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01.03.2026 à 19:53

L’appartenance queer et l’Ukraine

Sasha Dovzhyk

Une intellectuelle ukrainienne ayant vécu neuf ans à Londres propose une réflexion personnelle sur l’identité nationale au temps du génocide.

<p>Cet article L’appartenance queer et l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1647 mots)

Ce texte est le témoignage d’une jeune intellectuelle ukrainienne ayant vécu neuf ans à Londres, qui explique comment elle s’est sentie ukrainienne par choix et pourquoi elle est retournée vivre en Ukraine.

C’est avec curiosité et respect que j’observe mes concitoyens honorer leurs traditions nationales, tout comme j’observe les familles hétéronormatives accomplir leurs rites familiaux. Je ne me reconnais dans aucun des deux. La nomenclature des chansons folkloriques ukrainiennes (chtchedrykivky, haiïvky, koliadky, vesnianky et une douzaine d’autres) reste quelque peu obscure pour moi, tout comme la distinction entre les alliances et les bagues de fiançailles, sans parler du doigt sur lequel elles doivent être portées. Je ne peux décrire ma relation avec l’Ukraine autrement que comme queer.

Certains Ukrainiens se sentent obligés de se lancer dans un voyage archéologique pour déterrer les racines éternelles de leur appartenance nationale. Si l’éternel n’est pas disponible, les générations précédentes sont la deuxième meilleure option. Parfois, ils réussissent et découvrent des histoires familiales passées sous silence de grands-mères réprimées issues de l’intelligentsia ukrainienne, des traces de la langue ukrainienne parlée et oubliée par leurs pères qui avaient quitté les villages pour les villes afin de poursuivre leurs études et leur carrière, ou la preuve ultime des vychyvankas (vêtements brodés) sur des photos de mariage sépia.

Ces découvertes aident les Ukrainiens à restaurer ce qui leur a été volé par le colonialisme russe. Mes compatriotes se sentent justifiés dans leur sentiment d’appartenance. Cependant, il existe des scénarios plus ambigus. Certains de mes concitoyens découvrent des traditions familiales qui ne sont pas ukrainiennes, mais juives ou polonaises ; d’autres découvrent qu’ils descendent d’ethnies russes et qu’il n’y a pas de vychyvanka ancestrale pour couvrir leur honte.

Au milieu du génocide en cours, ce désir d’ancrer notre nationalité dans des caractéristiques héritées est compréhensible. On souhaite qu’une identité menacée soit innée et indissociable de son moi profond. Si l’arbre généalogique de quelqu’un a porté des fruits bleus et jaunes pendant des siècles, si chaque molécule de son corps a été marquée d’un petit trident doré, jamais plus un camp de rééducation ou une vague de propagande coloniale ne pourra lui ôter sa nationalité sans lui ôter également la vie.

De même, de nombreux homosexuels s’appuient sur des explications essentialistes de leur sexualité comme étant prédéterminée par des facteurs naturels, physiologiques ou psychologiques. La façon dont ils s’accrochent au déterminisme est également compréhensible : un désir dissident inné est moins susceptible d’être rejeté comme transitoire, et sa répression d’être traitée avec légèreté. Et pourtant, à partir des travaux de Michel Foucault et Jeffrey Weeks à la fin des années 1970, une perspective constructiviste a émergé qui considère la sexualité comme le produit de pratiques sociales, culturelles et politiques. Cette vision a toujours trouvé un écho en moi : une identité qui relève moins de la nature que de la culture, moins du destin que du choix.

Je suis née dans le sud-est russifié du pays trois ans avant l’effondrement de l’Union soviétique et j’ai grandi en parlant russe et entouré de russophones. Si un ethno-nationaliste enthousiaste devait évaluer mon arbre généalogique, ma revendication d’appartenance ukrainienne ne tiendrait pas la route. Deux grands-mères russes, un grand-père juif et un seul grand-père ukrainien constituent une histoire d’origine loin d’être parfaite. On ne m’a jamais appris à être ukrainienne. Le moment venu, j’ai appris par moi-même.

