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13.05.2026 à 06:00

Jérusalem-Est. À Silwan, des milliers de Palestiniens menacés d'expulsion

Monica Cillerai

Dans le secteur de Batn Al-Hawa et Al-Bustan, des centaines de familles sont concernées par des décisions de justice qui ouvrent la voie à leur éviction au profit d'organisations de colons israéliens. Au sud-est de la Vieille ville de Jérusalem, sur les pentes de Silwan, la pression foncière et juridique s'intensifie, transformant progressivement la composition du quartier. Kayed Rajabi nous accueille chez lui, une cigarette à la main et le regard fatigué. Du fil barbelé longe le muret (…)

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Texte intégral (6097 mots)

Dans le secteur de Batn Al-Hawa et Al-Bustan, des centaines de familles sont concernées par des décisions de justice qui ouvrent la voie à leur éviction au profit d'organisations de colons israéliens. Au sud-est de la Vieille ville de Jérusalem, sur les pentes de Silwan, la pression foncière et juridique s'intensifie, transformant progressivement la composition du quartier.

Kayed Rajabi nous accueille chez lui, une cigarette à la main et le regard fatigué. Du fil barbelé longe le muret qui sépare son habitation de celle des voisins, où l'on voit une grande étoile de David illuminée et un drapeau israélien sur le balcon. Sur le toit voisin flottent d'autres drapeaux blancs et bleus.

La famille Rajabi se retrouve prise entre deux maisons récemment occupées par des colons israéliens dans le quartier de Batn Al-Hawa, à Silwan, au cœur de Jérusalem-Est. Leurs voisins ont été expulsés par la police le 25 mars, avec dix autres familles du quartier. Au total, seize familles ont été évacuées la même semaine, dont onze appartements appartiennent à la famille Rajabi et quatre à la famille Basbous. Les habitations sont désormais occupées par des colons tandis que des centaines d'autres Palestiniens risquent de subir le même sort dans les mois à venir.

Kayed Rajabi montrant une carte des expulsions.
Kayed Rajabi montrant une carte des expulsions.
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L'une de ses filles sur la terrasse de leur maison. À l'arrière-plan, la clôture de barbelés qui sépare leur maison de celle de leurs voisins, récemment occupée par des colons israéliens.

« Je suis né ici, ma famille est ici depuis 1967, lorsque nous avons été expulsés de notre maison. Et maintenant ils veulent nous expulser à nouveau. » Kayed a cinquante ans, dix enfants, et une détermination farouche à continuer de résister.

Ces maisons, c'est nous qui les avons construites : mon grand-père les a achetées et les a bâties pierre après pierre, brique après brique, clou après clou. Je me suis marié ici, mon père aussi. Mes enfants y sont nés et y ont grandi. Maintenant, les tribunaux israéliens nous ont ordonné de partir. Ils affirment que des juifs yéménites vivaient dans ce quartier, qui s'étend sur 0,52 hectare, à l'époque de l'Empire ottoman, et que la terre doit revenir aux juifs.

Une population sous pression

Batn Al-Hawa subit une offensive violente au nom du « droit au retour » des juifs sur des terres enregistrées comme juives avant 1948 : 85 familles palestiniennes sont ainsi menacées d'expulsion, soit plus de 700 personnes. C'est l'organisation religieuse israélienne Ateret Cohanim qui revendique la propriété de ces terrains, en utilisant deux lois comme levier pour prendre le contrôle de l'un des quartiers les plus stratégiques de Jérusalem-Est. La première est la loi de 1950 sur les « biens des absents » qui stipule que les propriétés des réfugiés palestiniens ne seraient pas restituées à leurs propriétaires « absents » après la Nakba. La seconde est la loi de 1970 relative aux affaires juridiques et administratives, qui permet à des organisations juives de revendiquer des biens à Jérusalem-Est s'ils étaient détenus par des juifs avant 1948.

Dans le quartier de Batn Al-Hawa, plusieurs maisons sont occupées par des colons israéliens.
Dans le quartier de Batn Al-Hawa, plusieurs maisons sont occupées par des colons israéliens.

Les terres de Batn Al-Hawa appartenaient à un trust religieux juif connu sous le nom de Benvenisti Trust, créé à la fin du XIXe siècle pour accueillir des juifs yéménites pauvres arrivés à Jérusalem. Ceux-ci ont quitté Silwan entre 1929 et 1936. Au début des années 2000, Ateret Cohanim a obtenu du registre foncier sa nomination en tant qu'administrateur fiduciaire de ces terrains, entamant ainsi une bataille juridique contre la population palestinienne du quartier.

En janvier 2026, la Cour suprême israélienne a donné son feu vert à des expulsions massives, après 11 ans de procédures judiciaires. Un processus que l'ONG israélienne B'Tselem a qualifié de « nettoyage ethnique »visant à modifier la composition démographique de la zone.

« Nous avons les documents, ces terres nous les avons achetées. Rien qu'ici, nous sommes six familles : moi, mes frères, mes sœurs, avec nos enfants. Au total, nous sommes 47 personnes. Nous risquons de nous retrouver à la rue demain, et nous ne savons pas quoi faire. » Kayed est épuisé ; l'incertitude de l'avenir et la tension de vivre entouré de colons armés l'empêchent de dormir. Il allume cigarette sur cigarette tandis qu'on remarque qu'au-dessus de nous, dans la maison voisine déjà occupée, deux soldats israéliens nous observent.

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L'une des deux maisons appartenant aux voisins de la famille de Kayed Rajabi, récemment occupées par des colons israéliens.
Une vue nocturne d
Une vue nocturne d'une partie de Silwan, où une étoile de David brille sur l'une des maisons occupées.

Le 23 avril, la police israélienne a notifié un ordre d'expulsion effectif pour sept appartements appartenant aux Rajabi : les familles doivent quitter les maisons avant le 17 mai, faute de quoi elles seront expulsées par la force la semaine suivante. D'autres familles risquent le même sort dans quelques mois.

Nous n'avons pas l'argent pour louer une maison, ils nous condamnent à mort. Nos voisins ont été expulsés de chez eux à deux heures du matin. Moi aussi j'ai peur qu'ils viennent me chasser de ma maison, et qu'ils installent un colon là où j'ai grandi et vécu. Il n'y a pas de mots pour décrire cette tristesse.

Un des fils de Kayed Rajabi sur la terrasse de leur maison
Un des fils de Kayed Rajabi sur la terrasse de leur maison

La famille Rajabi n'est pas arrivée à Silwan par choix. Après avoir été déplacée du quartier d'Al-Sharaf, dans la Vieille Ville, peu avant 1967, elle a été obligée de chercher une autre maison. Alors qu'Al-Sharaf était démoli par les autorités israéliennes pour faire place à l'actuel quartier juif, le grand-père de Kayed a acheté le terrain où se trouve leur maison. « Les colons veulent s'emparer de toutes les zones autour de la Vieille Ville. Ils utilisent le gouvernement et l'armée. Nous sommes agressés et arrêtés si nous refusons de quitter notre maison ou si nous nous opposons. » Il soupire profondément.

Depuis que le nombre de colons a augmenté, les enfants ont peur d'aller à l'école, ils ont même peur de monter sur les toits. Les colons lancent des pierres, des déchets, du verre. Ils insultent les femmes et les enfants. Ils veulent nous pousser à partir.

