27.04.2026 à 06:00
Pendant que le génocide se poursuit à bas bruit à Gaza, le programme d'accueil en France des universitaires et artistes palestiniennes tourne au ralenti, voire a été interrompu. Sous différents prétextes, les autorités multiplient les mesures discriminatoires, sans égard pour l'anéantissement de la vie universitaire et culturelle dans l'enclave palestinienne. « Nous avons perdu nos bibliothèques, nos ateliers, nos salles de cours. Ce qui disparaît aussi, ce sont les espaces où l'on peut (…)
- Magazine / Palestine, Bande de Gaza, France, Coopération bilatérale, Université , Gaza 2023-2025
Pendant que le génocide se poursuit à bas bruit à Gaza, le programme d'accueil en France des universitaires et artistes palestiniennes tourne au ralenti, voire a été interrompu. Sous différents prétextes, les autorités multiplient les mesures discriminatoires, sans égard pour l'anéantissement de la vie universitaire et culturelle dans l'enclave palestinienne.
« Nous avons perdu nos bibliothèques, nos ateliers, nos salles de cours. Ce qui disparaît aussi, ce sont les espaces où l'on peut penser, débattre, imaginer l'avenir ». L'écrivaine palestinienne Bayan* livre un diagnostic lucide sur la situation des intellectuelles à Gaza après 30 mois de guerre. Attendue depuis près d'un an en résidence artistique dans le sud de la France où une bourse lui a été attribuée, elle reste bloquée dans l'enclave sous une tente.
Depuis octobre 2023, l'armée israélienne a bombardé la totalité des douze universités à Gaza et détruit 95 % des établissements scolaires. Plus de 700 000 enfants et étudiantes sont encore privées d'éducation. Au-delà de la destruction de la plupart des centres culturels, musées, galeries et sites patrimoniaux, des centaines de chercheures et artistes ont aussi été tuées. L'éradication des fondements d'une société, l'effacement de sa mémoire, de sa culture et par là même de son identité semblent au cœur de la démarche israélienne. Ce que l'on a pu qualifier d'« éducide », de « scolasticide » et de « culturicide » s'affirment comme une composante du génocide en cours.
Face à cet effacement, de nombreuses structures universitaires et culturelles en France se sont mobilisées pour accueillir des artistes, chercheures et étudiantes de Gaza. Sciences Po Paris, l'École des arts décoratifs, les Beaux-Arts de Paris, l'université Paris 8, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem, Marseille), Aix-Marseille Université, les Beaux-Arts de Marseille, le Théâtre de Chaillot ont rejoint une centaine d'autres institutions disposées à proposer un contrat ou une bourse à des artistes ou universitaires de Gaza. Aidées par un réseau d'acteurices bénévoles, ces structures ont réuni des ressources nécessaires, ont trouvé des hébergements et ont organisé leur intégration socioprofessionnelle.
Malgré ces invitations, les Palestinien.nes de Gaza impliqué.es dans ces programmes restent de plus en plus fréquemment en attente. Une phase d'accueil relativement fonctionnelle a laissé place à un parcours semé d'embûches. Entre blocages administratifs, refus de visas, gel des évacuations et suspension des programmes d'accueil, l'administration française entrave de plus en plus fréquemment l'arrivée des bénéficiaires de ces programmes d'aide. « À Gaza, il y a l'angoisse, l'insécurité, la pénurie de médicaments, de l'eau potable, la famine, mais s'ajoute aussi l'attente qui est un sentiment terrible, interminable et mortel », témoigne Nader*, recteur à Gaza et professeur de littérature française, lors d'une conférence de presse organisée en ligne en janvier 2026. Attendu en résidence à l'université de Tours, il est bloqué depuis avril 2025.
Comme Nader, elles et ils sont une cinquantaine dans l'enclave palestinienne à patienter après avoir été désignées comme lauréates de Pause, ce programme « national d'accueil en urgence d'artistes et de scientifiques en exil », aux termes d'une procédure complexe mêlant évaluation scientifique et considérations sur l'échelle de la menace. Placé sous l'égide de quatre ministères (enseignement supérieur, culture, affaires étrangères et intérieur), porté par le Collège de France et financé essentiellement par de l'argent public, le programme Pause a, depuis sa création en 2017, accueilli 744 personnes avec leur famille, en provenance de 44 pays dont l'Ukraine, la Syrie, l'Afghanistan, l'Iran, le Yémen ou le Congo.
