04.04.2026 à 06:00
Majd Kayyal
Le compositeur et interprète libanais s'est éteint à 70 ans dans sa ville natale, le 26 mars 2026. Sa carrière a démarré avec la guerre civile libanaise, marquée par un engagement toujours réaffirmé pour la Palestine et contre le colonialisme, l'oppression et les différentes formes d'injustice. Dans ce texte, Majd Kayyal, auteur palestinien de Haïfa, s'intéresse à la deuxième partie de sa carrière, à partir des années 2000. L'auteur de ces lignes ne connaît d'Ahmed Kaabour que ses (…)
- Lu, vu, entendu / Liban, Palestine, Musique, Chanson
Le compositeur et interprète libanais s'est éteint à 70 ans dans sa ville natale, le 26 mars 2026. Sa carrière a démarré avec la guerre civile libanaise, marquée par un engagement toujours réaffirmé pour la Palestine et contre le colonialisme, l'oppression et les différentes formes d'injustice. Dans ce texte, Majd Kayyal, auteur palestinien de Haïfa, s'intéresse à la deuxième partie de sa carrière, à partir des années 2000.
L'auteur de ces lignes ne connaît d'Ahmed Kaabour que ses chansons. Tout ce qu'il sait à travers elles, c'est que l'homme n'a jamais renié ce que lui dictait son cœur, toujours assoiffé de nouvelles expériences. Mais si diverses soient-elles, celles-ci ne l'ont jamais amené à trahir ses convictions originelles.
Ce que je sais de ces chansons ? Qu'elles ont été composées dans un autre monde que le nôtre, un monde qui ne nous appartient pas, habité par le souffle de Ghassan Kanafani1. J'écoute ces morceaux ancrés ici et maintenant, qui nous enveloppent d'une protection maternelle assumée contre la violence de l'art contemporain.
Ce qui distingue l'œuvre de Kaabour, c'est qu'elle n'est ni cynique ni nihiliste. Sa foi inébranlable ne reflétait pas les effondrements de notre époque. Son insistance sur l'humanité peine à trouver un écho, à l'heure des identités prédatrices et du confessionnalisme. Il ne cherchait pas à se cacher derrière l'humour, les traits d'esprit, les métaphores ou toute forme de déni : la tristesse comme la colère étaient exprimées comme telles dans ses œuvres. Contemplant le désespoir de notre monde, celles-ci osaient pourtant aspirer à autre chose.
Il possédait un courage rare, qui l'empêchait d'être terrifié par le risque du « kitsch ». Il n'avait pas cette obsession de rejeter les clichés au point d'y perdre son âme, sa langue et ses convictions. Cette fidélité rare face au dictat de l'innovation a chez lui une valeur artistique. Jamais il n'a tourné le dos au répertoire militant de ses premières années.
Tout cela rend difficile de classer Kaabour dans une catégorie donnée, tant il constitue un phénomène unique dans l'histoire de la chanson arabe engagée. À travers ses rythmes et ses mélodies, il a également dessiné sa ville, Beyrouth, et lui a inventé une voix. Même après les défaites de la gauche à la fin des années 1980 et les coups durs du début des années 1990 avec les accords d'Oslo, il s'est s'accroché au pouvoir mobilisateur de la chanson. Il aura été une des rares voix libanaises à accompagner la première intifada comme si nous, Palestiniens, n'avions jamais quitté Beyrouth2. Dans la décennie des années 1990, Kaabour a fait renaître une voix poétique, un espoir face à l'effondrement.
Dans un monde saturé de « projets », de spécialisations et de niches, où l'art se résume souvent à trouver un créneau inexploité pour s'y installer, la diversité qu'Ahmed Kaabour a su offrir – à travers diverses expérimentations qui peuvent cohabiter au sein d'un même album ou bien s'étendre sur plusieurs années – était exceptionnelle dans la musique arabe.
