20.02.2026 à 14:40
S'abonner à la lettre hebdomadaire d'Orient XXI Hommage à Leïla Shahid (13 juillet 1949 - 18 février 2026) Camarade de route d'Orient XXI, Leïla Shahid, déléguée générale de l'Autorité palestinienne en France (1994 à 2005), puis ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg (2005 à 2015), est décédée le 18 février 2026. En 2024, elle avait écrit la préface du livre de notre correspondant à Gaza, Rami Abou Jamous Journal de bord de Gaza (…)
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Camarade de route d'Orient XXI, Leïla Shahid, déléguée générale de l'Autorité palestinienne en France (1994 à 2005), puis ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg (2005 à 2015), est décédée le 18 février 2026.
En 2024, elle avait écrit la préface du livre de notre correspondant à Gaza, Rami Abou Jamous Journal de bord de Gaza (Éditions Libertalia, collection Orient XXI). Il lui rend aujourd'hui hommage dans un texte magnifique :
L'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) recevra, le 27 février, Doha Al Kahlout et Nour Al Assy, deux poétesses palestiniennes venues en France durant le génocide en cours. Après une discussion animée par Amina Najib et Houssam Bou Antoun, les poétesses proposeront une lecture de leurs poèmes. La soirée se conclura par des chants folkloriques avec Abeer Hamad (chant) et Alain Miqdad (oud).
« Les mots face au massacre : exprimer l'inexprimable »
27 février
19h à 21h30
Auditorium de l'Inalco
65 rue des Grands Moulins, 75013 Paris
Inscription obligatoire
Ibrahima Poudiougou : « Les populations sont très fatiguées », Nathalie Prévost, 18 février 2026
Entretien Depuis plus de dix ans, le delta central du Mali traverse une crise majeure qui oppose des combattants d'autodéfense appartenant aux groupes sédentaires et des djihadistes se réclamant de groupes nomades, autour d'enjeux liés aux équilibres sociaux hérités du passé. L'anthropologue Ibrahima Poudiougou, spécialiste des questions d'accès aux ressources naturelles, répond aux questions d'Afrique XXI sur le rapport de force et les itinéraires individuels et collectifs qui percutent des mémoires réelles et fantasmées.
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20.02.2026 à 06:00
Laurent Bonnefoy
Alors que débute le mois de ramadan de l'année 1447 du calendrier hégirien, Akram Belkaïd publie une touchante introspection sur son expérience intime de jeûne. Il saisit là matière à explorer les sens pluriels que prend cette période de spiritualité et de consommation parfois frénétique pour les musulmans du monde. Dans les médias français, le mois de ramadan est fréquemment présenté comme un problème public. Il est l'objet de controverses absurdes qui reviennent comme des marronniers. (…)
- Lu, vu, entendu / Algérie, Tunisie, France, Islam, Essai , Récit , Ramadan
Alors que débute le mois de ramadan de l'année 1447 du calendrier hégirien, Akram Belkaïd publie une touchante introspection sur son expérience intime de jeûne. Il saisit là matière à explorer les sens pluriels que prend cette période de spiritualité et de consommation parfois frénétique pour les musulmans du monde.
Dans les médias français, le mois de ramadan est fréquemment présenté comme un problème public. Il est l'objet de controverses absurdes qui reviennent comme des marronniers. Élèves et travailleurs musulmans qui manqueraient de concentration, sportifs manquant de « jus », espaces halal dans les supermarchés jugés envahissants, ou incivilités nocturnes dans les « quartiers » : ces thèmes révèlent le rapport fantasmé d'une partie des élites au quatrième pilier de l'islam. À l'inverse, les injonctions religieuses et l'aspect parfois démonstratif des appels au respect du jeûne diurne par certains acteurs musulmans desdits « quartiers » ou sur internet occultent trop souvent la part intime de ce mois sacré.
