17.04.2026 à 06:00
Selim El-Meddeb
Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience. Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des (…)
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Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l'empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd'hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.
Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d'Afrique et d'Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l'Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.
Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l'Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l'histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d'associations, d'artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s'accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.
« Le déclic, c'est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c'est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l'esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.
Avec une dizaine d'autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d'Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.
« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l'X est à l'origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l'entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d'audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

« Depuis qu'on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J'y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu'un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d'Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d'un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »
Mobilisée au sein du collectif d'afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d'Afrique. « J'étais pour [les déboulonnages de statues], puis j'ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n'aurais peut-être jamais découvert l'histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m'a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »
De déboulonnage il ne peut de toute façon être question depuis que l'escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l'exposition coloniale de 1922.
« Cela fait vingt ans qu'on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d'éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l'association Ancrages. Pour l'instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d'Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.
Pour mieux comprendre l'histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d'Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l'exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d'une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l'université d'Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d'un « déficit d'histoire » et de l'émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d'une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.
« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d'années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l'un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d'une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d'aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d'institutions, n'aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd'hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s'impose, sans doute plus que jamais. »
Quelques encablures vers l'est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l'empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd'hui de cabine d'essayage dans le sous-sol d'un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d'Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s'offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.
Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C'est d'autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.
« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d'ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d'autres historiens et de l'association Ancrages, ils en tireront la rédaction d'une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l'appropriation et à l'exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l'État français ».
Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l'appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d'Européens et des milliers d'Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.
« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d'associations de rapatriés qui s'étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu'une plaque commémorant les 80 ans de l'« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l'espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d'Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Sans surprise, l'école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l'Algérie en 1840, s'est distingué par l'ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l'école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d'Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l'actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d'entre eux estiment que Marseille ne s'est pas encore dotée d'une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu'elles ont fait l'objet « au mieux d'un impensé, au pire d'un déni, de la part des municipalités précédentes ».
Expliquant que l'équipe actuelle s'est d'abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu'une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l'horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d'une statue », ajoute Rose Frigiere.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C'est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l'histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s'en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l'un des auteurs du guide.
16.04.2026 à 06:00
Sarra Grira, Tsedek !
Horizons XXI n°6 — Projet de loi #Yadan L'antisémitisme instrumentalisé Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI reçoit Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme. Dans la (…)
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Pour ce nouvel épisode de l'émission Horizons XXI, Orient XXI reçoit Nicolas et Maïa, deux membres du collectif Tsedek !, la veille de l'examen de la loi sur les « formes renouvelées de l'antisémitisme » portée par la députée Caroline Yadan pour discuter de ses dangers sur la liberté d'expression et les collectifs militants, au nom de l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme.
Dans la deuxième partie de l'émission, il est question de l'ouvrage Lutter en rupture, Lutter en solidarité qu'a sorti Tsedek ! au mois de février 2026 aux éditions Premier matin de novembre. Entre essai et manifeste, le collectif y revient sur sa généalogie, définit son engagement et se projette dans un programme de lutte.
15.04.2026 à 06:00
Henri Mamarbachi
Ciblé une fois de plus par Israël dans une guerre régionale, le Liban traverse une crise qui menace sa survie en tant qu'État. Celle-ci dépasse en dangerosité les périodes de guerre et de troubles qui ont ponctué son histoire. Tel est le contexte dans lequel est entrepris, le 14 avril, un contact direct préliminaire au niveau des ambassadeurs des deux pays, sous l'égide de Washington. « Le Liban se trouve à la croisée des chemins, peut-être de façon plus dangereuse qu'à d'autres moments (…)
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Ciblé une fois de plus par Israël dans une guerre régionale, le Liban traverse une crise qui menace sa survie en tant qu'État. Celle-ci dépasse en dangerosité les périodes de guerre et de troubles qui ont ponctué son histoire. Tel est le contexte dans lequel est entrepris, le 14 avril, un contact direct préliminaire au niveau des ambassadeurs des deux pays, sous l'égide de Washington.
« Le Liban se trouve à la croisée des chemins, peut-être de façon plus dangereuse qu'à d'autres moments de sa dramatique histoire », explique à Orient XXI Joseph Bahout, professeur de sciences politiques et directeur de l'Institut Issam Farès pour la politique publique et les affaires internationales (IFI) à l'université américaine de Beyrouth (AUB). « Les Libanais éprouvent une angoisse profonde, poursuit-il. Les événements prennent une ampleur quasi cataclysmique : déplacements massifs et durables de populations, transformations sociales à venir, polarisation politique croissante, avec de grands risques de conflits internes, mettant en jeu l'avenir même du Liban. »
« Nous sommes désormais dans la m… », reconnaît crûment une personnalité proche du gouvernement sous couvert d'anonymat, ajoutant que l'exécutif ne se réunit plus que pour parer au plus urgent, notamment sur le plan humanitaire et des secours. « Le pays est fichu », renchérit Antoine Andraos, homme politique proche de l'ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri, excipant des divisions intercommunautaires et de l'impossible neutralité de son pays dans un environnement régional volcanique.