C'est notamment le cas avec son album Sawton Aali (Leur voix est audible), 2002. On y passe du souffle militaire des chansons « Irhal » (Dégage) et « Nachid Al-moukawama » (Hymne de la résistance), au lyrisme cinématographique de « Chou B'aad » (Que vous êtes loin) et de « Lakom A'oud » (C'est vers vous que je reviens), sans oublier la simplicité patriotique de « Ya Sitti » (Ô mamie) ou le réalisme social en arabe standard de « Ma'khtartou Siwak » (C'est toi que j'ai choisi) et de « Ya Laymoun » (Ô citronnier). Le dialogue est constant entre les cuivres puissants du jazz, le rythme du sama'i thaqil3 et la force d'autres sonorités non instrumentales, comme les claquements de doigts, les halètements et le mawwal4 Cette variété de morceaux cohabite avec des titres comme « Wallah W'Talla'nahom Barra » (Je jure qu'on les a mis dehors) et la chanson qui donne son titre à l'album « Sawton Aali », dédiées à la libération du Sud-Liban de l'occupation israélienne en 2000. Plus surprenante est l'atmosphère égyptienne du morceau « Sobh El Sabah », avant de revenir vers une chanson sur le mode mouachah — « Al-Balad »— qu'il chante… en arabe dialectal5 à propos de Beyrouth. Le tout parsemé de musique instrumentale qui sur le mode de la bande originale.
Pourtant, on retrouve dans cette proposition artistique complexe, on trouve le souffle du chanteur membre du Parti communiste libanais Khaled El Haber, celui du groupe libanais Al-Ard (La Terre) sans oublier le groupe palestinien Sabrine et bien sûr Ziad Rahbani. Dans les paroles que Kaabour met en musique, on reconnaît la poésie de Mahmoud Darwich, le rire de Omar El Za'ani, la colère de Tawfiq Ziyad et la douceur du souffle d'Ahmed El Abdallah.
L'album Lamma Tghibi (Quand tu t'absentes, 2018) a surpris ceux qui ont grandi avec la musique de Kaabour. Il y livre une profonde réflexion sur sa vie artistique, revient rétrospectivement sur des pans entiers de sa vie, commentant une époque révolue. S'y mêle une profonde tristesse qu'il expose avec transparence et honnêteté, mais non dénuée de colère. Il traite des choses qui arrivent à leur fin et de la lassitude avec une certaine forme d'acceptation : l'amour, la ville, ou la cause qui s'éteint.
Refusant de se désoler sur le sort de Beyrouth, il a continué à la traiter comme une fleur et à lui déclarer sa flamme, malgré tout. Dans la chanson « Nadini w la tnadini » (Appelle-moi et ne m'appelle pas), il chante :
Les rues de la ville n'appartiennent à personne,Les rues de la ville appartiennent à tous,Nous sommes les gens,Nous sommes les arbres des rues.
Et toujours dans le même album, on entend :
Dans les rues de la ville,Il y a des gens qui ont les yeux fermés,Qui ne marchent que droit devant eux,Pauvres et gentils,Dans les rues de la ville,Il y a des gens qui ont peur,Peur même de dire qu'ils ont peur
Ici, Kaabour n'a pas peur d'exprimer sa colère envers sa ville, la colère, la peur et la tristesse d'un amoureux, face à des villes qui ne ressemblent plus à ce qu'elles étaient. Comme une touche finale, comme une conclusion, Qabour reprend ensuite l'une de ses chansons les plus belles et les plus tendres de ce projet : « Tous les enfants sont des princes, tous les enfants sont des poètes », avec un arrangement revisité. La Palestine y est enfin présente avec un duo avec la chanteuse palestinienne de Nazareth Rim Banna, disparue cette année-là, qui interprète sur cet album sa dernière chanson intitulée « Mine » (Qui) :
Une simple goutte d'eauSuffit à faire fleurir la terre aride,Un simple geste de la mainSuffit pour que Jérusalem brille de mille feux.
L'album contient enfin quatre chansons dédiées aux pères. Il s'ouvre sur une chanson écrite par Mahmoud Darwich, et se clôt sur « Le Violon survivant », le père de Kaabour, Mahmoud Rachidi, fut l'un des violonistes pionniers du Liban.