Vu depuis la colline d'en face, le quartier semble observer les passants : des dizaines d'yeux peints sur les façades des maisons marquent les habitations que les Palestiniens sont en train de perdre. Ils semblent défier les drapeaux israéliens et les étoiles de David que les colons accrochent sur les bâtiments occupés.

Des yeux peints sur les façades signalent certaines des maisons menacées d
Des yeux peints sur les façades signalent certaines des maisons menacées d'expulsion.

Rester, résister

« Nous ne quitterons pas nos maisons, même si nous devons mourir. Nous resterons à Jérusalem malgré les blessures, nous continuerons à exister. Ce sont les sionistes qui doivent partir, de toute la Palestine », conclut Kayed, appelant la communauté internationale à soutenir le peuple palestinien.

« Soumud », résistance enracinée : c'est la lutte des Palestiniens dans la ville occupée de Jérusalem. Rester, résister, ne pas partir. C'est aussi, d'une certaine manière, une résistance démographique. Les Palestiniens représentent aujourd'hui près de 40 % de la population de Jérusalem, une proportion en hausse constante depuis 1967, lorsque Israël a occupé puis annexé Jérusalem-Est à la suite de la guerre israélo-arabe. Depuis lors, le maintien d'une nette majorité juive s'impose comme un axe structurant des politiques israéliennes dans la ville, souvent décliné selon un équilibre démographique de 70 % contre 30 %. La croissance démographique palestinienne n'est pas seulement une donnée statistique, mais une question politique : une dynamique que les autorités israéliennes cherchent à contenir à travers un ensemble de mesures urbanistiques, juridiques et administratives qui limitent l'expansion des communautés palestiniennes et précarisent leur présence dans la ville. Poussant — à travers évictions, démolitions, amendes, répression quotidienne — de plus en plus de Palestiniens à partir.

Raed Basbous et sa famille ont été expulsés le 20 mars. Quarante-neuf ans, quatre enfants, il travaille à l'université de Jérusalem et est chercheur en informatique. Il accueille Orient XXI dans son bureau avec un café et commence à raconter.

Ils ont d'abord expulsé ma famille et celle de mon frère. Puis ils ont changé la serrure. Quelques jours plus tard, c'était au tour de mon père et d'un autre frère. Il y avait au moins 100 policiers antiémeute, ils ont bouclé tout le quartier ; ils ont jeté toutes nos affaires dehors et fait entrer les colons.

Raed montre une carte indiquant les maisons déjà évacuées et celles qui sont menacées. Il vit désormais dans un logement loué, tandis que le reste de sa famille est hébergé chez des proches.

Raed Basbous montre la carte des expulsions de Batn Al-Hawa.
Raed Basbous montre la carte des expulsions de Batn Al-Hawa.
Sa maison est entourée d
Sa maison est entourée d'un cercle.

« Depuis 2015, ma famille, avec 85 autres, se bat devant les tribunaux israéliens contre l'organisation de colons Ateret Cohanim qui nous vole nos terres », explique-t-il. L'organisation, fondée en 1981, opère « pour ramener la vie juive au cœur de l'ancienne Jérusalem », comme indiqué sur son site web. Une grande partie de ses activités consiste à acheter des logements dans des quartiers à majorité arabe, puis à y installer des familles juives souvent accompagnées d'une protection armée. Le but est de modifier la démographie et pousser les Palestiniens à quitter la ville.« Au début de cette année, ma famille et 26 autres ont reçu un ordre d'expulsion définitif. Et l'on nous a aussi imposé environ 13 000 dollars de frais juridiques. »

Son histoire se répète : la famille avait déjà été déplacée en 1948 pendant la Nakba. Depuis Al-Dawayina, à l'ouest d'Hébron, elle avait été obligée de se déplacer plusieurs fois jusqu'à arriver à Jérusalem, où elle avait acheté la terre dans le quartier de Silwan. « Ils veulent les terres de Batn Al-Hawa ? Très bien, qu'ils les prennent. Mais qu'ils nous rendent alors les terres qu'ils ont accaparées depuis 1948, et en 1967. »

« On nous avait proposé de l'argent, beaucoup d'argent, mais nous avons refusé, comme tous les autres. Cela aurait été comme vendre nos maisons, c'était inacceptable. Nous nous battons jusqu'au bout, nous avons droit à notre terre », insiste-t-il.

« Pour prendre nos terres, ils déclarent les zones parc national ou site archéologique »

À Silwan, plusieurs projets sont en cours — un parc, de nouvelles routes, un téléphérique — qui, selon les habitants, répondent à un seul objectif : expulser la population palestinienne et la remplacer par des colons israéliens. À Wadi Rababa, dit Raed, ils confisquent les terres au nom d'un parc national ; à Al-Bustan, ils démolissent des maisons parce qu'elles sont dépourvues de permis de construire, très difficiles à obtenir. À Batn Al-Hawa, ils les retirent aux Palestiniens pour les donner aux colons au nom d'un « droit au retour » des juifs.

Des colons israéliens, accompagnés d
Des colons israéliens, accompagnés d'un agent de sécurité armé, marchent dans les rues de Batn Al-Hawa.

« Il arrive aussi qu'ils démolissent une maison et que, deux ans plus tard, ils reviennent en affirmant que le terrain n'a pas été utilisé. À ce moment-là, l'État le confisque pour usage public », raconte Raed. Al-Bustan est un autre des quartiers de Silwan les plus visés, où près de 150 familles, soit un total de 1 500 personnes, risquent de perdre leur maison. Dans cette zone, les démolitions sont formellement justifiées comme des interventions contre des constructions sans permis, mais elles s'inscrivent dans le projet dit du « Parc du roi David », partie de l'expansion de la zone archéologique et touristique de la « Cité de David ». C'est ici que vivait la famille d'Abou Shafi. Leur maison a été détruite le 30 décembre 2025. « C'est la deuxième fois qu'ils démolissent notre maison », témoigne Umm Shafi, 45 ans. « Mon fils avait 4 ans la première fois, il y a 20 ans. Aujourd'hui, cela s'est reproduit. »

Umm Shafi se tient devant sa maison récemment démolie.
Umm Shafi se tient devant sa maison récemment démolie.

Le bulldozer était protégé par plus de 100 policiers, raconte-t-elle. « Nous avions déposé une demande de permis, engagé un avocat, tout fait. Mais cela ne sert à rien. Ils disent qu'il nous faut un permis de construire, mais il est impossible à obtenir. Ils ne les délivrent pas. » Elle offre un thé au milieu des décombres de la maison détruite. « Ils n'ont rien laissé intact. Mais nous la reconstruirons. Nous resterons ici, fermes et déterminés sur notre terre. Alhamdulillah. »

Silwan est dans le viseur depuis longtemps, mais depuis octobre 2023, le processus d'expulsions et de démolitions s'est accéléré. « Tout le monde regarde ce qui se passe à Gaza, en Syrie, au Liban, et personne ne regarde ce qui se passe ici. C'est une stratégie du gouvernement israélien : détourner l'attention vers l'extérieur pour pouvoir agir plus vite. »

Des décombres d
Des décombres d'une maison démolie dans le quartier d'Al-Bustan, à Silwan

En raison de sa position géographique, Silwan est riche en sites historiques — un élément qu'Israël utilise pour justifier ses politiques d'occupation et de contrôle du territoire.

Pour prendre nos terres, ils déclarent les zones parc national ou site archéologique. Ils démolissent nos maisons en exigeant des permis qu'ils ne délivrent jamais, puis infligent des amendes énormes. Et ils appellent cela du développement.

