27.03.2026 à 14:30
Maghreb en bref Parmi les quelque deux cents états membres de l'Organisation des Nations unies qui adoptent chaque année leur budget, rares sont ceux qui affichent des recettes supérieures aux dépenses. Tous, ou presque, ont donc des finances publiques déficitaires. Leur problème est comment financer ce déficit. Dans les pays riches, l'accès aux marchés financiers locaux ou internationaux est aisé. Chez les autres, une minorité bénéficie des mêmes facilités. La majorité utilise un degré de (…)
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Parmi les quelque deux cents états membres de l'Organisation des Nations unies qui adoptent chaque année leur budget, rares sont ceux qui affichent des recettes supérieures aux dépenses. Tous, ou presque, ont donc des finances publiques déficitaires. Leur problème est comment financer ce déficit. Dans les pays riches, l'accès aux marchés financiers locaux ou internationaux est aisé. Chez les autres, une minorité bénéficie des mêmes facilités. La majorité utilise un degré de contrainte plus ou moins élevé. En cas de contrôle des changes, par exemple, les épargnants locaux n'ont pas le choix, la signature de l'État est ce qui se fait de mieux — ou de moins mal — sur le marché local des capitaux. On passe un seuil quand les banques sont mises à contribution et doivent souscrire obligatoirement des titres du Trésor. On en passe un autre lorsque c'est la planche à billets qui comble l'impasse.
C'est ce qu'a décidé la Tunisie qui finance son déficit budgétaire (environ 7 % du PIB) par un prêt de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) de 11 milliards de dinars (3,24 milliards d'euros), sans intérêt ni remboursement, pendant trois ans ! C'est une « intervention exceptionnelle de la BCT au profit du Trésor », a banalisé le 13 décembre 2025 à Sousse le nouveau gouverneur de la banque, Fethi Zouhair Nouri, un enseignant à la retraite de 71 ans, sans expérience bancaire ou monétaire sérieuse, choisi par le président de la République, le tyrannique Kaïs Saïed. Coincé entre une fonction publique dispendieuse (25 milliards DT, soit 7,35 milliards d'euros) et la charge exorbitante de la dette (23,5 milliards DT, soit 6,91 milliards d'euros), qui, cumulées, absorbent plus de 71 % des recettes fiscales, le budget étouffe et la situation générale s'aggrave malgré les taux d'intérêts les plus lourds du monde arabe après ceux de l'Égypte. En 2025, 121 usines ont fermé. Le secteur informel accapare déjà 40 % de l'économie nationale. Une création monétaire aussi gigantesque — plus de 40 % de la monnaie en circulation — se traduira par une aggravation de l'inflation qui atteint déjà des niveaux records, ainsi que par le refus de prêts bancaires aux entreprises qui veulent investir et aux particuliers qui aspirent à construire leur maison.
L'agression contre l'Iran et le Liban par le président états-unien Donald Trump et le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou aggrave la situation dramatiquement. Que fera Nouri l'an prochain ? Le déficit sera encore plus conséquent et « l'exception » ne sera plus une solution. On passera alors à une autre étape de la descente aux enfers du pays, la suspension du remboursement de la dette et, à la clé, un isolement misérable de la Tunisie.
Nous sommes journalistes, reporters, photojournalistes pigistes et de médias indépendants, exerçant en France et à l'international. Depuis les attaques conjointes lancées par les États-Unis et Israël sur l'Iran, ainsi que la guerre enclenchée au Liban depuis le 2 mars, nous assistons, indignés, à une couverture médiatique défaillante, lacunaire, déséquilibrée et, trop souvent, complaisante envers certains récits officiels. Une défaillance qui ne date pas d'hier et qui s'inscrit dans une longue histoire de conflits perpétuels, notamment au Liban Sud, dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza, où le traitement médiatique reste systématiquement le même : simpliste, orienté et répétitif, donnant l'impression d'un « nouveau » conflit à chaque escalade alors qu'il s'agit en réalité d'une continuité tragique ignorée ou minimisée.
Nous demandons qu'à une guerre asymétrique ne soit pas apposé un traitement médiatique asymétrique. Sans essentialiser l'ensemble des médias, force est de constater que trop de journaux, de magazines, de chaînes de télévision et de radios produisent une lecture partielle de cette actualité pourtant majeure, aux conséquences humaines, politiques et géopolitiques considérables.