Je finirai sur quelque chose que je n'ai jamais osé dire auparavant. Il y a dans les chansons d'Ahmed Kaabour une dimension mythique, comme la promesse qui se cache derrière les collines ou les conteneurs dans les ports. Quelque chose dans ses chansons nous promet autre chose. Nous avons grandi avec cette promesse, et nous attendons son accomplissement. Comme dans un conte des Frères Grimm.
Est-ce dû aux arrangements ? À la prise de son ? À ses mélodies si particulières ? Je ne sais pas. Je ne sais pas non plus pourquoi j'écoute toujours cet homme profondément urbain, profondément beyrouthin, chanter comme s'il se trouvait au cœur d'une forêt.
Ce que je sais, et ce que je crois, c'est que cette voix, émanant des forêts de l'imaginaire enfantin, est un véritable appel à un art menacé d'extinction de nos jours. Elle parle d'un attachement à l'humanité, à l'enfance, à l'expérience, à l'amour, à la foi – des qualités qui ne sont ni acceptées ni comprises par l'industrie du spectacle et des plateformes musicales. Son attachement aux valeurs humaines – des valeurs érodées par la course à l'innovation commerciale et réduites à des clichés – est précisément ce qui nous manque dans cette vie. Son travail collaboratif, caractérisé par une sensibilité à l'égard des poètes et une générosité envers les musiciens, les chanteurs et les chœurs, est ce qui manque cruellement à ce monde obsédé par la marchandisation des personnes. Dans cette ère de désintégration sociale où tout est centré autour de l'émanation de l'individu, Ahmed Kaabour était un printemps à lui tout seul, condensant, rassemblant et révélant toute la richesse et la beauté de l'art et de l'esthétique arabes. Il s'est inspiré des productions existantes, a puisé dans les expériences de ses amis et de ses proches pour les restituer au peuple avec une vitalité nouvelle.
1NDLR. Écrivain, journaliste et homme politique palestinien. Né à Acre, en 1936, il est contraint avec ses parents à l'exil en 1948, suite à la Nakba, d'abord au Liban, ensuite en Syrie. D'abord membre du Mouvement nationaliste arabe, il participe à la création du Front populaire pour la libération de la Palestine fin 1967, et en devient le porte-parole officiel. Kanafani est assassiné par le Mossad en juillet 1972 à Beyrouth, en compagnie de sa nièce de 17 ans, suite à l'explosion d'une bombe placée sous sa voiture.
2NDLR. L'Organisation de libération de la Palestine quitte Beyrouth en 1982.
3NDLR. Le sama'i thaqil est un rythme de la musique arabe classique composé de 10 temps.
4NDLR. Dans la musique arabe classique, le mawwal est une improvisation en début ou en milieu de chanson, qui met en avant les capacités vocales du chanteur ou de la chanteuse, dans une interprétation lente qui dénote avec le rythme du morceau.
5NDLR. Le mouachah est un style musical qui s'est développé dans l'Andalousie musulmane à la fin du Xe siècle. Genre musical classique par excellence, ses textes relèvent de la poésie arabe classique.
03.04.2026 à 12:56
Festival des médias indépendants, les 11 et 12 avril, à La Paillette, maison des jeunesses et des cultures à Rennes Cette première édition est organisée en partenariat avec le Fonds pour une presse libre. Orient XXI et Afrique XXI y seront présents et tiendront une table ronde dimanche 12 avril à 10 h 40 sur le thème « Pourquoi la presse indépendante est essentielle sur les questions internationales ? » Ils accueilleront en première partie une représentante de la flottille « Liberté pour (…)
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Cette première édition est organisée en partenariat avec le Fonds pour une presse libre. Orient XXI et Afrique XXI y seront présents et tiendront une table ronde dimanche 12 avril à 10 h 40 sur le thème « Pourquoi la presse indépendante est essentielle sur les questions internationales ? » Ils accueilleront en première partie une représentante de la flottille « Liberté pour Gaza » qui partira de Marseille le 4 avril.