Sur un an renouvelable, Pause co-finance à hauteur de 60 % des salaires et des bourses pour des artistes et chercheures en danger, lorsque les structures d'accueil parviennent à réunir au moins 40 % de la somme. Dès lors qu'ils et elles sont « lauréates » — sélectionnées par le comité artistique et scientifique de Pause —, ils et elles peuvent bénéficier d'un visa « Talent » avec leur famille (conjointes et enfants) sans passer par le statut de réfugiées, qui les empêcherait a priori de rentrer dans leur pays d'origine1.
Depuis 2024, Pause a ainsi annoncé soutenir près d'une centaine d'artistes et chercheures palestiniennes de Gaza. Pour elles et eux, ce programme est généralement le seul moyen d'être mises sur des listes d'évacuations opérées par le Consulat général de France à Jérusalem et d'avoir une chance de partir se mettre à l'abri.
Mais cette perspective reste suspendue. Depuis près d'un an et demi, les bénéficiaires gazaoui.es de Pause ne peuvent rejoindre leur structure d'accueil en France. « En avril 2025, j'ai reçu avec joie, la nouvelle que j'étais lauréat Pause et accueilli dans une école d'art en France, alors que mon atelier venait d'être détruit », raconte le peintre gazaoui Majed*.
Pendant quelques jours, j'ai cru que je pourrais reconstruire ma vie, continuer à travailler, sauver quelque chose de tout ce qui disparaissait autour de moi. Mais je suis toujours ici, sans maison, sans atelier, sans matériel, sans perspective de sortie, sans horizon.
Comme Nader ou Majed, 33 artistes et chercheures officiellement « lauréates Pause » et dont la sélection a été validée à tous les échelons administratifs attendent d'être évacuées avec leur famille : 130 personnes au total. Un délai qui a été fatal à l'architecte Ahmed Shamia qui devait enseigner à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-Val-de-Seine. Il a été tué en mai 2025 à la suite d'un bombardement israélien.
D'autre part, 67 autres dossiers été déposés en septembre 2025, validés par les instances scientifiques et dont les financements avaient été accordés, demeurent dans les limbes de l'administration française. Ils ont été sélectionnés, mais ne peuvent pas être officiellement lauréats, car les ministères de tutelle du programme bloquent les résultats, sous prétexte que « le gouvernement français ne peut pas les évacuer » en raison de la « complexité de la situation », comme le précise un courrier de Pause envoyé aux structures d'accueil le 22 janvier 2026. Parmi ces dossiers, seuls 12 ont été finalement validés par les ministères fin janvier 2026. Cinquante-cinq autres lauréat.es et leur famille (219 personnes en tout), sont ainsi toujours en attente de validation, confrontées au danger et à la précarité extrême, souvent sous des tentes.
D'autre part, le 13 janvier 2026, sous la pression de ses ministères de tutelle, le programme Pause a annoncé devoir suspendre l'instruction de nouvelles candidatures de l'enclave « afin de réguler les opérations d'évacuation des lauréats de Gaza dans un contexte d'incapacité à évacuer à court terme ». Une telle mesure est inédite dans l'histoire de ce programme : jamais n'avait été prise la décision de suspendre l'examen des candidatures en provenance d'un pays ou d'une nationalité donnée, excluant de fait une population pourtant en situation de vulnérabilité maximale.
Les étudiant.es gazaouies admises dans des universités ou des écoles françaises se heurtent aussi à de plus en plus d'obstacles administratifs. Une centaine de jeunes ont obtenu une place en master ou en doctorat, après avoir rempli les conditions habituellement requises pour des étrangers : inscription dans un cursus, bourse d'un an de minimum 8 400 euros, garante et hébergement. Pourtant, ils et elles se retrouvent aussi, toujours bloquées à Gaza, soumis à un régime d'exception.
Au fil des mois, les modalités permettant de satisfaire aux exigences de garanties financières se sont considérablement restreintes. Il n'a ainsi plus été possible de faire appel à une garante en France ou en Europe ni de recourir aux cagnottes privées ou à des bourses passant par des associations. Les seules bourses désormais acceptées par le Consulat général de France à Jérusalem pour appuyer les demandes de visas sont celles émanant d'une université ou d'une collectivité territoriale. Et l'accueil d'étudiantes palestiniennes en France est conditionné à la seule obtention d'une bourse du gouvernement français, dite « bourse d'excellence », accessible au niveau master minimum. Plus de quatre mois après le dépôt de leurs dossiers, aucune réponse n'a été fournie aux centaines de candidates qui ont postulé.