Cette politique de déplacement est menée en étroite collaboration avec Ateret Cohanim et Elad, une autre organisation de colons d'extrême droite dont la mission déclarée est d'« installer des familles juives dans la Cité de David » et de « renforcer le lien des juifs avec Jérusalem ». Selon Raed, ces organisations sont « l'armée du gouvernement ». Ce sont elles, dit-il, qui encouragent de nouveaux colons à venir s'installer à Silwan, leur offrent du travail et les financent. Il secoue la tête. « C'est très difficile pour nous. Tous mes souvenirs, tous mes amis, ma famille… tout le quartier est dans la même situation. Nous sommes tous nés là, nous avons grandi là. L'avenir est incertain. Mais une chose est sûre : nous ne cesserons pas de résister. »

12.05.2026 à 06:00

Au Sud-Liban, une violence coloniale inscrite dans l'histoire

Leyane Ajaka Dib Awada

Exprimée dès la genèse de l'État israélien en 1948, l'obsession israélienne envers le contrôle de sa frontière avec le Liban a profondément affecté des générations entières de Libanaises, en particulier dans le Sud du pays qui en a été la cible et la principale victime. Après avoir commis, principalement dans le Sud-Liban, plus de 10 000 violations du cessez-le-feu conclu en novembre 2024, l'armée israélienne a annoncé le 16 mars 2026 avoir commencé des opérations terrestres au Liban. (…)

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Texte intégral (3512 mots)

Exprimée dès la genèse de l'État israélien en 1948, l'obsession israélienne envers le contrôle de sa frontière avec le Liban a profondément affecté des générations entières de Libanaises, en particulier dans le Sud du pays qui en a été la cible et la principale victime.

Après avoir commis, principalement dans le Sud-Liban, plus de 10 000 violations du cessez-le-feu conclu en novembre 2024, l'armée israélienne a annoncé le 16 mars 2026 avoir commencé des opérations terrestres au Liban. Aujourd'hui, elle occupe une zone de 602 km² au nord de la Galilée, une région historiquement connue sous le nom de Jabal Amel. Plus de 800 000 Libanaises ont ainsi été contraintes de quitter le Sud, alors qu'Israël contrôle un territoire qui représente 5,8 % de la superficie du pays, et comprend 62 villages1. Engagé dans une vaste guerre régionale, Israël est en train d'atteindre, avec l'occupation de Jabal Amel, l'un de ses plus anciens objectifs, inscrit directement dans la fondation coloniale de son État.

La valeur stratégique du Sud-Liban

Après la Première guerre mondiale, les puissances européennes dessinent les nouvelles frontières qui découperont l'ex-Empire ottoman, alors que l'Organisation sioniste mondiale se voit promettre par les Britanniques (déclaration Balfour) un Foyer national juif en Palestine. En 1919, cette organisation préconise le détournement des eaux du fleuve Litani, situé à 30 km au nord de la nouvelle frontière avec la Palestine, vers la vallée du Jourdain. Le projet date déjà de 1899 : il vise à irriguer les colonies sionistes, et à générer de l'hydroélectricité. Au début du XXe siècle, le débit du Litani est d'environ 350 millions de mètres cubes d'eau par an. Alors que le projet sioniste se développe autour de l'acquisition de terres en Palestine mandataire, l'accès à cette ressource contribuerait à rendre rentable l'activité agricole alors subventionnée des colons. Les plans de développement sionistes des années 1930, ébauchés dans le secret et avec l'appui du futur fondateur israélien David Ben Gourion, donnent une grande importance au Litani et prévoient d'accaparer la majorité de son volume d'eau.

L'Organisation sioniste mondiale insiste aussi depuis 1919 sur la valeur stratégique du contrôle des collines surplombant Jabal Amel, qui permettent de protéger le Golan, également convoité, et qui offrent un accès à Damas2.

Pour les Libanaises, à la veille de la création de l'État d'Israël en 1948, la frontière entre le Liban et la Palestine est une fabrication occidentale. La population rurale de Jabal Amel a plus d'attaches sociales et économiques avec la ville palestinienne de Haïfa qu'avec Beyrouth. Majoritairement chiite, cette population était déjà politiquement et administrativement marginalisée sous l'Empire ottoman, qui avait favorisé le développement économique de Beyrouth au détriment de Jabal Amel, lieu de passage historique du commerce entre Damas et la Palestine.

Au moment de la Nakba, le nettoyage ethnique commis par les milices armées sionistes puis par l'armée israélienne entre 1947 et 1949, les Palestiniennes chassées de leurs terres trouvent d'abord refuge dans les vergers des villages libanais. Fin octobre 1948, l'armée israélienne envahit le Liban, occupant 13 villages de Jabal Amel où elle commet des exactions, tuant des dizaines de civiles. En 1949, un armistice entraîne le retrait de l'occupation, mais l'armée israélienne continue de contrôler des parcelles de territoire libanais le long de la frontière.

Mise en place d'une résistance

Dans les années 1950 et 1960, une résistance armée palestinienne se développe et installe des bases militaires dans le Sud-Liban. Une guérilla y prend place qui rend la violence banale, avec 140 attaques israéliennes dénombrées de 1949 à 1964. Le contrôle de Jabal Amel devient un enjeu majeur pour Israël : à la fin des années 1960, la multiplication des opérations commandos israéliennes dans le Sud terrorise la population, et rend la région invivable pour ses habitantes. En 1968 Israël lance une attaque aérienne contre l'aéroport de Beyrouth, suivie d'une agression terrestre et aérienne de Jabal Amel en 1970, puis d'une brève invasion terrestre en 1972. Chacune de ces agressions est condamnée par l'ONU qui demande à plusieurs reprises le retrait des troupes israéliennes du Sud-Liban, en vain. Israël se sert aussi de cette région comme d'une base pour mener des attaques contre la Syrie lors des guerres de 1967 et 1973, qui font des dizaines de victimes collatérales parmi les Libanaises du Sud. De 1968 à 1974, Israël a attaqué le Sud-Liban plus de 3 000 fois.

Jabal Amel vit donc sous une menace israélienne permanente quand éclate la guerre civile libanaise en 1975. Les facteurs à l'origine de cette guerre sont nombreux, on en retiendra ici la division profonde entre une droite chrétienne nationaliste antipalestinienne, et une gauche libanaise laïque, partisane du panarabisme et solidaire de la cause palestinienne. Israël, comme à son habitude, emploie ces divisions à son avantage : son armée prodigue dans le sud du Liban des soins à la population des villages chrétiens frontaliers, achète la production locale de tabac qui a perdu le soutien de l'État libanais alors que l'économie locale se porte mal, et finance les milices chrétiennes de droite.

En 1975-1976, une milice se forme au Sud-Liban pour combattre la résistance palestinienne sous l'égide du major chrétien Saad Haddad, rapidement cooptée par les Israéliennes et connue plus tard sous le nom de l'Armée du Liban Sud (ALS). Quand Israël envahit le pays en 1978 avec 30 000 soldates, l'ALS prête main-forte à l'occupation et déclare son autorité sur la frontière. L'opération est baptisée « Litani » par l'armée israélienne, qui garde le cap de son double objectif militaire et économique de contrôle du fleuve libanais et de la région alentour. Elle tue 1 186 civiles et en déplace 285 000, touchant des dizaines de villages, dont certains sont totalement détruits.

