24.04.2026 à 14:00
Aidez Orient XXI dans son travail d'information Depuis plus de deux ans, le Proche-Orient est à la une de l'actualité : génocide à Gaza ; agression israélo-américaine contre l'Iran ; invasion du Liban et destruction systématique du sud du pays. Si la couverture médiatique est parfois abondante, elle est pour le moins biaisée, voire mensongère. Pire, ceux qui défendent les droits des Palestiniens et condamnent la politique de Tel-Aviv sont visés par une propagande d'État comme par des (…)
- Archives
Depuis plus de deux ans, le Proche-Orient est à la une de l'actualité : génocide à Gaza ; agression israélo-américaine contre l'Iran ; invasion du Liban et destruction systématique du sud du pays. Si la couverture médiatique est parfois abondante, elle est pour le moins biaisée, voire mensongère. Pire, ceux qui défendent les droits des Palestiniens et condamnent la politique de Tel-Aviv sont visés par une propagande d'État comme par des tribunaux souvent complaisants.
Dans ce contexte, le journal Orient XXI est plus nécessaire que jamais. Il offre un autre regard sur l'actualité fondé sur une connaissance profonde de la région et de son histoire. Un des moyens les plus efficaces pour nous aider dans notre travail d'information est de faire un don mensuel, régulier, aussi modeste soit-il. Plusieurs centaines d'entre vous ont déjà choisi ce mode de soutien.
Vous pouvez les rejoindre facilement. Merci pour votre soutien.
Pour nous soutenir et faire un don mensuel cliquez ici

À l'heure de la concentration des médias aux mains de quelques puissances privées, il est urgent de défendre l'indépendance de la presse. Celle qui enquête, qui explore, qui dérange parfois et qui reste un contre-pouvoir indispensable.
Ground Control rassemblera au cours de ce festival celles et ceux qui incarnent cette énergie libre : rédactions indépendantes, newsletters, streamers, podcasts, créateurrices de contenus, fanzines et nouveaux médias.
Table ronde Orient XXI-Afrique XXI
Comprendre ce qui se passe dans d'autres régions du monde n'est pas sans lien avec les enjeux de notre société. Pour parler de l'importance d'une couverture internationale indépendante et décentrée, les deux médias Orient XXI et Afrique XXI invitent à leur table ronde :
Choix cornélien à Tunis
La forte crise économique et financière née de l'agression contre la République islamique d'Iran menée par les États-Unis et Israël compromet gravement la politique de la Tunisie.
Tunis importe près de la moitié de ses besoins en pétrole, carburant et gaz naturel. Pour son budget de 2026, elle avait tablé sur un prix du baril de 63 dollars (53 euros), mais il flirte actuellement avec les 100 dollars (85 euros). Si la fermeture du détroit d'Ormuz perdure, la Banque Centrale de Tunisie aura besoin de 2 à 3 milliards de dollars supplémentaires. Où les trouver ? Le pays n'a pas d'allié fortuné en Europe ou dans le Golfe pour le secourir — Riyad avait certes accordé un prêt au président Kaïs Saïed, mais à des conditions très onéreuses, et n'a pas renouvelé l'expérience depuis. Les autres monarchies du Golfe, quant à elles, restent prudentes et se limitent au strict minimum. Son seul soutien est algérien, mais Alger, qui manque de gaz — ses exportations de GNL ont baissé par rapport au 1er trimestre 2025 malgré une forte demande venant notamment d'Europe —, n'est sans doute pas disposé à régler l'addition.
La Turquie, pour éviter que sa monnaie ne perde de la valeur face aux grandes devises mondiales comme l'euro, le dollar ou le yuan, a plusieurs fois choisi d'intervenir directement sur les marchés financiers en vendant une partie de ses réserves d'or. La Tunisie devrait-elle suivre ce modèle pour protéger le dinar tunisien — mais en puisant cette fois dans les réserves de devises de l'État, qui sont déjà très limitées ?
C'est déjà ce que la BCT fait depuis 2021. Leur niveau (moins de l'équivalent de 100 jours d'importation) ne permet pas de suivre plus longtemps une telle ligne. Ou faut-il imiter l'Égypte qui a laissé filer la valeur de sa monnaie, évitant ainsi de jeter ses devises dans la bataille, mais au prix d'une hausse supplémentaire du coût des importations qui s'ajoute au renchérissement initial né de la crise ?