Avec :
Mauvaise surprise pour les exportateurs d'acier installés en Algérie, qui se voient imposer par le département états-unien du commerce des droits compensateurs énormes : 72,93 %. Tosyali Algérie, la filiale locale d'un conglomérat turc, qui exporte aux États-Unis des ronds à béton en fer, est le premier à en faire les frais. En juin 2025, une plainte avait été déposée par des producteurs sidérurgiques américains regroupés dans la Rebar Trade Active Coalition, qui se jugeaient victimes d'une concurrence déloyale. L'administration de Donald Trump leur a donné raison.
C'est un coup dur pour l'ambitieuse politique de « diversification » économique mise en place par le président de la République, Abdelmajid Tebboune, et destinée à remplacer à terme – au moins partiellement – les hydrocarbures qui actuellement représentent environ 90 % des recettes en devises du pays. Les ventes « HH » (hors hydrocarbures) ont rapporté 7 milliards de dollars (6 milliards d'euros) en 2024. L'objectif pour 2025 était de 10 milliards de dollars (8,6 milliards d'euros), soit environ 20 % des devises récupérées par la banque d'Algérie.
Pour attirer les grandes entreprises étrangères, Alger dispose d'un atout majeur : une énergie vendue à tous les usagers sur son marché intérieur à des prix très en deçà des coûts de production. S'y ajoute le remboursement des frais de transport à 50 % ou des frais de participation aux foires et expositions à 80 %. Comme la production d'acier, de ciment ou d'engrais nécessite beaucoup de gaz naturel, qui peut représenter jusqu'aux deux tiers du coût de revient, la tentation est grande de s'installer en Algérie pour en profiter.
Le français Lafarge a saisi cette occasion dès les années 2000. Il y a multiplié les cimenteries, avant d'être absorbé en 2015 par le suisse Holcim. À partir de 2013, le sidérurgiste turc Tosyali a installé près d'Oran une usine qui emploie 8 000 salariés, dont les locaux occupent 5 millions de mètres carrés et qui produit 6,2 millions de tonnes d'acier brut par an, soit l'équivalent de la capacité de production d'Arcelor Mittal Dunkerque. Un dispositif gigantesque par rapport au modeste marché intérieur algérien, déjà desservi par le complexe d'El Hadjar, qui appartient à l'État. C'est donc bien le marché de l'export qui intéresse Holcim ou Tosyali. Déjà, dans les années 1980, la Sonatrach avait montré l'exemple en développant une production majeure d'azote, exportée pour l'essentiel. D'autres multinationales ont reniflé la bonne affaire : de puissants groupes chinois multiplient les visites sur place pour évaluer les opportunités. La décision du département états-unien risque de mettre un frein à cet effet d'aubaine.
Alger cherchera sans doute à trouver des marchés alternatifs en Europe ou en Afrique. Mais le précédent états-unien fera certainement réfléchir les autorités étrangères en quête de protection de leur production nationale et/ou de recettes douanières. Brader son gaz est désormais un motif d'exclusion du marché américain, et demain, peut-être, du marché européen.
Jean-Pierre Séréni, membre du comité de rédaction d'Orient XXI
Du 7 au 11 avril 2026, le Festival du Film Palestinien revient pour une 6e édition à Strasbourg et dans la région du Grand Est, afin de faire découvrir la diversité du cinéma palestinien au grand public.
Les projections se tiendront principalement au cinéma Star à Strasbourg, ainsi que dans les villes de Mulhouse, Sélestat et Obernai. Le festival est organisé par deux associations engagées de longue date sur la question palestinienne : le Collectif judéo-arabe et citoyen pour la Palestine, qui rassemble des citoyens de diverses origines et confessions autour d'un engagement commun pour les droits du peuple palestinien, et l'association Culture de Palestine, qui œuvre spécifiquement à la promotion et à la diffusion de la culture palestinienne en France, en utilisant l'art et le cinéma comme vecteurs de transmission.
Pour cette 6e édition, les deux associations proposent une programmation variée : fictions, documentaires, courts et longs métrages, films d'animation et expérimentaux, accompagnés de rencontres avec des réalisateurs et d'une masterclass en partenariat avec l'université de Strasbourg. Des séances sont également prévues pour les lycéennes.
