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06.05.2026 à 06:00

« L'Entente », un cinéma égyptien ancré dans le réel

Sarah Ahnou

Avec L'Entente, fiction sociale, le cinéaste Mohamed Rashad offre une plongée dans la banlieue ouvrière d'Alexandrie, qu'il filme en documentariste. En salle en France le 6 mai, le film a bénéficié d'une sortie nationale dans son pays en avril. Portée par une image dont le grain forge la singularité, l'histoire de deux frères, réunis par l'absence du père, est aussi celle d'une rédemption. Après que son père a trouvé la mort dans un accident du travail à l'usine, Hossam, 23 ans, se voit (…)

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Texte intégral (3030 mots)

Avec L'Entente, fiction sociale, le cinéaste Mohamed Rashad offre une plongée dans la banlieue ouvrière d'Alexandrie, qu'il filme en documentariste. En salle en France le 6 mai, le film a bénéficié d'une sortie nationale dans son pays en avril. Portée par une image dont le grain forge la singularité, l'histoire de deux frères, réunis par l'absence du père, est aussi celle d'une rédemption.

Après que son père a trouvé la mort dans un accident du travail à l'usine, Hossam, 23 ans, se voit proposer par la direction d'occuper son poste. Ce mode de compensation amiable et cynique, qui met l'entreprise à l'abri d'éventuelles poursuites et assure la continuité des revenus à la famille endeuillée, c'est l'« entente ».

Mohamed Rashad, fils d'Alexandrie, a injecté beaucoup de lui dans cette histoire tirée de faits réels. Dans la relation entre les deux frères, il transpose la sienne à son père. Dans le quartier défavorisé de Naga, où évoluent les protagonistes, il voit celui de son enfance, dont il atténue la dureté à l'écran. « Ma mère m'interdisait de sortir, mon quartier était très dangereux, beaucoup plus que dans le film. J'ai passé mon enfance gavé de télévision, de cinéma égyptien et arabe », décrit-il dans un sourire, au cours de l'entretien qu'il accorde à Orient XXI. Quant à l'usine, à l'image comme dans sa vie, elle est bien plus qu'un décor : un personnage. Ogresque.

Conscience sociale

« Je ne veux pas aller à l'école, je veux travailler à l'usine ! », s'époumone le fougueux petit Maro, 12 ans, sous les coups de taloche du grand, qui finit par céder.

Le jeune garçon, qui d'abord parle peu et observe beaucoup, va se fondre dans les pas de cet aîné ombrageux, revenu de la « montagne », lieu dont on sait peu, si ce n'est que s'y font oublier ceux qui en ont besoin. Dans la cacophonie des émotions qui l'habitent, le cadet va projeter sur ce frère reparu l'image paternelle, et beaucoup d'attentes. Hossam aussi en nourrit : que Maro se forge un avenir.

Hossam (Adham Chokry) et son frère cadet Maro (Zeyad Islam).
Hossam (Adham Chokry) et son frère cadet Maro (Zeyad Islam).

En acceptant le marché proposé par le directeur de la manufacture, Hossam doit passer de la mauvaise réputation à la respectabilité d'un chargé de famille, et résister au pouvoir de l'assignation. De son côté, à mesure qu'il évolue dans l'usine, en charge de menues tâches de manœuvre au service des ouvriers, le petit Maro affûte son regard sur son nouveau milieu. Les vexations accumulées, le poids de la soumission vont nourrir en lui une révolte de même qu'un sentiment grandissant : venger son père.

Alors que Hossam le reprend après qu'il a tenu la dragée haute à un ouvrier, il finit par déverser sa colère, du haut de son enfance, sur ce grand frère qu'il voit diminuer à mesure que sa propre conscience sociale grandit.

Impitoyable usine, qui salit les mains et les âmes.

