03.04.2026 à 12:56
Festival des médias indépendants, les 11 et 12 avril, à La Paillette, maison des jeunesses et des cultures à Rennes Cette première édition est organisée en partenariat avec le Fonds pour une presse libre. Orient XXI et Afrique XXI y seront présents et tiendront une table ronde dimanche 12 avril à 10 h 40 sur le thème « Pourquoi la presse indépendante est essentielle sur les questions internationales ? » Ils accueilleront en première partie une représentante de la flottille « Liberté pour (…)
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Cette première édition est organisée en partenariat avec le Fonds pour une presse libre. Orient XXI et Afrique XXI y seront présents et tiendront une table ronde dimanche 12 avril à 10 h 40 sur le thème « Pourquoi la presse indépendante est essentielle sur les questions internationales ? » Ils accueilleront en première partie une représentante de la flottille « Liberté pour Gaza » qui partira de Marseille le 4 avril.
Avec :
Mauvaise surprise pour les exportateurs d'acier installés en Algérie, qui se voient imposer par le département états-unien du commerce des droits compensateurs énormes : 72,93 %. Tosyali Algérie, la filiale locale d'un conglomérat turc, qui exporte aux États-Unis des ronds à béton en fer, est le premier à en faire les frais. En juin 2025, une plainte avait été déposée par des producteurs sidérurgiques américains regroupés dans la Rebar Trade Active Coalition, qui se jugeaient victimes d'une concurrence déloyale. L'administration de Donald Trump leur a donné raison.
C'est un coup dur pour l'ambitieuse politique de « diversification » économique mise en place par le président de la République, Abdelmajid Tebboune, et destinée à remplacer à terme – au moins partiellement – les hydrocarbures qui actuellement représentent environ 90 % des recettes en devises du pays. Les ventes « HH » (hors hydrocarbures) ont rapporté 7 milliards de dollars (6 milliards d'euros) en 2024. L'objectif pour 2025 était de 10 milliards de dollars (8,6 milliards d'euros), soit environ 20 % des devises récupérées par la banque d'Algérie.
Pour attirer les grandes entreprises étrangères, Alger dispose d'un atout majeur : une énergie vendue à tous les usagers sur son marché intérieur à des prix très en deçà des coûts de production. S'y ajoute le remboursement des frais de transport à 50 % ou des frais de participation aux foires et expositions à 80 %. Comme la production d'acier, de ciment ou d'engrais nécessite beaucoup de gaz naturel, qui peut représenter jusqu'aux deux tiers du coût de revient, la tentation est grande de s'installer en Algérie pour en profiter.
Le français Lafarge a saisi cette occasion dès les années 2000. Il y a multiplié les cimenteries, avant d'être absorbé en 2015 par le suisse Holcim. À partir de 2013, le sidérurgiste turc Tosyali a installé près d'Oran une usine qui emploie 8 000 salariés, dont les locaux occupent 5 millions de mètres carrés et qui produit 6,2 millions de tonnes d'acier brut par an, soit l'équivalent de la capacité de production d'Arcelor Mittal Dunkerque. Un dispositif gigantesque par rapport au modeste marché intérieur algérien, déjà desservi par le complexe d'El Hadjar, qui appartient à l'État. C'est donc bien le marché de l'export qui intéresse Holcim ou Tosyali. Déjà, dans les années 1980, la Sonatrach avait montré l'exemple en développant une production majeure d'azote, exportée pour l'essentiel. D'autres multinationales ont reniflé la bonne affaire : de puissants groupes chinois multiplient les visites sur place pour évaluer les opportunités. La décision du département états-unien risque de mettre un frein à cet effet d'aubaine.
Alger cherchera sans doute à trouver des marchés alternatifs en Europe ou en Afrique. Mais le précédent états-unien fera certainement réfléchir les autorités étrangères en quête de protection de leur production nationale et/ou de recettes douanières. Brader son gaz est désormais un motif d'exclusion du marché américain, et demain, peut-être, du marché européen.