D'autre part, les visas sont de plus en plus difficiles à obtenir. C'est le cas notamment pour les étudiant.es gazaouies en Égypte, dont les visas vers la France sont retardés voire refusés. Le consulat général français au Caire a reçu l'ordre de ne plus enregistrer les demandes de visas long séjour en France, car les Gazaouies ne sont pas pleinement en règle dans le pays de transit et ne disposent pas de carte de résident égyptienne valide. Une telle précondition n'était pas imposée auparavant et l'obtention d'une telle carte demeure pratiquement impossible du fait de la politique d'accueil mise en place par Le Caire.
Pour justifier ces blocages, les autorités françaises invoquent l'impossibilité logistique d'organiser des évacuations de Gaza, tant que les points de passage restent fermés ou soumis à des restrictions sévères. Bien que ces entraves soient réelles, liées à la position israélienne, mais aussi à celle de la Jordanie et de l'Égypte, elles sont surtout un prétexte. Les autorités à Amman semblent par exemple refuser le transit de familles afin de ne pas se voir accuser de participer au nettoyage ethnique de Gaza voulu par l'État d'Israël. Mais pourquoi d'autres pays européens — comme l'Espagne, le Royaume-Uni ou l'Italie — sont-ils parvenus à évacuer des Gazaouies dans des proportions bien plus élevées que les Français ? Depuis octobre 2023, la France a ainsi évacué 652 Palestiniennes de Gaza, contre plus d'un millier pour l'Italie. Elle n'a opéré que 29 évacuations médicales, quand le Royaume-Uni en a mené 55, l'Espagne 65 et l'Italie 215.
Et pourquoi deux lauréats Pause gazaouis, qui ont pu être évacués par l'Espagne et l'Italie avec leurs familles en 2025, y sont-ils bloqués depuis des mois, en attente de délivrance d'un visa par la France ? C'est le cas de l'écrivain Elia* qui devait occuper un poste de chercheur au Collège de France. Évacué en octobre 2025 par l'Espagne avec un visa humanitaire et un titre de séjour de 90 jours, il dépose en décembre 2025 une demande de visa « Talent » auprès de l'ambassade de France à Madrid. Depuis cette date, il n'a reçu aucune réponse. Elia précise que, si lui et sa famille sont désormais à l'abri des bombes, ils vivent dans un état prolongé d'incertitude, de suspension et d'épuisement.
Après ce long périple, cette attente n'est pas qu'une question de temps, mais de dignité, de santé mentale et de protection pour une famille qui a fui une zone de guerre. Je ne suis pas ici pour réclamer un privilège, mais simplement la possibilité de vivre une vie normale et de sortir enfin du mode de survie.
La rétention des visas des lauréates est aussi une première dans l'histoire de Pause, car précisément la sous-direction des visas du ministère de l'intérieur a été associée au programme depuis sa création pour faciliter l'octroi des titres de séjour en France.
Ces blocages se sont considérablement durcis depuis juillet 2025 à la suite de la polémique liée à une étudiante gazaouie accueillie à Sciences Po Lille — hors du programme Pause —, accusée d'avoir relayé des propos antisémites sur les réseaux sociaux. La droite et l'extrême droite ont alors fait pression sur le gouvernement et le 1er août 2025, Jean-Noël Barrot, le ministre des affaires étrangères a annoncé la suspension des évacuations de Gaza. Au même moment, il affirmait lancer des contrôles « sécuritaires et réputationnels » — des enquêtes de réputation sur internet — pour toutes les Gazaouies qui aspirent à venir en France. Or, huit mois après avoir été prononcées, ces enquêtes n'ont en réalité pas été entreprises.
Si ladite « affaire Atallah » a été le prétexte, les blocages remontent à plus loin : à l'été 2024 la France avait un temps suspendu les évacuations des Gazaouies pendant les Jeux olympiques ; dès octobre 2024 plusieurs lauréates Pause s'étaient trouvées bloquées à Gaza ; à partir de mars 2025 les refus de visas pour des Gazaouies présentes hors de l'enclave, en Égypte notamment, se multipliaient.