Festival du Film Palestinien à Strasbourg
Du 7 au 11 avril 2026
Informations et programmation complète
« Sénégal. Une loi contre les queers, cache-sexe des échecs du régime », Rama Salla Dieng, 27 mars 2026
Parti pris L'universitaire sénégalaise met en évidence la diversion opérée par le gouvernement sénégalais : le durcissement de la loi contre l'homosexualité occupe l'espace médiatique tandis que la crise à l'université n'est pas réglée et que la dette est insoutenable. L'écrivaine et féministe pointe aussi l'ingérence états-unienne sur fond de masculinisme.
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03.04.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique. Lundi 30 mars 2026. Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, Hamas, Génocide, Témoignage , Focus, Gaza 2023-2025
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, Rami explique les conséquences concrètes qu'aura le désarmement du Hamas. Les Gazaouis se trouvent coincés entre la possibilité d'une guerre civile ou une reprise du nettoyage ethnique.
Lundi 30 mars 2026.
Vous avez sans doute entendu parler du nouveau plan présenté le 19 mars par le diplomate bulgare Nikolaï Mladenov, le « Haut Représentant pour Gaza » au sein du « Conseil de paix » de Trump. Il impose le désarmement total du Hamas et des autres factions militaires. Total, c'est-à-dire pas seulement les armes lourdes comme les lance-roquettes, mais aussi les Kalashnikov et même les pistolets des dirigeants du Hamas et de leurs gardes du corps.
Cette exigence met le Hamas entre le marteau et l'enclume, entre la catastrophe et le désastre. S'il accepte de désarmer, ce sera le début d'une guerre civile à Gaza. Les milices armées par les Israéliens auront le champ libre. Elles ont pris leurs quartiers derrière la « ligne jaune » qui annexe de facto 60 % du territoire de la bande de Gaza, une zone vidée de ses habitants, où seules peuvent s'implanter les personnes autorisées par Israël. Et on peut douter qu'ils soient concernés par le désarmement, tant il semble que tout ce qui se trouve à l'est de la ligne jaune n'est plus considéré par les Israéliens et les Américains comme faisant partie de la bande de Gaza.
Ces gangs armés dépassent parfois la ligne pour venir commettre des enlèvements ou des assassinats, comme dernièrement celui de plusieurs membres de la police du Hamas. Celle-ci essaie de rétablir la sécurité en rouvrant les commissariats. Cela a redonné un peu de confiance aux Gazaouis. Il y a moins de vols, et il n'y a plus d'attaques contre les rares convois d'aide humanitaire. Au plus fort de la guerre, ces assauts étaient perpétrés par des clans plus ou moins mafieux, et Israël en accusait le Hamas. La population ici préfère que la police du Hamas conserve ses armes, parce qu'ils savent très bien ce qu'il se passerait si elle était désarmée. On en a eu un avant-goût après la prise du pouvoir par le Hamas en 2006, après, déjà, des affrontements entre Palestiniens. Les grandes familles de Gaza avaient profité de la période d'instabilité pour voler des voitures, kidnapper des gens, y compris des étrangers. C'était une première à Gaza.
Aujourd'hui on peut dire que la sécurité est assurée à 90 % par la police. Cela ne plaît pas du tout aux Israéliens, pour qui la police aussi doit être désarmée. C'est pour cela qu'ils visent régulièrement ses postes et ses voitures 4x4. Depuis la semaine dernière, jusqu'à ce 30 mars, plus de 20 policiers ont été tués.
Le véritable objectif d'Israël, c'est la guerre civile. Il a vu que, malgré le génocide, beaucoup de Gazaouis veulent résister en restant chez eux. Mais si une guerre civile éclate, ils partiront. Comme moi. Jusqu'à présent, je voulais résister jusqu'à la dernière minute en restant chez moi. J'ai fait le vœu de ne quitter Gaza que contraint et forcé. Mais si des Palestiniens commencent à s'entretuer pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la défense de la patrie, mais pour la vengeance ou pour le pouvoir, je serai parmi les premiers à quitter Gaza dès que ce sera possible. Je ne serai pas le seul. On a vu cela pendant la guerre civile au Liban. Beaucoup de Libanais ont quitté leur pays. Et je crois que c'est exactement ce que cherchent les Israéliens : le chaos.