Nous ne comprenons pas les choix éditoriaux concernant les invitées conviées à commenter ces événements. Trop souvent, les plateaux sont occupés par des intervenantes insuffisamment qualifiées pour analyser des situations d'une telle complexité. Couvrir ces conflits exige pourtant une connaissance fine du terrain, une maîtrise des contextes historiques et une capacité à mobiliser des analyses géopolitiques rigoureuses. Nous dénonçons également un manque criant de pluralisme. Les prises de parole de représentants israéliens sont fréquentes, parfois hégémoniques, alors même que le chef du gouvernement fait l'objet d'un mandat d'arrêt international. Dans le même temps, les représentants politiques des autres parties impliquées sont marginalisés, disqualifiés ou absents des grands espaces de débat. Cette asymétrie dans l'accès à la parole contribue à orienter la perception du public et à appauvrir la compréhension du conflit.
Nous condamnons fermement les commentaires de plateau qui, sous couvert d'analyse, relèvent trop souvent de prises de position approximatives ou idéologiques. Ils participent à une déshumanisation des victimes, réduisant les morts iraniens, libanais et palestiniens à des données chiffrées, déconnectées de toute réalité humaine, sociale et historique.
Nous souhaitons également attirer l'attention sur les usages sémantiques profondément différenciés selon les parties concernées. Là où certains « meurent », d'autres sont « tués », voire « assassinés ». Là où certaines opérations sont présentées comme des « frappes préventives », d'autres sont immédiatement qualifiées d'« attaques ». Ces choix lexicaux ne sont pas neutres : ils hiérarchisent implicitement les vies et orientent la lecture morale des événements.
De la même manière, le recours au terme « évacuation » pour désigner des déplacements massifs de populations civiles mérite d'être interrogé. Lorsqu'ils sont contraints, organisés sous la menace ou dans un contexte de bombardements, ces déplacements relèvent, en droit international humanitaire, de transferts forcés, voire de déportations. L'article 49 de la Quatrième Convention de Genève interdit explicitement « les transferts forcés individuels ou massifs, ainsi que les déportations de personnes protégées hors du territoire occupé », sauf impératif absolu de sécurité, une exception strictement encadrée et dont l'interprétation ne saurait être extensible à des politiques de déplacement généralisé.
Nous nous indignons de voir certaines informations émanant des autorités américaines ou israéliennes reprises sans distance critique, parfois en temps réel, tandis que des faits documentés concernant des violations du droit international imputables à ces mêmes acteurs sont systématiquement relativisés, minimisés ou entourés de doutes excessifs. Cette asymétrie dans le traitement de la preuve fragilise la crédibilité du travail journalistique. Nous sommes également préoccupés par la multiplication de chroniqueurs et chroniqueuses présents non pas pour établir des faits, mais pour exprimer des positions idéologiques. Ce glissement brouille la frontière entre information et opinion, au risque de transformer certains espaces médiatiques en chambres d'écho ou en instruments de légitimation politique.
En ce sens, nous appelons nos consœurs et confrères exerçant dans les rédactions télévisées, radiophoniques et de presse écrite à large audience à se montrer à la hauteur de leurs responsabilités. Leur engagement est encadré par des principes clairs, notamment ceux énoncés dans la charte de Munich : recherche de la vérité, vérification des faits, indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques, refus de la manipulation. Nous les appelons à sortir de l'écueil de l'autocensure, qu'elle soit imposée, intériorisée ou structurelle, qui conduit trop souvent à tordre, simplifier ou édulcorer l'information. En agissant ainsi, c'est le droit fondamental des citoyennes et des citoyens à une information libre, complète et honnête qui est compromis. Informer, ce n'est pas relayer. Informer, ce n'est pas hiérarchiser les vies. Informer, ce n'est pas choisir ses mots au service d'un récit dominant.
Informer, c'est donner à comprendre, avec rigueur, honnêteté et courage. Aujourd'hui plus que jamais, face à des conflits d'une gravité extrême, notre responsabilité collective est engagée.
Le recueil « Que ma mort apporte l'espoir », poèmes de Gaza, publié aux éditions Libertalia dans la collection Orient XXI, présente une cinquantaine de poèmes dont les auteurs et autrices viennent toutes et tous de Gaza. Écrits pour la grande majorité en arabe, ils ont été traduits par l'ancienne diplomate et interprète Nada Yafi, qui signe également la préface de l'ouvrage. L'écrivain palestinien Karim Kattan a également offert une postface au livre.
