balouchi » et causé « une lésion cérébrale traumatique légère à modérée et une anxiété modérée à sévère, une dépression et un syndrome de stress post-traumatique »10. Ammar Al-Balouchi expliquera lui-même être désormais dans l'incapacité de lire, de se concentrer ou de suivre le cours normal d'une conversation. Les aveux prononcés en 2007 sous la torture constituent la principale preuve ayant justifié sa mise en accusation en 2012. En 2018, les Nations unies ont exigé sa libération immédiate et l'octroi de réparations11. Il demeure à ce jour enfermé.

Vingt-deux ans après l'ouverture de Guantanamo, seuls 10 accusés sur les 780 hommes ayant été injustement emprisonnés ont fait l'objet d'une condamnation, parfois à l'issue de négociations de peine où les accusés ont reconnu certains faits pour ne plus être soumis à la torture. Quatre condamnations ont été annulées en appel, révélant l'iniquité de ces procédures. Fin janvier 2024, James Connell, avocat de plusieurs détenus dont Ammar Al-Balouchi, résume ainsi la réalité du camp : « Guantanamo est un labyrinthe vieux de 22 ans dont les murs sont faits de la peur des musulmans et de l'abandon des principes démocratiques. Peu de prisonniers et aucun président n'ont réussi à en trouver la sortie ».


1Expression procédurale employée par le comité de révision périodique, le Periodic Review Board, statuant sur leur affaire

2« The Guantánamo Docket », New York Times, 12 février 2024.

3Voir sur YouTube le documentaire « Life After Guantanamo : Exiled In Kazakhstan », Vice News, 15 octobre 2015.

4« Rupture and Reckoning : Guantánamo Turns 20 », Special Publication, European Center for Constitutional and Human Rights, 2022.

5« The forever prisoner : Abu Zubaydah's drawings expose the US's depraved torture policy », Ed Pilkington, The Guardian, 11 mai 2023.

6Département de la défense, Washington DC, 23 et 27 juin 2022.

7« No charges, no justice : Why is this Afghan still in Guantanamo ? », Arnaud Mafille, TRT World, 2021.

8En attendant les barbares, Seuil, 2000.

9« This 9/11 suspect and ‘torture prop' has spent 20 years in Guantánamo. Is he nearing a deal with the US ? », Moustapha Bayoumi, The Guardian, 17 mai 2023.

10Ibid.

11« Guantanamo detention of Ammar Al-Baluchi breaches human rights law, UN experts say », ONU, 28 février 2018.

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