26.01.2026 à 06:00
Sylvain Cypel
Longtemps, Téhéran a été le grand allié de Tel-Aviv dans la région. Avec les crises à répétition qui fragilisent le régime d'Ali Khamenei, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou oscille entre « changement de régime » et tentation du chaos, sous l'œil attentif de Washington qui dépêche une armada dans la région. Et il mise – sans trop d'illusions – sur Reza Pahlavi, le fils du dernier Chah. « Mais que faisait donc Reza Pahlavi en Israël ? », s'interrogeait, au printemps 2023, (…)
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Longtemps, Téhéran a été le grand allié de Tel-Aviv dans la région. Avec les crises à répétition qui fragilisent le régime d'Ali Khamenei, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou oscille entre « changement de régime » et tentation du chaos, sous l'œil attentif de Washington qui dépêche une armada dans la région. Et il mise – sans trop d'illusions – sur Reza Pahlavi, le fils du dernier Chah.
« Mais que faisait donc Reza Pahlavi en Israël ? », s'interrogeait, au printemps 2023, l'historien irano-étatsunien Arash Azizi1. Lors d'une tournée en Europe, le fils en exil du défunt chah d'Iran passait quatre jours en Israël. Il y visitait le musée de la Shoah, passage obligé de tout hôte étranger, mais allait aussi prier au mur des Lamentations, à Jérusalem. Il y rencontrait le président de l'État et son premier ministre, Benyamin Nétanyahou, ainsi que plusieurs ministres — en particulier celui du renseignement. Tous lui donnaient du « Son Altesse Impériale ». À aucun moment, Pahlavi n'a prononcé le mot « palestinien ». Voilà qui ne pouvait que plaire à ses interlocuteurs.
S'il est un pays où l'on a aimé l'Iran, c'est bien Israël. Longtemps, les deux États ont filé le parfait amour. Pour David Ben Gourion (1886-1973), le fondateur de l'État d'Israël, l'ennemi principal, c'était les États arabes sunnites — surtout les nationalistes anticolonialistes. Contre eux, il fallait chercher à bâtir dans la région des alliances avec ceux qui le voudraient, États ou minorités ethniques ou religieuses, et préserver avec les autres les meilleures relations possibles. Dès les années 1950, l'alliance d'Israël avec la monarchie iranienne a été la plus importante de toutes ses alliances régionales. Elle n'a connu ses premières difficultés qu'en 1975 lorsque le monarque iranien Mohammed Reza Pahlavi et le baasiste Saddam Hussein, alors vice-président de l'Irak, mirent fin à un long litige sur le tracé des frontières du Chatt El-Arab2. La confiance s'était alors un peu érodée entre Tel-Aviv et Téhéran, mais le Chah restait un allié considérable, fournissant notamment du pétrole par l'oléoduc à travers Eilat, dans le sud d'Israël.
La révolution de 1979 et l'instauration de la République islamique en Iran bouleversèrent la donne. Pour Israël, l'Iran ne pouvait plus être perçu comme un allié fiable. Pour autant, pendant deux décennies, cela ne modifia pas les fondements de la vision israélienne quant à son environnement régional. Ainsi les services spéciaux israéliens allaient se fourvoyer dans l'Irangate, cette aide militaire étatsunienne secrète qui contournait les décisions étatsuniennes officielles d'embargo sur les armes dans la guerre Iran-Irak (1980-1988), qui faisait rage. En réalité, Washington livrait des armes à Bagdad. Et bientôt, elle en fournissait indirectement aussi à l'Iran. Israël prit sa part dans cette entreprise. Ezer Weizman, ex-chef de l'armée de l'air israélienne et futur président d'Israël (1993-2000), s'enrichit gentiment dans ces trafics. Ces relations irano-israéliennes entre chien et chat se sont maintenues jusqu'à la fin du siècle dernier. Israël était perçu par les dirigeants iraniens comme un ennemi, mais pas vraiment prioritaire. À la fin de la décennie 1990, les délicieuses pistaches iraniennes arrivaient encore, via Chypre, sur les marchés israéliens. De mauvaises langues assuraient que le fournisseur masqué n'était autre que l'ayatollah Hachemi Rafsandjani, premier producteur de pistaches en Iran, grand propriétaire terrien et président de l'Iran de 1989 à 1997.