L'ONU condamne cette invasion, et constitue la même année la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), avec pour objectif de créer une zone tampon entre Israël et le Liban. Bien que cette mission ait notoirement échoué, elle consacre un changement de paradigme majeur : la frontière libanaise avec Israël, autrefois une région civile, paysanne, reliée socialement, économiquement et culturellement à la Palestine, est devenue un terrain d'affrontement militaire où se joue l'avenir des Palestiniennes.

L'occupation militaire de 1978 est doublée en 1982 par une invasion israélienne de grande ampleur du Liban, facilitée par le soutien de la droite chrétienne libanaise. En 1982, alors que l'armée israélienne atteint Beyrouth, des factions de gauche s'unissent en un front de résistance national connu sous l'acronyme arabe Jammoul (Jabhat Al-Mouqawama Al-Ouataniya Al-Lobnaniya, « Front national libanais de la résistance »). Face à cette coalition et à l'affaiblissement de ses soutiens politiques libanais, Israël se replie vers la « ceinture de sécurité », une occupation militaire au sud du Litani dont les limites se stabilisent en 1985.

Une occupation de 22 ans

Dans le sud du Liban, l'occupation resserre son étau sur la population dans les années 1980. En 1982, Israël et l'ALS ouvrent un immense camp de détention à Ansar près de la ville de Nabatiyeh, qui aurait accueilli près de 10 000 détenu∙es palestinien∙nes et libanais∙es. La vie sous l'occupation israélienne et l'autorité de l'ALS à partir de 1985 est rude : les hommes qui ne rejoignent pas l'ALS sont forcés au départ ou à la clandestinité, tandis que les familles accusées de soutien à la résistance palestinienne sont attaquées. Quand l'invasion recule en 1985, un nouveau centre de détention est ouvert dans le village de Khiam. Moins étendue qu'Ansar, cette prison restera active jusqu'au retrait israélien du Sud Liban en 2000, détenant environ 3 000 personnes sur cette période3.

Les forces d'occupation arrêtent des combattant∙es et militant∙es, leurs familles, mais aussi des civil∙es de tous âges incarcérées arbitrairement. La cruauté des conditions de détention et de la torture pratiquée dans ces camps a marqué les mémoires. Les prisonnier∙es — hommes et femmes — sont entassé∙es dans des pièces insalubres, placé∙es à l'isolement dans des cellules minuscules, torturé∙es lors d'interrogatoires fréquents et extrêmement mal nourri∙es4.

La région est coupée du reste du pays par des barrages filtrants stricts, tenus par des milicien∙nes libanais∙es violent∙es envers les civiles. En 1990, la guerre civile libanaise prend fin : les nombreuses milices libanaises sont désarmées et leurs leaders se reconvertissent en parlementaires, hormis dans le Sud où des combattantes issues de diverses factions politiques poursuivent leur guérilla contre l'occupation israélienne et l'ALS. Cette situation approfondit le fossé entre un pays qui se remet des affres de la guerre civile, et un Sud occupé et plus marginalisé que jamais. Chaque année, des centaines de civil∙es sont tué∙es par Israël et l'ALS dans des opérations militaires qui les ciblent parfois directement, et les massacres continuent de se multiplier.

Le 24 mai 2000, la frontière sud du Liban est enfin libérée après 22 ans d'occupation militaire israélienne. La guerre de libération du Sud durant les années 1990 a été affectée par d'importantes reconfigurations politiques internationales. Le retrait de la résistance palestinienne contrainte à quitter le Liban en 1982, et le déclin de l'URSS à la fin des années 1980 minent le mouvement de résistance de gauche. Après la perte de ces soutiens, les forces de Jammoul s'affaiblissent dans les années 1990, tandis que le Hezbollah est en pleine ascension. Depuis la révolution iranienne de 1979 et l'établissement d'une République islamique chiite dans le pays, l'Iran est devenu un acteur de la guerre civile libanaise en fournissant un soutien politique, militaire et financier aux milices islamistes qui naissent au Liban dans les années 1980, notamment le Hezbollah établi en 1982. De simple milice, le « parti de Dieu » devient un acteur social qui offre des services allant de l'entretien de la voie publique à l'éducation et aux soins dans le Sud du Liban et dans la banlieue Sud de Beyrouth, où se réfugient la population chiite précaire et marginalisée de Jabal Amel. En 2000, c'est finalement ce parti et son jeune chef Hassan Nasrallah qui sortent vainqueurs de la lutte contre Israël. Dix ans après le reste du pays, le Sud-Liban peut enfin entamer sa propre reconstruction. Mais 52 ans de combats — des débuts de la résistance palestinienne à la guerre civile et l'occupation — ne laissent pas la région indemne.

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L'occupation israélienne (1982), ses phases de retrait et la Ligne bleue
Hisham Ashkar (2012)

Une campagne d'anéantissement de la vie

Les décennies de violence ajoutées à la précarité initiale de la région ont un impact économique majeur sur Jabal Amel. Beaucoup d'habitant∙es sont contraint∙es de travailler avec les occupant∙es, les plus pauvres étant exploité∙es dans des usines en Israël. Certain∙es se mettent aussi au service de l'ALS pour maintenir l'ordre ou espionner la population. Enfin, l'occupation fait main basse sur le système de santé, contraignant les résistant∙es à se soigner clandestinement tandis que les soins des collaborateur∙ices sont pris en charge jusque dans des hôpitaux israéliens.

De 1978 à 2000, Israël a posé plus de 400 000 mines antipersonnel autour de sa frontière avec le Liban. La présence de mines non explosées affecte indistinctement les paysan∙nes et leur bétail qui reviennent sur les terrains agricoles après la libération. Elles sinistrent aussi des routes et des habitations, endommageant les infrastructures sauvées de la guerre. Malgré 20 ans d'efforts de déminage, ces mines non explosées sont encore une menace. Par ailleurs, les terrains agricoles ont été endommagés par les bombardements et par l'usage israélien d'armes chimiques, et se prêtent mal à des cultures alimentaires. Israël a aussi partiellement accompli son projet de pillage des eaux libanaises en détournant les rivières Wazzani et Hasbani, deux affluents du Jourdain. Ces divers dégâts israéliens contraignent beaucoup de paysan∙nes de Jabal Amel à passer à une culture de tabac exclusivement, un travail ingrat très mal rémunéré.

Le Sud-Liban a à peine le temps d'entamer sa reconstruction qu'il est de nouveau frappé par Israël en 2006. Pendant 33 jours, Israël reprend ses bombardements de la population civile libanaise, mais également de son patrimoine et de ses ressources à la frontière sud où commencent les hostilités avec le Hezbollah. Il les étend au reste du pays, notamment à la banlieue sud de Beyrouth. En un mois, Israël tue 1 109 civil∙es et en blesse plus de 4 000. D'après l'ONG Mines Advisory Group, il aurait jeté plus de 4 millions de bombes à fragmentation sur le Liban, dont 40 % étaient encore non explosées à la fin de la guerre. Après la guerre de 2006, Jabal Amel connaît enfin un répit qui durera, malgré des accrochages ponctuels à la frontière, jusqu'au 7 octobre 2023. Durant ce temps, les politicien∙nes israélien∙nes n'ont jamais cessé de faire campagne pour le contrôle militaire du Sud-Liban.

De la Nakba à l'occupation en cours dans le sud du Liban, Israël a mené une véritable campagne d'anéantissement de Jabal Amel, affectant ses infrastructures civiles, sa population et son territoire de telle sorte que la presse libanaise parle aujourd'hui d'un nettoyage ethnique. Le 16 avril 2026, pour la deuxième fois en deux ans, Israël a prétendu signer un « cessez-le-feu », tout en poursuivant son annihilation de la vie dans la région. Il bombarde quotidiennement Jabal Amel, et a établi, comme à Gaza, une « ligne jaune », au sud de laquelle une « zone tampon » de plus de 600 km² est préparée à l'annexion.