Au bout de deux mois de guerre, entre la baisse des réserves et la hausse accélérée des prix, Tunis temporise. Le gouverneur de la Banque centrale, Fethi Zouhair Nouri, a appelé, le 16 avril, lors des Réunions de printemps du Fonds monétaire international et du Groupe de la Banque mondiale à Washington, à un surcroit d'aide internationale. Seule réponse publique jusqu'à présent du Fonds : la Tunisie doit augmenter ses taux d'intérêt — qui sont déjà parmi les plus élevés du monde arabe.
Depuis 2022, les relations sont, de fait, gelées entre Tunis et le FMI, la consultation annuelle de l'économie tunisienne par les services du Fonds, au nom de l'Article IV, est interrompue. Le président Kaïs Saïed a refusé le programme de grandes « réformes » structurelles proposées par l'institution internationale qui auraient nui à sa popularité auprès des Tunisiens. Il a choisi de financer ses déficits par le recours aux banques tunisiennes relayées par la Banque centrale, fragilisant au passage un peu plus un système de crédit déjà vulnérable. Le moment de se tourner vers Washington est-il venu ? La presse, très surveillée, a laissé ces derniers jours passer quelques articles favorables à une reprise du dialogue avec le Fonds, demandant une clarification des rapports et critiquant la politique de financement interne des déficits publics.
M. Saïed va-t-il accepter de manger son chapeau ? Le « package » est connu d'avance : une dépréciation du dinar, un crédit plus cher et une amputation sévère des dépenses publiques. S'il accepte cette potion amère, la population en paiera le prix, notamment les moins favorisés.
« La traite des êtres humains prospère sur les ruines de la paix mondiale », Atfa Memaï, 22 avril 2026
Livre D'abord paru en anglais en mars 2025, Les Nouveaux Esclavagistes. La traite des êtres humains, une économie souterraine de Barbie Latza Nadeau est un essai dans lequel les liens entre flux migratoires et trafic d'êtres humains sont méticuleusement dévoilés. Une activité criminelle en plein essor qui profite de l'instabilité géopolitique mondiale et du capitalisme sauvage.
➞ Faire un don à Afrique XXI
➞ S'abonner gratuitement à la lettre d'information hebdomadaire d'Afrique XXI
Orient XXI est un média en libre accès et sans publicité.
Vous pouvez nous soutenir en faisant un don défiscalisé. Orient XXI vous en remercie par avance.
24.04.2026 à 06:00
Louis Bazizin
Des ruines de Palmyre aux sites détruits à Gaza, les conflits et guerres contemporaines ne se contentent pas de faire disparaître des vies, ils effacent aussi des traces essentielles de l'histoire humaine. Entre destructions idéologiques, pillages organisés et économie de guerre, le patrimoine culturel est devenu un enjeu stratégique. Lors de l'invasion d'Athènes par l'Empire perse, au Ve siècle avant notre ère, Xerxès ordonna la destruction de la ville. Habitations, temples et même la (…)
- Magazine / Syrie, Liban, Irak, Archéologie, Patrimoine, Organisation de l'État islamique (OEI)
Des ruines de Palmyre aux sites détruits à Gaza, les conflits et guerres contemporaines ne se contentent pas de faire disparaître des vies, ils effacent aussi des traces essentielles de l'histoire humaine. Entre destructions idéologiques, pillages organisés et économie de guerre, le patrimoine culturel est devenu un enjeu stratégique.
Lors de l'invasion d'Athènes par l'Empire perse, au Ve siècle avant notre ère, Xerxès ordonna la destruction de la ville. Habitations, temples et même la célèbre Acropole furent incendiés ou rasés. L'objectif n'était pas uniquement militaire : il s'agissait de frapper au cœur de la civilisation athénienne, d'humilier sa population et de briser son moral. Cet exemple, vieux de 2 500 ans, montre que, de l'Antiquité à nos jours, les sites culturels et religieux ont toujours été des leviers et des instruments de domination dans les conflits armés.
Au Proche-Orient, les sites archéologiques et artefacts sont devenus des cibles à part entière des conflits contemporains. En Syrie et en Irak, de Palmyre à Doura-Europos, en passant par Hatra, destructions et pillages témoignent d'une violence qui dépasse les seuls enjeux militaires.
La destruction de Palmyre par l'organisation de l'État islamique (OEI) en 2015 a marqué un tournant. D'autres sites ont ensuite été ciblés, en Syrie comme en Irak, entraînant la disparition d'artefacts et la désorganisation des recherches archéologiques. Ces dégradations s'inscrivent dans l'idéologie prônée par les djihadistes, qui condamnent les héritages culturels « païens » ou contraires à sa vision de l'islam. Toutefois, cette logique n'exclut pas l'utilisation propagandiste de la destruction de plusieurs sites historiques stratégiques. Quelques sites ont été épargnés par opportunisme afin d'exploiter leur contenu et de l'intégrer à des réseaux de trafic d'antiquités. La religion n'est donc qu'un prétexte idéologique pour servir leurs intérêts.