Lieu du réel et de la mythologie

Filmées en plans rapprochés, les machines en action, ces monstres de métal et turbines hurlants, emplissent l'écran. Mohamed Rashad a voulu l'usine centrale ; les machines, omnipotentes. Il raconte que quand, enfant, il rendait visite à son père, repasseur industriel, sur son lieu de travail, les machines l'impressionnaient beaucoup et le terrifiaient. Il les craignait autant qu'il les admirait.

« Il fallait qu'on sente l'usine, qu'on sente les machines », enchaîne Étienne de Ricaud, à la tête de Caractères Productions, coproducteur français du film1, associé à l'écriture du scénario dans lequel, dès le départ, l'usine est traitée comme un personnage à part entière. Un travail pointu sur le son, opéré par le concepteur sonore Mohamed Salah, finit de lui donner corps. Avec ses bruits qui saturent l'espace et couvrent les voix, c'est le lieu où se mêlent le réel et la mythologie.

L'équipe a mis près d'une année pour repérer l'usine dans laquelle tourner le film. Elle devait être en activité, explique Étienne de Ricaud. La dangerosité des machines, dédiées à la production de feuilles métalliques, est réelle. L'inexpérience des acteurs qui les manipule, aussi. Lorsque Adham Chokry, qui incarne Hossam, se fait expliquer à l'écran le maniement d'une machine, c'est par un véritable ouvrier spécialisé. Quand celle-ci ne lui répond pas, la tension monte : la crainte de l'échec autant que celle de l'accident. Avec les scènes de travail tournées en condition réelle, le cinéaste offre une immersion dans le tissu industriel d'Alexandrie, aux colosses de fer estampillés « Made in USSR ».

Le spectateur frémit pour ces ouvriers sans équipement spécialisé. Nulle visière pour protéger ses yeux de l'avalanche d'étincelles qui jaillit d'une découpe, nul gant renforcé quand la lame de la scie circulaire frôle les doigts. Leur dextérité et la connaissance intime des mécanismes sont les seules protections des hommes au travail. Cet endroit, nécessaire à la vie, est tout autant un lieu de mort. « La machine est aussi celle, oppressive, du capitalisme », souffle Mohamed Rashad.

Enjamber les genres

Dans Little Eagles Les petits aigles »), premier film documentaire sorti en 2016, Mohamed Rashad entreprenait une plongée dans le passé de son père mutique, pour analyser leurs rapports distants.

Dans L'Entente, le cinéaste continue d'analyser cette relation filiale, cette fois incarnée par des acteurs – non professionnels. Adham Chokry (Hossam) et Zeyad Islam (qui joue l'impétueux Maro) constituent une composante essentielle au cinéma direct que Mohamed Rashad revendique. Dans un scénario économe en dialogues, la gestuelle et l'expressivité d'Adham et Zyad composent un langage dans le registre brut de l'intuition et de l'émotion.

« C'est l'idée du film qui impose son genre, fiction ou documentaire, explique le cinéaste. Mais les deux sont en réalité poreux et se nourrissent l'un l'autre. » Lui se sent libre de puiser à leur source pour servir son histoire.

La nuit venue, Hossam grimpe au-dessus de la ville aux rais de lumière jaune entremêlés, sur le toit-terrasse d'un immeuble. L'un des quelques espaces de sociabilité, avec l'habitacle d'une voiture bonne pour la casse, où se retrouver entre amis, y faire tourner le joint. Ces moments suspendus, où les histoires s'échangent à voix basse pendant qu'au bas les hommes se fracassent, sont l'occasion de délivrer à l'écran des images rares.

Esthétique de l'épure

Il y a un peu des frères Dardenne, l'une des influences de Mohamed Rashad, dans ce cinéma du réel. La subtilité de la trame psychologique dans laquelle évoluent les personnages est servie par une photographie aux teintes froides, comme recouverte d'un filtre de poussière lorsqu'elle épouse les paysages extérieurs. C'est au chef-opérateur Mahmoud Lotfi qu'est revenue la prouesse de donner corps à cette « image dure, sévère, qui permet d'être en accord avec le sujet », que voulait Mohamed Rashad. Quand la poussière des ruelles non goudronnées volette à l'écran au passage d'une voiture, l'image qui la porte en charrie presque l'odeur et le grain, et immerge le spectateur dans ses volutes.