Dans le cadre du Printemps des poètes, Nada Yafi présentera l'ouvrage :
Le Maroc et la Tunisie commémorent en mars 2026 le 70e anniversaire de leur indépendance. L'occasion de revenir sur les célébrations, populaires comme officielles, ayant eu lieu au moment des indépendances dans les trois pays du Maghreb colonisés par la France : le Maroc et la Tunisie en mars 1956, et l'Algérie en juillet 1962.
Avec :
Modération : Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI
Samedi 28 mars à 17h30
Institut du monde arabe
1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris
Salle du haut conseil (niveau 9)
Entrée libre dans la limite des places disponibles
Informations et réservation
Leïla Shahid nous a quittés le 18 février 2026. Mardi 31 mars 2026, l'Institut du monde arabe rend hommage à cette femme d'exception.
Famille, amis, artistes et compagnons de route évoqueront son parcours, son extraordinaire engagement pour la Palestine, son insatiable curiosité, son amour de la culture...
En présence de Mohamed Berrada, Elias Sanbar, Karim Kattan, Wissam Joubran, Dominique Eddé, Farouk Mardam Bey, Brigitte Curmi, Majed Bamya (...)
Mardi 31 mars 2026
Institut du monde arabe
1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris
Auditorium (niveau - 2)
Entrée libre dans la limite des places disponibles
Informations et réservation
« La dette cachée du Sénégal et les zones d'ombre du FMI », Fanny Pigeaud, 23 mars 2026
Enquête Depuis la révélation, en février 2025, d'une dette publique largement sous‑estimée, le Sénégal se retrouve plongé dans une crise économique majeure. Alors que l'encours réel dépasse 100 % du PIB, des questions se posent sur le rôle du Fonds monétaire international : aurait-il ignoré des alertes ?
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27.03.2026 à 06:00
Zeina Kovacs
Depuis le 2 mars, près d'un million de personnes ont été déplacées au Liban. Bombardés par Israël, parfois rejetés par la population locale, les réfugiés chiites du Sud-Liban éprouvent de grandes difficultés à se loger. Face à l'impéritie de l'État libanais, certains dorment dans la rue. Reportage à Saïda. Depuis l'escalade entre le Hezbollah et Israël, l'armée israélienne sème le chaos au fur et à mesure qu'elle avance. Le 4 mars, elle a exigé, de manière inédite, que les Libanais (…)
- Magazine / Liban, Israël, Hezbollah, Réfugiés, Reportage, Sud-Liban, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Depuis le 2 mars, près d'un million de personnes ont été déplacées au Liban. Bombardés par Israël, parfois rejetés par la population locale, les réfugiés chiites du Sud-Liban éprouvent de grandes difficultés à se loger. Face à l'impéritie de l'État libanais, certains dorment dans la rue. Reportage à Saïda.
Depuis l'escalade entre le Hezbollah et Israël, l'armée israélienne sème le chaos au fur et à mesure qu'elle avance. Le 4 mars, elle a exigé, de manière inédite, que les Libanais habitant au sud du fleuve Litani quittent la zone — soit 180 villes et villages. Le lendemain, elle a ordonné l'évacuation de la quasi-totalité de la banlieue sud de Beyrouth, bastion chiite, en vue d'une offensive aérienne massive, provoquant la panique et contraignant des milliers de familles à fuir leurs foyers.
Le 12 mars, Avichay Adraee, le porte-parole arabophone de l'armée israélienne, partageait une nouvelle carte d'évacuation, incluant cette fois une zone entre le fleuve Litani et la rivière Zahrani, au sud de Saïda, et ordonnant aux habitants de ce secteur, représentant 13 % du territoire libanais, de rejoindre le nord du pays. Depuis le 2 mars, cinq des six principaux ponts qui lient les deux rives du fleuve Litani ont été détruits par l'armée israélienne, isolant complètement le Sud, et au moins 1 039 Libanais ont été tués sous les bombardements israéliens incessants.
« Ordonner à un grand nombre de personnes de quitter une zone est très strictement encadré par le droit international humanitaire. Il faut que l'évacuation soit justifiée et temporaire, explique Nadia Hardman, experte du dossier des déplacés pour l'ONG Human Rights Watch, jointe par téléphone. Dans le cas présent, ce que nous voyons, ce sont des ordres massifs qui concernent des centaines de milliers de personnes, et qui semblent impossibles à appliquer en pratique. » Le risque pour l'experte : « Un déplacement forcé de population », illégal au regard du droit international, considéré comme un crime de guerre.