Carrefour commercial majeur entre la Mésopotamie et la Méditerranée, Palmyre illustre l'ampleur des pertes. Lorsque ses vestiges ont été détruits, ce n'était pas seulement des monuments qui avaient disparu, mais des données essentielles à la compréhension des sociétés anciennes. En archéologie, la valeur d'un vestige réside autant dans son contexte que dans l'objet lui-même. La stratigraphie, l'étude des couches de terrain, permet de reconstituer les usages et les chronologies. Lorsqu'un site est détruit ou perturbé, cette lecture devient impossible. Même intact, un artefact privé de son environnement perd l'essentiel de sa valeur scientifique. Déplacer un objet, altérer une structure ou perturber un site revient à effacer une partie des informations sur lesquelles repose la recherche historique.
Ce phénomène ne se limite pas aux groupes armés non étatiques. Au Yémen, le temple de Nakrah datant du VIᵉ siècle avant notre ère a été détruit en 2015 par les bombardements menés par l'Arabie saoudite. À Gaza, depuis octobre 2023, les bombardements israéliens ont endommagé ou entièrement détruit près de 100 sites historiques selon l'Unesco1. Ces destructions concernent des vestiges allant de l'âge du bronze aux cimetières grecs, ainsi que la maison paroissiale de l'église byzantine et la mosquée Al-Omari à Gaza-ville — magnifique édifice roman presque intact, qui fut la cathédrale des Francs au XIIᵉ siècle. Ces actions sont une atteinte durable à l'empreinte historique des populations présentes. Elles sont répertoriées dans le cadre du site-projet « Gaza histoire » qui cartographie le patrimoine architectural et historique partiellement ou totalement démoli.
Le pillage des sites archéologiques est également devenu un véritable moteur d'une économie de guerre parallèle. Depuis plusieurs années, divers groupes armés exploitent la fragilité des zones de conflit pour extraire et revendre des artefacts, contribuant ainsi au financement de leurs activités. Selon différentes estimations, le marché mondial de l'art antique génère entre un et trois milliards de dollars (entre 850 millions d'euros et 2,55 milliards d'euros) par an, dont une part significative provient de sites pillés2.
L'exemple le plus marquant reste celui de l'OEI. Entre destruction et exploitation, elle s'est servie des vestiges de villes antiques pour alimenter ses ressources financières tout en effaçant une partie de l'histoire.
Les pilleurs ciblent les objets spectaculaires et facilement transportables, laissant de côté des éléments plus ordinaires, mais essentiels à la compréhension des sociétés anciennes. Une fois intégrés au marché noir, ces artefacts perdent toute traçabilité, rendant leur étude scientifique quasiment impossible.
Mais comment s'organise concrètement ce trafic ? Deux structures organisées se dégagent. Dans le premier cas, l'OEI procède directement aux fouilles et aux extractions. Dans le second, elle délivre des autorisations à des « trafiquants agréés », qui doivent reverser une partie des bénéfices, généralement autour de 20 %. Ce système est géré par Diwan el-Rikaz (Bureau des objets enfouis), l'administration chargée de gérer les ressources de l'OEI, dont les antiquités.
Une fois extraits, les artefacts sont dispersés dans différents bastions, puis acheminés vers les frontières afin d'être exportés vers des pays comme le Liban, la Jordanie ou la Turquie. Ces zones servent de points de transition vers les réseaux internationaux de trafic de biens culturels.
Des constructions de l'OEI révélatrices d'un trafic organisé
Lorsque l'on compare les trois cartes ci-dessous3, on remarque que de nombreuses constructions sont apparues là où se trouvent des sites archéologiques. Pourtant, les conflits dans la région, notamment depuis 2011, avaient mis un coup d'arrêt aux recherches, rendant de nombreux sites inaccessibles. En croisant l'emplacement des sites historiques et celui des nouvelles constructions avec la troisième carte, on observe que ces zones correspondent largement au territoire contrôlé par l'OEI. Cela suggère qu'elle a investi ces sites afin d'alimenter un réseau de trafic de biens culturels.



Comprendre le pillage des sites archéologiques suppose aussi de s'intéresser au rapport qu'entretiennent les populations locales avec ce patrimoine. Ce lien varie fortement selon les contextes historiques, sociaux, économiques et culturels.