Le grand bouleversement dans la relation israélo-iranienne intervint avec la montée en puissance de la fraction néoconservatrice du parti républicain aux États-Unis, dans cette même décennie 1990. Celle-ci avait, dès le début, considéré que l'Iran était devenu le cœur de tous les maux au Proche-Orient. Elle était également la plus active pour appeler à venger l'humiliation subie par Washington dans l'affaire des otages de l'ambassade étatsunienne en Iran, au lendemain de la révolution islamique. Après le 11 septembre 2001 et la création par l'équipe du président George W. Bush du concept de l'« axe du mal », formé de l'Irak, de l'Iran et de la Corée du Nord, Téhéran entrait, aux yeux des Étatsuniens, dans la catégorie des États « terroristes ». Depuis, Benyamin Nétanyahou, lui-même néoconservateur acharné, a transféré l'incarnation du mal aux yeux des Israéliens des nationalistes arabes vers la République islamique iranienne. Et il a entrepris de se rapprocher de ses adversaires en exil, surtout ceux restés fidèles à l'ex-monarchie Pahlavi.
Quatre jours avant le 7 octobre 2023, le journal israélien Haaretz et sa filiale économique The Marker publiaient une enquête très fournie sur une opération menée conjointement par le gouvernement israélien, des financiers étatsuniens et l'entourage de Reza Pahlavi3. Il en ressortait qu'une « opération d'influence numérique » de grande envergure avait été lancée pour réinstaller Reza Pahlavi comme chah d'Iran le moment venu. Celle-ci était « menée depuis Israël et financée par une entité privée bénéficiant de subventions publiques ». Une Israélienne y jouait un rôle clé : Gila Gamliel-Demri, alors députée du Likoud et aujourd'hui ministre des sciences et de la technologie, et qui a aussi été, précédemment, ministre du renseignement. Cette campagne, indique l'enquête soutenue par le laboratoire interdisciplinaire canadien Citizen Lab, a mis au jour « des centaines de faux comptes présumés » sur X faisant la promotion de Pahlavi, partageant des messages et utilisant des hashtags tels que #KingRezaPahlavi. Gila Gamliel-Demri est aujourd'hui « l'interlocutrice israélienne privilégiée de Reza Pahlavi », écrivent les enquêteurs. Plus largement, les liquidations ces dernières années sur le territoire iranien de hauts dirigeants militaires et scientifiques, celles, spectaculaires, d'alliés proches du Hezbollah ou du Hamas et enfin les frappes contre les sites nucléaires iraniens en 2024-2025 (lesquelles n'ont visiblement pas eu les résultats qu'Israël leur avait initialement attribués), ont montré combien Israël disposait d'informations de première main provenant de l'intérieur même de l'Iran.
La plupart des spécialistes israéliens de l'Iran sont toutefois circonspects. Ils jugent que Reza Pahlavi, parti aux États-Unis à 18 ans un an avant la chute de son père, est resté très loin de son pays depuis bientôt un demi-siècle. Ils doutent qu'il soit capable de rallier un soutien significatif dans la population iranienne. Mais à défaut d'autre partenaire fiable en Iran, c'est bien lui qui, aujourd'hui, émerge en Israël comme son interlocuteur privilégié pour diriger un régime « post-mollahs ». Est-ce aussi l'avis de Trump ?
Jusqu'ici, il s'est plusieurs fois abstenu de manifester son soutien à Reza Pahlavi. Mais celui-ci est bien le chouchou des néoconservateurs à Washington. Et il existe une importante communauté iranienne pro-royaliste aux États-Unis qui, comme en France, a pris le parti d'Israël depuis le début de la guerre à Gaza, invoquant le soutien du régime iranien au Hamas.