Mahmoud Lotfi magnifie, pour L'Entente, une esthétique de l'épure. Parfait écrin pour accueillir la profondeur des relations qui se tissent et en souligner la douceur, sans atténuer le fracas du désordre intérieur et de l'injustice sociale, la complexité des relations intrafamiliales qui fait claquer les portes et voler les gifles, et la violence des rapports de classe dans le milieu ouvrier où Hossam « craint de n'être finalement qu'une pièce du rouage », explicite le cinéaste.

« Je ne veux pas que mes films soient distrayants. Je les veux en prise avec la réalité. Je veux qu'on la sente », affirme Mohamed Rashad. Ce choix radical a semé d'embûches la commercialisation du film et fait de L'Entente, dont la recherche de distributeur a pris cinq ans, un petit miracle de création, une pépite cinématographique. Et de Mohamed Rashad une figure émergente d'un cinéma égyptien que l'on aimerait moins confidentiel sur nos écrans.

Bande annonce de L'Entente de Mohamed Rashad (2026).

1Avec Hala Lotfy, productrice égyptienne, via Hassala Films, et Kesmat El-Sayed, via Seera Films, société de production allemande.

06.05.2026 à 06:00

« Collapse ». Du kibboutz à Gaza, la guerre invisible

Jean Stern

Au centre du documentaire de la réalisatrice israélienne Anat Even se trouve le kibboutz de Nir Oz, où une partie de la population a été exterminée le 7 octobre 2023. Elle y a vécu et filme une guerre toute proche mais presque abstraite, où les mots et les sons comptent plus que les images. C'est une histoire filmée dans les brumes et les fumées, qui laisse au spectateur le soin de tenter de comprendre, au-delà d'un flou qui ne s'estompe pas, un autre monde si proche et si loin. Gaza, une (…)

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Texte intégral (1510 mots)

Au centre du documentaire de la réalisatrice israélienne Anat Even se trouve le kibboutz de Nir Oz, où une partie de la population a été exterminée le 7 octobre 2023. Elle y a vécu et filme une guerre toute proche mais presque abstraite, où les mots et les sons comptent plus que les images.

C'est une histoire filmée dans les brumes et les fumées, qui laisse au spectateur le soin de tenter de comprendre, au-delà d'un flou qui ne s'estompe pas, un autre monde si proche et si loin. Gaza, une terre de mort et de désespoir, se trouve à quelques pas du paisible village de Nir Oz. Ce fief un peu oublié des utopies israéliennes d'inventer un autre mode de vie est le théâtre de Collapse de la réalisatrice Anat Even, qui arrive en salles ce mercredi 6 mai. C'est aussi, après Holding Liat de Brandon Kramer, sorti en France en avril 2026, le deuxième film à lever le voile sur Nir Oz, un des kibboutzim qui borde Gaza et a été anéanti par les attaques du Hamas le 7 octobre 2023. Ici, de nombreuses personnes sont mortes ou ont été enlevées, près d'une centaine, soit le quart des habitants.

Brandon Kramer exposait avec Holding Liat le combat d'une famille de Nir Oz pour récupérer ses otages à l'automne 2023, entre Washington et Tel-Aviv. Anat Even raconte avec Collapse, qu'on peut traduire par « effondrement », son retour après le 7 octobre 2023 dans ce kibboutz où elle a grandi. Elle tente d'y décrire la guerre et mène un dialogue tortueux avec Ariel Cypel, le producteur du film qui vit en France.