En Europe, les vestiges antiques sont souvent intégrés à des récits nationaux qui établissent une continuité entre passé et présent, contribuant à faire du patrimoine un élément central de l'identité collective. Cette perception renforce la condamnation des destructions, perçues comme des atteintes directes à l'histoire commune.
La situation apparaît plus contrastée au Proche-Orient où certaines populations peuvent entretenir une relation plus distanciée avec des vestiges appartenant à des civilisations anciennes, parfois perçues comme extérieures à leur histoire immédiate.
Pour l'archéologue français Jean-Baptiste Humbert, « les peuples des pays concernés n'arrivent pas à considérer le patrimoine local comme le leur. Pour eux ce sont des traces étrangères. Ce réflexe explique le pillage intensif et sans aucun état d'âme, à des fins lucratives. »
« Mon expérience me fait pressentir que la rage de détruire est vécue comme une punition de l'Occident, comme une humiliation », témoigne ce prêtre dominicain qui a dirigé des fouilles dans toute la région au sein de l'École biblique et archéologique française (EBAF) de Jérusalem.
Cette distance n'exclut pas pour autant des formes de valorisation, mais elle peut modifier la manière dont ces objets sont perçus. Les grandes transformations historiques du monde arabo-musulman à partir des VIIe et VIIIe siècles ont aussi contribué à redéfinir les repères culturels et historiques de la région. En Égypte, par exemple, le lien avec l'époque des pharaons existe, mais il passe surtout par l'école, l'histoire officielle ou les musées plutôt que par un sentiment de filiation directe.
À ces dimensions culturelles s'ajoutent des facteurs liés aux conditions de vie. Dans des zones marquées par la guerre, l'insécurité et la précarité économique, les artefacts peuvent être envisagés comme des ressources. Le recours au pillage relève alors moins d'un rejet du patrimoine que d'une stratégie de survie.
Ces dynamiques invitent ainsi à considérer le pillage comme le produit d'un ensemble de facteurs économiques, politiques et sociaux qui redéfinissent, en temps de crise, la valeur et la signification du patrimoine.
Face à ces menaces, la communauté internationale tente de se mobiliser avec des résultats contrastés. L'Unesco joue un rôle central en rappelant que les biens culturels constituent des repères de mémoire à protéger, même en temps de guerre. Dès 1954, la Convention de La Haye a posé les bases d'un cadre juridique destiné à préserver les monuments et les sites en période de conflit armé, donnant naissance au symbole du « bouclier bleu » apposé sur les bâtiments protégés. Depuis, de nombreux États et organisations ont développé des outils pour limiter les destructions et lutter contre le trafic illicite d'artefacts.
Parmi eux, la fondation ALIPH (Alliance internationale pour la protection du patrimoine en zones de conflit), créée en 2017, s'est imposée comme un acteur majeur. Selon les données publiées par la fondation, un budget de 116 millions de dollars (100 millions d'euros) a permis de soutenir 575 projets dans 64 pays, notamment en Syrie, en Irak, au Yémen, en Israël et en Palestine. Les initiatives vont de la restauration de monuments endommagés à la reconstitution numérique d'artefacts détruits, comme le temple de Baalshamin à Palmyre. Des outils technologiques permettent également de suivre et de sécuriser les objets menacés par le trafic illicite, en associant universités, associations et agences internationales.
Les armées elles-mêmes sont progressivement impliquées. Conscientes de l'impact de leurs opérations sur le patrimoine, plusieurs forces participent à des forums civilo-militaires internationaux et appliquent les principes de la Convention de La Haye.
Ces initiatives rappellent néanmoins la fragilité de ce patrimoine. Chaque site détruit ou pillé représente une perte irréversible pour l'histoire humaine, que seules des actions concertées peuvent espérer limiter. Malgré ces efforts, la protection des sites dépend largement de la volonté des États hôtes et des conditions de sécurité locales, ce qui restreint l'efficacité des actions internationales.
« Lorsqu'un ancêtre meurt, c'est une bibliothèque qui brûle », écrivait Amadou Hampâté Bâ. Aujourd'hui, dans de nombreuses zones de conflit, ce sont les bibliothèques elles-mêmes qui s'embrasent. Derrière la destruction des sites archéologiques se joue ainsi bien plus qu'une perte matérielle : un effacement progressif des traces, des savoirs et des récits qui fondent la mémoire des sociétés.
1« Les actions de l'UNESCO dans la bande de Gaza / Palestine. Impact sur le patrimoine culturel », Unesco, 25 mars 2026.