C'est tout le mérite des Chroniques du ramadan d'Akram Belkaïd que de mettre en lumière la dimension affective que charrie le ramadan. Par là même, l'auteur délaisse les controverses et les instrumentalisations et se place à vie d'homme et de femme — croyant ou non. Il précise :
Il n'y a rien d'étrange ni de mystérieux dans le fait de jeûner durant le mois de ramadan. Pas de rite obscur, pas d'incantation ésotérique, pas d'intention violente ou de volonté prosélyte. La chose est très simple et personnelle. Rien de plus.
L'humour parfois caustique d'Akram Belkaïd, rédacteur en chef du Monde diplomatique et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, redonne au ramadan, ce « fait social total » comme aurait pu le décrire le sociologue Marcel Mauss, sa polysémie. Ni uniquement incantation religieuse, ou moment de spiritualité, ni seulement coquille culturelle vidée de sens, le ramadan est tant de choses à la fois. Il est aussi une fête dont il convient de (re)trouver le sens, y compris politique.
La succession des vingt chroniques, l'usage de la première personne et la sagacité éprouvée de ces observations en font un ouvrage accessible. Sans réel début ni fin, il conviendra de picorer dans les chapitres à sa guise et en fonction de son appétit ou de sa soif du moment. Akram Belkaïd alterne entre la légèreté quand il décrit le consumérisme ou les « trucs » déployés par certains jeûneurs pour ne point trop changer leurs habitudes, et la gravité quand il se demande ce qu'il est encore possible de célébrer après les dizaines de milliers de morts de Gaza.
L'on retiendra tout d'abord combien l'exploration de ce mois sacré révèle une ambivalence entre ses dimensions universelles et particulières. Fait indéniablement mondialisé, le ramadan évolue constamment sous l'effet de phénomènes de « créolisation ». Les chroniques d'Akram Belkaïd ici publiées rappellent ce qu'il y a de commun entre un iftar, repas de rupture du jeûne, à Mascate, à Argenteuil et à Alger. Dans le même temps, chacune de ces expériences ramadanesques, qu'elle se déroule place Monge, dans le 5e arrondissement de Paris, ou dans le désert égyptien, est marquée par l'intime, un contexte politique et toute une série de singularités.
Ainsi le ramadan est-il une porte d'entrée pour appréhender les sociétés, mais aussi les individus, les comparer dans leurs pratiques quotidiennes, tout en préservant une part de joie et de bonheur. Reconnaissons que l'état du monde ne nous offre actuellement guère l'opportunité de nous montrer légers. C'est là aussi un atout de ce « voyage intimiste au cœur du jeûne ». Sa dimension humaniste — et donc indéniablement politique — transparait dans chaque page et le fait qu'il s'achève par une surprise culinaire n'en est que plus délectable.
La succession des chroniques de l'auteur nourrit aussi une réflexion sur la place de la religion dans la société française. À rebours des discours politiques qui cherchent à imposer un effacement du religieux, surtout — et parfois seulement — quand il est musulman, les Chroniques du ramadan ici présentées illustrent combien la spiritualité contemporaine ne s'efface pas. Seul son sens et ses manifestations se transforment. Le ramadan décrit et vécu par l'auteur s'inscrit aussi dans un contexte français, dans une histoire parfois plus longue que certains voudraient bien nous le faire croire et qui n'en fait pas un objet importé ou étranger.
La vivacité de la pratique du jeûne par les musulmans, sous des formes variées et très souvent individualisées, en fait l'incarnation de processus contemporains qui recomposent la part du religieux. Ceux-ci concernent également juifs et chrétiens ainsi que des adeptes d'autres formes de relations au divin. Les nouvelles générations, dont le rapport souple à la laïcité est souvent stigmatisé par leurs aînés en France, s'inscrivent dans un rapport distinct au spirituel et à ses manifestations quotidiennes. La valorisation inattendue du carême sur les réseaux sociaux catholiques, la mise en avant de formes de judéité qui mettent l'État israélien à distance incarnent des quêtes de sens qui sont autant personnelles que collectives. Elles peuvent être surprenantes, contre-intuitives, mais elles ne sont pas nécessairement le signe d'une irrationalité croissante ou d'un obscurantisme qui vient. L'affirmation de la banalité du mois sacré de ramadan, à travers les expériences singulières d'Akram Belkaïd, est dans ce cadre une contribution pertinente, et donc loin d'être anecdotique, à la compréhension de notre époque.