Collapse a été pour les deux amis le moyen d'éviter leur propre effondrement face à la guerre. « Je me demandais, par exemple, comment filmer une guerre dont on ne connaît pas l'issue, et, surtout, que l'on ne voit pas. On l'entend, très fortement, en continu. Mais elle reste invisible », explique la réalisatrice. En écho, Ariel Cypel pose la question qu'Anat Even ne règle pas : comment parler de Gaza sans images ? Et qu'on peut compléter par d'autres interrogations : comment montrer une guerre à distance, raconter un conflit dont on ne voit ni victimes ni bourreaux, puisque tous les visages des soldats israéliens sont floutés ? Ce floutage était, explique la réalisatrice, la condition pour pouvoir les filmer. Mais ce dispositif crée une distance qui confine à l'abstraction.

Le village palestinien s'efface à l'horizon

Il y a des images de Gaza pourtant dans le film, lointaines, brumeuses, en particulier celle du village de Khouzaa, juste en face de Nir Oz, à deux ou trois kilomètres. Entre les deux communes, des champs et une frontière n'empêchaient pas les gens de se parler, voire de s'entraider. Au fur et à mesure du film, on voit le village palestinien rétrécir puis disparaître sous l'intensité et la constance des bombardements israéliens. On approche de près ces gigantesques bulldozers blindés D9 partir en manœuvre de l'autre côté d'une ligne jaune tracée sous la pression des services de Trump qui n'a pour but que de préparer l'annexion du territoire palestinien, en attendant pire encore. Les D9, fierté monstrueuse de l'armée, y avancent pour achever de transformer cette zone autrefois habitée et cultivée en no man's land.

Cette disparition ne peut échapper à la réalisatrice, surtout quand le premier ministre Benyamin Nétanyahou et son épouse viennent enfin, plus de deux ans après le 7 octobre, visiter un kibboutz pratiquement abandonné, hormis les soldats israéliens qui s'en servent comme base. Le premier ministre acte de visu la disparition du bourg palestinien. Anat Even va littéralement tourner autour, livrant un paysage sinistré, avec un sens du cadre qui bouleverse le spectateur : tout est flou, et pourtant rien n'est caché. Les soldats qui exécutent des ordres absurdes, dont on ne comprend pas d'emblée la logique. Les habitants des kibboutzim qui n'ont pas réglé les comptes de leurs illusions, et n'ont plus que du chagrin à rabâcher. Des suprémacistes qui viennent sur place préparer de futures razzias coloniales et lancent des mots d'ordre qui font frémir. Mais la disparition reste dans les brumes, faute d'être montrée.

Le chant des oiseaux et les aboiements des chiens

Dans le flou qui caractérise ce film, les sons finissent par accrocher. Le dialogue à distance entre la réalisatrice et Ariel Cypel, plein de reproches et de colère, quelques notes de musique composée par Eli Shargo, d'une intensité remarquable, le grondement incessant des bombardements, le roulement des engins blindés. Mais aussi le chant des oiseaux et les aboiements des chiens.

Dans cette région très agricole, les animaux sont nombreux et défient la guerre et les hommes. Dans une séquence étonnante, une experte va décrypter les chants des oiseaux. Dans une autre, on se confronte aux chiens errants, dont nul ne sait d'où ils viennent avec cette frontière hermétique ouverte par la guerre. Ont-ils fui Gaza et des maitres ou des maitresses palestiniennes tués, déplacées, ne pouvaient plus les nourrir ? Ont-ils été abandonnés aux portes de la guerre par des Israéliennes peu scrupuleuxses ? Peu importe, cette région est désormais la leur, et leurs langages ne cachent pas leurs inquiétudes. Ce ne sont pas des paroles, mais ils permettent de comprendre bien des choses, y compris les silences d'Anat Even. Les Israéliennes de gauche, venues du monde des kibboutz avec une part d'utopie certes discutable, mais ancrée dans une idéologie pacifiste, ont le cœur gros.