2Voir Laura Zandersone, « Import of Cultural Goods : Initial Appraisal of a European Commission Impact Assessment », European Parliamentary Research Service (EPRS), Décembre 2017 ; Eileen Kinsella, « Are We Experiencing A New Boom In The $3 Billion Global Antiquities Market ? », Artnet, 29 juin 2015 ; Alice Boustany Djermakian, « Antiquities : Between Legal Challenges and the Noble Mission of Cultural Exchange », Asharq Al-Awsat, juin 2025.
3Les deux premières cartes sont issues de Jesse Casana, Elise Jakoby Laugier , « Satellite imagery-based monitoring of archaeological site damage in the Syrian civil war », PLoS One, N°12(11), 30 novembre 2017.
23.04.2026 à 06:00
Georges Lefeuvre
Si le Pakistan joue les intermédiaires dans les discussions de paix entre les États-Unis, l'Iran et Israël, il ne semble guère prêt au dialogue avec son voisin afghan. Les bombardements lancés en octobre 2025 se sont transformés en « guerre ouverte » en février 2026. Les frappes continuent, malgré des pourparlers directs entre les deux gouvernements entamés sous l'égide de la Chine. Les tensions se cristallisent autour de la frontière dite « ligne Durand », un conflit historique jamais (…)
- Magazine / Pakistan, Afghanistan, Frontières, Talibans, États-Unis, Empire colonial britannique, Pachtounes
Si le Pakistan joue les intermédiaires dans les discussions de paix entre les États-Unis, l'Iran et Israël, il ne semble guère prêt au dialogue avec son voisin afghan. Les bombardements lancés en octobre 2025 se sont transformés en « guerre ouverte » en février 2026. Les frappes continuent, malgré des pourparlers directs entre les deux gouvernements entamés sous l'égide de la Chine. Les tensions se cristallisent autour de la frontière dite « ligne Durand », un conflit historique jamais résolu.
« Dans la guerre afghane, faites entrer Sir Mortimer Durand », titrait Myra MacDonald, alors cheffe du bureau Reuters en Inde, le 24 octobre 20121. À cette époque, neuf ans avant le retour des talibans au pouvoir, la frontière afghano-pakistanaise dite « ligne Durand », du nom justement de Sir Mortimer Durand, était déjà en surchauffe, pour des raisons assez comparables à celles d'aujourd'hui. Mollah Fazlullah, chef du Mouvement pour le renforcement de la charia (Tehrik-e-Nifaz-e-Shariat-e-Mohammadi), avait mis à feu et à sang la vallée de Swat au Pakistan, jusqu'à ce que l'armée le déloge ainsi que ses combattants, en juin 2009. Fazlullah s'enfuit alors dans la province afghane de Kunar d'où il attaque régulièrement la fameuse « ligne Durand ».
De la même manière, les talibans pakistanais du TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan), chassés manu militari de la province du Waziristan en 2014, traversent cette ligne et associent leurs forces à celles des talibans afghans, leur prêtant main-forte dans leur reconquête du pouvoir en août 2021. Une fois la tâche accomplie, ils s'en retournent dans leurs fiefs d'origine, des deux côtés de cette « ligne Durand », où ils attaquent quotidiennement des postes-frontière et les forces fédérales, à l'intérieur des ex-zones tribales et de toute la province de Khyber-Pakhtunkhwa (KP)2 mais aussi le long du tracé du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC, selon son acronyme anglais)3 ; ils y agressent les travailleurs chinois, depuis la haute vallée de l'Indus, où deux grands barrages hydro-électriques sont en construction, jusqu'au port de Gwadar, lui aussi construit par la Chine dans le Baloutchistan sur la mer d'Oman.
Mais la nouveauté, depuis 2022, est l'association de circonstances entre le très islamiste TTP et la très séculière Armée de libération du Baloutchistan (Balochistan Liberation Army, BLA). Dans son rapport annuel « DHAK 2024 » publié par The Balochistan Post le 3 janvier 2025, la BLA se déclare « prête à travailler avec n'importe quelle entité, contre l'ennemi commun, pour un bénéfice mutuel », et ne cibler que ce qu'elle appelle « l'occupation pakistanaise du Baloutchistan », autant de cibles communes avec celles du TTP : l'armée, l'administration fédérale, le CPEC4. Dans le même rapport, la BLA annonce qu'elle a mené 302 attaques en 2024, faisant 545 morts dans les « rangs ennemis ». Six de ces attaques ont été menées par la « branche fedayin » du TTP – branche chargée de former les candidats aux attentats-suicides.