1Enzo Quenescourt, «  Villages concernés, superficie, habitants sommés d'évacuer : ce que l'on sait, en cartes, de la “zone tampon” revendiquée par Israël au Liban-Sud  », L'Orient Le-Jour, 22 avril 2026

2Dans le plan proposé à la conférence de la paix à Versailles en 1919, l'Organisation sioniste mondiale envisage même d'étendre son territoire à la ville de Saïda, un grand port situé 45 km au Sud de Beyrouth. Cf. Daniel Meier, Shaping Lebanon's Borderlands. Armed Resistance and International Intervention in South Lebanon, chapitre 2 : «  The Struggle for the South  », I.B. Tauris, Londres, 2016.

3Véronique Ruggirello, Khiam, prison de la honte : récits d'une résistance à vingt-deux ans d'occupation israélienne du Liban sud, L'Harmattan, 2003

4Le film Tal'een aal Jnub — dont le titre en anglais est Up to the south  Jusqu'au Sud  ») — de Jayce Salloum et Walid Raad (1993), disponible en ligne gratuitement, recueille les témoignages d'ancien∙nes détenu∙es de Khiam.

11.05.2026 à 06:00

Israël. La drug-nation blanchit la guerre

Jean Stern

Depuis le 7 octobre 2023, des drogues sont administrées à des milliers de militaires au retour de Gaza. Du cannabis au LSD en passant par l'ecstasy, tout est bon pour traiter les troubles post-traumatiques, que les Israéliens, qui se complaisent dans le rôle de victimes, ont baptisés « blessures morales ». Enquête. De notre envoyé spécial à Tel-Aviv. Le groupe pop-rock Hatikva 6 compte 150 chanteurs venus de 16 brigades différentes et menés par Òmri Glickman, un quadragénaire barbu et (…)

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Texte intégral (6267 mots)

Depuis le 7 octobre 2023, des drogues sont administrées à des milliers de militaires au retour de Gaza. Du cannabis au LSD en passant par l'ecstasy, tout est bon pour traiter les troubles post-traumatiques, que les Israéliens, qui se complaisent dans le rôle de victimes, ont baptisés « blessures morales ». Enquête.

De notre envoyé spécial à Tel-Aviv.

Le groupe pop-rock Hatikva 6 compte 150 chanteurs venus de 16 brigades différentes et menés par Òmri Glickman, un quadragénaire barbu et colossal. Le clip de sa chanson « Himnon ha'lokhem » est financé par l'armée israélienne. Cet hymne du combattant a comme refrain, répété quatre fois, les paroles suivantes :

« Alors qui est fou ?
C'est moi qui suis fou. »

Filmée à l'école de formation des officiers, la troupe en treillis danse joyeusement sur des images de destruction à Gaza.

Cette folie meurtrière, Israël la traite avec des drogues. Après trois ans de guerre, la drug-nation, repliée sur elle-même, est inquiète et peureuse. Au centre de Tel-Aviv, les odeurs d'herbe embaument les terrasses. La ville, morose par rapport à ses habitudes trépidantes d'avant 2023, se laisse aller à la défonce, récréative ou médicale, car la plupart des fumeurs s'adonnent au cannabis sur ordonnance1. Ils et elles sont souvent d'ex-militaires revenus de Gaza.

Israël aime à se considérer comme le laboratoire de l'Occident. Des médecins appointés par l'armée mettent au point des traitements à base de drogue pour soigner les troubles de stress post-traumatique (TSPT) des milliers d'appelés et de réservistes ayant servi à Gaza. Enfin, le mot « soigner » n'est pas tout à fait exact. L'administration de substances a plutôt pour but de faire oublier une guerre dont seuls des journalistes palestiniens ont pu témoigner. Parmi eux, à ce jour, 262 ont été massacrés par des bidasses israéliens. Hachich, herbe, métamphétamines, champignons hallucinogènes : sur 500 000 militaires ayant servi à Gaza, environ 40 000 sont ainsi « soignés ».

Le « Patient 1 »

Avant cela, le seul pays qui a drogué massivement ses soldats — mais aussi sa population — dans une situation de guerre a été l'Allemagne de Hitler, à partir de 1939. La pervitine, une métamphétamine euphorisante particulièrement addictive, va contribuer, écrit l'essayiste allemand Norman Ohler, à mettre « le pays en surchauffe ». Soldats, étudiants, ouvriers, conducteurs de train et même médecins s'y adonnent sans réserve. « La pervitine est à l'unisson avec l'Allemagne nazie », explique Norman Ohler, et va permettre « la vague d'autoguérison nationale » du peuple allemand.

Les nazis, bien qu'ils pensent que la drogue est une invention des médecins juifs2, la laissent circuler largement, au moins jusqu'en 1941. Des millions de personnes en consomment. Hitler lui-même se fait shooter tous les jours par son médecin personnel, qui l'a malicieusement baptisé « Patient 1 ». Aujourd'hui appelée crystal meth, la pervitine continue de se produire et de se vendre sous le manteau, les fans de la série Breaking Bad3 en témoignent.

Pour Ruchama Marton, psychothérapeute et psychiatre israélienne, fondatrice de Médecins pour les droits humains (Physicians for Human Rights, PHR) qui lutte contre l'occupation des territoires palestiniens et défend le droit à la santé, « le cannabis ne guérit rien du tout. Il t'accompagne. Si tu es de bonne humeur, il va accentuer cet état, mais si tu es déprimé, tu le seras encore plus ». Ian Hamel, médecin généraliste à Tel-Aviv, considère que « traiter avec des drogues des gens qui ont connu l'effroi à Gaza, ou qui ont honte de ce qu'ils ont fait, c'est de la courte vue. Quid des effets secondaires, des accoutumances ? » Le docteur Michael Zeitoun s'inquiète lui aussi du long terme : « Les destructions, les morts, Israël avait appris à les gérer avec les attentats dans les années 1990. Il a fallu depuis Gaza passer la vitesse supérieure. La drogue est arrivée à point nommé. Mais on manque de recul. »

Ce n'est pas la première fois que la psychiatrie moderne expérimente des drogues comme outil thérapeutique, mais c'est la première fois qu'elle le fait dans une situation de guerre. « Longtemps le syndrome post-traumatique a été considéré par les psychiatres militaires comme une forme d'hystérie, rappelle Ruchama Marton.


La psychiatrie regardait l'hystérie comme une maladie féminine, et les soldats dits hystériques étaient méprisés. Quel était le mode de soins ? Des bains de glace, des chocs électriques. La cruauté psychiatrique ne les a pas guéris, car rien en dehors de la mort ne pouvait effacer ce qu'ils avaient vu. D'ailleurs on finissait souvent par les renvoyer sur le champ de bataille pour qu'ils se fassent tuer.