Jean-Pierre Séréni, membre du comité de rédaction d'Orient XXI
Du 7 au 11 avril 2026, le Festival du Film Palestinien revient pour une 6e édition à Strasbourg et dans la région du Grand Est, afin de faire découvrir la diversité du cinéma palestinien au grand public.
Les projections se tiendront principalement au cinéma Star à Strasbourg, ainsi que dans les villes de Mulhouse, Sélestat et Obernai. Le festival est organisé par deux associations engagées de longue date sur la question palestinienne : le Collectif judéo-arabe et citoyen pour la Palestine, qui rassemble des citoyens de diverses origines et confessions autour d'un engagement commun pour les droits du peuple palestinien, et l'association Culture de Palestine, qui œuvre spécifiquement à la promotion et à la diffusion de la culture palestinienne en France, en utilisant l'art et le cinéma comme vecteurs de transmission.
Pour cette 6e édition, les deux associations proposent une programmation variée : fictions, documentaires, courts et longs métrages, films d'animation et expérimentaux, accompagnés de rencontres avec des réalisateurs et d'une masterclass en partenariat avec l'université de Strasbourg. Des séances sont également prévues pour les lycéennes.
Festival du Film Palestinien à Strasbourg
Du 7 au 11 avril 2026
Informations et programmation complète
« Sénégal. Une loi contre les queers, cache-sexe des échecs du régime », Rama Salla Dieng, 27 mars 2026
Parti pris L'universitaire sénégalaise met en évidence la diversion opérée par le gouvernement sénégalais : le durcissement de la loi contre l'homosexualité occupe l'espace médiatique tandis que la crise à l'université n'est pas réglée et que la dette est insoutenable. L'écrivaine et féministe pointe aussi l'ingérence états-unienne sur fond de masculinisme.
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03.04.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique. Lundi 30 mars 2026. Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, Hamas, Génocide, Témoignage , Focus, Gaza 2023-2025
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique.
Lundi 30 mars 2026.
Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement total du Hamas et des autres factions militaires. Total, c'est-à-dire pas seulement les armes lourdes comme les lance-roquettes, mais aussi les Kalashnikov et même les pistolets des dirigeants du Hamas et de leurs gardes du corps.
Cette exigence met le Hamas entre le marteau et l'enclume, entre la catastrophe et le désastre. S'il accepte de désarmer, ce sera le début d'une guerre civile à Gaza. Les milices armées par les Israéliens auront le champ libre. Elles ont pris leurs quartiers derrière la « ligne jaune » qui annexe de facto 60 % du territoire de la bande de Gaza, une zone vidée de ses habitants, où seules peuvent s'implanter les personnes autorisées par Israël. Et on peut douter qu'ils soient concernés par le désarmement, tant il semble que tout ce qui se trouve à l'est de la ligne jaune n'est plus considéré par les Israéliens et les Américains comme faisant partie de la bande de Gaza.
Ces gangs armés dépassent parfois la ligne pour venir commettre des enlèvements ou des assassinats, comme dernièrement celui de plusieurs membres de la police du Hamas. Celle-ci essaie de rétablir la sécurité en rouvrant les commissariats. Cela a redonné un peu de confiance aux Gazaouis. Il y a moins de vols, et il n'y a plus d'attaques contre les rares convois d'aide humanitaire. Au plus fort de la guerre, ces assauts étaient perpétrés par des clans plus ou moins mafieux, et Israël en accusait le Hamas. La population ici préfère que la police du Hamas conserve ses armes, parce qu'ils savent très bien ce qu'il se passerait si elle était désarmée. On en a eu un avant-goût après la prise du pouvoir par le Hamas en 2006, après, déjà, des affrontements entre Palestiniens. Les grandes familles de Gaza avaient profité de la période d'instabilité pour voler des voitures, kidnapper des gens, y compris des étrangers. C'était une première à Gaza.
Aujourd'hui on peut dire que la sécurité est assurée à 90 % par la police. Cela ne plaît pas du tout aux Israéliens, pour qui la police aussi doit être désarmée. C'est pour cela qu'ils visent régulièrement ses postes et ses voitures 4x4. Depuis la semaine dernière, jusqu'à ce 30 mars, plus de 20 policiers ont été tués.