20.02.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, Cisjordanie, France, Fatah, OLP, Témoignage , Focus
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Jeudi 19 février 2026.
Je ne sais pas si les mots vont pouvoir exprimer ce que je veux dire. Exprimer ma tristesse, exprimer ma douleur, exprimer ma perte. La perte de cette grande dame que j'ai toujours admirée, que j'ai toujours respectée, qui a toujours été pour moi le symbole même de la dignité et de l'humanité de la cause palestinienne.
Je l'ai rencontrée pour la première fois en 1998 à Aix-en-Provence, où je poursuivais mes études. Elle était venue parler en compagnie de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien. Je connaissais déjà Darwich, j'attendais le moment de le revoir, mais je n'avais pas encore rencontré cette très jolie dame, très modeste, dont j'adorais l'accent chantant qui roulait les « r », chaque fois que je l'entendais à la radio ou sur les plateaux de télévision.
Elle était pour moi un exemple de la façon de parler de la cause palestinienne, d'exprimer la douleur des Palestiniens, ou bien de ceux de Palestine ou ceux des camps de réfugiés au Liban, en Syrie ou en Jordanie.
À Aix, j'ai pu lui serrer la main brièvement, je n'ai pas eu le temps de lui exprimer mon admiration. Il m'a fallu attendre trente ans. Un jour, en plein génocide à Gaza, je reçois un appel sur mon portable et je reconnais dès le premier mot cette voix que j'entendais à la radio et à la télévision : « Bonjour Rami, c'est Leïla Shahid à l'appareil. » Je crois que ce fut la plus grande joie de ma vie. Et cette voix me disait qu'elle me soutenait, qu'elle suivait mon journal sur Orient XXI et mes interventions à la télé, à la radio. J'ai reçu ces paroles comme un grand honneur. En même temps, elles m'investissaient d'une grande responsabilité, parce que je n'arriverai jamais à faire ce qu'elle a fait pour la Palestine et pour la cause palestinienne.
Leïla Shahid n'était pas une des meilleurs diplomates palestiniens, c'était LA meilleure. Elle n'était pas née en Palestine mais savait parler au nom des Palestiniens. J'ai beaucoup appris de sa façon de parler à l'Occident, surtout aux Français. C'est elle qui m'a appris comment parler à l'Autre, à ceux qui ne font pas partie de notre culture ou qui ne partagent pas notre religion : avec amour et dignité. Elle n'essayait pas d'enfoncer les portes, mais plutôt de procéder pas à pas, de créer l'ambiance de la cohabitation. Elle parlait avec son cœur plein d'humanité, expliquait avec délicatesse et avec une grande finesse son amour pour la Palestine, et les souffrances des Palestiniens. À l'époque, quand j'écoutais ses interventions, je n'avais pas une grande connaissance des enjeux politiques et stratégiques en Occident, surtout en France, tout cela me dépassait. Mais j'étais impressionné par sa posture, sa dignité, sa façon d'aller à l'essentiel, toujours à hauteur d'humanité. Elle ne défendait pas la cause, elle l'incarnait. J'ai appris d'elle comment toucher la culture de l'autre, comment parler avec lui en utilisant son langage, en faisant des références à son histoire.
Comment toucher le cœur des autres ? Comment parler de cœur à cœur ? J'aimais la façon qu'avait Leïla Shahid de construire des ponts, de tisser des liens très forts entre les cultures et les populations. Elle défendait la cause palestinienne avec une grande noblesse et une grande intelligence. Grâce à elle, j'ai compris que débattre, ce n'est pas faire preuve de faiblesse, mais plutôt faire preuve d'une force maîtrisée, que le débat est un lieu de culture, d'échange et surtout de respect de l'autre.