Un racisme antipalestinien
À l'été 2025, la suspension totale des évacuations décidée par la France a pourtant marqué un véritable tournant, montrant l'ampleur de l'instrumentalisation de la question des réfugiées palestiniennes dans l'espace politique et médiatique. Le juriste Patrick Zahnd, président de JURDI (Association des juristes pour le respect du droit international), dénonce une attitude « discriminatoire », lors de la conférence de presse le 26 janvier 2026 organisée par des collectifs de soutien à l'accueil de Palestiniennes en France. Sophie Wauquier, professeure à l'université Paris 8 et chargée de mission « exil » dans cet établissement ajoutait : « Jamais le critère d'ethnicité n'était entré en jeu dans nos dispositifs. Nous avions toujours été soutenus par nos ministères de tutelle sur des dossiers afghans, turcs, iraniens, parfois compliqués […]. Jamais auparavant l'université ne s'était heurtée à une telle décision des ministères ».
D'autres nationalités ont été accueillies de manière bien plus favorable. Lorsque la Russie envahit l'Ukraine en 2022, la France a pris des mesures d'urgence qui ont permis l'accueil de 105 000 réfugiées, dont 2 000 étudiant.es en moins d'un an. Sans parler des chercheures étatsuniennes menacées, pour lesquelles la France a lancé de larges politiques d'accueil et des programmes spéciaux richement dotés. Il s'agit donc bien d'« d'une gestion sélective de l'urgence qui, contrairement à la réactivité observée lors de crises récentes comme celle de l'Ukraine, maintient la majorité des universitaires gazaoui.es dans une situation d'insécurité permanente » comme l'affirme le rapport Survivre au génocide à Gaza, venir étudier en France : l'entrave des parcours étudiants et des chercheurs palestiniens publié en avril 2026 par le collectif Universitaires avec Gaza.
Ces blocages s'inscrivent dans un contexte plus large de politiques ségrégatives qui visent une population en particulier et qui relève de ce que certaines désignent comme « un racisme antipalestinien ». Celui-ci « vise à la fois les Palestiniennes en tant qu'individus, les Palestiniennes en tant que peuple, et la Palestine en tant que cause politique, [et] submerge les discours médiatiques et politiques en France depuis presque un an » affirme la sociologue Houda Asal dans un article publié par la revue Contretemps en septembre 2024.
S'il n'est pas nouveau, il s'est renforcé et s'inscrit dans le racisme anti-arabe et l'islamophobie occidentale auxquels participe la propagande pro-israélienne. Il « a permis de dissoudre une question coloniale tangible dans une guerre de civilisation imaginaire, où des religieux fanatiques, violents et antisémites attaquent une démocratie occidentale, par nature supérieure » poursuit la chercheuse.
Les cas d'intimidation, de harcèlement et de diffamation contre des artistes et chercheures de Gaza parvenus sur le sol national se multiplient. Ils et elles sont parfois attaqué.es par des militantes d'extrême droite, ce qui a pu aboutir au non-renouvellement de leur contrat dans les structures d'accueil. La solidarité dont peuvent bénéficier ces « rescapées », portées par des réseaux citoyens très actifs et l'implication d'institutions culturelles ou universitaires, se trouve fréquemment dépassée par l'offensive anti-palestinienne, prétendument menée au nom de la « lutte contre l'antisémitisme ». La diabolisation vise également les personnes exprimant leur soutien au peuple palestinien ou participant à l'accueil des réfugiées. Ces attaques diffamatoires s'appuient sur un arsenal juridique répressif, à travers le délit d'« apologie du terrorisme ». La « loi Yadan » qui vise à criminaliser l'antisionisme, en l'assimilant à de l'antisémitisme a certes été retirée, mais le projet de loi gouvernemental qui devrait lui succéder avant l'été 2026 risque encore d'accentuer la pression.
