18.05.2026 à 06:00
Marmar Kabir
Durement réprimée lors des manifestations du début de l'année, la société iranienne doit aussi faire face aux bombardements israélo-états-uniens sur le pays, pour l'instant suspendus. Elle compose avec leurs conséquences économiques, et tient une position complexe : réinvestir l'espace public tout en défendant l'intégrité souveraine du pays. Iran, 28 février 2026. Le premier jour de la guerre, l'école primaire Shajareh-Tayyebeh, à Minab, dans le sud de l'Iran, est bombardée par l'armée (…)
- Magazine / Iran, Israël, Inégalités sociales, Droit international, Crise économique, États-Unis, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Durement réprimée lors des manifestations du début de l'année, la société iranienne doit aussi faire face aux bombardements israélo-états-uniens sur le pays, pour l'instant suspendus. Elle compose avec leurs conséquences économiques, et tient une position complexe : réinvestir l'espace public tout en défendant l'intégrité souveraine du pays.
Iran, 28 février 2026. Le premier jour de la guerre, l'école primaire Shajareh-Tayyebeh, à Minab, dans le sud de l'Iran, est bombardée par l'armée états-unienne. Le pays est sous le choc. L'attaque fait 168 morts, selon les chiffres des autorités iraniennes, principalement des petites filles âgées entre 7 et 12 ans. Malgré l'ampleur du drame, ce massacre suscite peu d'écho dans les médias occidentaux.
Quand elle n'est pas ignorée, la guerre est souvent réduite à quelques mots simplificateurs : « Moyen-Orient », « tensions », « pétrole », et, depuis le 1er mars et sa fermeture, « détroit » (d'Ormuz). Les images de visages couverts de poussière ou de corps extraits des décombres ne sont qu'une microfacette d'une réalité multidimensionnelle.
Dans les récits médiatiques, les individus sont fréquemment réduits à un instant de souffrance, sans passé ni futur. Pourtant, ces mêmes personnes formaient des projets et pouvaient compter sur un équilibre, certes fragile, mais tangible. Les vies qui ne sont pas détruites sont suspendues dans un état d'attente indéterminé.
En France, le journaliste franco-iranien Siavosh Ghazi, l'un des rares correspondants francophones présents à Téhéran pendant les bombardements, a publiquement critiqué BFMTV et LCI pour la diffusion répétée de chiffres relatifs à la situation économique dont il questionnait la source, dénonçant un traitement « inacceptable »1.
Au cœur de cette réalité nouvelle, le mot « temporaire » s'impose pour qualifier coupures, destructions et arrêt d'activités. Mais à mesure que la crise se prolonge, il en vient à désigner une condition durable, révélant, ainsi que les témoignages rassemblés le dessinent, une difficulté croissante à distinguer entre crise et normalité.
« Les Américains pensaient qu'en quelques jours l'Iran tomberait dans leur giron et que la population descendrait dans la rue pour les accueillir. Ils ne comprennent pas la société iranienne », affirme Ghazaleh*, journaliste pigiste souhaitant rester anonyme. Elle ne travaille plus depuis les bombardements israélo-états-uniens sur l'Iran au début de l'année, et vit désormais chez sa mère, dans le nord-est de Téhéran, dans le district numéro 4, l'un des plus durement touchés : 8 000 immeubles y ont été détruits. Les habitants sont hébergés chez des proches ou dans des hôtels, certains étant pris en charge par la municipalité de Téhéran. Les logements dont les dégâts subis le permettent sont remis en état grâce aux efforts de groupes bénévoles et de la municipalité.
Au fil d'un entretien accordé à Orient XXI, Ghazaleh décrit un quotidien marqué par un semblant de normalité après le cessez-le-feu conclu le 8 avril :
Je fréquente des cafés du centre de Téhéran avec mes amis, sans porter de foulard, comme d'autres femmes. Ces jours-ci, plus que jamais, une forme de sociabilité temporaire se crée dans les rames de métro, les parcs et les magasins. Des personnes qui, jusqu'à récemment, avaient quitté les grandes villes et leurs foyers, recouvert leurs fenêtres de ruban adhésif, cherché refuge et évité les rues se retrouvent à nouveau dans les espaces publics et engagent des conversations. La société, à travers ces rassemblements éphémères, se reconstruit progressivement.