Leïla, j'ai beaucoup appris de toi. À l'époque, quand j'étais à Aix, la majorité des Français ne savait pas grand-chose de la Palestine. Ils connaissaient Yasser Arafat et Israël, mais c'était tout. J'essayais de faire comme toi, de parler aux gens, d'améliorer mon français pour avoir la même aisance que toi. J'essayais même de rouler les « r » comme toi, tellement j'aimais la musique de ta parole… mais sans y arriver.
Je n'ai ni ta diplomatie ni ton intelligence, mais j'ai essayé de me hisser à ton niveau et à celui de la cause palestinienne comme tu la défendais. Alors quand tu m'as téléphoné pour me dire que tu voulais préfacer mon livre, ce fut comme si j'étais décoré d'une médaille d'honneur. J'ai eu une raison de plus pour souhaiter l'arrêt de cette guerre et de ce génocide : pouvoir te dire en face tout ce que je suis en train de t'écrire. Te dire mon admiration et mon respect, te dire que tu étais ma professeure, que tu étais la meilleure représentatrice de la Palestine. Que tu étais la cause palestinienne, parlant au monde entier, d'une capitale à l'autre, de l'injustice que nous vivons. Je voulais te dire combien j'étais honoré que tu m'aies appelé au téléphone, et que tu fasses partie de mon groupe WhatsApp, et d'échanger des messages avec toi.
J'étais si heureux que tu sois là. Ton soutien m'a donné beaucoup de force, beaucoup de détermination pour continuer à parler. Mon père, qui était journaliste, m'a appris l'amour de la Palestine, et qu'une plume valait beaucoup plus que les mitrailleuses et les bombes atomiques. Mais toi, tu m'as appris comment parler aux autres, comment construire des ponts. Comment transmettre la question palestinienne à des populations entières de l'Occident, avec cette petite plume que mon père m'a donnée.
Tu m'as appris à avoir le courage d'affronter celui qui nous veut du mal, ou bien celui qui, par idéologie, veut faire de nous des terroristes, transformer la victime en bourreau. Le courage d'affronter ces gens-là avec humanité, et avec beaucoup de force. Tu m'as appris à ne pas demander la compassion, mais à éveiller les consciences. Parce que nous sommes du côté du droit. Quand je fais des interventions ou quand j'écris, j'essaie de t'imiter, de me souvenir que j'ai la responsabilité de représenter avec honneur la juste cause. Comme on dit chez nous, « nous sommes les propriétaires du droit » (pour dire que le droit est de notre côté). Nous ne sommes ni des bourreaux ni des colons. Nous sommes un peuple qui vivait en paix, et dont quelqu'un est venu prendre la terre.
Et toi, tu étais la meilleure pour montrer qui est le bourreau et qui est la victime. Je voulais continuer à apprendre de toi mais tu es partie trop tôt. J'avais tant de choses à te dire. Je voulais te présenter ma famille, Sabah, Walid et Ramzi. Je voulais leur dire tout ce que tu étais pour moi, les yeux dans les yeux. Je voulais leur dire : « Voici ma professeure. » Comme quelqu'un qui veut présenter à ses enfants son professeur le plus aimé quand il était petit. Mais tu n'étais pas seulement une professeure pour moi, tu étais une véritable école à toi toute seule : une école de diplomatie, d'humanité, de savoir-faire. Une école de dignité. Une école engagée, ferme sans être dure. Et sans haine.
Ton combat continue, Leïla. On va essayer de prolonger ton chemin. Tu es toujours en nous, tu seras toujours notre guide, notre lumière et notre école. Et j'espère qu'on sera à la hauteur. Tu as tout mon respect, ma gratitude et ma fidélité.