Depuis le 2 mars, près d'un million de civils ont été déplacés dans le Liban, presque autant qu'au plus fort de la dernière confrontation entre le Hezbollah et Israël à l'automne 2024. Parmi elles, seulement 130 000 ont trouvé une place dans les 1 200 écoles et établissements publics réquisitionnés par le gouvernement libanais pour accueillir les réfugiés à travers tout le pays. Ceux qui n'ont pas trouvé refuge chez des proches ou dans des locations dorment dans les rues.
« Le gouvernement libanais n'aide pas les gens dans la rue. Au contraire : la police sur la route est venue distribuer des contraventions aux déplacés parce qu'ils n'avaient pas d'endroit où se garer », explique Jad Yacin, qui accueille une famille de huit personnes dans son petit trois-pièces du quartier chiite de Ras-al-Nabah, à Beyrouth. Sa plus grande crainte : « une nouvelle guerre civile provoquée par Israël. » « Les Israéliens font en sorte que les chrétiens détestent les musulmans et surtout les chiites, pour que plus personne ne veuille les accueillir », poursuit le vétérinaire de 26 ans.
Dans la capitale, la crise des déplacés est venue raviver les tensions communautaires. Certains quartiers chrétiens comme Achrafieh n'accueillent pas ou très peu de réfugiés, les écoles publiques n'ont pas été ouvertes aux déplacés et l'identité des familles chiites voulant y louer des appartements est strictement vérifiée par le personnel municipal. Cette méfiance des habitants chrétiens envers les déplacés chiites est allée jusqu'à faire annuler un projet d'aménagement d'un hangar attenant au port de Beyrouth, proche du quartier chrétien. Les travaux de ce centre d'une capacité d'accueil de plusieurs milliers de personnes ont pris fin après la protestation d'habitants et de députés, évoquant le risque de « tensions » entre habitants1.
Quand Zeinab Maatour a appris qu'il fallait qu'elle quitte sa maison avec sa famille, il était trois heures du matin dans la nuit du 1er au 2 mars. Cette habitante du village de Debaan, dans le sud du Liban, était en train de préparer le suhoor [repas de l'aube du ramadan] pour ses enfants quand des voisins sont venus à sa porte lui annoncer que l'armée israélienne menaçait de bombarder le village après un tir de roquettes du Hezbollah sur le nord d'Israël — en soutien à l'Iran — intercepté par le système antiaérien israélien.
« Nous avons laissé le repas par terre et nous sommes partis seulement avec les vêtements que nous portions », raconte la mère de famille de 36 ans. Dans la panique du départ, Zeinab a oublié ses médicaments pour le cœur. Pendant les douze heures de trajet jusqu'à Saïda, contre une heure en temps normal, elle a cru mourir. « J'ai pensé que je n'arriverai pas jusqu'ici », dit-elle.
Une fois arrivées en ville, elle et sa famille de quinze personnes ont dormi une nuit dans la rue avant de trouver une école, transformée en centre d'hébergement, pour les accueillir. « Maintenant, nous ne possédons plus rien, mais nous avons un toit, c'est le plus important », confie Zeinab, qui partage la petite salle de classe avec quatre autres familles.
Dans la pièce se trouvent des dizaines de matelas alignés, une cage avec des oiseaux domestiques et plusieurs enfants en bas âge, faisant des allers-retours dans les couloirs, l'air hagard. Cette école élémentaire de Saïda était pleine à craquer quelques heures à peine après son ouverture, comme la dizaine d'autres ouvertes à la hâte dans cette ville à majorité sunnite, premier point de chute avant Beyrouth — située à 40 kilomètres au nord — pour les réfugiés du sud du pays.
Sur la corniche de Saïda, des dizaines de familles arrivant du sud du pays sont installées dans leurs voitures ou sur les trottoirs, n'ayant trouvé aucune école pour les accueillir. Sur l'un des bancs qui font face à la mer, Iman al-Shaar, 51 ans, fume le narguilé avec quelques membres de sa famille. Cela fait quatre nuits qu'elle dort dans sa voiture, faute de place dans les écoles. La famille a mis vingt-cinq heures à rejoindre Saïda depuis leur village de Qaaqaait al-Jisr, proche du Litani, après avoir quitté sa maison en pleine nuit comme tous ses voisins.