Le véritable objectif d'Israël, c'est la guerre civile. Il a vu que, malgré le génocide, beaucoup de Gazaouis veulent résister en restant chez eux. Mais si une guerre civile éclate, ils partiront. Comme moi. Jusqu'à présent, je voulais résister jusqu'à la dernière minute en restant chez moi. J'ai fait le vœu de ne quitter Gaza que contraint et forcé. Mais si des Palestiniens commencent à s'entretuer pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la défense de la patrie, mais pour la vengeance ou pour le pouvoir, je serai parmi les premiers à quitter Gaza dès que ce sera possible. Je ne serai pas le seul. On a vu cela pendant la guerre civile au Liban. Beaucoup de Libanais ont quitté leur pays. Et je crois que c'est exactement ce que cherchent les Israéliens : le chaos.
Si le Hamas dépose les armes, certains pourront chercher à se venger. Le Hamas a gouverné Gaza avec une main de fer. Il a emprisonné et parfois torturé des gens. Certains de ses membres ont abusé de leur pouvoir.
La haine pourrait aussi se déchaîner contre les nouveaux riches, les profiteurs de guerre. Parmi eux, il y a les commerçants qui ont obtenu des Israéliens le monopole des importations de biens et de denrées alimentaires, les « influenceurs » qui ont fait fortune en créant des cagnottes en ligne pour aider les Gazaouis, mais qui ont gardé les dons, amassant parfois des sommes très importantes. Il y a les trafiquants de drogue et de tabac. Il y a ceux qui ont créé des ONG locales dans le seul but de recevoir des subventions des grandes ONG internationales, et qui prélèvent une partie des sommes, voire la totalité. Bien sûr, il y avait déjà des gens riches à Gaza avant la guerre, des entrepreneurs, des commerçants, ou des héritiers. Mais les riches d'aujourd'hui ont bâti leur fortune sur la misère de la majorité. La stratégie israélienne a fait disparaître la solidarité traditionnelle en créant cette nouvelle classe sociale qui ne se soucie pas des autres. Le jour où il n'y aura plus de sécurité, certains se vengeront de ces gens-là, qui le savent très bien. Ils s'y préparent en créant leurs propres milices.
Malheureusement il n'y a dans ce plan Mladenov aucune exigence concernant Israël. D'ailleurs, même s'il en comportait, les Israéliens feraient ce qu'il leur plaît, et en toute impunité, comme d'habitude. Ils ne respectent pas le cessez-le-feu soi-disant garanti par les États-Unis, contrairement au Hamas, qui n'a pas d'autre choix. Seul l'intensité des bombardements a baissé, mais il y en a quand même tous les jours. Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement. La deuxième phase, qui prévoyait le retrait de l'armée israélienne et un passage fluide des Gazaouis par le terminal de Rafah, n'est pas appliquée. Les passages sont soumis à des conditions très complexes, surtout pour les retours.
L'aide humanitaire n'entre qu'au compte-gouttes, et va en diminuant. On voit très bien que les Israéliens n'ont aucune intention de s'engager à quoi que ce soit. Le plan états-unien est une série d'ordres auxquels le Hamas doit obéir. Voilà pour le marteau. Et pour l'enclume : que se passera-t-il si le Hamas refuse de déposer les armes ? La réponse d'Israël serait la reprise du génocide sur une grande échelle, une augmentation du rythme des incursions terrestres d'ampleur, et peut-être un resserrement du blocus pour revenir à l'arme de la famine. Les Israéliens resserreront l'étau contre la population, et le monde laissera faire, comme pendant les deux ans et demi où le génocide battait son plein. Gaza replongerait dans un enfer où le Hamas serait toujours là et armé, et où la population ne pourrait pas vivre. Aujourd'hui, 90 % des Gazaouis dépendent de l'aide humanitaire et vivent dans la rue, sous la tente, dans des conditions très difficiles. Les ONG internationales qui opèrent encore à Gaza, surtout avec leurs hôpitaux de campagne, seront totalement interdites. Pour l'instant elles sont toujours présentes, mais trente-sept d'entre elles sont menacées d'expulsion imminente par Israël. Elles fonctionnent de façon partielle, en puisant dans leurs réserves, car elles n'ont plus le droit d'importer des médicaments ou du matériel médical.