Dans Holding Liat de Brandon Kramer, qui a pour cadre le même kibboutz, on découvre au sein de la famille de Liat Beinin Atzili, qui a été retenue en otage à Gaza et y a perdu son mari, les fractures béantes sur le sionisme et l'avenir d'Israël. Anat Even semble ne plus y croire mais n'arrive pas à le dire. Elle ne cherche pas des excuses à Israël mais le flou la dépasse. Ariel Cypel s'emporte contre son amie, veut tout arrêter. Car il s'agit pour lui de répondre à une question simple. Comment rester citoyenne d'un pays qui ne ressemble plus aux rêves de vos parents, et encore moins aux vôtres ? Comment rompre avec une société dont plus aucune des règles ne convient à ce que vous êtes ?

Anat Even a de l'empathie pour ces gens qui l'ont vu grandir et sont morts le 7 octobre. Son témoignage est intéressant pour ce qu'il révèle des divergences de plus en plus en grandes entre Juifs d'Israël et la diaspora qu'incarne dans ce film Ariel Cypel. Anat Even lui dit que cette guerre « n'a aucun sens ». Hélas, tout prouve le contraire.

Bande annonce de «  Collapse  » d'Anat Even (2026)

05.05.2026 à 06:00

Huile d'argan. Les Marocaines exploitées, les multinationales enrichies

Alice Facchini, Julie Chaudier, Juliet Ferguson

Les coopératives féminines ont forgé la réputation internationale de l'huile d'argan marocaine. Désormais en minorité sur leur propre marché, elles voient aussi les multinationales capter, en bout de chaîne, la plus grande part de la valeur. Au cœur du système : la sous-rémunération des femmes. « L'Union des coopératives féminines de l'argan [UFCA] compte 18 coopératives de 12 à 87 femmes chacune. Neuf d'entre elles ont arrêté leur activité faute de matière première. Seules les (…)

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Les coopératives féminines ont forgé la réputation internationale de l'huile d'argan marocaine. Désormais en minorité sur leur propre marché, elles voient aussi les multinationales capter, en bout de chaîne, la plus grande part de la valeur. Au cœur du système : la sous-rémunération des femmes.

« L'Union des coopératives féminines de l'argan [UFCA] compte 18 coopératives de 12 à 87 femmes chacune. Neuf d'entre elles ont arrêté leur activité faute de matière première. Seules les coopératives formées en réseau peuvent espérer s'en sortir. Dans cette crise, nous avons réussi à garder un client sur trois », expliquait Jamila Idbourous, sa présidente, en 20241. La crise liée à plusieurs années successives de sécheresse risque d'accentuer la tendance imprimée entre 2008 et 2013 : les parts de marché respectives du secteur coopératif, 80 % en 2008, et du secteur privé, 20 %, se sont inversées. Pire, avec l'explosion du prix des fruits, les coopératives ferment massivement.

L'arrivée de la multinationale française Olvea, concomitante à l'augmentation des volumes, a contribué à la privatisation du secteur2. En 2007, l'entreprise — 200 millions d'euros de chiffre d'affaires — a ainsi construit une unité d'extraction d'huile d'argan sur le site de son usine d'huile de poisson d'Agadir.

Avec près de 300 tonnes sur un total de 1 202 exportées par le Maroc, Olvea conservait en 2021 une part de marché de 25 %, en dépit de la crise. Elle est toujours leader du marché devant Aaz Argan de Mohammed Lachrame — qui possèdent plusieurs sociétés — et Lachgar co qui détenaient chacun près de 8 % de parts de marché. Le groupement de coopératives GIE Targanine arrivait alors en quatrième position, devant la coopérative Afoulki. Les années qui ont suivi ont vu la crise s'accentuer : elle a encore rebattu les cartes. Les exportations sont tombées à près de 650 tonnes en 2024. Aaz Argan a fermé. La Coopérative Afoulki a beaucoup réduit son activité.

Affaiblies par l'explosion du prix des fruits et la concurrence, les coopératives n'ont pas les fonds de roulement nécessaires pour absorber l'augmentation du prix des fruits secs, la matière première. Incapables d'acheter les fruits, elles sont nombreuses à devenir sous-traitantes pour les grandes sociétés. « Nous sommes devenues des coopératives de services. On nous emmène les fruits et on ne fait plus que le concassage », regrette, amère, Fatima*, présidente d'une petite coopérative dans la région d'Agadir.

