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09.04.2026 à 06:00

Arménie. Les réfugiés du Haut-Karabakh face à la paix dictée par Bakou

Hugo Laulan

Les discussions de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan se sont accélérées sous l'impulsion de l'administration Trump. Si elle peut amener une stabilité, bienvenue dans la région, la paix selon les règles de Bakou n'est pas imaginable pour les réfugiés du Haut-Karabakh. Reportage. Le rouge, le bleu et l'orange. Les trois couleurs du drapeau de l'Arménie se déclinent un peu partout dans Erevan, la capitale. L'étendard flotte au-dessus des bâtiments officiels, sur les places, ou en format (…)

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Les discussions de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan se sont accélérées sous l'impulsion de l'administration Trump. Si elle peut amener une stabilité, bienvenue dans la région, la paix selon les règles de Bakou n'est pas imaginable pour les réfugiés du Haut-Karabakh. Reportage.

Le rouge, le bleu et l'orange. Les trois couleurs du drapeau de l'Arménie se déclinent un peu partout dans Erevan, la capitale. L'étendard flotte au-dessus des bâtiments officiels, sur les places, ou en format miniature dans les commerces. Accroché à un balcon à côté de la Cascade, rue Tamanyan, un autre drapeau se fait une place : celui de la république du Haut-Karabakh, appelée « Artsakh » par les Arméniens. Il reprend les mêmes couleurs que le drapeau arménien mais s'en distingue par la présence d'un chevron en gradins, symbole de la séparation entre le Haut-Karabakh et le reste de l'Arménie.

En septembre 2023, l'Azerbaïdjan a lancé une offensive éclair et repris en quelques jours le contrôle total de la province peuplée majoritairement d'Arméniens. Plus de 100 000 personnes étaient contraintes à l'exil. Cette offensive faisait suite à la « deuxième guerre du Haut-Karabakh »en 2020, au cours de laquelle l'Azerbaïdjan avait repris le contrôle d'une partie du territoire. Près de 4 000 personnes avaient été tuées durant ce conflit côté arménien, un peu moins de 3 000 côté azerbaïdjanais.

Depuis, Nikol Pachinian, Premier ministre de l'Arménie, et Ilham Aliyev, président de l'Azerbaïdjan, tentent de normaliser leurs relations. L'arrivée à la Maison blanche de Donald Trump au début de l'année 2025 a impulsé une nouvelle dynamique dans le dialogue entre les deux dirigeants.

« Je pense que lorsque Donald Trump évoque tous les conflits qu'il a résolus, celui entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan est peut-être le plus avancé », explique Tigran Grigoryan, directeur du Centre régional pour la démocratie et la sécurité (CRDS), basé à Erevan. « Ce n'est pas comme s'il y avait une guerre avant l'intervention de Trump, mais il y avait beaucoup de tensions et son intervention a contribué à les apaiser quelque peu », analyse le spécialiste.

Tigran Grigoryan, directeur du Centre régional pour la démocratie et la sécurité (CRDS), basé à Erevan.
Tigran Grigoryan, directeur du Centre régional pour la démocratie et la sécurité (CRDS), basé à Erevan.
© Hugo Laulan. Ainsi que toutes les photos de ce reportage.

La guerre en Iran, déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël, a par ailleurs fait craindre une extension du conflit dans le Caucase. Deux drones, probablement iraniens, ont touché l'exclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan le 5 mars, ravivant dans un premier temps les tensions entre les deux pays. Bakou a finalement décidé de calmer le jeu pour éviter l'escalade, Ilham Aliyev félicitant le nouveau guide suprême iranien après l'assassinat d'Ali Khamenei.

Une paix impossible

Le 8 août 2025, les deux dirigeants du Caucase ont signé à Washington un protocole d'accord, prémices d'un futur accord de paix évoqué depuis plusieurs mois. Ce texte prévoit la mise en place d'un corridor entre l'Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan, via l'Arménie : la « route Trump pour la paix internationale et la prospérité » (Tripp).

