
22.02.2026 à 09:00
Au Poste
Comment faire en sorte que celles et ceux qui s’engagent continuent à (tenter de) changer le monde sans s’esquinter la santé ? Comment éviter la surchauffe.
Pour en causer, on reçoit Hélène Balazard, chercheuse en science politique et Simon Cottin-Marx, sociologue, auteurs de Burn-out militant – Comment s’engager sans se cramer (Payot, 2026)
Les auteurs rappellent l’ampleur de l’engagement associatif en France : 22 millions de personnes participent à des associations, dont 10 millions de bénévoles actifs, mais «un militant c’est quelqu’un qui va défendre une idée politique» tandis qu’«un bénévole c’est quelqu’un qui va s’engager gratuitement, sans contrepartie, pour une cause».
Le burn-out militant repose sur trois symptômes précis : «un sentiment d’épuisement», «la déshumanisation des relations interpersonnelles» et «la perte de sens», avec ce constat brutal : «les gens, ils sont crevés».
Parmi les causes structurelles, ils identifient «la culture du sacrifice personnel», «une impossible prise en charge du bien-être par les organisations» et «les répressions… de plus en plus fortes envers le monde associatif».
Ils insistent sur la responsabilité collective : «à aucun moment, on est en train de responsabiliser les individus» car «il y a une responsabilité collective à l’épuisement des individus».
Le mythe du héros solitaire est déconstruit : «derrière chaque individu, il y a un collectif» et «toute victoire, c’est surtout derrière toute victoire, il y a un collectif».
L’exemple de Rosa Parks montre que «son acte héroïque s’inscrit dans une organisation collective» préparée de longue date par la NAACP.
Face à la surcharge numérique, certaines organisations instaurent un droit à la déconnexion : «entre 19h30 et 8h30, on ne s’envoie rien», preuve que «on se mettait la pression entre elles».
Les violences internes doivent être anticipées : il faut «recueillir la parole des victimes», «faire une enquête» et «protéger évidemment la victime».
La répression extérieure pèse lourd : «le contexte épuise», notamment quand «il n’y a pas d’argent, les gens ne sont pas formés et les victimes sont toujours laissées à l’abandon».
Malgré tout, ils réaffirment la nécessité d’agir : «S’engager, c’est génial», «on a besoin des militants pour changer le monde» et il ne faut «pas oublier de prendre soin de nous et de nos luttes».
18.02.2026 à 20:25
Au Poste
Faut-il s’arrêter au choc ou interroger une séquence inscrite dans des années d’affrontements entre extrême droite et antifascistes ? Derrière le drame, une question traverse le plateau : la contextualisation est-elle encore possible ? En amont de ce séisme, Extrêmorama revenait sur 50 ans d’histoire du FN/RN, et de sa longue liste des numéros 2. Avec cette question : Bardella, “Tu quoque mi fili”… Toi aussi, mon fils ?
Sébastien Bourdon, est l'auteur de «Drapeau noir, jeunesses blanches. Enquête sur le renouveau de l'extrême droite radicale" (Éditions du Seuil, 2025).
Joseph Beauregard, de «François Duprat, l'homme qui inventa le Front national» (Denoël), et de "Dans l'Ombre des Le Pen. Une histoire des n°2 du FN" (Nouveau Monde)
Sarah Proust, Première adjointe Paris XVIIIe (PS) et autrice de «Front National: Le Hussard Brun Contre la Republique» (Le Bord de l'eau, 2013) et «Apprendre de ses erreurs. La gauche face au Front national» (Jean Jaurès, 2017).
Sebastien Bourdon décrit sa réaction immédiate à l’annonce de la mort de Quentin Deranque : «Ce que j’ai ressenti, malheureusement, c’est plutôt une absence de surprise», rappelant «des affrontements très réguliers à Lyon entre groupes d’extrêmement radicales et groupes anti-fascistes» et évoquant «un contexte d’implantation particulièrement forte des différentes mouvances extrêmement radicales dans la ville de Lyon».