Dans un entretien donné à Fox News le 15 juin 2025, en pleine phase de bombardements israélo-étatsuniens sur les sites nucléaires iraniens, Benyamin Nétanyahou a expliqué son soutien à un « changement de régime » en Iran. Le gouvernement de Téhéran, jugeait-il, est « très faible », et si l'occasion se présentait « 80 % de la population chasseraient ces voyous théologiques ». Évoquant les attaques israéliennes en cours, il n'excluait pas leur possible élargissement au QG des Gardiens de la révolution, à celui de la police et à la télévision d'État.
Le journal The Guardian rapportait la réaction de « militants pro-démocratie à Téhéran », disant qu'« une guerre israélienne ne leur serait d'aucune utilité ». À leurs yeux, Israël considère la destruction du régime « comme une fin en soi, sans aucun intérêt pour l'avenir de l'Iran au-delà de l'affaiblissement et de la déstabilisation d'un rival régional »4. De fait, à l'été 2025, même à Washington, l'enthousiasme de Nétanyahou pour un changement de régime suscitait déjà « un certain scepticisme », indiquait le journal britannique. C'était il y a sept mois, et, sur ce point, il semble que le scepticisme de Donald Trump se soit accru.
D'où les divergences que l'on constate ponctuellement entre Trump et Nétanyahou sur le sujet iranien. Depuis le 2 janvier 2026, où le président étatsunien a déclaré que les États-Unis sont prêts à intervenir — « Continuez à protester, l'aide arrive »,5 lançait-il aux Iraniens — jusqu'à ses récents propos moins belliqueux, Israël tente de s'adapter à ses volte-faces successives. Aux dernières nouvelles, le président étatsunien aurait accepté les promesses iraniennes de renoncer aux exécutions publiques de manifestants, et aussi résisté aux pressions de la partie de son entourage qui soutient publiquement Pahlavi. Le 14 janvier, dans un entretien à Reuters, il déclarait : « Nous n'en sommes pas encore là, nous examinons beaucoup de choses. » Il ajoutait ne pas être sur la longueur d'onde des « impatients » d'entrer en guerre contre l'Iran.
On peut légitimement penser que Trump, ce faisant, ne prend pas seulement en considération sa base MAGA (Make America great again), qui rejette les guerres étatsuniennes « inutiles ». Il espère aussi que sa théorie fondamentale — l'idée que la menace outrancière est plus efficace et moins coûteuse que l'action et les risques qu'elle inclut — s'appliquera à l'Iran. Et que Nétanyahou doit s'adapter. Ainsi, le 12 janvier dernier, alors que la presse étatsunienne évoquait de proches attaques contre l'Iran, Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison Blanche, affirmait : « La diplomatie restait la première option pour le président. » Le lendemain, Téhéran s'annonçait « disposé à reprendre le dialogue » avec l'administration étatsunienne, et indiquait que « des canaux s'étaient ouverts » entre Abbas Araghchi, son chef de la diplomatie, et le missi dominici de Trump, Steve Witkoff. Très clairement, Trump mène sa politique iranienne sans trop se préoccuper des positions profondes de Nétanyahou.
C'est que, sur le fond, États-Unis et Israël ne portent pas le même regard sur l'Iran. Trump y pense prioritairement en termes économiques internationaux, face à la Chine, qui l'obnubile. Nétanyahou, lui, porte d'abord un regard politique régional. Il ne cherche pas particulièrement d'accord avec l'Iran et il ne tient certainement pas à un Iran rétabli retrouvant une place de premier plan dans la région. À défaut d'un improbable régime royaliste qui restaurerait son lien lointain avec Israël, il privilégie un Iran affaibli et en proie au chaos.