Si le Hamas dépose les armes, certains pourront chercher à se venger. Le Hamas a gouverné Gaza avec une main de fer. Il a emprisonné et parfois torturé des gens. Certains de ses membres ont abusé de leur pouvoir.
La haine pourrait aussi se déchaîner contre les nouveaux riches, les profiteurs de guerre. Parmi eux, il y a les commerçants qui ont obtenu des Israéliens le monopole des importations de biens et de denrées alimentaires, les « influenceurs » qui ont fait fortune en créant des cagnottes en ligne pour aider les Gazaouis, mais qui ont gardé les dons, amassant parfois des sommes très importantes. Il y a les trafiquants de drogue et de tabac. Il y a ceux qui ont créé des ONG locales dans le seul but de recevoir des subventions des grandes ONG internationales, et qui prélèvent une partie des sommes, voire la totalité. Bien sûr, il y avait déjà des gens riches à Gaza avant la guerre, des entrepreneurs, des commerçants, ou des héritiers. Mais les riches d'aujourd'hui ont bâti leur fortune sur la misère de la majorité. La stratégie israélienne a fait disparaître la solidarité traditionnelle en créant cette nouvelle classe sociale qui ne se soucie pas des autres. Le jour où il n'y aura plus de sécurité, certains se vengeront de ces gens-là, qui le savent très bien. Ils s'y préparent en créant leurs propres milices.
Malheureusement il n'y a dans ce plan Mladenov aucune exigence concernant Israël. D'ailleurs, même s'il en comportait, les Israéliens feraient ce qu'il leur plaît, et en toute impunité, comme d'habitude. Ils ne respectent pas le cessez-le-feu soi-disant garanti par les États-Unis, contrairement au Hamas, qui n'a pas d'autre choix. Seul l'intensité des bombardements a baissé, mais il y en a quand même tous les jours. Des Gazaouis sont toujours tués quotidiennement. La deuxième phase, qui prévoyait le retrait de l'armée israélienne et un passage fluide des Gazaouis par le terminal de Rafah, n'est pas appliquée. Les passages sont soumis à des conditions très complexes, surtout pour les retours.
L'aide humanitaire n'entre qu'au compte-gouttes, et va en diminuant. On voit très bien que les Israéliens n'ont aucune intention de s'engager à quoi que ce soit. Le plan états-unien est une série d'ordres auxquels le Hamas doit obéir. Voilà pour le marteau. Et pour l'enclume : que se passera-t-il si le Hamas refuse de déposer les armes ? La réponse d'Israël serait la reprise du génocide sur une grande échelle, une augmentation du rythme des incursions terrestres d'ampleur, et peut-être un resserrement du blocus pour revenir à l'arme de la famine. Les Israéliens resserreront l'étau contre la population, et le monde laissera faire, comme pendant les deux ans et demi où le génocide battait son plein. Gaza replongerait dans un enfer où le Hamas serait toujours là et armé, et où la population ne pourrait pas vivre. Aujourd'hui, 90 % des Gazaouis dépendent de l'aide humanitaire et vivent dans la rue, sous la tente, dans des conditions très difficiles. Les ONG internationales qui opèrent encore à Gaza, surtout avec leurs hôpitaux de campagne, seront totalement interdites. Pour l'instant elles sont toujours présentes, mais trente-sept d'entre elles sont menacées d'expulsion imminente par Israël. Elles fonctionnent de façon partielle, en puisant dans leurs réserves, car elles n'ont plus le droit d'importer des médicaments ou du matériel médical.
Le monde dira que le Hamas ne veut pas céder, qu'Israël a le droit de se défendre et de s'étendre, et donc le droit d'étrangler les Palestiniens. Voilà pourquoi le Hamas n'a le choix qu'entre la catastrophe et le désastre. Le désastre s'il accepte de désarmer, et la catastrophe s'il refuse. Si la guerre civile s'installe, beaucoup de Gazaouis voudront partir. Si le génocide reprend, ils finiront par être déportés. Quelle que soit le moyen, le but est le même : le nettoyage ethnique de toute la population de Gaza.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.