Ces échanges se sont concrétisés avec la visite, du 9 au 11 février, du vice-président états-unien J. D. Vance en Arménie et en Azerbaïdjan. Une visite fructueuse, conclue par la signature de plusieurs accords bilatéraux entre les États-Unis et les deux pays voisins. Elle symbolise également les changements de rapport de forces dans la région du Caucase du Sud, où Moscou, puissance et médiateur historique, est en perte de vitesse depuis la guerre en Ukraine, au profit de Washington.

Malgré ce regain de tensions, les discussions ont « apporté une sorte de stabilité dans la région, au moins à court et moyen terme », décrypte Tigran Grigoryan. Pourtant, les réfugiés du Haut-Karabakh rencontrés dans la capitale arménienne ont pour la plupart du mal à imaginer cette paix possible.

Au cœur d'Erevan, les Arméniens de l'Artsakh peuvent se retrouver au centre culturel Ararich, qui dispense aux enfants « des cours de dessin ou encore des ateliers de langue », explique Hunan Tadevosyan, son directeur. Si le lien avec leur terre d'origine est entretenu, le ressentiment et la douleur ne quittent pas les familles.

Hunan Tadevosyan, directeur du centre Ararich.
Hunan Tadevosyan, directeur du centre Ararich.

Dans les locaux de l'association, un grand drapeau du Haut-Karabakh est déployé. Sur les murs sont exposés les photos et les dessins de Tigran Avetisyan, un soldat arménien tué pendant la guerre. Sa mère les a légués à l'ONG et Hunan compte organiser une exposition pour les enfants.

« Je n'ai jamais vraiment quitté le Haut-Karabakh. Mentalement, je suis toujours là-bas », explique Lusine Minasyan, pendant que son fils joue avec d'autres enfants de réfugiés. Originaire de la région d'Askeran, foyer de résistance arménienne, elle a perdu son mari durant la guerre de 2020. À 38 ans, elle élève désormais seule son fils à Erevan. Dans le Haut-Karabakh, Lusine était professeure à l'université. Aujourd'hui, comme beaucoup de mères de famille, elle survit en préparant et vendant des pâtisseries typiques de sa région. « Ses baklavas sont les meilleures », assurent plusieurs parents présents au centre Ararich.

Impossible pour elle d'entendre parler d'une quelconque paix. « Comment je vais expliquer à mon fils qu'il va devoir vivre aux côtés de ceux qui ont tué son père », témoigne la mère de famille. Si la paix est signée, elle assure qu'elle quittera le pays.

Lusine Minasyan a perdu son mari pendant la guerre de 2020. Aujourd
Lusine Minasyan a perdu son mari pendant la guerre de 2020. Aujourd'hui, elle ne peut pas imaginer la paix avec ceux «  qui ont tué le père de son fils  ».

Marine Gabrielyan, elle aussi réfugiée du Haut-Karabakh, partage le même point de vue. « C'est irréel d'imaginer vivre avec les Azéris. Depuis mon enfance, j'ai perdu quasiment tous mes proches durant ces conflits », déplore la réfugiée. Durant la guerre de 2020, le plus âgé de ses trois fils a été blessé. Les deux femmes attendent les élections législatives de juin 2026 et espèrent un changement à la tête du pays.

« Il n'y a pas un seul mot sur nous »

Derrière le comptoir du Tumanyan's Art, Vadim Balayan a un discours plus nuancé. Avec sa femme Kristen, ils tiennent ce café-restaurant où ils servent notamment plusieurs spécialités culinaires de leur région. Rencontré une première fois en janvier 2025, avant les accords de Washington, l'homme voyait dans les négociations de paix « un énième jeu politique », dans lequel l'Arménie « n'a d'autre choix que de signer la paix pour éviter une nouvelle guerre ».