Sébastien Bourdon dresse un panorama précis des groupes identitaires implantés à Lyon, évoquant «les royalistes représentés essentiellement par l’Action française», mais aussi «Génération L’Identitaire» qui a ouvert «un bar La Traboule puis une salle de sport attenuante La Gaugé» dans le Vieux-Lyon. Il mentionne également les «nationalistes révolutionnaires, néonazis, identitaires et autres» actifs localement, ainsi que le groupe «Audace», présenté comme «groupe nationaliste révolutionnaire actif à l’heure actuelle» lié à la mouvance néo-fasciste locale. L’ensemble compose, selon lui, une implantation «au long cours» où «toutes les mouvance qui ont été représentées» coexistent dans la ville.
Il souligne que «des images de personnes au sol frappées, en fait on le voit assez régulièrement», expliquant l’existence de «canaux sur les réseaux sociaux, notamment sur la messagerie Telegram» qui «servent à revendiquer des violences ou en tout cas des affrontements».
Nicolas Lebourg insiste sur la puissance du choc visuel : «C’est un jeune homme qui se fait massacrer au sol», distinguant cette scène d’«un affrontement entre 20 gaillards de chaque côté».
David Dufresne tente de replacer le drame dans une dynamique plus large : «Parmi ces agressions, 70% émanent d’activistes de droite, visant en majorité les personnes racisées ou perçues comme telles, et des adversaires politiques», rappelant que «les agressions ont plus que doublé par rapport à la précédente période, 96-2016».
Nicolas Lebourg analyse l’évolution des pratiques violentes : «Tout ce que tu vois dans ces affaires, les gants coqués, etc, les gazeuses, c’est des usages post-2017» et affirme que «c’est vraiment la poursuite d’une dynamique».
Le débat s’élargit à la sociologie lyonnaise. Nicolas Lebourg décrit «Lyon une ville bourgeoise», évoque «la droite lyonnaise est une droite de notable» et précise que «la plupart des membres des groupuscules dont on parle fréquentent des paroisses qui sont des paroisse de la notabilité lyonnaise».
Il ajoute que «les bourgeois font d’autres aussi bon racistes que les autres» et rappelle que ces milieux «n’aimaient pas le FN», le jugeant «vulgaire», dessinant un ancrage social spécifique.
Sébastien Bourdon insiste sur le décalage entre la perception immédiate et la compréhension ultérieure des faits : «les toutes premières images qui sortent, c’est la scène de lynchage en tant que telle», mais «depuis, on a d’autres images qui permettent de mieux comprendre cette scène», soulignant la difficulté d’analyser «à l’instant T» un événement déjà saturé d’émotion.
David Dufresne interroge le traitement médiatique différencié : «nous n’avons pas des images des trois militants kurdes», «pas plus que nous avons des images de la mort d’Ishem Mirraoui», posant la question de l’émotion sélective.
Enfin, l’émission met en tension émotion et analyse. À la question de savoir si «la contextualisation, il n’y en aura pas», les intervenants opposent le temps long de la recherche à l’instantanéité des images, révélant une fracture entre sidération médiatique et compréhension politique.
Le débat s’ouvre sur la dynamique des radicalités. Nicolas Lebourg rappelle que «dans les groupuscules que ça se passe», soulignant que les thématiques qui paraissent marginales aujourd’hui structurent souvent «ce qui vont être au cœur de l’espace public ensuite».
Sarah Proust analyse la stratégie de normalisation du RN et estime que «le RN a réussi à faire oublier son histoire», décrivant un processus de transformation d’image sans rupture doctrinale fondamentale.
Joseph Beauregard insiste sur cette continuité idéologique : «les idées sont toujours là», expliquant que la mutation observée est avant tout une évolution de présentation et de stratégie.
Nicolas Lebourg décrit un fonctionnement concurrentiel structurant : «il y a un marché des militants dans la vie politique», où les différents groupes se répartissent rôles, postures et degrés de radicalité.