Côté israélien, l'heure est à l'épreuve de force. L'armée israélienne n'accepte plus les « demi-mesures » ni les « anciennes équations » au Liban, affirme sa porte-parole arabophone Ella Waweya. Elle estime que l'État libanais a « échoué dans ses missions, en ne désarmant pas le Hezbollah et en n'empêchant pas l'implantation iranienne ». « Aujourd'hui, nous frappons la tête de la pieuvre en Iran et coupons ses tentacules au Liban », a-t-elle asséné sur X, insistant sur le fait qu'Israël faisait « face à une occasion historique pour façonner une nouvelle réalité sécuritaire, de Téhéran à Beyrouth ».
« Le Liban m'apparaît de plus en plus comme un mythe plutôt qu'une réalité », constate avec amertume Grégoire Giraco, un Libanais ayant connu les multiples conflits de son pays depuis les années 1940. Et Israël n'en est-il pas un aussi, fondé sur une lecture de la Bible ? serait-on tenté de rétorquer.
Si le front libanais s'inscrit dans le cadre de la campagne israélo-américaine contre l'Iran, il conserve ses propres autonomie et logique. Le cabinet du Premier ministre israélien a répété que la trêve de deux semaines conclue le mardi 7 avril 2026 entre Washington et Téhéran ne concernait pas les opérations de l'armée israélienne au Liban. Sitôt le cessez-le-feu annoncé, celle-ci, avec l'aval du président américain Donald Trump, a tapissé de bombes tout le pays en une dizaine de minutes, faisant 357 morts et 1 223 blessés, selon le dernier bilan du ministère libanais de la santé, soit son attaque la plus violente depuis le début de ce dernier conflit. Le président libanais Joseph Aoun a dénoncé « des attaques barbares ».
Avant cette guerre, une forme de stabilisation économique se dessinait au Liban malgré la poursuite des raids israéliens. En plus du président de la République, Joseph Aoun, adoubé par Washington, Nawaf Salam, ex-président de la Cour internationale de justice (CIJ), était depuis janvier 2025 à la tête d'une équipe gouvernementale plus cohérente, qui menait non sans mal un train de réforme. Des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) étaient en cours pour sortir le pays de l'ornière. Des élections législatives étaient prévues en mai. Elles sont désormais reportées de deux ans au moins sous la pression des États-Unis et de la nouvelle guerre.
De par son ampleur et ses conséquences, l'offensive d'Israël diffère de celle menée par son armée lors de l'invasion du Liban en 1982 – époque où le Hezbollah chiite pro-iranien n'existait pas – pour chasser les Palestiniens du territoire libanais. L'occupation avait alors duré deux décennies jusqu'en 2000.
Cette fois, c'est la quasi-totalité du Sud-Liban et de la banlieue sud de Beyrouth, devenue au fil des années et des conflits une place forte du Hezbollah mais où coexistent des populations d'origine différente, qui ont été vidées de la population à majorité chiite. Cela a provoqué l'exode d'un million deux cent mille habitants vers différentes zones de la capitale, bombardée à plusieurs reprises, ou des régions que Tel-Aviv n'a pas encore frappées.
Ces déplacements viennent s'ajouter à un paysage de ruines qui gagne de jour en jour du terrain. Alors que 35 villages avaient déjà été complètement détruits par l'armée israélienne, d'autres continuent à l'être aveuglément, avec des centaines d'habitations dynamitées, sous prétexte de venir à bout des combattants du Hezbollah. Sans oublier les victimes civiles, avec 2 089 tués, dont 165 enfants, et plus de 6 700 blessés. Les secouristes et le personnel médical paient également un lourd tribut, avec 87 tués, en plus de 22 journalistes.
Israël ne semble plus s'embarrasser du prétexte de bombarder le Hezbollah. La veille de Pâques, une double frappe israélienne contre un appartement dans le village majoritairement chrétien de Aïn Saadeh a tué un couple, dont l'homme était un responsable des Forces libanaises (FL), parti chrétien farouchement opposé au Hezbollah, provoquant la consternation dans la population locale. Erreur de cible ou tentative de semer le trouble au sein d'une communauté qui garde le souvenir de la guerre civile ? Quelques jours plus tard, le 10 avril, douze membres des forces de sécurité sont tués à Nabatieh.
