19.01.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)
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Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Jeudi 15 janvier 2026.
D'habitude, je n'aime pas beaucoup parler de politique internationale. Mais je dois évoquer le comportement de Trump. Vu de Gaza, nous comprenons très bien ce qu'il est en train de faire en Europe et dans le reste du monde : exercer la loi du plus fort. Pour qu'elle règne, il n'a besoins que d'une chose : le silence.
Si l'on exclue quelques pays courageux comme l'Espagne, l'Europe n'a pas réellement protesté. Une façon de faire comprendre à Nétanyahou et à Trump qu'ils peuvent aller jusqu'au bout. Malgré les paroles, il y a une acceptation implicite de ce qui est en train de se passer.
C'est cette attitude qui crée les tyrans. Il y a un proverbe chez nous qui dit : « Comment es-tu devenu si puissant, pharaon ? – Parce que je n'ai pas trouvé d'opposant ». Le génocide de Gaza, le nettoyage ethnique ont fait tomber tous les masques : celui des valeurs humaines, des institutions internationales, du droit international... On respecte les décisions de la Cour pénale internationale (CPI) et de la Cour internationale de justice (CIJ) seulement quand elles concernent des dirigeants d'une certaine appartenance. Et surtout, jamais quand il s‘agit de la Palestine.
Durant la première intifada, c'est-à-dire le premier soulèvement, on jetait des pierres contre l'armée d'occupation. Israël a annoncé sa méthode : « briser les os » des manifestants. Pas de véritable feu rouge de l'Occident. Israël a compris qu'il n'avait pas franchi la ligne rouge. Pendant la seconde intifada, il a poussé le curseur plus loin. Je me rappelle très bien la première fois où Sharon a donné l'ordre de bombarder un bâtiment entier pour éliminer un leader de la branche armée du Hamas. Il y avait eu des dizaines de morts. C'était la première fois qu'il y en avait eu autant dans une opération visant à tuer un seul homme. Là aussi, silence des pays occidentaux. Israël pouvait continuer. Toujours durant la 2e intifada, il y a eu l'assaut contre le camp de réfugiés de Jénine, en Cisjordanie, qui a été en grande partie détruit. Il a été bombardé avec des avions de combat F-16.
Puis il y a eu le « mur de séparation », qui a transformé la Cisjordanie en une série d'îlots cernés par les colonies. Là non plus, pas de réaction internationale digne de ce nom. Et aujourd'hui, des familles entières disparaissent dans le bombardement de leur maison, sans même que les Israéliens tentent de justifier leur acte.
À Gaza, le génocide a progressé dans le même silence. L'armée israélienne a bombardé massivement tout en niant le nombre de victimes civiles, sans que ce mensonge ne soit contesté véritablement par les puissances occidentales ni par de nombreux médias. Aujourd'hui, les Israéliens prétendent observer un cessez-le-feu alors qu'ils tuent des Palestiniens tous les jours : environ 470 morts depuis le 9 octobre 2025. Ce soi-disant cessez-le feu n'a été conclu qu'à cause des pressions américaines, preuve que les États-Unis peuvent agir sur le gouvernement de Nétanyahou. Mais Trump se contente de cette fiction. Comme il se contente de l'annonce d'une « deuxième phase » qui devrait voir l'arrivée d'une force internationale et la mise en place d'une sorte de comité de technocrates pour diriger la bande de Gaza.
Là encore, aucun État occidental n'ose dire la vérité : ce comité, s'il existe un jour, ne dirigera pas Gaza. Il règnera seulement sur l'espace entre la mer et la « ligne jaune » israélienne, derrière laquelle il n'y a plus ni habitants ni maisons, toutes rasées par Israël. Un lieu en réalité annexé par Israël, fait accompli sur lequel Nétanyahou ne devrait vraisemblablement pas revenir. Cette ligne jaune avance petit à petit, ses bornes étant régulièrement déplacées par les Israéliens. Au moment du cessez-le-feu, il restait aux Palestiniens de Gaza 47 % de leur territoire. Aucune réaction. Aujourd'hui il leur reste moins de 40 %. Et toujours aucune réaction occidentale. Le nettoyage ethnique continue, petit à petit. Les Palestiniens sont poussés vers la mer. Et tout le monde fait semblant de croire que l'on va « vers la paix ».
C'est ainsi qu'on est arrivé à ce nettoyage ethnique que nous sommes en train de vivre. Là encore, malgré quelques déclarations, aucune mesure sérieuse de l'Occident. Cela signifie l'impunité, la loi du plus fort. Trump, le parrain d'Israël, a bien compris le message : les « valeurs » que les Occidentaux chantent tous les jours n'existent pas. Il a vu que personne ne voulait vraiment arrêter Nétanyahou, ni à Gaza, ni en Cisjordanie, ni au Liban. Il pouvait donc faire la même chose avec le reste du monde.
Il a commencé avec le Venezuela, il menace le Panama, la Colombie et même le Canada, et annonce vouloir s'approprier le Groenland, qui appartient au Danemark, un pays pourtant allié membre de l'OTAN. Avec toujours la même phrase : si on ne l'obtient pas par la négociation, on emploiera la force. Comme les Israéliens font avec la Palestine. Là encore, le monde réagit par des déclarations de principes et des gesticulations symboliques.
À quoi s'attendre d'autre quand on voit que la France, par exemple, ne publie aucune réaction officielle à la vidéo d'une conférence de presse de Trump imitant Emmanuel Macron, le traitant comme un gamin et laissant entendre que le président français craint d'augmenter le prix des médicaments parce qu'il a peur de la population française, mais que finalement, il aurait cédé aux ordres de la Maison Blanche ? Tout cela étant complètement faux. Si l'Élysée est incapable de répondre à une bouffonnerie, comment s'étonner que la France reste quasiment muette devant l'expulsion programmée des habitants de Gaza ?
Le pharaon peut faire ce qu'il veut. Malheureusement, l'Occident va payer cher son silence. Il a déjà perdu son statut officieux de protecteur du droit international et des droit humains. Mais en réalité, cela n'a pas commencé aujourd'hui. En Europe, personne n'a bougé dans les années 1930, quand les Nazis ont commencé à persécuter les juifs, puis à annexer des pays voisins. Or, le droit international tel que nous le connaissions jusqu'ici est né de la Deuxième guerre mondiale, mais sans que meure l'esprit colonial. Celui-ci a participé à la création d'Israël, et aujourd'hui, il s'étend de nouveau partout. Ceux qui essaient de faire valoir le droit contre l'invasion du Venezuela se voient accuser de « vouloir protéger un dictateur ».
La loi du plus fort devient la normalité. Pour Trump, la paix se fait avec la guerre, et il se sent légitime d'intervenir là où il le souhaite, la plupart du temps pour des raisons économiques. Il le dit lui-même : ce qui l'intéresse, au Venezuela, c'est le pétrole. À Gaza, c'est une opération immobilière.
Il n'est jamais trop tard pour se rattraper. Le génocide est toujours en cours à Gaza. L'Occident peut encore parler. Le dénoncer. Reprendre son rôle de défenseur des valeurs humaines. Si les Occidentaux continuent à fermer les yeux et la bouche, s'ils n'arrêtent pas l'éléphant qui est en train de tout écraser sur son passage, je crois que cela va mal tourner pour eux, et que tout le monde le paiera cher.