Tout cela fait un assemblage détonant qui met en péril la stabilité du Pakistan. En 2025, selon le site South Asia Terrorism Portal (SATP), le terrorisme a fait 2 356 morts en KP, 1 534 au Baloutchistan, et 486 du côté afghan de la « ligne Durand », soit un total de 4 3765. L'escalade de la violence est telle que, fin 2025, le ministre pakistanais de la défense Khawaja Asif menace l'Afghanistan, accusé de soutenir le TTP, d'une « guerre ouverte ». Celle-ci devient effective, le 27 février 2026, avec des frappes aériennes simultanées sur Kaboul et les provinces de Nangarhar, Paktika et Kandahar, tuant 274 combattants du TTP, selon l'armée pakistanaise. Le 16 mars, une nouvelle frappe sur Kaboul, la cinquième en cinq mois, fait plus de 400 morts selon le gouvernement afghan, et au moins 145 selon la Mission d'Assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) qui chiffre aussi à 115 000 le nombre de personnes déplacées depuis la fin février.

Nous sommes donc au pic d'une des plus graves confrontations depuis la création du Pakistan en 1947. Toutefois, ce serait une erreur de limiter l'analyse au retour des talibans au pouvoir en août 2021, en négligeant les causes profondes de ces affrontements guerriers qui ont tous tourné autour de la « ligne Durand » depuis son établissement en 1893 par l'empire britannique des Indes (le Raj britannique). Citons, par exemple, le légendaire Faqir du village d'Epi (adossé à la ligne) qui fit la guerre aux Britanniques depuis sa base de Khost en Afghanistan, et qui y proclama, en 1938, l'État du Pachtounistan indépendant, doté d'un parlement et d'un drapeau !
Après la naissance du Pakistan, en 1947, il tint tête à la jeune armée du pays pendant 18 mois. Il fut soutenu et financé par les trois rois afghans successifs, Amanullah Kahn, Nadir Shah et Zaher Shah, mais aussi par les partis nationalistes pachtounes surnommés les « Chemises rouges », et, côté Pakistan, par le National Awami Party et le Pakhtunkhwa Milli Awami party, encore actifs aujourd'hui. On ne compte plus les incidents qui ont suivi, comme la campagne militaire lancée en 1960-1961 par le premier ministre afghan Daoud Khan pour récupérer ce qu'il appelait « les territoires usurpés ». Devenu président de la République (1973-1978), il ne cessa d'affronter le premier ministre pakistanais d'alors, Zulfikar Ali Bhutto (1971-1977), sur la question de la « ligne Durand ».
Paradoxalement, celle-ci devint une protection pour l'Afghanistan après l'invasion soviétique (1979), puisque c'est du côté pakistanais de la ligne que s'organisait la résistance des moudjahidines. C'est encore de ce côté que venaient les talibans lorsqu'ils entrèrent sur la scène afghane en 1994.
Mais pourquoi cette « ligne Durand » ne fut-elle jamais reconnue comme frontière internationale, ni par le pacifique roi Zaher Shah, ni par le président Mohammed Daoud Khan, ni par les quatre dirigeants communistes successifs, ni par les talibans6 ? La raison première en est simple, mais ce qui en résulte ne l'est pas ! La ligne coupe le peuple pachtoune en deux parties inégales : deux tiers du côté du Raj britannique et un tiers seulement du côté de l'Afghanistan7 qui porte pourtant son nom : afghan est synonyme de pachtoune8. Du reste, le pays, créé en 1747, est conçu comme une confédération de tribus pachtounes.
Cela ne préoccupait guère le Raj alors soucieux, non de créer une frontière — par nature les empires n'ont pas de frontières fixes et définitives— mais une ligne de démarcation pour, comme on peut le lire dans les archives de l'Indian Office de Londres, « définir les sphères respectives d'influence du gouvernement britannique et de l'Émir […] La « ligne Durand » n'avait rien de la rigidité des autres frontières internationales. » L'Afghanistan étant déjà un État-tampon entre le Raj et l'empire russe, le texte poursuit : « Les tribus entre la frontière administrative de l'Inde et la « ligne Durand » étaient un tampon (adjoint) au tampon. » Il s'agit des zones tribales qui seront formellement instaurées en 1901 par le Raj… et deviendront le berceau des talibans en 1994 puis du TTP en 2005.