Vadim Balayan, réfugié du Haut-Karabakh, dans le café-restaurant Tumanyan
Vadim Balayan, réfugié du Haut-Karabakh, dans le café-restaurant Tumanyan's Art, qu'il tient aujourd'hui avec sa femme, Kristen, dans le centre d'Erevan.

Un an plus tard, avec l'avancée des négociations, il demande : « Comment pourrait-on passer à autre chose ? C'est notre vie, on ne peut pas l'oublier. » Si, selon lui, il est encore trop tôt pour tourner la page, il pointe surtout du doigt une forme de « déconnexion » au sein de la population arménienne : « Certains pensent que l'on peut encore retourner dans l'Artsakh ! »

Ce désarroi des réfugiés s'explique aussi par leur absence totale dans les négociations de paix. « Il n'y a pas un seul mot sur nous », regrette Siranush Sargsyan, journaliste originaire du Haut-Karabakh : « Comment pouvez-vous prétendre discuter de la paix et de la prospérité dans une région, en mettant de côté une partie des habitants de cette région ? C'est assez traumatisant pour nous, ils prétendent que ces gens n'existent pas.

D'autant que la plupart des réfugiés éprouvent une situation économique et sociale très tendue, avec des loyers très élevés, des difficultés à trouver un emploi combinées à la fin des aides versées par l'État.

« La principale faiblesse de cet accord est qu'il n'y a aucune réciprocité entre les deux parties, souligne Tigran Grigoryan, l'Arménie accepte toutes les demandes et les conditions de l'Azerbaïdjan. Il est nécessaire de trouver un terrain d'entente. » Le journaliste Siranush Sargsyan renchérit : « Cette paix est totalement illusoire. On ne peut pas l'envisager si nous faisons tout ce que l'Azerbaïdjan veut. »

« Ilham Aliyev fait son possible pour effacer toute trace de présence arménienne sur ce territoire », argue Altay Goyushov, historien azéri et directeur de l'Institut de recherche de Bakou. Le président azerbaïdjanais, qui dirige le pays d'une main de fer depuis plus de vingt ans, dicte aussi le rythme des discussions en posant des conditions que l'Arménie se voit obligée d'accepter pour espérer la paix. La demande la plus symbolique : qu'Erevan retire toute mention au Haut-Karabakh dans sa Constitution. À l'heure actuelle, la déclaration d'indépendance de l'Arménie, qui date de 1990 et est intégrée à la Constitution, fait référence à la « réunification » de l'Arménie et du Haut-Karabakh.

Ni guerre ni paix

Quel avenir imaginent alors les réfugiés ? Si la situation actuelle n'est pas en leur faveur, Lusine Minasyan reste optimiste : « Je n'ai pas tourné cette page, j'ai toujours l'espoir de revenir là-bas. » Lorsqu'elle évoque le futur, sa gorge se serre. « Je pense que la nouvelle génération nous ramènera dans le Haut-Karabakh. La seule demande de mon fils, c'est de pouvoir aller déposer des fleurs sur la tombe de son père », plaide-t-elle, émue.

Pour sa compatriote réfugiée Marine Gabrielyan, les discussions actuelles illustrent une nouvelle menace pour l'Arménie : « Il n'y a rien de nouveau dans ce projet de corridor, si ce n'est que ce qui s'est passé dans le Haut-Karabakh risque de se dérouler ici, dans le reste de l'Arménie. »

Pour Marine Gabrielyan, l
Pour Marine Gabrielyan, l'Azerbaïdjan pourrait dans les années à venir, lancer une offensive contre l'Arménie, comme il l'a fait pour reprendre le contrôle du Haut-Karabakh.