Le monde dira que le Hamas ne veut pas céder, qu'Israël a le droit de se défendre et de s'étendre, et donc le droit d'étrangler les Palestiniens. Voilà pourquoi le Hamas n'a le choix qu'entre la catastrophe et le désastre. Le désastre s'il accepte de désarmer, et la catastrophe s'il refuse. Si la guerre civile s'installe, beaucoup de Gazaouis voudront partir. Si le génocide reprend, ils finiront par être déportés. Quelle que soit le moyen, le but est le même : le nettoyage ethnique de toute la population de Gaza.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
02.04.2026 à 06:00
Adel Kamel
Depuis le début de l'attaque israélo-américaine le 28 février 2026, Le Caire tente de se poser en médiateur pour mettre fin au conflit, tout en condamnant les bombardements iraniens contre ses « frères » arabes. Entre temps, la guerre impacte largement son économie et pourrait donner lieu à des reconfigurations d'alliances. Reportage. À la fin du ramadan, Le Caire sommeille encore moins que d'habitude. Les messahharati, tambourineurs annonçant l'heure du souhour, font vacarme auprès des (…)
- Magazine / Égypte, Diplomatie, Économie, Reportage, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Depuis le début de l'attaque israélo-américaine le 28 février 2026, Le Caire tente de se poser en médiateur pour mettre fin au conflit, tout en condamnant les bombardements iraniens contre ses « frères » arabes. Entre temps, la guerre impacte largement son économie et pourrait donner lieu à des reconfigurations d'alliances. Reportage.
À la fin du ramadan, Le Caire sommeille encore moins que d'habitude. Les messahharati, tambourineurs annonçant l'heure du souhour1, font vacarme auprès des terrasses de cafés pour récolter leur dû à l'approche de l'aïd el-fitr. Comme le résume la maxime, y compris sous forme publicitaire : « Ramadan fi Masr, di haga tania » (« Le Ramadan en Égypte, c'est vraiment autre chose »). En particulier en termes d'effervescence et de générosité, surtout quelques minutes avant la rupture du jeûne, lorsque les automobilistes accélèrent la cadence et que les distributions de sachets de dattes et de bouteilles d'eau parsèment le bord des routes. Mais cette année, ce « quelque chose d'autre » est encore plus marqué, tant sont prégnantes les conséquences de l'agression israélo-étatsunienne contre l'Iran du 28 février.
N'accueillant aucune base militaire étatsunienne sur son sol, l'Égypte a été épargnée par la riposte iranienne. Diplomatiquement, les autorités ont dès le départ condamné les bombardements de l'Iran envers son voisinage, sans évoquer l'agression israélo-étatsunienne. En plus de nombreux échanges téléphoniques, le ministre des affaires étrangères, Badr Abdelatty, a effectué mi-mars une tournée régionale au Qatar, aux Émirats arabe unis (EAU), en Oman, en Jordanie et en Arabie saoudite, tandis que le président Abdel Fattah Al-Sissi s'est rendu aux EAU et au Qatar, puis au Bahreïn et en Arabie saoudite. Il s'agit avant tout d'un affichage vis-à-vis des « frères » arabes, qui sont également les principaux bailleurs de l'Égypte, parfois en échange de morceaux du territoire national. Sur les routes qui ne cessent de provigner, les publicités géantes de produits de luxes et d'investissements financiers et immobiliers narguent la majorité de la population. C'est le cas de celles observées pour Rass el-Hikma. Ce bout du sahel — la côte nord du pays — a été cédé en 2024 pour 35 milliards de dollars (30 milliards d'euros) aux EAU, qui y prévoient la construction d'un complexe touristique, d'une zone franche, d'infrastructures portuaires et aéroportuaires, ainsi que plusieurs quartiers commerciaux et résidentiels. Il apparaît donc logique que Le Caire marque son soutien à Abou Dhabi, principal territoire ciblé par l'Iran. Cette fraternité affichée intervient également après certaines critiques médiatiques et sur les réseaux sociaux concernant la posture du gouvernement, jugé trop en retrait et pas assez solidaire vis-à-vis de ses voisins du Golfe. Le ministère d'État de l'information a menacé les journalistes – à travers des « recommandations » — et les a « invités » à ne suivre que les déclarations officielles. Pour Amira*, journaliste indépendante, « l'Égypte affiche des messages de solidarité car elle n'a pas le choix, notamment financièrement.