Sarah Proust souligne le travail d’implantation territoriale et culturelle, évoquant une progression qui passe par «la bataille des mots» et par l’installation durable dans le paysage médiatique et politique.
Joseph Beauregard rappelle que «toutes les courants sont implantés», insistant sur la coexistence de sensibilités variées — royalistes, identitaires, nationalistes révolutionnaires — qui participent d’un même écosystème idéologique.
Nicolas Lebourg insiste sur la profondeur historique des recompositions : les radicalités ne surgissent pas ex nihilo, elles s’inscrivent dans des traditions anciennes qui se réactualisent selon les contextes politiques.
Enfin, le débat met en tension stratégie électorale et matrice idéologique : entre dédiabolisation, ancrage militant et production intellectuelle des marges, les intervenants décrivent un continuum entre radicalité groupusculaire et conquête institutionnelle.
17.02.2026 à 18:20
Au Poste
De la Birmanie coloniale à la guerre d’Espagne, de Trump à Bolloré, il relie passé et présent avec une rigueur implacable. Le dialogue navigue entre cinéma, mémoire, propagande et responsabilité démocratique. Il revient sur son travail, ses recherches, sa science du montage. Un dialogue lumineux, où chaque mot compte — parce que, justement, c’est par les mots que tout commence.
« Orwell : 2+2=5 » est bien plus qu'un documentaire sur George Orwell. C’est une boîte à outils pour comprendre notre époque. Avec ce film, Raoul Peck – l'immense réalisateur haïtien – plonge dans les derniers mois de la vie de l’écrivain britannique, alors qu’il achève 1984. Au-delà de la biographie, Peck montre comment les concepts orwelliens (Big Brother, novlangue, double pensée) sont devenus nos réalités quotidiennes --- des régimes autoritaires aux démocraties en crise. Par un montage percutant, mêlant archives (Guerre d'Espagne, Gaza, Trump, Poutine, Fox News, l'Empire britannique), fictions, news et I.A., Peck interroge : comment résister ? Comment transmettre ? Comment éviter que 2 + 2 n’égalent définitivement 5 ? Rencontre avec un réalisateur pour qui le cinéma est une arme de mémoire. Un honneur que de le recevoir ce soir.
Raoul Peck affirme qu’Orwell a «établi la boîte à outils du totalitarisme» et qu’il décrit «la dégradation du langage» comme condition préalable à «la dégradation de la démocratie».
Il insiste sur l’importance quotidienne de défendre les institutions : «La démocratie, c’est un élément qu’il faut défendre tous les jours, que ce n’est pas un bien de consommation.»
Fort de son histoire personnelle en Haïti, il évoque la dictature et la peur : «À la maison, il fallait parler tout bas pour qu’on ne nous entende pas.»
Il analyse la manipulation lexicale contemporaine : «Quand on n’arrive plus à nommer les choses, on se perd.»
Sur la concentration des médias, il prévient : «Quand dans une société, la communication se retrouve entre les mains d’une minorité, ça devient un problème démocratique.»
Concernant Orwell, il rappelle : «1984, c’est un avertissement.» et souligne que l’auteur écrivait à partir de son vécu, notamment en Birmanie et en Espagne.
Il revendique une indépendance artistique totale : «Les considérations économiques ne peuvent pas être un argument pour ne pas faire les films que je fais.»
Sur la propagande moderne, il cite Steve Bannon : «Flood the zone with shit» pour illustrer la stratégie d’«inonder la zone» afin d’empêcher toute réflexion critique.
À propos du mensonge politique : «Le mensonge organisé […] est une partie intégrante du totalitarisme.» et «Le totalitarisme exige une altération continue du passé.»
Enfin, il appelle à l’engagement concret : «On ne peut plus se contenter d’envoyer des petits messages.» et rappelle que partout «les jeunes filles de Téhéran […] mettent leur vie en danger».