Un scénario impossible à anticiper, mais qui paraît plausible selon Altay Goyushov : « À court terme, tant que l'administration Trump est en place, je ne pense pas que l'Azerbaïdjan lancera une nouvelle guerre. Mais la propagande est toujours aussi présente dans le pays, l'Arménie est toujours dépeinte comme un ennemi. Le risque existe car le régime d'Ilham Aliyev est un régime autoritaire et qu'il est impossible de prédire ce qu'il va faire. »

D'autant que, selon l'historien azéri, Ilham Aliyev n'a pas besoin d'un accord de paix. « Cette situation où il n'y a pas de guerre et pas de paix convient très bien à son régime. Sa seule préoccupation est de conserver le pouvoir, et pour cela, il doit continuer d'alimenter le sentiment nationaliste », estime-t-il.

Difficile d'imaginer l'Arménie s'engager de nouveau dans un conflit armé après les défaites de 2020 et 2023. La position du gouvernement arménien semble même résolue. « Vous comprenez comme moi que si l'on ne referme pas le dossier du Haut-Karabakh, la paix est impossible », déclarait le Premier ministre Nikol Pachinian dans son discours à la nation le 18 août 2025.

« Je pense que la société est fatiguée de la guerre, analyse Tigran Grigoryan. L'Arménie ne semble pas avoir les ressources pour demander quelque chose de plus ambitieux. Comparée aux autres scénarios, notamment celui de l'escalade et des menaces de l'Azerbaïdjan sur l'ensemble du territoire national, il semblerait que ce soit la moins mauvaise des solutions. »

Mont Ararat depuis la Cascade à Erevan. Emblème de l
Mont Ararat depuis la Cascade à Erevan. Emblème de l'Arménie, le sommet se trouve à une cinquantaine de kilomètres au sud de la capitale, en Turquie.

Un point de vue réaliste mais difficile à accepter pour la majorité des réfugiés. Si elle ne croit pas dans la volonté azerbaïdjanaise de faire la paix, Siranush Sargsyan est consciente des marges de manœuvre limitées de l'Arménie. Pour conserver un semblant d'espoir, les réfugiés doivent « faire le nécessaire pour rester durablement en Arménie. C'est le minimum, et c'est un pas de plus vers un retour dans l'Artsakh », selon elle.

« L'Arménie a besoin de nous », affirme la journaliste avant de conclure : « Ce n'est pas juste un rêve d'y retourner. C'est notre droit. »

08.04.2026 à 06:00

Le « gazoduc arabe » au service d'Israël

Hisham Bustani

La crise énergétique née de la guerre contre l'Iran révèle à quel point les voisins arabes d'Israël dépendent de ses exportations de gaz. À travers le « gazoduc arabe », cette dépendance qui touchait l'Égypte et la Jordanie s'étend désormais à la Syrie et au Liban. Elle donne à voir une cartographie complexe, qui bénéficie à Tel-Aviv et à ses desseins régionaux. Début 2026, la Jordanie a effectué des livraisons expérimentales de gaz à la Syrie, à raison de 30 millions à 90 millions de (…)

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La crise énergétique née de la guerre contre l'Iran révèle à quel point les voisins arabes d'Israël dépendent de ses exportations de gaz. À travers le « gazoduc arabe », cette dépendance qui touchait l'Égypte et la Jordanie s'étend désormais à la Syrie et au Liban. Elle donne à voir une cartographie complexe, qui bénéficie à Tel-Aviv et à ses desseins régionaux.

Début 2026, la Jordanie a effectué des livraisons expérimentales de gaz à la Syrie, à raison de 30 millions à 90 millions de pieds cubes par jour1. Cette phase a abouti à la signature, le 26 janvier à Amman, d'un accord formel entre la Compagnie nationale d'électricité (National Electric Power Company, Nepco), détenue à 100 % par l'État jordanien, et la Compagnie syrienne des produits pétroliers (Syrian Petroleum Company, SPC), en présence des ministres de l'énergie des deux pays. Cet accord prévoit la fourniture de 140 millions de pieds cubes de gaz par jour (soit 4 millions de mètres cubes) à la Syrie pour la production d'électricité, une quantité cruciale compte tenu du déficit énergétique important du pays.