Des consignes imprécises

Pour les Israéliens qui continuent de livrer bataille sur plusieurs fronts, la guerre menée à Gaza a basculé en une gigantesque postcure. Dina, une sous-officier de 34 ans au débit rageur, a servi fin 2023-début 2024 dans la logistique. « J'ai vu des opératrices de drones qui cachaient avec des couvertures les écrans de contrôle et choisissaient ainsi ce qu'elles pouvaient voir », s'épargnant par exemple les destructions de maisons. « Alors quand tu reviens de Gaza, poursuit Dina, il y a un décalage entre ce que tu ressens et la façon dont tu es accueilli. On te parle d'héroïsme alors que tu sais que tu as fait des choses immondes. Dans les bases, les jeunes fument beaucoup de hachich, alors après… »

Dina a canalisé sa colère sans drogue ni médicaments, contrairement à de nombreux amis réservistes. Son engagement militant aux côtés des familles des otages et des refuzniks4 lui a servi de thérapie.

Tuli Flint a lui aussi servi en Cisjordanie et à Gaza pendant de longues années. Il appartient désormais aux Combatants for Peace (Combattants pour la paix), une organisation non gouvernementale (ONG) créée en 2005, composé d'anciens militaires israéliens et de résistants palestiniens. Docteur en criminologie, ancien officier et psychiatre militaire, ce bel homme reçoit dans un sous-sol au décor orientalisant tout près de la sinistre place Rabin. Son regard est bienveillant, mais il porte un treillis, comme si le médecin de « gauche » n'avait pas tout à fait rompu avec le costume de guerre :


Beaucoup de gens veulent des résultats immédiats, concrets, ciblés pour “reseter” [effacer] les traumas, qui sont des événements qui vont au-delà de vos capacités de tolérance. Au début de la guerre, le traumatisme était plus facile à traiter. Mais quand elle s'est intensifiée, et les controverses avec, cela a été plus compliqué. Il y a eu les manifs, les polémiques sur les otages. Les soldats sont retournés à la guerre avec moins de convictions. Ils ont vu la trahison de l'idéal, ils se sont sentis seuls face au danger.

Le traumatisme des soldats vient aussi, selon lui, du fait qu'ils ont du mal à faire la différence entre la guerre et le crime de guerre. Il est surprenant de constater à travers plusieurs témoignages que les consignes aux soldats étaient souvent vagues, imprécises, comme si l'armée ne voulait pas trop se mouiller sur le terrain. Livrés à eux-mêmes, les soldats ont commis des horreurs. « Pour ces post-traumas-là, il n'y a pas de guérison, poursuit le docteur Flint. Il n'y a pas de solution magique, même si certaines drogues comme la MDMA peuvent calmer. On peut aussi dire que le cannabis médical a sauvé la vie de gens en TSPT et en a stabilisé beaucoup, mais qu'il en a bousillé encore plus. Le cannabis calme mais ne traite pas. »

Non sans lucidité, le docteur Flint conclut que « ce ne sont pas les TSPT qu'il faut traiter mais plutôt la colonisation et l'apartheid ».

Un pays d'addictions

Les chiffres donnent le vertige. De façon générale, Israël est un pays d'addictions. En 2017, 27 % de la population de 18-65 ans avait fumé au moins une fois de l'herbe ou du hachich dans l'année précédente, ce qui est alors un record mondial. Selon des données du projet Medspad5, 14,8 % des garçons israéliens de 15-17 ans ont fumé au moins une fois du cannabis, contre 4,3 % des garçons égyptiens. Pour les métamphétamines, type MDMA ((3,4-méthylènedioxy-N-méthylamphétamine), 3,5 % des garçons israéliens ont en consommé au moins une fois, autant que les Algériens. Et selon un rapport officiel israélien, 54 % des appelés ont déjà fumé du cannabis ou du cannabis de synthèse, très répandu au Proche-Orient, avant d'aller à l'armée.

Les addictions ont fortement progressé depuis le 7 octobre 2023 : + 180 % pour les somnifères et surtout + 70 %, dans l'ensemble de la population, pour les opioïdes délivrés sur ordonnance, selon les chiffres collectés par Natal, acronyme de Victimes de traumatismes liés au contexte national, une association spécialisée dans le traitement des troubles post-traumatiques. Ce phénomène inquiète beaucoup en Israël, qui était déjà en 2020 au premier rang de la consommation mondiale d'opioïdes, type fentanyl, note dans un autre rapport le docteur Nadav Davidovitch6.

Le pays compte 10 millions d'habitants, dont 500 000 réservistes. Le professeur Shaul Lev-Ran, fondateur du centre israélien des addictions, estime qu'entre 30 % et 50 % des Israéliens sont sous l'emprise d'une substance addictive, contre un sur sept avant l'automne 2023.

Israël autorise par ailleurs le cannabis thérapeutique depuis presque vingt ans, et a assoupli les règles de son usage en avril 2024, dans la foulée de la guerre à Gaza, car la pression des médecins et de leur patientèle était forte. Cent trente-cinq mille Israéliens fument en avril 2026 du cannabis délivré sur ordonnance par leur médecin. Au moins 8 000 ex-militaires en ont bénéficié en 2024, 3 500 supplémentaires en 2025 et le rythme n'est pas près de s'interrompre, puisque l'armée anticipe 5 000 à 8 000 soldats à traiter en 2026.

Le département de réadaptation du ministère de la défense reçoit environ 1 500 demandes de reconnaissance de troubles post-traumatiques chaque mois, indique le Times of Israël7. Le même département parle de 78 000 blessés depuis octobre 2023, pour une bonne partie en « trouble psychologique ». Cité par l'Agence France-Presse (AFP), le professeur Shaul Lev-Ran estime à 25 % l'augmentation de la consommation de « médicaments sur ordonnance, de drogues illégales et d'alcool » depuis trois ans.

Le prix du silence

Le problème est humain, mais aussi économique : l'association Natal, qui travaille sur les TSPT depuis trente ans, estime le coût global des traumatismes liés à la guerre à Gaza à 500 milliards de shekels sur les cinq prochaines années, soit environ 145 milliards d'euros en 2026. C'est à peu près l'équivalent du budget de la santé mentale en France. Selon une étude de l'assurance maladie, le coût global des troubles psychiques en France, pays sept fois plus peuplé, est estimé à 24,7 milliards d'euros par an.

En Israël, dont l'hypercapitalisme est depuis une vingtaine d'années le moteur, les soldats victimes de troubles post-traumatiques négocient des indemnités pour compenser leur perte de revenus, car beaucoup sont incapables de reprendre un travail régulier. Attribuées par des commissions spécialisées qui comptent des civils et des militaires, ces indemnités vont leur permettre de maintenir la tête hors de l'eau. Pas question de voir, comme aux États-Unis, des soldats devenus fous livrés à la rue après les guerres du Viêtnam ou d'Irak. Les images de ces vétérans abandonnés avec leurs caddies pleins jusqu'à la gueule ont hanté l'Amérique. Des films immenses comme Voyage au bout de l'enfer (1978) de Michael Cimino racontent la douleur du retour au monde ordinaire.

En Israël, rien de tel, ni livre ni film, et l'on a vu ce qu'il en était de la musique. Il ne faudrait pas que certains se mettent à déblatérer sur ce pilier de l'identité nationale qu'est l'armée et racontent les crimes commis à Gaza. Le silence a un prix. Des commissions fixent celui de la « blessure morale », terme couramment utilisé pour parler des TSPT, pendant que d'autres prescrivent des drogues pour la faire oublier. Pour l'instant, cela fonctionne. L'armée israélienne, si bavarde d'ordinaire, est quasi muette sur le sujet.