La jeune femme est accrochée à l'actualité : les nouvelles des négociations entre l'Iran et les États-Unis, la hausse des cours de l'or, du dollar et du pétrole, ainsi que le doublement du prix des produits de base — pâtes, sucre, huile ou haricots rouges, ces derniers atteignant 500 000 tomans le kilo, environ 3 euros — et la pénurie de médicaments qui enfle. Elle et sa mère disposent d'environ 2 millions de tomans par mois en bons alimentaires, auxquels s'ajoutent les 12 millions de pension de retraite de son père décédé, ainsi qu'environ 15 millions qu'elle gagne en donnant des cours particuliers. Malgré ces revenus — qui représentent à peine 200 euros par mois —, elles ont du mal à joindre les deux bouts.
Les récits individuels, diffusés sur les réseaux, permettent de saisir ce que ces chiffres ne disent pas. Alireza, père de deux enfants, était technicien depuis dix ans dans une entreprise de l'ouest de Téhéran. Une semaine après le début de l'agression militaire, il a perdu son emploi en raison du ralentissement industriel. Son salaire atteignait environ 30 millions de tomans, soit moins de 200 euros. Il travaille désormais en louant ses services de chauffeur via une application de transport. Sans revenu quotidien, il ne peut plus subvenir aux besoins essentiels de son foyer. Son loyer reste inchangé : le propriétaire refuse toute adaptation. Son fils a lui aussi perdu son emploi. La survie économique de la famille dépend désormais d'activités précaires.
D'autres témoignages confirment ce phénomène. Samira, étudiante à Paris, observe les effets du conflit sur sa famille : après l'attaque de l'usine sidérurgique Mobarakeh à Ispahan le 27 mars, son oncle est au chômage technique et passe désormais ses journées dans un parc en attendant une éventuelle reprise. Sa tante, qui soutenait initialement l'intervention étrangère, se dit profondément déçue. Kameran, doctorant à Paris, décrit une situation similaire : sa mère, ingénieure, a mis au chômage technique ses ouvriers faute de matières premières. La crise se diffuse en cascade, chaque arrêt de production étant lourd de conséquences.
Les bombardements ont entraîné des pertes massives d'emplois. Selon le ministère du travail, 191 000 personnes ont déposé une demande d'assurance chômage ces derniers mois, mais ce chiffre reste largement en deçà de la réalité car une grande partie des travailleurs en est exclue. Les employés du secteur informel, sans contrat officiel, en situation précaire ou dont les cotisations ne sont pas à jour ne bénéficient pas de ce dispositif. Les travailleurs journaliers, sous-traités ou sans statut, se retrouvent ainsi sans protection.
De ce fait, selon des estimations plus réalistes, la guerre aurait entraîné la perte de plus d'un million d'emplois et affecté directement ou indirectement près de deux millions de personnes tous secteurs confondus2. Le 25 avril, plus de 318 000 candidatures ont été enregistrées en une seule journée sur la plateforme Jobvision, révélant une pression massive sur le marché du travail.
La guerre aggrave les fragilités préexistantes. Le quotidien réformateur Shargh qualifie 2025 d'« année du chômage » pour les journalistes, marquée par des licenciements massifs. L'absence de soutien public accélère les fermetures de médias et fait peser un risque durable sur la qualité de l'information3.
Avec les coupures d'Internet, les ventes en ligne ont chuté d'environ 80 %, entraînant des pertes économiques estimées entre 20 millions et 35 millions de dollars par jour. La situation s'inscrit dans un système d'accès différencié aux réseaux, structuré en plusieurs niveaux. Au sommet, certains acteurs, institutions, organisations ou individus spécifiques disposent d'un accès à Internet quasiment sans restriction. Un niveau intermédiaire, dit « Internet professionnel », est accordé, sur autorisation, à certaines entreprises ou catégories d'usagers : il comporte moins de limitations, sans être totalement libre. Tout au bas, la majorité de la population utilise un Internet fortement filtré, instable et limité, ce qui la contraint à recourir à des outils de contournement, comme les réseaux privés virtuels, les VPN, devenus un marché lucratif. Selon Ghazaleh, cette organisation constitue un « Internet de classe ».