Le même mois, l'Égypte a commencé à approvisionner la Syrie en gaz à hauteur d'environ 50 millions de pieds cubes par jour (soit 1,5 million de mètres cubes) via le « gazoduc arabe » – long de 1 200 kilomètres, le conduit a été construit entre Al-Arich dans le Sinaï, la Jordanie, la Syrie et le Liban –, et le Liban en quantité similaire – bien que d'autres sources aient démenti la livraison au Liban.

Mais la Jordanie, la Syrie, l'Égypte et le Liban ne peuvent s'appuyer sur des infrastructures à même de garantir un volume des échanges suffisant. Le gazoduc arabe se trouve phagocyté par le circuit d'acheminement du gaz israélien vers la Méditerranée orientale. Israël, qui s'emploie à remodeler la région et à en redessiner la géographie et la politique par la force militaire, déploie aussi un expansionnisme à travers un réseau moins visible : celui des gazoducs.

Cartographier les sources d'approvisionnement

Depuis l'annonce de cet accord, de nombreuses interrogations se sont fait jour quant à la provenance effective du gaz livré. En effet, la Jordanie n'est pas un pays producteur de gaz, du moins pas à une échelle significative. Elle demeure fortement dépendante des importations énergétiques. Pourtant, le pays dispose de ressources non négligeables. Le gisement de Richa, à la frontière avec l'Irak, connu depuis les années 1980, contiendrait environ 9 400 milliards de pieds cubes de gaz (soit 266 milliards de mètres cubes). Malgré ce potentiel, les autorités jordaniennes n'ont jamais engagé d'exploitation ambitieuse ni soutenue de ces réserves. Les investissements dans les sources d'énergie locales – solaire, éolienne ou encore le schiste bitumineux – ont été longtemps insuffisants.

Cette situation résulte d'un choix politique persistant, fondé sur une dépendance structurelle aux importations d'énergie. Dans les années 1990, la Jordanie comptait largement sur le pétrole en provenance d'Irak. Cette relation énergétique a pris fin à la suite de la guerre qui a suivi l'invasion du Koweït en 2003. Par la suite, entre 2003 et 2011, la Jordanie s'est tournée vers le gaz égyptien, via des infrastructures régionales. Ces approvisionnements ont toutefois été fragilisés puis interrompus en raison d'attaques répétées contre les gazoducs dans le contexte du mouvement de protestations égyptien de 2011 puis de soulèvements dans le Sinaï. Il convient de rappeler que ces mêmes infrastructures alimentent Israël. Enfin, à partir de 2020, la Jordanie s'est tournée vers l'importation de gaz israélien, marquant une nouvelle étape dans cette trajectoire de dépendance énergétique externe.

L'ensemble de ces options a conduit la Jordanie à dépendre, pour l'essentiel de ses besoins énergétiques, d'une source unique. S'agissant de l'Égypte, sa production nationale a connu un déclin continu, atteignant en 2024 son niveau le plus bas depuis six ans. Cette même année, les importations de gaz par Le Caire ont atteint un niveau record, en particulier celles de gaz naturel liquéfié, majoritairement d'origine américaine.

Face aux interrogations concernant la traçabilité du gaz livré, le directeur de la communication du ministère syrien de l'énergie, Abdel Hamid Sallat, a précisé en 2026 que le gaz importé « n'est pas d'origine jordanienne, mais provient de gaz naturel liquéfié acquis sur les marchés internationaux, regazéifié à Aqaba avant d'être acheminé via le “gazoduc arabe” ». Cette explication occulte une réalité plus complexe, au cœur de laquelle se trouve Israël. Le « gazoduc arabe », autrefois symbole de coopération énergétique régionale, est devenu un axe central des flux gaziers en Méditerranée orientale, y compris pour le gaz exporté depuis Israël vers la Jordanie et Égypte.