Le 3 octobre 2025, une requête instruite par plusieurs collectifs devant le conseil d'État demandait la reprise des évacuations des Gazaoui.es, ce qui a poussé le gouvernement français à les reprendre. Ainsi, à la fin de 2025, quelques dizaines de personnes ont été accueillies, mais aucun.e lauréat.e Pause, artiste ou universitaire. Rania*, une écrivaine lauréate Pause depuis juillet 2025, écrit, désespérée : « Je ne sais plus très bien ce que signifie cette survie. Lorsque les évacuations ont été suspendues, je n'ai pas ressenti de colère. J'ai juste senti le mur devenir un peu plus haut — une autre porte à laquelle nous croyions, s'est transformée en mur infranchissable. Je vous demande, de ce côté-ci du mur : y a-t-il encore quelque chose à quoi nous raccrocher ? Avec toute ma gratitude et le cœur lourd de faim et d'espoir. »
* Les prénoms ont été modifiés
1NDLR. Une personne bénéficie du statut de réfugié si elle est considérée comme en danger dans son pays d'origine et perd ce statut du moment où elle retourne dans son pays.
24.04.2026 à 14:00
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Depuis plus de deux ans, le Proche-Orient est à la une de l'actualité : génocide à Gaza ; agression israélo-américaine contre l'Iran ; invasion du Liban et destruction systématique du sud du pays. Si la couverture médiatique est parfois abondante, elle est pour le moins biaisée, voire mensongère. Pire, ceux qui défendent les droits des Palestiniens et condamnent la politique de Tel-Aviv sont visés par une propagande d'État comme par des tribunaux souvent complaisants.
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Choix cornélien à Tunis
La forte crise économique et financière née de l'agression contre la République islamique d'Iran menée par les États-Unis et Israël compromet gravement la politique de la Tunisie.
Tunis importe près de la moitié de ses besoins en pétrole, carburant et gaz naturel. Pour son budget de 2026, elle avait tablé sur un prix du baril de 63 dollars (53 euros), mais il flirte actuellement avec les 100 dollars (85 euros). Si la fermeture du détroit d'Ormuz perdure, la Banque Centrale de Tunisie aura besoin de 2 à 3 milliards de dollars supplémentaires. Où les trouver ? Le pays n'a pas d'allié fortuné en Europe ou dans le Golfe pour le secourir — Riyad avait certes accordé un prêt au président Kaïs Saïed, mais à des conditions très onéreuses, et n'a pas renouvelé l'expérience depuis. Les autres monarchies du Golfe, quant à elles, restent prudentes et se limitent au strict minimum. Son seul soutien est algérien, mais Alger, qui manque de gaz — ses exportations de GNL ont baissé par rapport au 1er trimestre 2025 malgré une forte demande venant notamment d'Europe —, n'est sans doute pas disposé à régler l'addition.
La Turquie, pour éviter que sa monnaie ne perde de la valeur face aux grandes devises mondiales comme l'euro, le dollar ou le yuan, a plusieurs fois choisi d'intervenir directement sur les marchés financiers en vendant une partie de ses réserves d'or. La Tunisie devrait-elle suivre ce modèle pour protéger le dinar tunisien — mais en puisant cette fois dans les réserves de devises de l'État, qui sont déjà très limitées ?
C'est déjà ce que la BCT fait depuis 2021. Leur niveau (moins de l'équivalent de 100 jours d'importation) ne permet pas de suivre plus longtemps une telle ligne. Ou faut-il imiter l'Égypte qui a laissé filer la valeur de sa monnaie, évitant ainsi de jeter ses devises dans la bataille, mais au prix d'une hausse supplémentaire du coût des importations qui s'ajoute au renchérissement initial né de la crise ?
Au bout de deux mois de guerre, entre la baisse des réserves et la hausse accélérée des prix, Tunis temporise. Le gouverneur de la Banque centrale, Fethi Zouhair Nouri, a appelé, le 16 avril, lors des Réunions de printemps du Fonds monétaire international et du Groupe de la Banque mondiale à Washington, à un surcroit d'aide internationale. Seule réponse publique jusqu'à présent du Fonds : la Tunisie doit augmenter ses taux d'intérêt — qui sont déjà parmi les plus élevés du monde arabe.
Depuis 2022, les relations sont, de fait, gelées entre Tunis et le FMI, la consultation annuelle de l'économie tunisienne par les services du Fonds, au nom de l'Article IV, est interrompue. Le président Kaïs Saïed a refusé le programme de grandes « réformes » structurelles proposées par l'institution internationale qui auraient nui à sa popularité auprès des Tunisiens. Il a choisi de financer ses déficits par le recours aux banques tunisiennes relayées par la Banque centrale, fragilisant au passage un peu plus un système de crédit déjà vulnérable. Le moment de se tourner vers Washington est-il venu ? La presse, très surveillée, a laissé ces derniers jours passer quelques articles favorables à une reprise du dialogue avec le Fonds, demandant une clarification des rapports et critiquant la politique de financement interne des déficits publics.