« Nous sommes très fatigués, physiquement, psychologiquement et financièrement. Nous avons laissé notre travail, nos maisons, notre village, nos proches, notre communauté. Nos familles sont dispersées et en même temps nous sommes entassés dans les voitures », souffle Iman, qui pense que la guerre va, cette fois, durer longtemps.
Les expulsés chiites, dont toutes les zones de résidence sont pilonnées par l'armée israélienne qui prétend y viser des « infrastructures du Hezbollah », sont contraints de se réfugier dans des territoires où d'autres confessions sont majoritaires, comme les agglomérations et quartiers sunnites et chrétiens. Et quand ils n'en sont pas purement et simplement rejetés de crainte qu'ils appartiennent au puissant mouvement chiite — Israël prenant prétexte de la présence supposée du Hezbollah pour bombarder les zones d'accueil —, les déplacés sont soumis à des loyers majorés, parfois le double des prix du marché.
« On m'a proposé un appartement pas loin d'ici à 1 800 dollars (1 550 euros) par mois, affirme Bin Ali Abdallah, installée dans un van sur la jetée de Saïda, où elle dort avec deux amis. Mais où voulez-vous que je trouve cet argent ? J'arrive à peine à économiser pour de l'huile d'olive ». La veuve de 54 ans est originaire du village de Touline, dans le sud. L'année précédente, elle avait trouvé refuge à Tripoli, la deuxième plus grande ville du Liban, à majorité sunnite. « Mais cette année, les chauffeurs me demandaient 300 ou 400 dollars (260 ou 350 euros)2 pour m'amener là-bas. D'où je les sors ? », proteste-t-elle.
À Saïda, plus de 1 000 déplacés dorment dans la rue, tandis que des centres de formation relevant du ministère de l'éducation nationale n'ont pas été ouverts aux réfugiés. Pour pallier les carences de l'État libanais, les ONG locales et les initiatives individuelles ont pris le relai comme elles le pouvaient afin de distribuer des repas chauds et des produits de première nécessité aux réfugiés.
Pour les réfugiés du sud du Liban, la peur de ne plus revoir leurs maisons s'ajoute à la souffrance du déracinement. Après avoir annoncé, le 4 mars, créer une zone tampon sous son contrôle en territoire libanais, Israël a déployé de nouvelles troupes au sol, s'avançant de plus en plus profondément vers le nord.
Dans certaines localités proches de la frontière avec Israël, comme Khyam ou Kfar Kila, des combattants du Hezbollah ont ouvert un front pour empêcher une opération terrestre et une avancée des troupes israéliennes. Des affrontements au sol ont lieu contre des unités israéliennes, au grand dam du gouvernement libanais qui avait lancé un grand plan de désarmement de la milice chiite au sud du fleuve Litani. Dans les heures qui ont suivi l'avis israélien d'évacuation générale de la zone, l'armée libanaise, récemment déployée, a abandonné le secteur.
Selon Elena Aoun, chercheuse en relations internationales à l'Université catholique de Louvain, en Belgique, la situation actuelle permet de croire au scénario d'une invasion israélienne pérenne du sud du Liban. « Je pense qu'on peut craindre une expansion territoriale. Les cinq positions conservées par l'armée israélienne au sud du Liban [en dépit du cessez-le-feu signé le 26 novembre 2024, ndlr], lui permettent de faire entrer qui elle veut sur le territoire. Il y a plein de colons qui ne demandent qu'à venir coloniser le Liban. Cette partie du pays est verte et riche en terres agricoles », détaille l'universitaire. Et pour elle, ni le Hezbollah ni l'armée israélienne n'auraient les moyens militaires de les en empêcher.
Pour Abbas al-Jamaa, réfugié du village rural sudiste de Zbadin, l'occupation est une peur constante chez tous les sinistrés. « Tout le monde dit qu'il va y avoir une invasion », s'inquiète le trentenaire, assis sur une chaise en plastique sur la corniche de Saïda. « On est fatigués mais habitués, poursuit-il, fataliste, on a vécu la guerre toute notre vie. Et cette vie, c'est Dieu qui l'a choisie pour nous. »
27.03.2026 à 06:00
Hicham Alaoui
Coincés entre la volonté hégémonique israélienne et le radicalisme iranien, abandonnés par des États-Unis de plus en plus irresponsables, les États du Golfe voient ce nouvel ordre régional comme une source de menaces et de déstabilisation. La guerre en Iran marque une rupture majeure dans l'ordre régional au Moyen-Orient. Depuis deux décennies, la stabilité géopolitique dans le Golfe et dans une grande partie du monde arabe reposait sur un équilibre précaire. D'un côté on trouvait l'Iran, (…)
- Magazine / Iran, Israël, Émirats arabes unis (EAU), Pétrole, Géopolitique, Golfe Arabo-Persique , Arabie saoudite, États-Unis, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Coincés entre la volonté hégémonique israélienne et le radicalisme iranien, abandonnés par des États-Unis de plus en plus irresponsables, les États du Golfe voient ce nouvel ordre régional comme une source de menaces et de déstabilisation.