Payées trois fois moins que le minimum légal

Le statut spécifique des coopératives représente en effet une véritable aubaine pour les entreprises. Les femmes qui y travaillent ne sont pas des employées, mais des membres, égales en droit, qui se partagent théoriquement un bénéfice ; du moins lorsqu'il y en a un. Ainsi, sans salaire minimum, sans couverture sociale, sans indemnisation de licenciement, les coopératives parviennent à dégager un prix qui serait inaccessible à une société privée contrainte d'employer des ouvrières. Selon notre enquête, les femmes au sein des coopératives sont payées à la tâche entre 25 dirhams (2 euros) le kilo d'amandons3 produit dans les coopératives les plus en difficulté et 50 dirhams (5 euros) par kilo dans les meilleures. Il leur faut en moyenne une journée pour dégager un kilo d'amandons, alors que le salaire minimum agricole légal au Maroc atteint plus de 97 dirhams (9 euros) par jour.

Les sociétés bénéficient ainsi d'une totale flexibilité, d'un prix minimal, tout en restant dans la légalité. Mieux, elles profitent en même temps de l'image très « commerce équitable » dont jouissent toujours les coopératives. Indirectement, les sociétés tirent ainsi également parti de toutes les aides qui sont accordées aux coopératives, au nom de leur rôle social, par l'aide au développement international et l'État marocain4.

« Nous avons un partenariat avec une coopérative dans le village qui a accès aux aides de l'État. C'est une coopérative indépendante de 26 femmes », assure Myriam Bennana, gérante de la société Entreprise féminine rurale d'économie sociale (EFAS), au sud d'Agadir — contre toute évidence, puisque cette coopérative est accueillie à l'intérieur même des locaux de la société EFAS. « Nous avons créé une société avec pour objectif le développement de la situation de la femme rurale. Nous avons un programme d'aide. On a finalisé la construction de l'école pour une coopérative dans une zone de montagne », continue-t-elle. Ce discours est répété à l'envi dans presque toutes les sociétés et coopératives que nous avons rencontrées. Il s'agit de mettre en valeur des actions sociales sans discuter du « salaire » des ouvrières, de leur statut et de leurs droits.

« Ce sont des femmes indépendantes, habituées à gagner de l'argent seulement quand elles travaillent. Quand j'ai installé mon activité, j'envisageais de les salarier, mais elles m'ont pris pour un fou. Elles disaient : il est fou le Suisse », soutient même Ulysse Müller, PDG de Sidi Yassine, ancien fournisseur du groupe L'Occitane, fermé à l'automne 2025 en raison de l'explosion des prix des fruits et du transport.

De toutes les entreprises que nous avons rencontrées, une seule a affirmé salarier les femmes qui effectuaient le concassage. « Nous achetons directement les noix, puis nous faisons faire le concassage par nos 30 femmes salariées. Aujourd'hui, nous produisons une tonne toutes les trois semaines », explique Sarah, responsable commerciale de Zineglobe, installée au sud d'Agadir. À raison d'un kilo d'amandons produit chaque jour, en moyenne, par une femme dévolue au concassage et 1,7 à 2,2 kilos d'amandons nécessaires pour produire un litre d'huile d'argan, il faudrait pourtant 80 à 104 ans à 30 femmes pour produire les 17 tonnes d'huile que Zineglobe déclare réaliser chaque année. Il est donc très probable que Zineglobe, comme toutes les autres sociétés du secteur, recourt à des coopératives sous-traitantes, ou encore plus simplement à des femmes isolées dans leur village.