En outre, pour séparer le Sud du reste du pays, l'armée israélienne a détruit sept ponts qui permettaient de traverser le fleuve Litani, « frontière » revendiquée par Tel-Aviv comme « la nouvelle ligne de démarcation sécuritaire » d'Israël, que ses dirigeants souhaitent voir établie depuis des décennies.
Aux yeux de l'envahisseur, une telle violence, sinon férocité, est justifiée par la volonté de protéger les localités israéliennes du Nord, au nom de la survie « existentielle » d'Israël.
La présence de troupes des Nations unies à la frontière libano-israélienne, chargées de superviser un cessez-le-feu non respecté par Israël depuis sa signature en novembre 2024, n'avait déjà plus de sens depuis cette date. Les Casques bleus de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), à laquelle participe notamment la France, essuient régulièrement des tirs israéliens, trois soldats indonésiens ayant été tués à la fin mars.
Si l'offensive israélienne a fait son lot de tués au sein de la milice chiite et détruit une partie des infrastructures du Hezbollah, celui-ci a montré une incontestable capacité d'endurance. Malgré la guerre contre l'Iran, il a bénéficié de l'aide de Téhéran qui s'est impliqué politiquement et logistiquement pour conserver les capacités militaires de son allié, malgré l'assassinat par Israël de son chef Hassan Nasrallah et nombre d'autres dirigeants.
Le Hezbollah a affirmé ne pas pouvoir rester inactif face aux « provocations » israéliennes. Après avoir respecté pendant un an et demi le cessez-le-feu établi en novembre 2024 sous l'égide française et américaine, mais violé quotidiennement par la partie adverse, il a réagi, une partie de sa base exigeant aussi de venger la mort de Nasrallah. Pourtant, le Premier ministre Nawaf Salam a déploré « une guerre qui [leur] a été imposée », le 27 mars 2026, dans une interview à la chaîne France 24, répétant que son pays « aurait certainement pu l'éviter » si le Hezbollah n'avait pas visé Israël avec des roquettes.
L'entrée en guerre du Hezbollah a amené l'exécutif libanais à déclarer « illégales » les activités militaires du Parti de Dieu, puis à exiger le départ de l'ambassadeur d'Iran à Beyrouth. Ce dernier a toutefois refusé d'obtempérer. Ces mesures ont alimenté la colère du Hezbollah qui compte deux ministres au gouvernement – dont ils ont boycotté certaines des séances –, accroissant les tensions entre les diverses communautés religieuses de ce pays morcelé.
Aujourd'hui, Israël cherche à faire triompher sa vision d'un Proche-Orient remodelé, profitant de l'affaiblissement du Liban et de la Syrie – en dépit de leurs deux dirigeants pro-occidentaux – et des accords de paix signés avec la Jordanie et l'Égypte.
Les pays « amis » du Liban, comme la France, les États de l'Union européenne ou les monarchies du Golfe, empêtrées elles-mêmes dans la guerre actuelle, n'ont plus les moyens d'influer sur le cours des choses pour sauver le pays du Cèdre. « Quelle force internationale (européenne, arabe ?) peut désormais espérer jouer un rôle quelconque ? », s'interrogeait récemment Pierre Duquesne, ancien ambassadeur, chargé de la coordination du soutien international au Liban (2020-2023), dans une tribune au Monde1. D'autant que le mandat de la Finul vient à échéance à la fin de cette année 2026 et ne sera pas renouvelé.
Dans un entretien accordé au média libanais Ici Beyrouth2, l'ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel, a dressé un état de l'avancée israélienne au Sud-Liban, quelques kilomètres à l'intérieur du pays. Il commente : « Le scénario le moins probable impliquerait une extension sur une région de 15 kilomètres […] tandis que le scénario le plus improbable actuellement viserait la traversée du Litani », à une trentaine de kilomètres de la frontière. Pour le général, « les forces israéliennes devraient se contenter de la zone actuelle jusqu'à la fin des opérations en Iran, avant de décider de leurs prochaines actions. L'avancée reste lente, en raison des opérations intermittentes du Hezbollah, qui utilise des groupes équipés d'armes légères et moyennes pour freiner l'ennemi ».
Reste que le rêve des Israéliens n'a pas changé : l'occupation de tout le Sud-Liban, un cauchemar pour les Libanais.