La guerre en Iran marque une rupture majeure dans l'ordre régional au Moyen-Orient. Depuis deux décennies, la stabilité géopolitique dans le Golfe et dans une grande partie du monde arabe reposait sur un équilibre précaire. D'un côté on trouvait l'Iran, considérablement renforcé par la guerre de 2003 contre l'Irak, et son « Axe de la résistance », regroupant divers alliés tels que le Hezbollah et le régime syrien de Bachar Al-Assad. De l'autre se dressait un bloc conservateur composé principalement d'États arabes cherchant à contenir les ambitions régionales de l'Iran et à maintenir le statu quo avec le soutien des États-Unis. Aucune des deux parties ne prônait la démocratie, mais aucune ne cherchait non plus à anéantir l'autre. Elles s'accommodaient d'une guerre froide régionale, tendue mais gérable.
Cette époque est révolue. L'opération états-unienne « Fureur épique » déclenchée le 28 février 2026 contre l'Iran engendre un paysage plus chaotique, fait de souverainetés fragmentées et d'alliances fracturées, qui va consumer la région pour les années à venir. La guerre elle-même a suscité des critiques justifiées en raison de sa nature illégale, de ses objectifs nébuleux et de l'agression flagrante de la part des États-Unis et d'Israël ; ainsi que des représailles aveugles et injustifiées de l'armée iranienne contre une grande partie des États du Golfe, sans oublier les restrictions sur le détroit d'Ormuz, qui ont plongé les marchés mondiaux du pétrole et du gaz dans la tourmente.
Lorsque ce conflit prendra fin, le nouveau Moyen-Orient devra faire face à plusieurs transformations effarantes. Tout d'abord, la région vit désormais à l'heure de la « Pax Israelica », l'État d'Israël étant devenu l'acteur militaire le plus puissant grâce à ses atouts technologiques et au soutien inconditionnel des États-Unis. Israël a fait preuve de l'aptitude de pénétration de ses services de renseignement, de sa capacité d'intervention loin de son territoire et sur plusieurs fronts simultanément. Désormais ce petit pays méditerranéen domine de manière coercitive tous les autres États du Moyen-Orient, à l'exception de la Turquie. Surtout, la guerre contre l'Iran a neutralisé la République islamique en tant que contrepoids.
L'arc du militarisme israélien s'étend désormais sur une grande partie de la zone. Depuis le début de la guerre de Gaza en octobre 2023, Israël a mené des opérations offensives en Palestine, au Yémen, en Syrie, au Liban et en Iran. Grâce aux accords d'Abraham de 2020 avec le Maroc, le Soudan, Bahreïn et les Émirats arabes unis, moins d'États arabes considèrent encore Israël comme un adversaire. Ainsi, pour la première fois depuis sa création, il ne sera pas confronté au contrepoids significatif d'un acteur étatique. Un succès incontestable pour Tel-Aviv qui, avec le traité de paix signé avec l'Égypte, avait déjà neutralisé le plus puissant pays arabe en 1979. Si des acteurs non étatiques comme le Hezbollah, le Hamas et le mouvement houthiste ne disparaîtront pas, aucun pays de la région ne peut désormais contrer de manière crédible la vision expansionniste du gouvernement de droite israélien. La seule limitation à sa puissance sera celle que traceront les États-Unis.
Les relations israélo-arabes en subiront de lourdes conséquences. Alors qu'auparavant, les États arabes étaient courtisés et incités à normaliser avec Tel-Aviv, ils seront désormais victimes d'intimidations et de menaces. Le bombardement sans précédent du Qatar par Israël en septembre 20251 a ouvert une nouvelle ère. Cette attaque a mis en évidence la vulnérabilité des émirats du Golfe non seulement face à l'Iran, mais aussi face à la prédation israélienne et à la complaisance états-unienne. La menace de Téhéran écartée, Israël a désormais le pouvoir d'intimider et de contraindre les États du Golfe.