Cependant la question de l'indemnisation des soldats traumatisés devient de plus en plus sensible. Si son coût est jugé important par le gouvernement, les familles de « post-traumas » sont mécontentes des sommes allouées. Outre une vie de famille bousillée, la guerre les met sur la paille. Sans un mot pour les Palestiniens, mais ce n'est pas la seule à les oublier puisque personne ou presque ne parle d'eux en Israël, la femme d'un réserviste revenu traumatisé de Gaza envisage de fonder une association des familles pour obtenir de meilleures compensations. On reste songeur devant ce front secondaire.

Un trauma national

Les cannabis modernes, élaborés en laboratoire et génétiquement modifiés, sont surpuissants par leurs effets. Prescrits en Israël, ils sont exportés du Canada et des États-Unis. Pour les médecins israéliens, ils valent mieux que les cannabinoïdes illégaux de synthèse, comme le Nice Guy et le Dosa. Ces drogues simples à produire sont notamment fabriquées dans des labos à Constantine, en Algérie, selon un rapport de l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, et importées via la Jordanie8

À ces drogues peu chères, mais très addictives et particulièrement dangereuses pour la santé, de nombreux médecins préfèrent des produits tout aussi addictifs, mais dont ils pensent contrôler l'usage plutôt que de laisser des milliers de jeunes perdre les pédales, voire pire. Parmi les anciens appelés et réservistes de Gaza, on compte 22 suicides en 2025 (60 depuis octobre 2023) pour 279 tentatives entre 2024 et 2025.

Pour faire face à ce flot de troubles post-traumatiques, le ministère israélien de la santé a ouvert 14 nouvelles cliniques de traumatologie dans les hôpitaux psychiatriques depuis le 7 octobre 2023. Et les autorités s'appuient en outre sur des associations comme Natal. « Les traumas étaient un tabou dans la société israélienne, explique à Orient XXI Ifat Morad, la porte-parole de l'association. Notre objectif est de les soigner, de permettre le retour à la vie. Nous proposons tout cela sous un même parapluie. »

Cette association à but non lucratif présente dans tout le pays se définit comme « apolitique » et compte parmi ses 140 salariés et ses 1 100 thérapeutes « des Juifs, des Arabes et des Druzes ». Elle propose des traitements, y compris à base de drogues, et s'occupe aussi de réintégration sociale. « Il y a beaucoup d'addictions aux opioïdes, à l'alcool, aux drogues de synthèse parmi les post-traumas, complète sa collègue psychiatre Liat Barnea. Pour les traitements, on est sur un mode intégratif. La drogue peut en faire partie au même titre que d'autres médicaments. »

Aux termes de « blessures morales », Liat Barnea préfère ceux de « traumatisme national ». « C'est bien plus large que la guerre, c'est le fait de vivre ici, explique la psychiatre. La société est déprimée et elle a perdu confiance dans le gouvernement et en elle-même. Le traumatisme national vient de ce sentiment de confiance trahie. C'est pour Israël une question vitale, car il risque de provoquer un effondrement du pays. »

Chez Natal, chaque militaire est suivi par plusieurs personnes aussi bien sur le plan thérapeutique que sur le plan social. Le service social dirigé par Shaked Arieli a grossi à toute vitesse : 5 salariés il y a trois ans, 45 aujourd'hui. « Il n'y a pas de place pour les toxicomanes en entreprise, alors que le retour au travail est en soi un but thérapeutique », explique-t-elle.

« On les aide, mais on les exclut »

À l'hôpital psychiatrique Merhavim, on accompagne les soldats revenus de Gaza avec des drogues puissantes. Cet ensemble de baraquements ripolinés parsème un parc vallonné dans la grande banlieue de Tel-Aviv, non loin de Beer Yaakov. L'institution close de grillages est cernée d'immeubles d'habitation d'une dizaine d'étages récents et chics. Nouveaux habitants, nouvelle gare, nouvelles rues : tout change dans ce coin d'Israël autrefois rural et arabe. Les baraquements formaient une caserne britannique du temps du mandat. « Pas mal d'hôpitaux psychiatriques sont installés dans d'anciens bâtiments militaires anglais ou jordaniens », explique le docteur Eran Harel, qui dirige l'hôpital de jour.

Ce jeune sexagénaire aux lignes fermes et au regard franc nous reçoit dans la salle où, avec deux collègues, il administre à des patients volontaires, choisis en concertation avec l'armée, du LSD (Lyserg Säure Diethylamid, acide lysergique diéthylamide), de la MDMA, dont le nom courant anglais est ecstasy, et de la psilocybine, un dérivé de champignons hallucinogènes. Il conduit deux protocoles dont chacun compte 30 patients, qui vont suivre 18 séances. Pour lui, ces expérimentations sont prometteuses. « On cherche à comprendre comment des substances chimiquement différentes comme la MDMA ou le LSD vont agir sur le cerveau. Dans le cadre de TSPT liés à un événement, le traitement va chercher à changer la perception de ce que les soldats ont senti, vu, compris », explique le médecin.

Pour sa part, Eran Harel ne croit pas non plus à l'utilité du cannabis pour traiter les traumas


Pour 90 % des traumatisés de Gaza, il s'agit de faire face à la question suivante : quel est ton degré d'innocence politique ? Avec dans ce pays un entraînement idéologique par l'éducation, les valeurs, la discipline militaire, le traumatisme individuel est un défi au sens politique du terme.

Annette Feld, psychanalyste à Tel-Aviv, le rejoint dans cette analyse : « La drogue marque une forme de faiblesse : on les aide, mais on les exclut. Car la drogue ne répond pas à la question : de quoi sont-ils malades ? » De leur pays, gravement. Et si cela ne se dit pas, cela ne se soigne pas non plus.

La culpabilité doit rester à Gaza

Une femme, Hofit X., que nous rencontrons à la terrasse peu fréquentée d'une pâtisserie de Tel-Aviv, en témoigne. Elle se plaint que « l'armée [lui] a pris son mari ». Ben, 42 ans en 2023, réserviste, est revenu traumatisé et a suivi un traitement au cannabis. « Ma famille semble normale et vous ne verrez pas ce qui nous arrive. Mais quand il est revenu de Gaza, c'était un autre homme. Il ne pouvait plus se concentrer, il n'arrivait plus à se lever, il était dans une bulle et a commencé à fumer. » Ben, qui s'est porté volontaire dès le début de la guerre, n'était pas en première ligne. « Il est entré dans Gaza de nuit, dans des convois de logistique, avec le sentiment d'être vulnérable, sans indications claires des endroits où aller. Son sentiment de culpabilité, dit-il, vient du fait qu'il a peut-être blessé des enfants. »

Bien que peu loquace sur le sujet, la presse israélienne a évoqué plusieurs histoires de culpabilité de ce type. Le docteur Yossi Levi-Belz raconte ainsi au quotidien Haaretz que, pendant son service dans la réserve, il a « rencontré des gens dont le travail consistait à marquer les maisons à bombarder » :


Durant les premières semaines, sous le choc [des attaques du Hamas en octobre 2023] et avec ce sentiment de “plus jamais ça”, ils agissaient sans trop réfléchir. Plus tard, certains sont venus me voir et m'ont dit : “J'ai donné l'ordre de détruire des centaines de maisons. Des milliers de personnes ont été blessées à cause de moi.” À l'époque, ils pensaient que c'était nécessaire. Mais une fois la poussière retombée, ils ont compris : je suis responsable de la mort de milliers de personnes. C'est là que la rupture survient – et elle est profonde.

Pour sa part, Ben n'embrasse plus ses trois enfants âgés de 8, 12 et 15 ans depuis son retour de Gaza. Il était complètement dépendant, mais a presque réussi à se sevrer avec l'aide de son psychiatre. Il a depuis compris que « son mal ne se soigne pas », complète Ofit, son épouse.