« C'est ici, à côté de la maison, indique Aïcha, femme de foyer, dans le petit village d'Azrou, près d'Essaouira, qu'un grossiste vient tous les quinze jours, depuis deux ans avec son pick-up, déposer une soixantaine de sacs de 80 kilos de fruits secs d'arganiers. Chaque femme du village récupère un sac, ou plus si elle peut. Elle est payée après avoir fait le concassage 70 à 80 dirhams (de 6 à 7 euros) par sac et elle doit rendre la pulpe et les coquilles des noyaux. » Le village compte de nombreuses femmes sans ressource tout en bénéficiant d'une large piste en bon état. Une bonne combinaison pour les grossistes, et les entreprises qui les envoient. Les zones sont suffisamment isolées pour que les femmes n'aient pas d'alternative et acceptent des prix très bas, mais restent tout de même accessibles pour réduire les coûts de transport. La pratique, hors de tout cadre légal, est très courante. Elle permet de réduire le coût du concassage à 20 dirhams (2 euros) le kilo voire moins.

Une grande partie des sociétés se fournissent ainsi en amandons. « Nous nous fournissons exclusivement auprès de sept coopératives indépendantes bio. Ils nous sont vendus à un prix juste défini ensemble », affirme énergiquement Emmanuel Petiot, directeur général de Olvea Vegetables Oil. Pourtant, selon plusieurs témoignages de grossistes et d'intermédiaires, les femmes qui font du concassage pour Olvea ne travaillent pas toutes dans des coopératives. Les sociétés de Mohammed Lachrame achètent aussi « les amandes directement chez les intermédiaires qui distribuent des sacs de fruits aux femmes, dans les villages, de façon informelle », affirme ainsi Taârabt Rachmain, présidente de la Coopérative Tamount, entre Agadir et Essaouira. Contacté, celui-ci a refusé de répondre à Orient XXI, car il « n'avait rien à y gagner », selon ses mots.

« lls nous mettaient la pression comme à n'importe quel fournisseur »

Pour autant, si les grosses entreprises d'exportation exploitent les coopératives et les femmes, ce ne sont pas celles-ci, mais leurs clients, les grandes sociétés de négoce de matières premières naturelles et les laboratoires cosmétiques eux-mêmes qui font les plus grandes marges. Olvea Maroc revend à sa maison mère. Naturex Maroc est la filiale de Naturex en France laquelle faisait 404 millions d'euros de chiffre d'affaires avant d'être rachetée par le groupe Givaudan (7 milliards d'euros de chiffre d'affaires) en 2018. L'Allemand Henri Lamotte Oils fait plusieurs dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires. Chacun d'eux fournit les grandes marques de cosmétiques mondiales.

Certains grands groupes cosmétiques se fournissent aussi directement au Maroc sans passer par ces intermédiaires, comme les Laboratoires Pierres Fabre et L'Occitane, qui se fournissent notamment auprès de l'UCFA. L'Oréal se fournit en particulier auprès du GIE Targanine. Ils font respectivement 3,1 milliards d'euros, 2,8 milliards d'euros et 44 milliards d'euros de chiffre d'affaires.

Robert*, retraité, est un ancien du secteur. Pendant les années 2010, il possédait une entreprise privée de production et d'exportation d'huile d'argan, aujourd'hui fermée. Chaque année, il devait négocier avec ces clients :

J'avais à faire à des jeunes d'école de commerce, bien mis. Ils nous offraient le café. Ils étaient chargés de tout un secteur et devaient négocier les prix de toutes les matières premières. Ils nous disaient qu'ils nous aimaient bien « mais, que voulez-vous, les temps sont durs » et au final il nous mettait la pression comme à n'importe quel fournisseur.

Robert faisait travailler les femmes par le biais d'intermédiaires, hors coopératives. Elles gagnaient alors 900 et 1 000 dirhams par mois (entre 83 et 92 euros) « On essayait d'augmenter leur salaire, mais de l'autre côté de la chaîne c'était d'une violence absolue, » assure-t-il.