M. Saïed va-t-il accepter de manger son chapeau ? Le « package » est connu d'avance : une dépréciation du dinar, un crédit plus cher et une amputation sévère des dépenses publiques. S'il accepte cette potion amère, la population en paiera le prix, notamment les moins favorisés.
« La traite des êtres humains prospère sur les ruines de la paix mondiale », Atfa Memaï, 22 avril 2026
Livre D'abord paru en anglais en mars 2025, Les Nouveaux Esclavagistes. La traite des êtres humains, une économie souterraine de Barbie Latza Nadeau est un essai dans lequel les liens entre flux migratoires et trafic d'êtres humains sont méticuleusement dévoilés. Une activité criminelle en plein essor qui profite de l'instabilité géopolitique mondiale et du capitalisme sauvage.
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24.04.2026 à 06:00
Louis Bazizin
Des ruines de Palmyre aux sites détruits à Gaza, les conflits et guerres contemporaines ne se contentent pas de faire disparaître des vies, ils effacent aussi des traces essentielles de l'histoire humaine. Entre destructions idéologiques, pillages organisés et économie de guerre, le patrimoine culturel est devenu un enjeu stratégique. Lors de l'invasion d'Athènes par l'Empire perse, au Ve siècle avant notre ère, Xerxès ordonna la destruction de la ville. Habitations, temples et même la (…)
- Magazine / Syrie, Liban, Irak, Archéologie, Patrimoine, Organisation de l'État islamique (OEI)
Des ruines de Palmyre aux sites détruits à Gaza, les conflits et guerres contemporaines ne se contentent pas de faire disparaître des vies, ils effacent aussi des traces essentielles de l'histoire humaine. Entre destructions idéologiques, pillages organisés et économie de guerre, le patrimoine culturel est devenu un enjeu stratégique.
Lors de l'invasion d'Athènes par l'Empire perse, au Ve siècle avant notre ère, Xerxès ordonna la destruction de la ville. Habitations, temples et même la célèbre Acropole furent incendiés ou rasés. L'objectif n'était pas uniquement militaire : il s'agissait de frapper au cœur de la civilisation athénienne, d'humilier sa population et de briser son moral. Cet exemple, vieux de 2 500 ans, montre que, de l'Antiquité à nos jours, les sites culturels et religieux ont toujours été des leviers et des instruments de domination dans les conflits armés.
Au Proche-Orient, les sites archéologiques et artefacts sont devenus des cibles à part entière des conflits contemporains. En Syrie et en Irak, de Palmyre à Doura-Europos, en passant par Hatra, destructions et pillages témoignent d'une violence qui dépasse les seuls enjeux militaires.
La destruction de Palmyre par l'organisation de l'État islamique (OEI) en 2015 a marqué un tournant. D'autres sites ont ensuite été ciblés, en Syrie comme en Irak, entraînant la disparition d'artefacts et la désorganisation des recherches archéologiques. Ces dégradations s'inscrivent dans l'idéologie prônée par les djihadistes, qui condamnent les héritages culturels « païens » ou contraires à sa vision de l'islam. Toutefois, cette logique n'exclut pas l'utilisation propagandiste de la destruction de plusieurs sites historiques stratégiques. Quelques sites ont été épargnés par opportunisme afin d'exploiter leur contenu et de l'intégrer à des réseaux de trafic d'antiquités. La religion n'est donc qu'un prétexte idéologique pour servir leurs intérêts.
Carrefour commercial majeur entre la Mésopotamie et la Méditerranée, Palmyre illustre l'ampleur des pertes. Lorsque ses vestiges ont été détruits, ce n'était pas seulement des monuments qui avaient disparu, mais des données essentielles à la compréhension des sociétés anciennes. En archéologie, la valeur d'un vestige réside autant dans son contexte que dans l'objet lui-même. La stratigraphie, l'étude des couches de terrain, permet de reconstituer les usages et les chronologies. Lorsqu'un site est détruit ou perturbé, cette lecture devient impossible. Même intact, un artefact privé de son environnement perd l'essentiel de sa valeur scientifique. Déplacer un objet, altérer une structure ou perturber un site revient à effacer une partie des informations sur lesquelles repose la recherche historique.