Mais cela est surtout de façade. Il n'est pas exclu qu'il y ait en off des messages de soutien à l'Iran ». Les relations entre les deux pays s'étaient en effet quelque peu réchauffées en 2024 avec la visite du président iranien Massoud Pezeshkian au Caire. Le 13 mars, ce dernier a échangé au téléphone avec le président Sissi, qui cherche à se positionner comme médiateur au conflit actuel. Comme d'autres acteurs, l'Égypte ne considère pas d'un mauvais œil l'existence d'une contre-force d'influence régionale face à Israël, mais aussi à l'Arabie saoudite et la Turquie, même si elle ne peut l'assumer publiquement.
L'impact de la guerre est avant tout économique. À l'échelle macro-économique, la livre égyptienne a dévissé jusqu'à atteindre le record de 63 EGP pour un euro contre 56 EGP la veille de la guerre, accentuant le poids de la dette. Ce qui oblige la Banque centrale d'Égypte à maintenir un taux directeur élevé, avec pour effet de ralentir la consommation et l'investissement. L'activité économique est également impactée par la baisse du secteur du tourisme, qui correspond à 5 % du PIB, en particulier à la suite des annonces du département d'État étatsunien intimant au départ de ses ressortissants. « Vraiment, je ne comprends pas cette décision », avoue Ahmed*, qui gère un hôtel dans le centre du Caire, à proximité de la place Tahrir. « Le tourisme avait bien repris après le 7 octobre 2023. Mais là, les annulations se multiplient, même pour le mois d'avril, qui est normalement considéré en saison haute. » D'autres sources en Haute-Égypte, dans les villes exclusivement touristiques de Louxor et d'Assouan, confirment le constat, et soulignent le choc, y compris à moyen terme.
Autre ressource économique majeure du pays, les remises migratoires représentent près de 8 % du PIB et proviennent majoritairement des ressortissants installés dans les pays du Golfe. Elles ont été logiquement touchées par le ralentissement économique et le retour d'Égyptiens au pays. Celui-ci n'a pas toujours été possible, la compagnie nationale Egypt Air ayant été accusée de pratiquer des tarifs exorbitants. Par ailleurs, les missions de consultances dans le Golfe, qui participent à la rentrée de devises étrangères, ont été totalement suspendues, nous affirme Myriam Raymond, chercheuse spécialisée sur le monde du travail en Égypte.
En 2024, l'Égypte était au bord du défaut de paiement et a dû recevoir des fonds d'urgence, notamment du Fonds Monétaire International (FMI). « Too big to fail » (« Trop gros pour faire faillite » en français), disait-on. Mais la présente crise, qui a incité le président Sissi à déclarer un « état de quasi-urgence », fait tanguer la réplique. Le FMI et l'Union européenne (UE) ont déboursé des tranches significatives en janvier et février 2026, laissant un peu de répit à la Banque centrale. La fébrilité demeure, toutefois : lors d'un entretien du ministère des affaires étrangères avec son homologue français, celui-ci a suggéré que Paris appuie la délivrance rapide d'une nouvelle tranche de versements de l'UE.