La culpabilité a nourri le travail d'Ido Roth, thérapeute et lui-même grand consommateur de cannabis pendant des années. Selon lui, « le cannabis permet de faire face à l'anxiété et à la colère, mais surtout à la culpabilité ». En traitant la culpabilité des soldats en trouble post-trauma, on évite que leurs sentiments ne se propagent, estime ce thérapeute. La culpabilité doit rester à Gaza, car si elle venait à se diffuser, l'équilibre même de la société israélienne serait en péril :


Personne n'est détaché de sa famille et de son environnement, de ce que l'on appelle l'“atmosphère sociale”. J'ai fait ou j'ai vu des choses qu'il ne fallait pas, disent les personnes atteintes de TSPT. Mais devant ce public que représente Israël, je ne peux pas le dire, car il pense que j'ai eu raison. Il y a là une vraie dichotomie.

La guerre et ses conséquences traumatiques majeures pour les soldats comme pour l'ensemble de la population ont mis à mal ce que le professeur Levi-Belz, un psychologue qui a lui aussi été réserviste à Gaza, appelle l'« éthique israélienne ». La blessure morale a l'effet d'un coup de canif dans une tradition guerrière, un genre d'accroc à faire disparaître dans la fumée du hachich.

Effet d'aubaine

La psychiatre Ruchama Marton conteste depuis des décennies cette rhétorique guerrière des Israéliens légitimée par le fait qu'ils s'estiment victimes des Palestiniens : « On invente des fables. On cherche à effacer les taches, même indélébiles. Rien n'effaçant vraiment les crimes, il faut augmenter les doses. La blessure morale, c'est un très bon business, et finalement le capitalisme gagne. 0n finira par donner de la drogue à tout le monde. »

La victimisation, c'est aussi ce qui permet aux Israéliens de s'exonérer de leur culpabilité, estime la psychanalyste Annette Feld :


De la guerre, on montre ce qui a été fait, mais pas ce que nous faisons. Les traumatismes actuels deviennent pathogènes par effet d'accumulation. Il y a eu les pogroms, il y a eu la Shoah et maintenant cette guerre. Une forme de continuité dans la victimisation s'est installée. Le soldat qui a servi à Gaza va bénéficier de l'empathie et de la compassion et sera ainsi libéré de toute explication sur ce à quoi il a participé. Pas de subjectivité, pas de questions, pas de responsabilité : la drogue va effacer toutes les traces de la guerre et d'une certaine manière parachever la destruction de Gaza.

« Ils souffrent d'abord de l'aveuglement, complète la psychothérapeute Manal Abou Lak, Palestinienne de l'intérieur, qui travaille au dispensaire de Ramleh, non loin de Tel-Aviv. La société juive cultive la peur, la peur des Arabes. Ce qui est important, c'est que les Palestiniens soient effacés. Comme Palestinienne dans une équipe juive, je ne peux pas parler de ce qui se passe à Gaza, cela ne les intéresse pas. Je n'existe pas, donc mon traumatisme n'existe pas. »

On la rencontre au dernier jour de notre enquête, et on s'aperçoit que Manal est la première à nous parler des gens de Gaza. « Les soignants effacent le génocide, commente-t-elle avec amertume et colère. Je connais le cas d'un soldat qui s'est suicidé parce qu'il ne voulait pas retourner à Gaza ; personne ne s'est demandé pourquoi. Un autre soldat souffre d'un TSPT pour avoir, dit-il, tué quelqu'un par erreur. Il est traité alors qu'il devrait être jugé. »

Et effectivement, si Israël préfère oublier ses crimes dans des nuages de fumée, le pays promeut un modèle thérapeutique. Les États-Unis, l'Australie et la Suisse mènent des expérimentations du même type. Le président états-unien Donald Trump a autorisé, le 18 avril 2026, l'administration de psychostimulants aux propriétés psychédéliques, dont l'ibogaïne, aux anciens soldats présentant des troubles de stress post-traumatiques. En France, rapporte la journaliste Dominique Nora dans Voyage dans les médecines psychédéliques (Grasset, 2025), des protocoles à base de psilocybine, un dérivé des champignons hallucinogènes, sont menés à Nîmes et à Paris, à une petite échelle.

Natal voit un effet d'aubaine dans l'avance d'Israël sur l'usage des drogues pour traiter les TSPT des soldats. Nourri de ses trente ans d'expérience mêlant drogue, médicaments, suivi psychiatrique et réinsertion, l'association élabore un modèle de traitement qu'elle exporte via des formations en Allemagne et en Ukraine. « En Allemagne, explique la docteure Yifat Reuveni, nous avons organisé une formation pour les enseignants de la région d'Essen, afin de les aider à gérer le stress des enfants face à l'immigration, et à l'arrivée d'autres enfants dans les classes… »

Il ne faut pas oublier l'hymne du Betar, ce mouvement sioniste d'extrême droite dont le Likoud de Benyamin Nétanyahou est l'héritier, explique Annette Feld, avec son impeccable lucidité dans ce pays ravagé par les idéologies mortifères :

« Dans le sang et la sueur
Se lèvera pour nous une race
Fière, généreuse et cruelle. »

À lire

L'Extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue de Norman Ohler, La Découverte, 2016.

Nous refusons, Dire non à l'armée en Israël du photographe Martin Barzilai, Libertalia/Orient XXI, 2025.

Voyage dans les médecines psychédéliques de Dominique Nora, Grasset, 2025.

Les Drogues et la guerre, de l'Antiquité à nos jours de Łukasz Kamieński, Nouveau Monde, 2017.

Stupéfiant Moyen-Orient, Une histoire de drogue, de pouvoir et de société de Jean-Pierre Filiu, éd. du Seuil, 2023.

LSD, La Nuit dont je ne suis jamais sorti de Christophe Tison, Goutte d'or, 2024.


1Dans la pratique, le cannabis médical est autorisé en Israël depuis 2007 et ses règles d'administration ont été assouplies, d'abord en 2019, et plus encore en mars 2024, pour faire face à l'afflux de demandes.

2Dans L'Extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue, La Découverte, 2016, Norman Ohler raconte le succès de la pervitine pendant la Seconde guerre mondiale, encouragée par les nazis.

3Créée par Vince Gilligan, cette série culte raconte sur cinq saisons (2009-2013) la façon dont Walter White, un professeur de chimie du Nouveau-Mexique atteint d'un cancer, se lance avec un ancien élève dans la production de métamphétamines.

4Objecteurs de conscience israéliens refusant de servir l'armée israélienne. Lire Nous refusons, Dire non à l'armée en Israël, du photographe Martin Barzilai, Libertalia/Orient XXI, 2025.

5Le «  projet méditerranéen d'enquête en milieu scolaire sur l'alcool et les autres drogues  », financé par le Conseil de l'Europe, a été lancé à Rabat en 2003.

6Nadav Davidovitch, Yannai Kranzler, and Oren Miron, «  Are We Nearing an Opioid Epidemic in Israel  ?  », Rapport du Taub Center for Social Policy Studies, mars 2023.

7Sue Surkes, «  En Israël, des organisations comblent le vide laissé par un système de santé mentale débordé  », Times of Israël, 11 mars 2026.

8«  Vue d'ensemble des marchés des drogues dans les pays de la Politique européenne de voisinage-Sud  », Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, 2022.

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