Je ne faisais plus que 20 % de marge, mais mes clients étaient encore capables de me demander de baisser de 21 à 19 euros. Eux ajoutaient la mention « Argan » sur leurs produits et pouvaient augmenter leur marge brute de 30 % !

La pression des clients, par leur taille, est considérable. Ulysse Muller de Sidi Yassine se souvient :

L'Occitane avait voulu qu'une jeune fille de chez eux m'accompagne pendant trois mois, ici, au Maroc, pour voir ma façon de travailler, mais j'ai refusé. C'était une façon, pour l'entreprise de connaître tout le marché et toutes les techniques de production pour, in fine, nous remplacer. Je sais que c'est ce qu'il s'est passé au Burkina Faso avec le beurre de karité.

L'huile d'argan s'exportait à l'automne dernier à 45 euros le litre pour les sociétés les plus concurrentielles, voire 72 euros pour les plus petites coopératives tandis qu'il se vend au consommateur final pour 120 euros chez Arômazone, 1 130 euros chez MoroccanOil, sponsor unique de l'Eurovision depuis 2020, ou 400 euros pour la marque Melvita du Groupe l'Occitane. Le prix de la matière première qui ne connaît aucune nouvelle transformation, en dehors de sa mise en bouteille, varie alors de 3,9 % à 60 % du prix d'achat final par le consommateur.

Un produit « trop cher » ?

« Aujourd'hui nos clients jugent l'huile d'argan trop chère. Au lieu de mettre 0,5 % d'huile dans leurs produits, ils mettront plutôt 0,2 %. Quand ils le peuvent, ils la sortent même de leur formule », détaille Emmanuel Petiot. Un constat qu'a fait également la gérante d'EFAS. « Nous avons deux clients équivalents en Europe. Ils l'ont retiré des références. Les placements de produit changent. Il y a une baisse de la vente d'huile d'argan pure et une augmentation de la vente de produits à base d'argan », explique-t-elle.

L'Oréal, par exemple, utilise la réputation de l'huile d'argan comme argument marketing, mais sa proportion dans ses produits est infinitésimale. La marque de cosmétique semble même avoir retiré l'huile d'argan de son shampoing star « Elseve Liss Intense Shampoing Disciplinant enrichi en huile d'Argan ». Le nom INCI « Argania Spinosa Kernel Oil » apparaît bien sur certaines bouteilles mises en vente sur internet, mais elle n'apparaît plus sur son propre site.

Peu à peu les femmes et les coopératives tombent dans l'oubli. « Désormais, les marques étrangères ne communiquent plus sur le travail des coopératives, des femmes ou sur l'origine de l'huile, mais seulement sur sa dimension naturelle. Nous allons vivre la même chose que le cacao avec le chocolat belge ou suisse ! », déplore Malika Mouilek, directrice exécutive de la fédération Fifargane. Les femmes disparaitront-elles bientôt totalement de la chaîne de production de l'huile d'argan ? Les machines de concassage sont toujours en rodage, mais elles sont déjà là.

* Le prénom a été changé.


1Julie Chaudier, «  Les Marocaines dépossédées du marché de l'huile d'argan par une multinationale française  », Reporterre, 3 juin 2024.

2Lucie Polline, «  Durabilité de la filière argan : quels leviers pour les entreprises cosmétiques du Nord  ?  », mémoire de mission professionnel, SupAgro Montpellier, 2018.

3NDLR.. Graine dure située à l'intérieur du noyau de certains fruits.

4Le programme public le plus emblématique est le Projet Arganier (2003-2009), associant l'État et l'Union européenne, qui a mobilisé 12 millions d'euros. Il a été suivi par le projet REFAM (2018-2023), fruit d'une coopération canado-marocaine, qui était doté de 11,5 millions de dollars canadien (7,2 millions d'euros). Peut également être évoqué le Plan de développement de la filière à l'horizon 2030, porté par [le ministère de l'agriculture, et doté d'une enveloppe de 3,64 milliards de dirhams (environ 330 millions d'euros).

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