L'impact le plus conséquent s'avère de loin celui de l'énergie. Le jour du début de son offensive contre l'Iran, Israël a annoncé stopper ses exportations de gaz naturel à l'Égypte, estimées à 17 % de la consommation intérieure. Ces exportations s'opèrent surtout depuis le champ gazier de Léviathan. Elles avaient été augmentées l'an dernier avec la conclusion d'un accord de 35 milliards de dollars (30 milliards d'euros) pour 130 milliards de mètres cubes sur quinze ans. « La dépendance du Caire au gaz israélien est d'autant plus marquée que celui-ci est le plus compatible avec les pipelines égyptiens », nous indique une source locale spécialisée dans le secteur. « Les importations de gaz naturel liquéfié de la part d'autres fournisseurs ont donc augmenté, notamment les États-Unis et la Russie. Mais elles sont en moyenne 30 % plus coûteuses », renchérit la source.
Une augmentation qui a été reportée sur les prix courants : le 3 mars, à 3 heures du matin, les autorités égyptiennes ont augmenté le prix de tous les carburants d'un pourcentage qui va de 15 à 22 %2. Le prix des tickets de métro, le transport le plus populaire, a lui aussi été réévalué. Dans un souci de contenir la grogne de ses 120 millions d'habitants, le gouvernement a annoncé qu'il ne modifierait pas le prix du pain subventionné et les spéculateurs ont été menacés de tribunaux militaires. Pour prévenir les conséquences du retour des coupures et délestages d'électricité, importants en 2023 et 2024, des mesures de restrictions ont été ordonnées : limitation de l'éclairage routier et des affichages publicitaires, restriction de déplacements et, surtout, fermeture à 21 heures en semaine des restaurants et des cafés, à 22 heures le week-end.
Lorsqu'il apprend la nouvelle, Ali*, gérant d'un café dans le quartier populaire de Mounira, est désespéré. « Je doute que cela puisse durer longtemps », se rassure-t-il. « L'application effective dépendra des quartiers. Plus il est informel, comme Imbaba ou Boulaq, plus la décision sera dure à imposer. Mais cela donnera lieu, comme pendant le Covid-19, à davantage d'amendes et de corruption. » Là encore, les conséquences économiques seront terribles pour les milliers d'emplois informels liés à la restauration.
L'impact pourrait être plus important en cas de perturbations sur le canal de Suez. Les recettes financières de celui-ci, élargi en grande pompe en 2015, correspondent à 7 % du PIB et permettent la rentrée de précieuses devises étrangères. Après le 7 octobre 2023 et l'entrée en ligne des houthistes ciblant des dizaines de navires marchands, le trafic maritime y a été réduit de plus de moitié. « Pour le moment, les houthistes ne se sont pas impliqués sur ce terrain, mais cela pourrait arriver très prochainement. Ils constituent en quelque sorte une dernière carte en main des Gardiens de la Révolution », affirme la journaliste yéménite Ahad Yaseen. En mer Rouge, des reconfigurations logistiques ont déjà eu lieu pour assurer le maintien des exportations égyptiennes vers le Golfe, depuis le port de Safaga.
Malgré ce contexte, la plupart des personnes rencontrées nous confient leur soutien, si ce n'est leur réjouissance à l'égard de la riposte iranienne face à ce nouvel élan de l'impérialisme israélo-étatsunien. Personne n'est dupe de la « paix froide » avec Israël qui s'est faite sur le dos du peuple égyptien. Certes, aucun drapeau iranien n'a été observé au Caire, ni aucune manifestation de solidarité, étant donné la répression sécuritaire. Mais un soutien à l'Iran reste palpable sur la toile, non sans sarcasme. Des personnalités et activistes, comme l'ancien prisonnier politique Ahmed Douma, l'ont tout de go manifesté. Le jour de l'aïd el-fitr, dans la nouvelle capitale administrative, devant le président Sissi, le prêche délivré par le cheikh Al-Sayed Hussein Abd Al-Bari avait une tonalité inédite, avec l'évocation de la bataille de Khaybar3 et de références privilégiées du chiisme, comme Ali et sa femme Fatima Al-Zahra, la fille du prophète Mohammed, dans un clin d'œil explicite à la résistance iranienne. Cette « réjouissance » va de pair avec le sentiment de colère et d'impuissance suscité par le génocide à Gaza. Pour absorber ce mécontentement, les autorités ont récemment lâché du lest avec la production de la série ramadanesque Sohab Al-Ard, jugée plutôt réaliste sur la situation dans l'enclave palestinienne.