Ce phénomène ne se limite pas aux groupes armés non étatiques. Au Yémen, le temple de Nakrah datant du VIᵉ siècle avant notre ère a été détruit en 2015 par les bombardements menés par l'Arabie saoudite. À Gaza, depuis octobre 2023, les bombardements israéliens ont endommagé ou entièrement détruit près de 100 sites historiques selon l'Unesco1. Ces destructions concernent des vestiges allant de l'âge du bronze aux cimetières grecs, ainsi que la maison paroissiale de l'église byzantine et la mosquée Al-Omari à Gaza-ville — magnifique édifice roman presque intact, qui fut la cathédrale des Francs au XIIᵉ siècle. Ces actions sont une atteinte durable à l'empreinte historique des populations présentes. Elles sont répertoriées dans le cadre du site-projet « Gaza histoire » qui cartographie le patrimoine architectural et historique partiellement ou totalement démoli.
Le pillage des sites archéologiques est également devenu un véritable moteur d'une économie de guerre parallèle. Depuis plusieurs années, divers groupes armés exploitent la fragilité des zones de conflit pour extraire et revendre des artefacts, contribuant ainsi au financement de leurs activités. Selon différentes estimations, le marché mondial de l'art antique génère entre un et trois milliards de dollars (entre 850 millions d'euros et 2,55 milliards d'euros) par an, dont une part significative provient de sites pillés2.
L'exemple le plus marquant reste celui de l'OEI. Entre destruction et exploitation, elle s'est servie des vestiges de villes antiques pour alimenter ses ressources financières tout en effaçant une partie de l'histoire.
Les pilleurs ciblent les objets spectaculaires et facilement transportables, laissant de côté des éléments plus ordinaires, mais essentiels à la compréhension des sociétés anciennes. Une fois intégrés au marché noir, ces artefacts perdent toute traçabilité, rendant leur étude scientifique quasiment impossible.
Mais comment s'organise concrètement ce trafic ? Deux structures organisées se dégagent. Dans le premier cas, l'OEI procède directement aux fouilles et aux extractions. Dans le second, elle délivre des autorisations à des « trafiquants agréés », qui doivent reverser une partie des bénéfices, généralement autour de 20 %. Ce système est géré par Diwan el-Rikaz (Bureau des objets enfouis), l'administration chargée de gérer les ressources de l'OEI, dont les antiquités.
Une fois extraits, les artefacts sont dispersés dans différents bastions, puis acheminés vers les frontières afin d'être exportés vers des pays comme le Liban, la Jordanie ou la Turquie. Ces zones servent de points de transition vers les réseaux internationaux de trafic de biens culturels.
Des constructions de l'OEI révélatrices d'un trafic organisé
Lorsque l'on compare les trois cartes ci-dessous3, on remarque que de nombreuses constructions sont apparues là où se trouvent des sites archéologiques. Pourtant, les conflits dans la région, notamment depuis 2011, avaient mis un coup d'arrêt aux recherches, rendant de nombreux sites inaccessibles. En croisant l'emplacement des sites historiques et celui des nouvelles constructions avec la troisième carte, on observe que ces zones correspondent largement au territoire contrôlé par l'OEI. Cela suggère qu'elle a investi ces sites afin d'alimenter un réseau de trafic de biens culturels.



Comprendre le pillage des sites archéologiques suppose aussi de s'intéresser au rapport qu'entretiennent les populations locales avec ce patrimoine. Ce lien varie fortement selon les contextes historiques, sociaux, économiques et culturels.
En Europe, les vestiges antiques sont souvent intégrés à des récits nationaux qui établissent une continuité entre passé et présent, contribuant à faire du patrimoine un élément central de l'identité collective. Cette perception renforce la condamnation des destructions, perçues comme des atteintes directes à l'histoire commune.
La situation apparaît plus contrastée au Proche-Orient où certaines populations peuvent entretenir une relation plus distanciée avec des vestiges appartenant à des civilisations anciennes, parfois perçues comme extérieures à leur histoire immédiate.
Pour l'archéologue français Jean-Baptiste Humbert, « les peuples des pays concernés n'arrivent pas à considérer le patrimoine local comme le leur. Pour eux ce sont des traces étrangères. Ce réflexe explique le pillage intensif et sans aucun état d'âme, à des fins lucratives. »
« Mon expérience me fait pressentir que la rage de détruire est vécue comme une punition de l'Occident, comme une humiliation », témoigne ce prêtre dominicain qui a dirigé des fouilles dans toute la région au sein de l'École biblique et archéologique française (EBAF) de Jérusalem.