Se profile ainsi une occasion unique pour le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS), qui a jusqu'à présent repoussé les pressions intenses des États-Unis pour signer un accord de normalisation avec Israël. S'il continue à résister, il pourrait alors asseoir sa légitimité non seulement auprès des citoyens saoudiens, mais aussi d'un public panarabe plus vaste. Plus encore que la Vision 2030 et les mégaprojets du royaume, ce choix pourrait faire de son pays un acteur régional majeur et légitimer l'accession au trône de MBS. Mais sera-t-il capable de tracer une telle voie indépendante et audacieuse tout en préservant son pouvoir ?
En second lieu, la guerre contre l'Iran a mis à mal la réputation de l'Occident et surtout des États-Unis. Les États du Golfe perçoivent le conflit comme une aventure étatsuno-israélienne dénuée de sens, à laquelle ils n'ont pas donné leur consentement, mais dont ils doivent payer le prix fort en matière de représailles, de dégâts aux infrastructures et d'instabilité économique. Ni leurs investissements massifs aux États-Unis, ni leurs achats colossaux d'armes n'ont empêché qu'ils soient sacrifiés par Washington sur l'autel de calculs stratégiques supérieurs et de l'alliance avec Israël. Ce qui aboutit au paradoxe suivant : à l'ère de la « Pax Israelica », la seule doctrine nationale de sécurité susceptible de garantir la souveraineté des royaumes du Golfe sera l'accès aux armes nucléaires, même si cela va à l'encontre des intérêts états-uniens.
Pour les États-Unis, il s'agit d'un renversement radical de leur position après la guerre du Golfe de 1990-1991, lorsqu'ils exerçaient une hégémonie unipolaire sur cette région stratégique à la fois pour ses richesses pétrolières et gazières et comme route de commerce de ces produits vitaux pour l'économie mondiale. C'est au cours des années 1990 que Washington a inauguré ses plus grandes bases militaires dans les pays du Golfe, promettant de renforcer leur stabilité et leur sécurité en échange de la reconnaissance de leur primauté stratégique. Les États-Unis se sont positionnés alors comme un pompier — une puissance capable de contenir les crises régionales et les menaces telles que celles d'un Irak belliqueux ou d'un Iran expansionniste.
Désormais, ils sont perçus comme des pyromanes. Ils ont déclenché une guerre et provoqué une destruction qui, paradoxalement, a plongé leurs alliés du Golfe dans l'insécurité et l'instabilité même qu'ils pensaient pouvoir éviter en s'alliant à Washington. À l'avenir, les dirigeants du Golfe se montreront bien plus sceptiques face aux garanties de sécurité et aux promesses diplomatiques de la Maison Blanche. Ils continueront de se tourner vers l'Orient, vers la Chine en premier lieu, pour y trouver des opportunités commerciales et d'investissement. Si la République islamique ne représente plus une menace significative pour les royaumes arabes, ils n'ont plus de raison de considérer les États-Unis comme leur seul protecteur.
Troisièmement, à moins d'un revirement soudain sur le terrain, le conflit iranien a abouti exactement au contraire de ce qu'envisageaient ses architectes israéliens et états-uniens. S'il a affaibli les capacités extérieures de la République islamique, la guerre a rendu le régime encore plus extrémiste et oppressif. Les bombardements n'ont pas déclenché de soulèvement de masse, bien qu'ils aient décapité la direction du régime et détruit une grande partie de son infrastructure de missiles balistiques. La République islamique résiste parce qu'elle est davantage un réseau qu'une hiérarchie, une combinaison d'engagements idéologiques et de décentralisation organisationnelle.
Les attaques étatsuno-israéliennes ont éliminé une tension interne majeure de ce système politique. Il n'y a plus de division entre réformistes, partisans de la modération, et conservateurs intransigeants : désormais, tous sont intransigeants, car le régime lutte pour sa survie face à des ennemis mortels. De plus, la guerre a marqué le début de la succession politique et la montée de nouveaux dirigeants, tels que l'ayatollah Mojtaba Khamenei, qui n'ont aucune raison de négocier ou d'envisager des réformes. Le régime reconfiguré réprimera encore plus durement les manifestations populaires, tout en continuant à défier l'Occident.