Il existe ainsi tout un corpus d'arguments sur lequel s'appuie l'État afghan pour affirmer que la « ligne Durand » n'a pas été conçue comme une frontière internationale stricto sensu : par une inversion sémantique entre l'anglais et le français, « border » signifie « frontière » internationale, tandis que « frontier » désigne plutôt les « bordures » d'empire. Si l'empire des Indes s'accommodait très bien de ce flou, ce n'est évidemment pas le cas du Pakistan qui, en tant qu'État, a besoin de frontières fixes et adopte, dès sa création, la « ligne Durand », au nom de l'héritage des traités. Un cas complexe de droit international, mais « une non-question » comme ont l'habitude de rétorquer les officiels pakistanais chaque fois qu'un interlocuteur essaie d'aborder le sujet.
Pour Islamabad en effet, la remise en cause de sa frontière nourrit les dynamiques séparatistes pachtounes et baloutches qui menacent l'intégrité du pays. Or une frontière internationale ne joue son rôle qu'à la condition qu'elle soit reconnue par les deux États qui la partagent. Ce n'est pas le cas. Le nom même de Mortimer Durand semble tabou, de peur que son évocation à haute voix réveille « l'éléphant dans le salon » comme disent les Anglais. C'est exactement ce qu'il se passe aujourd'hui. Petit florilège : « La question de la “ligne Durand” n'a toujours pas été résolue » (Zabiullah Mujahid, ministre afghan de l'information, Dawn 4 janvier 2022) ; « La “ligne Durand est une ligne imaginaire » (Nabi Omari, ministre adjoint de l'intérieur, Afghanistan International, 15 octobre 2025) ; et Omari encore, trois jours plus tard, dans Ariana News :
Les territoires historiques d'Afghanistan [sont] restés du côté pakistanais de la soi-disant ligne tracée entre nous : Allah le tout-puissant créera les moyens pour qu'ils reviennent à nouveau dans notre patrie.
Cela explique pourquoi le Pakistan a pratiquement créé le mouvement taliban en 1994. Khawaja Asif, l'actuel ministre de la défense l'avoue désormais sans détour : « Les talibans sont notre propre créature, nous les avons créés et nourris… » (Amu TV, 14 octobre 2025). La stratégie était assez simple et le général Nasrullah Babar, alors ministre de l'intérieur du gouvernement Benazir Bhutto, n'en faisait pas mystère : les talibans sont tous pachtounes. En les installant à Kaboul, en 1996, et en assurant la pérennité de leur pouvoir, Islamabad escomptait obtenir d'eux la reconnaissance du statut de frontière de la « ligne Durand ». Pourtant, malgré ce soutien indéfectible, les talibans ne se sont jamais soumis à cette exigence, jusqu'à la chute du régime provoquée par l'intervention des États-Unis et de leurs alliés en 2001. Ils reprennent le maquis, tandis qu'émerge dès 2005 le TTP, à l'origine indépendant des talibans « historiques ». Ce dernier rassemble un conglomérat d'une vingtaine de groupes : des tribus pachtounes révoltées, dont la tribu Mehsud9, des organisations terroristes bannies en 2002 par le président pakistanais Pervez Musharraf, ainsi que des groupes armés exogènes d'Al-Qaida dont le Mouvement islamique d'Ouzbékistan et le Parti islamique de l'Est Turkestan (Ouïghours).
De 2007 à 2014, le TTP plonge le Pakistan dans une violence inouïe, visant de hauts responsables politiques et militaires, le grand quartier général de l'armée, des bases navales et des convois de l'OTAN. Il est l'auteur revendiqué de l'assassinat de Benazir Bhutto, en décembre 2007. Le SATP compte 12 000 morts par attentats et représailles aéroportées de l'armée, entre décembre 2007 et décembre 2008, soit 35 morts par jour. En 2014, le Pakistan monte l'opération Zarb-e-Azb, une force de 30 000 soldats et chasse le TTP du Waziristan, qui rejoint alors les talibans afghans dans leur djihad contre les armées d'occupation. Tous les ingrédients sont en place pour la déflagration actuelle.
Pour comprendre, il faut revenir sur « les accords pour la paix en Afghanistan », dits accords de Doha, entre les États-Unis et les talibans, signés le 29 février 2020, quelques mois avant le retour de ces derniers au pouvoir. Ils s'étaient alors engagés à très peu de choses, si ce n'est de rompre toutes relations avec des groupes terroristes susceptibles de menacer la sécurité états-unienne, souvenir douloureux du 11 septembre 2001. En invitant le TTP à rentrer chez lui dans les zones tribales de la frontière, ils espéraient éloigner de facto Al-Qaida, dont toutes les cellules font partie du conglomérat, et ainsi se prévaloir de respecter leurs engagements vis-à-vis des États-Unis.