Ma conscience nationale est restée en sommeil jusqu’à l’âge de 25 ans, lorsque je me suis retrouvée à chanter l’hymne national sur la place centrale de Kyïv, le Maïdan, au milieu de la Révolution de la dignité. De novembre 2013 à février 2014, les Ukrainiens se sont soulevés contre les violences policières et le régime autoritaire de notre gouvernement pro-Moscou de l’époque. Finalement, nous avons réussi à chasser le président corrompu et tyrannique Viktor Ianoukovytch vers la Russie, le sanatorium ultime pour les dirigeants de régimes cannibales déchus, qui a également ouvert ses portes à Bachar el-Assad, le président syrien.

Lorsque j’ai rejoint les manifestations, c’était pour défendre les droits et les libertés que la Russie anéantirait si mon pays succombait à la volonté politique du Kremlin.

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Kyïv, 26 novembre 2013, lors des manifestations de l’Euromaïdan // Liudmila Barkova, Grani.ru

Sur le Maïdan, j’ai rencontré des concitoyens de tous âges et de tous horizons qui se battaient pour leur droit à définir l’avenir de leur pays. Réchauffés par le feu pendant les nuits glaciales de l’hiver, nous avons débattu de nos visions de cet avenir. Nous avons affirmé ce qu’Ernest Renan, dans son essai Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), appelait « une volonté clairement exprimée de poursuivre une vie commune ».

Les révolutionnaires étaient prêts à agir ensemble sur la base de ce désir, à se battre et à mourir pour la cause. Et c’est ce qu’ils ont fait. Les trois premiers manifestants tués par le gouvernement dans le centre de notre capitale étaient d’origine ukrainienne, arménienne et bélarusse. Une centaine d’autres morts ont suivi, mais les Ukrainiens ont tenu bon. Ce choix, cette obstination et cette détermination importaient plus que leur croyance, leur lignée ou leur couleur de peau.

Notre identité nationale est un choix que nous continuons à faire chaque jour. Se lever après une nuit blanche marquée par les bombardements et tenir bon face à la guerre d’effacement menée par la Russie. Nourrir notre culture des récits d’un passé lointain et moins lointain, la tisser comme un filet de camouflage qui nous protège de l’ennemi, la broder comme une vychyvanka qui entremêle symboles anciens et nouveaux. Oser nous réinventer : parce que nous sommes féroces, intrépides et libres.

Ce choix politique déterminant a été fait dans le passé par des Ukrainiens qui n’appartenaient pas pleinement à la nation. Icône du féminisme ukrainien, Olha Kobylianska est née d’un père ukrainien et d’une mère allemande polonisée à Bukovyna, à la périphérie de l’empire austro-hongrois, où Kobylianska a commencé son œuvre littéraire en allemand. Maik Johansen, auteur clé de l’avant-garde ukrainienne qui s’épanouissait dans le Kharkiv soviétique des années 1920, était issu d’une famille d’Allemands baltes et a écrit ses premiers poèmes en allemand et en russe. Le passage à l’ukrainien, langue d’une nation sans État, fut un choix qui conduisit Kobylianska à la marginalisation et retarda sa reconnaissance littéraire, tandis que Johansen fut assassiné pendant la terreur stalinienne des années 1930.

Mon identité nationale est incongrue. Elle est construite à partir de l’odeur de l’herbe sèche dans la steppe du sud de l’Ukraine, aujourd’hui mutilée et minée par les envahisseurs ; à partir du désapprentissage de ma langue maternelle, que les Russes ont utilisée comme une arme contre moi ; à partir des innombrables colis, messages et trajets vers et depuis le front ; à partir de la conservation des testaments et des playlists funéraires de mes amis ; à partir du choix de retourner en Ukraine à l’aube de la guerre totale après avoir vécu à l’étranger pendant des années.

Mon identité nationale n’est qu’un choix. Qu’y a-t-il de plus puissant que cela ?

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Ce texte a été initialement publié en anglais par Arrowsmith Press.

Lire l’original ici

<p>Cet article L’appartenance queer et l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>

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