Les infrastructures reliant le gisement de Leviathan, situé au large de Haïfa, se connectent au « gazoduc arabe » dans la région d'Al-Khanasri, dans le gouvernorat d'Al-Mafraq, au nord de la Jordanie. De là, le gaz est acheminé vers le sud en direction de la frontière égyptienne, avant de poursuivre vers Égypte.

Carte du réseau gazier en Méditerranée orientale : les cercles rouges indiquent les points d
Carte du réseau gazier en Méditerranée orientale : les cercles rouges indiquent les points d'entrée des gazoducs en provenance d'Israël dans le gazoduc arabe, au sud à Al-Arich (Égypte) et au nord à Al-Khanasri (Jordanie). Source : CEDIGAZ, avec modifications.

Un système régional capté par Tel-Aviv

Par conséquent, toute cargaison de gaz naturel liquéfié (GNL) importée du marché mondial et arrivant au terminal GNL d'Aqaba se trouve injectée dans le réseau du gazoduc arabe, où elle se mélange automatiquement au gaz circulant déjà, y compris celui importé d'Israël. Ces quantités intègrent ainsi ce que l'on peut appeler le « mixage gazier » utilisé par tous les acteurs du réseau.

Le gaz importé d'Israël constitue un pilier fondamental et durable de l'approvisionnement, en vertu d'accords s'étalant sur plusieurs décennies. Les chiffres sont colossaux : environ 10 milliards de dollars d'ici 2035 pour la Jordanie, et environ 35 milliards de dollars d'ici 2040 pour l'Égypte.

Il est donc probable que ces cargaisons soient gérées selon un système qui limite la traçabilité. Au lieu de transporter le gaz sur de longues distances au sein du réseau, les importations sont sans doute acheminées sous forme de gaz naturel liquéfié depuis le port d'Aqaba, au sud, vers l'Égypte, compte tenu de sa proximité géographique avec ce point du gazoduc. Inversement, une partie du gaz en provenance d'Israël et à destination de la Syrie serait pompée depuis son point d'entrée dans le gazoduc arabe, au nord de la Jordanie, le point le plus proche du territoire syrien. Ceci limiterait les coûts de transport supplémentaires et éviterait l'inversion du flux de gaz dans le gazoduc.

Ce mécanisme équivaut à une entrée directe d'Israël dans la chaîne d'approvisionnement énergétique syrienne. Grâce à cet accord, la Syrie est intégrée au nouveau système énergétique régional centré sur le hub israélien d'approvisionnement et d'exportation. Dès lors, le gazoduc arabe sert de principal mécanisme de transport. Initialement conçu comme un projet d'intégration arabe, il est devenu une infrastructure d'exportation de gaz israélien vers la Méditerranée orientale.

La main sur le robinet

L'attaque israélo-américaine du 28 février contre l'Iran a mis à l'épreuve tout ce système. Dès le début, Israël a annoncé la fermeture du champ gazier de Leviathan, son principal gisement d'exportation. Cette décision a immédiatement interrompu les approvisionnements vers la Jordanie et l'Égypte, contraignant les deux pays à activer leurs plans d'urgence pour faire face à une grave pénurie.

Il ne s'agit pas d'un cas isolé ; c'est la deuxième fois en moins d'un an que ce même champ est fermé, privant de gaz les deux pays. En juin 2025, lors de la guerre américano-israélienne contre l'Iran, Israël avait suspendu la production de ce champ, provoquant également des pénuries. En mars 2026, la Jordanie, dans le cadre de son plan d'urgence visant à pallier l'interruption des importations de gaz israélien, a annoncé qu'elle importerait du gaz naturel liquéfié depuis le marché mondial via le port d'Aqaba. Elle a aussi loué un nouveau navire de regazéification qui rejoindra celui actuellement amarré dans ce même port.