Mais les choses ne se passent pas comme prévu. En effet, le chef du TTP, Nur Wali Mehsud, encouragé par la victoire des talibans afghans sur la plus puissante coalition militaire du monde (38 pays), est persuadé qu'il peut, lui aussi, mettre le Pakistan à genoux. Il reprend immédiatement les combats sur la « ligne Durand ». L'ONG Pakistan Institute of Peace Studies (PIPS) enregistre une augmentation de 51 % des attaques d'août 2021 à août 2022. Sirajuddin Haqqani, ministre afghan de l'intérieur, offre ses services de médiateur. Mais le cessez-le-feu conclu en juin 2022 est rompu cinq mois plus tard, car les exigences du TTP équivalent à une demande de capitulation de l'État pakistanais, à savoir le retour au statu quo ante des zones tribales qui seraient gérées par le TTP sous la forme d'un « mini-émirat »10.
Quant aux talibans afghans, ils disent ne pas vouloir contrarier leurs « frères d'armes ». Mais, à lire toutes leurs déclarations, il semble plutôt que leur soutien au TTP vaut procuration et qu'ils ne sont pas prêts à lâcher leur emprise sur les zones frontalières pachtounes. Dans une interview sur Tolo News le 7 mars 2026, le ministre de la défense, Maulawi Yaqoob — fils de Mollah Omar, ancien chef des talibans de 1994 jusqu'à sa mort qui a probablement eu lieu en 2013 —, prévient le Pakistan :
Nous avons une longue expérience de la guerre et, si nous n'avons pas la technologie pour répondre à vos attaques aériennes, nous avons toujours gagné nos guerres au sol.
On assiste à un nouveau rebondissement de cette vieille histoire, « Faites entrer Sir Mortimer Durand »… Rien de très nouveau donc, n'était l'ampleur inédite de l'actuelle guerre qui reprend dans un environnement régional ne portant pas à l'optimisme. L'Inde a toujours des relations très tendues avec le Pakistan, alors qu'elles sont au meilleur avec l'Afghanistan. Elle a récemment investi 120 millions de dollars (102 millions d'euros) pour le développement du port iranien de Chabahar, porte d'entrée de son commerce en direction de l'Asie centrale, route concurrente du CPEC et qui contourne donc le verrou pakistanais. Difficile de prédire l'évolution de la situation tant en Iran qu'entre l'Afghanistan et le Pakistan.
Quant au syndrome Mortimer Durand, peut-on encore espérer qu'un jour les deux États voisins conviendront qu'ils sont tous les deux victimes du même héritage empoisonné, laissé par le Raj en 1947. Ce serait déjà une résolution apaisante avant négociation, pour deux nations qui ne sont ni responsables ni coupables de cette situation désastreuse, au lieu de s'arc-bouter l'un contre l'autre depuis 79 ans, pour rien sinon des morts.
1L'article a été republié par Pashtoonkhwa, organe du Pashtoons Social Democratic Party, proche de l'ancien président communiste afghan, Mohammad Najibullah (1987-1992).
2Le statut des zones tribales (Federally Administered Tribal Areas) a été aboli en 2018. Les sept « agences » devenues districts ont rejoint la province de Khyber Pakhtunkhwa (KP).
3Le CPEC qui reliera Kashgar (au Xinjiang en Chine) à l'océan Indien n'avance guère à cause notamment de l'insécurité des territoires traversés en KP et au Baloutchistan.
4Georges Lefeuvre, « Résurgences islamistes multiformes en Afghanistan et Pakistan », Diplomatie, n°132, mars 2025.
5Tushar Ranjan Mohanty, « Khyber Pakhtunkhwa : Persistent Peril », South Asia Intelligence Review, Vol.24, n° 38, 9 mars 2026.
6Lire Georges Lefeuvre, « La frontière afghano-pakistanaise, source de guerre et clef de la paix », Le Monde diplomatique, octobre 2010
7Actuellement 41 millions de personnes vivent côté Pakistan selon le dernier recensement de 2023 et environ 20 millions (pas de recensement officiel depuis 1979) côté Afghanistan.
8Pour les persanophones, « Afghan » est utilisé par nommer les Pachtounes. L'Encyclopaedia Iranica précise que le terme « Afghan » désigne probablement les Pachtounes depuis l'Antiquité.
9Tous les chefs successifs du TTP appartiennent à cette tribu Mehsud du Waziristan, sauf Fazullah de Swat (2013 à 2018).
10Naveed Hussain, « What's wrong with our counter-TPP approach ? », Express Tribune, 1er janvier 2023.