« Les gens soutiennent l'Iran car c'est le seul pays de la région à faire barrage à Tel-Aviv. Dans l'opinion publique, sa chute signifierait que ce serait ensuite au tour du Caire. L'idée d'un conflit avec Israël reste ancrée dans l'imaginaire collectif », précise Amira*. En effet, début 2025, la tension était montée d'un cran entre les deux voisins, Israël pointant du doigt le renforcement des capacités militaires égyptiennes dans le Sinaï, en contravention avec les accords de Camp David de 1978. « Personne, avec l'aide de Dieu [la formule est répétée trois fois], ne pourra approcher de notre pays », a tenté de convaincre le président Sissi lors du banquet annuel de l'iftar des forces armées.
Il va de soi qu'à la méfiance des autorités égyptiennes envers leur allié étatsunien, depuis le lâchage de Hosni Moubarak par l'administration Obama en 2011, s'ajoute dorénavant la crainte de l'hégémon israélien dans la région. D'autant qu'au-delà du chaos régional qui perturbe l'économie égyptienne, s'ajoute la menace de rapprochements contraires aux intérêts égyptiens dans la corne de l'Afrique. Le Caire s'est en effet insurgé de la reconnaissance unilatérale du Somaliland par Israël, qui renforce ainsi sa position en mer Rouge. Et ce avec la bénédiction de l'Éthiopie, dont le Grand barrage de la Renaissance, récemment inauguré sur le Nil Bleu, est vu en Égypte comme une menace vitale pour son approvisionnement hydrique. Celle-ci pourrait être tentée par de nouvelles alliances régionales de sécurité, comme pourraient en témoigner les deux rencontres courant mars avec la Turquie, l'Arabie saoudite et le Pakistan.
La guerre actuelle a toutefois pour avantage de fournir une occasion de médiation à l'Égypte, pour l'heure sans effet. Elle renforce aussi son image de stabilité, à l'intérieur comme à l'extérieur, et cristallise la rhétorique sécuritaire du régime. Ce qui légitime rétrospectivement ses dépenses exorbitantes d'armement, en premier lieu auprès de la France. Par crainte d'une « déstabilisation » de l'Égypte, les exigences en matière de réformes ou de droits humains de la part des bailleurs internationaux devraient mécaniquement diminuer, au détriment des 60 000 prisonniers politiques, comme des plus précaires.
« Les classes populaires sont les premières à pâtir des soubresauts économiques. Elles n'ont pas attendu cette énième crise pour se priver – de soins, d'aliments et de déplacements », soupire Myriam Raymond. Quinze ans après la révolution du 25 janvier, la pauvreté continue d'augmenter, de même que la faim. Les Égyptiens sont la première nationalité à quitter le continent, malgré l'extra-territorialisation des frontières de l'Union européenne et le renforcement des contrôles du côté du Caire.
Entre les chaises du café Porto, à l'angle de la rue Mohammed Mahmoud où sont tombés des dizaines de manifestants lors de cette même révolution, Om Mohammed, 70 ans passés, vend des mouchoirs pour nourrir, seule, ses trois petits enfants. C'est une « mounadila », une « militante », affirme Amira*. Cette année, rien n'indique qu'elle aura pu leur offrir les irréductibles mets de l'aïd el-fitr : kaak, fessikh et renga.
* Tous les noms suivis d'un astérisque sont des pseudonymes.
1NDLR. Repas d'avant l'aube pendant le ramadan.
2Sara Seif Eddin, « Govt rushes to hike energy prices in response to regional war », Mada Masr, 10 mars 2026.
3Celle-ci a opposé, en 628, le prophète Mohammed et ses fidèles aux tribus juives vivant dans l'oasis de Khaybar, située dans le Hedjaz, à 150 km de Médine.