Dans ce contexte, le quotidien se fragmente en ruptures successives. Il devient difficile de planifier, de prévoir ou même d'imaginer l'avenir. Les événements s'enchaînent sans laisser de temps pour y réfléchir, encore moins pour se reconstruire. Cette situation révèle une dynamique complexe, mêlant patriotisme, solidarité nationale et précarité croissante. La capacité à se projeter s'efface progressivement, et ce qui relevait de l'anormal tend à devenir la norme.
Ghazaleh dit participer à des rassemblements nocturnes, place de la Révolution, où sa mère l'accompagne « pour soutenir le pays face à l'agression ». Elle explique :
Après l'un des bombardements, quand j'ai regardé dehors, la fumée s'était répandue dans l'air, et il ne restait presque rien d'un grand bâtiment voisin. Avant, quand je passais devant, je ne le remarquais pas ; maintenant, c'est comme si je pouvais ressentir la douleur du ciment et des briques. Je n'ai pas envie de revoir ces scènes. Il faut empêcher qu'elles se reproduisent.
Pour certains observateurs, la participation de femmes non voilées à ces manifestations est réelle, mais reste minoritaire. Leur mise en avant dans les médias internes relèverait davantage d'une stratégie de communication que d'un changement structurel. Cette visibilité peut être interprétée comme une tentative de projeter une image d'ouverture sans transformation en profondeur. D'autres voix dénoncent des manifestations nocturnes bruyantes organisées par les mosquées et les bassidjis4 dans chaque quartier, qui monopolisent l'expression de la résistance à la guerre et laissent peu de place à d'autres formes de patriotisme.
Ghazaleh nuance cette lecture : selon elle, une partie de ceux qui s'opposent à la répression et aux oligarchies défendent leur pays et cherchent à s'affirmer en réinvestissant l'espace public. La jeune femme poursuit : « Il faut espérer que la société iranienne puisse, au plus vite et dans les meilleures conditions, dépasser cette période de suspension, sans perdre sa souveraineté. »
Dans le même temps, la répression se poursuit, avec des exécutions régulières visant notamment des jeunes accusés d'avoir participé aux manifestations massives déclenchées le 28 décembre 2025. La journaliste estime que « ces pratiques ne se justifient pas au nom de la situation de guerre et [qu'elles] pourraient au contraire fragiliser l'expression d'un élan patriotique et alimenter les critiques dans les médias étrangers ».
L'Iran traverse une période particulièrement difficile, marquée par une agression en violation du droit international, qui remet en cause son existence même. De fortes pressions sociales pèsent également sur la population. Une partie de la société continue de faire preuve de résilience et de solidarité dans un élan de patriotisme. D'autres tentent simplement de survivre au jour le jour. Cette capacité à tenir collectivement pourra-t-elle s'imposer et ouvrir la voie à une recomposition plus inclusive, sociale et durable ?
* Le prénom a été modifié
1« Un journaliste basé en Iran dénonce de faux chiffres cités par un expert de BFMTV “à longueur de journée à l'antenne” », Le Parisien, 10 mai 2026.
2Etemad online, 25 avril 2026.
3« Analyse sur le chômage des journalistes », Shargh, 8 avril 2026.
4Milice dépendant des Pasdaran, chargée du contrôle social et de la répression, mais aussi de certaines actions d'assistance locale auprès de la population.
15.05.2026 à 14:00
Orient XXI partenaire de la conférence « Faire face à l'anéantissement de Gaza : créations, accueils, engagements », 21 et 22 mai, Mucem, Marseille Dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem) accueille deux journées de rencontres dédiées à la solidarité et à la création à Gaza. Les discussions porteront sur la création artistique et la destruction du patrimoine culturel à Gaza, les défis de l'accueil d'artistes en (…)
- Archives
Dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem) accueille deux journées de rencontres dédiées à la solidarité et à la création à Gaza. Les discussions porteront sur la création artistique et la destruction du patrimoine culturel à Gaza, les défis de l'accueil d'artistes en urgence en France et la solidarité culturelle autour de la Palestine.
Avec notamment Mohamed Abusal, Maha Al-Daya, Maisara Baroud, Nour Elassy, Shareef Sarhan, Francesca Albanese, Mohamed Bourouissa et Alain Damasio.