Cette distance n'exclut pas pour autant des formes de valorisation, mais elle peut modifier la manière dont ces objets sont perçus. Les grandes transformations historiques du monde arabo-musulman à partir des VIIe et VIIIe siècles ont aussi contribué à redéfinir les repères culturels et historiques de la région. En Égypte, par exemple, le lien avec l'époque des pharaons existe, mais il passe surtout par l'école, l'histoire officielle ou les musées plutôt que par un sentiment de filiation directe.
À ces dimensions culturelles s'ajoutent des facteurs liés aux conditions de vie. Dans des zones marquées par la guerre, l'insécurité et la précarité économique, les artefacts peuvent être envisagés comme des ressources. Le recours au pillage relève alors moins d'un rejet du patrimoine que d'une stratégie de survie.
Ces dynamiques invitent ainsi à considérer le pillage comme le produit d'un ensemble de facteurs économiques, politiques et sociaux qui redéfinissent, en temps de crise, la valeur et la signification du patrimoine.
Face à ces menaces, la communauté internationale tente de se mobiliser avec des résultats contrastés. L'Unesco joue un rôle central en rappelant que les biens culturels constituent des repères de mémoire à protéger, même en temps de guerre. Dès 1954, la Convention de La Haye a posé les bases d'un cadre juridique destiné à préserver les monuments et les sites en période de conflit armé, donnant naissance au symbole du « bouclier bleu » apposé sur les bâtiments protégés. Depuis, de nombreux États et organisations ont développé des outils pour limiter les destructions et lutter contre le trafic illicite d'artefacts.
Parmi eux, la fondation ALIPH (Alliance internationale pour la protection du patrimoine en zones de conflit), créée en 2017, s'est imposée comme un acteur majeur. Selon les données publiées par la fondation, un budget de 116 millions de dollars (100 millions d'euros) a permis de soutenir 575 projets dans 64 pays, notamment en Syrie, en Irak, au Yémen, en Israël et en Palestine. Les initiatives vont de la restauration de monuments endommagés à la reconstitution numérique d'artefacts détruits, comme le temple de Baalshamin à Palmyre. Des outils technologiques permettent également de suivre et de sécuriser les objets menacés par le trafic illicite, en associant universités, associations et agences internationales.
Les armées elles-mêmes sont progressivement impliquées. Conscientes de l'impact de leurs opérations sur le patrimoine, plusieurs forces participent à des forums civilo-militaires internationaux et appliquent les principes de la Convention de La Haye.
Ces initiatives rappellent néanmoins la fragilité de ce patrimoine. Chaque site détruit ou pillé représente une perte irréversible pour l'histoire humaine, que seules des actions concertées peuvent espérer limiter. Malgré ces efforts, la protection des sites dépend largement de la volonté des États hôtes et des conditions de sécurité locales, ce qui restreint l'efficacité des actions internationales.
« Lorsqu'un ancêtre meurt, c'est une bibliothèque qui brûle », écrivait Amadou Hampâté Bâ. Aujourd'hui, dans de nombreuses zones de conflit, ce sont les bibliothèques elles-mêmes qui s'embrasent. Derrière la destruction des sites archéologiques se joue ainsi bien plus qu'une perte matérielle : un effacement progressif des traces, des savoirs et des récits qui fondent la mémoire des sociétés.
1« Les actions de l'UNESCO dans la bande de Gaza / Palestine. Impact sur le patrimoine culturel », Unesco, 25 mars 2026.
2Voir Laura Zandersone, « Import of Cultural Goods : Initial Appraisal of a European Commission Impact Assessment », European Parliamentary Research Service (EPRS), Décembre 2017 ; Eileen Kinsella, « Are We Experiencing A New Boom In The $3 Billion Global Antiquities Market ? », Artnet, 29 juin 2015 ; Alice Boustany Djermakian, « Antiquities : Between Legal Challenges and the Noble Mission of Cultural Exchange », Asharq Al-Awsat, juin 2025.
3Les deux premières cartes sont issues de Jesse Casana, Elise Jakoby Laugier , « Satellite imagery-based monitoring of archaeological site damage in the Syrian civil war », PLoS One, N°12(11), 30 novembre 2017.