Il est devenu évident que le facteur déterminant du fonctionnement du système énergétique régional, qui a commencé à se structurer en 2016 avec la signature par la Jordanie du premier accord majeur d'importation de gaz avec Israël, est l'acheminement du gaz israélien lui-même. Importateurs nets d'énergie, incapables d'atteindre l'autosuffisance ou d'exporter leurs excédents de production nationale ou d'importations provenant d'autres sources, les pays arabes, voisins d'Israël, sont placés en situation de grande dépendance.

La dimension politique est également manifeste. Israël a maintes fois utilisé l'énergie et l'eau comme moyen de pression, notamment lorsqu'il a menacé de se retirer de l'accord gazier signé avec l'Égypte en septembre 2025, invoquant le non-respect supposé par Le Caire des termes des accords de Camp David. De même, Israël a menacé à plusieurs reprises de couper à la Jordanie l'approvisionnement en eau, une ressource essentielle. Interrompre les flux d'énergie et d'eau et détruire les infrastructures connexes, comme lors de la guerre contre Gaza depuis 2023, ainsi que cibler les infrastructures d'électricité et d'eau au Liban lors de ses attaques répétées font partie de l'arsenal déployé par Israël.

Le Liban et la Syrie pris dans l'étau

Le Liban progresse également, et à un rythme accéléré, vers le même type d'arrangements régionaux. En 2022, un accord de normalisation pour la délimitation de ses frontières maritimes avec Israël a été signé. Il devait permettre à Israël de lancer la production du champ de Karich et de renforcer ses exportations de gaz vers l'Europe via les installations de regazéification en Égypte. Malgré le contexte de guerre en Ukraine, de hausse des prix de l'énergie et la volonté de l'Europe de se détacher du gaz russe, l'exploitation des champs gaziers du Liban dans l'est de la Méditerranée reste au point mort.

La Syrie comme le Liban disposent de ressources nationales : le potentiel gazier libanais dans ses zones maritimes est estimé, selon l'Agence d'information sur l'énergie2, à 25,4 trillions de pieds cubes, tandis que la Syrie compterait 8,8 trillions de pieds cubes en mer et 8,5 trillions de pieds cubes sur son territoire central et oriental. Mais l'exploitation de ces réserves nécessite des moyens financiers et techniques colossaux, ainsi qu'une volonté politique en ce sens, doublée de la capacité de résister aux pressions régionales. Or le Liban et la Syrie connaissent un déficit électrique sévère et une demande énergétique très élevée qui les lie à l'étranger.

Cette urgence est susceptible d'être invoquée pour justifier le retard dans le développement des ressources locales et pour accélérer l'intégration dans le nouveau réseau énergétique régional. Implicitement, ce processus affirme la centralité d'Israël et lui laisse la latitude d'utiliser ces coupures d'approvisionnement comme un outil de siège, d'anéantissement, de chantage politique et d'expansion coloniale.


1NDLR. Un pied cube équivaut à 0,028 mètre cube (m3). La conversion suppose une division par 35,315. Donc ici, il s'agit de 850 000 à 2 550 000 m3.

2Une agence fédérale dépendant du département états-unien de l'énergie, créée en 1977.

07.04.2026 à 06:00

France. La loi « Yadan » et l'instrumentalisation des chiffres de l'antisémitisme

Sarra Grira

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà (…)

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Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé plus de 400 000 signatures.

En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).

L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.

Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.

Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

La source des chiffres

Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.

Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.

Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.

Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :


Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).

Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.

La Palestine en ligne de mire

Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?

Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».

Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.

Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :


Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).

Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.

Une définition biaisée de l'antisémitisme

En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.

En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.

Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :


Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.

La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »

Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?

Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.

Une logique de concurrence victimaire

Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».

Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :


La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).

Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :


La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).

Un point aveugle : l'extrême droite

L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »

L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.

Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.


1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.

2Valentine Faure, «  Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression »  », Le Monde, 21 mai 2024.

3«  Manifestation avec le collectif Nous Vivrons  », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.

4«  Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme  », Le Point, 31 mars 2026.

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