Mucem
7 promenade Robert Laffont (esplanade du J4), 13002 Marseille
J4 / Auditorium
Entrée libre dans la limite des places disponibles
Programmation et informations pratiques
La deuxième édition de Kiouff en Scène aura lieu le 16 mai 2026 à La Communale de Saint-Ouen Au programme : un spectacle pluridisciplinaire vibrant avec :
Cet événement réunit des artistes issus de la danse, du théâtre et de la musique, autour d'une programmation conçue comme un parcours artistique cohérent. La pluridisciplinarité défendue par KIOUFF repose sur un travail en lien étroit entre les artistes, favorisant l'écoute, la collaboration et le dialogue entre les disciplines avant que la scène ne s'ouvre à tous et que la fête commence !
Majd Mastoura — Théâtre
Selim Ben Safia — Danse contemporaine
Collectif Kiouff — Percussion & danse
Nüri — Electro et percussions live
Kiouff en Scène
16 mai 2026
De 19h30 à 00:00
20 euros
La Communale
9 rue Frida Kahlo, 93400 Saint-Ouen
Billetterie et informations
Cette année la Course familiale pour la Palestine met à l'honneur les enfants de Palestine. Outre la course, vous pourrez y retrouver des stands associatifs, des activités pour les enfants, un barbecue et une buvette.
Avec : Urgence Palestine, Urgence Palestine 94, Samidoun, Collectif Liberez Ali, Éducation 4 Gaza, AFPS Comité Nord, UJFP, BDS 94, Universitaires avec Gaza, Tsedek !, Voix machine et Collectif Montreuil Palestine
Dirigeant dans le plus grand établissement bancaire de la République démocratique du Congo (RD Congo) de 2012 à 2016, Jean-Jacques Lumumba est devenu l'un des lanceurs d'alerte les plus connus du continent africain.
Après s'être exilé en Europe, il dévoile des milliers de documents qui trouvent les malversations au sein de son ancienne banque au profit de l'entourage du président Joseph Kabila. Les « Congo Hold Up » seront une déflagration pour le régime en place. Dix ans après, de retour dans son pays, le petit neveu de Patrice Lumumba, Premier ministre assassiné en 1961 au lendemain de l'indépendance, continue son combat contre la corruption en Afrique, alors que l'ancien président est aujourd'hui visé par des sanctions états-uniennes.
Une émission accueillie sur Au Poste, présentée par Michael Pauron, rédacteur en chef d'Afrique XXI
À revoir ici

➞ Faire un don à Afrique XXI
➞ S'abonner gratuitement à la lettre d'information hebdomadaire d'Afrique XXI
Toute l'équipe d'Orient XXI est fière de vous annoncer que le jury du Prix Nord-Sud du Conseil de l'Europe a désigné notre correspondant à Gaza Rami Abou Jamous comme lauréat de la 31e édition du Prix.
Le Prix sera remis par le Président de la République portugaise, António José Seguro, lors d'une cérémonie présidée par le Président de l'Assemblée de la République portugaise, José Pedro Aguiar-Branco.
L'organisation n'ayant pu assurer à Rami Abou Jamous la garantie de son retour à Gaza après la cérémonie, notre correspondant a désigné Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI, pour le représenter.
Nous félicitons Rami Abou Jamous pour ce nouveau prix récompensant son travail exceptionnel.
Orient XXI est un média en libre accès et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé. Orient XXI vous en remercie par avance.
15.05.2026 à 06:00
Augustine Passilly
Il y a bientôt quinze ans, le Soudan du Sud proclamait son indépendance. Depuis, l'administration tarde à régulariser ses ressortissants : selon le HCR, 90 % des Sud-Soudanais ne seraient pas encore enregistrés sur les bases de données officielles. Des millions d'entre eux pourraient se retrouver sans nationalité reconnue si rien n'était fait.
- Magazine / Soudan, Reportage, Soudan du Sud, Union africaine (UA)
Il y a bientôt quinze ans, le Soudan du Sud proclamait son indépendance. Depuis, l'administration tarde à régulariser ses ressortissants : selon le HCR, 90 % des Sud-Soudanais ne seraient pas encore enregistrés sur les bases de données officielles. Des millions d'entre eux pourraient se retrouver sans nationalité reconnue si rien n'était fait.