Dès lors, à la conférence du Conseil israélien américain (Israeli American Council, IAC), tenue à Miami les 15, 16 et 17 janvier, et à laquelle Nétanyahou avait envoyé David Barnéa, son directeur du Mossad, Witkoff a mis les points sur le « i » : « J'espère qu'une solution diplomatique sera trouvée. Vraiment. » Il y affirmait qu'un accord diplomatique avec l'Iran devrait résoudre quatre enjeux : « Un, l'enrichissement nucléaire ; deux, les missiles balistiques [réduire leur arsenal] ; trois, le matériel nucléaire dont il dispose, soit environ 2 000 kg enrichis entre 3,67 % et 60 % ; et quatre, les intermédiaires [les affidés de l'Iran, à commencer par le Hezbollah]. » Et il clôturait son exposé en assurant : « Nous pouvons régler ces quatre problèmes par la voie diplomatique, ce serait une excellente solution. L'alternative [entendre : une guerre] serait désastreuse. » Évidemment, dans cette liste, le sujet le plus chaud, tant pour les Iraniens que pour les Israéliens, est celui des missiles balistiques. Et il est très difficile d'imaginer que Téhéran soit disposé à faire des concessions importantes, si ces missiles constituent sa seule arme de dissuasion dans l'avenir.
À partir de là, on peut tout imaginer. Une nouvelle bouderie entre le Donald et « Bibi », dont on ne sait jamais à l'avance qui en sort vainqueur ? Un coup fourré de la Maison Blanche, qui endort Téhéran pour le surprendre avec une nouvelle attaque si la diplomatie s'étiole ? Une opération visant à pousser de l'intérieur le Guide de la révolution vers la sortie sans avoir besoin d'opération militaire ? Une pause dans les offensives des Israéliens qui peinent désormais à couvrir leurs multiples fronts ?
L'analyste israélien Barak Ravid, bête noire de Nétanyahou, qui officie sur le site étatsunien Axios, note que ce dernier aurait demandé à Trump de reporter toute action militaire contre l'Iran. Motif : « Donner à Israël plus de temps pour se préparer à d'éventuelles représailles iraniennes après une attaque d'Israël »6. Il serait donc trop tôt pour porter une attaque décisive. Mais Ravid indique aussi que l'armée étatsunienne déployait des « moyens défensifs et offensifs » supplémentaires dans la région, en particulier le porte-avion Abraham Lincoln. « Davantage de défense aérienne, d'avions de chasse et peut-être même de sous-marins devraient également arriver », ajoute-t-il. Enfin, « certains responsables » israéliens estiment que la crise actuelle pourrait « convaincre le régime iranien à faire des concessions qu'il avait précédemment refusé d'envisager ». Autant dire, Israël pourrait se passer d'une guerre avec l'Iran. Bref, chacun envoie concomitamment des signes guerriers et d'ouverture.
Mais sur le fond, les Israéliens seront-ils capables de céder à une possible évolution diplomatique ou politique tant que la République islamique reste en place ? Seront-ils capables de se dégager d'une pensée où l'hégémonie régionale garantit la pérennité de son existence ? Dans un article qui reflète l'avis d'une grande partie des experts israéliens en affaires sécuritaires — une engeance très volumineuse dans ce pays —, le principal analyste militaire du journal The Jerusalem Post imagine que, même sans viser un changement de régime en Iran, « Nétanyahou et Trump peuvent encore remodeler le Proche-Orient. »7 Il suffirait pour cela de « réduire quasiment à zéro le programme de missiles balistiques » de l'Iran et de faire de même « considérablement avec son potentiel de menace régionale ». La guerre, quoi d'autre ?
1Arash Azizi, « What was the son of the last Shah of Iran doing in Israel ? », Haaretz, 19 avril 2023.
2Principal chenal du delta commun du Tigre et de l'Euphrate. Sur une partie de son parcours, il constitue la frontière entre l'Irak et l'Iran.
3Gur Megiddo et Omer Benjakob, « The Israeli influence operation aiming to install Reza Pahlavi as Shah of Iran », Haaretz, 3 octobre 2023.
4Peter Beaumont, « Netanyahu speaks of regime change in Iran. What it means is regime destruction », The Guardian, 17 juin 2025.
5Ben Samuels, « Is Trump's bluff powerful enough to stop the US, Iran and Israel from sliding into war ? », Haaretz, 15 janvier 2026.
6Barak Ravid, « Mossad director visits U.S. for Iran consultations », Axios, 16 janvier 2026.
7Yonah Jeremy Bob, « Even without regime change in Iran, Netanyahu and Trump can still reshape the Middle East », The Jerusalem Post, 13 janvier 2026.