Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias
Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.
Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l’immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l’invitent. Elle fait partie d’une série d’organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l’inclusion, instance consultative du groupe L’Oréal, temple de la beauté, qu’elle rejoint en 2023.
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse «
De la diva à la paria
Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l’enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s’exprime le jour même de l’attaque, écrivant sur son compte X qu’il est «. En juriste, elle précise : « Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l’année qui suit l’attaque. Mais cela ne suffit pas.
Les médias qui l’appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d’interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d’antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l’on « dénonce Rima Hassan. C’en est trop : de diva, elle devient paria.
Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d’Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d’Israël en 1948 et de la Nakba (la «
Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n’est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l’université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur «CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d’informations fiables sur les réfugiés, elle crée l’Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d’enquêter, de cartographier et d’informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l’engagement politique, il n’y a qu’un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d’Israël.
Insultes et menaces de mort
En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n’avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l’accord d’association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d’autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l’a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l’Union européenne (UE).
Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d’être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l’encadré ci-dessous).
Elle est vilipendée pour oser parler d’apartheid et dénoncer la « du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à «. Une réalité aujourd’hui reconnue par plusieurs instances de l’Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…
Dès l’annonce de son engagement électoral, son nom, l’adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d’assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une «« (Médiapart, 2 février 2024).
L’initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d’abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l’algorithme lors de la création d’un compte Facebook…
La fabrique à polémiques
Les ««. L’intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.
La jeune militante tente l’exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l’avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Le Crayon, il n’en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l’action du Hamas est légitime. Autrement dit : même si elle ne l’a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.
Anticipant les propos qu’elle pourrait tenir, la direction de l’université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l’université de Strasbourg annulent les conférences qu’elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un «l’enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l’intérieur Bruno Retailleau.
Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d’enquêtes pour «BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant «. Un autre dépôt de plainte, pour ««. En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d’être «, l’empêchant d’occuper l’une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l’homme du Parlement européen.
Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème «
Mais… si jamais on m’affameJe mange la chair de mon spoliateurPrends garde… prends gardeÀ ma faimEt à ma colère
La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…
La criminalisation du soutien à la Palestine
Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l’offensive israélienne s’intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.
L’Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d’Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l’islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…
Il est impossible d’obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour «3.
Ces « selon l’expression de l’ex-juge d’instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d’une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d’Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d’en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l’objet.
La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d’une poignée d’organisations : l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l’Observatoire des juifs de France, l’Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l’inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l’étranger dont ceux d’Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l’Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. «, se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.
Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d’Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les «6, sur la base d’e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « en France et en Europe, en s’appuyant sur la «CRIF notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).
Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, Raphaël Glucksmann, n’a, lui non plus, rien vu…
Le grand dénigrement
Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d’un État binational, qui n’est d’ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l’intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…
La jeune députée n’évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu’à l’exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l’une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l’occurrence le Madleen.
La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l’événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu’Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s’inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l’Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « et en particulier les «me Hassan. Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « buzz, notre action fait moins de bruit qu’une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n’y arriveront jamais (24 juin 2025).
L’humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « portés par des «. Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l’étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.
Une nouvelle génération d’acteurs politiques
La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et ««, personne ne peut lui porter la contradiction.
Issue de la société civile et de l’immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d’acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l’offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un «LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.
Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l’accusant, au choix, d’apologie du terrorisme, d’incitation à la violence et d’antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d’épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s’agit de «LFI commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : «
Noël Buffet, ministre délégué à l’intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu’à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d’une autre nationalité —, avec l’approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd’hui encore, Rima Hassan n’arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.
Mais que l’on ne s’y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l’islamophobie gagne progressivement la société. L’éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « reprend l’accusation.
Comme le résume fort bien l’auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.
«
Avant d’être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.
Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont «, ses réparties sont « et son usage des réseaux sociaux est «. Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l’imam Hassen Chalghoumi : « commentent-ils. Une accusée qui se défend
Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d’une visite d’élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n’est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l’élue : son «. Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l’eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « [qu’]elle est aussi une élue française et semble parfois l’oublier…
Le soupçon est permanent, qu’il porte sur l’existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme «, car, d’après les fins limiers, « Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d’un père collaborateur« pointe l’article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance« d’après ses mots, ce qui, d’ordinaire, se respecte.
Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s’inquiéter pour cette jeune femme. « écrivent les deux sachants, qu’elle est tout ce qu’exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.