« Fureur épique » a également élevé les Gardiens de la révolution islamique au rang de véritable pilier institutionnel tant du régime que de l'État. Ils ont orchestré la campagne de riposte de l'Iran, y compris ses attaques de drones et de missiles les plus destructrices contre des cibles civiles et les infrastructures énergétiques des royaumes du Golfe. Comme les États-Unis et Israël refusent d'envahir l'Iran en raison de leur aversion pour une guerre au sol avec les pertes humaines qu'elle entraînerait pour l'armée états-unienne, les Gardiens et le régime savent qu'ils n'ont pas grand-chose à perdre en continuant d'infliger un châtiment maximal aux États-Unis, à Israël et à leurs alliés arabes en restreignant le passage du détroit d'Ormuz et en intensifiant leur campagne de représailles. Loin de résoudre le problème iranien, le conflit actuel l'a au contraire radicalisé, le transformant en un cauchemar asymétrique.
Quatrièmement, la guerre contre l'Iran a anéanti toute illusion selon laquelle les États-Unis et Israël pourraient être les garants de la paix ailleurs dans la région, en particulier à Gaza. Aucun de ces deux États n'a plus la moindre crédibilité en tant qu'artisans de la paix et garants de la stabilité. Bien que la bande de Gaza reste soumise au « plan de paix » états-unien, les futurs accords en matière de gouvernance et de sécurité seront vides de sens. Les gouvernements de la région les considèrent comme une couverture à la prolongation de l'occupation israélienne qu'ils seront poussés à avaliser.
Après Gaza, Israël se tourne déjà vers la Cisjordanie et accélère son projet colonial visant à annexer le territoire et à déplacer sa population, afin de liquider définitivement le rêve d'un État palestinien. Cela pose un défi majeur aux partenaires d'Israël dans le cadre des accords d'Abraham. Si les traités de normalisation de 2020 existent toujours sur le papier, dans la pratique, ces États arabes sont confrontés au fossé grandissant entre les discours sur la paix et la réalité sur le terrain. Leurs sociétés ne se laisseront peut-être plus facilement séduire par la promesse d'un développement et d'une prospérité liés à un accroissement des échanges commerciaux, technologiques et touristiques avec Israël. Elles considéreront plutôt les liens avec Israël comme un marché de dupes conclu avec un État voyou indigne de confiance.
Enfin, la guerre contre l'Iran ne parviendra pas à unir le monde arabe. Malgré la solidarité temporaire qui s'est manifestée parmi les royaumes du Golfe face aux représailles iraniennes, les divisions géopolitiques persisteront. La coalition contre-révolutionnaire arabe qui s'était imposée après les « printemps arabes » de 2011-2012, sous l'égide de certains royaumes du Golfe, a commencé à se fissurer il y a plusieurs années. Bien que ce bloc contre-révolutionnaire ait réussi à faire dérailler la vague de protestations révolutionnaires, il n'a pas réussi à répondre aux revendications populaires en faveur de la démocratie par un modèle viable de modernité autocratique susceptible de satisfaire les populations.
Ainsi, les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite ont commencé à diverger dangereusement dans leur vision stratégique. Les Émirats arabes unis ont adopté une stratégie corrosive visant à atomiser les autres pays de la région par des interventions militaires et des ingérences politiques, tandis que l'Arabie saoudite cherchait à tempérer cet aventurisme et à reconsidérer ses choix. Ces puissances moyennes du Golfe se sont déjà engagées dans des guerres par procuration sur les champs de bataille du Yémen et du Soudan, sans même parler de la Libye. Dans un ordre régional d'après-guerre où l'Iran n'est plus en mesure de les unir, un nouveau factionnalisme géopolitique prévaudra. Les Émirats arabes unis pourraient bien renforcer encore leurs liens avec Israël, pour contrebalancer une nouvelle coalition entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar, qui s'efforce de maintenir une certaine cohérence de l'ordre régional.
En conclusion, la guerre contre l'Iran va bouleverser le Moyen-Orient et transformer son paysage géopolitique en une réalité qui était inimaginable il y a à peine dix ans. Pris entre la domination israélienne et le radicalisme iranien, et face à l'irresponsabilité croissante de la puissance hégémonique que sont les États-Unis, qui expose une grande partie du monde arabe à l'insécurité, les Arabes perçoivent ce nouvel ordre régional comme saturé de risques et de dangers. Un rappel brutal, une fois de plus, que ni les interventions étrangères ni les guerres sans fin n'ont jamais apaisé la région.
1Le 9 septembre 2025, Israël a bombardé un bâtiment à Doha où se tenait une réunion des négociateurs pour un cessez-le-feu à Gaza. Six personnes ont été tuées.